L'élection presque simultanée de Ronald Reagan comme nouveau président des Etats-Unis et de Michael Foot comme nouveau dirigeant du Labour Party britannique est révélatrice.
Avec Reagan se précise et se renforce le durcissement, l'évolution à droite que manifeste la bourgeoisie impérialiste des Etats-Unis depuis la chute du Chah et celle de Somoza. Elle a dû assister pratiquement sans pouvoir réagir à la perte de ces deux bastions, dans deux régions stratégiques clés du monde. Les raisons de cette passivité fureni avant tout politiques. L'impérialisme dispose encore de moyens plus que suffisants pour frapper en faveur de la contre-révolution. S'il a pu le faire dans la période 1975-1979, c'est que les conséquences politiques, au sein même des Etats-Unis, après la défaite cinglante qu'il avait subie en Indochine l'en empêchèrent politiquement.
A partir de la chute de Somoza, l'impérialisme a déchenché la contre-offensive. Il a préparé une formidable campagne d'intoxication et de mystification, devant justifier l'accentuation de la course aux armements et le recours aux armes. L'intervention en Ashamisan lui a Jacite les choses moins qu'on puisse dire. Carter a accru le budget militaire des Etats-Unis de 20 %. Pour les quatre ans à venir, le Pentagone va recevoir la somme fantastique de 1 000 milliards de dollars pour renforcer le potentiel militaire des Etats-Unis. Les autres puissances impérialistes sont entraînées dans le même tourbillon du réarmement.
Sur le plan économique, cette escalade de dépenses coïncide avec la longue dépression dont le capital ne réussit pas à se sortir. De ce fait, il offre un débouché à des capitaux qui ne trouvent plus à s'investir dans un nombre croissant de branches productives caractérisées par une capacité de production excédentaire à l'échelle internationale. Elle n'est donc pas improductive pour tout le monde. Pour les fabricants et marchands de canons, pour le capital financier qui les commandite, elle signifie des profits accrus. Mais dans un revenu national dont la croissance devient lente à long terme et diminue en chiffres absolus au cours des récessions qui se succèdent - comme celle qui est actuellement en cours -, cette course aux armements accentue encore le besoin d'une politique d'austérite, d'une attaque généralisée contre les salaires réels, les prestations sociales, les conquêtes de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier.
Idéologiquement, cela doit se justifier par le rejet des « anciennes valeurs » en vogue à l'époque de l'expansion. Finie la foi dans le Welfare State, dans le « progrès social », dans les « droits de l'homme », dans « l'égalité des chances ». On redécouvre les « valeurs » de la « Nouvelle Droite », c'est-à-dire d'avant 1914 : « effort individuel » pour accroître les profits grâce à une surexploitation sans bornes ; défense de la propriété privée et de l'ordre, en rognant sur les libertés démocratiques ; priorité aux « élites » en abandonnant toute prétention à un enseignement ou à des soins de santé égaux pout tous.
Un anticommunisme déchaîné doit légitimer cette vague de réaction. Les crimes du Kremlin ou ceux de Pol Pot doivent donner bonne conscience à ceux qui tolèrent passivement qu'au Salvador, qu'au Guatemala, on assassine plus de mille personnes par mois, qu'on y tue des instituteurs devant leurs élèves, des curés devant leurs fidèles, qu'on massacre des femmes et des enfants de villages entiers pour punir les paysans pauvres du crime d'avoir pris en main les terres qu'ils travaillent depuis des temps immémoriaux.
Reagan, c'est l'accentuation de toute cette évolution réactionnaire déjà déclenchée sous Carter. C'est la flotte impérialiste dans le golfe Persique, prête à frapper toute nouvelle extension de la révolution au Moyen-Orient. C'est l'effort d'étouffer la montée révolutionnaire en Amérique centrale, en isolant d'abord puis en cherchant à frapper la révolution nicaraguayenne. C'est l'élévation des enchères sur la course aux armes avec la bureaucratie soviétique, prise à la gorge par les difficultés économiques et politiques croissantes auxquelles elle doit faire face dans son propre pays et en Europe de l'Est; difficultés qui risquent de dépasser la cote d'alerte si un effort qualitativement supérieur des dépenses militaires est imposé au Kremlin. C'est le conditionnement de l'opinion publique pour qu'elle accepte, pour qu'elle approuve cette course folle au suicide nucléaire du genre humain, avec le plus vieux des sophismes des possédants: « Si tu veux la paix, prépare la guerre ». Toute l'histoire nous enseigne le contraire : « Si tu prépares la guerre, tu l'auras... »
Il Mais sur la voie de cette « solution » barbare de sa propre crise, que la bourgeoisie impérialiste prépare comme elle le fit lors de la crise des années 1930, se dresse, cette fois-ci, un formidable obstacle : un mouvement ouvrier, un mouvement de libération nationale dans les pays semi-coloniaux, un prolétariat à l'échelle mondiale, infiniment plus forts que dans les années trente, invaincus, capables de riposter, conservant tout leur potentiel de combat pour repasser à l'offensive.
Certes, pour le moment, le mouvement ouvrier se trouve désarçonne par la violence imprévue de l'offensive d'austérité, affaibli par la montée en flèche du chômage, désorienté par la politique de division et de capitulation des appareils bureaucratiques traditionnels. La bourgeoisie marque des points, chez FIAT, chez
& MICHAEL FOOT 5 British Leyland, chez Chrysler, dans la sidérurgie américaine et européenne, au Japon. Les syndicats acceptent les réductions de salaires réels, acceptent des réductions d'emploi.
Mais ces coups, pour durs qu'ils soient, ne touchent pas la force globale de la classe ouvrière. Ils ne réussissent pas à modifier les rapports de forces d'ensemble. Ils ne permettent pas à la bourgeoisie de stabiliser la situation, de relancer l'accumulation du capital aux dépens de la classe ouvrière. Ils risquent donc, à plus long terme, de saper plutôt les illusions réformistes, gradualistes, électoralistes, c'est-à-dire toute la panoplie d'armes idéologiques de collaboration de classes avec lesquelles la bourgeoisie — avec l'aide des directions traditionnelles — avait jusqu'ici pu contenir combativité ouvrière, quand elle prit, périodiquement, des formes explosives.
Dans ce sens, l'élection de Michael Foot est tout aussi symbolique que celle de Ronald Reagan. La politique de Mme Thatcher est-elle efficace, du point de vue bourgeois si, après avoir momentanément affaibli la combativité syndicale sous la pression de 2,5 millions de chômeurs, après avoir démantelé le Welfare State, elle risque de faire élire comme prochain Premier ministre de Grande-Bretagne « l'otage des syndicats», adversaire de l'installation des missiles Cruise et Pershing sur le sol britannique, voire partisan (hésitant et prêt à retourner sa veste, il est vrai) du désarmement nucléaire unilatéral ? C'est une folie et un désastre soupirent le Times, l'Economist, le Financial Times.
Ce qu'ils veulent dire par là, c'est que l'élection de Michael Foot exprime, à sa manière, la tendance à long terme à la radicalisation et à la politisation de la classe ouvrière, même dans les pays où le mouvement ouvrier a la tradition reformiste la plus solide. Cela ne s'applique pas seulement à une série de pays d'Europe occidentale mais encore au Japon, au Canada et aux Etats-Unis.
La même remarque s'applique de toute évidence au mouvement de masse des pays semi-coloniaux. La contre-offensive impérialiste et bourgeoise peut marquer des points, surtout par la violence directe ou indirecte, comme elle vient de le faire en Bolivie, à la Jamaïque, en Corée du Sud, au Sri Lanka. Elle essaye d'écraser sous un déluge de feu la révolution salvadorienne et guatémaltèque.
Mais la révolution riposte. Le FSLN et les masses nicaraguayennes sont entrés dans l'épreuve de force décisive pour faire face à l'offensive Reagan. La dynamique révolutionnaire s'accélère au Nicaragua. La montée des travailleurs brésiliens retrouve un deuxième souffle. Un puissant mouvement de masse anti-apartheid, antiimpérialiste et ouvrier, se développe en Afrique du Sud. La stabilité des régimes arabes les plus réactionnaires et répressifs est de plus en plus ébranlée.
Reagan, malgré une résolution qui paraît plus grande que celle de Carter, aura fort à faire pour éteindre simultanément tous les incendies qui continuent à s'étendre sous les pieds de l'impérialisme. Sa propre résolution risque d'ailleurs d'en allumer quelques-uns de plus, et non des moindres. Les données fondamentales de la situation restent inchangées.
I1I Elles le restent encore dans un autre sens. Si Ronald Reagan — ou plus exactement les conseillers de cet acteur de pacotille, qui seront les véritables maîtres de la politique des Etats-Unis sous l'administration républicaine — est un représentant authentique des intérêts de la bourgeoisie impérialiste, Michael Foot ne représente guère les véritables intérêts de classe du proletariat britannique.
La bourgeoisie est, à juste titre, inquiète des changements des rapports de forces au sein du mouvement ouvrier organisé que cette élection reflète. Mais elle a tout lieu de la considérer comme un moindre mal, non seulement par rapport au « péril Benn » qui pointe à l'horizon, mais surtout par rapport à la menace d'une rupture radicale du dualisme qui a paralyse jusqu'ici le potentiel anticapitaliste formidable de la classe ouvrière britannique: le dualisme entre le parti travailliste parlementaire, censé s'occuper seul de politique, et les syndicats, censés se cantonner dans l'action pour les salaires.
Sous l'effet conjoint de la crise économique et des attaques brutales du cabinet Thatcher, la base syndicale se radicalise et se politise. Le respect des « règles du jeu parlementaire » s'effrite. Au sein du Labour Party, à présent, et contrairement à ce qui fut le cas au cours des années 1950, la gauche (certes social-démocrate, confuse sans volonté d'aller jusqu'au bout dans la rupture avec le capitalisme) s'appuye non seulement sur les sections locales mais encore sur une partie croissante des syndicats. La droite ne peut plus mobiliser à son profit les gros bataillons du « vote bloqué » des syndicats. Au cours du dernier congrès travailliste, le parti s'est divisé en deux moitiés pratiquement égales. Cela crée une situation où la droite devient structurellement minoritaire au sein du Labour, irrésistiblement poussée vers une scission à la MacDonald, qui la laissera isolée.
L'élection de Michael Foot en consolidant pour le moment l'alliance des syndicats avec les leaders de la « gauche modérée » (c'est-à-dire « respectueuse » de l'ordre bourgeois) permet de sauver l'unité du Labour, dernière tranchée de protection du capitalisme en Grande-Bretagne. Le mouvement ouvrier est loin d'avoir surmonté sa crise de direction. C'est un élément qui pèse lourdement dans la balance des rapports de forces à l'échelle mondiale.
Le magnifique élan d'auto-organisation et de politisation de huit millions de travailleurs polonais reflète, lui aussi, les deux aspects contradictoires de cette situation. Car il est marqué, lui aussi, par une insuffisance criante de direction et de conscience politique adéquate, ce qui facilite toutes les manoeuvres de la bureaucratie.
Affaiblissement objectif de l'impérialisme, mais qui conserve des moyens énormes de riposte, y compris de risposte sanglante; puissance objective colossale de la classe ouvrière, mais qui ne peut pas résoudre à court terme la crise de régime, faute de direction adéquate : voilà les données fondamentales du problème. La conclusion est celle qu'avait dejà soulignée le X/° Congrès mondial de la 1V° Internationale. La crise sera longue. Ni la « solution » bourgeoise ni la solution prolétarienne ne peuvent triompher à court et à moyen terme. La durée même de la crise crée des conditions plus favorables aux marxistes révolutionnaires pour poursuivre leur œuvre tenace de construction d'une direction de rechange du prolétariat mondial, d'élévation de la conscience de classe des travailleurs, de lutte pour l'unification de leurs combats, d'extension de la révolution, de solution de la « crise du facteur subjectif », précondition pour résoudre dans un sens socialiste la crise de l'humanité.