Pourquoi le capitalisme développe-t-il aujourd'hui l'énergie nucléaire avec tant de détermination ? On pense communément qu'il n'existe qu'une seule source d'énergie qui puisse remplacer de manière économique et sensée les sources classiques que sont l'hydroélectricité, le charbon, le pétrole et le gaz : l'énergie nucléaire. Pourtant dans les faits, les recherches scientifiques les plus significatives portant sur l'énergie des marées, du soleil et sur l'énergie géothermique, sont aussi anciennes que la recherche nucléaire (1). Ce n'est donc pas l'état de la recherche fondamentale qui est la cause de l'opinion communément admise, mais bien ce qui est le moment déterminant du capitalisme : le capital lui-même.
Dans aucun autre secteur de l'économie énergétique, on n'a investi dans les dernières décennies autant de milliards de dollars que dans le secteur nucléaire. Dans aucun autre secteur de l'économie énergétique il n'y a donc autant de travail mort nouvellement accumulé, autant de capital qui attend d'être réalisé. Plus encore : dans aucun secteur de la production capitaliste, la réalisation est autant dénuée de risques que dans le secteur nucléaire où l'Etat, non seulement, a pris sur lui, et continue de prendre sur lui le coût de la recherche, mais cautionne en pius les frais que peuvent occasionner des défaillances de centrales nucléaires et délie l'énergie nucléaire de l'obligation d'être pleinement couverte par les assurances.
L'investissement massif de capital dans ce secteur implique naturellement que l'utilisation industrielle de l'énergie nucléaire est aujourd'hui plus développée que celle des sources d'énergie alternatives, et que les nombreuses expériences pratiques réalisées surtout depuis dix ans ont encore perfectionné la technologie appliquée de ce secteur. Malgré tout, cette avance dont dispose l'énergie nucléaire sur l'énergie solaire est faible. Aujourd'hui déjà, des trusts capitalistes entreprennent la fabrication en masse de maisons chauffées par l'énergie solaire. L'avance de l'énergie nucléaire paraît particulièrement imposante uniquement parce que l'utilisation de l'énergie nucléaire, justement parce qu'elle est très dangereuse, soumet la technique à de grosses contraintes et exige des capitaux particulièrement importants.
L'industrie nucléaire, et la priorité qui lui est accordée dans le monde entier, sont partis des USA, le pays chef de file du capitalisme. C'est là que furent investis dans le cadre de l'Atomic Energy Commission (AEC) à des fins militaires 350 millions de dollars par année entre 1938 et 1947, soit en tout durant cette période 2,8 milliards de dollars. Après la fin de la guerre, cette politique d'investissements publics ne s'est nullement ralentie : jusqu'en 1957, le niveau de 15 milliards de dollars fut atteint. Entretemps l'URSS avait réussi à fabriquer également une bombe à hydrogène. Elle avait ainsi pu établir un « équilibre de la terreur » nécessaire, également dans l'intérêt du mouvement ouvrier. En 1953 le président des USA, Eisenhower, annonça son programme « Atome pour la paix ». Cela signifiait qu'il cédait aux pressions de l'industrie privée qui voulait que le secteur nucléaire soit ouvert à la production privée pour le profit. Les contribuables avaient fourni en suffisance la mise de fonds, maintenant on pouvait passer à la valorisation du capital. L'industrie privée put ainsi continuer à s'appuyer sur d'immenses subventions étatiques. Jusqu'en 1966 les subventions étatiques investies au travers de l'AEC dépassèrent les investissements privés dans le nucléaire, aux USA. Ce sont essentiellement deux grands trusts, Westinghouse ei General Elecric qui dominent le marché nucléaire US et par là même l'industrie nucléaire capitaliste internationale (à propos de General Electric, il faut noter que ce trust possède des parts du trust allemand AEG qui possédait jusqu'en 1976 50 % de la Kraftwerkunion — K WU).
A côté de cet investissement en capital massif, les projets nationaux français et britannique, lancés après la Deuxième Guerre mondiale, ne pouvaient pas faire le poids. Après des tentatives initiales de voler de leurs propres ailes, ils renoncèrent (ainsi la France renonça en 1969 à son modèle graphite-gaz au profit de l'eau légère et de l'uranium enrichi, c'est-à-dire au profit de Westinghouse). En 1974 encore, toutes les centrales nucléaires qui étaient en service en Europe occidentale, ou qui étaient en construction ou commandées - soit en tout 50 - étaient de production US : 38 de Westinghouse et 12 de General Electric.
Ce n'est qu'en 1973 que l'industrie nucléaire européenne connut un nouvel élan, et avant tout l'industrie de la RFA. Malgré les capitaux immenses investis, la part effective de l'électricité d'origine nucléaire à la production d'énergie totale resta extrêmement faible dans tous les pays capitalistes jusqu'au milieu des années 70. En RFA la part de l'énergie primaire d'origine nucléaire était en 1974 autour de 1,1 % et en 1976 autour de 1,7 %. Ce fait peut étonner ; il peut même encourager une certaine idéologie qui prétend que c'est pour des « raisons de sécurité » qu'on n'a pas mis en œuvre plus d'énergie nucléaire durant la période comprise entre la construction du premier réacteur après la Deuxième Guerre mondiale et les années 70, mais que depuis lors les mesures de sécurité ont été améliorées à tel point qu'un développement massif se justifie.
La cause de cette faible part de l'électricité d'origine nucléaire se situe bien ailleurs, comme par hasard dans la loi du profit bien connue. Dans les années 50 et au début des années 60, le prix du pétrole était tombé de plus en plus bas. forcé à la baisse par les trusts du pétrole qui dominaient les pays producteurs. De ce fait, l'énergie nucléaire n'était pas concurrentielle, de même que d'autres sources d'énergie perdirent du terrain ou furent même éliminées du marché (2). Ce n'est qu'avec la prétendue crise du pétrole et la hausse brutale des prix du pétrole depuis le début des années 70, hausse qui s'est accélérée encore après la « crise du pétrole » que l'utilisation de l'énergie nucléaire à grande échelle redevenait rentable. L'ENCOURAGEMENT DE L'INDUSTRIE NUCLEAIRE PAR L'ETAT EN RFA L'actuelle industrie nucléaire de la RFA se rattache à l'industrie d'armement de la Deuxième Guerre mondiale, d'une manière semblable à celle des USA, quoique sans la même continuité. Le professeur Heisenberg, qui fut jusqu'en 1945 directeur de l'Institut Kaiser-Wilhem à Berlin-Dahlem, puis travailla après la guerre dans le cadre de l'Institut Max Planck, avait fait construire encore dans les dernières années de la guerre un petit réacteur à Haigerloch, dans le Würtemberg. Par la suite, il participa à un poste de direction au développement du premier réacteur nucléaire de la RFA à Karlsruhe. Il n'y eut donc aucune rupture dans la continuité scientifique et technologique. Pour ce qui est du développement industriel et commercial, la continuité avait été partiellement interrompue par les alliés qui n'autorisèrent pour le réacteur de recherche de Karlsruhe d'abord qu'une puissance de 1,5 kW, puis de 5 kW. Plus tard toutes les limitations furent levées. A la suite de la première conférence de Genève sur l'énergie nucléaire, fut créée la commission atomique allemande. Sa première séance en janvier 1955 peut être considérée comme la naissance du lobby atomique de la RFA (3).
En 1956 fut annoncé, en RFA, le premier programme nucléaire. D'une manière caractéristique Franz Josef Strauss était le premier ministre de l'atome. Ce fait est caractéristique avant tout du fait de ses liens étroits avec l'industrie d'armement. En RFA aussi se déroula un processus semblable à celui qu'avaient connu les USA, mais à la différence de ce dernier il fut comprimé dans le temps : dans un premier temps ce sont des subventions étatiques qui éveillent l'industrie nucléaire à la vie et qui rendent « rentable » l'énergie nucléaire dans la mesure où ce qui est repris par l'industrie privée rapporte d'abondants profits tandis que les pertes, essentiellement les coûts de recherche très élevés, restent « socialisées ».
Selon les indications officielles, ce sont environ 20 milliards de DM (45 milliards de FF) qui furent investis dans l'industrie nucléaire par l'Etat, entre 1956 et 1977. Jusqu'en 1980 sont venus s'ajouter encore 5 milliards de DM. Comparé aux dépenses des Etats-Unis, voire à celles de la France, cela peut paraître peu. Mais la comparaison des sommes totales n'a pas beaucoup de sens, car la RFA, débutant tard, a pu s'appuyer sur les expériences industrielles et sur le savoir-faire technique de l'industrie nucléaire US et en partie aussi sur les industries nucléaires française et britannique. Si l'on considère les dernières années, alors l'investissement par l'Etat dans l'énergie nucléaire en RFA s'élève à 2 milliards de DM par année, si l'on additionne tous les crédits connus. Jusqu'en 1980 les dépenses pour la recherche nucléaire furent augmentées encore de 25 % environ par rapport à 1978.
Ainsi la RFA se situe en 1980 au deuxième rang derrière les USA pour ce qui est du développement par l'Etat de l'énergie nucléaire, loin devant ses autres concurrents européens, la France, la Grande-Bretagne et l'Italie. Ce fait mérite d'être remarqué car on se plaît dans ce pays à minimiser constamment les subventions de l'Etat pour l'énergie nucléaire et à présenter en particulier le programme nucléaire français comme beaucoup plus grand.
Dans une étude de la commission du Marché commun, qui part à nouveau des
, publiés officiellement, les subventions pour l'énergie nucleaire des detirents gouvernements du Marché commun sont présentées de la manière suivante (en millions de DM et pour l'année 1978) :
Marché commun
RFA
G-B
F dans son ensemble
1 026
3 070
Energie de fissien
Energie de fusion
Seuls les USA se situent devant la RFA avec plus de 2 milliards de DM par année (4).
90 % des subventions pour l'énergie nucléaire, reconnues officiellement, vont directement à l'industrie privée, soit 50 % de ce que nous jugeons être la somme totale véridique des dépenses. Ces subventions pour l'industrie nucléaire privée sont partagées au sein d'un petit cercle choisi de trusts. Selon l'état total du ministère de la Recherche, 73 de toutes les subventions se répartissent entre 13 entreprises ; le cercle des bénéficiaires des subventions pour la recherche nucléaire est plus exclusif encore. Jusqu'en 1977 les principaux bénéficiaires étaient Siemens et AEG, ainsi que leur filiale commune KWU (Kraftwerkunion). Après l'échec de ce mariage et l'attribution de l'enfant KWU à Siemens, le trust Siemens devint le Crésus incontesté des subventions de la branche (5).
Ces subventions de l'Etat et le travail qui avait été réalisé au préalable dans les centres de recherche de l'Etat ont assuré au début des années 70 une position de départ favorable à l'industrie nucléaire de la RFA. Fin 1972, juste avant la première « crise du pétrole », General Electric et Westinghouse, qui dominent le marché mondial du nucléaire, cédèrent leurs licences de fabrication à la KWU. De cette manière, la RFA prenait rang parmi les pays producteurs de réacteurs. En 1975 déjà elle était devenue le deuxième exportateur de réacteurs derrière les USA. Ce fut avant tout la « crise du pétrole » qui donna à l'industrie nucléaire de la RFA son élan. Ce développement a été favorisé par la position de l'impérialisme allemand sur le marché mondial, position très forte de toute manière, et par le rôle particulier qu'y joue le trust Siemens.
Examinons plus en détail la structure de la maffia nucléaire de la RFA.
L'ENCHEVETREMENT DU LOBBY NUCLEAIRE Avant d'examiner l'industrie nucléaire de RFA. il faut étudier la production d'énergie en RFA en général. L'industrie de l'énergie comprend les éléments suivants : 1- Un secteur nationalisé et un secteur privé. 2- Des sources d'énergie traditionnelles. pétrole, gaz, charbon. lignite et une source nouvelle : le nucléaire. 3- Des entreprises électriques presque exclusivement publiques. 4- Des exploitants de centrales électriques. Ils sont presque entièrement contrôlés par les entreprises électriques publiques. 5- Cinq groupes capitalistes supplémentaires qui participent plus que d'autres entreprises à l'industrie énergétique, qui en sont les fournisseurs. Ce sont :
La) Les trusts internationaux du pétrole qui contrôlent au travers de leurs filiales allemandes une part considérable du marché pétrolier de la RFA ; b) Les producteurs de centrales électriques et en particulier de centrales nucléaires. Ils sont liés aux trusts de l'électricité. Le principal est la KWU et donc Siemens ; les autres sont contrôlés par des trusts étrangers. c) Les trusts de l'acier et des machines qui fournissent des composants pour les centrales électriques. d) Les trusts de la chimie qui contrôlent une grande partie des entreprises dites « du cycle du combustible nucléaire » et qui sont liées à l'industrie pétrolière. e) Et finalement les grandes banques, en partie d'Etat, en partie privées, et les assurances qui contrôlent la plupart des grandes entreprises de la construction intéressées au marché des centrales nucléaires.
Ce qui frappe dans cette subdivision, c'est d'abord l'interpénétration étroite de l'ensemble de l'industrie de l'énergie et les liens importants qu'ont noués les secteurs nationalisé et privé. Ces liens traversent les domaines des différentes sources d'énergie et vont des trusts pétroliers (des sept sœurs) jusqu'aux chemins de fer fédéraux (DB), ou la commune XY qui est représentée dans le conseil d'administration d'une entreprise électrique ou d'un exploitant de centrale électrique.
On peut constater ainsi une influence dominante des entreprises nationalisées ou contrôlées par l'Etat dans l'industrie de l'énergie en général, dans le domaine des toutes les sources d'énergie. Les rapports de contrôle réels sont souvent masqués dans le cas fréquent des entreprises nationalisées de fait (ainsi les sociétés anonymes Axal, Salzgitter, Ruhrkohle se présentent en général publiquement comme des entreprises privées indépendantes).
On peut tirer de tout cela deux conclusions décisives :
1- Il n'y a guère de concurrence entre les différents producteurs d'énergie (les multinationales du pétrole démontrent plusieurs fois chaque année que leur politique de prix résulte d'accords étroits et n'est nullement déterminée de façon primaire par des facteurs « objectifs » comme le développement des coûts).
2- Surtout il n'existe aucune concurrence entre les différentes sources d'énergie (« concurrence de subventions »). La plus grande partie de l'énergie est offerte sur le marché par des entreprises contrôlées par l'Etat. Et là où des fournisseurs privés ont un pied dans la place, ils sont eux-mêmes le meilleur exemple de l'interpénétration des différentes sources d'énergie.
Le meilleur exemple est le cas VEBA/BP qui a suscité beaucoup de discussions dans les années 1978-80. Il s'agit là d'une alliance entre des intérêts pétroliers internationaux (BP) et ouest-allemands (VEBA) et d'une prise de contrôle sur la plus grande entreprise de gaz naturel de RFA, la Ruhrgas AG, par les trusts pétroliers internationaux. La VEBA a vendu sa participation à la Ruhrgas AG pour 800 millions de DM. Les trusts pétroliers internationaux contrôlent ainsi, en passant par une société intermédiaire (la Bergemann KG Essen) la Ruhrgas AG qui assure les deux tiers des importations de gaz naturel de la RFA.
L'Office fédéral des Cartels avait refusé son accord à cette opération ; la « commission des monopoles » du gouvernement fédéral avait exprimé de fortes réticences. Néanmoins le ministre fédéral de l'Economie, le comte Lambsdorff, fit usage de son droit d'autoriser le contrat, moyennant quelques modifications, contre l'avis des instances de contrôle capitalistes chargées de combattre les processus de concentration trop rapide et qui « déforment la libre concurrence ». Cet exemple de concentration croissante, de formation de cartels et de suppression de ce qui restaii de la concurrence dans le secteur de l'énergie n'est qu'une illustration parmi d'autres de cette interpénétration des intérêts énergétiques. Quand après cette percée des trusts internationaux du pétrole dans ce qui était le domaine réservé des entreprises nationalisées, la VEGA s'introduit dans le domaine des trusts pétroliers en s'intéréssant aux gisements de pétrole nord-américains, cet échange de bons procédés ne fait que souligner ce processus (6).
Avec une telle interpénétration et avec les formes qu'elle prend, caractérisées par une influence dominante d'entreprises nationalisées, l'option du nucléaire s'impose à tous les trusts de l'énergie : c'est dans l'énergie nucléaire que l'Etat fédéral a investi durant les deux dernières décennies plus de 20 milliards de DM en subventions ; c'est dans l'énergie nucléaire que les entreprises nationalisées du secteur de l'énergie ont investi plus encore . Les entreprises nationalisées travaillent totalement selon les critères de l'industrie privée. La seule différence, c'est qu'elles emploient une bureaucratie encore plus nombreuse et qu'elles gaspillent encore plus de travail humain que la plupart des entreprises privées (7).
Dans le domaine de l'énergie nucléaire se sont spécialisés de grands trusts privés, avant tout Siemens ; d'autres groupes capitalistes comme les industries des machines, de l'acier, de la chimie ainsi que les banques sont influencées dans une mesure appréciable par la mise en valeur des capitaux qu'elles ont investis dans l'énergie nucléaire. En conclusion, on doit constater qu'il n'existe pas de concurrence réelle entre l'énergie atomique et les sources d'énergie classiques, encore moins entre l'énergie atomique et les sources d'énergie « alternatives ». Un prix élevé de l'énergie atomique aide à imposer un prix élevé du pétrole, un prix élevé et croissant du pétrole conduit à la hausse des prix du gaz naturel, organisée par des accords ; on renonce consciemment à importer du charbon bon marché et on subventionne le charbon indigène, ce qui le rend plus cher, etc. Les capitaux immenses qui ont été investis dans le nucléaire ne pourront par conséquent pas être « rappelés à l'ordre » simplement par la concurrence. Si ces capitaux ont été investis de manière non rentable selon les critères des capitalistes privés, ils ne seront nullement menacés de naufrage. Tant que leur chute ne sera pas accélérée par un mouvement antinucléaire, ils pourront attendre tranquillement leur mise en valeur.
LA STRUCTURE DE L'INDUSTRIE ATOMIQUE DE LA RFA On peut diviser grossièrement l'industrie atomique ouest-allemande en cinq groupes : - les constructeurs de centrales nucléaires : - les fabricants de composants qui livrent des appareillages destinés aux centrales.
ainsi que les entreprises de construction :
- les entreprises du cycle du combustible nucléaire ; - les entreprises de financement et d'assurances ; - les propriétaires et exploitants de centrales nucléaires.
Lors de la construction d'une centrale nucléaire, la facture du constructeur est le tiers environ du coût de la construction, la plus grande partie du reste est le fait des fabricants de composants (8).
a) Les constructeurs de centrales nucléaires.
Ce secteur est dominé absolument par la Kraftwerkunion (KWU) AG (capital de 311 millions de DM). Depuis janvier 1977, K WU est une filiale à 100 % de Siemens, après que AEG eût été obligé de vendre sa participation du fait des pertes qui s'élevaient à plus de 1,5 milliards de DM (principalement à cause de la centrale nucléaire de Würgassen). KWU (et donc Siemens) a trois filiales qui construisent également des centrales nucléaires : la Gesellschaft für Hochtemperaturreaktortechnik mbH (GHT - société pour la technique des réacteurs à haute température) qui appartient à 60 % à la KWU et à 40 % à Interatom, filiale de KWU. La Interatom Internationale Atomreaktorbau GmbH, filiale à 100 % de KWU. Et la Internationale Natriumbrutreaktorbaugesellschaft moH (INB - société internationale de construction de surrégénérateurs au sodium) qui appartient à 70 % à Interatom et qui construit le prototype de réacteur surrégénérateur SNR-300 à Kalkar.
A côté du groupe Siemens/KWU et de ses filiales, il n'y a que deux autres entreprises qui construisent des réacteurs, mais elles ont relativement moins d'importance : Brown Boveri & Cie, AG (BBC), filiale du trust suisse BBC, qui possède la majorité des actions de la Hochtemperatur-Reaktorban GmbH (HRB -société de construction des réacteurs à haute température) qui construit le réacteur d'Uentrup/Schmehausen. Et la Babcock-Brown Boveri Reaktor GmbH (BBR) qui appartient à 74 % au trust US Babcock & Wilcox et à 25 % à BBC (et qui fournit aux RWE un réacteur à eau pressurisée).
b) Les fabricants de composants.
Dans certains domaines les fabricants de composants sont étroitement liés aux constructeurs de centrales nucléaires. Mais les composants d'une centrale nucléaire sont identiques à 75% avec ceux d'une centrale thermique normale et les deux tiers proviennent de l'industrie de l'acier et des machines. De ce fait on retrouve dans ce secteur la plupart des grands trusts industriels.
c) Les entreprises du cycle du combustible nucléaire.
Dans ce domaine, on trouve à côté des constructeurs de centrales nucléaires, dans une mesure importante, les exploitants de centrales nucléaires et des entreprises nationalisées ou semi-publiques. Des trusts étrangers et les sociétés atomiques européennes jouent également un rôle important. Pour citer les principales entreprises : NUKEM, contrôlée dans une large mesure par le trust chimique Degussa. NUKEM a plusieurs filiales dans le secteur et dispose de participations dans d'autres entreprises du cycle de combustible nucléaire ; KWU (en partie au travers de Interatom), VEBA, Ruhrkohle AG (et sa filiale Steag) et les Rheinischen Braunkohlenwerke AG (lignite du Rhin), des entreprises pétrolières comme Gelsenberg AG et la Deutsche Texaco AG.
Pd) Les exploitants, respectivement propriétaires de centrales nucléaires. Ce groupe de l'industrie atomique est caractérisé par le fait que pratiquement tous les trusts sont liés à l'Etat, que ce soit par des participations directes de l'Etat fédéral ou des Länder ou au travers de participations de la Bundesbahn (chemins de fer fédéraux - DB). Les principales entreprises de ce groupe sont : les Rheinisch-Westfälischen Elektrizitätswerke AG (RWE - entreprises électriques de Rhénanie-Westphalie) contrôlées majoritairement par l'Etat. Les RWE sont le principal actionnaire des Verenigten Elektrizitätswerke Westfalen (VEW -entreprises électriques réunies de Westphalie). RWE et VEW contrôlent ensemble (40 % de la production d'électricité de RFA. La deuxième entreprise en importance de ce groupe, également nationalisée, est la VEBA (elle est au demeurant la plus grande entreprise de RFA), respectivement ses filiales Preussenelektra et VEBA-Kraftwerke Ruhr. VEBA et ses filiales produisent 18 % de l'électricité en RFA. Les autres trusts de l'électricité importants sont Bayernwerk, Hamburger Elektrizitätswerke, BEWAG (Berlin), Badenwerk, EVS (Würtemberg). Dans les faits il n'existe aucun propriétaire ou exploitant de centrale électrique qui ne soit pas contrôlé par l'Etat.
e) Financement et assurances.
Dans ce dernier secteur de l'industrie nucléaire sont représentées pratiquement toutes les grandes banques de RFA, en particulier les trois plus grandes : Dresdner Bank, Commerzbank et Deutsche Bank ; sont également représentées des assurances telles que Albingia, Allianz et Gerling. Les tâches des banques et des assurances sont les tâches habituelles de financement et d'assurance des projets. Il existe aussi des liens plus directs, avant tout au travers des fabricants de composants. Il existe aussi des prises de participations directes dans des centrales nucléaires, comme dans le cas de la centrale nucléaire de Lingen, à laquelle chacune des trois grandes banques participe pour 7,8 %.
LES ELEMENTS DETERMINANTS DU LOBBY ATOMIQUE : L'ETAT ET SIEMENS L'interpénétration des différentes entreprises qui constituent, directement ou indirectement, l'écheveau énergétique ouest-allemand, et de celles qui appartiennent au lobby atomique, peut faire illusion. On peut en retirer l'impression que l'industrie atomique ouest-allemande est tout simplement l'émanation du grand capital tout entier, comme si toutes les entreprises industrielles importantes et le capital financier y étaient également représentés. La réalité est en fait différente.
Le lobby atomique de la RFA se réduit en fait à deux éléments déterminants : le premier c'est l'Etat bourgeois, le deuxième c'est le monopole de fait de la construction de réacteurs en RFA : la KWU. Le premier apparaît sous la forme de l'entreprise nationalisée VEBA, la plus grande entreprise de RFA, le second est l'émanation de Siemens AG, la plus grande entreprise privée de RFA. VEBA et Siemens ne sont séparés que par une courte distance à la tête des entreprises allemandes dans le palmarès des plus grandes entreprises industrielles du monde, juste derrière Exxon et juste devant Toyota, Renault et Shell (9).
Cette solitude de ces deux éléments, Etat bourgeois-VEBA et Siemens-KWU dans l'industrie atomique s'explique par l'immensité des capitaux qu'ils y ont investis. En retour tous les deux sont influencés dans une mesure appréciable par leur engagement dans le nucléaire. Les autres groupes de capitaux, eux, dépendent beaucoup moins du marché atomique : les fournisseurs de composants se répartissent en fait en la quasi totalité des trusts de l'acier et en une grande partie des trusts des machines, ce qui fait qu'aucun d'entre eux ne dépend beaucoup du marché nucléaire.
Les entreprises du cycle de combustible nucléaire, qui sont contrôlées dans une très grande mesure par les trusts de la chimie, sont jusqu'à présent des entreprises petites et moyennes, dans lamesure où elles sont des entreprises capitalistes. Car aujourd'hui comme avant, l'industrie privée se décharge de tous les « avant », « entre eux » et « après » de la production atomique sur l'Etat et par conséquent sur le contribuable qui paie les impôts et l'abonné qui paie les tarifs d'électricité : le meilleur exemple en est la Deutsche Gesellschaft für Wiederaufbereitung (DWK - société allemande pour le retraitement) qui est la plus grande entreprise du cycle du combustible nucléaire et qui est comme il se doit une entreprise d'Etat. Restent enfin les grandes banques : le marché nucléaire ne les influence que peu quand on considère la faible part de leur chiffre d'affaires impliqué dans le nucléaire et le nombre de leurs participations à d'autres secteurs industriels.
LE COMPLEXE CAPITALISTE D'ETAT
Formellement la « République fédérale d'Allemagne » ne contrôle « que » 43,75 % du capital actions de la VEBA. Le reste est une « majorité » constituée par des « actionnaires venant du peuple » (ils sont, paraît-il, un million) qui contrôle 56,25 %. Dans les faits il est évident qu'avec un si grand nombre de petits actionnaires anomymes, qui ne se concertent certainement pas, la société anonyme VEBA est contrôlée totalement par l'appareil de l'Etat bourgeois. La VEBA est toute autant détachée des intérêts du peuple et travaille selon les mêmes critères du capitalisme privé que son compère Siemens SA, qui lui d'ailleurs se vante également de ses 380 000 « actionnaires venant du peuple ». Un fait qui montre bien à quel point VEBA se comporte comme une entreprise capitaliste privée : depuis la fondation de l'Office fédéral des Cartels et l'instauration du contrôle des fusions, VEBA vient en tête, avec 116 fusions, du processus de concentration du capital, que cet office d'Etat est chargé de freiner. Par conséquent c'est cette entreprise d'Etat qui a le plus souvent été rappelée à l'ordre par les contrôleurs d'Etat pour ses activités anticurrentielles ! (Frankfurter Rundschau, 4.9.1979).
Le chiffre d'affaires de VEBA s'est élevé en 1978 à 30 milliards de DM. Elle n'occupe que 80 000 personnes environ. Siemens en occupe 322 000 et jusqu'à la 9e plus grande entreprise de RFA qui est AEG, avec 162 000 personnes, toutes occupent plus de personnel que VEBA qui est pourtant la plus grande. En 1979 son chiffre d'affaires a largement dépassé 30 milliards de DM et il devrait s'approcher de 40 milliards de DM en 1980.
Avec des dividendes de 12 % VEBA est parmi les entreprises qui versent le plus de dividendes. Un administrateur de cette société nationalisée touchait, en 1977, pour son travail épuisant, 255 900 DM par année (plus de 600 000 FF). Un membre du conseil de surveillance doit lui se contenter, pour ses trois ou quatre séances par année, de 17 600 DM (près de 40 000 FF) (Blick durch die Wirtschaft, 17.4.1980).
La VEBA contrôle la plus grande partie du marché ouest-allemand du pétrole (au travers de VEBA Ol, Aral, Raab Karcher, Gelsenberg, Stromeyer et Stinnes).
Au travers de Ruhrkohle AG dont elle est le principal actionnaire (avec Salzgitter AG, autre entreprise nationalisée contrôlant 40 %% des actions de Ruhrkohle) elle contrôle la plus grande partie de l'extraction du charbon. Au travers de Ruhrkhole AG et de Bergemann KG Essen, VEBA et l'Etat contrôlaient, jusqu'à la vente à BP en 1979, la plus grande partie de l'industrie du gaz. Finalement VEBA domine dans la production d'électricité au travers de ses filiales Preussische Elektrizitäts AG/Preussag, Norddeutsche Kraftwerke AG Hamburg et VEBA Kraftwerke Ruhr AG ; elle domine par conséquent le secteur des centrales nucléaires (Steag, centrales de Krümel, Brunsbüttel, Stade, Unterweser, Grohne).
L'autre entreprise nationalisée du secteur de l'énergie, deuxième en importance, les Rheinisch-Westfälischen Elektrizitätswerke AG, contrôle moins de sources d'énergie différentes. En dehors du nucléaire elle n'a une influence dominante que dans le secteur de la lignite (au travers de la Rheinische Braunkohle Werke AG Cologne et de la Union Rheinische Braunkhole Kraftstoff AG Wesseling). Les RWE sont de loin la plus grande entreprise électrique et dominent surtout dans le domaine de la fourniture d'électricité. Elles contrôlent également la deuxième entreprise électrique, les Elektrizitätswerke Westfalen (VEW - centrales électriques de Westphalie). Dans le domaine nucléaire, les RWE ont des participations dans la Schnellbrüterkraftwerkgesellschaft mbH (société à responsabilité limitée pour les centrales électriques surrégénératrices), dans la centrale nucléaire de Philipsburg, celle de Gundremmingen, dans la Steag. Les RWE sont le principal actionnaire de la Deutsche Gesellschaft für Wiederaufbereitung von Kernbrennstoffen mbH (société allemande pour le retraitement de combustibles nucléaires - DWK) à Hannovre. Ensemble la VEBA et les RWE disposent de la majorité dans la DWK. Notre regard indiscret nous apprend qu'en se versant un traitement annuel de 430 000 DM les administrateurs des RWE se considèrent apparemment deux fois plus importants que leurs collègues de la VEBA (Blick durch die Wirtschaft, 17.4.1980). Les rapports de propriété dans les RWE (*) sont une construction particulière : la majorité du capital appartient aux 190 000 actionnaires privés. Mais il existe des actions nominatives qui chacune donnent vingt fois plus de voix que les actions au porteur. Les actions nominatives sont aux mains de collectivités publiques. Ainsi avec les actions au porteur qu'il possède en plus, l'Etat a la majorité des voix sans posséder la majorité du capital (c'est par une construction semblable que la Siemens est contrôlée par un petit nombre de capitalistes privés).
Il faut compléter tout ce complexe étatique dominé par VEBA et les RWE par les autres grandes entreprises nationalisées (Badenwerk, Preussag, Bevag, VIAG, Bayernwerk, Elektrowerke AG Berlin, EVS et HEW). Elles contrôlent le reste des centrales nucléaires, celles qui ne sont pas dominées par VEBA et les RWE.
LE COMPLEXE SIEMENS-KWU
La Siemens AG n'a pas du tout été dès le début le trust privé dominant du lobby atomique. Jusqu'en 1976, elle a dû partager le contrôle sur la KWU avec le deuxième trust électrique de la RFA, AEG. Celle-ci était liée, de son côté, jusqu'en 1976 avec le (*) qui est la dixième entreprise allemande.
plus grand trust électrique du monde General Electric.
Il n'est pas possible dans le cadre de cet article, de décrire en détail tous les facteurs qui ont contraint AEG à abandonner le marché nucléaire et l'ont mise en 1979-80 dans une crise profonde qui menace son existence même. Le principal d'entre eux est certainement le fait que son alliance avec General Electric l'a amené à reprendre une technologie de réacteurs nucléaires qui n'a pas réussi à s'imposer sur le marché européen, et en RFA en particulier, et qui est restée dans le monde entier loin derrière la technologie Westinghouse. En s'associant à Westinghouse qui est le plus grand constructeur mondial de réacteurs nucléaires, Siemens semble avoir bien mieux choisi. Jusqu'au milieu de 1976, AEG a réalisé un milliard et demi de pertes dans le secteur nucléaire et s'est finalement vue obligée de céder à Siemens sa part de KWU.
De cette manière la production qui a la composition organique du capital la plus élevée dans le capitalisme du 3º âge, le nucléaire, est tombé dans les meilleures mains possibles : Siemens, qui est le plus grand trust privé de RFA avec un chiffre d'affaires de 30 milliards de DM environ, et qui emploie 334 000 personnes dans le monde entier, est en même temps celui qui dispose des capitaux les plus abondants : au début de 1980 Siemens disposait de 10 milliards de DM en liquide. Aucune autre entreprise de la RFA et seulement un petit nombre de trusts dans le monde, sont comme Siemens, en état de réaliser immédiatement à partir de ses fonds propres des programmes nouveaux d'investissements énormes dans des technologies nouvelles. Les activités de Siemens se concentrent dans les secteurs suivants : 1- Les appareils électro-ménagers, son secteur classique, mais qui ne connaît plus beaucoup d'expansion ; 2- L'électronique et les ordinateurs, son secteur le plus dynamique et le plus rentable, qui profite d'importantes subventions d'Etat ; 3- Les télécommunications, son secteur le plus stable, car il est assuré de commandes d'Etat importantes et continues ; 4- La construction de machines, le secteur orienté vers les commandes des chemins de fer fédéraux (DB) et vers la construction de centrales électriques, c'est-à-dire les commandes de KWU.
C'est devant cet arrière-fond que constitue la puissance de Siemens qu'il faut voir la signification de KWU. La KWU a, de fait, le monopole de la production de réacteurs nucléaires en RFA. Elle en est le plus grand producteur en Europe (avec en 1976, 7,7 % du marché mondial, devant Framatome qui en a 5,3 %). KWU ne produisait à l'origine que des centrales électriques thermiques à combustible fossile. Elle est toujours le plus grand producteur de telles centrales au pétrole, au charbon, au gaz. Il faut noter que la plus grande partie des composants de centrales nucléaires et de centrales à combustible fossile est interchangeable. Comme on le voit, là non plus n'existe guère de concurrence « de substitution ».
kWU a un chiffre d'affaires relativement modeste ; les profits et les perspectives de croissance ne sont pas du tout roses : si le chiffre d'affaires était en 1978 d'environ 5 milliards de DM, il est tombé en 1979 a 3,4 milliards de DM. Jusqu'en 1978 KWU a élé déficitaire : en 1979 elle annoncé un bénéfice minuscule de 19 millions de DM. Néanmoins, au débui de 1980, le carnet de commandes continuait d'être fort rempli et s'élevait à 17 milliards de DM. En fait il avait baissé de 6 milliards de DM depuis le milieu de 1977. Cette baisse est avant tout le résultat de déconvenues sur les marchés exterieurs : le gouvernement iranien a renoncé à sa commande pour la centrale de
Bushir, au milieu de l'année 1980, le gouvernement fédéral n'a toujours pas donné son accord au contrat conclu avec l'Argentine et se trouve de nouveau soumis à la pression du gouvernement US. (10).
Ces problèmes sont caractéristiques de la situation de l'industrie nucléaire dans le monde entier. Ce sont des capitaux gigantesques qui sont concentrés dans ce secteur et les entreprises font des efforts considérables pour en tirer des profits. Mais dans les faits, cela n'a réussi encore à aucun producteur privé de réacteurs nucléaires, à l'exception de Westinghouse, et cela malgré le fait que dans les cinq dernières années plusieurs producteurs de réacteurs se soient retirés du marché, comme AEG l'a fait.
Cette rentabilité déficiente peut s'expliquer par deux facteurs. Le premier, c'est le fait que la plupart des producteurs ne réalisent pas les ventes suffisantes pour permettre une production en série qui fait baisser les coûts de production. Cela veut dire que le processus de concentration ne s'est pas encore développé assez loin. Le marché mondial n'offre la place qu'à deux ou trois producteurs. Sil'on suit la thèse de Lutz Mez, seul Westinghouse a atteint, avec ses 28 % du marché mondial, un ordre de grandeur qui autorise une production rentable sur une base capitaliste privée. KWU, avec moins de 10 % du marché mondial, est encore trop faible. Selon Lutz Mez, seule une fusion de tous les producteurs du Marché commun permettrait d'atteindre un ordre de grandeur semblable et par conséquent une capacité concurrentielle véritable face à l'industrie nucléaire US (11). Le deuxième facteur, c'est le mouvement antinucléaire international qui a bloqué la croissance de la production de réacteurs et de la puissance électrique installée que tout le monde espérait au début des années 70, et qui dans beaucoup de régions a provoqué une stagnation, voire un recul de la production des fabricants de réacteurs (12). Résumons les résultats de notre examen du lobby atomique de la RFA :
1- L'interpénétration des différentes entreprises actives dans le secteur de l'énergie conduit à une suppression de toute concurrence entre les entreprises et entre les différentes sources d'énergie.
2- Cette interpénétration se concrétise sous la forme d'une sainte-alliance pronucléaire, puisque les deux plus grands trusts privés ont conclu un mariage de raison et ont programmé l'entièreté du secteur énergétique dans le sens de l'énergie nucléaire, de manière exclusive.
3- Dans cette interpénétration et dans la sainte-alliance pronucléaire, les grandes entreprises nationalisées jouent le premier rôle, devant le complexe privé Siemens-KWU. Les trusts capitalistes d'Etat ne sont en fait pas des entreprises soumises à un « contrôle public ». Ce sont des entreprises qui suivent dans l'ensemble les mêmes critères de l'accumulation du capital que l'industrie privée. Leur spécificité est double : d'une part ce complexe capitaliste d'Etat peut supporter que quelques-unes de ses entreprises, voire même une partie considérable de la production d'énergie nucléaire, fonctionnent à perte selon les critères capitalistes normaux : le monopole d'Etat de l'approvisionnement en électricité et la suppression de la concurrence de substitution garantissent une couverture des pertes par les impôts et les tarifs d'électricité en hausse constante. D'autre part, ce complexe capitaliste d'Etat est plus facilement soumis à la pression du mouvement antinucléaire, dès que celui-ci a dépassé un certain seuil et atteint un certain niveau de conscience : l'ennemi du mouvement antinucléaire se révèle être un ennemi centralisé, l'Etat bourgeois. Le destinataire des revendications du mouvement antinucléaire est le gouvernement bourgeois, pas seulement sur le plan politique, mais aussi sur le plan économique.
Winfried Wolf et Thies Gleiss (1) Ainsi, en 1920 déjà, 100 000 ménages en Floride et la moitié des ménages de Californie disposaient de chauffe-eau solaires munis d'un système de stockage de l'eau chaude et qui étaient capables de fournir de l'eau chaude même les jours de pluie et de la garder au chaud pendant une semaine. La forte baisse des prix du gaz et de l'électricité après la deuxième guerre mondiale a éliminé du marché les entreprises qui produisaient ces chauffe-eau. La recherche a été interrompue, et le nombre de chauffages solaires, installés a diminué rapidement (Blick durch die Wirtschaft, 26.7.77). (2) La politique de subventions de l'Etat a suivi étroitement l'évolution du prix du pétrole. L'exemple de la Grande-Bretagne est très clair. Elle a lancé très tôt (1955) un programme nucléaire commerical et l'a accéléré en 1956 au moment ou avec le conflit de Suez, elle s'est rendue compte que ses impor- tations traditionnelles de pétrole étaient menacées. Mais dès 1960, le flot de pétrole bon marché a suscité une réduction de ce programme nucléaire. Des difficultés technologiques ont encore renforcé la tendance. (3) En ce qui concerne le rapport entre la recherche fondamentale réalisée par l'Etat et la recherche du profit maximum par les trusts privés, il est intéressant de citer le fait suivant : en 1963, les trusts qui étaient représentés dans la commission de l'équipe atomique de la RFA, ont fait cadeaux à l'Etat de leur participation de 20 millions de DM au capital du réacteur expérimental de Karlsruhe, à un moment où les coûts de ce premier réacteur ne cessaient de croître. Ils ont néanmoins conservé leurs deux représentants au conseil d'administration. L'industrie a donc pu continuer à influencer les décisions et a évidemment eu pleinement accès aux résultats scientifiques de ce projet financé principalement par les contribuables. (4) Tableau établi d'après la commission du marché commun, CREST _ Comitee Energy, Research, Development and Demonstration Programm and Expenditures, 1978/76, Bruxelles 1979 / Blick durch die Wirtschaft, 24.3.1980. Il est très probable que les chiffres pour la France, la Grande-Bretagne et
L'Italie ne reflètent aussi qu'une partie de la réalité et que, comme dans le cas de la RFA, certains postes n'apparaissent pas. Il faut relever qu'à la différence de la France et de la Grande-Bretagne, RFA n'a pas développé un type propre de réacteur nucléaire, mais était liée par des accords de coopération et de licences avec General Electric et Westinghouse (et l'est toujours dans le cas de Siemens-Westinghouse). Ce n'est qu'en 1974 que l'industrie nucléaire ouest-allemande a entrepris le développement de technologies propres, en partant du plus haut niveau technologique En 1976, les subventions qu'elle reçoit du ministère de la Recherche constituaient 12 % environ des dépenses de Siemens dans la recherche. La proposition est du même ordre de grandeur chez AEG. Dans d'autres entreprises, en particulier les industries aérospatiales, les subventions constituent la quasitotalité du budget de recherche (Blick durch die Wirtschaft du 2.12.76 dans une analyse des comptes du ministère de la Recherche). En chiffres absolus, Siemens est le deuxième récipiendaire de subventions du ministère, avec 353,9 millions de DM en 1975, derrière Messerschmidt-Bölkow-Blohm avec 378,8 millions. Et cela alors que Siemens dispose de tellement de capitaux propres qu'elle a placé en 1976 : 1,45 milliards de DM sur le marché des capitaux alors qu'elle en dépensait 1,35 milliards en investissements internes. (6) La VEBA veut s'acheter, pour 3,5 milliards de DM, par l'intermédiaire de sa filiale Deminex, une participation dans l'entreprise californienne Beldridge qui possède des puits de pétrole dans l'ouest des Etats-Unis (Frankfurter Rundschau, 4.9.79). (7) Quand nous avançons la revendication de la nationalisation de certaines entreprises, par exemple, en cas de faillite imminente, ou de licenciements ou de nationalisation de certains secteurs, par exemple celui de l'énergie, c'est toujours en précisant : « ...sous le contrôle des travailleurs » ou « ... des syndicats et du personnel », etc. Les entreprises nationalisées du secteur de l'énergie en RFA sont un bon exemple du fait que la nationalisation à elle seule ne change pas qualitativement la politique et le fonctionnement de telles entreprises : elles sont totalement soumises au marché capitaliste et à la loi de la valeur, et ne sont contrôlées que par les impulsions qui viennent de là. Elles échappent généralement même aux gouvernements et à leurs politiques et mènent dans l'ensemble une politique déterminée par le principe capitaliste bien connu —profit maximum pour le capital investi et coût minimum - Même un mouvement ouvrier fort peut se casser le nez contre des trusts nationalisés souvent de la même manière que contre des trusts privés: qu'on se rappelle le combat mené en vain par les sidérurgistes britanniques au cours du premier trimestre 1980 contre l'entreprise nationalisée British Steel ; qu'on se rappelle également l'offensive contre les places de travail qu'on a lancé en 1980, dans cette autre entreprise nationalisée britannique qu'est British Leyland.
Autres pays, autres exemples : voici un exemple grotesque de fonctionnement selon les normes du capitalisme privé dans le cas d'une entreprise nationalisée de la RFA : l'entreprise Preussag, une filiale de VEBA, a une filiale,
VTG, qui est une entreprise de transports maritimes. Mais les bâteaux de cette entreprise ne naviguent pas sous le pavillon allemand et ne payent donc pas d'impôts en RFA. Jusqu'au milieu de 1979, ils naviguaient sous le pavillon de Singapour et depuis lors, sous celui du Liberia, car les impôts et les réglementations y sont encore moins sévères qu'à Singapour où ils étaient déjà bien inférieurs à ceux de la RFA. Et depuis 1979, cette entreprise n'engage plus de marins allemands, mais des coréens du Sud. Et la Frankfurter
Allgemeine fait la remarque suivante : « La raison pour laquelle les Coréens coûtent moins cher, c'est que la Corée n'a pas d'assurances obligatoires contre les accidents comparables à celles de RFA. Ce qui est très important vu le risque élevé d'accidents chez les marins... Mais pourquoi cette entreprise, qui appartient à des actionnaires populaires allemands, ne s'appelle-t-elle pas Koreag ? Si elle ne s'intéresse pas aux salariés allemands, accepte-t-elle au moins les subventions que lui met à disposition le contribuable allemand ? »
(23.3.1979). (8) Ce chapitre se base largement sur l'article très informatif de Lutz Mez
Die Atomindustrie in Westeuropa, paru dans Technologie und Politik, n°7;
Rororo, Hambourg, 1976. (9) En 1978, l'écart entre les chiffres d'affaires de Siemens et VEBA s'élevait encore à deux milliards de DM (VEBA 31 milliards, Siemens 29 milliards).
Depuis que VEBA a bradé d'importants secteurs à BP, en particulier la
Gelsenberg AG, les deux trusts doivent se situer tout près de 30 milliards de DM.
Siemens devrait en fait être en tête si on lui appliquait les mêmes critères de calcul qu'à VEBA. En effet les entreprises Polygram et Bosch-Siemens appareils ménagers ne sont pas comptées dans le chiffre d'affaires de Siemens, bien que Siemens les contrôle à 50 %, alors que les entreprises contrôlées à
50 % son comptées dans le chiffre d'affaires de VEBA.
Dans la liste établie par la revue US Fortune des 50 plus grandes entreprises industrielles capitalistes du monde, Siemens vient en dix-huitième place. VEBA, en tant qu'entreprise énergétique d'Etat n'est pas classée. (10) Ces données sur la KWU sont tirées du numéro du 5.3.1980 du Handelsblatt.
Il faut ajouter que selon la KWU elle-même, elle n'a subi aucune perte du fait de la rupture du contrat avec l'Iran. Toutes les installations livrées avaient été payées à l'avance. Des pourparlers auraient eu lieu en vue d'un accord sur le dédommagement de KWU pour les profits qu'elle espérait. (11) Lutz Mez, Der Transnationale Atomkonflikt, dans Der Atomkonflikt, Berlin
1979, Olle & Wolter, page 333. (12) Amory B. Lovins, Sanfte Energie , Hambourg 1978, Rowohlt, fournit quelques chiffres qui illustrent les pertes des industriels du nucléaire. Selon Lovins, les producteurs de réacteurs ne font des profits réels que grâce aux subventions de l'Etat, cela même dans les productions qu'ils font sans aide directe de l'Etat. En effet, le marché d'exportation est décisif pour les profits et l'Etat leur fournit là des subventions indirectes massives sous forme de promotion diplomatique, de dessous de table et d'avantages divers offerts aux acheteurs. Ainsi Westinghouse a vendu ses premiers réacteurs en garantissant au client de l'uranium à bas prix pour toute la durée de vie du réacteur. Quand le prix de l'uranium a subitement été multiplié par cinq au milieu de l'année 1975, Westinghouse dut rompre ces accords devenus impossibles à respecter pour elle.