Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 3

Les premiers enseignements de la révolution salvadorienne

Rédaction de Coyoacan · Quatrième Internationale, 3e série n° 3 · janvier-février-mars 1981 · p. 7-21 · 7 774 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

L'article qui suit est paru dans le numéro 9 (juillet-septembre 1980) de la revue marxiste latino-américaine Coyoacan. Depuis que cet article a été écrit, l'événement le plus important qui s'est déroulé au Salvador a été la grève de la mi-août. Les dirigeants des organisations révolutionnaires qui ont repoussé la version officielle selon laquelle la grève se serait soldée par un échec, ont souligné qu'elle a permis, tout au contraire, le renforcement des milices populaires et une plus ample articulation des comités populaires de quartier et, plus généralement, elle aurait ouvert « une nouvelle étape du processus de la guerre, l'étape du harcelement généralisé des forces régulières ».

Par ailleurs, les rapports entre les organisations qui s'opposent au régime, ont connu de nouveaux développements. Vers la fin du mois d'août, la sortie des FARN et du DRU marquait incontestablement un pas en arrière. Mais, au début octobre, s'est formé le Front de Libération nationale Farabundo Marti (FFMLN) auquel non seulement ont adhéré le FPL, l'ERP et le PSC, mais les FARN elles-mêmes se sont intégrées en reconnaissant explicitement que leur décision précédente avait été une erreur.

La révolution salvadorienne devra surmonter d'autres épreuves très difficiles, et personne ne saurait affirmer catégoriquement dès maintenant que le Salvador sera à court ou à moyen terme un nouveau Nicaragua (surtout en tenant compte de l'intérêt vital qu'a l'impérialisme d'éviter une telle issue). Mais il est incontestable que le processus révolutionnaire qui se développe dans ce pays d'Amérique centrale a déjà été riche d'enseignements. Le Secrétariat unifié de la IVe Internationale a publié le 10 avril dernier une déclaration dont les analyses et les conclusions principales vont dans le même sens que l'article de Coyoacan. Ce n'est pas inutile d'en reprendre ici, synthétiquement, certains thèmes.

La dynamique révolutionnaire actuelle se développe, tout d'abord, dans un cadre socio-économique de polarisation extrême : d'un côté, une concentration très poussée des richesses du pays aux mains d'une minorité synbolisée par les quatorze familles, de l'autre des masses surexploitées parmi lesquelles le prolétariat a un rôle prépondérant (puisque la grande majorité des paysans pauvres est composée de salariés). La crise économique, qui s'est accentuée dans la deuxième moitié des années 1970, a rendu la situation encore plus explosive.

En deuxième lieu, le Salvador n'a connu aucune des expériences populistes ou national-populistes qu'ont connues pendant des décennies d'autres pays d'Amérique latine. L'oligarchie, étroitement liée à l'impérialisme, a imposé depuis maintenant un demi-siècle un pouvoir militaire qui a écrasé toute tentative de construire une alternative, fût-elle ultra-modérée. Comme le souligne à juste titre Coyoacan, une tentative réformiste n'a été entreprise que depuis la formation de la junte du 15 octobre 1979. C'était de toute évidence trop tard. Sur le terrain économique, la nouvelle junte ne disposait pas des marges nécessaires pour que l'opération pût avoir quelque chance de réussir. Sur le terrain politique il existait déjà des forces trop puissantes hostiles au régime : il était impossible a la junte de gagner une influence quelconque parmi les masses.

Dans le front d'opposition, l'hégémonie appartient sans contestation possible aux organisations révolutionnaires. Ces organisations ont pu naître et se développer dans le vide créé par l'absence d'un courant populiste tant soit peu sérieux d'un côté, et de l'autre, la crise profonde du PC qui a payé le prix de sa stratégie réformiste — néo-menchevique. Le fait qu'elles datent des années 1970 explique dans une très large mesure leurs orientations. Elles se sont formées, en effet, après que les guérillas foquistes aient fait faillite dans une série de pays d'Amérique latine, alors que la direction cubaine elle-même avait renoncé à stimuler de telles guérillas et au moment où la grande expérience de la guerre en Indochine pesait beaucoup sur la formation des révolutionnaires.

Ainsi, si les organisations salvadoriennes n'ont pas fait l'économie des conceptions militaristes, elles n'ont jamais parcouru les chemins du foquisme. Elles se sont préoccupées d'établir des liens solides avec le mouvement des masses et, en même temps, elles ont adopté des formes de lutte armée, susceptibles d'assurer une participation des masses. Tout cela — dans le contexte socioéconomique que nous avons rappelé — explique aussi bien leur force que le caractère avancé de leurs conceptions programmatiques.

Des groupes et tendances sectaires — y compris parmi ceux qui se réclament du trotskysme — ont contesté cette réalité en s'accrochant à quelques passages du programme de la Coordinadora, devenu par la suite le programme du FDR. Mais peut-on ignorer que le programme économique du futur gouvernement révolutionnaire inclut l'expropriation de la plus grande partie des propriétés de la classe dominante autochtone et de l'impérialisme et que les secteurs de petite et moyenne propriété, dont on prévoit le maintien, ne pourraient dans aucun cas avoir un

LA REVOLUTION SALVADORIENNE 9 g poids décisif ? Peut-on ignorer que ce programme prend position explicitement pour « la dissolution des organes actuels de l'Etat (exécutif, législatif et judiciaire) » et que la nouvelle armée, toujours d'après le programme, devra être basée sur les forces armées de l'opposition révolutionnaire qui mènent le combat pour le renversement du régime ? Peut-on sérieusement croire que la nature de cette armée serait éventuellement changée par I' « incorporation » des soldats, sous-officiers ou officiers provenant de l'armée traditionnelle mais s'étant opposés à toute intervention impérialiste ?

Nous ne croyons pas non plus que la dynamique de révolution permanente de la lutte en cours au Salvador pourra être bloquée ou déviée à cause de certaines expressions, que pour notre part nous n'utiliserions pas, ou même par certains concepts ambigus, qui ne correspondent pas, en tout cas, aux contenus réels. En fait, les organisations révolutionnaires avancent une perspective de révolution socialiste et leur programme n'est pas seulement anti-impérialiste, mais aussi anticapitaliste. Seuls des dogmatiques ossifiés peuvent l'interpréter comme un programme de front populaire.

Le terrain sur lequel les organisations du Salvador ont besoin de progresser davantage c'est, d'après nous, celui de la conception — et de la pratique — des organisations de masses et du rapport entre ces organisations et les partis. Un effort majeur devrait être fait pour surmonter les divisions qui existent — qui ont amené, par exemple, la rupture temporaire des FARN avec la DRU —, et tout d'abord les divisions au niveau syndical. L'unification des organisations de masses ne doit pas être subordonnée à l'unification des partis politiques. Si les organisations de masses sont organisées démocratiquement, leur unité ne sera pas incompatible avec l'existence de différents partis, qui pourraient continuer à se battre pour leurs propres conceptions et orientations dans le cadre commun.

Deux problèmes méritent d'être mentionnés ici. Le premier concerne l'utilisation de la formule « front anti-impérialiste », qui, par ailleurs, remonte au IVe Congrès de l'Internationale communiste. Pour nous l'essentiel est qu'il y ait clarté en ce qui concerne la substance : au cours d'une lutte contre un régime imposé ou soutenu par l'impérialisme, il peut y avoir des convergences, des organisations du mouvement ouvrier avec des organisations petites-bourgeoises et même bourgeoises. Ce serait absurde de s'y opposer par souci de pureté révolutionnaire abstraite. Mais les convergences ponctuelles et les accords éventuels, y compris sur le terrain militaire, n'impliquent pas l'existence d'une stratégie commune. Tout au contraire, il faut partir de l'idée que le but stratégique est diamétralement opposé : pour les formations bourgeoises, il s'agit de construire une alternative qui représente une planche de salut ultime pour les vieilles classes dominantes. Voilà, donc, le point essentiel à clarifier : aucune stratégie commune n'est possible.

Dans la mesure où le concept de front peut engendrer des équivoques sur ce terrain et laisser croire qu'un projet commun est possible, fondé sur une communauté d'intérêt, son utilisation est dangereuse. Nous estimons qu'il est préférable de l'éviter d'autant plus si l'on tient compte des ravages provoqués, des décennies durant sur ce terrain aussi, par la pratique et l'idéologie staliniennes et réformistes.

Le fait que l'Internationale communiste ait utilisé ce concept n'est pas un argument décisif. Rappelons, en passant, que si l'Internationale communiste au

Il Congrès a adopté des thèses qui n'ont rien à voir avec les thèses qui seront imposées plus tard par Staline, elle n'était pourtant pas arrivée à une conception achevée sur la révolution coloniale. Sa conception n'intégrait notamment pas l'idée de révolution permanente.

Finalement, il faut se garder des généralisations abusives qui circulent depuis un certain temps parmi des militants latino-américains. Si le FSLN — dit-on — a pu renverser Somoza en collaborant avec la bourgeoisie antisomoziste, et si les organisations du Salvador ont formé le FDR avec des organisations bourgeoises, pourquoi ne pourrait-on adopter une même démarche dans d'autres pays latino-américains ? Or, aussi bien au Nicaragua qu'au Salvador, le mouvement révolutionnaire est confronté avec des bourgeoisies nationales intrinsèquement faibles, malgré l'industrialisation partielle, et de plus affaiblies par la crise.

D'autre part, puisque la bourgeoisie s'est identifiée dans une très large mesure avec la dictature, les secteurs bourgeois s'associant à la lutte contre celle-ci, se sont trouvés dans des conditions d'infériorité écrasante par rapport aux organisations des masses exploitées. En dernière analyse, c'est ce rapport de forces qui est décisif.

Les choses ne pourront pas se passer de la même manière dans des pays comme l'Argentine, le Brésil ou le Mexique où la bourgeoisie a une force intrinsèque sans comparaison supérieure et opère dans des contextes politiques qui lui assurent des marges de manœuvres beaucoup plus substantielles dans tous les cas de figure.

Toute orientation impliquant une collaboration avec elles ne pourrait qu'avoir des conséquences désastreuses pour le mouvement ouvrier.

L.M. La révolution salvadorienne, du fait de la conjonction de facteurs objectifs et subjectifs, apparaît aujourd'hui comme la pointe avancée de la révolution latino-américaine et la préfiguration des tendances à l'œuvre pour la période qui vient. Dans le texte qui suit, nous nous efforcerons d'analyser quels sont ces facteurs et dans quelle mesure ils sont particuliers au Salvador et à l'Amérique centrale ou bien s'ils peuvent être généralisés (sous une forme spécifique dans chaque pays) à d'autres pays de l'Amérique latine. De même, nous verrons comment les premiers enseignements de la révolution salvadorienne peuvent avoir une influence sur le développement prévisible de la lutte de classes des autres pays du continent. On peut relever plusieurs traits caractéristiques du processus révolutionnaire en cours en République du Salvador :

1. le caractère de masse combiné au caractère armé de la lutte révolutionnaire ;

LA REVOLUTION SALVADORIENNE 11

2. le radicalisme du programme des organisations politico-militaires qui la dirigent et qui font partie de la Coordination révolutionnaire de masse ;

3. la participation organisée du prolétariat urbain et rural, en alliance avec la paysannerie, et l'influence de ses méthodes de classe qui imprègnent toute l'activité révolutionnaire pour culminer, en 1980, avec plusieurs grèves générales ;

4. le front des organisations de masse, des organisations syndicales et des tendances politiques, avec un programme anti-impérialiste, regroupé dans le Front démocratique révolutionnaire (FDR) ;

5. l'existence d'une junte militaire « réformiste » au gouvernement et qui est le pouvoir répressif auquel est confrontée la révolution, en lieu et place d'une dictature militaire de type classique ;

6. le développement d'un processus spécifique d'accumulation de forces de la part de la révolution, au travers de la combinaison d'actions armées, de grèves générales, de manifestations, de l'organisation de comités de base (d'usine, d'école, de quartier, de paysans), comme éléments d'une stratégie ouvertement orientée vers l'insurrection pour la prise du pouvoir politique. Au cours de ce processus, divers types d'organisations s'articulent et permettent que s'y exprime un contenu à la fois ample et varié.

Il s'agit tout d'abord des organisations politico-militaires, qualitativement différentes des focos guérilleros des années soixante par leur programme, leurs conceptions politiques et la relation qu'elles entretiennent entre direction politique et direction militaire. Ces organisations sont l'Armée révolutionnaire du Peuple (ERP), les Forces armées de la Résistance nationale (FARN), les Forces populaires de Libération Farabundo Marti (FPL), le Parti communiste salvadorien (PCS) et le Parti révolutionnaire des Travailleurs centro-américains (PRTC).

Produits de l'activité politique de ces organisations, comme point de regroupement pour des forces plus larges, ont surgi les fronts de masse, chacun d'eux étant lié, dans le même ordre, à la politique des organisations mentionnées plus haut ; ce sont : les Ligues populaires 28 février (LP-28), le Front d'Action populaire unifiée (FAPU), le Bloc populaire révolutionnaire (BPR), l'Union démocratique nationale (UDN) et le Mouvement de libération populaire (MPL). Ce sont ces organisations qui font partie, depuis le début 1980, de la Coordination révolutionnaire de masse (CRM).

D'un autre côté, sont membres de ces fronts une partie importante des organisations syndicales ouvrières et paysannes, qui développent ainsi une activité syndicale et politique et fournissent une base de classe et de masse organisée à ces fronts.

Cette base de masse s'est vue renforcée, au cours de la dernière période, par la constitution et le développement des comités populaires de différentes sortes, dans les usines, les lieux de travail, les quartiers, les villages, les zones paysannes, et qui regroupent pour l'activité révolutionnaire et pour les luttes démocratiques les secteurs les plus larges de la population, qu'ils soient ou non déjà organisés dans les syndicats ou les fronts de masse.

Finalement, les organisations qui font partie de la Coordination révolutionnaire de masse, au programme desquelles figure le socialisme comme objectif de leur lutte, même si leur tactique diffère, se sont regroupées avec des tendances démocratiques et anti-impérialistes, non socialistes, pour constituer le Front démocratique révolutionnaire qui a adopté le programme de la Coordination.

Le dernier pas fait dans ce processus de coordination, de regroupement et de centralisation des forces a été la consitution, en juillet 1980, du commandement unique des organisations politico-militaires, la Direction révolutionnaire unifiée (DRU).

Il est important de comprendre quelle est la rationalité de ce processus, qui part d'une situation de division et même d'affrontement entre les organisations révolutionnaires pour culminer dans une unité centralisée et articulée de toutes leurs forces, sans qu'aucune ne perde son identité politique ni n'abandonne son programme.

III Dans le courant des années soixante-dix, sous l'impulsion des changements intervenus dans l'économie et la société salvadorienne, et du mûrissement des expériences accumulées par les tendances révolutionnaires, s'est développé ce que nous pourrions appeler un double processus de rupture de la part de ces dernières : avec le réformisme d'un côté, avec la conception militariste de la révolution de l'autre. Ce processus n'est pas homogène, rectiligne ni achevé, pas plus qu'il ne passe par les mêmes phases selon les tendances. Mais, même au risque de simplifier, on peut en relever quelques traits particuliers et certains facteurs déterminants communs.

Un demi-siècle de dictature, entrecoupé de très brefs intervalles, c'est ce qu'a connu la société salvadorienne depuis la défaite de l'insurrection de 1932 et l'exécution par fusillade de son dirigeant, le fondateur du Parti communiste, Agustin Farabundo Marti, et de ses deux compagnons Luna et Zapata. Cet épisode sanglant, au cours duquel furent massacrés des dizaines de milliers de travailleurs, a laissé une profonde empreinte dans la conscience des exploités. Recouverte par les effets de la défaite, par des dizaines d'années de dictature et par la dégénérescence stalino-réformiste des partis communistes, cette empreinte est revenue à la surface avec la crise de l'Etat dictatorial — qui est la forme politique de la crise du vieux modèle de reproduction du capital au Salvador, comme en Amérique centrale, particulièrement à partir de la seconde moitié des années soixante-dix —, de plus la croissance du prolétariat urbain et rural a créé dans le même temps les conditions d'une crise de la société salvadorienne dans son ensemble et quelques-unes des prémisses de base pour une solution révolutionnaire.

En d'autres termes, de même qu'au Nicaragua la tradition anti-impérialiste et de lutte de guérilla a repris corps au cours de la crise révolutionnaire qui a abouti au renversement de la dictature de Somoza, de même, le spectre de l'insurrection communiste de masse de 1932 est en train de resurgir dans la mémoire historique des classes laborieuses du Salvador.

Ceci intervient, de plus, sur la base du développement, généralement connu, d'un prolétariat relativement nombreux en rapport aux cinq millions d'habitants qui peuplent le petit territoire salvadorien (20 000 km'), en liaison, en particulier, avec le type d'économie agro-exportatrice centrée sur la culture du café, concentrée dans un

LA REVOLUTION SALVADORIENNE 13 nombre réduit de grandes propriétés, et également en liaison avec la croissance récente (au cours des quinze dernières années) d'un nouveau secteur industriel.

Deux facteurs cruciaux interviennent dans ce que nous avons appelé double processus de rupture chez les tendances révolutionnaires.

a) Du point de vue économique, le Marché commun centro-américain a favorisé, au cours des années soixante, un développement important des industries salvadorienne et guatémaltèque, qui ont pénétré sur les marchés du Nicaragua et du Honduras tout particulièrement. Le développement a produit, comme nous l'avons dit, une croissance du prolétariat industriel, et il est entré en crise en même temps que le Marché commun centro-américain, dont la crise s'est ouverte à son tour à la fin des années soixante avec le retournement de la conjoncture internationale et le début d'une période prolongée de récession des économies impérialistes.

b) Du point de vue politique, la crise du Marché commun centro-américain s'esi manifestée sous la forme spécifique de ce qui s'est appelé la « guerre du football » en 1969 (1), quand les deux bourgeoisies — hondurienne et salvadorienne — ont pris prétexte des incidents survenus au cours d'un match de football entre les deux pays pour entraîner leurs deux peuples dans une guerre au cours de laquelle la bourgeoisie hondurienne défendait son marché de la pénétration des produits du Savador et au cours de laquelle la bourgevisie salvadorienne s'efforçait, à son tour, de préserver les conditions qui avaient permis la conquête de ce marché.

Le premier de ces deux facteurs a déterminé, comme nous l'avons dit, une croissance du prolétariat et de ses organisations syndicales ; une crise entre le vieux groupe dominant de l'oligarchie du café et le nouveau secteur de la bourgeoisie industrielle (dont les capitaux viennent en partie de cette vieille oligarchie) qui s'est développée à la faveur de ces nouvelles conditions ; et une crise qui a dégénéré en guerre avec la bourgeoisie hondurienne qui a marqué la faillite du Marché commun centro-américain, et, en conséquence, l'accentuation de conflits internes à la bourgeoisie que l'essor initial du Marché commun centro-américain avait initié au sein des classes dominantes du Salvador.

Le second élément, ce que l'on a appelé la « guerre du football », a provoqué en plus une crise au sein de la gauche et des tendances nationalistes, car ces dernières, tout autant que le Parti communiste salvadorien ont appuyé le gouvernement du Salvador dans son aventure militaire contre le Honduras, et ont été jusqu'à participer à sa campagne chauvine. Ce qui veut dire que la « guerre du football » a précipité la crise de tous les réformistes, en les montrant associés à la bourgeoisie dans une entreprise qui s'est révélée désastreuse pour les masses.

C'est là que la première rupture importante trouve son origine au sein du Parti communiste salvadorien, où une aile liée aux syndicats et marquée par les vieilles traditions insurrectionnelles de 1932, rompt avec le PCS et constitue les Forces populaires de Libération (FPL) Farabundo Marti. Par ailleurs, la crise politique à l'œuvre au cours de cette période stimule la radicalisation d'un secteur de la petitebourgeoisie d'origine chrétienne, issu du mouvement étudiant et marqué par les tentatives de guérilla antérieures, qui va constituer le Parti de la Révolution salvadorienne et son organisation armée, l'Armée révolutionnaire du Peuple (ERP).

Cette rupture avec le réformisme — communiste, nationaliste et chrétien — est toutefois encore imprégnée d'une conception de la révolution marquée par le foquisme et le militarisme. Les deux organisations mentionnées plus haut se proposent de rompre avec l'Etat, de s'organiser en dehors de lui, et pour cela de prendre les armes ; mais elles se constituent également en marge de toute liaison avec le mouvement de masse, qui reste contrôlé par les syndicats et les centrales liées à l'Etat.

La rupture progressive avec la conception militariste (que nous proposons de ne pas détailler ici) se produit sous l'influence de la guerre du Vietnam, où le parti a combiné la lutte militaire avec l'organisation des fronts de masse. La victoire de la révolution vietnamienne en avril 1975 et son développement ininterrompu comme révolution socialiste ont indubitablement eu un effet très important sur les conceptions politiques d'organisations qui depuis un certain temps déjà s'efforçaient d'assimiler les enseignements militaires de la guerre populaire du Vietnam. Néanmoins, cette rupture s'opère à travers un processus de discussion politique accidenté et des crises internes dont l'épisode le plus tragique a été la mort de Roque Dalton (2).

C'est dans ce contexte que se produit en 1974 la scission de l'ERP, dont se sépare le secteur qui va constituer les Forces armées de la Résistance nationale (FARN). C'est précisément en se référant aux enseignements de l'expérience vietnamienne que les FARN impulsent la constitution d'un front de masse, le Front d'Action populaire unifié (FAPU), particulièrement lié au développement d'un travail syndical. Les autres organisations à leur tour procèdent au tournant vers les fronts de masse et la conquête de directions syndicales, ce pourquoi les FPL, tout particulièrement, bénéficient d'une implantation préalable au sein d'importants secteurs du prolétariat agricole. C'est ainsi que naît en 1975 le Bloc populaire révolutionnaire (BPR) puis en 1977 les Ligues populaires 28 février (LP-28). C'est dans le cadre de cette pratique que vont être élaborées les formes spécifiques de l'articulation entre les actions armées et un mouvement ouvrier et paysan qui a ses propres méthodes, ses propres traditions, ses propres organismes et ses propres dirigeants naturels.

La seconde moitié des années soixante-dix est marquée par l'accentuation de la crise au sein de la bourgeoisie (sur laquelle pèse la récession généralisée de 1974-1976) et par la perte d'influence de la Confédération générale des Syndicats salvadoriens (CGS) liée à l'appareil d'Etat et qui regroupait en 1971 41,4 % des travailleurs syndiqués et n'en regroupe plus en 1976 que 19 %, tandis que les syndicats et les fédérations qui sont en train de se lier aux organisations révolutionnaires gagnent en nombre d'affiliés et en initiative dans la lutte de classe, influencés qu'ils sont par les organisations révolutionnaires dans ce processus ininterrompu de radicalisation du mouvement syndical.

Ce processus de radicalisation trouve son expression dans les mouvements de grève auxquels se lient le BPR, le FAPU, les LP-28, organisations qui sont à leur tour soumises à l'influence de cette montée de l'activité du mouvement ouvrier. C'est là que la rupture avec le réformisme et le militarisme — qui est également un processus et non pas un changement instantané - prend corps dans la réalité de la lutte de classes et non pas seulement dans les idées et les débats des révolutionnaires. Un moment culminant de ce phénomène est représenté par les grèves des ouvriers des brasseries de février-mars 1979, qui ont reçu l'appui des grèves de solidarité des électriciens et d'autres secteurs ouvriers, puis les grèves des travailleurs de l'électricité de mars 1979. Ces deux mouvements se sont développés avec occupation des entreprises et leur issue victorieuse a stimulé la généralisation ultérieure de l'occupation des lieux de travail comme méthode de lutte.

L'offensive finale au Nicaragua — combinaison des guérillas, de la grève générale

LA REVOLUTION SALVADORIENNE 15 et de l'insurrection populaire — et le triomphe de la révolution en juillet 1979 renforce le processus de radicalisaion de la lutte de classe au Salvador.

IV C'est de la nécessité pour les forces politiques bourgeoises et pour l'armée de répondre à cette montée des luttes, pour éviter une répétition de la situation nicaraguayenne, que découle le coup d'Etat militaire du 15 octobre 1979 qui met un terme à la dictature du général Romero (au pouvoir depuis la fraude électorale de 1976) et qui voit la constitution d'une junte à la fois militaire et civile qui annonce un programme de réformes politiques et sociales : droits démocratiques, réforme agraire, etc.

La junte militaire, appuyée par les jeunes officiers de l'armée, par les démocrateschrétiens, les sociaux-démocrates, les tendances nationalistes, le Parti communiste salvadorien (PCS) et d'autres secteurs, fait partie de la nouvelle stratégie de domination « démocratique » de l'impérialisme et bénéficie de la bénédiction de Washington. Sa politique de réformes s'efforce de donner une issue à la crise interbourgeoise qui secoue depuis des années l'Etat salvadorien, et de couper l'herbe sous les pieds des organisations révolutionnaires en les isolant du mouvement de masse par des concessions limitées à ce dernier dans le but de les réduire à la situation d'une gauche « extrémiste » et extérieure à la réalité.

On peut dire, dans une certaine mesure, que le projet de la junte arrivée au pouvoir en octobre 1979 reproduit le schéma du réformisme militaire péruvien de 1968 : moderniser l'appareil d'Etat, moderniser l'économie, gagner l'appui des directions syndicales, promouvoir une réforme agraire limitée qui puisse lier une nouvelle couche paysanne à la perspective du développement capitaliste ; en un mot, moderniser le mode de domination pour préserver cette même domination.

Le principal défaut de cette initiative est qu'elle est venue trop tard : dix ans après le coup d'Etat au Pérou, avec un appareil productif plus restreint et plus faible, frappé de plein fouet par la crise mondiale, quelques mois après la victoire du Nicaragua et, surtout, face à un développement indépendant déjà très important du mouvement ouvrier, des masses et des organisations révolutionnaires implantées en leur sein, qui offre une alternative de révolution radicale aux réformes octroyées par en haut que promet la junte. C'est-à-dire que, si cette dernière se proposait effectivement d'entreprendre un certain nombre de ces réformes, l'Etat n'était plus en mesure d'en dicter le rythme ni d'en fixer la profondeur à chaque étape par le biais de son contrôle sur le mouvement de masse, mais ce serait plutôt la mobilisation indépendante des masses qui en déterminerait le rythme et la profondeur de manière décisive.

Il était trop tard pour parvenir à un contrôle réformiste de ces mobilisations, surtout du fait de l'existence de directions révolutionnaires implantées dans les syndicats. Si ces directions n'acceptaient pas de collaborer aux réformes impulsées par la junte — comme le firent dans un premier temps certains partis, tendances ou personnalités démocratiques et anti-impérialistes, et y compris un parti ouvrier comme le PCS —, il ne restait plus à la junte qu'à briser par la répression leur hégémonie sur le mouvement de masse et à s'efforcer de contenir l'accélération des rythmes et la profondeur des revendications, tandis qu'au même moment elle faisait quelques concessions.

C'est de la sorte que fut concoctée la politique combinant « réformes et répression » qui n'est pas une invention dans la mesure où elle a déjà été mise en œuvre à des degrés divers par d'autres gouvernements de la bourgeoisie nationale latinoaméricaine et qu'elle a même pu connaître un certain succès, quand il a été possible de restreindre la répression à des secteurs d'avant-garde plus ou moins délimités et que les réformes ont pu signifier l'obtention de certaines concessions pour de larges masses déconnectées de ces secteurs d'avant-garde.

Pour les organisations révolutionnaires salvadoriennes, le défi réformiste lancé par la junte a été le moment de vérité. Si elles acceptaient l'invitation à l' « appui critique » comme l'avaient fait d'autres tendances, elles couraient le risque de désarmer leurs propres forces, de briser le rythme des luttes de masse et de voir la junte — une fois ces objectifs atteints — limiter les réformes à quelques concessions mineures pour se construire un prestige et reprendre le contrôle des masses par le biais des directions syndicales officialistes. Cela aurait constitué une classique opération de type « front populaire » en collaboration avec un secteur décisif des politiciens bourgeois « progressistes », avec les membres civils et militaires de la junte, pour repousser aux calendes grecques l'issue révolutionnaire.

Si, tout au contraire, les directions révolutionnaires continuaient leur lutte contre l'Etat bourgeois, désormais dirigé par la junte, et, contre son armée qui se déclarerait désormais « réformiste », elles courraient le risque de s'isoler des réformes de la junte et de ses alliés nationalistes, sociaux-démocrates et communistes, et d'apparaître comme des directions développant une « opposition extrémiste » et « sectaire », incapables de saisir l'opportunité d'une période intermédiaire de réformes et tout occupées à lancer les travailleurs dans des affrontements sanglants, dans le but de pousser au retour du contrôle de l'armée par des forces d'extrême-droite.

Il ne fait aucun doute que la réponse n'a pas été facile et qu'elle a ouvert un intense débat au sein des organisations révolutionnaires salvadoriennes (et également d'autres pays d'Amérique centrale et même d'Amérique du Sud). On peut dire que la position prise par ces organisations, avec un certain ensemble, a signifié pour elles à ce moment-là jouer le tout pour le tout sur l'une des deux options ; mais en même temps, il s'agissait de sauver l'avenir de la révolution salvadorienne de la menace la plus insidieuse qu'elle ait eu à affronter jusqu'alors ; et, dans une certaine mesure, de donner une leçon fondamentale à l'ensemble des forces de la révolution latinoaméricaine et à ses organisations.

Leur réponse a été de ne pas abandonner les armes et de ne fournir aucun appui à la junte, de dénoncer son projet de détournement du mouvement de masse et de mettre à l'épreuve le gouvernement en exigeant la réalisation effective des réformes promises, y compris par le biais de grèves et de mobilisations des masses urbaines et rurales. Là, ce fut l'autorité même de ces organisations sur le peuple où elles semblaient défier non seulement les militaires « progressistes » mais également les tendances réformistes qui avaient accepté de s'allier à eux à ce moment-là. C'est la lutte de classes qui devait trancher et il ne fait aucun doute que, d'une manière ou d'une autre, l'option qui a été choisie ne l'a pas été sans qu'ait été évaluée sous différents aspects l'état d'esprit des masses, élément décisif pour déterminer les chances de succès de l'une ou l'autre orientation.

LA REVOLUTION SALVADORIENNE 17

V Les faits ont démontré la justesse de la position qui a été adoptée par les organisations révolutionnaires. La junte tentait de diviser le mouvement révolutionnaire et de contenir la montée du mouvement des masses, en même temps qu'elle entendait fournir une issue à la crise interbourgeoise. La politique des organisations révolutionnaires en revanche contraignit la junte à mettre à nu ses contradictions ; elle la fit s'affronter au mouvement des masses ; elle affirma son indépendance vis-à-vis d'elle, et sa radicalisation ; elle divisa la junte et en sépara au début de l'année ses membres civils réformistes, attirant la majorité d'entre eux dans la mouvance du mouvement révolutionnaire ; enfin elle accentua la crise interbourgeoise et la division de l'armée, phénomènes qui ont eu leur répercussion tant dans le développement des bandes paramilitaires (UGB, ORDEN, etc.) (3) que dans les frictions politiques entre les chefs militaires de ces bandes et la junte elle-même.

Parmi les divers facteurs qui ont empêché les diverses organisations politicomilitaires (FPL, FARN, et ERP fondamentalement) de choisir une orientation politique erronée — et qui se serait avérée catastrophique dans le cas où elle aurait été adoptée par la majorité de ces organisations — comme ce fut le cas du Parti communiste salvadorien vis-à-vis de la junte, nous pensons qu'il y a eu un facteur dominant et décisif qui est le programme de révolution socialiste adopté par ces organisations, leur dépassement de la conception de la révolution par étapes et, par voie de conséquence, de leur dépassement de l'illusion selon laquelle il serait possible de passer par une étape démocratique-bourgeoise en alliance avec la bourgeoisie « progressiste », avec son Etat et son armée (qui est l'élément déterminant pour savoir qui dispose de l'hégémonie dans le cadre de cette alliance).

Il ne s'agissait donc pas d'un simple problème de décision individuelle, ni de courage personnel ou encore d'acuité politique de la part de ces directions. C'était une question de programme historique. Ceux qui, comme le Parti communiste, ont été éduqués autrement et s'imaginent possible une phase démocratique-bourgeoise séparée de la révolution, d'une période de « démocratie nationale » ou quelqu'autre formule qu'on utilise pour ce faire (et c'était bien là la conviction du Parti communiste indonésien dans son soutien à Sukarno, du Parti communiste péruvien dans son appui à Velasco Alvarado, du Parti communiste chilien quand il propageait des illusions sur le rôle de l'armée à la veille du coup d'Etat militaire de 1973, et du Parti communiste bolivien quand il appuie Siles Suazo, pour ne citer que queiques exemples), trouvent tout naturel de donner leur appui à la junte et considèrent comme « extrémistes » ceux qui s'opposent à cette politique. Ceux qui repoussent cette possibilité et qui conçoivent la phase démocratique et anti-impérialiste de la révolution comme une transition vers sa culmination socialiste, qui signifie à la fois la destruction du vieil Etat et de son armée, sont préparés théoriquement à rejeter l'idée de se subordonner au projet réformiste de la junte.

Mais ceci ne constitue que le premier pas. Le second était de ne pas s'isoler dans le « socialisme pur », dans la formule « révolution socialiste ou rien », sans transition et sans alliés, et de promouvoir une politique d'alliances qui puisse renforcer le camp révolutionnaire et diviser le front ennemi. Les mobilisations de masse permanentes, en plus de l'incapacité de la junte à réaliser ses promesses réformistes à cause de l'opposition d'un secteur décisif de la bourgeoisie du café et de l'armée elle-même, en plus de l'impossibilité de limiter les effets de la crise économique ou d'en trouver les causes, ont mené à un échec rapide du projet réformiste.

Cet échec, néanmoins, n'est pas intervenu dans le vide, mais alors que la continuité de la politique des organisations politico-militaires et de leurs fronts de masse offrait au même moment un pôle de regroupement alternatif, enraciné chez les travailleurs et dans leurs organisations syndicales, et pas seulement un simple programme d'avantgarde mais sans force organisationnelle. Ce pôle a constitué un point d'attraction pour les forces centrifuges dégagées par la crise des courants qui collaboraient avec la junte du 15 octobre. Entre décembre 1979 et janvier 1980, celle-ci se désintégra et s'en sont retirés les sociaux-démocrates, les nationalistes, un important secteur de la Démocratie chrétienne (qui allait former le Parti social-chrétien) de même que le Parti communiste salvadorien qui, lui, a retiré le soutien qu'il avait initialement apporté.

L'accentuation des affrontements de classes, le fait que la junte assumait la représentation du réformisme bourgeois (et non de la droite fasciste), et l'existence d'un pôle alternatif de gauche disposant d'un appui de masse, laissait peu d'espace politique à une troisième voie entre la junte et les organisations révolutionnaires.

C'est à ce moment que ces organisations — BPR, FAPU, LP-28 et UDN (Union démocratique nationale, liée au Parti communiste) — ont constitué la Coordinadora, la Coordination révolutionnaire de masse (CRM) qui a lancé en janvier 1980 son programme qui est déjà bien connu. La Coordination s'est constituée dès le début à partir des grandes mobilisations, parmi lesquelles la gigantesque manifestation du 22 janvier en commémoration de l'insurrection de 1932, à laquelle la junte a répondu par la répression et les massacres. Tout ceci a accéléré la formation du Front démocratique révolutionnaire (FDR) constitué par la Coordination révolutionnaire de masse (CRM) et les courants politiques qui avaient rompu avec la junte entre décembre et janvier.

VI Le front démocratique révolutionnaire (FDR) se constitue autour de la force de masse de la Coordinadora et il en adopte dès le début le programme. Il prend de la sorte le caractère d'un typique front anti-impérialiste, et il se considère comme tel. Les forces d'origines bourgeoise et petite-bourgeoise qui s'y incorporent se rallient à l'hégémonie des organisations révolutionnaires qui détiennent les armes et dirigent les organisations de masse, et tout particulièrement les grands syndicats qui font partie de la Coordination.

Seul le sectarisme stérile aurait, dans de telles circonstances, rejeté l'alliance avec ces tendances, au risque d'en rejeter certaines dans les bras de la junte et de ses manœuvres, se privant là d'appuis et d'alliances, à l'intérieur comme à l'extérieur du Savador, plus larges que ne le signifiait la simple adhésion de ces tendances au programme de la Coordination. D'un autre côté, la formation du FDR polarisait définitivement la situation en deux camps opposés et en guerre, en se préparant au niveau national comme international comme une alternative de gouvernement au pouvoir de la junte militaire-démocrate-chrétienne.

Cette polarisation a obligé la junte à apparaître chaque fois plus solidaire de ses appuis d'extrême droite, les bandes paramilitaires, et à dépendre ouvertement de

LA REVOLUTION SALVADORIENNE 19 l'appui de l'impérialisme nord-américain et de son ambassadeur, Robert White. Il lui a été impossible de jouer le rôle des deux derniers gouvernements péronistes en Argentine, celui de Juan Péron et celui d'Isabelita Péron qui lui a succédé, qui avaient pu conserver, par le biais des bureaucraties syndicales et d'une politique prétendument nationaliste, un appui de masse tandis que les bandes paramilitaires, qu'ils couvraient, assassinaient systématiquement l'avant-garde ouvrière dans les usines et les militants révolutionnaires, ouvrant ainsi le chemin à la dictature militaire terroriste au pouvoir depuis mars 1976. La junte n'a pas pu se présenter comme le juste milieu entre une extrême droite et une extrême gauche en train de se livrer à un sanglant affrontement, elle s'est vue obligée d'assumer la représentation et de s'identifier à toutes les forces de la contre-révolution.

Rien de tout cela ne serait arrivé si, au moment crucial, le 15 octobre 1979, les organisations révolutionnaires s'étaient laissées entraîner dans un « appui critique » à la junte, déposant les armes et désarmant politiquement les travailleurs. La révolution salvadorienne aurait alors connu un coup d'arrêt, comme cela s'est passé déjà un grand nombre de fois dans l'histoire pour les mêmes raisons : la politique des directions.

Ce qui s'est produit, en revanche, a été un événement d'une importance toute particulière pour les autres pays d'Amérique latine. Il a été possible de prendre la mesure du réformisme bourgeois, de la politique de la bourgeoisie nationale, dénommée en d'autres lieux « populiste », face à une alternative révolutionnaire de masse, organisée dans les syndicats et, de plus, armée contre la dictature. Son usure a été extrêmement rapide. L'expérience que les masses ont réalisée, également : le nationalisme bourgeois a cessé d'être une alternative dans leur conscience, et leur antiimpérialisme naturel a été canalisé, en revanche, vers la lutte pour le pouvoir et une perspective socialiste. La bourgeoisie salvadorienne a perdu, dans le feu de cet affrontement, une des solutions qui, dans d'autres pays, a permis à la bourgeoisie de maintenir jusqu'à aujourd'hui d'amples secteurs de masse sous le contrôle de son hégémonie politique et idéologique, par la mise en œuvre d'une solution « nationaliste de gauche ». Ce nationalisme est resté arrimé à la protection de l'ambassadeur White (comme auparavant le nationalisme de Paz Estenssoro en Bolivie), tandis que le nationalisme des masses a commencé à s'orienter vers la révolution socialiste.

Cela n'est pas dû à une qualité particulière du peuple salvadorien, mais à un phénomène inédit jusqu'à aujourd'hui en Amérique latine, ce sont les organisations politico-militaires, avec leurs fronts de masse et leur unification dans la Coordination (CRM) qui ont choisi cette orientation. Une nouvelle perspective de victoire prolétarienne pour la révolution latino-américaine est en train de poindre au Salvador.

VII Il est important de déterminer ce que sont ces organisations, et cela dépasse le cadre de cet article. Nous avons mentionné leur origine, leur évolution, leurs scissions avec les conceptions du passé, leurs méthodes de lutte, leur programme et leur politique face à la junte militaire.

Tout cela présente une différence qualitative, tant avec les groupes de guérilla des années soixante comme avec les mouvements qui, tout en adoptant des tactiques de lutte armée comme les Montoneros en Argentine ou le M-19 en Colombie, maintiennent leur programme, leurs alliances et leur politique dans le cadre de l'Etat bourgeois, sans se fixer comme tâche essentielle de conduire les masses, à travers leur propre expérience, à la rupture avec cette idéologie. Il ne s'agit pas ici de mettre en question l'héroïsme personnel des combattants de ces mouvements, que personne ne conteste, mais de la perspective historique de leur lutte.

Les organisations politico-militaires révolutionnaires salvadoriennes ont gagné la direction des masses et ont amené une partie décisive des organisations syndicales qui les regroupent à la rupture avec l'Etat bourgeois et à la perspective de la lutte pour le pouvoir. Il s'agit là d'une des ruptures les plus radicales d'avec le réformisme, parce que c'est une rupture réalisée par le biais des méthodes prolétariennes que sont les grèves, les grèves générales, les occupations d'entreprises, les manifestations, l'organisation de comités de base de toutes sortes, c'est-à-dire à travers l'expérience vécue et organisée des masses.

Cette rupture programmatique de la classe ouvrière salvadorienne s'est produite, comme cela se passe toujours dans ces cas-là, combinée et impulsée par un processus d'auto-organisation ouvrière, paysanne et des masses sous les formes spécifiques déterminées par l'histoire, les traditions et la situation politique et sociale du Salvador. Les masses regroupées dans ces organismes de base luttent dans ce cadre pour leurs revendications immédiates et pour leurs droits démocratiques, elles préparent l'insurrection et font l'apprentissage de l'exercice de leur propre pouvoir futur. Quelles que soient les tâches concrètes que ces organisations se donnent à un moment donné, dans les usines, à la campagne, dans les quartiers, les écoles et les zones paysannes, c'est la perspective insurrectionnelle et la lutte pour le pouvoir qui donne le ton et qui fournit la logique à toute leur activité.

Le processus par lequel les organisations politico-militaires sont parvenues, en juin 1980, à créer la Direction révolutionnaire unifiée (DRU), a été relativement long, accidenté et plein de contradictions qui n'ont pu être résolues qu'au travers de l'expérience et de la discussion. Le commandement unique, militaire et politique, est une condition indispensable de la victoire dans la phase finale et de l'insurrection.

La division entre les organisations révolutionnaires est un héritage des conditions dans lesquelles s'est construit et développé le mouvement ouvrier et révolutionnaire au Salvador. Des divisions du même ordre se répètent régulièrement dans bien d'autres pays. Si l'unité est une condition souhaitable, et si elle est indispensable dans les moments décisifs de la lutte contre l'ennemi de classe, on ne peut pas dire que l'existence préalable de plusieurs organisations ait été seulement un facteur négatif ou de retard du processus. Cela a permis aussi une discussion théorique et politique publique et une diversité d'expériences parmi les différentes organisations qui a contribué à enrichir le programme, les tactiques et la stratégie de la révolution. Quand on écrira l'histoire de la révolution salvadorienne, toute cette période, même avec ses affrontements les plus durs et ses épisodes les plus tragiques, permettra de transmettre des expériences et des conclusions inestimables pour le reste du mouvement ouvrier et révolutionnaire latino-américain qui s'est retrouvé plus d'une fois à la même croisée des chemins et face aux mêmes difficultés internes.

Il est important de signaler que la formation de la Direction révolutionnaire unifiée en juin, corame prolongement de la constitution de la Coordinadora (CRM) en janvier, ne peut pas être simplement considérée comme le fruit d'une résolution prise

LA REVOLUTION SALVADORIENNE 21 au niveau des directions, même si les discussions ont dû être âpres à ce niveau. C'est avant tout le prolongement nécessaire de la logique du mouvement des masses qui s'est développée au cours du premier semestre 1980, à partir de la formation de la CRM, et plus tard du FDR. La pression et l'activité de ce mouvement, avec pour axe la classe ouvrière, ont été décisives pour cette unité et pour créer les conditions où elle s'est réalisée quand elle a été annoncée publiquement à la suite de la grève générale de 48 heures de la mi-juin.

La révolution salvadorienne est entréc dans sa phase décisive, dont on ne peut prévoir l'extension, vu qu'influe sur elle également la crise interbourgeoise, la crise de l'armée et les effets de la crise économique sur la petite-bourgeoisie d'une part et sur la bourgeoisie de l'autre, dont le mouvement de fuite des capitaux ne fait qu'augmenter.

L'impérialisme nord-américain, qui intervient en permanence avec ses assesseurs militaires, ses envois de crédits et d'armes à la junte et l'intervention politique quotidienne, sur le terrain, de l'ambassadeur Robert White, se prépare à intervenir d'une manière plus directe s'il voit que, à la suite du Nicaragua, il peut maintenant voir le Salvador emporté par une révolution encore plus radicale qui ne manquerait pas de stimuler une nouvelle poussée de la révolution au Nicaragua et de créer des conditions beaucoup plus favorables pour les révolutionnaires du Guatemala, pays clef de la région.

Il serait naïf de sous-estimer les obstacles que doit encore affronter et vaincre la révolution salvadorienne et les menaces qui pèsent sur elle. Mais tant du fait du processus antérieur que des combats qui vont devoir être menés maintenant, elle a déjà réalisé une accumulation de forces subjectives et matérielles étendue et articulée, une sélection des militants dans les sévères conditions de lutte que connaît le Salvador, et une éducation de ses cadres dirigeants à tous les niveaux, tant dans les organisations politico-militaires que dans les organismes de base des organisations de masse, ce qui constitue un ensemble qui peut difficilement être détruit même par les coups les plus sévères.

Rien de tout cela n'assure à l'avance la victoire. Seule la lutte peut décider, et parmi les facteurs de cette lutte, il y a l'extension et l'ampleur de la solidarité internationale envers les révolutionnaires salvadoriens. Néanmoins, il y a une conquête irréversible et indestructible dans ce processus, quel que soit le résultat des affrontements à venir, cette conquête s'est faite dans la conscience du prolétariat et des masses du Salvador : c'est l'expérience de leur auto-organisation, la rupture avec les conceptions bourgeoises et réformistes de la révolution, l'indépendance de leurs organisations face à l'Etat, la combinaison entre organisation syndicale, front de masse et parti révolutionnaire, la somme des expériences, en un mot, qui permettent que la révolution socialiste, comme programme historique et comme perspective de classe, s'incarne dans la conscience collective et se transforme en force matérielle.

Ceci constitue l'enseignement le plus important, jusqu'à maintenant, parmi tous ceux que le Salvador est en train de livrer à la révolution latino-américaine.

Adolfo Gilly Juillet 1980 Ricardo Ramirez, « La guerre entre le Salvador et le Honduras, et ses répercussions en Amérique centrale », in Quatrième Internationale, numéro spécial Amérique latine, juin 1970. Cet article a également été publié par la revue Tricontinental à La Havane.

Une erreur sur cette page ?