Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 28

Une bénédiction douteuse ?

Leonora Lloyd · Quatrième Internationale, n° 28 · avril-juin 1988 · p. 63-66 · 1 888 mots

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Il y a des féministes qui considèrent les nouveaux développements scientifiques dans le domaine de la reproduction comme une attaque à l'autonomie et au corps des femmes. Des gens d'extrême droite, pour leur part, condamnent souvent ces développements comme des attaques au mariage et à la famille, voire à la « nature » que Dieu nous a donnée. Pourtant, les questions soulevées sont incontestablement importantes pour tout le monde.

La nouvelle technologie reproductive est employée surtout pour vaincre la stérilité, pour identifier et soigner des infirmités avant ou immediatement après la conception, pour choisir le sexe et pour essayer de prévenir certaines infirmités. Elle concerne, en général, la fertilisation in vitro - appelée couramment et peu rigoureusement création de bébé éprouvette -, la pratique des mères porteuses, la manipulation génétique et des variations et combinaisons de ces techniques. La plupart des cas qui ont attiré l'attention de la grande presse concernent la stérilité, un problème qui toucherait un nombre croissant de personnes (un couple sur six aurait besoin d'une aide pour procréer, même s'il ne s'agit pas toujours de cas de stérilité). Les facteurs qui sont en rapport avec la stérilité féminine incluent l'usage de la pilule anticonceptionnelle et l'âge trop avancée à laquelle des femmes choisissent d'avoir des entants.

En Grande-Bretagne, on estime qu'une cause assez répandue de la stérilité, qui affecte cent mille femmes, est le blocage des trompes. D'autres femmes ont des problèmes d'ovaires. Quant à la stérilité masculine, elle est de plus en plus reconnue. Aussi bien pour les femmes que pour les hommes, il y a, par ailleurs, des causes liées à l'environnement dans nos sociétés industrielles, même si les recherches en la matière ont ete jusqu'ici très limitées et si les effets sur la stérilité n'ont été étudiés que pour quelques centaines des innombrables produits chimiques industriels.

Dans le cas des hommes, ils peuvent ne pas ejaculer du sperme du tout, leur sperme peut être insuffisant, avoir une « mobilité insuffisante » ou être endommagé sous une forme ou une autre. Pour surmonter ces inconvénients, on peut avoir recours à des formes d'insémination artificielle en introduisant avec une seringue, à un moment donné du cycle féminin, le sperme du partenaire ou celui d'un donneur ou un mélange des deux. Ce n'est pas une technique nouvelle. Elle fut utilisée déjà en 1776 par le docteur écossais John Hunter. Elle permet par ailleurs à des femmes, par exemple lesbiennes, d'être enceintes sans l'intervention d'un partenaire masculin. La droite a protesté contre l'insémination par un donneur qui, à ses yeux, est presque un adultere et qui, en tout cas, ne devrait pas être admise pour les femmes non mariées. Toutefois, il s'agit d'une technique si simple que des groupes d'autoinsémination ont été constitués (le SIDA représente un danger nouveau et les donneurs potentiels devraient être soumis à un test préalable).

Le sperme peut être congelé et, donc, les hommes peuvent fournir du sperme pour le mettre en réserve avant de se soumettre, par exemple, à une thérapie chimique Déjà, des magasins commerciaux de sperme ont été organisés aux Etats-Unis de manière à permettre aux femmes de choisir des « superbébés » conçus par des hommes capables de « grandes performances » !

En Grande-Bretagne, les cliniques du National Health Service (Service national de santé) qui soignent la stérilité sont tout à fait insuffisantes, et le traitement dans des cliniques privees est prohibitit pour la plupart des gens. Quant a la fertilisation in vitro (IVF), si on y inclut le temps nécessaire pour la recherche et pour d'autres tentatives de traitement, elle comporte normalement une attente d'une douzaine d'années. Cela veut dire que chaque annee dix-huit mille femmes ont besoin de traitement tout simplement pour faire face à la situation actuelle, sans compter que d'autres femmes ont toujours besoin d'aide.

Une clinique du National Health Service à Manchester n'admet au traitement IVF que six femmes par semaine, et sa liste d'attente est de quatre ans. A la fin de 1985, il n'y avait que dix hôpitaux du National Health Service qui s'occupaient de l'IVF, et la moitié d'entre eux étaient à Londres. Il y avait, en outre, six cliniques privées qui demandaient de mille à deux mille livres pour chaque tentative, alors qu'il faut trois tentatives avant de pouvoir exclure toute possibilité d'insémination (au total, il y a maintenant vingt centres, privés ou publics).

Selon une étude faite en 1984 par cinquante-huit groupes IVF travaillant à léchelle mondiale, les chances de succès sont de 40 % environ. Les femmes en tout

? 65 cas courent des risques à cause des médicaments et des anesthésiques utilisés, à cause du danger de lésion des ovaires et à cause de la possibilité d'une grossesse multiple. Les programmes de lutte contre la stérilité prévoient parfois le recours aux mères porteuses (c'est-à-dire la possibilité qu'une femme porte le fætus d'une autre). L'œuf, le sperme ou les deux peuvent être donnés soit par le couple qui « passe la commande » soit par une tierce partie. En Grande-Bretagne, l'attention a été attirée surtout par l'exploitation des mères porteuses dans des buts commerciaux. Dans un cas devenu fameux (Baby Cotton) la mère porteuse a été payé six mille cinq cents livres alors que l'agence américaine qui avait arrangé l'affaire a reçu la même somme. En Grande-Bretagne, de telles agences ont été interdites en 1985, bien que le recours aux mères porteuses n'ait pas été interdit et que les mères porteuses puissent gagner de l'argent. Elles continuent d'exister en revanche aux Etats-Unis, où des couples blancs, riches, paient des femmes immigrées, pauvres, qui portent des bébés pour eux.

Il semble que des amies et des sœurs ont eu recours à la pratique des mères porteuses pendant des siècles. Si cela provoque maintenant des polémiques, c'est à cause des possibilité d'exploitation qu'elle comporte. Cela provoque aussi des conflits si la mère « naturelle » refuse de renoncer à son bébé lorsqu'il naît. Le droit d'une femme, qui a supporté la grossesse, de garder son bébé doit être soutenu et les mères porteuses doivent jouir de toute la protection légale possible.

La prévention ou le traitement des maladies génétiques est un autre domaine extrêmement important de recherche et de développement qui peut être abordé à plusieurs étapes. Des conseils génétiques peuvent être obtenus désormais chez le National Health Service, même si la situation est différente selon les régions. Les femmes peuvent aussi subir des tests permettant de déceler des maladies, même quelques semaines après le début de leur grossesse, si elles acceptent le risque d'une fausse couche ou de lésions du fœtus. Si on décèle une maladie, elles peuvent opter pour l'avortement.

Des féministes craignent que la société ne s'efforce de créer des êtres « parfaits » en dévalorisant ainsi les personnes handicapées. En fait, la société exerce une grave discrimination à l'égard des handicapés en ce qui concerne le logement, l'emploi, l'éducation et même la reproduction. Il est possible, toutefois, de lutter contre cette discrimination tout en appuyant les efforts pour éliminer des maladies pénibles et affligeantes. Une femme qui porte un fætus qui a subi des déformations doit faire face incontestablement à de fortes pressions. Mais c'est à elle de décider si elle veut ou non continuer sa grossesse.

Sans doute, le domaine qui préoccupe le plus les féministes est celui de la connaissance du sexe de l'enfant. Il peut y avoir des raisons médicales valables de vouloir connaître le sexe du fætus parce qu'une série de maladies, dans le cas des mâles, sont en général liées aux sexe. Mais, à l'échelle mondiale, les tests sont utilisés dans le but de provoquer des avortements sélectifs de fotus féminins. Des études récentes indiquent que des femmes tiennent compte des résultats des analyses pour demander d'avorter si leur fotus a le sexe qu'elles ne désirent pas, et que des docteurs et des hôpitaux refusent de communiquer le résultat de leurs analyses sauf pour des raisons strictement médicales.

Il n'y pas de doute que beaucoup de femmes et d'hommes subissent une pression énorme et désirent avoir des enfants dans cette société qui est construite autour de l'unité familiale. Surtout, les pressions sur les femmes pour qu'elles accomplissent leur « rôle biologique » sont énormes. A cause du fonctionnement du système de la famille qui exclut le plus souvent la possibilité que des gens autres que les parents s'occupent sérieusement des enfants, les femmes ont souvent le sentiment qu'elles doivent avoir leurs propres enfants. En tout cas, il n'y pas de doute que la stérilité et les maladies hériditaires représentent des problèmes graves pour ceux et celles qui doivent y faire face. En outre, les femmes stériles, si elles sont malades, ont besoin d'un traitement, qu'elle veuillent ou non avoir des enfants. Si le remède existe, les femmes y ont droit, et il doit être à la portée de toutes les personnes qui en ont besoin.

Tout argument s'opposant à des recherches ultérieures, sous prétexte de l'« humanité » de l'embryon ou du « caractère sacré » du mariage (par exemple l'idée que l'insémination par un donneur équivaut à un adultère), ou refusant à des femmes non mariées le droit de bénéficier de nouvelles technologies reproductives doit être fermement rejeté. En même temps, les arguments contre la recherche de la part de ceux qui s'inquiètent profondément du contrôle croissant des savants et des docteurs sur les femmes et de l'ampleur des abus que les expériences rendent possibles doivent être pris sérieusement en considération.

Dans la société capitaliste, la recherche a le plus souvent des buts militaires ou d'exploitation commerciale. Aussi longtemps que la recherche sera laissée aux forces du marché, la situation sera préoccupante. Nous avons donc besoin de critère d'orientation. Les féministes et les marxistes doivent se poser surtout les questions suivantes : est-ce qu'une recherche donnée aide à améliorer la qualité de la vie au moins pour un groupe de personnes sans nuire à un autre groupe ou l'exploiter ? En particulier, accroit-elle le rôle de la femme dans la société et le respect de soi des femmes ? Est-ce qu'elle offre aux femmes plus de possibilités de contrôler leur vie reproductive ?

Nous devons commencer à prendre des initiatives dès maintenant dans le but d'assurer un contrôle démocratique plus grand sur la recherche scientifique. Par exemple, les « comités d'éthique », déjà constitués volontairement par des savants britanniques, doivent inclure une majorité de membres qui ne soient pas des savants et, en particulier, une majorité de femmes lorsque la recherche aborde les problèmes de la reproduction. Il doit y' avoir des critères d'orientation stricts sur la question de savoir dans quels domaines la recherche doit être poursuivie, comment les expériences sont réalisées, de même que des règles de consensus sur la base d'une information commune.

Dans cette bataille pour le contrôle des savants et de la recherche scientifique, les savants eux-mêmes seront nos alliés les plus précieux. De nombreux savants désirent en effet travailler pour réaliser des projets dont toute l'humanité puisse bénéficier. Nous ne pourrons contrôler la situation que si nous considérons la recherche importante pour nous tous et si nous ne l'abandonnons pas aux forces du marché. Certaines féministes qui « envoient tout le monde au diable », sans distinetion ou nuance, nous laissent sans stratégie pour mener une campagne contre les pires manifestations de la science.

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