Le texte qui suit est la transcription presque complète d'un exposé fait par George Breitman en août 1978 à une conférence nationale de formation du SWP des Etats-Unis. George Breitman (1916-1986) était entré dans le mouvement révolutionnaire en 1935 et a été membre de la direction du SWP entre 1939 et 1981. Après son exclusion de ce parti, il a milité jusqu'à sa mort dans la Fourth Internationalist Tendency, l'une des organisations qui se réclament de la IVe Internationale aux Etats-Unis tout en ne pouvant pas y appartenir à cause de la législation réactionnaire de ce pays.
Pendant dix ans, l'Opposition de gauche avait développé son activité avec la perspective de réformer l'Internationale communiste et de la ramener aux principes révolutionaires internationalistes affirmés par Lénine lors des quatre premiers congrès du Komintern ' Ses membres avaient été exclus de l'Internationale et de ses organisations affiliées mais ils se considéraient comme une fraction qui exigeait d'être réintégrée et n'avait pas l'intention de créer un mouvement indépendant concurrentiel.
Mais, au début de 1933, Hitler prit le pouvoir en Allemagne à cause non seulement de la couardise de la socialdemocratie et des dirigeants syndicaux, mais aussi de la politique du Komintern stalinisé, qui s'était opposé durement et avec succès à toute politique de front unique des organisations ouvrières contre le nazisme. Les mois suivants, le comité exécutif du Komintern rejetait toute responsabilité de la destruction du puissant mouvement ouvrier allemand par Hitler et confirmait la politique qui avait débouché sur cette catastrophe. Trotsky et les autres dirigeants de l'Opposition de gauche en tiraient la conclusion que le Komintern n'était plus une force révolutionnaire, qu'il était impossible de le réformer et que la formation d'une nouvelle internationale était le besoin le plus urgent de la classe ouvrière internationale.
C'était un exemple frappant de continuité et de changement en même temps. Les principes — ceux du léninisme - restaient les mêmes, mais pour les promouvoir et les réaliser, il était désormais nécessaire de changer rapidement l'orientation du mouvement, sa nature organisationnelle et sa tactique. Jusqu'alors, l'activité principale, sinon exclusive, de notre mouvement, avait consisté à préparer et à diffuser une propagande qui s'adressait aux partis communistes, à leurs membres et à leur périphérie dans le but de les convaincre de changer de politique. Maintenant, il fallait changer fondamentalement l'axe de notre travail. Nous assumions nous-mêmes la responsabilite de construire l'Internationale léniniste et ses partis, bien entendu pas seuls, mais avec d'autres forces révolutionnaires, У compris celles qu'on pourrait gagner encore dans les partis communistes. La propagande ne cessait d'être essentielle, mais sa forme devait changer et s'élargir dans la mesure où elle s'adressait aussi bien à des militants des partis communistes qu'à des militants qui ne l'étaient pas. Elle devait être combinée à un travail dans le mouvement ouvrier et dans les mouvements de masse et à d'autres activités indépendantes dans le but de former les cadres de nouveaux partis léninistes.
Pour avoir une idée de toute la portée, de l'audace et des difficultés d'une telle entreprise, il faut faire un effort d'imagination historique et disposer de quelques connaissances sur l'état de l'Opposition de gauche dans cette période-là. On aurait pu penser que, du fait que, pendant dix ans, les militants avaient été éduqués avec la perspective : fraction et non parti, la nouvelle orientation se heurterait à une forte résistance psychologique. Ce ne fut pas le cas. Seul un groupe dissident français quitta le mouvement, mais ce groupe serait fort probablement parti de toute façon pour d'autres raisons. Ailleurs, on n'enregistra que des départs individuels. L'opposition au tournant fut si limitée que les dirigeants estimèrent qu'on pouvait operer ce tournant majeur sans convoquer une conférence internationale.
La presque unanimité indique le niveau relativement élevé de conscience politique des membres de l'Opposition de gauche qui s'étaient efforcés d'influencer l'aboutissement de la lutte contre le fascisme en Allemagne et avaient saisi l'implication principale de la plus grave detaite que le mouvement ouvrier ait jamais subie. Cela indique aussi que Trotsky avait une autorité si exceptionnelle que ses arguments apparaissaient irréfutables à ses partisans. Mais cela était en même temps un reflet d'une compréhension inadéquate des énormes obstacles que nous allions rencontrer et que personne n'aurait pu prévoir dans toute leur réalité.
Un des acquis principaux de l'Opposition de gauche résidait dans le fait que ses membres étaient idéologiquement et politiquement mieux formés à l'époque que n'importe quelle autre tendance du mouvement ouvrier. Mais nous n'étions qu'un mouvement petit, faible et pauvre.
Des représentants de onze pays - dix pays européens plus les EtatsUnis? - avaient assisté à une conférence internationale tenue en février 1933. Les sections de l'Union soviétique et d'Italie étaient des organisations en exil et la plupart des dirigeants allemands devaient aller en exil après la victoire de Hitler. L'Opposition en Union soviétique n'existait plus comme une vraie organisation; ses militants avaient été isolés, exilés ou emprisonnés par Staline et ils n'avaient pas de liens entre eux ni avec Trotsky et le centre de l'Opposition à l'extérieur. La section grecque et la section espagnole étaient les plus fortes et comptaient un millier de membres chacune. Les autres principales sections n'avaient, en moyenne, que quelques centaines de membres : la plupart étaient encore plus petites. Elles étaient le plus souvent incapables de publier regulièrement même un journal de quatre pages. L'une des raisons pour lesquelles on ne convoqua pas une conférence internationale vers la fin 1933, c'est-à-dire quelques mois après la conférence de fevrier, fut la pauvreté matérielle. En fait, une nouvelle conference ne pourra être réalisée qu'en 1936.
Dans le même période, la II° et III° Internationales avaient des millions de membres. En outre, il y avait deux autres regroupements internationaux de gauche, l'Opposition communiste internationale ou opposition de droite dirigée par Heinrich Brandler 3 et une coalition centriste assez floue qui était composée de sociaux-démocrates de gauche et de tendances communistes exclues du Komintern à cause de leur opposition à la politique gauchiste stalinienne de la « troisième période » et qui sera connue plus tard comme le Bureau de Londres. Chacun de ces deux regroupements avaient en 1933 un nombre d'adhérents beaucoup plus important que celui de l'Opposition de gauche, qui avait, au maximum, quatre ou cinq mille militants. Les mouvements les plus puissants ont toujours été petits au début ; la petitesse n'est pas un péché pourvu qu'elle ne s'éternise pas. Mais elle n'est jamais une vertu ni un avantage pour ceux qui veulent gagner la majorité pour changer le monde.
De surcroît, l'Opposition de gauche avait le handicap d'une composition sociale défavorable, puisque la plupart de ses sections étaient composées dans une large mesure d'éléments petitsbourgeois, d'intellectuels et d'étudiants. Cela arrive assez souvent aux premiers stades de développement du mouvement ouvrier mais comporte des problèmes critiques. En outre, beaucoup de militants étaient des immigrés qui ne connaissaient pas assez le mouvement ouvrier du pays d'accueil. Enfin, la plupart de ses membres étaient des jeunes avec une expérience politique et organisationnelle très limitée. Ceux qui avaient plus d'expérience avaient subi des déformations sur de nombreuses questions car ils avaient milité dans des partis communistes en voie de stalinisation.
Les dirigeants des sections étaient, en général, plus âges et plus experimentés. Certains d'entre eux avaient des racines dans le mouvement ouvrier d'avant la Révolution russe et la Première Guerre mondiale, et quelques directions nationales, comme la direction belge et la direction américaine, disposaient de l'avantage considérable d'avoir travaillé ensemble dans le Parti communiste au lieu de s'être rencontrées, pour ainsi dire, la première fois au sein de l'Opposition de gauche. Mais personne n'avait surmonté complètement l'idée très répandue dans le Komintern après Lénine et avant la subordination complète à la fraction stalinienne, selon laquelle le parti révolutionnaire était une fédération de fractions plutôt qu'un parti de combat qui cherche l'homogénéité politique et une direction collective. Le fractionnisme sans principe et l'esprit de clique ont souvent bloqué tous les efforts d'atteindre une stabilité politique et organisationnelle dans les sections nationales de l'Opposition et dans leurs organes de direction.
Jusqu'en 1933, le secrétariat international avait été le seul comité de coordination internationale de l'Opposition de gauche. En 1933, il fut complété par un comité exécutif qui en réalité n'était qu'un secrétariat élargi. La composition du secrétariat international dépendait en partie du hasard parce que les sections nationales n'avaient pas l'argent pour, envoyer des membres représentatifs au centre parisien. La plupart des membres du secrétariat international étaient jeunes et la composition de cet organisme changeait fréquemment, le plus souvent à la suite de changements fractionnels dans les directions nationales, notamment dans la section fran- çaise. Il n'y avait qu'un seul permanent, le secrétaire administratif. Les autres membres consacraient la plupart de leur temps au travail de leur section. Somme toute, le secrétariat international n'a jamais joui à l'epoque d'une autorité indépendante.
Dans les années trente, le rôle de direction joué par Trotsky a constitué notre principal avantage. Il représentait personnellement la continuité directe avec les principes de la Révolution russe, le combat long et difficile qui l'avait précédée et les leçons du Komintern à l'époque aussi bien de Lénine que de Staline. Cette continuité à permis à l'Opposition de gauche d'éviter la plupart des erreurs désastreuses et de faux departs qui marquent des mouvements partant de zéro. Son autorité morale, politique et théorique était énormément supérieure à celle de tous les autres dirigeants oppositionnels. Il connaissait mieux que quiconque les faiblesses du secrétariat international, mais il savait aussi, comme le savent tous les bons organisateurs d'une branche, qu'il faut travailler avec les forces dont on dispose et ne pas les rejeter parce qu'elles sont loin d'être idéales ou parfaites.
Le tournant de 1933
Trotsky était profondément convaincu que les ouvriers étaient capables avec une direction adéquate de se libérer de l'exploitation et de l'oppression de classe et que l'avant-garde ouvrière était capable de forger une telle direction. Voilà les sources aussi bien de sa patience avec les autres que de son activisme constant, même lorsqu'il était coincé comme un prisonnier dans sa cellule. Ainsi, il travaillait avec les membres du secrétariat international et les directions nationales, en s'efforçant de les eduquer à la methode marxiste et à une politique principielle et de les aider à faire face à leurs responsabilités en tant que cadres révolutionnaires et à assurer une direction collective au mouvement dans son ensemble. Il s'agissait souvent d'un travail frustrant parce que tous travaillaient sous des pressions terribles, les pressions de l'isolement et d'une série interminable de défaites et de reculs, les pressions de l'impérialisme et du stalinisme, les répressions de toutes sortes, la montée du fascisme, la pauvreté et la démoralisation découlant du chômage massif, etc. La plupart des dirigeants des années trente ne sont plus là à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Trotsky ne pouvait pas contrebalancer seul ces conditions objectives défavorables ou les faiblesses de direction du secrétariat international, mais il pouvait limiter et il a effectivement limité leur impact sur l'activité du mouvement, parfois d'une manière décisive.
Les premiers résultats de la décision prise en août 1933 de travailler pour construire une nouvelle internationale furent tout à fait encourageants. Une semaine plus tard, une conférence internationale des groupes autour du Bureau de Londres eut lieu à Paris et les membres de l'Opposition de gauche y participèrent pour lancer l'appel à la constitution d'une nouvelle internationale et gagner des alliés. Cette déclaration sera connue sous le nom de Déclaration des quatre . Trotsky avait souligné que des ferments se seraient inévitablement produits dans le mouvement radicalisé à la suite d'une réflexion sur la catastrophe allemande et que des tendances de gauche seraient surgies ou se seraient transformées au sein des organisations centristes ou social-démocrates. Cela fut confirmé par la conférence de Paris où trois groupes nationaux signèrent avec l'Opposition de gauche la Déclaration des quatre. Deux de ces groupes changèrent assez vite leur opinion sur la constitution d'une nouvelle internationale, mais la troisième, une organisation hollandaise dirigée par le vieux militant communiste Hendrikus Sneevliet, adhéra à l'Opposition de gauche comme section hollandaise. Sneevliet lui-même devint membre du comité exécutif avec un rôle important pendant les cinq années suivantes. Peu après l'adhésion du groupe de Sneevliet, l'Opposition de gauche internationale changea de nom. Elle devint Ligue communiste internationale. Ce fut notre nom jusqu'en 1936.
La nouvelle orientation eut des effets positifs dans plusieurs sections. En France, elle stimula le groupe jeune de l'Opposition pour commencer un travail de fraction sérieux dans la jeunesse du Parti socialiste. Ce travail obtint des résultats appréciables une année plus tard. Aux Etats-Unis, il créa des conditions favorables pour surmonter la crise intérieure provoquée par la dispute entre les partisans de James P. Cannon, d'un côté, et ceux de Max Shachtman et Martin Abern, de l'autre, qui avait paralysé pendant trois ans l'organisation. Grâce à l'aide de Trotsky et du SI, les vieilles divergences furent surmontées. Il s'ensuivit une période de collaboration féconde entre Cannon et Shachtman qui se prolongea jusqu'à la conférence de fondation de 1938 et permit à la section américaine de devenir la section la plus forte et d'être celle qui alla plus loin dans la transformation de groupe de propagande en parti ouvrier engagé dans l'action des masses.
Mais les résultats ne furent pas tous positifs. Comme je l'ai déjà mentionné, un petit groupe avait quitté la section française lors de l'adoption de la nouvelle ligne. Mais les membres de ce groupe était encouragés en coulisses par un membre du SI, Witte, de la section grecque s . Lorsque Trotsky rappela à l'ordre Witte, celui-ci s'en alla et, sous son influence, la section grecque, la plus forte de l'Opposition, s'en alla aussi.
Les raisons politiques de la scission n'étaient pas très claires : la direction grecque expliqua que les divergences ne concernaient que des principes organisationnels. Mais peut de temps après la scission, les dirigeants grecs adhererent au Bureau de Londres qui était fermement opposé à une nouvelle internationale. Il semble donc que les divergences concernaient aussi la question de l'internationale, même si les dirigeants grecs ne l'avaient jamais soulevée avant la scission.
Un des groupes du Bureau de Londres qui participa à la conférence de Paris était l'organisation centriste britannique Independent Labour Party (ILP). Les délégués de l'ILP votèrent contre la Déclaration des quatre, mais certains de ses dirigeants étaient intéressés à rendre visite à Trotsky en France pour discuter des perspectives. Sur la base de ces discussions et d'une lecture de la presse de MILP, Trotsky tira la conclusion qu'une partie importante de l'ILP était en train d'évoluer à gauche et proposa que les membres de la section britannique qui existait depuis un an entrent dans l'ILP pour gagner un soutien à la perspective de la IV° Internationale. Le secrétariat unifié tomba d'accord avec cette proposition et recommanda formellement à la section britannique de l'accepter.
Dans ce qui parut comme une répétition générale du débat beaucoup plus important sur l'entrisme qui aura lieu un an plus tard, les dirigeants de la section britannique qui n'avait que quarante membres et pas beaucoup d'expérience de travail indépendant, ripostèrent avec indignation. Quoi ? Justement au moment où on lance l'appel pour une nouvelle internationale et de nouveaux partis révolutionnaires, doit-on entrer dans cette bande misérable de T'ILP ? Cela est en contradiction avec le principe selon lequel l'indépendance du parti révolutionnaire doit toujours être maintenue ! Trotsky essaya d'expliquer patiemment que quarante militants ne formaient pas encore un parti révolutionnaire, mais seulement un noyau d'un tel parti, que le noyau ne pouvait s'élargir que par la souplesse organisationnelle et tactique, qu'il pouvait sauvegarder son indépendance politique en fonctionnant comme une fraction disciplinée au sein de l'ILP, etc. Mais les formalistes sectaires de la direction britannique ne voulurent rien entendre et, même si la proposition d'entrée dans T'ILP n'était qu'une recommandation, ils exclurent une minorité favorable à l'entrée et quittèrent l'Opposition de gauche. La plupart d'entre eux entrérent dans l'ILP plus tard, mais pas en tant que fraction révolutionnaire du mouvement pour la IV° Internationale.
Comme ces exemples et d'autres l'ont démontré en 1933 et par la suite, l'adoption de la nouvelle orientation, tout en étant nécessaire, n'était pas en elle-même suffisante. Les cadres d'un mouvement révolutionnaire ne peuvent pas être juges seulement sur la base de bonnes résolutions qu'ils votent ou adoptent. Le plus important est comment ils appliquent ces résolutions. En 1933, presque tous votèrent pour une nouvelle internationale. Mais beaucoup de militants n'avaient pas vraiment compris ce qu'ils avaient voté et comment l'appliquer. D'autres changèrent d'opinion en cours de route lorsqu'ils se rendirent compte de l'immensité de la tâche.
La déclaration des quatre
Les quatre organisations signataires de la Déclaration des quatre tenaient une conférence fin 1933 pour examiner les mesures à prendre en vue d'élaborer un programme pour la future Internationale et les terrains de collaboration possibles entre les quatre organisations. La conférence eut lieu à Paris ; Trotsky y assista comme membre de la délégation de la Ligue communiste internationale (LCI). On se mit d'accord pour convoquer une nouvelle conférence six semaines plus tard et préparer des textes programmatiques pour elle, mais les échanges entre représentants de la LCI et les centristes allemands et hollandais furent si coupants que l'affaire semblait mal partie ; de fait, ce fut la dernière réunion commune des Quatre et la conférence proposée pour le mois de février n'eut jamais lieu. Je mentionne cette conférence surtout pour attirer l'attention sur la composition de la délégation de la LCI que j'appellerai les « huit » parce que ceux-ci personnifient et illustrent des problèmes et tendances tout à fait centraux de cette période. Le premier était Trotsky. Le deuxième, Sneevliet, le dirigeant de la nouvelle section hollandaise. Le troisième, Erwin Bauer, le dirigeant de la section allemande, alors secrétaire administratif du secrétariat international (SIM). Le quatrième, Alfonso Leonetti, un des fondateurs de la section italienne. Les cinquième et sixième, Pierre Naville et Pierre Frank, fondateurs de la section française, le septième, Léon Sedov, le fils de Trotsky, dirigeant à plein titre de son propre chef. Et le huitième, Rudolf Klement, le secrétaire germanophone de Trotsky qui devint plus tard secrétaire administratif du SI.
Ces huit Européens ne représentaient pas toute la direction de la LCI à la fin de 1933, mais englobaient l'essentiel de son noyau central. Sedov et Klement furent tous deux assassines par le Guépéou en 1938, dans les mois qui précédèrent la conférence de fondation de la IV° Internationale. Quant au sort des six autres, nous le noterons dans la suite du récit. Rassembler les forces de la IV° Internationale n'était ni uniquement ni principalement un problème organisationnel. C'était surtout un problème politique. Lorsque nous étions une fraction du Comintern, il suffisait de critiquer les erreurs du Comintern. Mais une Internationale indépendante, pour justifier son existence et attirer des gens qui lui consacrent leur vie, devait avoir son propre programme en positif, différent de tous les autres. Réaffirmer les principes fondamentaux des quatre premiers congrès du Comintern ne suffisait pas ; la nouvelle Internationale avait besoin d'un programme qui tire les leçons nécessaires des événements cataclysmiques survenus depuis ces congrès et réponde aux problèmes stratégiques et tactiques dramatiques posés au mou- vement révolutionnaire des années trente. En réalité, les aspects organisationnels de la lutte pour la IV° Internationale au cours des cinq années en question étaient intimement liés, entremêles, et dépendants des aspects programmatiques, dont l'élaboration incomba essentiellement à Trotsky. Si je m'attarde ainsi sur l'histoire organisationnelle plutôt que sur les contributions programmatiques, sans aucun doute, l'acquis le plus important de notre mouvement dans cette période, c'est uniquement parce que le côté organisationnel est moins bien connu. En effet, quelques semaines à peine après la décision d'œuvrer à une nouvelle Internationale, un progrès décisif fut réalisé dans notre analyse de l'Union soviétique. Nous caractérisions alors l'URSS, comme aujourd'hui, d'Etat ouvrier dégénéré que les révolutionnaires devaient defendre contre toute attaque impérialiste. Mais jusqu'alors, nous prônions non seulement la réforme du PC russe, mais aussi la réforme de l'Etat soviétique. Or, vers la fin de 1933, nous decidions que cela n'était plus réaliste. Nous concluions que le PC ne pouvait pas être redresse, qu'il fallait dont s'y opposer et le remplacer par une section soviétique de la IV° Internationale ; et que la force (plutôt qu'une simple réforme) serait nécessaire pour évincer la caste bureaucratique stalinienne du pouvoir et restaurer la démocratie ouvrière dans l'Etat et la société soviétiques. Cette position qui, apres raffinement, devait devenir la conception de la révolution politique, est restée le socle de notre attitude à l'égard de l'Union soviétique et des Etats ouvriers dégénérés et déformés depuis lors. Il n'y eut presque aucun désaccord avec cette position dans la lorsque Trotsky la formula en octobre 19336 , mais des divergences sur la nature de classe de l'URSS et les tâches qui en découlaient surgirent par la suite et grandirent à mesure que les années et les crimes du stalinisme s'accumulèrent. Notre position fut rejetée par un tiers des delegues au congres national de la section française en 1937, et elle fut une des principales sources de la grave scission du SWP en 1940, scission qui vit près de la moitié de ses membres s'opposer à la défense de l'URSS lorsque celle-ci dut faire face à une attaque impérialiste au cours de la dernière guerre mondiale.
L'élaboration d'une analyse rigoureuse du stalinisme dans ses évolutions ne représentait que l'une des grandes réalisations programmatiques qui imprimèrent leur sceau à la IV° Internationale et conditionnèrent ses crises et conflits internes dans les années trente. D'autres concernaient nos positions fondamentales sur le fascisme et le front uni contre lui (Allemagne), les Fronts populaires (France et Espagne), la guerre civile, (Espagne), les luttes de libération nationale contre l'impérialisme (Chine) et la politique révolutionnaire dans la lutte contre la guerre imperialiste. On aurait du mal à reconnaître la IVe Internationale sans ces positions programmatiques. Or, celles-ci ne se dégagèrent ni facilement ni automatiquement. Il fallut, pour cela, d'âpres luttes tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du mouvement.
Nous en arrivons donc à l'année 1934. En février, la droite et les fascistes tentaient de renverser le gouvernement démocratique-bourgeois en France ; le même mois, le gouvernement bonapartiste autrichien écrasait une insurrection armée des ouvriers sociaux-démocrates; en octobre, le gouvernement de droite espagnol écrasait une insurrection armée dirigée par le Parti socialiste. Pour Trotsky, c'étaient les événements en France qui primaient. La France est maintenant la clef de la situation internationale, écrivit-il dans un manifeste publié en mars : il avait appliqué les mêmes termes à l'Allemagne pendant la periode 1930-1933. Il entendait par là que le centre de gravité révolutionnaire de l'Europe s'était déplace vers la France ; qu'une lutte décisive pour le monde entier s'y ouvrait ; qu'une politique juste permettrait d'y créer les conditions d'une victoire révolutionnaire, avec toutes les conséquences internationales que cela entraînerait, et d'un changement qualitatif dans la croissance du mouvement pour la IV° Internationale.
Dans la lignée de son analyse du potentiel de la situation en France, Trotsky investit sa propre personne et toutes les forces dont il disposait dans une tentative d'en influencer l'issue. Ses efforts furent gênés lorsque la presse française déclencha une vaste chasse aux sorcières contre lui, en avril, et que le gouvernement décréta son expulsion. car cela signifiait qu'il devait quitter la zone métropolitaine où il pouvait assister aux réunions du SI. Dès lors, sa participation directe se réduisit à ce qu'il pouvait écrire ou dire à ceux qui lui rendaient visite dans le petit village alpin où il se trouvait. Néanmoins, il ne relâcha en rien l'attention qu'il portait à la section française et à son travail.
La tentative de coup d'Etat de février 1934 provoqua une riposte combative de la part des travailleurs français, avec d'abord une grève générale puis une vaste poussée en faveur du front uni ouvrier contre le fascisme. L'élan fut tel que le Parti socialiste d'abord, puis, plus lentement, le Parti communiste, durent acceder au front uni. Parallèlement, se développaient des supputations et pressions en vue d'une fusion des deux partis. C'est alors, en juin 1934, que Trotsky, en déplacement constant car n'ayant toujours pas reçu un permis de sejourner dans les Alpes, fit une proposition audacieuse à la section française de la LCI: qu'elle se dissolve formellement et adhère au PS qui permettait aux tendances en son sein d'exister et d'éditer leur propre journal. A ses yeux, celui-ci lui éviterait de se retrouver isolée en dehors du nouveau front uni et la mettrait en position de faire des recrues parmi les nombreux militants socialistes de gauche qui avaient adhéré et s'étaient radicalisés depuis la victoire de Hitier.
C'est Trotsky qui fut à l'initiative de cette tactique ou manœuvre entriste qui fut baptisée « tournant français ». Il lui fallut expliquer et défendre sa proposition avec toute la vigueur et l'éloquence dont il disposait ' parce qu'elle se heurta à une résistance bien plus forte dans la section française (et ailleurs) que l'appel à une nouvelle Internationale n'avait rencontrée. Après une discussion tendue n'ayant évité la scission que grâce à l'intervention du SI, la proposition entriste fut adoptée par la majorité de la section française, lors de son congres national, fin août. Des deux principaux dirigeants français, l'un, Raymond Molinier, y était favorabie, l'autre, Pierre Naville, scissionna peu après le congrès et, bien qu'il décidât par lui-même d'entrer au PS, refusa pendant longtemps d'intégrer le Groupe bolchevique-leniniste du PS, nom que les membres de la section française avaient choisi.
La tactique entriste était un affront et un coup pour tous ceux qui, au sein de la LCI, étaient affectés par le formalisme, le schématisme, le sectarisme, la routine et la passivité et dissimulaient ces traits sous un discours radical sur les principes révolutionnaires et la fermete bolchevique. Toutes ces humeurs se déversèrent d'un coup. Les uns condamnaient la position entriste comme contraire aux principes, quelles que soient les circonstances ; les autres, comme Naville, pour des raisons tactiques ; d'autres, enfin, pour toutes les raisons possibles et imaginables.
On peut expliquer que l'entrisme n'est qu'une tactique et qu'elle ne s'applique qu'à des circonstances très spécifiques. Cela est certainement vrai, mais, à mon avis, cette proposition de Trotsky fut l'une des meilleures qu'il fit dans la période 1933-1938. Outre ses avantages directs, elle provoqua une discussion qui secoua de nombreux militants et offrit à notre mouvement sa première grande libération des maladies du dogmatisme contractées dans le Komintern et ranimées par diverses vagues de recrues formées par le stalinisme de la troisième période. Elle nous aida à nous débarrasser de gens carrément inassimilables qui ne pouvaient qu'entraver la saine croissance de notre mouvement.
Les répercussions dans le SI et le comite executit de la LCI furent encore plus grandes que dans la section française. Plusieurs de leurs membres s'opposèrent au tournant à des titres divers, la plupart, de surcroit, furieux contre Trotsky d'avoir présenté sa proposition d'entrisme à la section française avant de le faire devant le SI. Bauer, le secrétaire du Sl, dénonça la proposition comme violation des principes bolche- viques et accusa Trotsky de capitulation devant la II° Internationale. Il ne se donna même pas la peine d'attendre la réunion du comité exécutif de la LCI convoquee pour octobre afin d'évaluer le tournant français, et démissionna sur le champ pour rejoindre la filiale allemande du Bureau de Londres. Sneevliet, le dirigeant de la section hollandaise, et Vereecken, le secrétaire de la section belge, s'opposèrent aussi au tournant français, principalement sur des bases tactiques, mais Trotsky les persuada diplomatiquement que, même s'ils votaient contre le tournant, ils devaient laisser la section française, alors à l'intérieur du PS, achever son expérience. La direction de la section espagnole, depuis longtemps en mauvais termes avec la LCI bien qu'y appartenant encore, se positionna avec véhémence contre le tournant français. Le vote de la réunion d'octobre, à laquelle Trotsky ne put assister, aurait été encore plus serré si Bauer n'avait démissionné si vite et si les Espagnols n'avaient boycotté la réunion. En l'occurrence, Sneevliet, Vereecken et Pietro Tresso, un partisan du groupe de Naville, voterent contre la résolution écrite par Trotsky, qui fut adpotée par six voix contre trois . Parmi les partisans de la résolution se trouvait Cannon de la section américaine, venu sur les instances de Trotsky et chargé de rencontrer Bauer, Naville et d'autres, pour les convaincre de ne pas scissioner le mouvement sur une question tactique. Il y avait aussi, parmi les partisans de la résolution, Molinier, qui soutenait ses points principaux mais récusait si fermement une clause invitant le groupe de Naville à reintegrer la section française, qu'il menaçait de démissionner du comité exécutif. Cannon raconta plus tard que c'est aussi à cette occasion que Sneevliet chercha à le convaincre que toute la LCI devrait adhérer au Bureau de Londres pour en prendre le contrôle et l'amener à la IV° Internationale' Ainsi, on peut mettre au compte de cette controverse de 1934 le départ d'encore deux membres du groupe des huit dirigeants de 1933: Bauer et Naville (bien que Naville revint, avant de quitter pour de bon en 1939). Le passage de Bauer au Bureau de Londres et les illusions que Sneevliet entretenait à propos du Bureau de Londres en 1934 sont une indication de la teneur de leur engagement à construire une IV° Internationale, un an à peine après avoir été deux des quatre signataires de la Déclaration des quatre. Les choses commencèrent à s'améliorer après la réunion d'octobre. Les éclaircies venaient de France et des Etats-Unis.
La section americaine avait décide au début de 1934 que la manière d'appliquer la nouvelle orientation de 1933 aux Etats-Unis consistait à proposer la fusion au Parti des travailleurs américains (American Workers Party-AWP), organisation centriste de gauche dirigée par A. J. Muste (Contrairement à la légende, ce sont les dirigeants americains qui étaient à l'origine de cette proposition et non Trotsky, qui l'approuva après coup. En outre, elle fut faite avant que les Musteistes n'écrivent une page glorieuse de l'histoire ouvrière avec la grève de l'Auto-Lite à Toledo, et avant que la section américaine ne révèle sa trempe révolutionnaire dans les grèves des camionneurs de Minneapolis). En 1933, des tentatives de fusionner les sections allemande et hollandaise avec des groupes centristes du
Bureau de Londres avaient eu lieu, mais sans succès. La fusion de la section américaine et de l'AWP, environ un mois après la réunion de la LCI d'octobre, représentait la première application de cette expérience de fusion particulière. Ce fut une expérience positive qui unit le groupe de cadres américains à un large groupe de travailleurs de masse efficaces et réussit à en intégrer la plupart au mouvement pour la IV° Internationale.
Relevons que, produit de cette fusion, le nouveau Parti des travailleurs des Etats-Unis (Workers Party of the United States-WP) n'eut pas d'affiliation internationale à sa naissance. La raison en était que l'AWP n'avait pas eu de tels liens et n'était pas prêt à adhérer à la LCI. Mais l'arrangement était provisoire; sept mois plus tard, la quasi-totalité de la direction du Workers Party votait en faveur de l'adhésion à la LCI pour travailler à la IVe Internationale. La réussite de la fusion américaine fut contagieuse, du moins en Hollande, où la section hollandaise et un groupe centriste dirigé par Peter Schmidt fusionnèrent enfin, quelques mois plus tard, au début de 1935. Ce nouveau parti hollandais décidait d'appartenir à la fois à la LCI et au Bureau de Londres, jusqu'à nouvel ordre.
Mais le progrès principal se fit en France, clef de la situation internationale. En quelques mois, le Groupe bolchevique-léniniste avait triplé ses effectifs et commençait à influencer des milliers de socialistes de gauche; au sein de l'organisation de jeunesse du PS, il avait conclu un bloc avec des dirigeants centristes de gauche, vite source d'inquiétude chez les chefs réformistes. Même le sectaire irréductible Vereecken dut admettre à contrecœur que les Bolcheviques-leninistes faisaient un bon travail revolutionnaire au sein du PS français.
Les fronts populaires
La bureaucratie de Moscou se défit enfin de sa politique gauchiste de la troisième période vers le milieu de 1934, lorsqu'elle permit au PC français de former un front uni avec le PS. Mais ni Staline ni les dirigeants du PCF, ni les dirigeants du PS français, une fois qu'on put y voir clair, n'avaient le moindre intérêt pour un front uni ouvrier contre les capitalistes. Tous voulaient, pour des raisons variées, un front des travailleurs avec certains capitalistes (les capitalistes démocratiques bourgeois) contre d'autres capitalistes (les capitalistes réactionnaires ou fascistes) : c'est-à-dire une alliance fondée sur la collaboration et non la lutte de classes, baptisée Front populaire lorsqu'elle vit le jour. La deuxième chanson ne tarda pas à se faire entendre : en mai 1935, Staline signait un traité de non-agression avec l'impérialisme français et donnait sa benediction au rearmement de la France. Ce qu'il recherchait, c'était une alliance, au nom de la « sécurité collective », avec les impérialismes démocratiques épris de paix (comme la France) contre les impérialismes fascistes et belliqueux (comme l'Allemagne nazie) et pour obtenir cette alliance, il était prêt - et même pressé - de passer les menottes aux travailleurs français pour les livrer aux bons soins des impérialistes français. Tel était le sens du Front populaire organisé par les radicaux-socialistes bourgeois, les so- ciaux-démocrates et les staliniens a la fin de 1935. Tout cela plaçait les Bolcheviquesléninistes français, précisément parce qu'ils se trouvaient à l'intérieur du PS, dans une position extrêmement favorable pour reveler la veritable nature et les véritables objectifs du Front populaire et rallier les travailleurs de gauche à une mobilisation révolutionnaire contre la guerre qui se préparait. C'est là aussi précisément ce qui explique pourquoi les dirigeants du PS, incités par les staliniens, comprirent qu'ils devaient exclure les partisans de la IV° Internationale du PS et les isoler aussi complétement et aussi vite que possible.
Trotsky quitta la France pour la Norvège en juin 1935, au moment où la direction du PS s'apprêtait à sévir contre le Groupe bolchevique-leniniste. Appréciant la situation avec justesse, il avertit ses camarades français que leurs jours dans le PS étaient comptés et qu'ils devaient s'orienter au plus vite vers la construction d'un nouveau parti révolutionnaire : pour des raisons tactiques, ils devaient se saisir des clauses démocratiques des statuts du PS pour résister aux exclusions, demasquer les motifs des bureaucrates du PS et solliciter la sympathie des travailleurs de la gauche, mais tout cela devait être sorbordonné à la mobilisation politique pour un parti révolutionnaire indépendant.
Trotsky estimait également que la nouvelle politique social-patriote des staliniens, que le septième (et dernier) congrès mondial du Comintern, en 1935, avait étendue à toute la planète, et l'aggravation du danger de guerre, qu'illustraient les préparatifs ouverts d'invasion de l'Ethiopie par l'Italie fasciste, exigeaient une intensification du travail public de la IV° Internationale, provisoirement subordonne aux exigences du tournant français en France. en Belgique, en Pologne et ailleurs. C'est ainsi qu'il rédigea un nouveau document, la Lettre ouverte pour la IV° Internationale, réaffirmant la Déclaration des quatre de 1933, et la mettant a jour pour prendre en compte les événements les plus récents. Cette lettre fut publiée en été 193510
Malheureusement, une large partie de la direction française, animée par Molinier, n'était pas d'accord avec Trotsky sur ce qu'il fallait faire en France, et l'autre partie, derrière Jean Rous et Pierre Naville, se montra incapable de donner le coup de collier nécessaire à la construction du nouveau parti en France. Molinier pensait que l'expérience dans le PS n'avait pas épuisé toutes ses possibilités et que de nouveaux progrès pouvaient y être enregistrés. Il y croyait si fermement qu'il rompit la discipline et commença à publier son propre journal. La section française se trouva plongée dans la crise la plus grave de son histoire. Le groupe de Molinier fut exclu fin 1935 et créa son propre parti. Un temps précieux fut perdu. De nombreux nouveaux adhérents gagnés dans le PS s'éloignèrent, dégoûtés par le fractionnalisme. Les deux groupes se réunifièrent en juin 1936, mais firent de nouveau scission quelques semaines plus tard. Le gâchis était complet et explique, pour une large part, que la section française n'ait joué qu'un rôle insignifiant dans la grande grève de 1936 lancée dans la foulée de la victoire électorale du Front populaire et qu'un rôle réduit, au sein de la IVe Internationale, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale '
Au plus fort de la controverse, qui absorba beaucoup d'énergie, Trotsky accusa le groupe Molinier d'avoir eu une conduite qui reflétait une capitulation aux pressions sociales-patriotes émanant de la bourgeoisie, qui préparait la Seconde Guerre mondiale diffusée par les staliniens et sociaux-démocrates. A l'époque et depuis, les molinieristes se défendirent de cette accusation, affirmant que leurs divergences ne concernaient qu'une appréciation différente du moyen de construire un parti de la IV° Internationale en France, et il est vrai que leur évolution ultérieure, en tant que groupe indépendant, ne fut pas de nature sociale-patriote. Mais il est également vrai que si leurs divergences n'étaient que tactiques, scissionner de la section française à un moment si crucial représentait un acte irresponsable qui fit un tort sérieux à la IV° Internationale dans leur pays et au-delà et qui conduisait à s'interroger sur la profondeur de leur compréhension de la nécessité d'une IVe Internationale comme mouvement uni et discipliné. Quoi qu'il en soit, à la suite de ces scissions, c'était non seulement Molinier, mais aussi Pierre Frank, un autre du groupe des huit de la direction internationale de 1933, qui quittait la direction du mouvement. Frank ne revint pas à la direction jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle les deux groupes avaient enfin été réunifiés.
Les travailleurs français, espagnols et belges s'étaient bien radicalisés en 1935 et 1936, mais leur radicalisation avait été canalisée vers les Fronts populaires qui accédèrent au pouvoir en France et en Espagne en 1936. La politique de front populaire devint la question politique centrale et l'obstacle principal à la croissance de la IV° Internationale. Notre mouvement édita une large quan- tité de propagande et de matériel de formation sur la politique de front populaire, mais seule une avant-garde restreinte y fut réceptive à l'époque, capital politique, néanmoins, dont nous profitons encore aujourd'hui. Au début, personne dans le mouvement ne trouva à redire aux positions de Trotsky, mais, là encore, nous le verrons, il s'agissait pour certains militants et dirigeants d'un accord abstrait au depart, bientôt suivi de divergences concrètes graves.
Avant de passer à ces divergences à propos de la politique de front populaire, il convient de mentionner notre conférence internationale de juillet 1936. Bien que ce fût la seule conference internationale que nous ayons tenue entre 1933 et la conference de fondation de 1938, et bien qu'elle éclaire l'état du mouvement à mi-chemin de son histoire, elle est rarement présentee dans notre littérature.
La Lettre ouverte pour la IV° Internationale de 1935 proclamait la nécessité que les partisans de celle-ci mettent en corrélation et unifient leur travail à l'échelle mondiale sous la bannière de la IV° Internationale, et soulevait la perspective d'une conférence internationale lorsque les conditions le permettraient. La LCI décida, en 1936, que l'heure était venue pour une telle conférence et la fixa au mois d'avril. Mais la conférence fut mal préparée. Sneevliet et Peter Schmidt de la section hollandaise, chargés de son organisation, ne firent rien pour elle ou y mirent des obstacles. Si bien qu'elle dut être repoussée d'avril à juillet. Dans les dernières semaines, les dirigeants hollandais firent même savoir qu'ils ne participeraient pas à la conférence pour cause de griefs organisationnels contre le Si et Trotsky. Les principales résolu- tions durent être rédigées a la dernière minute, en majorité par Trotsky, de Norvège, de sorte qu'il n'y eut que huit sections représentées '2 ; les autres avaient été invitées mais ne purent participer ou ne reçurent pas les invitations. L'assemblée de juillet 1936 se tenais deux mois après la grande vague de grèves en France, deux mois après que la section américaine annonce publiquement que ses membres entraient au Parti socialiste, environ une semaine apres le declenchement de la guerre civile espagnole, et quelques jours après la deuxième scission de la section française.
S'intitulant Première conférence internationale pour la IV° Internationale, cette conférence dissout la LCI, établit le Mouvement pour la IV° Internationale (MQI), et exprima le souhait qu'un premier congrès constitutif de la IV° Internationale puisse se tenir environ sept mois plus tard, après une poursuite de la discussion et la préparation de nouveaux documents programmatiques. On a perdu le procès verbal de cette conférence. Nous essayons depuis neuf ans de nous faire une idée aussi complète que possible de ses travaux, mais la plupart des delegues sont morts et la plupart des autres ou bien ne se rappellent pas, ou bien refusent de discuter avec nous. L'excellente résolution politique sur la nouvelle montée révolutionnaire en France et en Espagne et les autres résolutions qui y furent adoptées — sur la nécessité d'une révolution politique en Union soviétique, sur le Bureau de Londres, etc. - sont toutes publiées et disponibles '3 . Nous connaissons aussi la structure dont l'organisation se dota et son personnel : un conseil général équivalent à un comité exécutif in- ternational ; un bureau international de onze personnes ; et un secrétariat international de cinq personnes. Il est maintenant possible de clarifier au moins un aspect de cette conférence '4
L'heure est venue d'enterrer la principale légende qui courait à propos de cette conference que, je dois l'admettre avec regret, j'ai moi-même contribue a répandre depuis une dizaine d'années. Je veux parler de la légende selon laquelle Trotsky aurait proposé que cette conférence fonde ou proclame la fondation de la IV° Internationale et selon laquelle les délégués présents à la conférence repoussèrent ou refusèrent d'accepter sa proposition. D'où vient cette legende ? Elle n'a pas le moindre fondement ni dans les documents de la conférence qui nous sont parvenus, ni dans la correspondance de Trotsky ou d'autres à propos de cette conférence de 1936 dont nous disposons . Aucun des délégués à la conférence interrogés au cours des dix dernières années n'a pu se souvenir d'une quelconque proposition de proclamation émanant de Trotsky à la conférence, ni d'une quelconque action des délégués tendant à repousser une telle proposition. Par ailleurs, une partie de la correspondance des délégués de 1936 dont nous n'avons pu disposer que depuis un an contredit completement cette légende.
Quelle est alors sa source? Probablement la déclaration faite par Trotsky, deux ans plus tard, en 1938, comme argument pour laisser tomber l'appellation Mouvement pour la IV° Internationale et faire établir l'Internationale par la conférence internationale prévue plus tard cette année-là : « Ce nom (Mouvement pour la IV° Internationale) me semblait pédant, inapt et un brin ridicule deja il y a deux ans, lorsqu'il fut adopté pour la première fois. » Mais tout ce qui est dit là, c'est que Trotsky n'aimait pas le nom choisi ; il ne découle nullement de cette declaration qu'il ait fait une quelconque proposition ou que les délégués l'aient repoussée. Retournez cette phrase dans le sens que vous voudrez, nous n'en tirerez pas le mope ni die mis suppose position
Si nous enterrons cette légende et ses implications quant aux délégués, il ne faut pas pour autant tomber dans l'erreur contraire, d'imaginer que la conférence ne fut marquée que par l'harmonie et l'accord sur les perspectives. Sneevliet qui éloignait déjà la section hollandaise de la IV° Internationale pour la guider vers le Bureau de Londres, fut le principal adversaire de la direction de la LCI à cette conférence. Il ne développa jamais ses positions sur l'Internationale à cette conférence, et il me semble probable que la plupart des autres délégués auraient voté pour une proposition de « proclamation » si Trotsky l'avait faite. Mais Sneevliet fut le seul délégué présent en 1936 à quitter le mouvement avant la conference de fondation en 1938: les convictions quatrième-internationalistes de plusieurs autres délégués de 1936 s'effondrèrent dans les deux années qui suivirent. (...)
Vers le Congrès de 1938
En mars 1938, une délégation du SWP, composée de Cannon, Shachtman, V. R. Dunne et Rose Karsner visita Trotsky à Mexico pour discuter les problèmes de la conférence internationale envisagée. Dans une première discussion, les participants tombèrent d'accord aussi bien sur la nature et la date de cette conference que sur les textes qu'il fallait préparer et notamment sur la nécessité d'un programme de transition. Cannon expliqua, entre autres : « En ce qui concerne le côté organisationnel de la question - considérons-nous cette conférence comme un rassemblement provisoire ou bien comme la fondation réelle de la IV° Internationale ? Chez nous, l'opinion qui prévaut est que nous devrions réellement fonder la IV Internationale à cette conférence. Nous pensons que les principaux éléments de la IV° Internationale sont maintenant cristallisés. Il faudrait mettre un terme à nos négociations et manœuvres avec les centristes et les traiter désormais comme des groupes distincts et étrangers '
Trotsky répondit qu'il était tout à fait d'accord avec Cannon. Pour l'information des dirigeants du SWP qui auraient assisté à la conférence, il énuméra les secteurs qui s'opposeraient à une telle conception de la conference, c'est-à-dire quelques Belges, notamment Vereecken, quelques Français. Sneevliet et la majorité des Hollandais. « Naturellement, nous sommes une Internationale faible, mais nous sommes une Internationale », dit-il. Et il recommanda aux camarades américains de défendre énergiquement leur position. Cannon continua : « Certains ont pris la tactique qui consistait à manœuvrer et à faire des concessions aux centristes comme une politique permanente, alors que nous pensons que toutes les possibilites de manœuvre avec les centristes sont maintenant épuisées. Nous avons remarqué au cours des discussions que certains camarades veulent poursuivre cettte tactique indéfini- ment - des types de manœuvres vouées d'avance à la défaite. C'est pour cela que je pense qu'il faut expliquer cette question aux camarades ! »
Trotsky déclara qu'il partageait chaque mot de ce que Cannon venait de dire. Cet échange d'idées est significatif : il n'aurait pas eu lieu et il n'aurait pas été nécessaire si tout le monde, dans le Mouvement pour la IV° Internationale, avait été d'accord avec ces idées. Rappelons que cette discussion se déroula cinq mois avant la conférence.
En mai, Trotsky soumit comme contribution à la discussion préparatoire une lettre très vigoureuse à un camarade tcheque dont le titre était : « Pour la IV° Internationale ? Non, La IVe Internationale » (Voir Œuvres, t. XVII, p. 274). apres avoir lu cette lettre, Vereecken démissionna de l'organisation. Sneevliet et la section hollandaise étaient deja partis. En France aussi, il y avait une opposition à la fondation de la nouvelle Internationale, mais il s'agissait d'une minorité. A la conférence elle-même, dix-neuf délégues ont vote en faveur des statuts qui proclamaient la fondation de l'Internationale et trois ont vote contre (les deux délégués de la section polonaise et Craipeau, de la section française).
Selon leur propre déclaration, les délégués polonais ne s'opposaient pas à la fondation de la IV° Internationale ; ils s'opposaient à sa fondation à ce moment-là. Nous étions trop petits alors que les trois Internationales précédentes avaient toutes éte fondées dans des périodes de montée révolutionnaire. Ils ne précisaient pas quelle ampleur devrait avoir une montée révolutionnaire pour qu'ils soient d'accord pour fonder la IV° Internationale. De toute façon. ils n'attendirent pas longtemps. L'un d'entre eux devint sioniste. un autre se retira de la politique et Craipeau nous quitta après la guerre pour participer à une série d'entreprises centristes hostiles a la IV° Internationale. Les partisans de la fondation furent d'accord avec l'idee de Trotsky selon laquelle les organisations nationales existantes avaient besoin d'une organisation et d'une direction internationales bien définies. quelle que puisse être leur force (...).
Dans une discussion qui eut lieu en 1935 sur l'activite clandestine en Allemagne. Trotsky avait mis en garde les camarades allemands contre ce qui lui apparaissait comme une tendance à prendre des attitudes hautaines. et méprisantes à l'égard de militants du mouvement clandestin qui n'avaient pas une bonne formation theorique marxiste. Je me limite a citer ici un passage d'une citation de Trotsky :
« On fait d'ailleurs la révolution avec relativement peu de marxistes. même à l'intérieur du parti. Dans ce cas, c'est le collectif qui supplée à ce que l'individuel ne peut atteindre. Déja. un domaine partiel constitue une chose qu'un individu peut à peine maitriser : il faut des spécialistes, qui se complètent mutuellement. De tels specialistes sont souvent des "'marxistes"' tout à fait passables. sans être vraiment des marxistes. parce qu'ils travaillent sous le contróle de veritables marxistes. Le parti bolchevique dans son ensemble en constitue un exemple eclatant. Sous le contróle de Lénine et de Trotsky. Boukharine. Molotov. Tomsky, et des centaines d'autres ont été de bons marxistes, capables de grandes réalisations. Mais des que ce contrôle a disparu. ils ont honteusement décline.
Cela ne provient pas de ce que le marxisme est une science secrète : il est simplement difficile d'échapper à la pression colossale de l'entourage bourgeois et de toutes ses influences '
• » Il serait faut d'interpreter ce passage dans le sens que Trotsky n'attribuait pas trop d'importance a la formation de cadres marxistes. Toute sa vie prouve le contraire. Trotsky voulait dire en réalite que lorsque nous formons des cadres marxistes. nous ne devons pas avoir en tête des modèles impossibles. mais reconnaitre qu'aussi longtemps que nous vivons dans le cadre de la société bourgeoise. il n'est pas possible pour tout le monde d'être un marxiste « complet » ou « parfait ». Nous devons utiliser toutes les forces à notre disposition avec tous leurs defauts. en nous efforçant de les améliorer. de les guider et de les conseiler de façon qu'elles puissent donner la contribution la plus efficace a notre travail révolutionnaire commun. En outre. je crois que Trotsky soulignait surtout qu'alors que les « marxistes complets » sont tres peu nombreux, leur róle a une importance décisive. De ce qu'ils font ou ne font pas. dépend le succès ou l'échec de tous les autres. des marxistes « non complets » et donc. du mouvement dans son ensemble. Loin de minimiser le rôle d'une direction marxiste. Trotsky, dans le passage sus-mentionne. lui attribuait très concretement une valeur centrale et décisive. dans des termes que nous ne retrouvons pas ailleurs dans ses écrits ou dans des écrits de Lénine. Il ne s'agit pas du tout d'une conception d'elite. mais d'une compréhension de la responsabilité de direction sans précedent qui incombe aux marxistes les mieux formés. Cette compréhension a marqué tout ce qu il a pense et ecrit sur la
30 IV° Internationale.
Trotsky a écrit dans son journal en 1935 que. selon lui la construction de la IV° Internationale était le travail le plus important qu'il avait accompli. Les commentateurs comme Isaac Deutscher affirment en revanche qu'il est impossible de croire qu'une personne de l'intelligence de Trotsky puisse avoir réellement pensé ce qu'il a écrit. En fait. Trotsky le pensait et a agi en conséquence en utilisant toutes ses forces dans ce but. Nous savions tous que Trotsky etait le leader théorique de notre mouvement. Mais. jusqu'a la publication récente de la série de ses Writings" . nous ne savions guère dans quelle mesure il était également le leader politico-pratique de l'Internationale. Les circonstances de son exil ne lui permettaient pas d'assister à nos conférences internationales et il n'a pu participer aux réunions du SI que pendant quelques mois. lors de son séjour en France. Mais. malgré toutes les restrictions legales. tous les obstacles matériels. il a réussi sous differentes formes a se placer politiquement au centre de la direction et à participer a toutes les décisions les plus importantes aussi bien sur le plan strategique que sur le plan tactique. Son rôle dans la direction active de la IV° Internationale et. auparavant. de l'Opposition de gauche internationale. a ete plus grand et plus durable que celui de Marx et Engels dans la Ier° Internationale. d'Engels dans la II° Internationale et de Lénine dans la III° Internationale. Je suppose aussi que peu d'entre nous ont compris pleinement dans quelle mesure le destin de la IV° Internationale à cette époque-la dépendait de la volonté d'une seule personne
J'utilise le mot « volonte ». " force de volonté " ou « détermination dans l'effort d'atteindre son but ». alors que ceux qui critiquent Trotsky parleraient de " tanatisme ". « obstination dogmatique " ou «aveuglement doctrinaire face a la réalité »). Heureusement pour notre mouvement. Trotsky disposait abondamment de ces qualités. Il a pu continuer à lutter malgré tout et à stimuler les autres. parfois en les poussant litteralement au-dela de leurs possibilités (c'est pourquoi. par ailleurs. certains se sont retires des qu'il ne fut plus la). (...) 1. Dans les annees trente. le mot Komintern etait utilise couramment a la place de Internationale communiste. 2. Allemagne. France. Grande-Bretagne. Belgique. Grèce. Espagne. Bulgarie. Suisse. Italie et Union soviétique. D'autres groupes de l'Opposition existaient en Chine. en Afrique du Sud. en Amérique latine et en Europe centrale. mais ils n'étaient pas représentes à la conference. 3. Heirich Brandler fut. dans les années vingt. T'un des principaux dirigeants du Parti communiste allemand. Apres la Seconde Guerre mondiale. il continua de diriger une petite organisation communiste. 4. Les trois organisations étaient le Socialistische Arbeiter Partei (SAP) ( Parti socialiste ouvrier d'Allemagne). l'Onafhankelijke socialistische Partij (OSP) (Parti socialiste indépendant) de Hollande. le Revolutionaire Socialistische Partij (RSP) (Parti socialiste révolutionnaire) de Hollande. Le SAP avait ete forme. en 1931. sur la base de l'exclusion d'une tendance de gauche de la social-democratie. Tout en etant dans l'illegalité. il déclarait avoir. en 1933. 10 000 membres. L'OSP était né en 1932. après une scission de gauche dans la social-démocratie hollandaise et aurait eu + 000 membres environ. Le RSP avait été organisé en 1929 après l'exclusion de ses dirigeants du Parti communiste hollandais a cause de leur op- position au stalinisme. Il avait un millier de membres environ. 5. Les archeo-marxistes étaient une tendance du Parti communiste grec qui fut exclue en 1924. Après avoir fonctionne pendant quelques annees comme un groupe de propagande. ils étaient devenus des concurrents sérieux du Parti communiste. Ils avaient des sympathies pour l'Opposition de gauche deja en 1930 et y avaient adhéré en 1932. Witte. leur principal dirigeant. était devenu membre du SI dans la même année. 6. Voir Léon Trotsky, « La Quatrième Internationale et l'URSS. La nature de classe de l'Etat soviétique ». I" octobre 1933. Œuires, 3 à 7. EDI. Paris. 1978. p. 243 et sq. 7. Il y a plusieurs articles a ce sujet dans Trotsky, Œures 3 à 7. EDI. Paris. 1978-1980. pour 1934 et 1935. 8. Voir Trotsky. « La situation présente dans le mouvement ouvrier et les tâches des Bocheviques-léninistes » (octobre 1934). Œures 4. avril-décembre 1934. EDI. Paris. 1978. p. 225-232. 9. Voir le discours de 1945 de Cannon. « The Workers Party and the Minority in th SWP », in The Struggle for Socialism in the "American Centuri". Pathfinder. New York. 1977 10. Voir Trotsky, « Pour la IV° Internationale. Lettre ouverte aux organisations et groupes révolutionnaires prolétariens. (juin 1935) Œuves 5. janvier-juin 1935. EDI. Paris. 1979. p. 346-359. 11. Voir les écrits sur la section française dans Trotsky, Œures 5 à 12. pour 1935 et 1936. EDI. Paris, 1979 à 1982. regroupes par Breitman. en anglais. sous le titre The Crisis of the Freench Section (1935-1936). New York. Pathfinder. 1977. 12. La France. la Belgique. la Hollande. la Grande-Bretagne. l'Allemagne. l'Italie. l'URSS et les Etats-Unis. 13. Voir les Congrès de la IV° Internationale, I, Naissance de la IV" Internationale 1930-1940. La Brèche. Paris. 1978. p. 121-197. 14. Les trois paragraphes suivants ont été réécrits en 1979 pour corriger des déclaration erronées faites dans l'exposé d'aout
1978. 15. Un exemple utile de ce type de correspondance est le rapport de Max Shachtman à Trotsky deux semaines après la conférence. 16. La premiere apparition imprimee de cette légende que j'ai trouvée se situe dans un petit fascicule de Pierre Frank. la I" Internationale. Paris. Maspero. 1969. Une traduction anglaise en a été publiée en 1972 dans Intercontinental Press. et plus récemment sous le titre The Fourth International : The Long March of the Trotskists (Ink Links. Londres. 1979). Ce livre ne comporte que deux phrases sur la conférence de 1936. dont l'une dit : « Trotsky voulait que la naissance de la IV° Internationale soit annoncée sur le champ. mais sa proposition ne fut pas acceptée par la conférence. qui s'appela simplement Mouvement pour la IV° Internationale. Frank lui-même n'était ni délégué ni présent à la conférence: son affirmation ne provient donc pas d'une information de première main. Bien qu'il n'ait cite aucune preuve documentaire ou autre à l'appui. je l'ai acceptée comme un état de fait et répétée dans de nombreux livres et ailleurs. présumant que lorsqu'il aurait plus de place pour s'exprimer à ce sujet. il remplirait les lacunes. Cette occasion s'est présentée fin 1978. lorsque le premier volume d'une série intitulée Les Congrès de la IV" Internationale a été publié (La Brèche. Paris. 1978) avec une introduction substantielle de Frank qui comporte presque deux pages sur la conférence de 1936. Hélas. ces deux pages ne comportent pas un fait de plus que les deux phrases de 1969. La place supplémentaire est utilisée par l'auteur de l'introduction pour de la rhétorique et de la broderie : « Pourquoi a-t-il présenté cette proposition ? Pourquoi la conférence l'a-t-elle rejetée ? Pourquoi la conférence a-t-elle simplement décidé de prendre le nom de Mouvement pour la IV° Internationale ?. etc. » Mais ses réponses. qu'elles soient pertinentes ou non. sont si étroitement fixées entre la spéculation et l'abstraction que les simples faits n'ont pas la moindre chance de s'y glisser. La lettre de Trotsky du 31 mai 1938 « Pour la IV° Internationale ? Non ! La IV° Internationale » a Kopp (31 mai 1938) se trouve dans Cures 17 mars-juin 1938. ILT. Grenoble. 1984. p. 274-277. Ses positions de 1936 se trouvent dans Œures 5 à 12. EDI. Paris 1979-1982. Voir à propos de cette polemique lappendice a la fin de ce texte. 17. Voir Curres. t. XVII. p. 32 et pour la citation qui suit. p. 33. 18. Voir Œurres. t. V. p. 340. 19. Tous les textes qui se trouvent les les W'ritings existent en français dans les vingtquatre tomes des Cires.
Annexe
Sur la question soulevée par George Breitman à propos de la conférence de 1936 et du débat sur la fondation de la IV° Internationale il nous paraît utile de reproduire partiellement deux articles, l'un de Pierre Frank, l'autre de Livio Maitan, qui ont été • ruede pour ankarationale. écrits respectivement pour Rouge et pour IV Internationale, à la suite d'un colloque qui avait eu lieu en Italie, en 1980, à l'occasion du quarantième anniversaire de la mort de Léon Trotsky.
Dans le compte rendu de l'intervention de Broué à Follonica, paru dans Rouge (n° 943, 6-13 novembre 1980), il est dit que la « thèse » selon laquelle « la conférence de 1936 se soit opposée à Trotsky et ait rejeté la « proclamation » de la IVe Internationale qu'il aurait souhaité », « présentée pour la première fois par Pierre Frank - qui n'était pas délégué à cette conférence » — était erronée. Il est vrai que, dans ce qui a paru comme compte rendu de la conference, on ne trouve ni présentation ni vote d'une motion sur ce sujet. J'ai donc commis, dans mes contributions à l'histoire de la IVe Internationale, une erreur sur le point en question, erreur formelle — qui n'avait d'ailleurs rien d'une « thèse » — que je n'éprouve aucun embarras à rectifier.
Toutefois, sur le fond politique, la question n'est pas aussi simple que la présente Broue. La conférence se tint après la publication en 1935 de la « lettre ouverte », signée par Trotsky et d'autres camarades où il était écrit : « En août 1933, quatre organisations ont formulé pour la première fois dans un document programmatique la nouvelle tâche historique: la création de la IVe Internationale. » (Writings 1935-1936, page 19).
Ceux qui suivaient le mouvement trotskyste s'attendaient donc à ce que la conférence de 1936 prenne la décision de créer la IV° Internationale. Ne l'ayant pas fait, diverses informations ont circulé faisant mention d'oppositions et déclarant que le nom « Mouvement pour la IVe Internationale » avait été adopté à titre de compromis. Qu'en était-il? Dans une « déclaration sur les propositions d'unité organique POI-PSOP » du 17 octobre 1938 qui, selon son contenu, a été écrite par Rous, alors membre du secrétariat international, on lit : « En juillet 1936, nos étions unanimes, sauf les Belges, pour constituer la IVe comme la IV Internationale. Nous avons fait la concession du "pour" pour convaincre quelques "amis" hésitants comme Muste, Sneevliet, Vereecken. »
Ainsi il y aurait bien eu une « concession » faite à des oppositions. Si elles n'ont pas été exprimées en séances plénières, elles ont dû l'être dans les travaux préparatoires. A propos de « Mouvement pour...». Broué dit que Trotsky ne formula ses critiques que « beaucoup plus tard » dans une lettre du 31 mai 1938. Mais que dit-il exactement dans cette lettre ?
« Ce nom me semblait, déjà deux ans auparavant, pédant, incorrecte et un peu ridicule, quand il fut adopté pour la première fois. » (Writings 1937-1938, page
Cette opinion ne restera pas ignorée pendant les deux années: à ma connaissance, il n'employa jamais cette appelation dans un texte signé de lui, il parlait toujours comme si la IVe Internationale existait effectivement. S'il est bien vrai qu'une internationale ne se fonde pas comme une coopérative, il n'en est pas moins vrai que toute organisation politique surtout si elle se revendique du bolchevisme, est créée à moment donné. C'est pourquoi la question de la « proclamation » fut mise à l'ordre du jour à la réunion de 1938 dans la question des statuts, qu'elle y fut discutée, rencontra encore des oppositions avant d'être finalement votée. Et c'est pourquoi Broué, tout comme moi, lui donne le nom de Congrès de fondation.
Sneevliet était-il ou non présent à la conférence de 1936 ? Sur cette question, plus probant que la citation Rous mentionnée plus haut est ce passage d'un rapport du bureau élargi paru dans le bulletin intérieur international n° 1, d'avril 1937 : « La conférence internationale de juillet 1936, convoquée par des organisations se réclamant de la IVe Internationale, a été quittée par le délégué du RSAP hollandais dès le premier jour de la conférence après y avoir assisté quelques heures seulement... Mais comme le camarade Sneevliet participait néanmoins aux séances de la commission d'organisation qui devait préparer l'élection des organismes dirigeants... et faisait entrevoir par-là même que sa non-participation aux séances plénières ne signifiait pas la rupture pure et simple, la conférence réservait au parti hollandais deux sièges au bureau international pour la IVe Internationale. »
Ainsi Sneevliet participa à la commission d'organisation et on peut penser peut-être - dis-je peut-être faute de preuve - qu'il y a formulé l'opposition indiquée plus haut. J'ajoute que les relations avec le RSAP, peu étroites, furent maintenues jusque dans l'annee 1938 où la rupture devint definitive.
Je conclurai en disant que la fondation de la IV° Internationale n'a pas été une décision facilement acquise dans les rangs trotskystes. Il a fallut à Trotsky bien des efforts pour les convaincre et il était normal qu'il en fût ainsi pour une décision aussi importante. Le mouvement trotskyste du vivant de Trotsky n'était pas une chambre d'enregistrement des positions.
(Rouge, 14-20 novembre 1980).
Broué a saisi l'occasion pour « régler définitivement un point d'histoire » et « rejeter la légende qui veut que cette conférence (la conference de 1936) se soit opposée à Trotsky et ait rejeté la "proclamation" de la IVe Internationale qu'il aurait souhaitée. » « L'ouverture des archives de Harvard - écrit-il - tranche définitivement le débat ; il n'y aucune allusion ni à une telle proposition de Trotsky ni à un tel refus de la conférence ». Mais en dernière analyse, d'après lui, une « question de fond » se pose : « Celle du contraste entre la position de Trotsky qu'une internationale ne se fondait pas comme "une coopérative" et ne pouvait être créée qu'au combat, et la conception de cette fondation telle qu'elle s'exprime à la direction de la IV° Internationale après Trotsky et dans son historiographie, avec la place tenue par le "congrès de fondation" - nom nouvellement dévolu par la suite à ce qui n'était, du temps de Trotsky, que la "seconde conférence".
Le point d'histoire concernant 1936 peut être considéré comme réglé : Pierre Frank étant d'accord, après avoir eu connaissance des documents, de rectifier ce qu'il avait écrit. Quant au problème de la "fondation », il n'y a pas de doute que Trotsky s'opposait à toute proclamation artificielle. Il s'était exprimé ainsi depuis le début, comme le prouve, par exemple, son texte « Il faut un nouveau parti en Allemagne », du 12 mars 1933 (Œuvres I, page 57). L'autre aspect de la question - dans quelle mesure était-il opportun de parler de fondation et de congrès de fondation ? — nous semble beaucoup moins important une fois que le premier aspect est clarifié. Après tout, Trotsky a écrit aussi qu'il s'opposait à une « proclamation immédiate » et non à une proclamation tout court (Œuvres II, p. 89). Le communiqué du secrétariat international sur la conférence de 1936 a parlé de décision de convoquer « un premier congrès de l'internationale » qui « adoptera une rédaction définitive du programme comme document de fondation de la IVe Internationale. »
Ce qui est plus important, à la conférence de 1938 un débat eut lieu sur la question de savoir s'il fallait ou non « former » la IVe Internationale et l'amendement présenté par la délégation polonaise visant à retarder cette proclamation fut repoussé. Un mois après la conférence, le 18 octobre, Trotsky publia dans Socialist Appeal un article titré « la Fondation de la IVe Internationale » où il parla explicitement de « conférence de fondation de la IV Internationale » (Writings 1938-1939 p. 85).
Le deuxième point soulevé par Broué a incontestablement une portée plus considérable et, faut-il ajouter, une plus grande valeur d'actualité. En reprenant des remarques qu'il avait faites ici et là dans ses notes aux Œuvres, il met en relief que Trotsky était opposé à toute conception fermée et sectaire de la IVe Internationale.
D'après lui, celle-ci n'aurait pas dû être composée par les seuls militants de l'Opposition de gauche qui ne représentaient qu'une composante de la nouvelle internationale en formation. Cette conception ouverte - qui se concrétisait par une conception analogue des structures des organismes de direction et qui n'excluait pas même des formes d'adhésion exceptionnelles - avait été déjà exprimée dans un texte de mars 1933 que nous avons cité. Trotsky y avait rappelé que le nouveau parti en Allemagne sera construit par les ouvriers allemands et que les bolcheviks-léninistes leur « proposaient » leur « collaboration ». Peu après, il avait précisé que des organisations et des courants centristes auraient apporté leur contribution (Œuvres 1, p. 212-213). L'idée fondamentale qui revient comme un leitmotiv est, répétons-le, que la nouvelle internationale ne sera pas composée que des seuls militants de l'Opposition de gauche et qu'il fallait œuvrer pour réaliser des « fusions, accords et blocs avec des organisations qui rapprochent de nous ceux qui désirent travailler à la creation de la nouvelle internationale » (Cuvres III, p.184).
Lorsque Broue rappelle tout cela on ne saurait qu'etre d accora. Nous sommes d'accord aussi sur le fait que, pour Trotsky, « la IV Internationale de septembre 1938 et des mois suivants était simplement la IVe Internationale » et que, pour lui, cette formation n'allait s'achever « dans un avenir proche », c'est-à-dire avant que la IVe Internationale n'ait atteint sa dimension adulte qu'elle soit devenue la direction « révolutionnaire du prolétariat mondial, ce qui n'était possible que dans le cours de la crise révolutionnaire elle-même. »
Il y a, toutefois, un autre aspect qui n'est pas moins fondamental. D'après Trotsky, le rejet d'une conception de l'internationale comme d'une simple addition des bolcheviks-léninistes ne devait impliquer aucune dilution des conceptions théoriques et stratégiques que ceux-ci avaient acquis par les expériences dramatiques qu'ils avaient fait tout d'abord en Union soviétique, et grâce à la continuité historique qu'ils représentaient. Dans Pour une nouvelle internationale (17 août 1933) il avait expliqué qu'il était nécessaire que les organisations qui travaillent pour la création de l'internationale réalisent « une unanimité véritable, c'est-à-dire éprouvée par l'expérience, vis-à-vis des principes fondamentaux et des méthodes de luttes révolutionnaires. » (Œuvres II, p. 89). Dans les mêmes jours, il avait souligné que la nouvelle internationale devait adopter comme base les textes des quatre premiers congrès de l'internationale communiste et que la « construction d'une nouvelle internationale supposait un travail en commun et des liens d'organisation toujours plus étroits entre les partis politiques révolutionnaires sur la base d'un programme répondant à tous les problèmes de notre époque » Œuvres II, p. 108 et 126). Deux ans plus tard, tout en confirmant la souplesse de sa conception, il affirma nettement : « Sur quelque arène que ce soit, et quelles que soient leurs méthodes de fonctionnement, ils (les nouveaux partis révolutionnaires/ sont tenus de se présenter au nom de principes fermes et de mots d'ordre révolutionnaires clairs. Ils ne jouent pas à cache-cache avec la classe ouvrière; ils ne dissimulent pas leus objectifs; ils ne substituent pas la diplomatie à la lutte principielle. Toujours et dans toutes les conditions, les marxistes expriment ouvertement ce qui est ». (Œuvres, V, p. 355). (Quatrième Internationale, n° 3, 1981)