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La revue › 3e série n° 3

Le colloque international sur Trotsky, en Italie : un événement sans précédent

Livio Maitan · Quatrième Internationale, 3e série n° 3 · janvier-février-mars 1981 · p. 47-63 · 9 055 mots

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Le Colloque international d'études à l'occasion du 40€ anniversaire de la mort de Léon Trotsky, organisé par la Fondation Feltrinelli avec la collaboration de la Junte régionale de Toscane, de la province de Grosseto et de la mairie et de la bibliothèque de Follonica (1), a discuté une trentaine de rapports et rapports complémentaires développés pendant cinq jours par des historiens et des militants d'orientations différentes et provenant de nombreux pays.

Nous n'avons pas besoin de souligner l'importance d'un tel colloque — le premier de son genre — qui, du moins en ce qui concerne l'Italie, balaie définitivement toutes les vieilles polémiques staliniennes, en déplaçant le débat sur le terrain de la confrontation entre appréciations historiques et conceptions théoriques et politiques différentes. Ce n'est pas par hasard qu'il ait eu lieu en Italie. L'Italie est la pays où le mouvement ouvrier a enregistré plus immédiatement et profondément les répercussions du XX° Congrès du PCUS et de la crise de 1956, et où le débat théorique et politique a acquis depuis un quart de siècle des dimensions sans équivalent ailleurs (2). Il faut souhaiter que cette initiative soit suivie par d'autres analogues, y compris dans les Etats ouvriers où des discussions sur la pensée de Trotsky ne manqueraient pas de soulever un intérêt énorme (3).

Pour ce qui est des participants, le colloque a été un reflet suggestif d'expériences multiples de militants du mouvement ouvrier et d'itinéraires intellectuels parcourus tout au long d'un demi-siècle. Se sont retrouvés dans la même salle des militants et des intellectuels liés sous des formes différentes au PCI (4), dont certains étaient déjà actifs à l'époque stalinienne, alors que d'autres n'ont connu le stalinisme que par les livres et la tradition du parti ; des intellectuels originaires de pays d'Europe orientale, comme le polonais Adam Schaff qui jouit d'un statut officiel, et le tchèque Michal Reiman, obligé de se réfugier à l'étranger ; des spécialistes de Grande-Bretagne, des Etats-Unis, de France, d'Allemagne occidentale ; des militants trotskystes de différents pays et générations et des hommes qui furent liés à Trotsky et à l'Opposition de gauche dans les années 1930 et eurent plus tard des évolutions disparates. Le colloque a connu son moment le plus émouvant lorsque Dante Corneli, ouvrier communiste italien, a pris la parole et a évoqué les batailles de l'Opposition en URSS auxquelles il avait participé en tant que signataire de la plate-forme de 1927, en payant le prix de vingt-quatre années de déportation dans les camps staliniens (S).

RAPPORTS ET CONTRIBUTIONS

Faisant abstraction de quelques textes aux sujets assez particuliers (comme celui de Massimo Ganci sur Trotksy et le surréalisme), les rapports et les interventions peuvent être regroupés, en gros, comme suit : - ceux qui ont traité de sujets liés à 1905 et aux événements des années immédiatement postérieures ; - ceux qui ont analysé la révolution d'Octobre et les vicissitudes des premières années de l'Etat ouvrier soviétique ; - ceux qui ont été centrés sur les problèmes des années 1920, notamment les grandes options économiques et la politique agraire en URSS ; - ceux qui se sont occupés du trotskysme et des mouvements d'opposition dans les années 30 ; - ceux qui ont posé des thèmes généraux ou exprimé des appréciations d'ensemble sur la pensée de Trotsky, notamment ses rapports avec le léninisme et le stalinisme (6).

La période des années 1930 a été incontestablement la plus négligée. N'y ont fait référence, en général, que des historiens et des militants d'orientation trotskyste. La carence la plus grave — liée aux choix faits au départ par le comité organisateur — a été représentée par l'absence de toute analyse et de toute discussion sérieuse sur le thème de la bureaucratisation et sur la catégorie de la bureaucratie chez Trotsky. Elle n'a pu être comblée que partiellement par un texte de Jean-François Godchau sur la révolution politique, présenté le dernier jour (7).

Le colloque a eu lieu neuf mois après l'ouverture des archives de Harvard. Un rapport à ce sujet a été fait par Jean-Paul Joubert, qui a fourni des indications sur leur composition et exprimé son avis sur la section concernant l'activité de Trotsky pour la construction de la IVe Internationale. D'après lui, les archives confirment ce qui fut déjà signalé à l'époque, à savoir que Isaac Deutscher a minimisé cet aspect de l'activité de Trotsky dans la dernière partie de sa vie (8).

Au cours des débats, des allusions aux archives ont été faites par d'autres aussi, dont Pierre Broué et Anna Di Biagio. Dans aucun cas, toutefois, des éléments véritablement nouveaux n'ont été apportés. Somme toute, il ne pouvait en être autrement : des documents aussi nombreux ne pourront être examinés sérieusement que par un long travail collectif.

Plus généralement, est-ce que le colloque a apporté quelque chose de nouveau sous l'angle de l'historiographie ? La lecture des textes distribués et synthétisés dans les rapports, permet de répondre par la négative. Les sources concernant les problèmes traités ont été souvent utilisées minutieusement et des interprétations différentes, voire opposées, de l'activité et de l'œuvre de Trotsky se sont mesurées. Mais rien de fondamentalement nouveau n'a été apporté sur le plan documentaire. Aucune interprétation nouvelle n'a été avancée non plus.

La seule exception, sauf erreur, est représentée par la communication de Giorgio Migliardi sur « Une polémique inédite de Trotsky avec Plékhanov sur le " centralisme jacobin " : un manuscrit de 1903 ». En effet, Migliardi a trouvé dans la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) de Nanterre la version originale du Rapport des délégués sibériens et il a pu ainsi établir les différences par rapport au texte connu jusqu'ici. Daprès lui, ces différences ne seraient pas si insignifiantes que l'a prétendu la préface de 1903 par Trotsky lui-même, qui avait opéré des coupures pour éviter des frictions avec Plékhanov après la rupture de celui-ci avec les bolcheviks. On peut être d'accord que les attaques supprimées étaient essentiellement politiques et non purement personnelles, et que l'argument de Trotsky selon lequel de telles attaques n'étaient pas opportunes dans une brochure publique n'est pas convaincant, dans la mesure où le même critère ne fut pas appliqué aux attaques contre Lénine. Toujours est-il que rien de tout cela n'implique un jugement différent sur les positions de Trotsky à l'époque.

QUELQUES JUGEMEMENTS D'ENSEMBLE : KNEI-PAZ ET STRADA La présence d'historiens et de sociologues d'orientations différentes n'a pas eu comme conséquence l'expression de jugements d'ensemble opposés (sauf quelques exceptions sur lesquelles nous allons revenir immédiatement). Toutefois, il est possible de saisir, en gros, quatre courants.

Un premier courant représenté par des historiens ou sociologues venant de pays comme les Etats-Unis, le Canada et la Grande-Bretagne ; un deuxième représenté par des marxistes qui ont eu une évolution indépendante comme Michal Reiman ; un troisième représenté par l' « école italienne » sous l'influence du PCI et de l'eurocommunisme, qui a pu enregistrer des convergences, fussent-elles ponctuelles, avec Alec Nove ; un quatrième représenté par les marxistes révolutionnaires, organisés ou non dans la IVe Internationale.

Des appréciations d'ordre général ont été exprimées — au-delà du cadre formel d'un rapport dont le titre était « La formation politique et culturelle de Trotsky » — par Baruch Knei-Paz, professeur à l'Université de Jérusalem et militant de l'aile gauche du Parti travailliste israélien.

Knei-Paz reconnaît que le « message » de Trotsky sur la révolution permanente constitue « l'analyse la plus profonde du phénomène du sous-développement en général et du changement des société arriérées en particulier ». Mais cela ne l'a pas empêché de nous présenter une énième version de l'idée selon laquelle Trotsky aurait surimposé des schémas abstraits à la réalité. « Lorsque la réalité historique ne correspond pas à ses concepts intellectuels préconçus — écrit Knei-Paz — Trotsky continue à donner la priorité à ceux-ci ». D'où sa tendance à « juger d'une façon erronée » les tendances de l'histoire, aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est « et à ne pas comprendre des phénomènes majeurs comme le nationalisme en Europe et ailleurs et l'antisémitisme, ce qui le condamna à rester suspendu dans les limbes ».

Il n'est pas inutile de souligner ici que l'insensibilité de l'auteur face à l'approche méthodologique de Trotsky se manifeste encore plus nettement dans son gros livre The Social and Political Thought of Leon Trotsky, publié en 1978 en GrandeBretagne. Pour ne donner qu'un exemple : dans son analyse de l'Histoire de la révolution russe non seulement il écrit que l' « objectivité » de cette œuvre est minée par l'approche marxiste systématique, mais il ajoute aussi que le livre en question « ne cherche pas à établir la validité des "lois", des axiomes ou des concepts marxistes, mais qu'il les considère tout simplement comme donnés dès le départ et à tout jamais valables » (p.499-500). Par conséquent, il ne s'agirait que d'une œuvre purement littéraire (p.511).

Nous estimons, par contre, que l'Histoire est un exemple magistral de méthodologie historique matérialiste, dans la mesure où elle est marquée par une combinaison dialectique constante des généralisations théoriques et des analyses concrètes. Knei-Paz peut ne pas être d'accord avec une telle méthode, mais il ne peut ignorer que Trotsky l'utilise.

Le rapport de Vittorio Strada, qui fait un parallèle entre Trotsky et Lénine en partant des Silhouettes de Lunarcharsky, pose aussi des thèmes d'une portée plus générale (9).

Tout d'abord, Strada veut établir une « continuité organique et créatrice » entre le marxisme révolutionnaire, commun à Lénine et Trotsky et opposé au « marxisme » menchevique, et « l'expérience intellectuelle d'abord, et organisationnelle ensuite, du populisme ». Les deux dirigeants de la révolution d'Octobre seraient restés, selon lui, dans le cadre de la « logique du populisme ». Dans le théorie de la révolution permanente, notamment on retrouverait « toute la mentalité caractéristique de cet ensemble de théories différentes et parfois divergentes sur le développement modernisateur accéléré qui s'appelle populisme ».

Glissons sur la thèse audacieuse et gratuite concernant la continuité entre le populisme et Lénine, dont la formation théorique, politique, et pour ainsi dire morale, s'est réalisée en antithèse parfaite aux conceptions, aux approches et à la mentalité populistes. La remarque sur la théorie de la révolution permanente devrait, à vrai dire, mettre en cause non seulement Trotsky mais aussi Marx.

En effet, celui-ci, en rejetant tout schéma mécanique d'un développement capitaliste universel, avait avancé pour la Russie l'hypothèse d'un passage possible de la communauté agraire traditionnelle au collectivisme, sans passage préalable par la propriété privée capitaliste. « Sa forme (de la commune agricole) constitutive — avait-il écrit — admet cette alternative : ou l'élément de propriété privée qu'elle implique l'emportera sur l'élément collectif, ou celui-ci l'emportera sur celui-là » (Briefwechsel zwischen Vera Zasuliê und Marx). Il avait précisé immédiatement après : « Tout dépend du milieu historique où elle se trouve placée... ». La deuxième hypothèse pourrait se réaliser parce que c'est « justement grâce à la contemporanéité de la production capitaliste qu'elle peut s'approprier tous les acquis positifs et sans passer par ses péripéties affreuses ». Et pour clarifier davantage il avait ajouté : « Pour exploiter les machines, les bâtiments à vapeur, les chemins de fer, etc., la Russie a-t-elle été forcée, à l'instar de l'Occident, de passer par une longue période d'incubation de l'industrie mécanique ? »

Le développement atypique est conçu, donc, non pas en faisant abstraction du développement capitaliste ou dans l'hypothèse que celui-ci puisse être rejeté en arrière, mais, au contraire parce qu'un tel développement s'est déjà produit ailleurs, avec les conséquences qui en découlent sur tous les terrains.

De même, la théorie de la révolution permanente n'a rien à voir avec le point de vue populiste qui, en dernière analyse, représente une résistance rétrograde au capitalisme et une idéalisation romantique de la communauté paysanne traditionnelle (10). Trotsky estime que le problème de la conquête du pouvoir peut être posé selon le schéma des pays économiquement plus développés, justement parce qu'il existe une maturité capitaliste d'ensemble à l'échelle nationale et internationale, et parce qu'il existe par conséquence la force motrice capable de diriger la lutte révolutionnaire, à savoir la classe ouvrière des villes et des concentrations industrielles.

En deuxième lieu, en partant d'un écrit de Lénine bien connu — Sur notre révolution - qui souligne les particularités de la révolution russe, et de la constatation banale que la dynamique de cette révolution s'était avérée tout à fait différente de celle de la « révolution jacobine », Strada esquisse sa propre définition du « modèle de la révolution bolchevique ». Il s'agirait d'une révolution qui « à la différence des deux révolutions russes précédentes, dépasse effectivement les modèles des révolutions de type européen et, justement, donne origine à une société de type nouveau, dont la structure de pouvoir despotique ou totalitaire n'est assurément pas comparable avec la brève dictature jacobine » (11).

Sur le terrain scientifique, une telle caractérisation ne contribue aucunement à éclaircir les idées sur la nature de la société soviétique post-révolutionnaire. Mais sur le terrain politique, elle ne peut pas ne pas avoir d'implications sérieuses, à savoir elle ne peut qu'amener à nier toute portée historique positive à la révolution d'Octobre. A l'en juger par son rapport au colloque, il n'est pas tout à fait clair si Strada est arrivé à une telle conclusion. Ses derniers articles autoriseraient plutôt une réponse affirmative. Il est donc assez logique qu'il s'insère à son tour dans le courant qui s'efforce de revaloriser des personnages et des tendances de la social-démocratie que le bolchevisme avait combattus et dont la révolution d'Octobre avait sonné le glas. Après Kautsky et Otto Bauer, il semble bien que, grâce à Strada, ce soit le tour de Martov (12).

ENCORE UNE FOIS SUR LES RAPPORTS LENINISME ET STALINISME Tout ce qui précède, est en fin de compte, en harmonie aussi bien avec l'adhésion de Strada à la thèse selon laquelle le stalinisme, en dépit des différences, ne serait que la filiation du léninisme, qu'avec son jugement sur la conception et la pratique léninistes du parti. D'après Strada, le rôle d'interprête des exigences du prolétariat n'appartenait pas, dans l'idée de Lénine, aux révolutionnaires professionnels ou aux intellectuels en général, mais à lui seul. « Le parti centralisé — écrit-il — avait été créé justement comme un instrument de son "opportunisme génial" ». Faut-il un exemple concret ? La crise d'orientation d'avril 1917 — dont le dépassement fut décisif pour l'issue victorieuse de la révolution — a été résolue non pas grâce aux « révolutionnaires professionnels », mais grâce au rôle personnel de Lénine qui put utiliser, justement, l'instrument-parti, parfaitement adapté à ce rôle.

Mais l'exemple démontre par lui-même la futilité de l'interprétation de notre auteur. Ce n'est pas grâce au mécanisme du parti en tant que tel que Lénine a fait prévaloir ses thèses. En réalité, si un tel mécanisme avait opéré sur la base de sa logique purement interne, il serait resté minoritaire. Le tournant fut déterminé par les pressions provenant du dehors, du mouvement des masses et le véhicule de ces pressions furent ces militants bolcheviks cadres organisateurs de la classe ouvrière, qui, par leur expérience vivante avaient compris que les perspectives de Lénine correspondaient le mieux aux nécessités du mouvement et aux aspirations profondes, bien que pas encore conscientes, des masses.

La thèse du rapport génétique entre stalinisme et léninisme, implicite dans le texte de Strada, a été le thème central du rapport sur Trotsky et le stalinisme par Robert McNeal de l'Université du Massachussetts. Selon le rapporteur, son interprétation serait confirmée par la faiblesse intrinsèque de Bolchevisme et stalinisme, où Trotsky, en mettant l'accent sur les aspects moraux, reculerait « de la théorie générale à la subjectivité ». La prétendue mise en quarantaine de cet écrit par les trotskystes avaliserait un tel jugement (13).

Malheureusement pour Mc Neal, une simple citation suffit à le réfuter :

« Représenter le processus de dégénérescence de l'Etat soviétique comme l'évolution du bolchevisme pur, c'est ignorer la réalité sociale au nom d'un seul de ses éléments isolé d'une manière purement logique. I suffit au fond de nommer cette erreur élémentaire par son nom pour qu'il n'en reste pas trace.

Le bolchevisme lui-même, en tout cas, ne s'est jamais identifié ni à la révolution d'Octobre ni à l'Etat qui en est sorti. Le bolchevisme se considérait comme un des facteurs de l'histoire, son facteur "conscient", facteur très important mais nullement décisif. Nous voyons le facteur décisif - sur la base donnée des forces productives — dans la lutte des classes, et non seulement à l'échelle nationale, mais aussi internationale. »

En d'autres termes, les partisans, anciens et nouveaux, de la thèse selon laquelle le stalinisme ne serait que le développement logique du léninisme, commettent une double erreur : - sous l'angle de la méthode, ils présentent les processus historiques comme étant déterminés par des conceptions idéologiques et des mécanismes organisationnels, er non par des forces sociales et des conditions économiques (les aberrations de la société bureaucratisée stalinienne seraient la conséquence « logique » du « jacobinisme » de Lénine, voire de la conception marxiste de la dictature du prolétariat) ; - sous l'angle de l'analyse historique, ils glissent sur le fait que les conceptions théoriques du stalinisme ne se fondaient pas, même dans leur énonciation, sur l'acceptation des conceptions léninistes et ne constituaient nullement un simple prolongement de celles-ci, mais que, tout au contraire, elles en représentaient la négation pour tous les aspects essentiels (ce que Trotsky, et les marxistes révotionnaires après lui, n'ont pas cessé de démontrer très concrètement). A fortiori, les mécanismes organisationnels (du parti, de l'Etat, etc.) de l'époque stalinienne n'avaient rien de commun avec ceux du parti bolchevique de l'époque de Lénine et de l'Etat ouvrier des premières années après la révolution. Cela ne saurait être nié que par une falsification historique analogue à celle des staliniens (malgré la différence des jugements de valeur).

Tout cela — répétons-le — a été dit et redit à satiété. Mais puisque le courant mystificateur, loin de s'épuiser, semble connaître un nouvel essor (non grâce à des apports nouveaux sur le plan de l'historiographie, mais à la suite des besoins de la propagande politique bourgeoise, réformiste et néo-réformiste), nous sommes obligés à notre tour de réitérer nos positions. Précisons que notre conclusion n'est pas que toutes les attitudes, les décisions et les généralisations des bolcheviks et de Lénine et Trotsky eux-mêmes étaient correctes. Par exemple, à posteriori, la décision concernant l'interdiction de fraction apparaît pour le moins discutable et certaines formules utilisées par Trotsky dans Terrorisme et communisme étaient erronées sur le terrain théorique et grosses d'implications pratiques très dangereuses. En d'autres termes, tout en n'oubliant jamais le contexte socio-économique de l'époque, on peut estimer que certaines décisions et certaines pratiques ont, en fin de compte, facilité la tâche des tendances bureaucratiques et de la fraction stalinienne.

Nous insistons sur cet aspect aussi à cause d'une autre implication de l'attention insuffisante prêtée par le colloque au Trosky des années 1930. Aucune personne qui étudie Trotsky ne peut ignorer que le Trotsky de La Révolution trahie ou du Programme de transition ne pose pas certains problèmes — par exemple, celui du pluripartisme et des syndicats — comme les avait posés le Trotsky de Terrorisme et communisme et de la polémique sur les syndicats, ou comme les a posés même La Plate-forme de l'Opposition de 1927.

Pour beaucoup de gens, passer ce fait sous silence n'est pas le produit de l'ignorance ni d'une défaillance de mémoire. Il s'agit d'un intérêt politique concret. On estime, en effet, qu'il est plus facile de démontrer la prétendue affinité entre Trotsky et Staline et la thèse — imbécile — selon laquelle, si Trotsky avait été à la place de Staline, il aurait fait la même chose, en glissant sur les contextes très spécifiques de certains débats ou prises de positions et en se référant à des attitudes de Trotsky à l'époque de la guerre civile et au commencement des années 1920, que de se référer aux idées élaborées par lui au moment de sa maturité, après quinze ans d'expériences de la première société de transition.

LES PROBLEMES ECONOMIQUES DES ANNEES 1920 Les discussions plus spécifiques sur la reconstruction économique, et en premier lieu sur la politique à la campagne, se sont avérées plus intéressantes, y compris sous l'angle des implications politiques. Y ont participé d'un côté de jeunes intellectuels de la sphère du PCI, d'un autre des spécialistes d'origine diverses comme Richard Day, Alec Nove et R.W. Davies.

Le rapport de ce dernier a rappelé correctement une série de positions prises par Trotsky avec des mises au point critiques assez marginales (14). En même temps, il a expliqué que, d'après lui, la « tension principale dans la pensée de Trotsky » était « la tension entre la politique de collaboration économique de l'Occident bourgeois, et sa conviction ferme que le capitalisme et en particulier le capitalisme européen ne resterait pas stable pour une période indéterminée ». Par conséquent, Trotsky n'aurait pas surmonté la contradiction entre « les perspectives de collaboration avec le capitalisme occidental et la nécessité de la révolution prolétarienne en Europe ».

Nous avouons ne pas comprendre où réside la contradiction. D'après Trotsky, une édification socialiste véritable ne pouvait pas être réalisée sans une assimilation par la

Russie arriérée de l'industrie et de la technologie la plus avancée, en dernière analyse, sans une intégration organique d'Etats ouvriers se formant dans des pays déjà industrialisés. La thèse de la nécessité de la révolution en Europe pour le développement de la révolution en URSS se fondait sur cela encore plus que sur des considérations d'ordre politique ou militaire. Dans le cas d'un isolement prolongé, toujours d'après Trotsky, des tendances à la dégénérescence se produiraient. Mais en tous cas, il fallait repousser toute conception autarcique en établissant des rapports économiques avec les pays capitalistes, en dépit des contradictions qui en découleraient.

Dans la mesure où l'on peut parler de contradiction, elle existait dans la réalité et non pas dans la tête de Trotsky.

En ce qui concerne les jeunes historiens ou sociologues susmentionnés, le trait commun de leurs contributions — au-delà de leurs choix délibérés — est qu'ils mettent l'accent sur des erreurs ou des « incompréhensions » de Trotsky, réelles ou imaginaires, ce qui aboutit à sous-estimer son rôle et à surestimer celui d'autres opposants à Staline.

Par exemple, Anna Di Biagio parle d' « adhésion de Trotsky à l'Opposition », qui aurait été représentée en premier lieu par Kamenev en Zinoviev, et d'une « radicalisation de ses positions » à la suite de cette adhésion. La distorsion est par trop évidente. Comment pourrait-on oublier, si on veut être un tant soit peu rigoureux sous l'angle de la reconstruction des faits, que Trotsky avait commencé sa bataille à l'époque où il écrivait les textes publiés ensuite sous le titre de Cours Nouveau, c'està-dire en 1923, et que Kamenev et Zinoviev s'étaient, au début, rangés du côté de Staline, et ne furent, pour répéter une expression utilisée par Nove dans le colloque lui-même, que des « alliés de la dernière heure », ne menant la lutte que durant une période très limitée ? Comment pourrait-on oublier la contribution décisive de Trotsky aux idées et à la politique de l'Opposition unifiée, en dépit des concessions — dont certaines très sérieuses — qu'il avait estimé opportun de faire ?

C'est toujours Di Biagio qui parle d'oscillation ou d'inversion dans les analyses de Trotsky entre 1923 et 1926. En 1923, il avait insisté surtout sur l'exigence de la démocratie au sein du parti. En décembre 1926 il aurait changé de ton en écrivant que « le développement (du régime intérieur du parti) vers une démocratie véritable n'est concevable que sur la base de l'expansion économique ».

En réalité, il ne s'agit que d'une différence d'accent en rapport avec l'évolution de la situation. Tout au début des années 1920, il aurait été effectivement possible de réaliser une démocratie dans le parti même avant un changement de certaines conditions objectives. Il aurait suffi de rétablir le fonctionnement de toute l'époque précédente, en supprimant les méthodes nouvelles que l'appareil commençait à introduire.

Plus tard, à la suite, entre autre, des transformations dans la composition sociale du parti, le problème était devenu plus compliqué. La rectification nécessaire présupposait l'émergence d'un minimum de conditions objectives favorables (pour reprendre la citation de Trotsky par Di Biagio : « Le développement de l'industrie, l'augmentation des salaires, la satisfaction des besoins élémentaires »).

Di Biagio explique aussi qu'en 1923 Trotsky avait placé le phénomène du « bureaucratisme » dans la sphère politique, alors qu'à partir de la moitié de 1926, il en indiquait les racines dans la situation sociale du pays. Encore une fois, il s'agit d'aspects différents, mais strictement liés, d'un processus qui avait commencé à se développer justement dans cette période. Tout d'abord se cristallisaient des positions de pouvoir et de contrôle qui prenaient par la suite une dimension sociale. Trotsky commence à saisir la genèse de la bureaucratie qu'il analysera beaucoup plus systématiquement dans ses œuvres des années 1930.

La tendance à minimiser l'apport de Trotsky apparaît aussi dans le rapport de Francesco Benvenuti, qui s'est occupé en particulier du débat sur les syndicats. Elle est beaucoup plus accentuée et grossière dans celui de Bettanin, centré sur la question agraire.

Bettanin se paie le luxe d'examiner avec le ton d'un maître d'école une série d'appréciations et de prises de positions conjoncturelles de Trotsky, en profitant de l'avantage d'écrire un demi-siècle plus tard. Il reproche, entre autres, à Trotsky de ne pas avoir fait de « réflexion originale et personnelle », « autonome », puisqu'il avait partagé, même en écrivant l'Histoire, les positions de Lénine sur la question agraire en 1917. En 1926, il se serait limité à soutenir des propositions avancées par d'autres membres de l'Opposition. Mais s'il partageait ces positions, que par ailleurs il avait contribué à élaborer, pourquoi donc aurait-il dû se singulariser ?

Laissons de côté une remarque sur la prétendue « marginalisation » de Trotsky par rapport aux débats de la fin des années 1920 et les critiques que Bettanin fait à Trotsky, tantôt parce qu'il n'aurait pas élaboré « une théorie de la question agraire valable pour toute époque et circonstance ». tantôt parce qu'il aurait voulu « transformer des catégories et des méthodes d'analyse élaborées dans les années de la NEP en paradigmes historiques valables pour toute époque et circonstance ». Une autre remarque est, par contre, plus pertinente. A trois moments cruciaux, (1905, la guerre civile, la « crise des ciseaux ») Trotsky aurait « pris en considération la question agraire en partant d'une problématique plus générale (la prise du pouvoir en 1905 ; sa stabilisation au cours de la guerre civile ; le développement des forces productives et leur orientation vers le socialisme en 1923). A ces moments, il aurait cherché la solution des problèmes qu'elle pose par le fait de privilégier un seul élément (le rôle dirigeant du prolétariat en 1905 ; la recomposition des rapports de marché en 1920 ; le développement de l'industrie lourde et la planification en 1923), en ignorant, ou considérant statiques et immuables tous les autres ».

Il est absurde de dire que Trotsky ignorait ou considérait « statiques et immuables » tous les autres éléments. Il est vrai, par contre, qu'il a toujours conçu la question agraire en rapport étroit avec les problèmes d'ensemble, en niant son autonomie. Selon nous, il ne pouvait pas faire autrement. On ne peut pas faire autrement aujourd'hui non plus. Toute l'expérience de l'URSS et des Etats ouvriers au cours de soixante ans l'a confirmé et continue à le confirmer sans contestation possible (même si, malheureusement, dans un sens négatif plutôt que positif).

LA COLLECTIVISATION DANS LES CAMPAGNES ET L' « ALTERNATIVE BOUKHARINIENNE » On pourrait poser ici un problème que le colloque n'a pas posé explicitement, mais qui est sous-jacent à des reconstructions de l'histoire de l'URSS des années 1920 et 1930 en vogue, et à de nombreux débats actuels. On sait quels furent les fruits amers de la collectivisation forcée de l'URSS et des tentatives analogues faites dans d'autres pays

(bien qu'avec des méthodes différentes). Est-ce qu'il y avait, est-ce qu'il y a une alternative à une telle « solution » ?

Depuis assez longtemps, une tendance s'est développée dans des pays d'Europe orientale et parmi les eurocommunistes, qui « réhabilite » les orientations prônées pendant quelques années par Boukharine avant sa capitulation, selon lesquelles il aurait été possible et nécessaire de prolonger pour une période indéterminée la situation qui s'était créée depuis l'adoption de la NEP, avec la perspective d'une transformation graduelle à long terme.

Nous n'allons pas affronter ici de manière exhaustive un problème théorique et politique incontestablement complexe. Nous nous limiterons à quelques remarques.

Il est possible de faire l'hypothèse d'un développement de l'agriculture sur la base de la prépondérance du secteur privé à la campagne, dans un cadre socio-économique d'ensemble où le secteur socialisé est hégémonique. Cela ne permet toutefois pas d'éviter le choix entre deux alternatives, l'une et l'autre grosse d'implications majeures.

Une croissance des forces productives agricoles pourrait - à certaines conditions — être ainsi réalisée, mais elle irait de pair avec une accumulation capitaliste de plus en plus substantielle, avec des processus de différenciation inévitables dans la paysannerie, et donc avec une dynamique sociale dangereuse à l'échelle générale. Il suffit de penser que des tendances se dessineraient en faveur de l'élargissement de l'accumulation privée au-delà du cadre strictement agricole et que les paysans riches chercheraient à établir des liens directs avec l'économie capitaliste mondiale, en vidant de son contenu, du moins en partie, le monopole étatique du commerce extérieur (ce n'est pas par hasard qu'à un moment donné aussi bien Staline que Boukharine ont avancé l'idée de supprimer ce monopole).

Faut-il ajouter qu'une économie agricole, avec une telle dynamique, ne pourrait pas être facilement intégrée dans le cadre de la planification ? Finalement, dans la mesure où se consolideraient dans les campagnes, d'un côté une couche de paysans riches, hégémoniques du point de vue économique, et de l'autre une myriade de petites entreprises paysannes dans une large mesure de subsistance, existerait-il des conditions objectives favorables à la contribution et au fonctionnement d'une véritable démocratie socialiste, capable de contrecarrer les tendances à la bureaucratisation ?

L'autre alternative serait de limiter l'activité des paysans économiquement les plus puissants, de les soumettre à une tutelle rigide de l'Etat. Dans ce cas, dès qu'un certain plafond serait atteint, tout stimulant à la croissance de la production tomberait et, dans la meilleure des hypothèses, on entrerait dans une période de stagnation prolongée des forces productives à la campagne.

Ces considérations sommaires nous semblent confirmées par l'expérience. Le chemin de la collectivisation n'a pas été pris dans tous les Etat ouvriers. Les structures sovkhoziennes et kholkoziennes ne dominent pas partout. Les cas typique est celui de la Pologne. Or, il est absolument clair que la « voie polonaise » n'a pas été une solution, et que le maintien d'une économie agricole dans sa grande majorité privée entrave très sérieusement la croissance de la production, représente un élément de désorganisation de l'économie planifiée et est une source permanente de contradictions à tous les niveaux (même si, dans un contexte mondial d'aujourd'hui, il est difficile que se déclenche une dynamique de restauration du capitalisme).

Ces contradictions se relient à la contradiction inhérente aux sociétés de transition qui se construisent en partant de conditions arriérées, donc avec un poids spécifique prédominant ou très grand de l'économie agricole. Alec Nove l'a souligné, lui aussi, dans le cas de l'URSS : « Comment aurait-on pu entreprendre une industrialisation accélérée au rythme projeté par Trotsky, et à plus forte raison aux cadences excessives imposées par Staline, dans le cadre des limitations découlant des rapports de marché avec des paysans libres de toute contrainte ? »

Cette contradiction ne peut pas être surmontée par des exercices littéraires, ni par une relance de prétendues alternatives qui ont déjà fait faillite dans le passé.

L'«alternative boukharinienne » se place dans cette catégorie, et pas seulement en ce qui concerne les problèmes agraires. Il est utile de le répéter dans la mesure où l'idée que Boukharine représenterait |' « alternative », n'a pas été absente du colloque de Follonica, bien qu'aucun partisan ouvert d'une telle thèse ne soit manifesté. Alec Nove a insisté davantage sur certaines coïncidences entre des critiques développées par Boukharine et des critiques développées par Trotsky, en allant même jusqu'à se poser la question - avec une naïveté qui nous étonne un peu ! — de savoir pourquoi « ces deux hommes si doués se sont combattus si durement ».

Ce qui est plus intéressant, Procacci l'a expliqué dans son introduction : « L'opposition de Trotsky fut une opposition que j'appellerais globale, dans le sens qu'elle impliqua tous les aspects de la politique stalinienne ». Boukharine, par contre, n'a pas eu « la perception pleine de la connexion qui existait entre les différents aspects de la politique de Staline, notamment entre la politique intérieure et la politique étrangère ».

C'est une constattion que tout historien doté de l'honnêté intellectuelle la plus élémentaire doit faire, indépendamment de ses opinions sur les idées de Trotsky et sur celles de Boukharine (et Procacci ne pense assurément pas que les idées de Trotsky étaient justes, et encore moins qu'elles ont une valeur d'actualité).

Au demeurant, comment même les eurocommunistes les mieux disposés à son égard pourraient-ils utiliser Boukharine ? Ils ne sauraient prétendre trouver chez lui des indications valables pour la solution des problèmes du développement et de l'organisation industriels ni de ceux de l'agriculture ne fût-ce que pour la raison élémentaire que les pays d'Europe occidentale sont déjà industrialisés et que le poids de la paysannerie est le plus souvent extrêmement réduit. Ils pourraient, peut-être, se servir du Boukharine du milieu des années 1920 pour défendre leurs thèses sur le passage graduel au socialisme, y compris par une collaboration prolongée aves des secteurs capitalistes, dans le cadre d'une économie « mixte ». C'est ce qu'ils ont fait effectivement. Mais le caractère abstrait du parallèle saute aux yeux. Ce qui est pire, il implique une falsification de l'approche d'ensemble de Boukharine, dont l'orientation partait de la prémisse qu'il existait un Etat ouvrier, né de la révolution, qui avait renversé le pouvoir bourgeois. Ce n'est pas exactement la prémisse des néoréformistes du PCI et de l'eurocommunisme (15).

TROTSKY ET LA FONDATION DE LA IVe INTERNATIONALE Le colloque a étudié pendant une demi-journée le problème de l'activité de Trotsky pour la construction de la IVe Internationale. Pierre Broué a présenté un rapport basé dans une large mesure sur des textes inclus dans les volumes des OEuvres, en insistant notamment sur deux points.

En premier lieu, il a souligné que Trotsky ne cachait pas son hostilité à l'idée d'une

« proclamation » ou d'une « fondation » de la IVe Internationale. Il a rappelé, par exemple, que dans une lettre à Victor Serge le 3 juin 1936 Trotsky écrivait : « J'avoue ne pas comprendre ce que signifie "fonder" la IVe Internationale. Il existe dans différents pays des organisations qui luttent sous ce drapeau. Elles essaient de déterminer ensemble leur position sur tous les événements mondiaux. Elles sont en train de préparer un programme commun fondé sur des concepts pratiques et théoriques qui plongent leur racines dans l'histoire. Peut-être un futur Riazanov pourra-t-il résoudre à loisir la question de savoir exactement quand la IVe Internationale a été fondée. En ce qui nous concerne, nous devons seulement développer notre travail. »

Broué a saisi, d'autre part, l'occasion pour « régler définitivement un point d'histoire » et « rejeter la légende qui veut que cette conférence (la conférence de 1936) se soit opposée à Trotsky et ait rejeté la "proclamation" de la IVe Internationale qu'il aurait souhaitée. » « L'ouverture des archives de Harvard — écrit-il — tranche définitivement le débat : il n'y a aucune allusion ni à une telle proposition de Trotsky ni à un tel rejus de la conférence ». Mais, en dernière analyse, d'après lui, une « question de fond » se pose : « Celle du contraste entre la conviction de Trotsky qu'une Internationale ne se fondait pas comme "une coopérative" et ne pouvait être créée qu'au combat, et la conception de cette fondation telle qu'elle s'exprime à la direction de la IVe Internationale après Trotsky et dans son historiographie, avec la place tenue par le "congrès de fondation" — nom nouvellement dévolu par la suite à ce qui n'était,, du temps de Trotsky, que la "seconde conférence,, ».

Le point d'histoire concernant 1936 peut être considéré comme réglé ; Pierre Frank étant d'accord, après avoir eu connaissance des documents, de rectifier ce qu'il avait écrit. Quant au problème de la « fondation », il n'y a pas de doute que Trotsky s'opposait à toute proclamation artificielle. Il s'était exprimé ainsi depuis le début, comme le prouve, par exemple, son texte Il faut un nouveau parti en Allemagne du 12 mars 1933 (OEuvres, 1, p.57). L'autre aspect de la question — dans quelle mesure était-il opportun de parler de fondation et de congrès de fondation ? — nous semble beaucoup moins important, une fois que le premier aspect est clarifié. Après tout, Trotsky a écrit aussi qu'il s'opposait à une « proclamation immédiate » et non à une proclamation tout court (OEuvres, II, p.89). Le communiqué du Secrétariat international sur la conférence de 1936 a parlé de décision de convoquer «un premier congrès de l'Internationale » qui « adoptera une rédaction définitive du programme comme document de fondation de la IVe Internationale ».

Ce qui est plus important, à la conférence de 1938 un débat eut lieu sur la question de savoir s'il fallait ou non « former » la IVe Internationale. L'amendement présenté par la délégation polonaise visant à retarder cette proclamation fut repoussé. Un mois après la conférence, le 18 octobre, Trotsky publia dans Socialist Appeal un article titré « La fondation de la IVe Internationale » où il parla explicitement de « conférence de fondation de la IVe Internationale » (v. Writings of Leon Trotsky 1938-1939, p. 85).

Le deuxième point soulevé par Broué a incontestablement une portée plus considérable et, faut-il ajouter, une plus grande valeur d'actualité. En reprenant des remarques qu'il avait faites ici et là dans ses notes aux OEuvres, il met en relief que Trotsky était opposé à toute conception fermée et sectaire de la IVe Internationale. D'après lui, celle-ci n'aurait pas dû être composée par les seuls militants de l'Opposition de Gauche, qui ne représentaient qu'une composante de la nouvelle

Internationale en formation.

Cette conception ouverte - qui se concrétisait par une conception analogue des structures et des organismes de direction et qui n'excluait pas même des formes d'adhésion exceptionnelles (16). — avait été déjà exprimée dans un texte de mars 1933 que nous avons cité. Trotsky y avait rappelé que le nouveau parti en Allemagne sera construit pas les ouvriers allemands et que les bolcheviks-léninistes leur « proposaient » leur « collaboration ». Peu après, il avait précisé que des organisations et des courants centristes auraient apporté leur contribution (OEuvres, 1, pp. 212-13). L'idée fondamentale, qui revient comme un leitmotiv, est, répétons-le, que la nouvelle Internationale ne sera pas composée des seuls militants de l'Opposition de Gauche et qu'il fallait œuvrer pour réaliser des « fusions, accords et blocs avec des organisations, qui rapprochent de nous ceux qui désirent travailler à la création de la nouvelle Internationale » (OEuvres, III, p.184).

Lorsque Broué rappelle tout cela, on ne saurait qu'être d'accord. Nous sommes d'accord aussi sur le fait que, pour Trotsky, « la IVe Internationale de septembre 1938 et des mois suivants était simplement la IVe Internationale » et que, pour lui, cette formation n'allait pas s'achever « dans un avenir proche », c'est-à-dire pas avant que la IVe Internationale n'ait atteint sa dimension adulte, qu'elle soit devenue la direction révolutionnaire du prolétariat mondial, ce qui n'était possible que dans le cours de la crise révolutionnaire elle-même. »

Il y a, toutefois, un autre aspect qui n'est pas moins fondamental. D'après Trotsky, le rejet d'une conception de l'Internationale comme d'une simple addition des bolcheviks-léninistes ne devait impliquer aucune dilution des conceptions théoriques et stratégiques que ceux-ci avaient acquis par les expériences dramatiques qu'ils avaient faites, tout d'abord en Union soviétique, et grâce à la continuité historique qu'ils représentaient. Dans Pour une nouvelle Internationale (17 août 1933) il avait expliqué qu'il était nécessaire que les organisations qui travaillaient pour la création de l'Internationale réalisent « une unanimité véritable, c'est-à-dire éprouvée par l'expérience, vis-à-vis des principes fondamentaux et des méthodes de lutte révolutionnaire » (OEuvres, II, p.89). Dans les mêmes jours, il avait souligné que la nouvelle Internationale devait adopter comme base les textes des quatre premiers congrès de l'Internationale communiste et que « la construction d'une nouvelle Internationale présupposait un travail en commun et des liens d'organisation toujours plus étroits entre les partis politiques révolutionnaires sur la base d'un programme répondant à tous les problèmes de notre époque » (OEuvres, ibid., p. 108 et 126).

Deux ans plus tard, tout en confirmant la souplesse de sa conception, il affirma nettement : « Sur quelque arène que ce soit, et quelles que soient leurs méthodes de fonctionnement, ils (les nouveaux partis révolutionnaires) sont tenus de se présenter au nom de principes fermes et de mots d'ordre révolutionnaires clairs. Ils ne jouent pas à cache-cache avec la classe ouvrière; ils ne dissimulent pas leurs objectifs ; ils ne substituent pas la diplomatie et les combinaisons à la lutte principielle. Toujours et dans toutes les conditions, les marxistes expriment ouvertement ce qui est » (OEuvres, V, p. 355).

Dans la construction de la nouvelle Internationale, on pouvait et on devait donc collaborer avec des forces d'origines différentes, avec qui il existait des divergences même importantes. Ces forces auraient pu coexister dans le même cadre organisationnel et être représentées y compris à tous les niveaux de direction. Mais sous aucun prétexte on ne devait ignorer ou passer sous silence les divergences et omettre les critiques nécessaires à des conceptions centristes, encore moins s'adonner à des interprétations des positions d'autrui dictées par le wishfull thinking et non par une analyse objective Dans aucun cas, il n'était question de mettre la sourdine sur les conceptions marxistes révolutionnaires ou de les vider de leur contenu dans l'espoir — illusoire — de faciliter par ce biais des regroupements plus larges et de les résoudre avec moins de peine la tâche extrêmement difficile de reconstruction du mouvement communiste.

Il est inutile de rappeler que, sur deux points essentiels, Trotsky n'a jamais fait ni esquissé la moindre concession : la lutte contre la théorie du socialisme dans un seul pays (ce qui, concrètement, signifiait la lutte contre la bureaucratisation de l'URSS et la subordination à la bureaucratie de l'Internationale communiste) et la lutte pour la construction du parti révolutionnaire comme parti mondial. « Pour toute l'époque de la révolution sociale, c'est-à-dire pour quelques dizaines d'années, — a-t-il déclaré d'une façon péremptoire — le parti révolutionnaire international reste l'instrument principal du progrès historique » (OEuvres, II, p. 263). Et, même dans les périodes les plus difficiles, il n'a jamais sous-estimé l'importance de ce qui était déjà en train de se construire. En janvier 1934 il avait écrit : « Nous construisons seulement les fondations et préparons la charpente. Mais sur cette charpente, en ce moment même, nous déployons le drapeau de la IVe Internationale afin que tous sachent quel type de construction nous sommes en train de bâtir. Que l'un de ceux qui participent à cette construction arrive demain à la conclusion que ce travail est au-dessus de ses forces ou pas à son goût, nous en serons désolés, mais nous continuerons à dresser nos murs. Dans l'intérêt du travail en commun, nous sommes prêts à faire des concessions raisonnables sur toutes les questions pratiques, mais nous ne faisons pas dépendre le destin de la IVe Internationale de la bonne volonté de tel ou tel de nos alliés » (OEuvres, IIl, pp. 184-185).

Ces thèmes ne furent pas repris dans le colloque de Follonica. Les choses n'auraient pas pu se passer autrement, étant donné les orientations et la formation de la plupart des participants, qui considéraient tous l'œuvre de Trotsky dans les années 1930 comme l'expression de son déclin. Ce fut, en tout cas, une faille grave sous l'angle de l'historiographie.

En ce qui concerne la conférence de 1938, Broué se trouve cependant sur un terrain beaucoup moins solide. Trotsky ne la considéra point comme simplement « la deuxième conférence » par rapport à celle de 1936, mais comme un pas en avant important. Le terme de « fondation » ne vient nullement des dirigeants de la IVe Internationale de l'époque ou postérieurs, mais de Trotsky lui-même. On pourrait en multiplier les preuves.

Il suffit de rappeler son article dans le Socialist Appeal, daté du 18 octobre 1938, intitulé La Fondation de la IVe Internationale (texte d'un discours enregistré et qui fut diffusé à New York) (Writings of Leon Trotsky, 1938-1939, p. 85), dans lequel il se réfère d'ailleurs explicitement à la « conférence de fondation de la IVe Internationale ».

On sait que dans plusieurs sections du mouvement trotskyste, la question de savoir s'il fallait oui ou non « fonder » la IVe Internationale ou maintenir un mouvement « pour la IVe Internationale » donna lieu à des scissions, que Trotsky condamna avec vigueur. On sait aussi qu'une motion formelle dans le sens de la « fondation » fut présentée à la conférence de 1938, rejetée par les camarades polonais, mais pleinement approuvée par Trotsky.

A moins que les Archives de Harvard révèlent des informations jusqu'ici inconnues, il faut donc s'en tenir à l'explication traditionnelle. Trotsky ne se faisait pas d'illusions sur l'état des forces de la IVe Internationale en 1938, qui ne différaient guère de celles de 1936. Mais il était convaincu qu'en « proclamant » l'organisation comme une réalité et non comme une simple intention, il érigerait une barrière plus solide contre les forces centrifuges que la guerre toute proche, et les terribles pressions qu'elle allait exercer sur les révolutionnaires, libéreraient sans aucun doute parmi ses partisans. Les événements ne lui ont pas donné tort.

Sur le plan politique, l'activité de Trotsky dans cette période nous semble d'autant plus importante que, si l'Internationale révolutionnaire avec une base de masse n'a pas encore été construite, ce qui existe, notamment dans certains pays, est plus qu'une charpente et, là où il n'y a que la charpente, elle est incomparablement plus solide qu'à l'époque où Trotsky utilisait sa métaphore.

L'expérience nous a appris et nous apprend que parfois le chemin est étroit et tourmenté entre le sectarisme, qui se renferme sur lui-même dans l'illusion de sauvegarder un acquis qu'en fait il stérilise, et l'opportunisme, qui subit la tentation de se défaire d'un bagage théorique qu'il considère trop encombrant, et qui, par contre, est la condition sine qua non pour mener avec succès la bataille historique où le prolétariat est engagé à l'échelle mondiale et qui ne saura être gagnée qu'à l'échelle mondiale. Mais il n'y a pas d'autre choix que de parcourir ce chemin.

Après tout, le fait même qu'un colloque comme celui de Follonia ait eu lieu, est un signe que les temps ont changé, et dans un sens favorable.

Livio Maitan 26 octobre 1980 Notes : (1) L'idée du colloque fut lancée pour la première fois par le vieux communiste

Alfonso Leonetti et Fausto Bucci, directeur de la bibliothèque de Follonica. (2) Nous ne partageons donc pas le commentaire fait dans le quotidien Il Messagero par A Chitarin, qui a critiqué l'idée d'organiser le colloque en Italie, étant donné l'état actuel des études sur Trotsky dans ce pays. (3) Les historiens soviétiques et d'autres pays d'Europe orientale, bien qu'officiellement invités, n'ont pas assisté au colloque. (4) Ont salué le congrès le maire de Follonica et un représentant de la Junte de

Toscane, l'un et l'autre membres du PCI. (5) Corneli a raconté son histoire dans un livre publié en France sous le titre de

Le rescapé de Tivoli. Ont participé au colloque, entre autres, Domenico Sedran et Vittoria Gervasini — vieux militants trotskystes italiens —, Pierre Naville, Jan Van Heijenoort et Tamara Deutscher. Leonetti était absent à cause d'une maladie. La mémoire de Pietro Tresso a été évoquée par Pierre Broué.

(6) Parmi les contributions dont nous ne parlerons pas dans notre article, il faut mentionner, pour le premier groupe, celle de Michael Lowy sur la genèse de la théorie de la révolution permanente ; pour le deuxième groupe, celle de Michal Reiman sur Trotsky et Octobre (Reiman, qui étudie les problèmes avec rigueur, a fait également une communication sur le déclin de l'Opposition de Gauche en URSS), d'Alexandre Rabinovic sur Trotsky et Lénine en 1917 (Rabinovic, fils d'un cadet émigré, formé dans l'atmosphère du maccarthysme aux Etats-Unis et devenu officier de l'armée américaine, est parvenu à des conclusions correctes sur la base d'une activité d'étude systématique) et de Pierre Naville sur l'organisation de l'Armée rouge (en réalité une analyse plus générale des idées de Trotsky sur les problèmes militaires) ; pour le troisième groupe, celle de Norman Geras sur Trotsky et Rosa Luxemburg ; pour le quatrième groupe celles de Michel Dreyfus sur Socialistes de gauche et trotskystes en Europe, 1933-1938 et de Pelai Pagès sur le mouvement trotskyste en Espagne (qui a repris les critiques poumistes traditionnelles sur les « méthodes personnalistes » de Trotsky). Notre communication sur la théorie de la révolution permanente et les luttes des peuples coloniaux ne saurait être inclue, à la rigueur, dans aucun des groupes susmentionnés. (7) Pour la précision, le programme prévoyait un rapport sur la nature sociale de l'URSS par Rita Di leo qui n'est pas arrivé. Di Leo a, toutefois, donné sa contribution dans un article paru dans Repubblica et titre « Cour martiale pour qui ne travaille pas ». Après avoir repris de vieux lieux communs antibolcheviques, elle a évoqué les événements de Pologne en disant : « L'initiative de Walesa est la riposte par la classe ouvrière à Lénine et à Trotsky, à leur idée de pouvoir décider au nom et au lieu des ouvriers ». Pire : elle en est allée jusqu'à reprocher à Trotsky d'avoir été à la chasse au moment où Lénine mourait. La crapulerie polémique n'est donc pas l'apanage des seuls staliniens. Une critique des conceptions de Trotsky sur la bureaucratie a été faite dans une communication de H.H. Ticktin. (8) Van Heijenoort a distribué au colloque le texte d'un rapport fait par lui le 7 janvier 1980 sur The History of Trotsky's Papers. (9) Vittorio Strada, membre du PCI, est un spécialiste de littérature et d'histoire russe. Il a publié, il y a quelques années, une excellente édition italienne de Littérature et révolution. (10) Dans Le contenu économique du populisme, Lénine indique l'essence du populisme dans « sa protestation contre le servage (la couche de l'ancienne noblesse) et la bourgeoisie (la nouvelle couche de la classe moyenne) en Russie du point de vue du paysan, du petit producteur ». Dans un autre texte de la même époque,

L'héritage auquel nous renonçons, il a synthétisé comme suit les trois traits caractéristiques du populisme :

La) la conviction qu'en Russie le capitalisme représente une détérioration, un pas en arrière ; b) la conviction du caractère exceptionnel du système économique russe en' général et de la paysannerie avec sa communauté de village, l'artel, etc. en pariculier : c) l'incompréhension du lien entre l'intelligentsia et les institutions légales et politiques d'un pays d'une part, et les intérêts matériels de classes bien déterminées, d'autre part. (11) Franchement, nous ne pouvons pas prendre au sérieux l'argument de Strada selon lequel Lénine ne se serait pas préoccupé excessivement du « but politique » de la révolution, comme le démontrerait l'utilisation de sa part de l'expression napoléonienne : « On s'engage et puis on voit. » (12) Strada vient d'éditer un volume de Martov avec ses critiques aux bolcheviks. (13) McNeal s'accroche au fait que l'écrit en question n'a pas été inclus dans la collection des Writings, publiée aux Etats-Unis. Il semble ignorer qu'il a été traduit dans de nombreuses langues et diffusé dans de nombreux pays - les Etats-Unis y compris -, le plus souvent par des organisations trotskystes. Il nous semble d'autre part inutile de réfuter le sophisme manifeste, selon lequel la constatation par Trotsky de la signification sociale des épurations au sein de la bureaucratie équivaudrait à un jugement positif, de même que le reproche fait à Trotsky de ne pas avoir dénoncé les camps staliniens. (14) D'après Davies, Trotsky aurait commis une erreur dans un rapport de décembre

1925 où il attribua à la minorité composée des paysans riches un pourcentage de 61 % dans toute la production agricole marchande, alors que la source à laquelle il fait référence faisait allusion à la seule production des céréales. Mais même réduit aux céréales, la portée du phénomène était importante, et justifiait les conclusions que Trotsky en tirait. (15) Dans son rapport sur Socialisme dans un seul pays, Richard Day a indiqué les origines des divergences entre Boukharine et Trotsky lors de la polémique sur le socialisme dans un seul pays, dans leurs caractérisations différentes de l'économie mondiale déjà exprimées pendant la guerre de 1914. En pariculier, l'interprétation boukharinienne du capitalisme d'Etat, indépendamment des intentions de son auteur, comportait une sous-estimation de la « signification autonome de l'économie mondiale et de l'impact de ses contradictions sur l'organisation capitaliste interne ». Si le capitalisme était capable de planifier son économie, et si les impérialistes pouvaient sauvegarder les affaires intérieures des troubles extérieurs, pourquoi un Etat socialiste n'aurait-il pas pu faire la même chose ? Ici, d'après Day, il y a une prémisse logique de la théorie du socialisme dans un seul pays. Il faut se méfier de toute explication de la genèse d'une théorie comme une simple filiation d'une autre théorie. Nous ne savons pas si la logique indiquée par Day a effectivement opéré dans le cas en question. La remarque mérite toutefois d'être retenue, comme d'autres, faites aussi par Day, sur les affinités d'orientation théorique globale entre Boukharine et Préobrajensky. (16) Par exemple, l'adhésion directe à l'organisation internationale (OEuvres, V,

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