Lors des débats sur l'avortement, les tentatives de définir dans le développement de l'embryon, puis du fatus humain, une date avant laquelle il ne constitue pas une personne humaine ne sont qu'une casuistique arbitraire et n'ont aucun sens biologique. L'œuf est vivant et peut être tué; placé dans les conditions favorables, il se transforme lui-même en l'enfant dont il contient l'intégralité du bagage génétique. Les œufs de poissons, batraciens, reptiles et oiseaux se développent d'ailleurs en dehors du corps de la mère et sans avoir un besoin absolu de ses soins. Chez les mammifères, c'est l'embryon qui pilote par ses sécrétions hormonales la transformation du corps de la mère et non le contraire, d'où par exemple la possibilité de grossesses extra-utérines qui parviennent à terme.
L'avortement, à quelque date qu'il intervienne, ou même un contraceptif qui empêche la nidation de l'œuf (pilule, stérilet), tue donc véritablement un être humain potentiel.
Le droit à l'avortement se justifie par des exigences et des considérations qui ne sont pas du domaine de la biologie.
52 Les étapes qui sont prises en considération pour délimiter une période (constitution du système nerveux central à la douzième semaine, possibilité de survie hors de la mère dès la vingt-quatrième semaine) pendant laquelle l'avortement est autorise, suivie d'une période pendant laquelle il ne l'est plus, n'ont qu'une valeur de repère symbolique destiné à légitimer la loi ou la morale.
Dans certaines sociétés passées, voire présentes, c'est l'infanticide qui était légitime, et les repères symboliques au-delà desquels le commandement « Tu ne tueras point » entrait en vigueur étaient simplement déplacés jusqu'à un certain âge de l'enfant, âge auquel avait lieu une cérémonie publique de reconnaissance de l'enfant par les parents et par la communauté.
De nombreuses sociétés pratiquant l'infanticide ont démontré que l'infanticide n'est pas incompatible avec une morale de respect de la vie humaine et qu'il ne rend pas un société plus oppressive qu'une autre.
Libération des femmes
Get droit à l'avortement
Le droit à l'avortement comme condition sine qua non de la liberation des femmes est démontré par l'histoire et non par la biologie, à savoir par : - la revendication de ce droit par tous les mouvements de libération des femmes; - les contradictions insolubles et le massacre de femmes entraînés depuis toujours par la répression de l'avortement; - l'expérience des pays dans lesquels il a été autorisé puis interdit à nouveau par des regimes qui prenaient en même temps toutes sortes de mesures hostiles aux femmes, (Allemagne hitlérienne, URSS stalinienne).
La maternité entraine de telles contraintes pour les femmes que leur libération, l'espoir de leur autonomie et de leur égalité avec les hommes exigent qu'elles puissent absolument choisir le moment d'être enceintes qui leur convient et ne pas subir la maternité comme une fatalité biologique. C'est là que se situe le sens du droit à l'avortement.
Le poids du geste d'avorter
Mais l'avortement n'est pas un acte innocent, justement parce qu'il implique de tuer un enfant qu'on porte en soi. En plus, c'est une intervention chirurgicale accompagnée de ses propres contraintes et desavantages pour la femme. L'avortement est un geste extrêmement contradictoire: c'est à la fois une opération facile et bénigne (pour autant qu'il est pratiqué dans de bonnes conditions), mais en même temps un acte moralement pesant car il implique de tuer une être humain. Ces deux aspects sont vécus généralement simultanément par la femme qui se fait avorter. Elle est déterminée à se faire avorter en même temps qu'elle souffre de la culpabilité de se débarrasser de son enfant. Le fait que cette culpabilité soit le plus souvent surmontée avec facilité n'enlève rien à son importance. Cette culpabilité ne provient pas de préjugés ataviques, mais est indissolublement liée au « Tu ne tueras pas » et à la valorisation des enfants à naître, deux sentiments moraux sans lesquels aucune société humaine n'a vécu ni ne saurait vivre.
NOUVELLES TECHNIQUES DE REPRODUCTION
C'est la raison pour laquelle celles et ceux qui se sont historiquement battus pour le droit à l'avortement l'ont le plus souvent considéré comme une solution de dernier recours et non comme un moyen contraceptif usuel.
Mais c'est aussi la raison pour laquelle de nombreux hommes et de nombreuses femmes sont amenés logiquement à assimiler l'avortement à un meurtre et à refuser que la société reconnaisse le droit à l'avortement.
L'aspect contradictoire du refus catholique de l'avortement
Le mouvement « Oui à la vie », émanation de l'Eglise catholique, dont la cible essentielle sinon unique dans les faits est le droit à l'avortement, ne se réduit pas un mouvement manipulé par des politiciens bourgeois conservateurs hypocrites et des prélats réactionnaires. C'est un mouvement qui trouve tout naturellement, et continuera à trouver, une certaine base populaire chez des hommes et des femmes sincèrement effrayés par le mépris de la vie humaine dans le monde d'aujourd'hui, et qui sincèrement ressentent l'avortement comme équivalent à ce mépris de la vie humaine. On peut donc trouver dans le mouvement catholique de refus de l'avortement, à une extrémité des politiciens réellement acharnés à maintenir les femmes dans leur subordination et, à l'autre extrémité, des personnes et des ecclésiastiques, voire des prélats, partisans de la théologie de la libération et par ailleurs nullement attachés spécialement à priver les femmes de leur droit à l'émancipation. Ceux-ci peuvent ressentir leur engagement social progressiste comme motivé par la même intransigeance en ce qui concerne les principes moraux que leurs refus de l'avortement. Une telle intransigeance ne constitue pas une ligne directrice simple, applicable à plusieurs domaines de la vie sociale, qui peut structurer une attitude qui se veut humaniste. Le sentiment de devoir maintenir ainsi contre un monde angoissant et inhumain des principes moraux simples et cohérents de respect absolu de la vie humaine peut séduire, même des femmes ainsi privées des avantages du droit à l'avortement, mais qui peuvent estimer qu'un humanisme mérite bien un tel sacrifice.
Les perspectives inquiétantes du développement des « NTR »
Les inquiétudes suscitées par les nouvelles technologies de reproduction (NTR) sont de divers ordres et relèvent en fait d'une variété de niveaux de gravité : a) L'utilisation du sperme ou de l'utérus d'une tierce personne perturbe la perception de l'identité d'un enfant comme enfant biologique d'un père et d'une mere bien précis: perception par l'enfant, par les parents, par la mère porteuse, par la société. Les angoisses portant sur l'identité sont décuplées si on essaye d'utiliser comme mère porteuse une femelle d'une autre espèce. C'est l'identité de chacun des deux sexes qui sera traumatisée le jour où l'on fera porter un embryon par un homme, comme il sera bientôt possible de le faire.
b) La conservation par le gel des œufs surnuméraires non réimplantés dans une femme, la possibilité de les faire se développer in vitro (en éprouvette) jusqu'à un stade qui progressera avec le perfectionnement des techniques, la tentation de les utiliser comme cobayes pour des expériences médicales indispensables ou futiles ou comme source de tissus humains pour guérir un être humain ou pour produire un cosmétique futile, la nécessité dans tous les cas de les tuer en fin de compte posent forcément le problème du respect ou du mépris de la vie humaine et viole aux yeux de chacun le commandement « Tu ne tueras pas ». c) La possibilité de produire à partir d'un œuf des jumeaux à volonté, de les implanter simultanément dans la même femme, mais aussi dans deux femmes différentes simultanément ou espacé dans le temps de plusieurs années, la possibilité prochaine de lire des portions de plus en plus vastes du bagage génétique puis d'y intervenir pour guérir une maladie héréditaire terrible ou pour y favoriser un trait futile, la possibilité de déterminer le sexe et de permettre de produire selon la volonté des parents ou de tiers des enfants d'un sexe ou de l'autre, tout cela bouleverse la perception de l'identité personnelle qui est traditionnellement basée sur l'originalité laissée au hasard de chaque enfant qui naît, donc de chaque personne. C'est le processus de l'individuation même de chaque personne humaine qui est perturbé.
Les marxistes ont toujours pensé que l'avenir de l'humanité lui permettrait de se libérer des contraintes et fatalités naturelles par un pouvoir accru de façonner la nature à volonté. Ils ont toujours envisagé la révolution socialiste comme la condition à la fois pour épanouir ce pouvoir et pour éviter qu'il ne soit mis au service de la domination d'une minorité et de l'exploitation d'une majorité, et pour garantir au contraire qu'il soit librement voulu et délimité dans la coopération de tous. Nos classiques contiennent plusieurs exemples d'intuition prophétique particulièrement fascinants. Il était clair, et explicitement évoqué par certains, que ce pouvoir ne portait pas seulement sur la nature extérieure: arrêter la progression des déserts, voire faire reverdir le Sahara, ensemencer les planètes Vénus ou Mars d'algues pour en rendre l'atmosphère respirable au bout de quelques siècles d'évolution contrôlée, organiser l'émigration de l'humanité pour fuir la mort du soleil quand le jour sera venu, etc. Ce pouvoir portait aussi sur la nature interne de l'être humain, son corps et sa personne.
Le spectacle de la puissance technologique mise au service de la barbarie quotidienne ou potentielle par le capitalisme (la destruction de l'environnement par la chimie, le risque concret d'annihilation pure et simple de la civilisation humaine par la bombe atomique) ont obligé les marxistes à régler leurs comptes avec leur tradition d'optimisme scientiste. Il était nécessaire et salutaire d'en faire sérieusement baisser la flamme et de revaloriser l'élément du scepticisme pessimiste vis-à-vis de la technique, en fait lui aussi déjà présent chez Marx, entre autres. Cela a été notre apprentissage autocritique de la prise de conscience écologique.
Mais rien n'est simple et il faut faire attention de ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain. La technique a contribué à la libération humaine et pourrait encore le faire à l'avenir dans des proportions que nous ne pouvons pas même imaginer aujourd'hui. Mais pas n'im-
NOUVELLES TECHNIQUES DE REPRODUCTION porte quoi, n'importe comment, n'importe quand.
L'objectif de guérir les maladies héréditaires par intervention directe dans le bagage génétique n'est pas un objectif futile que l'on puisse se permettre de mépriser: les maladies héréditaires bénignes (albinisme, daltonisme) ne le sont que pour ceux qui n'en sont pas affectés, et il en existe bien d'autres qui occassionnent des souffrances ou la mort (chorée de Huntington, phénylcétonurie, mucoviscidose, etc.).
On ne peut pas préjuger de ce que l'humanité communiste future (c'est quand même notre but et, même si ce n'est qu'un rêve, il mérite notre combat) choisira de faire comme transformation de la biologie reproductive. Ce n'est pas à nous de lui fixer à l'avance des interdits : — les femmes elles-mêmes souhaiteront peut-être un jour avoir l'option de ne pas porter dans leur ventre l'enfant qu'elles désirent ou de faire faire l'expérience de la grossesse à leur partenaires masculins ; — nos descendants souhaiteront peut-être édifier d'autres structures de parenté par l'implication d'une tierce personne ou en jouant sur la gemellité. Après tout, la famille « papa-maman-enfant biologiques » n'a pas existé de tout temps.
Tout le problème, c'est que les NTR n'apparaissent pas à l'époque d'une humanité communiste mais à celle du capitalisme de la plus vaste crise dépressive qu'il ait connue, quand les forces qui peuvent démultiplier la barbarie se multiplient et peuvent dévoyer dans les années qui viennent plus de choses qu'on ne l'imagine pour le moment.
Le danger est également lié à un probleme de rythme auquel nous sommes extrêmement sensibles. Le développement inégal et combiné dans le capitalisme contemporain est devenu tellement accentué, l'inégalité est si profonde, que la combinaison atteint des sommets de violence absurde. Des NTR vont réaliser des innovations futuristes parmi une minorité de gens, au prix d'une sophistication technique luxueuse, sous les yeux de milliards d'humains dont beaucoup croupissent dans la misère, et tous vont forcement continuer tres longtemps a vivre dans des structures familiales extêmement traditionnelles, donc des structures affectives, une identité sexuelle et personnelle classiques. Leur santé, leur espérance et leur qualité de vie seraient révolutionnées par la seule diffusion rationnelle de masse de techniques sanitaires, préventives ou curatives simples, rudimentaires et souvent anciennes. Du fond de leur désespérance banale, le spectacle des NTR va les angoisser dans leur perception même de l'identité humaine. Même dans les conditions sociales qui seraient idéales, celles des NTR qui pourraient être souhaitables exigeraient d'être répandues en une synchronisation prudente avec la révolution des mentalités et avec la garantie de gardefous sociaux démocratiques qu'elles exigent de toute évidence si l'on veut permettre aux gens de digérer mentalement le saut.
Au lieu de cela, tout va aller trop vite dans de mauvaises conditions.
En fait, on peut répartir les NTR en deux sortes très différentes selon les enjeux moraux qu'elles posent: dans notre liste sur les inquiétudes suscitées par les NTR (voir supra), a) et c) touchent au respect de l'identité et de l'originalité de la personne humaine. On peut imaginer que certaines acquéreront légitimement droit de cite un jour; b) touche en revanche au respect pur et simple de la vie humaine. On peut présumer que les défenseurs de l'humanisme tendront toujours à résister fortement à la plupart d'entre elles, ou en tout cas à exiger qu'elles soient réservées à la production de bienfaits essentiels, impossibles à obtenir autrement.
Futulité et légimité du désir d'enfant
La justification courante du développement des NTR, en dehors de la demande solvable qui, par un effet d'aspiration sur la recherche scientifique, en fait un marché, c'est le désir des couples stériles d'avoir un enfant aussi biologique que possible.
On peut légitimement estimer que cet objectif est futile et ne mérite pas de s'engager dans tous les risques de dangers terribles que présagent par ailleurs les NTR, à l'heure où le monde déborde d'orphelins misérables à adopter. Mais si c'est là une remarque qu'on peut faire à une femme ou un couple stérile en appelant à sa raison et à sa conscience sociale, cela ne veut pas dire qu'il faille que la loi prive les gens de cette option. Le désir d'avoir des enfants biologiques et de réaliser par là son identité biologique est un désir à la fois biologique et culturel chez les femmes et les hommes. Culturel parce que favorisé par l'idéalisation de la norme de la famille nucléaire imposée par l'idéologie bourgeoise et par l'exigence de chacune et de chacun de vivre, elle/lui aussi, « le vrai truc», engendre par l'individualisme et l'élévation du niveau de vie qu'a provoqués la société bourgeoise. Mais les marxistes ont toujours pensé que cet individualisme et cette exigence égoïste de qualité de la vie avaient également des aspects positifs et progressistes. De toutes façons, le désir est là, pour toute une époque historique, aussi impérieux que celui de pouvoir disposer du droit à l'avortement.
La possibilité existant désormais, toute tentative d'interdire les moyens qu'offrent les NTR aux femmes ou couples stériles n'aboutira qu'à en refouler l'usage dans la clandestinité, avec tous les risques que cela comporte. Or l'avortement fournit un exemple des effets de la clandestinite.
La barbarie sortant de l'éprouvette
Les dangers que certaines NTR provoquent une souffrance humaine nouvelle et que les mécanismes du capitalisme les mettent au service d'une exploitation et oppression ne sont que trop réels. Si on peut en énumérer certains, il yen a d'autres que nous ne soupçonnons même pas encore. a) La mercantilisation du bébé, de l'utérus et du sperme. La demande de NTR par des couples stériles est une demande solvable qui de ce fait restera probablement limitée à une minorité de couples à revenus plutôt élevés. Le chômage aidant, il va se former une espèce de salariat de mères-porteuses, pauvres, dont l'exploitation économique sera doublée par les risques pour leur santé et leur déchirement affectif et sensuel. Il est probablement d'ores et deja impossible d'éviter le développement de ce salariat, mais il est nécessaire et possible de defendre les intérêts économiques, juridiques et affectifs de ces salariées d'un type nouveau. b) Il est quasiment certain que l'on assistera très prochainement à la réalisa-
NOUVELLES TECHNIQUES DE REPRODUCTION tion de ces « bizarreries » qui sont tout près d'être possibles, comme par exemple la grossesse dans le corps d'un homme, ou d'un chimpanzé, ou des jumeaux décalés dans le temps. Réalisation par la rencontre de client(e)s fortuné(e)s et de chercheurs avides d'aventures de premières, ou de cobayes humuins désargentés et désarmés du tiers monde. Cela se fera officiellement si ce n'est pas encore interdit par la loi et clandestinement si ça l'est. Il est impossible de prévoir l'effet qu'auront sur le public de telles premières gonflées par les médias. Elles vont probablement accentuer à un niveau de masse la confusion morale cynique, qui est deja un élément marquant de l'idéologie ambiante depuis le début de la période récessive des le milieu des années soixante-dix. Ces premières souffleront probablement le vent dans les voiles de politiciens réactionnaires ou de l'Eglise catholique, qui feront mousser la nostalgie populaire pour des valeurs sécurisantes et traditionnelles afin d'exiger et imposer l'interdiction en bloc de toutes ces NTR perverses. c) La pression de chercheurs avides de succès et de compagnies du secieur biomédical (derrière elles les trusts pharmaceutiques) ayant flairé de nouveaux produits et de nouveaux marches, va être tres forte pour utiliser les œufs et les embryons humains conservés et cultivés in vitro comme cobayes d'expérimentation et source de tissus, organes et substances extraites. L'ère de l'embryon vivant in vitro comme marchandise est à notre porte ou est peut-être clandestinement déjà là. Les cas d'utilisation comme cobayes vivants de comateux profonds ne sont-il pas déjà multipliés ? C'est le même problème et la même logique.
d) La lecture du bagage génétique humain qui n'en est qu'a ses premiers balbutiements va se perfectionner très rapidement. Certains annoncent que la totalité du bagage génétique humain (l'équivalent de dix mètres de rayonnages de bibliotheque) sera décodee vers l'an 2 000. • Le pouvoir médical, voire étatique, va-t-il envisager d'interdire aux porteurs de maladies héréditaires très graves, mais susceptibles d'être détectées, de se reproduire ? au nom de la baisse des coûts de la santé ? • D'ores et déjà on voit les premiers signes précursseurs : - d'employeurs tentés de contrôler le bagage génétique de leurs salariés ou des candidats à un emploi, afin de refuser, ou de licencier, ceux qui présenteraient des maladies ou des prédispositions à des faiblesses de sante; - d'assurances désireuses de contrôler le bagage génétique de leurs assurés ou des candidats à un contrat afin de refuser, ou dejecter, certains qui pourraient un jour occasionner des dépenses de soins importantes, ou tout au moins d'élever leurs primes ou d'adjoindre des réserves à leurs contrats. La logique du profit, donc de la minimisation des coûts, est implacable. e) Finalement, les NTR peuvent enfin être le vrai arsenal de moyens techniques sérieux à disposition du bon vieil eugenisme qui ne cesse de renaitre de ses cendre, c'est-à-dire le projet tenté à plusiers reprises au xx siecle par des pourvoirs racistes et élitaires (en particulier le régime nazi) de sélectionner une couche d'humains superieurs comme on le ferait d'une souche de bassets. Si dans cette voie la banque du sperme des prix Nobel est un petit artisanat cocasse, une espèce d'Auschwitz médicalisé peut constituer une image de ce que pourrait être dans ce domaine la grande industrie.
Des luttes sociales, politiques, juridiques, idéologiques, c'est-à-dire morales, seront nécessaires pour barrer la route à des nouveaux avatars de la barbarie.
Une barbarie possible
You planifiée par un complot?
Les NTR ne sont pas un projet de la bourgeoisie, encore moins un projet qu'elle entend utiliser contre les intérêts des femmes. Pas plus que la destruction de l'environnement n'est un projet de la bourgeoisie. Rien ne permet d'attribuer à la bourgeoisie un tel projet, quelque définition que l'on donne à « projet » ou à « bourgeoisie ». Et si les NTR peuvent réellement nuire aux intérêts des femmes, ce n'est pas que la bourgeoisie le veut, mais c'est sous l'empire des automatismes du marché et d'une société encore très partriarcale. Les bourgeoisies impérialistes n'ont ni projet eugeniste ni projet nataliste. Celles qui en avaient (natalisme français, eugénisme américain) les ont vu échouer dans un ridicule sinistre ces dernières décennies avant l'apparition des NTR. Les NTR n'ont jamais fait partie des grandes priorités de la recherche de la bourgeoisie ces dernières années. Elles sont le fruit de recherches assez peu coûteuses, relativement, d'où le fait que beaucoup de laboratoires les ont mises au point parallèlement. Elles sont une retombée assez inévitable de la mise au point dans les années soixante-dix des techniques de micromanipulation et de microchirurgie, et de culture in vitro de tissus animaux vivants. Le seul véritable projet industriel qu'ont engendré les NTR, c'est la sélection du bétail de rendement.
La bourgeoisie est aussi surprise et décontenancée par l'irruption des NTR que nous. S'il est une opinion dominante dans la bourgeoisie, c'est plutôt le refus global de tout ce qui déborde la stricte aide aux couple stériles. Des arrières pensées utilitaristes plus vastes ne sont le fait que de cercles très marignaux, pour le moment en tous cas. Tous les réglements d'interdits élaborés par les commissions éthiques, ou sur le point d'être rédigés en législation, sont dans l'ensemble plutôt raisonnables. Les problèmes ne se situent pas à ce niveau, mais un peu ailleurs. a) Plusieurs des dangers proviennent des automatismes du marché qui tendent à tout commercialiser. La bourgeoise n'a ni la volonté ni le pouvoir de s'opposer efficacement à ces automatismes qui joueront en dépit de la législation. La bourgeoisie sera là dans la même position que vis-à-vis de la fraude fiscale ou des risques technologiques, prête à édicter des législations censées et sévères mais refusant de réprimer au-delà d'une limite modeste car incapable de le faire. La loi du profit traversera tous les trous de la passoire. b) Si les choses restent dans des limites raisonnables, en tous cas dans les pays riches, à moins d'un krach économique qui ferait sauter les barrières dans tous les domaines de la vie sociale, il en va autrement du tiers monde.
Le tiers monde est déjà le champ libre pour les projets de limitation autoritaire des naissances de l'impérialisme ou de certaines bourgeoisies locales et pour un marché noir en développement de cobayes humains et d'organes humains vivants destinés aux malades solvables
NOUVELLES TECHNIQUES DE REPRODUCTION des métropoles. Demain, il peut être le champ libre pour des expériences eugenistes de certains cercles impérialistes et pour un marché noir d'utérus et d'embryons orienté vers les métropoles impérialistes. Les femmes riches steriles iront là-bas se faire porter des embryons par des femmes porteuses indigènes, et des laboratoires industriels y deplaceront leurs expériences sur des embryons vivants cultivés in vitro sous couvert d'y aider au développement de centres de recherches de pointe. Quant aux bourgeoisies industrielles indigènes les plus avancées (Inde, Argentine, Brésil, Corée), elles feront leur sale boulot toutes seules sans qu'on les prie. c) Si un krach économique et des défaites de la classe ouvrière ouvrent la voie à une évolution analogue à celle qui a conduit au pouvoir les fascismes dans l'entre-deux-guerres, alors les fous eugénistes qui existent bel et bien aujourd'hui, mais en marge, peuvent venir au pouvoir dans des metropoles impérialistes et mettre les NTR au service de vastes expérimentations véritablement démoniaques, érigeant en système industriel le mépris de la personne et de la vie humaine.
Pourquoi une prise de position de refus absolu global des NTR ne me paraît-elle ni justifiée, ni opportune, ni opératoire ? a) Certaines voies de developpement des NTR sont reellement porteuses de potentialités thérapeutiques futures qu'il n'est pas justifiable de négliger: d'abord la lutte contre les maladies héréditaires mais, au-delà de la perspective d'une intervention préventive ou curative, dans le vaste domaine des prédispositions héréditaires, des terrains favorables, chez nombre de personnes, à diverses maladies très répandues dans iesquelles l'hérédité n'est qu'un facteur mais qu'on oublie souvent de mentionner, qu'il s'agisse du cancer, des maladies auto-immunes, du diabète, etc.
Quant à la stricte aide aux couples stériles par la fécondation in vitro, elle jouit d'une approbation compréhensible dans la population, des enquêtes l'ont montré. Notre organisation prétendrat-elle interdire à ses membres ou à ses sympathisants qui le souhaiteraient d'y avoir recours ? Il est certes justifié d'objecter là que les évidentes promesses thérapeutiques de mesures préventives vastes mais simples par le moyen de transformations des conditions de vie des gens (lutte contre la pollution, les stress, les accidents du travail et de la circulation, la modification de l'alimentation) font paraître quelque peu dérisoires les promesses futuristes hypothétiques de technologies que leur coût réserverait forcément pendant une longue période à une petite minorite. Certes. Nous pouvons nous battre là pour un ordre de priorité. Mais le progrès scientifique et technique a souvent emprunté plusieurs voies paralleles, et pouvons-nous prejuger de résultats futurs en fermant complètement une des voies pour toute une période historique ? Qui sait si le développement des NTR ne peut pas produire une technique simple à généraliser, permettant d'intégrer à la médecine préventive sociale comme nous l'entendons quelques résultats de la recherche de pointe en matière de contrôle actif du bagage génétique humain ? b) Une saine réticence vis-à-vis de l'utilisation de certaines techniques des NTR est répandue parmi les biologistes. En revanche, la stricte recherche, comme ouverture vers des développements futurs pas forcément imaginables et pas fatalement néfastes, leur parait une passion- nante conquête du savoir humain. Après tout, quand nous avons pris position contre la construction de centrales nucléaires, nous n'avons explicitement pas pris position contre toute recherche, dans certaines limites, en matière de réacteurs nucléaires producteurs d énergie. Si notre organisation s'engage dans une attitude de refus global des NTR, quelle image voulons-nous qu'elle ait aux yeux des biologistes ? Quelle conception de la recherche scientifique défendons-nous ? Comment voulons-nous nous situer alors par rapport au refus absolu et global de l'Eglise catholique ? Comment nous situerons-nous alors par rapport à des courants encore bien plus irrationnalistes qu'elle, eux plus franchement réactionnaires, et qui cherchent à mobiliser l'hostilité à toute science biologique ?
Dans un monde où la science se présente aux gens sous le visage des usages qu'en fait le capitalisme, comment trouvons-nous le juste milieu nécessaire pour dénoncer certains aspects de la science et de la technique sans sacrifier notre idéal du rationnalisme scientifique, comment affirmons-nous la possibilité que la science et la technique, conçues avec d'autres fins, produisent des résultats autres, libérateurs ? Comment nous opposons-nous à notre manière aux néo-obscurantistes, comme le protestantisme fondamentaliste qui combat par exemple la théorie de l'évolution, sans rejoindre pour cela les technocrates scientistes qui idéalisent la science et la technique capitaliste, mais sans tomber non plus à nouveau dans le panneau des « deux sciences », capitaliste et prolétarienne ?
Ce juste milieu exige beaucoup de distinctions et de nuances et pas des refus globaux et absolus.
c) Il y aura des luttes politiques autour des NTR. Mais ces luttes porteront sur certains aspects précis : pour ou contre le droit de la femme porteuse de garder l'enfant dont elle a accouché, pour ou contre l'autorisation de telle technique particulière sur des embryons cultivés de tant de jours, pour ou contre tel moratoire de telle durée et portant sur telles activités concrètes, pour ou contre telles innovations, pour ou contre des poursuites judiciaires contre tel laboratoire, pour ou contre des commissions d ethique de telle composition et de tels pouvoirs, etc.
Ces luttes détaillées auront lieu quelle que soit la politique que nous adoptions. Mais si nous adoptons une position de refus global et absolu de toutes les NTR, alors le résultat sera net; vu notre faiblesse et notre relative marginalité, c'est simplement que nous serons de fait abstentionnistes face à ces débats et à ces luttes, alors que nous avons beaucoup de choses à dire et que les enjeux seront concrets dans le détail et non pas globaux et diffus.
Ce dont nous avons besoin, c'est d'un cahier de revendications et de propositions et objectifs de lutte detailles.
Il est dans la logique des choses que nous devions mener certaines luttes contre les NTR en alliance de facto ou explicitement avec l'Eglise catholique, et bel et bien au nom du commandement « Tu ne tueras point » (quelle que soit la formulation «marxiste » par laquelle nous remplacerions ce commandement ; je préfère ne pas tourner autour du pot et appeler un chat un chat). Mais c'est justement au nom de ce commandement que l'Eglise catholique combat le droit à l'avortement. Il n'est pas simple d'expliquer pourquoi nous considérons qu'une femme a le droit d'avorter si elle le veut, donc de tuer son embryon, mais qu'elle
NOUVELLES TECHNIQUES DE REPRODUCTION n'a pas le droit d'autoriser un chercheur à cultiver des embryons surnuméraires en éprouvette pour les soumettre à des expériences, avant de les tuer quand même à l'échéance des possibilités de survie en éprouvette. Cette explication, nous l'avons : elle est subtile, complexe, mais rationnelle, humaniste et convaincante. Encore faut-il la maîtriser et l'enrichir. Sa maîtrise, dans les détails et les nuances, est indispensable si nous voulons pouvoir être alliés parfois avec l'Eglise catholique, tout en affirmant notre identité de marxistes révolutionnaires et en nous opposant frontalement à elle sur la question du droit à l'avortement.
Et les droits de l'enfant?
La loi et la morale bourgeoises réservent aux couples hétérosexuels mariés tant l'adoption que la fécondation artificielle et les refusent aux hétérosexuels célibataires, aux homosexuels el aux lesbiennes, seuls ou en couple. Ce n'est pas étonnant. Mais la position à prendre sur ce point est moins simple qu'il n'i parait (nous laissons évidemment de côté la préoccupation totalement oiseuse de savoir si les enfants d homosexuels deviennent homosexuels). Il est certain que nous ne pouvons pas cautionner ces refus opposés aux célibataires, aux homosexuels et aux lesbiennes, qui ne sont que discrimination pure et simple. Après tout, il vaux mieux être l'enfant d'homosexuels riches, cultivés et bien dans leur peau que d'hétérosexuels pauvres, ignorants et névrosés, ou que d'être orphelin dans les rues de Lima.
Mais la vraie question, et c'est une autre question, c'est de savoir s'il est souhaitable que les personnes seules, les homosexuels et les lesbiennes aient des enfants, et dans quels termes. On ne peut pas esquiver le problème des droits de l'enfant. Un enfant a forcément un père et une mère biologiques. Il a le droit de les connaître et de les rencontrer plus tard quand il a l'âge de raison. Un enfant a besoin affectivement d'un père et d'une mère réellement présents, certes pas nécessairement sous le même toit et en permanence. Cela peut être le père ou la mère biologiques, cela peut être le père ou la mère légaux, cela peut être un oncle ou un voisin, une tante ou une voisine. Mais il a le droit à être pris en charge d'une façon aimante par un homme et une femme. L'enfant a des besoins et des droits qui ne sont certainement pas inconciliables ni avec la solitude ni avec l'homosexualité du ou des parents, mais qui ne se concilient pas avec n'importe quel choix de vie ou conditions de vie des adultes.
Y a-t-il une science masculine et une science féminine?
L'argument selon lequel les NTR sont une technologie inventée par des hommes et destinée à leur servir à intervenir dans le corps des femmes, donc porteuse d'un supplément de pouvoir masculin aux dépens des femmes, m'embarasse énormément. Je n'arrive pas à voir que la science, la recherche scientifique et l'introduction de nouvelles techniques dans les hôpitaux et les laboratoires fonctionnent de cette façon.
En même temps, je sens combien les femmes peuvent être fondées à se sentir impuissantes et dépossédées face à un pouvoir médical qui est effectivement masculin dans son écrasante majorité et ajoute donc le monopole d'un sexe au monopole du savoir. Mais aucun de ces deux monopoles n'est absolu. Nous ne sommes plus il y a vingt ans: tant dans les laboratoires de pointe, y compris parmi les chercheurs les plus aventureux en matière de NTR, que dans les commissions d'éthique, il y a un nombre petit mais non négligeable de femmes auxquelles leur autorité professionnelle évite tout à fait de ne servir que d'alibi.
Les menaces que recèlent effectivement les NTR ne visent nullement exclusivement les femmes mais la reproduction, l'identité et la liberté des femmes et des hommes.
Les commissions d'éthique, ou comme on voudra les nommer, sont utiles et nécessaires comme lieu d'élaboration interdisciplinaire. Mais nous ne voulons pas faire de ces commissions une nouvelle prêtrise autoritaire. Nous voulons que le debat et le pouvoir passent dans la population. Une idée serait peut-être quand mème de revendiquer ou de constituer des commissions uniquement formées de femmes faisant autorité, en plus de commissions d'éthique mixtes.
Ce que je n'arrive en revanche pas à accepter du tout, c'est l'idée d'une science masculine et d'une science feminine. C'est la théorie des deux sciences sous une nouvelle variante. La science « prolétarienne » stalinienne prétendait que les sciences « bourgeoise » et « prolétarienne » travaillaient avec d'autres méthodes, d'autres concepts, d'autres résultats, et que l'origine de classe permettait de prédire par là-même que la science bourgeoise aurait tort et la science prolétarienne raison. Cette paranoïa s'est lamentablement cassé la fi- gure sur la réalité incontournable qu'il existe une seule nattire et qu'un résultat correspond ou non à la réalité, que la vérité scientifique est unique, même si on y accède au travers de polémiques dans lesquelles il y a toujours plus de « deux camps » tant elles sont embrouillées. Bien sûr les présupposés idéologiques du chercheur influencent les questions qu'il pose, celles qu'il néglige, les hypothèses qu'il échafaude. Mais la vérification se fait au test de l'expérience, de la réalité, et là il arrive fréquemment qu'un savant réactionnaire ait mieux perçu la vérité en matière de sciences naturelles qu'un savant par ailleurs socialement progressiste. Il est vrai que la science bourgeoise néglige certaines questions par désintérêt idéologique, ou parce que les crédits affluent ailleurs, certaines avenues de solutions techniques parce qu'elles sont mal intégrables dans le marché capitaliste: par exemple la lutte contre les causes environnementales et sociales des maladies, le développement de systèmes globaux (à l'échelle d'un continent) de recyclage des déchets — matière premières, etc. Mais ceux qui travailleront sur ces questions devront le faire avec les mêmes méthodes et intégrer leurs résultats dans le même corpus unique de connaissances scientifiques objectives que la science « bourgeoise», qui elle-même s'est édifiée sur et en réintégrant les sciences féodales, antiques. Par conséquent, s'il est certain que des femmes chercheuses apporteront d'autres problématiques souvent délaissées et ouvriront des avenues originales (ça existe, je peux citer des exemples de telles femmes), elles devront s'intégrer au même édifice de critères de vérité que la «science masculine», et leur sexe n'est pas un critère de vérité, même pas à leur propre sujet.