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La revue › 3e série n° 3

Mozambique : l'engrenage néo-colonial

Pierre Olivier · Quatrième Internationale, 3e série n° 3 · janvier-février-mars 1981 · p. 23-46 · 13 238 mots

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Lorsqu'avant l'indépendance, un économiste partisan du FRELIMO analysait les problèmes soulevés par la construction du barrage de Cabora Bassa (patronné par l'Afrique du Sud et divers trusts européens), il déclarait notamment que « même si le FRELIMO réussissait à promouvoir l'indépendance du Mozambique, le barrage pourrait difficilement être de quelque utilité pour le pays... L'économie du Mozambique, vu son degré de développement, ne serait pas capable d'utiliser l'énergie électrique non fournie à l'Afrique du Sud. La raison principale pour laquelle un gouvernement indépendant du Mozambique, avec à sa tête le FRELIMO, ne peut fournir d'énergie à l'Afrique du Sud est que cela signifierait une aide considérable à l'économie sud-africaine (et) une trahison directe de l'indépendance du Mozambique » (1).

Fin 1979, la troisième et dernière tranche de l'usine hydro-électrique du Zambèse est entrée en fonction : une grande partie de l'énergie produite est vendue à l'Afrique du Sud.

Le 21 décembre, le Front patriotique (ZANU-ZAPU) signait à Londres les accords néo-coloniaux de Lancaster House. Dans un meeting à Maputo, Samora Machel déclarait : «Le colonialisme et le racisme, le régime rebelle ont cessé d'exister, ont rejoint les poubelles de l'histoire. » Le 24 décembre, il levait les sanctions prises le 3 mars 1976. La position du FRELIMO était claire : soutien total aux accords néocoloniaux. Le processus électoral au Zimbabwe se déroula dans un cadre de consultations permanentes Grande-Bretagne-Mozambique-Rhodésie. Dès le 2 janvier, Fernando Honwana, envoyé personnel de Samora Machel partait pour Salisbury et y remplaçait une délégation militaire des FPLM qui s'y trouvait dès avant la levée des sanctions. Inversement, le lieutenant-colonel Wallcot, de l'armée britannique, se trouvait à Maputo depuis le 30 décembre comme agent de liaison. Fin février, c'est le général en chef rhodésien lui-même, Peter Walls, qui se rendait à Maputo pour des pourparlers secrets, assisté de Ken Flower, chef des services d'espionnage. Les interlocuteurs des deux bords furent satisfaits des entretiens : rhodésiens et officiels mozambicains étaient bien d'accord : la stabilité devait être sauvegardée au Zimbabwe (2).

Le symbole, bien matériel, de la quasi-concordance chronologique de la mise en marche définitive de Cabora Bassa et de l'approbation des accords de Lancaster House ne fut pas le fait du hasard.

En même temps, dès le début 1980, se déclencha ce qu'on se mit à appeler l' « offensive présidentielle ». Il s'agissait notamme de visites éclair et surprise du chef de l'Etat dans les entreprises, pour en vérifier le bon fonctionnement, pour lutter contre la bureaucratisation et l' « infiltration » ennemie. Un assez grand nombre d'usines furent ainsi visitées, et Samora Machel, dans un grand meeting, fit, le 18 mars, un premier bilan, extrêmement sévère et instructif. Excellent orateur, il expliqua des « choses peu agréables ». La SABOREL ne produit que la moitié du savon possible. La FACOBOL 1 200 paires de chaussures par jour au lieu de 3 000. A la SOGERE, groupe de plusieurs usines de boissons, il trouva l'alcoolisme, la désorganisation, les retards systématiques, la baisse délibérée de la production, l'absence de direction. La FABRICA DE ALUMINIOS était asphyxiée parce que l'entreprise d'Etat COGROPA ne venait pas chercher ses commandes de vaisselles. A la COMPANHIA INDUSTRIAL DA MATOLA, le directeur ne « fut même pas capable de fournir une quelconque information » sur sa propre entreprise ! Dans les ports, dit-il, « nous avons trouvé l'absence de direction, la désorganisation, l'incompétence, l'indiscipline installée, le bureaucratisme, la négligence, l'esprit de routine, la paresse, des méthodes de travail erronées, le vol, le sabotage et la destruction de marchandises et d'équipement. Nous avons trouvé des tonnes de produits laissées à pourrir, n'importe comment, sur le sol, exposées à la pluie et au vent... » Il est utile de préciser que les ports représentent la principale activité industrielle du Mozambique... Cessons ici les exemples, qui abondèrent pendant plusieurs mois dans la presse mozambicaine (3). Mais ce que la direction du FRELIMO appela, selon les cas, corruption, infiltration ennemie, négligence, vol, tous phénomènes développés à des degrés élevés, n'était autre qu'un phénomène néo-colonial classique : dans les conditions du monde colonial et semi-colonial, où l'essentiel des moyens de production (sauf exceptions notables) est possédé par l'impérialisme, la petitebourgeoisie n'a souvent d'autres recours pour accumuler un minimum que l'utilisation des prébendes que peut lui fournir l'appareil d'Etat, qui devient, pour cela même, rapidement pléthorique : détournement de fonds, corruption, utilisation de biens publics à des fins personnelles, etc.

Les derniers événements survenus au Mozambique montrent que, cinq ans après l'indépendance, ce processus est grandement engagé : certaines fractions de la petitebourgeoisie bureaucratique « affairistes », ont résolument (et vainement) engagé le combat pour leur transformation en véritable bourgeoisie. Tel ou tel haut fonctionnaire achète, par tous les moyens, un immeuble, des taxis, des commerces. Mais ce début de symbiose entre certaines fractions bureaucratiques d'Etat et le petit capital privé met en danger la stabilité et le pouvoir des fractions moins engagées dans ce processus, et, généralisant la corruption, diminue la déjà faible efficacité de l'appareil d'Etat. Lors d'un Conseil des ministres, les 6 et 7 février 1980, Samora Machel fit clairement allusion à ce phénomène : « le manque de direction et l'indiscipline généralisée sont arrivés à une tel point que face à l'offensive massive déclenchée, nous vérifions déjà des manifestations ouvertes de défi contre les orientations tracées par nous. Ce défi est dirigé et orienté par une poignée d'éléments infiltrés qui trouvent un champ d'action dans différents secteurs, parce que notre pouvoir n'est pas là, notre discipline n'est pas là, nos intérêts ne sont pas défendus (4). »

Naturellement, on pourrait demander qui a nommé ces « infiltrés », ces corrompus, ces directeurs d'usine incapables de fournir une quelconque information sur leur propre entreprise ! Le fondement de tous ces problèmes ne réside pas dans l'avidité, bien réelle, de la petite-bourgeoisie affairiste, mais dans la politique concrète menée par le FRELIMO, en dépit du discours « marxiste-léniniste » de ce « parti d'avant-garde de l'alliance ouvriers-paysans ». C'est pourquoi il nous faut revenir en arrière.

ECONOMIE DE MARCHE ET ECONOMIE NEO-COLONIALE

1. Avant l'indépendance de juin 1975, l'importance du secteur industriel mozambicain, comparée à celle de la plupart des pays africains, était tout à fait significative. La valeur de la production des industries manufacturières au Mozambique le plaçait dans les 8 pays d'Afrique les plus industrialisés. Il y avait une assez large classe ouvrière - en 1973, 1000 000 personnes — concentrée surtout dans les deux grandes villes. En 1971, 63 % de la production industrielle fut absorbée par le marché intérieur, contre 37 % seulement pour les exportations. Ce secteur industriel était évidemment géré en fonction des intérêts du colonialisme, mais de par l'existence d'infrastructures importantes, il aurait pu être, sur la base d'une ligne résolument anticapitaliste, un atout sérieux (5).

2. Or, précisément, le FRELIMO n'a eu aucune politique conséquente d'expropriation du capital. Les nationalisations, la plupart du temps avec compensation, ont été presque toujours des mesures de répression pour sabotage, ou de simple remise en marche, quand les patrons s'étaient enfuis. De ce fait, il s'agit avant tout du petit ou moyen capital portugais. L'affaire récente la plus retentissante a été celle de la Sena Sugar Estates (SSE), entreprise agro-industrielle à capitaux britanniques. Elle illustre parfaitement les efforts qu'. a fait le FRELIMO pour ne pas nationaliser ce gros trust. Le sabotage était pourtant évident : sur une production sucrière moyenne annuelle de 146 000 tonnes de 1970 à 1973, la production était tombée à 106 000 tonnes en 1974, 99 000 en 1975, 73 000 en 1976 et 52 000 tonnes en 1977. Dans le même temps, la SSE construisait, en empruntant à la Banque du Mozambique, une nouvelle usine à Marromeu, qui ne devait jamais fonctionner, et spéculait sur 5 000 tonnes de charbon sud-africain. Elle finit par devoir 23 millions de livres à la Banque centrale. Renseignée par un des avocats de la Banque (arrêté par la suite), sur le fait que celie-ci préparait une « intervention », la SSE annonça alors la liquidation. De violentes manifestations paysannes éclatèrent alors, et l'entreprise fut nationalisée et (coïncidence ?) le ministre de l'Agriculture limogé le jour même. Pendant quatre ans, le gouvernement avait accepté toutes les conditions du trust.

3. Sans que l'on ait pu établir des statistiques rigoureuses pour cette étude, on peut néanmoins se rendre compte de l'ampleur relative des nationalisations qui ont eu lieu, au coup par coup. En 1980, le nombre officiel des entreprises d'Etat est de 45. Mais de nombreuses autres entreprises, de statuts très voisins, sont, de fait, nationalisées. En 1977, le nombre total des travailleurs d'entreprises nationalisées (c'est-à-dire munie d'une Commission administrative ou en autogestion) s'élevait à 21 664, soit 14 % de la population ouvrière. Le nombre moyen de travailleurs par entreprise nationalisée était de 68, chiffre modeste indiquant qu'ont surtout, sauf exceptions notables (qui font monter cette moyenne), été nationalisées de petites et moyennes entreprises. Fin 1978, on peut estimer que 50% des entreprises étaient nationalisées, mais ce qui ne signifie nullement que 50 % du capital ou de la production soit propriété étatique ou sociale. Peu avant l'indépendance, 60 % des entreprises ne produisaient en effet que 12 % de la production industrielle (6). Dans le discours cité plus haut, Samora Machel confirme lui-même cette politique empirique de nationalisation au coup par coup : « Après l'indépendance, la fuite des colons a amené la destruction du réseau commercial de notre pays. De nombreux commerces et restaurants furent abandonnés. Il était nécessaire de réagir rapidement, de combier le vide; dans cette tentative, nous avons commis quelques erreurs. L'ennemi a profité des conditions favorables dans ce secteur. Il a utilisé l'ultra-gauchisme... » (7). Si l' « ultra-gauchisme » a été de nationaliser le petit et moyen capital en fuite, l' « ultra-droitisme », lui, a bel et bien consisté à ne pas nationaliser le grand capital ! Le gouvernement entretient d'ailleurs des relations tout à fait cordiales avec nombre d'entreprises capitalistes qui s'efforcent de suivre strictement les indications gouvernementales. Il s'agit du capital sud-africain et anglo-américain dans le cajou, suisse et allemand dans le sisal, et portugais dans le ciment. Le simple fait d'avoir été obligé de nationaliser 50 0% du nombre des entreprises industrielles, comme réponse au sabotage, indique les difficultés qu'a eues le FRELIMO dans l'application de sa politique modérée vis-à-vis du capital étranger.

Mais toutes ces nationalisations n'ont évidemment nullement constitué un « secteur socialiste », mais, l'économie de marché étant maintenue (et même récemment renforcée, on va le voir), un secteur capitaliste d'Etat disparate. La nationalisation des banques (étrangères comprises) et le monopole du commerce extérieur, qui, dans un autre cadre, auraient pu avoir une portée anticapitaliste, combinés à l'alignement de l'escudo (puis du « métical ») sur le... dollar américain, ne sont que des mesures de renforcement de ce secteur capitaliste d'Etat.

4. Il serait erroné de nier que ces nationalisations, qui se sont surtout déroulées en milieu urbain, ont eu des conséquences sociales réelles. Souvent, les conditions de travail se sont améliorées, l'intensité du travail a diminué, les salaires ont augmenté Mais une des conséquences les plus importantes a été le renforcement des fractions affairistes de la petite bourgeoisie bureaucratique d'Etat. La presse mozambicaine en a donné de nombreux exemples : tel directeur d'une usine de tissage étatisée détournait une partie de la production, revendue par son frère, commerçant privé. Tel autre chargeait, la nuit, des tonnes de noix de cajou sur des camions, probablement pour son propre compte, mais interdisant aux ouvrières d'en parler sous le prétexte (?) qu'elles étaient destinées aux « hautes sphères du Parti et de l'Etat », etc. Tout ceci est très caractéristique d'un néo-colonialisme qui se renforce. D'autres aggravations des caractéristiques urbaines du néo-colonialisme se sont faites jour : il est connu que souvent, dans les semi-colonies, tout poste de « travail » ne correspond pas nécessairement à un poste de production effective ; être embauché dans une entreprise d'Etat, le plus souvent urbaine, est le fruit de clientèles plus ou moins ethniques ou politiques ; l'Etat bourgeois néo-colonial y trouve son compte, car, s'étoffant jusqu'à la pléthore, il se crée lui-même un minimum de base sociale. Ce n'est pas le fruit d'une politique délibérée et cynique des dirigeants, mais tout simplement un phènomène objectif. Avec sa gouaille habituelle, Samora Machel dénonça aussi, empiriquement, ce fait : dans les vingt-trois boulangeries de Maputo abandonnées par les patrons et contrôlées par les travailleurs, et qui avaient jusqu'à la proclamation de l'indépendance 500 travailleurs, on en a, dit-il, « aujourd'hui 1800. Ils ont admis les frères, les cousins, les amis, les beaux-parents, ceux qui les ont corrompus. Les salaires ont augmenté de dix à quinze fois. Des boulangers qui recevaient 1 200, 1 300 escudos, savezvous combien ils reçoivent aujourd'hui ? Cinq contos, six contos ! (NDT : 6 000 escudos, environ 550 francs français). Et d'où vient l'argent ? Mais la production a baissé! ». Samora Machel a intentionnellement pris l'exemple, populaire des boulangeries. Inutile de dire que le phénomène est multiplié par dix dans les grandes administrations ou entreprises. D'ailleurs, le président mozambicain prend la peine de préciser à ce sujet : « Pour travailler dans l'appareil d'Etat, il faudra passer un concours!»

Ce processus a également des conséquences démographiques, classiques elles aussi des grandes villes du monde colonial : les conditions de vie étant un peu moins dures, et l'espoir de trouver un « travail » plus grand, la population enfle d'autant plus facilement qu'un cousin, un parent, qui a trouvé, lui, un emploi, peut vous héberger en attendant. Ecoutons Samora Machel : « 1l y a eu des augmentations de salaire, et on est alors allé chercher la femme pour l'amener vivre ici, les enfants qui n'étudient plus d'ailleurs, mais ici ! Les femmes et les fils, ce n'était pas suffisant, on est allé chercher les sœurs pour qu'elles viennent aussi. Et puis la mère, qui est maintenant ici, à Maputo. Et puis, toujours insatisfaits, on est allé chercher les cousins et les cousines, tout ce monde à vivre sur le salaire d'un seul homme! Même des ministres ont fait cela ! Ils ont été chercher tout le monde au Cabo Delgado, à Nampuia, à Beira. Dans les Forces populaires, dans la police, dès qu'on est commandant, hop !, pour bien montrer qu'on est quelqu'un, c'est un régiment qu'il faut avoir à la maison. Au moins un peloton, pour pouvoir le commander. Comme ça, au moins, on est chef dans le service, mais à la maison aussi, on a son peloton ! Ça suffit ! Tout le monde a fait cela (...). C'est pourquoi Maputo est pleine ! La nourriture n'y parvient plus ! » A l'époque coloniale, le carcan répressif mis en place par les Portugais (pour sortir de son village, il fallait une autorisation) empêchait artificiellement cette « montée » vers la capitale. Le carcan a sauté, les caractéristiques classiquement néo-coloniales reprennent le dessus.

Le FRELIMO, qui, quoique « radical », n'a nullement rompu avec les conceptions politiques bourgeoises, voit ainsi, sous ses propres yeux, croître le monstre néocolonial qu'au moins une partie de sa direction disait vouloir éviter.

5. Dans l'agriculture, malgré certains remous et limogeages ministériels, il n'y a pas non plus rupture avec les lois du marché. En fait, on assiste à la mise en place de deux secteurs aux finalités différentes. Sur la base du secteur traditionnel, tente de s'édifier le système des villages communautaires, chargé de nourrir la population des campagnes et des villes, tandis que les grandes plantations, étatisées ou non, travaillent pour l'exportation. En juin 1979, on comptait 800 villages communautaires, mais la majorité ne fonctionnait pas encore selon des normes collectives (8) ; en mars 1980, il y en aurait plus de mille. Mais, en réalité, ce terme recouvre des structures différentes. Les Mozambicains en dénombrent eux-mêmes cinq types. Les villages qui ont le plus « haut niveau d'organisation et de conscience politique » et ceux qui datent de la guerre de libération, localisés dans le Cabo Delgado, le Niassa et le Tete. Dans ces mêmes zones, des villages communautaires ont été constitués, après le 25 avril 1974, par des réfugiés rentrant de Tanzanie, ou tout simplement sur la base des ex-« villages protégés » que les Portugais, à l'imitation des Américains au Vietnam, avaient institués, quasi-camps de concentration. Dans les provinces du Centre et du Sud, les villages sont souvent le fruit du rassemblement de divers hameaux suite à des catastrophes naturelles (notamment inondations) qui n'ont pas épargné le Mozambique depuis cinq ans. Enfin, il y a des villages créés à partir « d'une mobilisation politique de populations dispersées ». Les problèmes rencontrés par ces villages sont énormes et le maintien des lois du marché ne peut que les aggraver. La base économique du village est soit une ferme d'Etat, soit une (ou plusieurs) coopérative(s), dont les paysans devraient alors tous être membres actifs (9). Mais en réalité « dans de nombreux villages, la production collective n'existe pas ou, quand elle existe, elle est symbolique et désorganisée ». Dans le village Assemblée du Peuple, par exemple, situé près de la capitale, sur les 150 hectares de la coopérative, la superficie effectivement mise en valeur oscille entre 17 et 23 ha. Les coûts de production sont élevés, notamment parce que le temps de travail est toujours supérieur de 50 % à la normale, ceci étant la conséquence d'un manque de contrôle des coopérateurs sur le tractoriste. L'absentéisme est fréquent, les familles déléguant un de leur membre, chaque jour, à tour de rôle. Les temps morts sont nombreux, suite à la mauvaise planification.

Il n'est pas question de nier les difficultés réelles auxquelles se heurterait toute coopérative paysanne dans ces conditions difficiles, même si la nature de l'Etat était ouvrière. Mais ces difficultés, pour l'essentiel, ne peuvent pas, se résoudre sans une planification démocratique dans le cadre d'un Etat où la production ne subit plus les lois du marché. Il semble bien que le Mozambique suive la voie de la Tanzanie ; les responsables multiplient les villages communautaires sur le papier, ou sans véritable adhésion des masses, comme ce fut le cas pour les villages-ujammaa. Au mieux, cela donnera des kiboutzim pauvres, en aucun cas de véritables kholkoses. Les résultats concrets semblent d'ailleurs faibles, vu la très importante aide alimentaire fournie au Mozambique par la CEE, les pays scandinaves et l'OMS, et les importations précipitées de maïs d'Afrique du Sud fin février 1980.

La coupure est profonde entre ce secteur et le secteur agro-industriel, tout entier tourné vers l'exportation. Si des débats permanents traversent la direction du FRELIMO pour savoir l'importance relative à accorder à chaque secteur, il semble bien que, de fait, ce soit le secteur agro-industriel qui l'emporte. Les dirigeants mozambicains ont, durant l'année 1979 lourdement insisté sur la nécessité d'accroître les exportations agricoles, pour rapporter des devises, alors même que les importations de produits alimentaires de base restaient massives. Des secrétaires d'Etat furent spécialement nommés afin d'impulser cet effort : pour le développement de la vallée du Limpopo (10), pour le coton et la noix de cajou (11). Les exportations agricoles mozambicaines, même si elles parviennent à croître, resteront fragiles et source de dépendance accrue, car concentrées sur un petit nombre de produits (thé, coton, coprah, sisal, noix de cajou) et donc sur un nombre restreint de pays acheteurs. Rien que les noix de cajou, par exemple, fait vivre 700 000 families paysannes et pro-tuit 30 % des recettes en devises étrangères du pays. De ce point de vue, la situation est inchangée par rapport à la période coloniale (12). D'autre part, la mobilisation d'une force de travail croissante dans ce domaine exportateur ne peut se faire, à terme, qu'au détriment de la production vivrière. Or, vu la détérioration permanente des termes de l'échange, les devises acquises par l'exportation permettent d'acheter de moins en moins à l'extérieur. En Guinée-Bissau, où le PAIGC est décidément à l'avant-garde du néo-colonialisme dans bien des domaines, la réintroduction de la culture du coton contre les cultures vivrières a déjà provoqué de graves tensions sociales.

6. Fin 1978 et 1979, quel était donc le degré de rupture (ou non) d'avec l'économie néo-coloniale (et pas simplement luso-coloniale) ? Ceci est difficile à « mesurer ». Mais la structure de la balance des paiements est un indicateur utile. En août 1979, Samora Machel déclarait : « Le déséquilibre structurel de la balance des paiements est le résultat du système de développement colonial qui était dépendant de l'économie de l'Afrique du Sud et de la colonie britannique de Rhodésie. Les revenus obtenus par les facilités portuaires et ferroviaires octroyées aux pays voisins et par la vente de la force de travail destinée aux mines et aux plantations d'Afrique du Sud et de Rhodésie représentaient une composante importante pour procurer des devises étrangères à l'économie coloniale. Le commerce international du Mozambique a toujours été deficitaire parce que nous exportions cina nroduits agricoles (...) dont les prix sur le marché international sont bas et fiuctuants. » Et il concluait : « Voilà la situation de la balance des paiements que nous avons trouvée au moment de l'indépendance. » Mais cette situation, même si le Mozambique a fait un effort pour exporter quelques produits finis (wagons, ciments) est, encore, la situation ... actuelle ! Le nombre de travailleurs mozambicains dans les mines d'Afrique du Sud, qui avait fortement décru, aurait remonté : ceci est dû naturellement à la montée de l'or, mais aussi le signe de problèmes sociaux graves, notamment le sous-emploi permanent. Il y a pourtant dans les mines du Rand, un accident mortel toutes les dix heures, ce qui montre bien l'absence totale d'amélioration des conditions de travail.

Globalement, sans que l'on puisse faire une analyse précise, il semble donc que le petit et moyen capital luso-colonial a été assez fortement touché, ainsi que, dans une moindre mesure, le capital indo-pakistanais ; mais l'essentiel du cadre néo-colonial n'a pas été remis en cause, que ce soit en ce qui concerne le maintien d'un important capital privé international, que le maintien de rapports économiques privilégiés avec l'Afrique du Sud,etc.

Par la suite, la situation est restée inchangée dans ses grandes lignes. Si en avril 1980, par exemple, on apprenait la nationalisation de sept entreprises, il s'agissait, pour la énième fois, de petites entreprises, locales et portugaises, qui avaient commis des actes de sabotages ou avaient tout simplement été abandonnées par leur patron (13), et non d'une politique d'expropriation du capital.

ORGANISATION ET REPRESSION DES MASSES

7. Il y a bien sûr un rapport étroit entre la politique économique du FRELIMO et ses conceptions en matière d'organisation des masses. Le « pouvoir populaire » se résume en fait à une idée simple : le FRELIMO, c'est le peuple, le FRELIMO commande, donc le peuple commande. Non seulement il n'y a pas, dans la pratique, indépendance des organisations de masse par rapport au parti, et du parti par rapport à l'Etat, mais au contraire, il y a une politique délibérée de fusion et d'intégration. Les organisations de masses (femmes, jeunesse, journalistes, pionniers) sont totalement subordonnées, à tous leurs échelons, au parti. Tous les responsables doivent être membres du parti, et la direction nationale est nommée par le FRELIMO si ce n'est par Samora Machel lui-même. Cela ne signifie pas que ces organisations soient toujours paralysées. L'OMM (femmes) a pris un certain nombre de mesures progressistes, telles la divulgation du planning familiai, la lutte contre le « lobolo » (vente des femmes par le père à son futur gendre), la polygamie, l'analphabétisme. L'OJM (jeunesse) aurait connu en 1979 son plus fort afflux d'adhérents et participe à la campagne de colonisation interne du Niassa. Néanmoins, d'une manière générale, cette absence totale de démocratie interne démobilise les organisations, et, même du point de vue du FRELIMO, les rend souvent peu efficaces. En janvier 1980, lors d'un meeting à Beira, au cours de l'offensive présidentielle, Samora Machel déclara lui-même : « Nous avons des structures qui ne sont pas opérantes, qui ne travaillent pas. Nous avons l'OMM qui est une force parce que la femme mozambicaine est courageuse et a l'esprit d'héroïsme (...). La femme mozambicaine est forte et pourtant l'OMM doit avoir pour tâche de rétablir l'ordre, la tranquilité et le calme dans Beira (...). Nous avons aussi l'Organisation de la Jeunesse mozambicaine qui doit être opérante. Nous avons quelques groupes de vigilance qui ne surveillent rien du tout, peut-être même sont-ils compromis ou encore infiltrés (...). Nous avons les Milices, les Conseils de production au niveau des travailleurs. Ils doivent être plus efficaces pour qu'il n'y ait pas d'indiscipline, pas de paresse, pour qu'on accomplisse les tâches (14). » Mais cet appel à une plus grande efficacité (et pour quelles tâches ?) ne peut que rester moral, car le FRELIMO n'a nullement l'intention de laisser se développer une mobilisation autonome des masses. Les organisations de rasse ont comme but explicite de faire passer les orientations du FRELIMO dans la pratique, d'être une courroie de transmission. Cela est en rapport étroit avec le fonctionnement interne du FRELIMO lui-même. Inutile de dire qu'y règne un rigoureux « centralisme démocratique ». La direction est toute puissante, et observe pour elle-même les règles de ce « centralisme démocratique » : si des positions minoritaires s'y font jour, elles ne seront pas connues par la base, et encore moins à l'extérieur, car la totalité de la direction doit défendre, dans le parti, les orientations majoritaires. Les luttes sont donc réduites à des pressions, fractions, etc. Il est significatif qu'à chaque fois que des expulsions ont eu lieu, souvent à la fois de la direction et du gouvernement, soit les motifs n'étaient pas explicités, soit les raisons données étaient : alcoolisme, proxénétisme, élitisme, conception erronée de la libération de la femme, arrogance, etc. De deux choses l'une : soit les faits reprochés sont véridiques, et on peut se demander comment il se fait que le FRELIMO s'en soit aperçu après avoir nommé ministre ou dirigeant l'individu en question ; soit ils sont faux ou déformés, et cela en dit long sur le climat des discussions sur les divergences internes, quand discussion il y a. De ce fait, le fonctionnement à la base, dans les groupes dynamisateurs (sympathisants) et les cellules, est médiocre. La direction elle-même a reconnu qu'il était nécessaire de « renouer avec l'habitude issue de la lutte armée, de contact fréquent du sommet avec la base (...) car c'est seulement ainsi qu'on crée la sensibilité envers les problèmes du peuple » (15).

Les mêmes déformations président à l'élection des assemblées populaires, de districts, de province ou nationale. Les candidats sont présentés au « peuple » avant l'élection et il peut y avoir une discussion. Mais ce n'est nullement une discussion d'orientation, mais sur les qualités personnelles de tel ou tel candidat. Si ont ainsi été éjectés quelques ex-PIDE qui tentaient de s'infiltrer, on recommande tout aussi bien l'éviction des « agitateurs » et autres individus au « comportement suspect ». De même la règle du « centralisme démocratique » s'applique-t-elle à tous les niveaux et les assemblées ont pour but la mise en application des orientations du FRELIMO, c'est-àdire d'une ligne définie en dehors d'elles-mêmes ! La capacité d'organiser ce processus électoral — il y a au total plus de 20 000 élus, sur la base de candidatures uniques — est néanmoins une victoire organisationnelle pour le FRELIMO. Son homologue angolais, le MPLA est loin d'en avoir été capable.

L'organisation des travailleurs est également significative. Jamais le FRELIMO, contrairement au MPLA, n'a cherché à mettre sur pied une organisation syndicale, même complètement inféodée au parti. Ce n'est qu'en mai 1979, que Samora Machel a prononcé la dissolution des syndicats verticaux de l'époque coloniale-fasciste (16). Ils ont été remplacé par des structures qui ont au moins le mérite d'avoir une appellation franche, les « Conseils de production ». Car la bataille de la production est bien l'unique bataille qui ait jamais été proposée aux travailleurs. Lors des débuts de leur implantation, en novembre 1976, on se rendit compte que « les travailieurs ne comprenaient pas bien la fonction des CP » (17). Si leur but officiel était de conduire à « la destruction des vieilles relations capitalistes de production », d' « être le corps par lequel les travailleurs participent à la planification », en fait, plus prosaïquement, on constata que dans la pratique, nombre de patrons en profitèrent pour leur « refiler » les tâches impopulaires. Autre structure, l'assemblée ouvrière d'entreprise gère les fonds sociaux, est consultée sur les plans de production et élit pour deux ans un des directeurs adjoints de l'entreprise. Toutes ces structures n'ont évidemment rien à voir ni avec le syndicalisme indépendant des partis et de l'Etat, ni avec le contrôle ouvrier. La multiplication des structures (groupe dynamisateur, CP, assemblée ouvrière, commission administrative) entraîne des conflits incessants de compétence, et, si elle n'institue en rien le contrôle ouvrier, n'en constitue pas plus une gestion capitaliste efficace. De son point de vue, Samora Machel décrit bien ce phénomène : « Dans de nombreuses usines, lieux où se forge la classe ouvrière, classe dirigeante, les travailleurs ne sont pas correctement organisés. On vit dans le libéralisme, l'anarchie, l'indiscipline ; le travailleur arrive en retard et rien ne se produit ; le travailleur arrive saoûl, et rien ne se produit ; le travailleurs est paresseux, el rien n'arrive ; le travailleur manque, et rien n'arrive. La direction ne dirige pas. Les structures luttent entre elles, les chefs se disputent le pouvoir. Résultat : personne ne commande. Nous arrivons dans une entreprise et nous demandons : "Qui est le responsable ?". El, en face de nous, un groupe de personnes désorganisées, sans aucune hiérarchie définie répond : "C'est nous. " Un groupe de domestiques (en portugais serventes, NDT) constitue aujourd'hui la direction de l'entreprise. Nous avons vu cette situation à l'usine Octavio R.Lobo et dans de nombreuses autres. Quand je demandais, je ne voyais que des "javalis" en face de moi, ce sont des "javalis" placés à la direction des entreprises (javalis, genre de cochons sauvages d'Afrique australe, NDT) (...) Ils n'ont fait aucun effort pour apprendre à diriger, ils n'ont acquis aucune compétence. »

L'aspect subordonné des structures ouvrières n'a aucune raison de s'atténuer. Et, les lois de l'économie de marché étant maintenues, pour des questions de rationalité économique, elles perdront de plus en plus leur compétence gestionnaire au profit de directions de plus en plus classiques. Dès la fin 1979, dès avant le lancement de l'offensive présidentielle, le FRELIMO commença à mener une campagne de « renforcement des centres de décision » et de « stricte hiérarchisation », tout en luttant contre la bureaucratie. La campagne contre le gauchisme fut particulièrement prononcée dans les hôpitaux (18) et devait s'accentuer par la suite. Mais le FRELIMO n'a guère le choix : dans un cadre néo-colonial maintenu, pour réussir ses projets économiques, il doit fatalement exercer une pression croissante sur les travailleurs, sans que ceux-ci aient été les artisans d'une telle planification démocratique. Le lancement de l'offensive présidentielle, début 1980, devait confirmer ce que l'on pressentait déjà depuis quelque temps.

8. Une telle politique, bien que le soutien populaire, même passif, au FRELIMO reste réel, ne peut que causer un mécontentement latent. Durant le gouvernement de transition et après l'indépendance, des grèves ont éclaté, qui n'étaient pas toutes manœuvrées par l' « ennemi ». Même quand l'entreprise était privée, le FRELIMO ne les a jamais soutenues, ou les a même réprimées. Si l'apparition de mouvements d'opposition réactionnaire, comme le MNR (Mouvement national de résistance) est plus liée à la question rhodésienne (en1979) qu'à un mécontentement interne, d'autres incidents laissent penser que celui-ci existe. Le MNR a opéré dans le centre (Manica et Sofala), mais on a noté la mort de conseillers soviétiques dans le nord et l'extrêmenord (Nampula, Cabo Delgado) ; les guérilleros oppositionnels en question étaient peut-être aussi manipulés par la Rhodésie, mais contrairement à ce qui est possible à proximité de la frontière rhodésienne (Manica et Sofala), se maintenir à des centaines de kilomètres de celle-ci nécessite un minimum de base sociale. D'ailleurs tout n'allait pas pour le mieux dans la province de Nampula puisque Mario Da Graça Machungo, ministre de l'Agriculture déclarait en mai 1980 que « celle-ci se présente comme un cas-type de mauvaise organisation » et qu'on y trouve « tous les cas de figure auxquels il faudra remédier après les avoir analysés — ce qui permettra de trouver des solutions applicables aux autres provinces » (19).

On fit une grande publicité dans la presse au départ de brigades de jeunes pour aller développer la provinve du Niassa. De nombreuses rumeurs ont d'autre part couru, difficiles à vérifier, sur le mauvais « climat » régnant chez les Macondés, pourtant base du FRELIMO pendant la guerre. Le mécontentement urbain existe aussi, et, au moins dans certains secteurs, comme les hôpitaux, ouvertement. Une forte campagne contre le « gauchisme » y a eu lieu. A l'hôpital central de Maputo, « entre autres aspects négatifs, il y a le mécontentement d'une partie des travailleurs, intrigues, groupisme (« grupismo », sic), lutte pour le pouvoir, manifestations qui ne se dénotent pas à première vue mais que, malade ou visiteur peuvent entendre en conversations de couloir, et ensuite, répercutent à l'extérieur (...) L'offensive organisationnelle n'a pas commencé d'aujourd'hui à l'Hôpital central de Maputo. Cet établissement a au moins été visité quatre fois par le président Samora Machel depuis 1976. La dernière fois que la direction suprême du Parti et de l'Etat s'est réunie avec les travailleurs de cet hôpital, fut examinée, entre autres choses, la question de l'absence de pouvoir. Et c'est ce discours du président Samora Machel qui a été intentionnellement mal interprété dans quelques secteurs des services de Santé » (20). Comme le FRELIMO fait systématiquement l'amalgame entre corruption, indiscipline, agitation, gauchisme, etc., on ne peut savoir dans ce cas s'il s'agit d'une opposition ouvrière ou de réelles intrigues petites-bourgeoises dans ce secteur relativement favorisé. Il y a probablement des deux, mais le réel moyen de lutter contr l'intrigue et le « groupisme », c'est de promouvoir la démocratie ouvrière, les assemblées générales souveraines, un syndicat indépendant, etc. Le seul remède proposé, c'est la discipline et le renforcement des pouvoirs de la direction.

Dans le cadre de sa pression accrue pour une plus grande discipline et un plus grand respect des échelons hiérarchiques supérieurs, le FRELIMO a fait, depuis plusieurs années, une campagne soutenue contre l'emploi du mot ... « camarade ». « Parfois, dit Samora Machel, nous parlons de bandits, de criminels, et nombreux sont ceux qui disent : ce camarade a volé (...) dans ma maison, quand il est entré, le camarade voleur ... Un camarade vole ? D'autres disent : dans ma maison est arrivée cette femme de mauvaise vie, cette camarade de mauvaise vie ... La prostituée est camarade ? On se met à appeler camarade quiconque. Nous ne voulons pas de cela. Nous devons dire madame et monsieur : monsieur l'infirmier, monsieur le docteur, madame la sage-femme, monsieur le professeur, monsieur l'administrateur, monsieur le gouverneur, monsieur le directeur. Pour chaque catégorie (21). »

S'il est clair que des arrivistes peuvent étaler du « camarade » pour mieux se faufiler, le sens de cette campagne, déclenchée dès l'indépendance (affichage en juillet 1975 d'une circulaire bannissant l'emploi du terme « camarade » pour s'adresser aux ministres et imposant celui d' « excellence ») est d'inculquer la notion de hiérarchie, de respect des échelons supérieurs, d'obéissance envers les membres de l'appareil d'Etat en construction.

9. Cette pression du FRELIMO sur la population est encadrée par une campagne insistante contre « Xiconhoca » (prononcer : chicognouca). Xiconhoca est un surnom forgé à partir du nom de Francisco (ou Chico), agent de la PIDE à l'époque coloniale et de nhoca, genre de serpent. Xiconhoca symbolise donc l'ennemi, et il est représenté dans de très nombreuses caricatures. Le problème c'est que si Xiconhoca est à juste titre le raciste rhodésien, l'impérialisme, le corrompu, le proxénète, il est tout aussi bien l' « agitateur », le « gauchiste », etc., qu'on appelle à dénoncer. La campagne contre Xiconhoca est donc largement autant une campagne de dénonciations mutuelles qu'une vigilance populaire pédagogiquement organisée.

Il n'y a, à notre connaissance, eu encore aucun heurt frontal entre le mouvement de masses, attentiste, et le FRELIMO. Mais les structures mises en place par ce dernier sont clairement des structures de caporalisation, d'intégration. Le mécontentement ne peut s'exprimer au travers de ces dernières, et, tôt ou tard, s'exprimera donc au travers de formes « sauvages ».

Face à des résultats économiques mitigés, à la montée de la corruption et des fractions affairistes de la petite-bourgeoisie, face à un éventuel mécontentement paysan et urbain, au moment où le règlement de la question rhodésienne démultiplie les possibilités, mais aussi les forces centrifuges, pour la direction du FRELIMO, qui peut de moins en moins en appeler à l'unité nationale, il y a un danger réel : celui d'un rétrécissement de sa base sociale, d'un recul de son contrôle de toutes les zones du pays.

L'OUVERTURE A L' « OCCIDENT »: APRES L'ANGOLA, LE MOZAMBIQUE

10. Politique économique et sociale ont évidemment leur pendant en politique étrangère. Si la République populaire du Mozambique fait partie des « non-alignés progressistes », sa politique est avant tout nationale. Le FRELIMO n'a jamais eu une vision régionale de la lutte anticolonialiste. Le soutien à la guérilla du Zimbabwe s'est fait dans le but d'imposer des négociations au régime « rebelle » de lan Smith et non pas d'y renverser le néo-colonialisme. Ayant des relations économiques étroites avec l'Afrique du Sud, le Mozambique ne soutient aucunement, si ce n'est moralement, le mouvement de libération qui s'y développe. Jamais les dockers de Maputo n'ont été appelés à boycotter les navires sud-africains, pour empêcher l'assassinat de tel ou tel militant nationaliste emprisonné. A terme, et même si la direction du FRELIMO avait voulu aller « plus loin », la révolution mozambicaine, coincée dans ses frontières nationales, n'ayant pas rompu avec les lois du marché, est donc condamnée par des contradictions insurmontables. Mais il est tout à fait clair que le FRELIMO n'a pas voulu aller « plus loin ».

La politique économique du FRELIMO ne peut donc « réussir » et empêcher un rétrécissement rapide de sa base sociale qu'à une condition : puisqu'on exclut la mobilisation des travailleurs sur des objectifs qui leur soient propres, l'expropriation complète du grand capital, l'extension de la révolution aux bastions ouvriers d'Afrique du Sud, alors il faut : ouvrir toutes grandes les portes, et rapidement, aux capitaux et techniciens du monde impérialiste, pour remettre en marche efficacement la machine ... néo-coloniale. En retour, cela ne peut que renforcer les fractions affairistes de la petite-bourgeoisie. Ce processus se fera à un rythme plus ou moins rapide, dépendant aussi bien des conditions économiques internationales (récession mondiale) que des tensions politiques (Iran, Afrique du Sud, Afghanistan, etc.), mais il est inéluctable. Les pays du COMECON et la Chine populaire sont incapables de fournir les capitaux et les techniciens nécessaires. Pour ne prendre qu'un petit exemple, les 7 300 techniciens et ouvriers qualifiés du chemin de fer de Beira n'ont pu être, après l'indépendance et l'imposition des sanctions à la Rhodésie, remplacés que par 300 techniciens est-européens et soviétiques (22). Andrew Young, ex-ambassadeur de Carter aux Nations-Unies, disait clairement, parlant de l'Angola que Cubains et Soviétiques pouvaient faire de bons plombiers, mais que, quant aux « roubles convertibles » .. Or jusqu'en 1979, seuls les pays scandinaves avaient résolument investi au Mozambique, suite à la clairvoyante attitude envers le FRELIMO durant la guerre de libération. C'était insuffisant. Un fait était néanmoins à signaler, la vigoureuse, quoique encore modeste, poussée brésilienne. De 800 000 dollars en1976, les exportations brésiliennes au Mozambique sont passées de 423 millions en 1979 et le Brésil accorda un crédit de 100 millions de dollars, avec rallonge possible. Le Brésil finance une partie des travaux de la vallée du Limpopo, ainsi que les études pour le barrage du Pungué (23). Dans le cadre de la politique du FRELIMO, l'ouverture à L'Occident est une nécessité objective qui ne pouvait que se renforcer. Ouvrant les années 1980 - la « décade de la victoire sur le sous-développement » —. L'offensive présidentielle contient des directives économiques qui ne font que confirmer ce fait.

Deux ans après l'Angola, le Mozambique a lancé des appels pressants aux pays impérialistes, avec l'espoir que les investissements ne se feraient pas seulement dans le domaine de la production de matières premières mais aussi dans les industries de transformation. A plusieurs reprises, le Mozambique reçut, en 1978 et 1979, des aides alimentaires ou financières importantes de la part de la CEE, de l'OPEP et de la Banque africaine de développement dont il devint membre. En août 1979, lors de la discussion du Plan économique pour 1980, Samora Machel déclara : «En tant que pays socialiste, nous ne sommes pas effrayés de coopérer même avec les firmes privées. (24) » Et en novembre, il réaffirma : « Nous sommes ouverts au développement de relations économiques et commerciales avec tous les pays. (...) Nous avons besoin de savoir-faire, de technologie et de soutien financier. Nous avons des ressources et de la force de travail. (25) » Ce qui est vrai : le Mozambique est un des pays les plus peuplés d'Afrique.

L'approche de la « décade de la victoire sur le sous-développement » fut marquée par quelques faits significatifs. Début août 1980, le Mozambique libéra 23 prisonniers portugais en signe de bonne volonté à l'égard de Lisbonne. Fin août, une délégation du SPD allemand vint au Mozambique après avoir visité la Tanzanie et la Zambie, pour rencontrer la direction du FRELIMO. Mais il est clair que ces relations de « parti à parti » avaient une portée « étatique ». Le 18 septembre, les USA signaient avec la RPM un accord prévoyant la livraison de 19 000 tonnes de céréales. Or cet accord, survenant une semaine après le raid rhodésien ayant causé de très importants dégâts de récoltes et de système d'irrigation, était un encouragement clair des USA au FRELIMO de continuer dans sa voie réaliste. D'autres prêts ou dons du FAD et de la CEE intervinrent. Pour l'impérialisme, il est tout à fait clair que la politique modérée vis-à-vis du Mozambique n'était qu'un élément de la politique de stabilisation de toute l'Afrique australe, et notamment de pression pour la signature, puis la mise en place des accords de Londres.

LE SOUTIEN AUX ACCORDS DE LANCASTER HOUSE

11. Inversement, pour le FRELIMO, le soutien aux accords de Londres a une signification non moins claire : il n'est que la traduction, sur le plan de la politique étrangère, des choix économiques du FRELIMO. Ce fut la première fois de son histoire que le FRELIMO soutint ouvertement un plan néo-colonial de cette ampleur. Pourquoi, alors, le Mozambique fut-il pendant trois ans, un des rares pays à appliquer les sanctions économiques contre la Rhodésie, impliquant la stagnation du port de Beira et la perte d'importantes sommes d'argent, ainsi que des raids criminels des troupes racistes de lan Smith ? Quand nous disons que le processus économique dans lequel s'engageait le FRELIMO était (et est) un processus néo-colonial inéluctable, cela ne signifie pas que ce parti soit devenu un appareil néo-colonial classique, comme le Parti socialiste sénégalais ou l'UNIP zambienne. Le FRELIMO a une histoire de dix années de lutte de libération nationale, au cours desquelles il a tissé des liens étroits avec les masses, surtout dans le nord (liens qu'il est, on l'a vu, en danger de perdre).

En conséquence, le FRELIMO, plus encore que les petites-bourgeoisies africaines en général, était réellement hostile à lan Smith. Ainsi se comprend le soutien à une fraction de la guérilla, la ZANU et l'envoi, en Rhodésie même, de 350 soldats mozambicains qui ont combattu aux côtés des guérilleros. Mais cette hostilité à lan Smith avait des limites. Celles-ci sont visibles notamment dans la caractérisation de la Rhodésie comme avant tout « rebelle », et non néo-coloniale ou coloniale. D'où la rupture. Pendant que les relations avec l'Afrique du Sud, « légale » et « reconnue par la communauté internationale » allaient bon train. De plus le soutien à la guérilla, non seulement ne fut qu'un soutien à une de ses fractions, mais même plus exactement, à la direction Mugabe de cette fraction. Les oppositionnels internes à la ZANU furent emprisonnés, au nombre d'environ soixante-dix, à Maputo et libérés seulement sur l'insistance de Lord Soames. Le soutien à la ZANU découla d'une stratégie de pression sur lan Smith pour le ramener à la raison, c'est-à-dire renouer avec la légalité abandonnée en 1965 lors de l'UDI (Déclaration Unilatérale d'Indépendance), reconnaître la souveraineté de Londres et s'engager à nouveau dans un processus électoral contrôlé. Il s'agissait de toute autre chose que d'une lutte résolue contre la présence économique de l'impérialisme au Zimbabwe.

On n'a pas à reprocher, en soi, les relations économiques de la RPM avec l'Afrique du Sud. Si, après une authentique poussée révolutionnaire régionale, un Etat ouvrier n'avait pas pu être instauré qu'au Mozambique, il aurait pu être légitime pour le nouvel Etat isolé, d'établir des relations économiques avec son voisin. Mais on a affaire ici à une politique délibérée de resserrement des liens avec ce « voisin », bien réelle même si ne couvrant pas les colonnes de la presse mozambicaine (que ne dément pas, on le verra, la réunion de Lubumbashi des 19 et 20 juin). Outre le cas exemplaire de Cabora Bassa, c'est dès l'indépendance que des accords furent passés pour l'agrandissement des installations portuaires de Maputo et la modernisation du réseau ferroviaire ; des accords ont été passés pour la poursuite de la vente de la force de travail de travailleurs mozambicains dans les mines du Rand. Quant au commerce extérieur du Mozambique, le South Africa Foreign Trade Office donnait les indications suivantes : en 1974, les ventes sud-africaines au Mozambique représentaient 19% du total importé dans ce pays, soit 55 millions de rands. En 1976, elles avaient chuté à 35 millions, soit 15 % de ce même total. Mais dans la première moitié de 1977, elles sont remontées à 22 millions de rands. Et aujourd'hui, « les ventes de l'Afrique du Sud au Mozambique sont estimées à 40 % du total importé dans ce pays », soit 50 millions de rands consistant essentiellement en denrées alimentaires, c'est-à-dire en denrées dont le Mozambique a un besoin immédiat. Cette dépendance, accrue, n'est inévitable que dans le cadre de l'absence de toute vision régionale de la révolution en Afrique australe. Mais précisément dans ce cadre, la géopolitique ne peut que reprendre le dessus. Absence de lutte unitaire des travailleurs mozambicains et sud-africains contre le colonialisme, stabilisation, maintien de l'économie de marché, coexistence pacifique non seulement économique mais également politique (où sont les bureaux de l'ANC et du PAC qui devraient pouvoir s'ouvrir au Mozambique ?), la boucle est bouclée et est plus forte que tous les discours marxistesléninistes de Samora Machel.

L'ouverture à l'Occident ne pouvait que se faire prioritairement vers l'Afrique du Sud, d'une part pour des raisons géographiques, mais aussi tout simplement parce que les capitalistes sud-africains sont, de longue date, les plus rompus aux investissements dans divers pays d'Afrique. Voilà pourquoi les petites-bourgeoisies tanzanienne, zambienne et mozambicaine avaient (et ont) de grands espoirs dans la normalisation de leurs relations avec la Rhodésie, et via celle-ci, avec l' Afrique du Sud. Il n'y aura bien sûr pas d'ambassadeurs, mais des « missions commerciales » sont amplement suffisantes. Comme le dit la résolution du CC du FRELIMO lors de la signature des accords de Londres, le peuple mozambicain « sent que s'ouvrent des perspectives pour une coopération plus ample, pour des relations nouvelles dans cette zone de l'Afrique australe » (26). C'était tout à fait juste !

Des causes immédiates ont également facilité le soutien aux accords de Londres, en particulier la concurrence portuaire et ferroviaire farouche que se livrent, sous les accolades, l'Angola, la Zambie, la Tanzanie et le Mozambique. Ce dernier a craint que l'impérialisme n'accorde des prêts très importants pour la rénovation du port de Dar-es-Salam et l'agrandissement de divers ports sud-africains, ce qui aurait marginalisé Maputo. Or le Mozambique tire, du fait de sa balance des paiements inchangée, une grande part de ses devises du port de Maputo. Voilà, entre autres causes, pourquoi, la branche pro-mozambicaine du Front patriotique, a signé aussi facilement que la branche pro-zambienne (à savoir respectivement ZANU et ZAPU).

Le FRELIMO n'avait nullement intérêt à l'ouverture d'une crise révolutionnaire au Zimbabwe. Car cela aurait compromis l'évolution vers les investissements rapides dont il a besoin. On peut en dire autant des autres pays dits de la « ligne de front » : pas d'investissements à la hauteur souhaitée si le capitalisme est destabilisé dans cette zone. Naturellement, cette stabilisation régionale, faite sous la bénédiction de toutes les puissances (USA, Grande-Bretagne, France, URSS, Chine), pose le problème de l'évolution du FRELIMO. Le problème n'a jamais été de savoir si le FRELIMO, d'organisation nationaliste-révolutionnaire durant la guerre de libération, s'est transformé, cinq ans après l'indépendance, en un parti rempli de traîtres néocolonialistes. Parmi les rangs du FRELIMO, et pas seulement à sa base, demeurent certainement, outre des bureaucrates, de sincères militants progressistes. Le problème, lors de l'exemple constitué par le soutien aux accords de Londres comme aujourd'hui et demain, est qu'une ligne politique ne rompant pas avec l'économie de marché amène nécessairement un pays de la sphère des régions coloniales et semi-coloniales à rejoindre, plus ou moins rapidement, le giron du néocolonialisme.

On peut dire d'autre part que l'acceptation « unanime » des accords de Londres, et les accords en préparation pour la Namibie, ont souligné (et souligneront) la faillite complète d'une génération militante radicalisée par le nationalisme et ses conceptions de « révolution nationale, démocratique et populaire ». Ceci est valable au Mozambique, mais aussi pout tous les courants nationalistes ou « marxistes » africains qui ont adopté une attitude identique. L'acceptation, sans broncher, d'un plan néocolonial d'une telle ampleur, est sans équivoque.

LOME, LE COMECON ET QUELQUES AUTRES...

12. Le 26 février 1980, en pleine « offensive présidentielle », Samora Machel recevait les représentants de la Business International Corporation et notamment son président, Orville L. Freeman. La BIC est une organisation de recherches et consultations au service de 200 des plus importantes entreprises industrielles et commerciales du monde, comme, par exemple, General Motors, FIAT, Nestlé. Lors du colloque tenu à Maputo sous la présidence de Samora Machel lui-même et de ses principaux ministres des Affaires économiques, furent réunies quelque trente compagnies occidentales, dont Caterpillar, Beechams et Sumitomo. Samora Machel y déclara notamment : « Il y a place dans notre pays pour des investissements externes privés, dans la mesure où leurs activités concordent avec les objectifs de notre politique et sont en conformité avec nos principes et nos plans de développement. » Mais quel chef d'Etat africain dirait autre chose ? Puis, démentant l'état chaotique qu'à l'étranger on donne du Mozambique, il expliqua : « En peu de jours, depuis que vous êtes ici, vous avez déjà pu constater qu'il n'en est pas ainsi. Ce gouvernement est responsable, et a les idées claires, c'est un gouvernement qui respecte la vie, un pays qui exige la discipline, exige l'ordre, l'organisation, la planification, où les dirigeants étudient la réalité du pays. (...) Nous pensons qu'esi arrivé le moment de nous développer avec rapidité et non à pas de tortue. Pourquoi en sommes-nous tellement convaincus ? Parce que nous pensons que des hommes comme vous sont avec nous ; les peuples amoureux de la paix sont avec nous (...). (27) » Il est tout à fait clair que s'adressant à des P.-D.G. « internationaux », la référence aux peuples amoureux de la paix est un pur exercice de rhétorique. L'important est que Samora Machel veut convaincre ces représentants du grand capital que le Mozambique offre des conditions de stabilité économique, sociale et politique largement suffisantes pour faire fructifier des capitaux importants. Sans nul doute y eut-il peu de résultats concrets de cette conférence mais les diplomates occidentaux en poste à Maputo discernèrent une nette modification de l'attitude du Mozambique envers les liens économiques avec les pays occidentaux (28). Andrew Young déclara, lors d'une réunion de l'African American Institute qui faisait suite à la tournée en Angola et au Mozambique du député démocrate du Massachussetts Paul Tsongas, que les Etats de l'Afrique noire australe étaient « déjà prêts pour nous, et nous commençons tout juste à être prêts pour eux » (29). Il n'a pas tort !

En effet, la « décade de la victoire sur le sous-développement » signifie en particulier pour le Mozambique la tentative d'application d'un ambitieux plan de dix ans, qui devra mobiliser d'importants capitaux étrangers. Le statut d'observateur à la Convention de Lorné, l'adhésion, fin juin 1980 à la Banque africaine de développement ainsi qu'à d'autres institutions (pourparlers avec la Banque mondiale, le FMI), doivent servir à faciliter ces entrées de capitaux. Cette attitude « ouverte » du Mozambique s'est en particulier illustrée, en mars 1980, par un accord franco-italien qui alloue une valeur de 200 millions de dollars de crédits à long terme à celui-ci, opération la plus importante qu'il n'ait jamais signée avec des pays occidentaux à cette date. Le chapitre central de ce crédit est composé d'une somme de 120 millions de dollars qui recouvre un véritable plan « post-Cabora Bassa ». Il s'agit de l'équipement de plus de 1 000 kilomètres de ligne a haute tension en vue de l'électrification du NordMozambique, à effectuer par des compagnies déjà investies dans le barrage, comme la CGE française et la SAE italienne. Le reste est constitué par un crédit pour le développement de la pêche à la crevette (on a effectivement récemment vu des gambas surgelés du Mozambique apparaître sur le marché français) et divers autres programmes. Les crédits sont garantis par la COFACE, sur 10 à 25 ans à des taux compris entre 3 et 7,5 %.

Pourtant, dans le même temps où le Mozambique faisait preuve d'une « compréhension » nouvelle envers le grand capital, se développaient deux autres phénomènes apparemment contradictoires.

13. Samora Machel déclara en effet à la cantonnade qu'il était contre l'aide : « Nous ne demandons d'aide à personne ! » Rendant compte de son entretien avec Claude Cheysson, représentant de la CEE, il raconta : « Oui, je lui ai dit sans ambage que nous ne voulons pas l'aide de qui que ce soit. Coopérer, soit. Mais quels intérêts la CEE tire-t-elle de cette coopération ? A mon avis, il ne s'agit pas d'une organisation de charité publique. Elle doit donc avoir un intérêt précis. Quel est-il ? Lorsqu'on nous dil : nous allons vous accorder cinq millions de dollars, je réponds : en échange de quoi ? Je ne pense pas qu'ils nous accordent un tel crédit pour rien ! Qui donc le ferait ? Si la CEE veut coopérer, elle devrait accorder la priorité à la création d'industries susceptibles de développer notre infrastructure, de nous libérer de la dépendance vis-à-vis des puissances industrialisées. (30) » Le 20 juillet, recevant le ministre ouest-allemand de la Coopération, il lui répéta : «Ce pour quoi nous sommes intéressés est la coopération, l'aide est destinée aux pauvres. (31) »

Dans le même temps, on apprenait que le Mozambique étudiait son adhésion au COMECON. Pendant que Prakash Ratital, vice-gouverneur de la Banque du Mozambique déclarait que son pays étudiait l'adhésion à la Convention de Lomé, Marcelino dos Santos participait en Tchécoslovaquie à une réunion où devait être discutée l'adhésion du Mozambique au COMECON. Samora Machel confirmait ensuite cette intention à Rainer Offergeld, le ministre ouest-allemand en visite.

Jusqu'à présent, n'avaient jamais été membres du COMECON que des pays où le capitalisme avait été aboli. Or on voit, ces derniers temps au moins, trois pays (le Mozambique, l'Angola et l'Ethiopie) qui disent être en pourparlers d'adhésion. Cela ne signifie-t-il pas que toute l'analyse ci-dessus est fausse, et que ces pays sont, pour le moins, en train de rompre avec les lois du marché ? Absolument pas, et pour plusieurs raisons. Tout d'abord, le COMECON n'est pas comparable, par exemple, à la CEE. Le COMECON est beaucoup plus un ensemble de traités économiques d'échanges « préférentiels » qu'un véritable ensemble économique à l'échelle des unités industrielles qui le composent. Il s'agit de coopération entre Etats et non de mesures qui - comme par exemple la suppression des droits de douane au sein de la CEE -entraînent, du fait même de la liberté des échanges et de la convertibilité des monnaies, un conditionnalisme pour l'ensemble des unités économiques, depuis le petit vigneron jusqu'au plus grand trust. C'est pourquoi il est impossible - même s'il le voulait, et on ne voit vraiment pas pourquoi il le voudrait — qu'un pays capitaliste avancé puisse devenir membre du COMECON. Pour un pays du tiers-Monde dont l'Etat est resté bourgeois, il en va autrement. Précisément parce que le COMECON est avant tout un ensemble d'accords entre Etats, l'adhésion au COMECON, malgré son nom, est beaucoup plus un simple contrat d'association qu'une intégration à des économies planifiées (d'ailleurs mal : le COMECON n'a jamais réussi une planification à l'échelle de ses différents membres). De plus, les pressions qu'un pays économiquement sousdéveloppé, même capitaliste, pourrait exercer sur les économies « socialistes », sont faibles, sans doute bien moindres que celles qui découlent du commerce de ces pays avec le monde impérialiste.

L'« adhésion » au COMECON du Mozambique, si elle se fait (ce qui, malgré les déclarations, n'est pas du tout certain), n'implique ni n'entraînera nullement la disparition de l'économie de marché au Mozambique. La petite-bourgeoisie mozambicaine peut tout à fait y trouver - quoique conjoncturellement (même si le traité d'adhésion revêt une forme « définitive ») — son compte, car cela « systématise » l'aide qu'elle reçoit des Etats ouvriers. Si l'accord se fait, il faudra analyser en détail les clauses de ce que nous préférons appeler un « contrat d'association » ; mais dans tous les cas, l'économie de marché suivant son cours, tôt ou tard, cette même petite-bourgeoisie qui aura signé rompra, trouvant encombrant un traité qui lui ôtera, en d'autres circonstances, des occasions plus rentables d'échanges avec des pays occidentaux. D'ailleurs nul membre de la Convention de Lomé, à laquelle le Mozambique veut aussi adhérer, n'a trouvé quoi que ce soit à redire à cette idée «bizarre » d'adhésion au COMECON.

14. On comprend mieux ainsi la simultanéité de la volonté d'adhésion à Lomé, au COMECON, et du refus de l' « aide ». Sous les discours, une fois de plus réside un phénomène bien classique du monde néo-colonial. Selon l'évolution des rapports de force, la petite-bourgeoisie mozambicaine a tout intérêt à faire se concurrencer entre eux les pays capitalistes qui désirent l' « aider », et à faire globalement se concurrencer le monde capitaliste et le monde « socialiste » : porte ouverte à celui qui offrira les meilleures conditions de « coopération » ! Ce qui se passe au Mozambique aujourd'hui n'est qu'une variante peu différente de ce qui s'est passé en GuinéeConakry, au Congo de N'Gouabi, au Ghana de N'Krumah ou même dans l'Egypte de Nasser. Mais cette « vente aux enchères » a ses limites. Une fois l'appareil d'Etat relativement stabilisé, le mouvement des masses muselé et les fractions petitesbourgeoises affairistes renforcées, il devient plus rentable d'accorder la priorité absolue à l'impérialisme, même si les conditions imposées par celui-ci, notamment en période de récession mondiale, ne sont pas des plus roses.

Il peut néanmoins y avoir, à terme, des conséquences politiques importantes à la double adhésion Lomé-COMECON, à savoir l'apparition et l'affrontement de fractions rivales penchant l'une plus vers Lomé, l'autre plus vers le COMECON. Quelques soient les péripéties qui pourraient marquer cette lutte (coup d'Etat,etc.), la victoire définitive de Lomé est inéluctable.

L' «OFFENSIVE PRESIDENTIELLE »

15. L'offensive présidentielle apparaît donc dans une situation de crise sociale et économique interne réelle, d'amorce d'ouverture massive aux capitaux occidentaux, et de raidissement idéologique du FRELIMO, de resserrement des liens politicomilitaires avec l'Est (par exemple, alignement de la RPM sur l'URSS en ce qui concerne la question afghane).

L'offensive présidentielle apparaît comme une offensive massive contre Xiconhoca, avec toute l'ambiguïté que cela signifie. On a vu la campagne contre le gauchisme ; il y eut la démission et même l'emprisonnement de plusieurs directeurs d'entreprise, et même du gouverneur de la province de Sofala où se trouve la deuxième ville du pays, Beira. Mais cette lutte des sommets de la hiérarchie politique contre la corruption et la bureaucratie a un aspect avant tout paternaliste (ce qui ne signifie pas, loin de là, bon enfant). S'adressant à des cadres d'une entreprise et les trouvant vêtus de manière peu convenable, Samora Machel leur déclare : «Comment vos subordonnés peuvent-ils vous respecter ? Quest-ce que pour vous être chef ? Quels types de responsables êtes-vous ? Comment allez-vous éduquer les autres, leur donner des leçons ? Si tout le monde venait vêtu comme vous l'êtes, qu'est-ce que ce serait ? Savez-vous ce qu'est le carnaval ? Ceci est un carnaval de mauvais goût. Vous êtes encore des bébés, vous avez besoin d'une bonne fessée. (« Tau, tau, tau » équivalent de « Pan, pan, pan », NDT) ». Dans une autre entreprise, remarquant le manque d'hygiène qui y régnait, il demanda : « Comment vivez-vous à la maison ? ». Et immédiatement il envoya des membres de son entourage aller voir dans leur maison comment ils vivaient. Et le journaliste relatant cette visite d'écrire : « Dans la maison de Ananias Tembe, midi était déjà passé mais les lits n'étaient pas encore faits. Le manque de propreté dans le local de travail est le reflet de comment on vit à la maison. (32) »

Il est certain que l'offensive présidentielle a permis, et permettra si elle se poursuit, de débusquer des cas flagrants de corruption, d'incapacité de directions d'usines plus préoccupées d'elles-mêmes que du fonctionnement de l'entreprise (mais qui les nomme ?), etc. Néanmoins, cette offensive ne s'appuie nullement sur une véritable mobilisation des masses. Sans doute, appelle-t-on celles-ci à dénoncer les cas scandaleux qu'elles connaissent. Mais il s'agit d'appels à la dénonciation et non de l'organisation collective du contrôle ouvrier. Dans chaque ministère, province, district, sont instituées des commissions de contrôle auxquelles peuvent s'adresser, ou écrire, les plaignants. Ces commissions sont dirigées directement par les ministres, les gouverneurs de province, etc. Mais l'établissement de ces « bureaux de plaintes » ne remplacera jamais le contrôle de la production par les travailleurs eux-mêmes, au sein d'une planification démocratique. Samora Machel fait donner les échelons supérieurs de la hiérarchie contre ses échelons inférieurs. Cela peut donner des résultats temporaires, mais ne supprime en aucun cas les causes, corruption, vol, etc.

16. L'offensive présidentielle a deux aspects apparemment contradictoires : d'une part on lutte contre les fractions affairistes de la petite-bourgeoisie, qui distinguent de moins en moins charges publiques et moyens de s'enrichir, mais d'autre part on lutte vigoureusement contre le gauchisme en annonçant notamment une revitalisation du secteur privé. Dans son discours du 18 mars déjà plusieurs fois cités, Samora Machel déclare : « Nous avions décidé l'étatisation des secteurs stratégiques de notre économie. Mais que constatons-nous aujourd'hui ? Il y a eu une déviation gauchiste qui a amené l'Etat à prendre le contrôle de petites exploitations agricoles, de petites affaires, de petites boutiques. » Il annonça une série de dénationalisations, notamment en ce qui concerne les circuits de distribution - dont les Lojas do Povo —, dénationalisations devant profiter soit au secteur privé, soit à des coopératives de consommation. Mais il est certain que c'est le premier qui a le vent en poupe. Samora Machel a fait a plusieurs reprises une véritable apologie du privé. Par exemple, lors d'une visite au centre de Maputo, où les commerçants privés sont nombreux, il déclare à la foule massée pour le voir : « Ils sont bien organisés ceux-là (...). Ils doivent travailler pour gagner. Ils sont intéressés. Ce n'est pas ce qui se passe dans les magasins du peuple où l'on rencontre l'arrogance, l'apathie, l'inertie. C'est parce qu'ils gagnent des salaires fixes et hauts. (33) » Sans nul doute, Samora Machel a raison sur un point : les travailleurs ne se sentant pas plus maîtres de leur entreprise qu'avant l'indépendance, et la répression s'étant relâchée, il est clair qu'on a dû voir se développer « l'apathie et l'arrogance ». Il n'y a que deux solutions possibles : ou la démocratie ouvrière avec tout ce que cela implique, ou le retour à des normes strictes de rentabilité. C'est bien évidemment cette seconde solution que choisit Samora Machel : « Nous allons être durs, nous ne pouvons construire le pays avec des voleurs et des paresseux, avec des négligents et des fauteurs. Le salaire doit venir du produit de notre travail. A partir de maintenant, tous ceux qui retarderont la production, qui n'accompliront pas leurs tâches, seront décomptés sur leur salaire. » Il fut annoncé que les entreprises vendraient désormais à prix coûtant ; ceci concernait en particulier le savon, le sucre, les piles, les allumettes. Le 12 juin, alors qu'ils étaient bloqués depuis 1975, les prix du sucre et de la viande de bœuf doublèrent. Le maïs, le savon, les allumettes et les piles électriques augmentèrent de 40 %, les poulets et les œufs de 25 %. D'autres augmentations suivirent. Ce recours à l'inflation fut délibéré, afin de stimuler la petite production agricole privée, notamment dans les zones suburbaines de Maputo. Là encore, il s'agissait d'une contradiction insurmontable : car effectivement, les petits producteurs étaient étranglés par un phénomène classique des ciseaux, les prix de leurs productions étant bloqués, mais les prix de l'outillage, des engrais, des frais d'irrigation, montant sans cesse et favorisant l'exode rural : une des conséquences de plus du maintien de l'économie de marché. Cette inflation est censée non seulement stimuler la production de biens de consommation, en particulier alimentaires, mais dégager des capitaux pour l'investissement, alors que les termes de l'échange se sont détériorés. Par exemple, explique-t-on à Maputo, s'il en coûtait 73 têtes de bétail pour importer un camion de six tonnes en 1973, il en faut aujourd'hui 200. Mais même cette redynamisation du privé n'aura pas les effets souhaités, car précisément dans les conditions du monde semi-colonial, le privé local n'occupe qu'une position marginale dans l'économie, et est très faible dans la production des matières premières et des biens d'équipement, possédée ou contrôlée par l'impérialisme. De même, l'application stricte des critères de rentabilité dans le secteur d'Etat aura des résultats mitigés, car ce secteur est, on l'a vu, disparate et va être affaibli. Les conséquences les plus immédiates seront sociales, les masses souffrant de la hausse des prix.

La lutte contre la corruption, l'utilisation de biens publics à des fins personnelles, etc., apparaît alors, face à la redynamisation du privé, comme une tentative désespérée pour construire un appareil d'Etat « pur », dont les cadres seraient entièrement dévoués à leur fonction sans chercher le moins du monde à s'enrichir au moyen de cette fonction. Ce qui est un vœu pieux, précisément puisque, dans les conditions du Tiers monde, l'accumulation d'un petit capital n'est le plus souvent possible que par ce moyen. L'absence de véritable bourgeoisie implique une petite bourgeoisie d'Etat corrompue. L'un des objectifs fondamentaux de l'offensive présidentielle, c'est-à-dire la rationalisation de l'appareil d'Etat pour s'engager dans la « décade de la victoire sur le sous-développement » notamment grâce à des entrées si possible massives de capitaux étrangers, ne pourra donc qu'échouer à terme, dans une plus ou moins grande mesure.

Ce contexte permet d'interpréter les remaniements ministériels qui se sont produits. Le 20 mars, suite au discours-fleuve de Samora Machel, trois ministres étaient limogés : le ministre de la Santé dans le secteur duquel régnait le « gauchisme » (démission), le ministre du Commerce intérieur (simpie « cessation de fonctions ») dont le secteur était entâché de scandales (détournements de marchandises, échecs des Lojas do Povo), et le ministre des Travaux publics et de l'Habitat dans les structures duquel régnait corruption, vols, etc., notamment au sein de l'APIE, organisme d'Etat chargé de louer des immeubles nationalisés (« cessation de fonctions » également).

Fin mars, Marcelino dos Santos, numéro deux du régime, qui était ministre de la Planification, perdit ce poste pour devenir secrétaire pour la Politique économique du FRELIMO et Jorge Rebelo, ex-ministre de l'Information devint secrétaire au Travail idéologique du FRELIMO. Ce remaniement est intéressant. Il serait faux de l'analyser comme antisoviétique. Tout simplement, les « politiques » ont été placés à la direction du FRELIMO pour renforcer ce dernier, dans la nouvelle conjoncture. Au gouvernement entraient des personnalités beaucoup moins connues mais non moins intéressantes. Un technocrate, M. Machungo, prenait la planification, tandis que le ministère de l'Information était dévolu à M. José Luis Cabaco, ex-envoyé spécial auprès de Mme Thatcher pour la remercier de l'attitude de l'Angleterre durant le règlement du problème rhodésien. Au ministère des Transports entrait M. Luis Alcântara Santos, haut technocrate qui avait conduit les négociations sur les transports avec l'Afrique du Sud et la CEE.

En clair : pas de modifications dans la politique extérieure, mais on fait monter en première ligne les technocrates les plus rompus aux contacts avec les hommes d'affaires occidentaux, même si moins formés sur le « marxisme-léninisme ». Mais inversement, on renforce la direction politique du FRELIMO afin d'équilibrer le poids impérialiste par un chantage à un virage à gauche procubain ou soviétique allant jusqu'à l'adhésion au COMECON.

Concrètement, les mesures prises au cours de l'offensive présidentielle ont donc surtout été, outre la hausse des prix, une tentative de renforcement de l'appareil d'Etat, et notamment de stricte hiérarchisation, tant dans les administrations que dans le secteur nationalisé. Comme le dit Samora Machel : « Au niveau de chaque entreprise, le pouvoir est exercé par le directeur. C'est le directeur qui organise, dirige et contrôle la production. C'est le directeur qui décide. C'est le directeur qui a l'autorité pour punir. C'est lui le responsable de la discipline dans l'entreprise. Le pouvoir doit être concentré, il ne peut être divisé. Il faut que nous en finissions avec les conflits et la confusion des tâches entre la direction et les autres structures de l'entreprise (...). C'est au directeur que nous demandons des comptes pour l'application des normes du Plan ». A bon entendeur salut !

17. Une comparaison fallacieuse est souvent faite par les partisans, notamment européens, du FRELIMO. La politique de ce dernier ne serait rien d'autre qu'un genre de NEP. Nous ne nous attarderons pas longtemps sur ce terrain. Disons simplement que si comparaison il y a, ce doit être pour conclure que la politique du FRELIMO est une anti-NEP ! Lorsque les bolcheviks ont entrepris la NEP, l'Etat était de nature ouvrière, ce qui signifie en particulier que si subsistait un petit capital, le grand capital, propriété nationale ou impérialiste, avait bel et bien été exproprié. Or, pour nous en tenir à ce seul aspect du Mozambique, le grand capital a été peu atteint et les lois du marché pas du tout remises en cause. Aujourd'hui, c'est la nationalisation d'une partie du petit et moyen capital qui est remise en cause ! Sans nul doute, la SONAREP, raffinerie de pétrole, reste propriété étatique. Tout comme Total en France.

L'ILLUSOIRE LUTTE CONTRE LA DEPENDANCE SUD-AFRICAINE

18. La lutte contre la dépendance sud-africaine est un des grands thèmes de discussion des pays de la ligne de front, devenue très élastique ces derniers temps. Il s'agit de mettre en place une série de mesures accroissant les échanges entre les pays de l'Afrique noire australe, et leur permettant de se passer, progressivement, des services du puissant voisin blanc. De fait, il s'agit avant tout de moderniser et de rationaliser l'ensemble du réseau ferroviaire austral, de Benguela à Maputo en passant, bien entendu, par le Copperbelt zambien et zaïrois. Dans cette affaire, le Mozambique est doublement favorisé : favorisé par les malheurs de son frère angolais, qui ne parvient pas à remettre, de façon rentable, le chemin de fer de Benguela en marche, à cause des actions (déclinantes) de l'UNITA et des coûts, très élevés, des travaux ; favorisé par le règlement du problème rhodésien, qui ouvre au port de Beira et Maputo non seulement le Zimbabwe et la Zambie mais aussi le Zaïre.

Dès le 29 février 1980, le commissaire d'Etat pour les Affaires étrangères zaïrois, Karl-I-Bond, se trouvait à Maputo pour des entretiens sur la Rhodésie qui furent qualifiés d' « amicaux, francs et cordiaux ». Début juin, c'est le président Mobutu Sese Seko qui vint à Maputo, et après avoir déclaré que les problèmes « idéologiques » ne devaient pas empêcher le développement des liens économiques, précisa qu'il recherchait un accord « une fois pour toutes » pour l'utilisation du port de Beira, et qu'il était sûr que le président Kaunda de Zambie serait d'accord. On peut le croire !

Les chefs d'Etat du Zaïre, de Zambie, du Zimbabwe et du Mozambique se sont réunis donc à Lubumbashi (Zaïre) les 19 et 20 juin 1980. Une commission « transports » fut mise sur pied, avec siège à Maputo. Néanmoins peu de résultats concrets rapides sont à attendre. En effet, il faut réparer les dégâts de la ligne de chemin de fer Beira-Zimbabwe, ce qui prendra au moins un an. Le manque de techniciens empêche d'autre part d'y faire circuler plus d'un train par jour dans chaque sens. Le TAZARA, chemin de fer construit par les Chinois à travers la Tanzanie et la Zambie est précocement usé et asphyxié par l'encombrement de Dar-es-Salam. Ainsi, les minerais zambiens et zaïrois continueront de passer par Durban, Port-Elisabeth, Le Cap et East-London pendant plusieurs années. De plus, même si un jour les minerais évitent l'Afrique du Sud, en quoi cela empêchera-t-il cette dernière de renforcer ses liens déjà très importants avec le Zaïre, le Zimbabwe, la Zambie et le Mozambique ?

Samora Machel bluffe quand il parle d' « interdépendance » entre son pays et l'Afrique du Sud. Sans nul doute, une région de l'Afrique du Sud écoule ses produits par Maputo, mais ce pays est équipé pour se passer de Maputo, et pas l'inverse (34) !

19. La réponse sud-africaine est d'ailleurs très claire. Elle ne fait aucun problème pour accorder une aide alimentaire au Mozambique en février 1980, elle accueille avec intérêt la critique de la « déviation gauchiste » de la révolution mozambicaine, et déclare : « La conjoncture ne nous a jamais été aussi favorable : la valeur de nos ressources naturelles (or, diamants, etc.) a fait des bonds gigantesques, et dans les premiers mois de 1980, notre commerce avec l'Afrique noire, y compris les pays comme le Nigeria qui crient bien fort contre nous, a augmenté de 84 %. Les économies du Mozambique et de la Rhodésie dépendent tellement de nous que nous sommes prêts même à aider Maputo et Salisbury à améliorer leurs liaisons ferroviaires et routières directes. Cela ne nous gêne nullement. (35) » L'Afrique du Sud, on le voit, a fort bien compris le sens de la « lutte » enclenchée à Lubumbashi : elle l'approuve !

LE LABORATOIRE MOZAMBICAIN

20. Depuis la fin de la guerre d'Algérie, rarement la naissance d'un nouvel Etat africain n'avait suscité tant de sympathies dans la gauche et l'extrême gauche européenne. Plus que l'Angola, le Mozambique a été présenté comme l' « Etat révolutionnaire » africain type. Or l'analyse sérieuse de la réalité mozambicaine, de son économie en particulier, montre qu'on a bel et bien affaire à une évolution rapide vers le néo-colonialisme classique. Les leçons à tirer par les révolutionnaires africains et européens sont nombreuses. Le type d'Etat mis en place, l'approbation des accords de Londres, l'ouverture aux capitaux impérialistes, la pression croissante sur les masses, tout ceci devrait inciter à la réflexion. Mais pour la gauche portugaise en particulier, cela est plus grave : celle-ci cesse de lutter contre son propre impérialisme. Quand, à l'époque du fascisme, un trust investissait au Mozambique, il était dénoncé ; aujourd'hui, il n'y a plus que coopération harmonieuse !

Pour terminer on citera encore Samora Machel, toujours lors de son discours du 18 mars 1980 : « Nous avons reçu de nombreuses lettres de Mozambicains résidant en Afrique du Sud, au Swaziland et en Rhodésie, qui veulent savoir qu'ils peuvent venir investir dans le commerce, les restaurants, l'agriculture et les autres activités (...). Nous disons : bienvenue ! (...) Achetez des voitures en Afrique du Sud, achetez des fourneaux et des congélateurs, achetez toute la vaisselle, et revenez ici ouvrir des boutiques, jusques et y compris des supermarchés de luxe, où nous autres va-nu-pieds n'entrons pas ! Nous autres dépenaillés dans ces restaurants n'entrons pas, nous ne pouvons nous y asseoir avec nos bébés dans le dos. Il y aura des hôtels de l'e classe, de 2° classe, de 3ª classe (...). C'est nécessaire. Il y aura des restaurants de l'e, de 2° et de 3ª classe. Ce n'est pas tout le monde qui va là. Mais le restaurant de luxe est une nécessité, une exigence. Les travailleurs y sont impeccables, la vaisselle y est de haute valeur, les choses y sont de qualité. Un seul verre de bière y coûtera 20 escudos, . 30 escudos. Il y a l'air conditionné, la lumière tamisée, il n'y a pas de mouches. Qu'ils reviennent. (36)»

Pierre Olivier Le 19 septembre 1980 Notes . (1) Ed. de Sousa Ferreira, « Portuguese Colonialism from South Africa to Europe »,

Aktion Dritte Welt, p.86. (2) The Guardian, 27 février 1980. (3) Тетро, п° 493, 23 mars 1980, pp. 20-61.

(4) Tempo, n° 488, 17 février 1980, p. 10 et suivantes.

(5) Jens Eric Torp, « Industrial Planning and Development in Mozambique », Scandinavian Institute of African Studies, Research Report n° 50, pp. 7-17.

(6) Idem, pp. 15-39-40.

(7) Тетро, пº 493, op. cit.

(8) Marchés Tropicaux et Méditerranéens, 22 juin 1979.

(9) AIM, avril 1980 et Tempo, n° 495, 6 avril 1980, pp. 32-35.

(10) Africa, AFP, 5 octobre 1979.

(11) Marchés Tropicaux, 9 novembre 1979.

(12) Marchés Tropicaux, 24 août 1979.

(13) Africa, AFP, 2 mai 1980.

(14) Tempo, n° 485, 27 janvier 1980. p. 18 et suivantes.

(15) Tempo, n° 500, 11 mai 1980, pp. 4-5.

(16) Zambia Daily Mail, 3 mai 1979.

(17) Torp., op. cit., p. 23.

(18) Tempo, n° 478-479-480.

(19) Marchés Tropicaux, n° 1805, 13 juin 1980, p. 1521.

(20) Tempo, n°491, 9 mars 1980, p. 6 et suivantes.

(21) Tempo, nº485, 27 janvier 1980, p. 18 et suiv.

(22) Financial Times, Gr-Br., 21 mars.

(23) Marchés Tropicaux, 20 juin.

(24) Africa, AFP, 7 août.

(25) New African, novembre 79.

(26) Tempo, n° 481.

(27) Тетро, пº 490, 2 mars 1980, pp. 44-45.

(28) Financial Times, 3 avril.

(29) Christian Science Monitor, 30 juin.

(30) Afrique-Asie, 7 juillet 1980.

(31) Daily News of Tanzania, 21 juillet 1980.

(32) Tempo, n° 486, 3 février 1980, p. 11 et suivantes.

(33) Tempo, n° 485, 27 janvier 1980, pp. 8-15.

(34) Afrique-Asie, idem.

(35) Le Monde, 3-4 août 1980.

(36) Тетро, п° 493, op. cit.

Nota bene : cet article reprend et complète celui paru dans Perspectiva Mundial, n° 2, suplemento n° 1 sobre a Africa, Lisbonne : « Mozambique-Zimbabwe, pourquoi le

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