Environ un siècle après la fondation de la Il Internationale (1889), soixante-dix ans après celle de la IIT (1919) et cinquante années après celle de la IV" (1938), qu'en est-il de l'internationalisme aujourd'hui? Quelles sont les conditions de possibilité pour un nouvel essor de l'unité internationaliste des exploités et opprimés de tous les pars ? Sous quelles formes la renaissance du socialisme international tel qu'il fut réré par Marx; Engels, Rosa Luxemburg, Lénine, Trotsky et Che Guerara est-elle possible à notre époque?
Trois obstacles considérables se dressent sur le chemin de l'internationalisme, dont il serait rain de sous-estimer la redoutable efficacite :
1. Le discredit de l'internationalisme par ses caricatures autoritaires et bureaucratiques, dont l'invasion de la Tchécosloraquie en 1968, au nom de l « internationalisme prolétarien », n'est qu'un des exemples les plus criants. Aujourd'hui, l'idée même d'internationalisme communiste est derenue suspecte aux leur de larges secteurs du mourement ouvrier et populaire - une méfiance aggravée par les tragiques déceptions avec les révolutions du tiers monde : guerre entre la Chine et le Vier-nam, massacres cambodgiens de Pol-Pot, fuite massive des boat-people, etc.
2. L'esprit de guerre froide, c'est-à-dire la subordination des intéréts des travailleurs aux Etats ou bloes d'Etats censés représenter le « monde libre » ou le « camp socialiste ». Dans beaucoup de pars, le mourement ouvrier continue d'être divisé en fonction de ces deux blocs, et l'internationalisme socialiste est remplacé par l'alignement plus ou moins direct avec l'URSS ou, ce qui est encore pire, avec l'impérialisme.
3. Le nationalisme, le chauvinisme et la vénophobie qui continuent d'exercer leurs ravages (t' compris au sein des classes populaires), que ce soit en Europe - avec l'essor des mourements racistes et anti-immigrés - ou dans le tiers monde où l'on assiste, avec la guerre entre l'Iran et l'Irak à l'un des massacres les plus meurtriers et absurdes de cette fin du tl siècle.
Lessence du nationalisme, cest laffirmation de la nation comme raleur suprême, à laquelle tout autre intéret social ou politique doit étre subordonne. L'internationalisme marxiste est irréconciliablement opposé au nationalisme, dans la mesure où : a) sa valeur supréme est l'humanité tout entière : b) ses buts politiques et sociaux - la société sans classes, la fin de l'exploitation et de l'oppression - ne peurent se réaliser qu'à l'échelle mondiale et c) le sujet historique de la lutte émancipatrice est lui-meme international.
Cela dit, la distinction léniniste classique entre le nationalisme des opprimés et celui des oppresseurs reste actuelle: l'internationalisme implique l'égalité de droits entre les nations et donc le soutien aux luttes de libération des nations opprimées qui s'appellent aujourd'hui les Basques, les Irlandais, les Palestiniens, les Noirs d'Afrique du Sud, les Kanaks, les Arméniens, les Kurdes, les Erythréens, et en général tous les peuples du tiers monde en lutte contre la domination impérialiste. Ce soutien n'implique nullement le ralliement des marvistes au nationalisme: au contraire, il est la précondition pour le développement, au sein de ces luttes, d'un courant socialiste et internationaliste.
S'il refuse catégoriquement l'idéologie nationaliste, l'internationalisme n'est pas pour autant opposé à la culture et à l'identité nationales. Son objectif n'est pas l'assimilation et l'homogénéisation des langues et des cultures nationales ou leur substitution par une culture internationale abstraite, mais plutot l'interaction, le « métissage » entre le message universel du mourement révolutionnaire socialiste et les formes culturelles spécifiques à chaque peuple. Mars et Engels, eux-mêmes, ont toujours insisté, comme le rappelle à juste titre Ernest Mandel, pour que leurs partisans s'approprient les traditions de lutte locales (cf. E. Mandel, la Place du marxisme dans l'histoire, Cahiers d'études et de recherches n° 1, juillet 1986, p. 27).
L'internationalisme marviste ne peut pas devenir une force de masse - surtout dans les pars du tiers monde et dans les nations opprimées — s'il n'est pas capable de s'enraciner dans la culture, la tradition, l'histoire de la nation, dans ce qu'elle a d'émancipateur, de rebelle, de subiersif, de démocratique et de révolutionnaire. Il faut être capable de traduire le marvisme non seulement dans la langue mais aussi dans la culture de chaque nation, en puisant dans les références historiques et dans la mémoire collective des couches populaires.
Un mouvement sans passé n'a pas d'avenir: il s'agit de trouver dans chaque pars, la « tradition des opprimés » (Walter Benjamin) et faire de la remémoration des luttes de liberation presentes. Quelques evemples latino-americains pour illustrer celle idée: les révolutionnaires nicaraguarens auraiem difficilement pu triompher sils n'avaient pas en l'intuition profonde (par initiative de Carlos Fonseca) de reprendre le drapeau du sandinisme, en fusionnant leur culture marviste internationale avec la tradition et l'exemple du général des hommes libres, dont le combat anti-impérialiste était resté vivant dans la mémoire, l'imagination et la conscience du peuple. Le mème vaut pour José Marti, à Cuba el Farabundo Marti, à El Salvador — et vaudra à l'avenir pour Mariategui, au Pérou, Tupac-Amaru dans divers pais andins et sud-américains, Camilo Torres, en Colombie. Emiliano Zapata, au Mexique: ces figures indigènes, chrétiennes, démocratiques, anti-impérialistes ou communistes représentent, arec leur message rebelle et leur martyre pour la cause de la libération des opprimes, la culture nationale-populaire dans ce qu elle a de plus arancé. Un internationalisme abstrait qui ignore cette culture, dont les seules références sont européennes (Mars; Engels, Lénine, Trotsh!...). risque de sisoler et de rester incompréhensible pour les larges masses populaires d Amérique latine. Il faut saroir, par un vaste metissage politico-culturel, combiner, associer. articuler, intégrer la risée internationalisme du marvisme arec cette tradition nationale. Et cela non seulement pour des raisons tactiques ou pédagogiques, mais parce que chacune de ces traditions contribue a enrichir la culture prolétarienne internationale : comme nous l'enseigne la dialectique. l'universel concret n'est pas la simple négation mais / integration (Authebung) de toute la richesse des particulari-
L'internationalisme est ( expression révolutionnaire et pratique de | humanisme. Comme le disait un des représentants les plus conséquents de l'internationalisme à notre époque (Che Guevara), sans l'amour pour l'humanité, il est impossible d'imaginer un révolutionnaire authentique. Pour le Che, le réritable communiste doit considérer toujours les grands problèmes de l'humanité comme des problèmes personnels, et ressentir comme un affront personnel à toute agression, tout affront à la dignité et au bonheur des ètres humains, n'importe où dans le monde. L'une des idées forces du marxisme est précisément la perspective d'une révolution humaine/universelle, dont le sujet historique mondial sont les exploités et les opprimes.
Mais l'internationalisme est aussi la conscience d'une réalité matérielle : l'unification du monde par l'impérialisme, lextraordinaire croissance du prolétariat dans toute la planète, et la communauté d'intéréts des travailleurs de tous les pats. Dou la dialectique entre les trois secteurs de la révolution mondiale: la révolution socialiste des métropoles capitalistes avancées, la révolution permanente des pars capitalistes dépendants, la révolution antibureaucratique des pars postcapitalistes. Malgré les différences évidentes des condition de vie et des formes de lutte, un but historique commun crée la possibilité objective pour leur unité internationaliste : la démocratie socialiste, le pomoir des travailleurs, l'abolition de toutes les formes d'exploitation et d'oppression (de classe, sexe, race ou nation).
C'est pour ces raisons à la fois objectives et subjectives que l'internationalisme renait chaque fois à nouveau, malgré les trahisons, les déceptions et les défaites. Notre siècle a connu trois grands moments d'internationalisme agissant : la fondation de l'Internationale communiste (et ses premières années), les Brigades internationales en Espagne et le « Printemps des peuples » de Mai 68. Pendant les périodes de déclin de la solidarité internationale - et de montée des ragues nationalistes, belliqueuses et chauvines -, seuls quelques petits norant ont samegarde | etincelle de l'internationalisme socialiste: Zimmervald, l'Opposition de gauche, la IV" Internationale...
Que se passe-t-il aujourd hui avec l'internationalisme ? Les postures a-critiques et les illusions Ivriques sur les mourements nationalistes (ou « national-communistes ») du tiers monde ne sont plus crédibles. Et surtout, il est évident que la vieille culture « internationaliste » autoritaire (« stalinienne »), orientee avant tout vers la défense de l'Union soviétique — et par la suite canalisée aussi vers d'autres « Patries du socialisme » (Chine, Albanie. etc.) — est en crise. Les modèles internationaux; les Etats-guides du mouement ourier mondial ont fait faillite et cette crise nourrit un repli sur le nationalisme. Mais en meme temps, elle crée egalement la possibilite d un nomean départ, dune renaissance. de la fraternité internationale sur des bases différentes, en un mot, de l'apparition d'un internationalisme nomeau.
On roit actuellement surgir les premiers élements d une nourelle culture internationaliste. Ces éléments sont encore limités, partiels, fragmentaires, dispersés, mais ils constituent une promesse et une possibilité pour | avenir. C est au sein de cette culture en formation que peuvent agir les marvistes, contribuant à la faire avancer vers une conscience révolutionnaire universelle, anticapitaliste et antibureaucratique, humaniste et democratique, socialiste et libertaire.
Dans le tiers monde, l'internationalisme est reste plus vivant et actif que dans les métropoles occidentales. Mais il est souvent limité à un cadre régional - l'Afrique, lAsie, le Moren-Orient, L Amérique latine — ou alors à la solidarite anti-imperialiste des peuples des pars dépendants. Il connait fréquemment la tentation du « campisme », c'est-a-dire la tendance a idealiser de façon a-critique le « camp socialiste ». Mais on assiste aussi à l'essor de courants révolutionnaires qui manifestent une authentique sensibilité internationale et qui refusent de s'aligner areuglement sur tel ou tel Etat du « socialisme réel ».
C'est le cas notamment en Amérique latine, ой apparait une culture internationaliste nomelle qui puise à la fois dans la tradition marviste et dans le socialisme chrétien liée a la théologie de la liberation. La dimension humaniste unirerselle («catholique » dans le sens originaire du mot) du christianisme fusionne avec l'internationalisme prolétarien des marvistes, en produisant un resultat asse: inartendu et suscitant un large écho dans les masses populaires. Le sandinisme au Nicaragua, le mariatéguisme au Pérou et le camilisme en Colombie sont des expressions — encore partielles et limitées — de ce phénomène : mais c'est le Parti des travailleurs au Brésil (où l'influence des marvistes-révolutionnaires est loin d'être négligeable) qui en constitue la manifestation la plus avancée, comme en témoignent ses prises de position soutenant à la fois le combat des travailleurs polonais et la révolution centre-américaine, Solidarnose et le FSLN. Si la révolution cubaine reste une référence fondamentale pour tous ces courants, il ne s'ensuit pas, comme par le passé, un alignement inconditionnel au modèle cubain de transition au socialisme ou à la politique internationale de la direction cubaine. Une sensibilité démocratique-socialiste (et pluraliste) nouvelle inspire la recherche d'une position internationale indépendante, dans le cadre de la solidarité nécessaire de toutes les forces anti-impérialistes.
En Europe, la noelle culture internationaliste en voie de formation est le produit de diverses composantes qui se développent de façon parallèle et inégale, et qui se combinent ou fusionnent parfois : — La vieille tradition d'internationalisme prolétarien (libre de toute attache étatique). qui malgré tout reste rivante che= des socialistes de gauche, des communistes critiques, des anarchistes et certains courants de l'extrème gauche — dont le seul à essaver de traduire l'internationalisme dans une pratique organisée et centralisée démocratiquement est la IV" Internationale. - Ce qu'il en reste de lesprit internationaliste de Mai 68. ches ceux — plus nombreux qu'on le croit - qui n'ont pas renié leurs idéaux de jeunesse et qui essavent de les rendre actuels sous des formes nouvelles. Ce n'est pas un hasard si l'on troue beaucoup de militants de la génération de 68 parmi les animateurs des mouvements sociaux contemporains — surtout en Allemagne et en Angleterre. mais parfois aussi en France (et ailleurs). - Le pacifisme et l'écologie, dont le développement — aussi bien en Europe occidentale qu orientale - témoigne d'une lutte commune, au-delà des frontières nationales ou des blocs militaires contre la menace nucléaire, le nationalisme militariste. la logique de la guerre froide et la destruction de la nature. Debordant le cadre du mousement ouvrier, ces courants enrichissent I internationalisme socialiste, en l' introduisant des dimensions nouvelles (la defense de (environnement), ou en reformulant autrement certaines de ses préoccupations traditionnelles (la paix). Ils contribuent aussi a la radicalisation de couches sociales nouvelles et leur engagement dans une lutte internationaliste contre l'ordre établi. Toutefois, ces mouvements — qui trouvent une expression organisee a lechelle européenne, dans des structures comme le Comité européen pour le désarmement nucléaire (END). la delegation des Verts au Parlement europeen, etc. — restent encore asse: heterogènes du point de vue politique et social (cf. par evemple l'incrovable différence entre les Verts allemands el français). - L'antiracisme, le large mourement de solidarité avec les immigrés (Arabes. Africains, Asiatiques, Tures, Kurdes, etc.) et de combat actif contre les tendances nationalistes, rénophobes et racistes. Motivé surtout par un sentiment moral et humaniste, ce mouvement n'a pas moins été - surtout en France. aver SOS-Racisme - la principale expression concrète dinternationalisme de toute une nouvelle génération de jeunes écoliers, étudiants et travailleurs. Cela est d'autant plus important que Lopposition dans chaque pars entre « nationau » et « immigrants » (ou « étrangers ») a toujours été une des principales causes de la division ches les exploites et domines - depuis lepoque de Mars jusqua nos jours - et de leur impuissance à mener un combat commun contre les classes dominantes. - La solidarité omrière à l'échelle européenne. Mème si elle reste encore embrionnaire, la lutte commune pour les treme-cinq heures, ou contre les licenciements et le chômage, commence à prendre forme, sinon à un niveau de masse, du moins che= les courants sindicaus les plus avancés. Il est probable que l'unification économique de l'Europe au cours des cinq prochaines années va contribuer à intensifier la coordination, la convergence et l'unification des luttes. - La défense des droits de lhomme dans le monde. S'il est vrai que cette sensibilité a trop souvent été manipulée pas les idéologues « occidentalistes » de la guerre froide, elle constitue néanmoins, dans ses formes les plus authentiques — comme par exemple Amnesty international — une manifestation efficace de solidarité internationale. Malgré ses limites évidentes, elle apporte une dimension importante qui doit être incorporée dans le combat internationaliste révolutionnaire. - Le feminisme, qui subrertit la culture patriarcale traditionnelle de nationalisme agressif. culte « viril» de la violence, et militarisme patriotique. Brisant les barrieres nationales, les momements féministes - d'orientation socialiste, pacifiste ou radicale - commencent à se coordonner à l'échelle européenne et même mondiale pour un combat dom les enjeux sont éminemment internationaux. - La solidarité asec le tiers monde. c'est-à-dire avec les luttes des peuples des pars dépendants pour se libérer eux-mêmes de l'oppression impérialiste, des dictatures locales, de la faim et de la misère. Si nous laissons de coté les institutions purement « caritatives » — ou celles qui ne daignent s'intéresser qu'aux victimes du « totalitarisme » —, il existe un vaste réseau de solidarite internationaliste, qui va de certaines ONG religieuses — le Conseil aucuménique des églises, la CIMADE. Terre des hommes, etc. - jusqu'aux comités de soutien aux peuples en lutte (Amérique centrale, Philippines, Afrique du Sud, etc.). Malgré la différence entre la démarche plutot humanitaire des premiers et directement politique des seconds, ils partagent le même engagemem sincère aux côtés des opprimés du tiers monde, et se recrutent largement dans une même momance chrétienne radicalisée. Une des manifestations les plus importantes de ces mourements de solidarité sont les brigades de volontaires qui partent chaque année de l'Europe et du monde entier pour aider le peuple nicaraguațen à detendre sa rerolution et developper son economie.
Les marvistes révolutionnaires sont présents dans la plupart de ces mourements ett jouent souvent un role important comme animateurs et actristes. Il est évident qu un monde separe ces formes fragmenees, partielles, dispersees d internationalisme, d'humamisme, de solidarité, de l'internationale résolutionnaire de masses qui serait nécessaire pour faire face aux offensives de l'imperialisme (ou aux manœuvres de la bureaucratie), pour coordonner et unifier le combat des travailleurs et de toute l'humanité contre la menace nucléaire, le désastre écologique, l'exploitation de classe, les dictatures militaires, les régimes bureaucratiques, la discrimination raciale ou nationale et l'oppression des femmes. Mais c'est de la convergence entre l'héritage marviste-révolutionnaire et cette culture internationaliste en formation (ainsi que de la libération des énergies internationalistes encore emprisonnées et dévorées dans ce qu'il reste du « mouvement communiste mondial ») que pourra se faire le prochain pas dans cette direction...