L'influence extraordinaire que Trotsky et le trotskysme ont exercé sur les intellectuels des Etats-Unis dans les années trente et dans une moindre mesure par la suite a été largement soulignée par des historiens de gauche. Ce sujet a été traité, d'une façon qualitativement très inégale, dans plusieurs dizaines d'histoires, de biographies et d'autobiographies, pour ne pas parler de nombreux essais, romans, pièces de théâtre et poèmes ' . En fait, alors que les organisations trotskystes des Etats-Unis n'attirent presque pas l'attention des historiens, l'impact indirect de ce mouvement sur les idées de jeunesse de nombreux hommes de lettre reconnus est maintenant considéré comme un secteur particulier de la culture historique des Etats-Unis '
Cette attention doit être attribuée aux performances des deux générations d'écrivains influencés sous des formes différentes par le trotskysme de l'époque de la grande dépression. Bon nombre de ces intellectuels sont d'origine juive et ont passé leur vie intellectuelle dans la ville de New York. La plupart d'entre eux n'ont pas été trotskystes au sens strict parce qu'ils n'ont jamais adhéré à des organisations trotskystes et ont exprimé des idées hybrides qu'ils ont rapidement abandonnées. Plus précisément, ils ont fait partie, dans cette période, de la « gauche antistalinienne », un courant communiste indépendant dont le trotskysme était une composante essentielle. En réalité, beaucoup d'intellectuels qui se sont engagés dans les organisations trotskystes n'ont pas participé à l'émergence de ce groupe et sont oubliés dans la plupart des études
La première génération de ces écrivains est née autour de 1905 et a commencé sa carrière dans les années trente ; la deuxième est née autour de 1920 et a participé aux activités révolutionnaires des étudiants dans la même décennie. De nombreux personnages de deux groupes ont collaboré à des publications politico-culturelles importantes de l'intelligentsia de New York, telle que Partisan Review, Politics, Commentary, Dissent, The New York Review of Books. Parmi les collaborateurs de ces publications appartenant à la gauche antistalinienne, rappelons des critiques littéraires et artistiques comme Philip Rahv, Lionel Trilling, Dian Trilling, Irving Home, William Phillips, Leslie Fieder, Dwight Macdonald, Lionel Aberl, F.-W. Duppee, Harold Rosenberg, Clement Greenber. Rappelons également le philosophe Sydney Hook, l'historien de l'art Mever Schapiro, des sociologues et des commentateurs politiques comme Seymour Martin Lipset, Melvin J. Laski, Irving Kristol and Philip Selzinick, des romanciers et des poètes comme James T. Farrell, Saul Bellow, Mary Maccarthy, Eleanor Clark, Isaac Rosenfeld, Harvey Swados et Delmore Schwartz. Dans les années cinquante, la plupart de ces gens étaient devenus anticommunistes et on a dit d'eux, rétrospectivement, qu'ils avaient inauguré, dans leur phase post-révolutionnaire, une tradition connue comme celle des «intellectuels de New York » ou de la famille de New York.
Histoire et tradition
Deux facteurs expliquent le croisement du mouvement trotskyste et d'un secteur important de l'intelligentsia des Etats-Unis dans les années trente. Le premier, c'est l'infrastructure socio-historique de la grande dépression et la manière dont cette crise économique a été surmontée pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Le deuxième, c'est la tradition semi-autonome spécifique de la gauche culturelle aux Etats-Unis, en partie forgée par les événements et les personnalités d'avant la dépression.
D'un point de vue historique matérialiste, la formation de cette aile gauche et ensuite la transformation droitière de l'intelligentsia influencée par le trotskysme doivent être placées dans le contexte de développements en même temps contradictoires et entrelacés dans l'économie et la société nord-américaine, c'est-à-dire l'éclatement du capitalisme des Etats-Unis dans les années trente, suivi par son expansion et son hégémonie idéologique à l'échelle mondiale dans les années quarante.
La crise avait été annoncée par l'écroulement boursier de 1929. Il s'en suivit un chômage massif ; en 1932, 25 % de la force de travail, c'est-à-dire treize millions de travailleurs n'avaient pas de travail. Les queues d'affamés pour recevoir de la nourriture et les bidonvilles de ceux qui n'avaient pas de logement étaient des traits
TROTSKYSME, STALINISME 39 communs du paysage de la dépression. Entre 1929 et 1932 le revenu individuel des citoyens des Etats-Unis diminua de plus de 50%. Un million de fermes furent confisquées au bénéfice de ceux qui détenaient des hypothèques, entre 1930 et 1934. Les 4/5° des banques furent fermées début 1933. Le système monétaire était au bord de la ruine.
Alors que l'impact politique et culturel de cette situation a été dramatique, les événements qui se sont produits en lespace de quelques années avant la Seconde Guerre mondiale ont suffit à introduire beaucoup de complications dans l'approche politique des intellectuels révolutionnaires. D'abord, lemergence du fascisme en tant que forme extraordinairement aggressive et menaçante de la barbarie capitaliste, combinée à la déception à l'égard de l'URSS, a miné l'approche internationaliste de ces intellectuels. Ensuite, un nouveau rapport de forces mondial s'est créé, débouchant sur la domination internationale de l'impérialisme des Etats-Unis à l'enseigne du « siecle americain ».
Certes, la pression des événements du debut des années trente a poussé encore plus à gauche un nombre plus grand d'intellectuels déjà affirmés et d'aspirants intellectuels. Mais il est indispensable de souligner que cette radicalisation ne s'est pas produite sans des précédents. Des noyaux d'une résistance intellectuelle de gauche s'étaient formés et subsistaient au moment de l'éclatement de la crise. Cette tradition a considérablement influencé le développement ultérieur de la gauche intellectuelle de même que leur association au trotskysme.
L'évolution du mouvement communiste dans les années vingt a été l'une des composantes les plus importantes de cet arrière-fond. Lorsqu'en 1919, le Parti communiste et le Parti communiste du travail avaient été obligés de quitter le Parti socialiste, ces deux groupes s'étaient unifiés et avaient commencé à attirer des intellectuels à leurs projets. L'un de ces projets était celui de la revue New Masses, lancée en 1926 avec des fonds fournis par l'anarchiste Charles Garland. Cette publication avait des liens de continuité directe avec deux autres revues, The Masses et Liberator, qui l'avaient précédées à l'époque de la Première Guerre mondiale. Un autre projet de la gauche était le Comité pour la défense de Sacco et Vanzetti, qui poussait vers la gauche, bien que pas toujours vers le communisme, de nombreux intellectuels. En outre, une publication marxiste indépendante, Modern Quarterly avait essayé dans les années vingt d'unir le marxisme créateur et une approche culturelle bohème en anticipant ainsi les intérêts de la gauche anti-stalinienne des années trente. L'éditeur-manager de ces revues, V.-E. Carverton, s'est réclamé du communisme jusqu'en 1933 et a contribué à des publications communistes.
La gauche culturelle des années vingt avait été aussi influencée par la lutte fractionnelle internationale et l'expulsion de l'Opposition de gauche. Trotsky avait été une source d'inspiration de trois éminents intellectuels communistes, Michael Gold, Joseph Freeman et Max Eastman, mais seul Eastman avait pris ouvertement sa défense, ce qui avait provoqué son exclusion de fait des cercles littéraires communistes à la fin des années vingt.
Les traits très particuliers et contradictoires d'un personnage comme Eastman ne peuvent pas être ignorés si on veut comprendre l'évolution ultérieure de la gauche anti-stalinienne. D'un côté, Eastman était un journaliste et un polémiste charismati- que extrèmement doué, qui a fait preuve à plusieurs occasions d'un grand courage et d'une grande intégrité personnelle. De l'autre, il était égocentrique, imprévisible et il s'opposait fanatiquement à la philosophie marxiste, qu'il ridiculisait constamment comme une religion métaphysique. Le déplacement d'Eastman vers l'Opposition de gauche et ensuite, dans la période suivant les procès de Moscou, vers un anticommunisme vulgaire a anticipé celui de la plupart des autres « intellectuels trotskystes ». Son pragmatisme philosophique était plus simpliste et lui n'a pas partagé ce penchant vers le modernisme littéraire européen qui devenait l'un des traits caractéristiques de la Partisan Review. Néanmoins, sa carrière comporte sous de nombreux aspects les ambiguïtés fondamentales des « littérateurs trotskystes » qui apparaitront à nouveau sous des formes diverses chez des personnels plus jeunes et assez differents.
La crise de la gauche anti-stalinienne
Entre 1933 et 1937, le courant passionnant, créateur et dynamique qui existait parmi les intellectuels new vorkais et qui s'efforçait de créer une alternative communiste au Parti communiste officiel, a gagné du terrain. Ce courant rejetait aussi bien le stalinisme que la social-démocratie et acceptait les objectifs léninistes originaires de la révolution d'Octobre. Certes, quelques franc-tireurs au sein de la gauche anti-stalinienne à ses débuts peuvent avoir eu des orientations individuelles différentes du léninisme démocratique, mais les conceptions essentielles étaient claires. Elles ont prévalu au milieu de 1933 dans le cercle des communistes dissidents de la Ligue des professionnels et du Comité national pour la defense des prisonniers politiques, sous la direction de Sidney Hook, Elliot Cohen, James Rorty et Herbert Solow. Le léninisme anti-stalinien a ensuite lié ce premier groupe à la deuxième vague de la gauche anti-stalinienne, celle du groupe de la Partisan Review (fin 1936), dirigé par Philip Rahv.
Le caractère politique du nouveau courant communiste indépendant provoquait un certain empiètement par rapport au principal groupe trotskyste de l'époque, qui a pris successivement le nom de Ligue communiste d'Amérique, Parti ouvrier des Etats-Unis, Fraction Appeal du Parti socialiste et, après 1938, Parti socialiste ouvrier (SWP). Mais une transformation cruciale s'est produite dans la dernière partie des années trente: sous les coups successifs des procès de Moscou, de la défaite de la révolution espagnole, de la menace croissante du fascisme, de l'éclatement de la Seconde Guerre mondiale et finalement de la chasse aux sorcières, la nature de ce mouvement a profondément changé. Son léninisme critique et son internationalisme révolutionnaire ont été abandonnés et leurs analyses du stalinisme ont été popularisées en melangeant stalinisme et fascisme comme un seul phénomène après leur acceptation de la mystification idéologique du « totalitarisme ». Le mouvement trotskyste lui-même a subi l'isolement et connu une série de scissions graves entre 1940 et 1953.
Le nom ambigu de « gauche anti-stalinienne » a été maintenu encore pendant des années pour des raisons tactiques. Mais le mouvement originaire était pratique-
TROTSKYSME, STALINISME 41 ment mort parmi les intellectuels de l'après-guerre. La gauche anti-stalinienne a été remplacée par une progéniture hybride connue désormais comme « intellectuels de New York », qui incluait quelques figures nouvelles et excluait ou marginalisait certaines des anciennes. Ce nouveau courant intellectuel a accepté fondamentalement le libéralisme de la guerre froide. Quelqu'un, comme James Burnham, est alle jusqu'à se rallier à l'anticommunisme traditionnel de la National Review et un autre petit groupe, associé à Dissent, a fait siennes les idées de la social-démocratie anticommuniste.
Ainsi, nous constatons que le radicalisme anti-stalinien en tant que tel a eu une double nature dans la mesure où il a évolué dans les conditions difficiles des Etats-Unis pendant et après les années trente. Il pouvait soit contribuer à une relance du marxisme classique soit se tourner brusquement vers la droite, selon les circonstances spécifiques et la complexité du contexte où chaque individu était devenu et s'efforçait de rester un anti-stalinien radical.
Pour résumer, le projet initial de construction d'une alternative communiste au Parti communiste officiel de 1933 à 1937 était un développement positif qui peut constituer sous certains aspects un modèle encore aujourd'hui. L'essentiel est que ce mouvement rejetait aussi bien le stalinisme que la social-démocratie et acceptait les objectifs léninistes originaires de la révolution d'Octobre. C'est pour une « gauche anti-stalinienne » la seule base valable d'une lutte pour le socialisme révolutionnaire aux Etats-Unis et dans tous les pays capitalistes, bien qu'une telle attitude ne soit pas, en elle-même, suffisante à donner des réponses aux problèmes complexes qu'ont posé les événements mondiaux des cinquante dernières années
Pour ne pas être trop durs avec nos prédécesseurs à cause de leurs échecs et pour ne pas être trop indulgents envers nous-mêmes, nous concluons en soulignant qu'il n'y a aucune panacée pour surmonter les difficultés rencontrées quand on veut maintenir une pratique politique marxiste dans des conditions défavorables comme celles qui ont détruit le mouvement, prometteur à ses debuts, des « littérateurs trotskystes ». Néanmoins, le bilan décevant sinon honteux de tant d'intellectuels qui ont fait partie de la gauche anti-stalinienne, doit nous rappeler que c'est justement une pratique marxiste qui doit être maintenue si on veut mener à bien la lutte pour l'émancipation de l'humanité de toute exploitation de classe, de genre et de race. En dépit des traits positifs de sa première phase, ce groupe de prédécesseurs intellectuels marxistes a renoncé à des composantes essentielles d'une pratique marxiste. Ce sont justement ces composantes qui doivent caractériser notre engagement aujourd'hui. Il s'agit, tout d'abord, d'une perspective rigoureusement internationaliste, en deuxième lieu, d'une participation active à des organisations et mouvements qui représentent de véritables contre-institutions dans la société bourgeoise et troisièmement d'une conception du monde qui se place du point de vue des groupes sociaux opprimes.
Nous ne pouvons pas nous permettre d'abandonner la conception marxiste révolutionnaire d'une transformation structurelle globale, comme l'ont fait les meilleurs de ces prédécesseurs. En ce qui concerne les intellectuels marxistes qui travaillent dans des institutions comme les universités, dont le but primordial est de produire une idéologie qui légitime la société bourgeoise et qui, contrairement aux années trente, représentent le cadre où se développe aujourd'hui la plupart du travail intellectuel, il me semble doublement important d'avoir un pied dans l'avenir. Peut-être, nous pourrions dire un pied dans l'utopie, comme l'explique pertinemment Michael Löwy dans son essai provocateur, « Marxisme et utopie révolutionnaire », justement dans la même mesure où l'autre pied est solidement implanté dans la réalité. 1. Des informations bibliographiques détaillées peuvent être trouvées dans notre livre The New York Intellectuals : the Rise and Decline of the Anti-stalinist Left from the 1930s to the 1980s (Chanel Hill, North Carolina, University of North Carolina Press, 1977). Depuis lors, d'autres essais qui s'occupent entièrement ou en partie du même sujet ont été publiés : Sidney Blumenthal, The Rise of the Counter-Establishment (New York, Times Book, 1986, (Jonathan Arac, Critical Genealogies (New York, Columbia University Press, 1987), Terry A. Cooney, The Rise of the New York Intellectuals (Madison, University of Wisconsin Press. 1986), Sidney Hook, Out of Step (New York, Harper ans Row, 1987), Maurice Isserman, If I had a Hammer (New York, Basic Books, 1987), Russel Jacoby, The Last Intellectuals (New York, Basic Books, 1987), Vincent B. Leitsch, American Literary Criticism from the 30s to the 80s (New York, Columbia University Press, 1987) and Mark Shechner, After the Revolution: Studies in the Contemporary Jewish-American Imagination (Bloomington, Indiana, University of Indiana Press, 1987). Il va de soi que pas mal de débats sur l'influence du trotskysme sont superficiels, peu scrupuleux et, dans le cas des autobiographies, ils visent à marquer personnellement des points. 2. La catégorie sociale des « intellectuels » est complexe et sa transformation aux Etats-Unis depuis les années trente jusqu'à maintenant devrait être l'objet d'un essai séparé, sinon d'un livre. Nous nous occupons ici des « intellectuels littéraires » ou « littérateurs » dont la culture marxiste critique s'est incarnée, au cours des années trente, dans les efforts de la Partisan Review, du Modern Quarterly (ensuite Modern Monthly), de même que des publications des organisations trotskystes pour réconcilier la théorie marxiste et le modernisme expérimentaliste et, pour éviter la mise en code politique de la forme littéraire et le remplacement des critères esthétiques par des critères politiques. Des gens comme Lewis Coser, Seymour Martin Lipset, Philip Selznik et Melvin Tumin, qui étaient influencés par le trotskysme, ont eu plus tard un impact sur les sciences sociales. Mais rien n'indique une influence analogue dans les sciences physiques. 3. Deux poètes de la Nouvelle Angleterre qui ont été des militants trotskystes font l'objet de notre livre The Revolutionary Imagination : the Poetry ans Politics of John Wheelwright and Sherry Mangan (Chapel Hill, North Carolina, University of North Carolina Press, 1983). Une etude sur Duncan Ferguson, le plus important sculpteur, qui est devenu trotskyste est publiée dans Scultor on the Left, Pembroke Magazine, 19 (1977), p. 32-56. Les contributions de George Novack, John G. Wright, Evelyn Reed et d'autres sont décrites brièvement dans The New York Intellectuals. 4. Les intellectuels marxistes d'aujourd'hui ne peuvent pas se contenter de répéter des choses du passé. Ils doivent être capables de présenter des perspectives qui tiennent comptent, d'une façon explicite et dans des termes autocritiques, des échecs passes de ceux qui se sont auto-proclamés marxistes-léninistes. Dans ce sens. la résolution de la IV° Internationale sur la démocratie socialiste et la dictature du prolétariat et Revolutionary Marxism today d'Ernest Mandel représentent deux contributions tres valables.