Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 29-30

Sur les traces des trotskystes polonais

Czesław Wilko · Quatrième Internationale, n° 29-30 · août-décembre 1988 · p. 109-113 · 1 887 mots

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Les legendes ont la vie dure. Ainsi celle qui veut que le Parti communiste polonais d'entre les deux guerres ait été trotskyste. Il est vrai que c'est l'une des raisons qui avaient été annoncées pour justifier sa dissolution et l'exécution de ses principaux dirigeants par Staline en 1938' '. Mais il n'était pas nécessaire d'être trotskyste pour attirer sur soi les foudres du petit père des peuples. Il suffisait pour cela de manifester ne serait-ce que des velléités de pensée indépendante. Et le PCP, avant d'être « bolchevisé » à l'instar des autres sections du Komintern, avait été seul à refuser de condamner, sans en avoir pris connaissance, les Leçons d'Octobre écrites par le fondateur de l'Armée rouge en 1924, sans oublier que la SDPKil ?, , ancêtre direct du PCP, avait été une pépinière de cadres prestigieux pour le mouvement communiste international (Rosa Luxemburg, Feliks Dzierzynski, Karl Radek...).

Les trotskystes polonais ont pourtant bel et bien existé. « Notre organisation était nettement supérieure - en fait, elle aurait pu servir de modèle - à toutes les organisations trotskystes que j'ai eu l'occasion de fréquenter par la suite » , écrit Hersh Mendel dans ses mémoires . En ce cinquantième anniversaire de la fondation de la IVe Internationale, nous avons recherché quelques indices témoignant de leur présence, de leur histoire, de leur activité. Ce sont eux que nous offrons aujourd'hui à nos lecteurs hommage modeste mais résolu à nos prédécesseurs d'Europe centrale.

En fraction dans le PCP (1930-1934)

Des rencontres individuelles de militants polonais avec l'opposition de gauche ont eu lieu dès 1927, où deux d'entre eux, Henryk Stein ' et Zofia Unszlicht se sont engagés par écrit à ses côtés. Ce n'est pourtant pas là l'origine du mouvement trotskyste polonais en tant que force organisée.

Ses initiateurs en ont été des militants opposés à l'élimination d'Adolf Warski et de Wera Kostrzewa de la direction du PCP en 1929, et qui ont petit à petit systématisé leur critique de la direction du Komintern et de sa tactique. Cette fraction était dirigée par Shloïme Ehrlich, tanneur varsovien, ancien haut fonctionnaire du PCP, ayant aussi résidé quelques temps en France. Sous couvert d'une petite maison d'éditions, une traduction de Ma Vie de Trotsky fut publié dès 1930, celle de l'Histoire de la Révolution russe en 1932. A cela s'ajoutaient bien entendu tracts et brochures diverses; et la fraction et le PCP étaient alors interdits. Dès 1932, la fraction gagnait à ses vues Isaac Deutscher, publiciste réputé du PCP. Mais son action ne se limitait d'ores et déjà plus à l'opposition interne: les contacts s'étendaient aux sans-partis attirés par le communisme. Les expulsions de militants du PCP et de son organisation de jeunesse n'ont pas réussi à empêcher leur structuration dans plusieurs villes importantes; à Varsovie se sont en effet ajoutés Lwów, Wilno et Lodz '. Hersh Mendel raconte : « Nous décidâmes d'éditer deux publications, l'une en Yiddish et l'autre en Polonais. (...) Nos deux journaux étaient d'un haut niveau politique. Grâce à eux, les opinions critiques si longtemps étouffées par l'appareil du parti trouvaient enfin un moyen d'expression Deutscher, Shloïme et Artel étaient nos éditorialistes principaux. A Varsovie, notre publication en Yiddisch avait un tirage plus important que celle du parti. Je ne peux en dire autant de notre publication en polonais; dans la population polonaise le mouvement communiste en général était déjà bien demoralisée et apathique. En excluant les trotkystes, le parti perdait ses meilleurs éléments. (...) L'opposition était particulièrement influente dans la jeunesse. C'était, en vérité un merveilleux mouvement de jeunesse révolutionnaire » 3

L'union des communistes internationalistes (1934-1939)

En 1934, le premier congrès de la nouvelle organisation adopte le nom d Union des communistes internationalistes. • Son hebdomadaire, Kuznia (la Forge) est confisqué par le pouvoir dès sa parution en avril. Un nouveau journal, Na Widnokregu, (A l'Horizon) réussira à publier quelques numéros.

L'activité des trotskystes prend pendant ces années des formes diverses. La plus grande partie d'entre eux entre pour quelques temps dans les organisations socialistes

(voir plus loin). L'existence d'un petit groupe extérieur à ces dernières est cependant maintenue, afin de maintenir la liaison entre les militants, la publication de textes spécifiques, la possibilité d'intervention autonome lors des meetings et assemblées diverses, la garantie de la liberté et de l'indépendance du mouvement par rapport aux autres organisations.

L'intervention syndicale des trotskystes leur permet de voir un groupe de délégués défendre leur ligne politique lors du congrès du Syndicat des ouvriers de l'industrie chimique en avril 1936.

Des cercles d'étudiants trotskystes se forment à Varsovie (novembre 1936) et à Lwow (automne 1938).

En 1938, des liens sont noués avec un groupe de sympathisants exclus du Parti des communistes ukrainiens de Galicie orientale qui publiera plusieurs numéros du journal Zyttia i Slowo (la Vie et la Parole). En dépit des conditions de clandestinité difficile, l'organisation s'étend, en plus des villes déjà mentionnées, à Cracovie, Czestochowa, Lublin, ainsi qu'en Silésie.

Des lettres ouvertes aux militants du PCP, écrites à l'occasion de l'exécution de plusieurs des dirigeants à Moscou au printemps 1938, puis à celle de la dissolution de ce parti par le Komintern en été, auront des extraits publiés dans le quotidien polonais de Lwow Wiek Nowy (Le Siècle nouveau).

En janvier 1939, se tient le dernier congrès national des trotskystes polonais. Parmi ses objectifs, la mise en place d'une presse illégale régulière. Il na pas pu être atteint. Le PCP, une fois liquidé par la bureaucratie stalinienne elle-même, la police polonaise peut s'intéresser de plus près aux trotskystes. Avant la fin du printemps, environ deux cents militants sont arretes et condamnés à de lourdes peines de prison.

Un journal trotskyste Przeglad Marxistowski (la Revue marxiste) sera encore publié par un petit groupe dans le ghetto de Varsovie à l'époque de l'occupation hitlérienne.

Dans le Bund et le PSP (1935-1936)

Le passage des trotskystes dans le Bund' et le PSP mérite d'être étudié plus en détail. Leur entrée dans ces organisations n'a pas été une opération clandestine : elle s'est en effet effectuée tout à fait officiellement, après une prise de position de la direction du PSP réunie les 23 et 24 novembre 1935. Les militants du PSP en ont été avisés le 20 novembre recevant en même temps le texte de la déclaration politique des trotskystes concernés (parmi lesquels I. Deutscher). Ces derniers reconnaissaient le PSP comme la principale organisation ouvrière en Pologne, et, tout en maintenant « un point de vue spécifique sur sa tactique et sa stratégie », s'engageaint à en respecter la discipline. Un ancien socialiste varsovien se souvient : « Après diverses discussions, nous avons reçu l'adhésion d'un groupe significatif des trotskystes. Cétait un groupe consistant de militants combatifs. Ils ont été répartis dans l'ensemble des sections, y compris la nôtre ®

Les trotskystes juifs intégrèrent dans les mêmes conditions le Bund, leur accueil s'accompagnant de la lecture publique de leur déclaration politique lors d'une assemblee du parti.

C'est encore sous l'égide du PSP qu'est apparue, en 1936, une brochure d'Isaac Deutscher sur Le Procès de Moscou avec, en annexe, un texte de Léon Trotsky.

La « sortie » de ces organisations s'est également effectuée en bon ordre - avec même des gains de nouveaux militants. Là encore, des traces demeurent dans les mémoires: « Il me semble que c'est alors que plusieurs camarades très capables de milieux ouvriers sont passés sur les positions trotskystes. A Lwow, le premier fait en a été la démission de Baran Henryk, militant connu parmi les ouvriers du bâtiment - je ne me souviens plus d'autres noms?. "

Les trotskystes polonais et la IVe Internationale

Lorsque le secrétariat international publia en 1938 des thèses en faveur de la fondation de la IV° Internationale, le comité central de l'organisation polonaise les traduisit et les reproduisit, en y rajoutant toutefois ses remarques sur le caractère jugé prématuré de cette initiative. Hersh Mendel écrit que cet appel « provoqua dans nos rangs une discussion passionnée. (...) Nous discutâmes de manière approfondie pendant des semaines. Parmi nous, le camarade Shloïmé était le principal partisan des thèses de Trotsky. Deutscher et moi en étions les principaux adversaires ; Aleksander hésitait. La majorité se prononça contre '°

Deux délégués de l'organisation polonaise ont pris part au congrès de fondation de la IVe Internationale. L'organisation polonaise - en dépit de ses réserves initiales — reconnut la structure nouvellement créée, et publia en polonais le Manifeste de la conférence de la IV° Internationale aux ouvriers du monde entier. Seul un petit groupe, avec Isaac Deutscher, maintint sa position et sorti de l'organisation.

Ce débat appartient maintenant à l'histoire. Les lecteurs intéressés se reporteront avec profit au premier volume consacré par les éditions La Brèche aux Congrès de la IV° Internationale (Paris, 1978), ainsi qu'à l'exposé de Daniel Bensaïd sur les Années de formation de la IV° Internationale publié récemment par le n° 9 des Cahiers d'Etude et de Recherche.

Quant à nous, en deçà des débats, nous avons simplement voulu sortir de l'ombre et de l'oubli des hommes et des femmes de chair et de sang, « constellation de frères morts », comme l'écrivait Victor Serge". Ils ont été des nôtres, et dans notre mémoire, leurs traces ne doivent pas s'effacer.

La IVe Internationale continue. « Le cap est de bonne espérance". " P.S.: Nous n'avons pas mentionné dans cet article les trotskystes de Gdansk, alors Dantzig. La ville n'était pas alors polonaise et l'organisation qui y fut active dans les années trente s'appellait elle-même Communistes internationalistes d'Allemagne, groupe Dantzig (trotskystes), dépassant donc notre champ d'investigation. Pour en savoir plus sur ce thème, le lecteur se reportera aux présentations, post-face, notes et annexes du livre de Franz Jakubowsky, Les superstructures idéologiques dans la conception matérialiste de l'histoire, publié par EDI, Paris, en 1971.

1. Antoni Czubinski, Komunistyczna Partia Polski (1918-1938), Warszawa 1985, 2. Initiales polonaises pour la social-démocratie du royaume de Pologne et de Lithuanie, fondee en 1893. 3. Hersh Mendel, Mémoires d'un révolutionnaire juif, Presses universitaires de Grenoble, 1982, p. 317. 4. Henryk Stein (pseudonymes : Kamienski, Domski) : secrétaire du PCP de 1923 à 1925. S'était opposé à la marche de l'Armée rouge sur Varsovie en 1920. 5. Les rectifications de frontières consécutives à la Seconde Guerre mondiale font que Lwow se situe actuellement en Ukraine soviétique, et Wilno, redevenu Vilnius, en Lithuanie, également dans le cadre de l'URSS. 6. En polonais, Zwiazek Komunistow-Internacjonalistow. Peut se traduire aussi par la Ligue des communistes internationalistes. a Bino en 1d9. Anisioniste, bie a air humatres al Europe avant i Holocauste. Fonde 7. Bund, une des plus anciennes organisations ouvrières d'Europe avant l'Holocauste. Fondé 8.Adolf Dab, Wspomnienia = dzielnicy « Mokotow » dans PPS, Wspominienia = lat 1918-1939, Warszawa 1987, tome 1, p. 217. 9. Arthur Karaczewski, O jednolitym froncie we Lwowie, dans PPS, op. cit. tome I, p.360. 10. Hersch Mendel, op. cit., p. 321. 11.Victor Serge, Pour un brasier dans un désert, éd. Maspero, Montpellier et Paris, 1972. 12. La dernière phrase est de Victor Serge également (op. cit.). En plus des ouvrages mentionnés, cet article se base principalement sur les notes anonymes que nous a laissees un chercheur polonais, et dont il constitue simplement une mise en forme complété. Peut-êre un jour un historien prendra-t-il à cœur de faire des recherches plus approfondies

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