Depuis quelques années, les discussions sur les problèmes liés à la technologie génétique et aux nouvelles technologies de reproduction se multiplient, bien au-delà des milieux des spécialistes. La presse internationale, des revues de differente nature, des émissions à la radio et à la télévision s'en sont fait l'écho notamment aux Etats-Unis et en Europe capitaliste. Les prises de position de certains savants, qui ont décidé de suspendre leurs expérimentations, et des affirmations telles que « la sélection des embryons est dangereuse comme la bombe d Oppenheimer» (Jacques Testart) ont provoqué des réactions diverses, voire opposées. Il est clair, en tout cas, que les problèmes qui se posent ne sont pas que de nature scientifique. Il s'agit, en effet, de savoir comment et dans quels buts les progrès de la science peuvent être utilisés dans un contexte social et politique donné.
Il va de soi que la Quatrième Internationale, en tant qu'organisation, n'a pas à adopter une ligne sur des problèmes scientifiques. Mais, dans la mesure où les débats qui se développent ont des répercussions dans des mouvements politiques et en premier lieu dans les mouvements des femmes, il nous semble utile que notre revue donne des éléments d'information et d'appréciation en publiant notamment des contributions personnelles de marxistes-révolutionnaires qui ont des connaissances en la matière. Nous publions dans ce numéro trois articles écrits respectivement par un camarade allemand, un camarade suisse et une camarade britannique. Nous tenons à préciser que nous ne partageons pas la caractérisation de l'avortement contenue dans l'article de Robert Lochhead, tout en prenant acte que ce camarade réaffirme explicitement le droit à l'avortement comme « une condition sine qua non de la libération des femmes ».
La technologie génétique est aujourd'hui l'un des domaines de recherches le plus important des sciences naturelles. Aucun autre progrès scientifique à l'époque du capitalisme industriel n'a été accompagné par un si grand scepticisme. Mais, en même temps, aucun progrès n'a été encouragé par de tels efforts économiques, politiques et médiatiques de la part des grands groupes capitalistes internationaux de la chimie. Par ailleurs, il est étonnant que les savants engagés dans la technologie génétique - surtout des biologistes ou des médecins -, qui devraient se préoccuper particulièrement de la santé de nature et des être humains, ne se fassent pas beaucoup de scrupules de mettre leur travail au service de l'argent. Ils acceptent les offres des riches sociétés en leur permettant d'accéder à leurs découvertes et de les contrôler, et ils en tirent des gains considérables. Parfois, ils créent eux-mêmes des sociétés en s'engageant directement dans les affaires.
Ce développement est allé plus loin aux Etats-Unis où le débat politique sur la technologie génétique avait déjà commencé dès la moitié des années soixantedix. Les partisans de cette technologie avaient été les premiers à susciter le spectre de la « bactérie tueuse » dans le but de l'exorciser très rapidement comme fruit de l'imagination '. Mais ces contributions critiques avaient très vite révélé un niveau scientifique et politique élevé. Ceci au moment où, en Allemagne occidentale, aucune voix ne s'était encore levée contre la technologie génétique. Le public allemand a été informé pour la première fois sur le débat américain au début des années quatre-vingt grâce au journaliste scientifique Jost Herbig ?
Le débat en RFA
Entretemps, les nouvelles techniques biologiques avaient pénétré en Allemagne occidentale aussi. Dans tous les instituts de biologie des grandes universités et dans les grands laboratoires de recherches médicales, les nouvelles méthodes ont été introduites ou sont en train de l'être. L'institut Max Planck à Cologne, Berlin et Munich, le Centre de recherche allemand sur le cancer et le Laboratoire européen
GENETIQUE : PROGRES OU INSTRUMENT DE DOMINATION ? 33 de biologie moléculaire à Heidelberg font partie de cette entreprise de même que les nouveaux centres de biologie moleculaire et de biotechnologie a Brunschweig, Cologne, Heidelberg, Munich et Hambourg. Ces derniers ont mis sur pied des instituts d'Etat d'un type particulier avec la participation importante de capitalistes de l'industrie chimique d'Allemagne occidentale.
Une caractéristique de la nouvelle politique de recherche est que, grâce à des investissements financiers minimum - par exemple, BASF paie les salaires de cinq directeurs au Centre de biologie moléculaire d'Heidelberg -, des capitalistes privés s'assurent l'accès à un maximum de découvertes et de grandes possibilités de les exploiter économiquement. Le revers de la médaille est qu'une contribution plus grande du secteur de l'Etat va de pair avec une réduction au minimum de la supervision publique 3
Le débat allemand sur la technologie génétique inclut une variante particulière qui découle de l'influence relativement importante des forces orientées vers le « socialisme réel » (le Parti communiste allemand, DKP, et les eurocommunistes) dans l'Association des savants démocratiques (BDWI). Celle-ci a le mérite d'avoir développé une intervention politique significative sur le terrain biologique et medical.
Toutefois, le savant Riben Scheller, membre du DKP, qui explique que la technologie génétique « en tant que telle ne saurait être condamnée alors qu'il faut condamner son utilisation capitaliste », a paradoxalement rassuré de nombreux biologistes plutôt apologétiques . Scheller décrit la technologie génétique comme une force productive par excellence en glissant trop facilement sur les dangers qu'elle implique. De même que la radioactivité, les problèmes de la manipulation microbiologique peuvent être réglés, selon lui, en régime socialiste. Heureusement, grâce à l'engagement de toute une série de savants d'une très grande compétence qui se sont « retirés » de la technologie génétique pour des raisons éthiques, le débat a atteint en 1986 le niveau de sophistication et de profondeur nécessaire pour un travail théorique sérieux et une évaluation politique.
L'Institut écologique de Fribourg, une organisation soutenue par des cercles académiques et ecclésiastiques, a organisé en mai 1986 à Heidelberg un colloque auquel ont participé des adversaires éminents de la technologie génétique, dont Athuhrio Sibatani et Ditta Bartela, l'un et l'autre professeurs de microbiologie. Il est extrêmement important que dans ce colloque on ait abordé, pour la première fois en Allemagne occidentale, le problème des dangers qui existent du point de vue des conditions de travail et de la santé dans les centres de technologie génétique
Mais on n'avait pas encore démontré concrètement que le caractère destructif de la technologie génétique menace le plus immédiatement ceux qui y sont directement impliques, ce fait étant connu depuis longtemps en ce qui concerne la technologie nucléaire. La seule différence est qu'aujourd'hui il y a chez les chercheurs et les travailleurs de la chimie - ce qui est sûrement décisif - la possibilité de stimuler une résistance à une technologie incompatible avec les droits, la vie et la santé des êtres humains.
A la fin de 1984, un comité parlementaire d'investigation sur la technologie génétique a été mis sur pied, ce qui ne se serait jamais réalisé sans la pression de l'opinion et de l'Eglise luthérienne, parmi lesquels un député des Verts et huits experts de l'industrie, d'instituts académiques et des syndicats ont constaté un nombre extraordinaire de dangers potentiels pas encore clarifiés. Toutefois, dans leurs conclusions essentielles, ils se sont prononces pour une utilisation illimitée de la technologie génétique dans l'industrie. Le député vert a fait enregistrer sa voix contre.
L'offensive idéologique de l'industrie chimique
C'est une coïncidence frappante que le colloque de la chimie de 1987 ait eu lieu quelques semaines après la catastrophe de l'entreprise Sandoz à Bâle. Ce colloque avait été organisé par le Centre de gestion et il a représenté un lieu de rencontre pour les perspectives de leur industrie. Alors que des gens qui protestaient dans la rue contre les pratiques de l'industrie chimique étaient frappés par la police, à l'intérieur les problèmes de la technologie biologique et génétique étaient abordés comme des questions de survie pour le capital. Le docteur Jürgen Drews, membre de la direction d'Hoffmann-La Roche et de la Ci AG. Basel, se mettait le chapeau de défenseur de l'environnement ' ! Il ne constestait pas qu'en tant que méthode la chimie implique « une certaine violence » (travail avec des pressions très hautes et des températures élevées, méthodes contraignantes pour résoudre les problèmes). D'où la nécessité de « rétablir un rapport acceptable entre la valeur et le risque au moins dans certains secteurs décisifs de la chimie ». La biologie moléculaire moderne peut créer, selon lui, toutes les préconditions pour que la technologie chimique atteigne des horizons nouveaux.
Drews estimait que la biologie moléculaire « dans ses fondements expérimentaux » tend plus « à réajuster sensiblement » qu'« à modeler violemment ». C'est pourquoi, selon lui, elle était « plus démocratique ». Les « gens, en moyenne, très jeunes » qui travaillent dans la biologie moléculaire n'ont plus besoin « des formes hiérarchiques propres à des départements de la chimie ».
En fait, l'atmosphère ouverte, égalitaire, libérale et souvent apparemment non structurée du travail génétique est quelque chose qu'on ne peut qu'admirer. Mais les apparences sont trompeuses. Un aspect du travail scientifique stratégique, marqué par les stratégies du capitalisme tardif, est représenté par une quantité presque incroyable de motivation individuelle, de rationalité critique générale prédialectique, d'esprit d'inventions et de mentalité d'entrepreneur combinés avec des rêves de toute-puissance. L'autre aspect, comme on peut le voir concrètement, est le pouvoir destructif d'une science et d'une technologie moléculaire perverties. La technologie génétique n'est sous aucune forme liée à la tradition culturelle de la technologie biologique qui est vieille de milliers d'années. Si l'ère de l'antibiotique nous a déjà amenés aux frontières d'une recherche biologique et médicale discutable, une technologie basée sur des facteurs héréditaires manipulés, souvent encore inconnus, nous fait franchir ces frontières.
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Les facteurs héréditaires: voilà les fameux gènes sur lesquels on a beaucoup écrit, mais dont la fonction et la régulation sont encore très peu connues. Les gènes sont localises dans les noyaux cellulaires et sont composés de plusieurs milliers de millions d'éléments constitutifs fondamentaux. En principe, quatre types existent. Liés ensemble, ils forment des acides nucléiques qui sont indiqués couramment par les abréviations ADN et ARN. La séquence des éléments constitutifs de l'ADN détermine l'information que le gène transmet. L'ADN se compose de filaments doubles et il est ainsi en condition aussi bien de se reproduire que de lire les messages de l'ARN et de les transformer finalement en protéines. En 1950, la structure de l'ADN avait été décodée. En 1973, pour la première fois, un morceau d'un ADN « étranger » a été introduit dans le gène d'une colibacille E et reproduit de cette façon 8. Voilà la conception clé de la technologie génétique.
Il est incontestable que la nouvelle technologie génétique permet d'acquérir des connaissances nouvelles et, dans une certaine mesure, historiques en ce qui concerne la structure génétique. Par exemple, on a appris que 98 % de l'ADN est inactif, que les gènes sont composés de nombreuses sub-unités qui doivent être combinées pour pouvoir être transmises et, en outre, que beaucoup de protéines sont codées par plusieurs gènes et même, parfois, par un grand nombre de gènes différents. On a dévoilé également un effet de rejaiilissement - du point de vue de l'ADN - des conditions d'environnement des gènes et de l'information qu'ils transmettent.
Tout en ayant une valeur générale, ces résultats des recherches de base ne sont accessibles qu'à une partie limitée de l'élite scientifique. En revanche, une utilisation de la science qui a suscité beaucoup plus d'intérêt est la production commerciale basée sur des gènes implantés. Cette utilisation a donc obtenu un soutien financier et médiatique considérable. La techonologie génétique a été très rapidement orientée dans cette direction. A la fin des années soixante-dix, le gène de l'insuline a été isolé avec succès. Des messagers de l'ARN ont été extraits de cellules du pancréas et réincorporés dans l'ADN. Ainsi, il était désormais possible de produire de l'insuline humaine par des moyens génétiques. Hoechst AG commencé à créer les conditions pour la production génétique de l'insuline a Meme faisant abstraction de toute une série de problèmes médicaux au sens strict - une augmentation incalculable des allergies et d'autres incompatibilités -, l'expansion de la production de l'insuline qu'on peut prévoir aura des conséquences multiples sur la santé, la société et la politique. Au lieu de combattre les rapports psychosociaux liés à la diffusion du diabète et de se préoccuper des changements sociaux qui s'imposent dans ce but, on crée une situation où une partie croissante de la population sera obligée de dependre de la médecine pharmaceutique. De toute évidence, l'industrie chimique est aujourd'hui intéressée à la technologie génétique, surtout du point de vue pharmaceutique.
L'industrie est intéressée à la production biologique de protéines utiles (hormones, médicaments immunisants, vaccins, coagulants, acides aminés, etc.) par l'exploitation des colibacilles, qui sont appelés clones. Les travaux du savant de la firme Hoechst Jügern Pünther en rapport avec la recherche sur le cancer démontrent à quel point la conception de la médecine est déterminée par les possibilités d'exploitation économique. La mutation (le changement de nos gènes provoqué par des produits chimiques et la radiation), a-t-il dit, « n'était pas le seul mécanisme important et peut-être même pas le mécanisme le plus important dans l'origine du cancer „ '°. . Si on attendait que cela amène à souligner l'importance trop longtemps sous-estimée des matériaux non mutagènes qui provoquent le cancer comme, par exemple, la dioxine, de nombreux médicaments et pesticides, on serait déçu. L'activation de fragments spéciaux de l'ADN, souvent appelés oncogènes, par de tels produits industriels devrait être la question décisive. Pünther part tout simplement d'oncogènes deja actives qui dans un tel état produisent des protéines et des cellules cancereuses. La firme Hoechst n'est pas interessée aux causes mais aux possibilites diagnostiques et thérapeutiques, une idée qui, selon d'autres savants, permettra súrement de gagner de l'argent. Elle n'est pas du tout intéressée à résoudre le problème du cancer. Son choix ne peut que créer de nouveaux problemes.
La technologie génétique pharmaceutique se relie à une approche médicale plus ample qui s'est également développée rapidement depuis la fin des années soixante-dix - la production de protéines immunisées (appelées anticorps monoclonique dans le jargon médical) par la fusion de clones de cellules immunisées avec des cellules cancéreuses de rat (immortelles) "' . Les anticorps peuvent réagir avec d'autres protéines biologiquement importantes et les rendre ainsi identifiables. Les deux approches ont quelque chose à voir avec de nouvelles combinaisons de matériels génétiques. Les deux utilisent des techniques de manipulation biologique dont les dangers du point de vue médical, sociopolitique et de l'environnement ont été insuffisamment étudiés et sont donc largement inconnus
En outre, la production de quantités chimiquement analysables de protéines biologiquement importantes peut permettre une transmission à l'envers dans la séquence moléculaire du gène affecté. Une partie de ces protéines jouent le rôle de « limiers moléculaires » dans l'analyse des gènes, dans le diagnostic génétique qui, par exemple, est en train d'être lancé sur le marché biomédical par la firme Boehringer Mannheim. Des anticorps pour la reconnaissance des cellules malades complètent les moyens de diagnostic moléculaire.
Analyse génétique et sélection
A la suite de ces possibilités techniques, il y a une pression sociale croissante pour diviser les variations génétiques en variations « normales » et « anormales ». pour expliquer que les structures anormales prédisposent aux maladies, pour redéfinir ces variations comme des maladies génétiques et pour les stigmatiser, voire pour les isoler dans un ghetto. La technologie génétique d'aujourd'hui est en train de développer des moyens de diagnostic de maladie qui sont inconnues ou pour lesquelles on ne dispose d'aucune thérapie. Faute de mieux, comme il est déjà possible de le prévoir, l'establishment biomédical industriel cherchera d'imposer l'implantation des « gènes qui manquent » dans des cellules embryonnaires en
GENETIQUE: PROGRES OU INSTRUMENT DE DOMINATION ? 37 exploitant des virus spéciaux qui auront probablement l'effet secondaire d'accroître le risque de cancer.
Alors que le développement de telles techniques, qui amènent à la biologisation des problèmes sociaux, doit être arrêté aussi vite que possible, dans beaucoup de domaines la recherche biologique moléculaire a promu des méthodes qui, dans un autre contexte social, seraient moins douteuses. Au-dela des dangers du diagnostic génétique, il existe une série de méthodes d'investigation génétique qui indiquent l'origine des dangers que du matériel nuisible représente pour les travailleurs. Par exemple, des éléments constitutifs de l'ADN altéres par des subtances cancerigènes peuvent être repérés et rendus « visibles » à l'aide d'anticorps spéciaux, qui sont marques par une teinture fluorescente. Toutetois, dans les conditions qui existent actuellement en Allemagne occidentale ou aux Etats-Unis, ou la medecine indusrejetee a partie liée au capital, l'utilisation de telles méthodes doit être en principe
La méthode du « réajustement sensible », dont parle avec enthousiasme Drews, n'est qu'un reflet déformé de ce qui est en réalité une opération qui « modèle violemment » tous les rapports naturels et sociaux. De même que le developpement des forces productives a continué pendant des décennies, sans être socialisé d'une façon constante, à rester fidèle à sa « nature pure », les discours sur « l'étude en profondeur de la nature » sont devenu une idéologie.
Les buts dont parle un film de propagande de la firme BASF - « Donner une impulsion à la nature » ou même « l'entrainer » - sont révélateurs d'une mégalomanie totalitaire sousjacente. Un film, que fait circuler la firme Hoffmann-La Roche en collaboration avec Ciba, Geigy et Sandoz, est encore plus clair ! Il explique que « le hiatus croissant entre les conditions de l'environnement et l'héritage biologique est la cause de 80 % des maladies ». Pourtant, le programme des trusts de la chimie n'inclut pas la désintoxication et l'humanisation des conditions de travail et de vie, mais projette plutôt un boom sans précédent sur le terrain du diagnostic et des produits pharmaceutiques. C'est pourquoi il doit réinterpréter tous les concepts. Le leitmotiv est le suivant : « Nos instincts et nos émotions qui sont maintenant dépourvus de tous sens doivent être considérés comme des maladies. Des être humains réadaptes - cauchemar ou rêve? -représentent en tout cas une nécessité biologique • »
On fait du changement des conditions sociales un tabou dans le but de justifier l'intervention dans les conditions biologiques. Bon gré, mal gré, d'innombrables groupes de recherche dans les universités et dans les instituts travaillent sur la base de stratégies découlant d'une conception du monde qui envisage des « nouveaux êtres humains magnifiques », compatibles avec le marche mondial et les plans d'hégémonie mondiale des monopoles de la chimie.
Nouvelles techniques de reproduction
En apparence, indépendamment des nouvelles méthodes de technologie génétique que nous avons décrites, de nouvelles techniques reproductives se sont développées dans les dernières années. Elles incluent la fertilisation in vitro des cellules reproductives et la congélation de cellules d'embryon se développant dans des éprouvettes. Ces cellules, après avoir été dégelées et réimplantées, ont produit, en 1984, le premier « bébé éprouvette ». En même temps, la fertilisation in vitro crée les conditions d'interventions futures de technologie génétique sur les terrains des embryons, et donc du processus de croissance des être humains. Voilà, pour ainsi dire, la croisée des chemins entre la gynécologie, la génétique humaine et la biologie moléculaire.
Gena Corea, militante du mouvement pour les droits de la femme aux Etats-Unis, dont l'activité littéraire combine les qualités professionnelles avec l'engagement émotionnel, considère ce développement d'une façon très particuliere. Selon elle, il s'agit d'une volonte de puissance typiquement masculine qui reduit les temmes a leur simple fonction de machines sexuelles et reproductives Néanmoins, Gena Corea, dont les livres et les essais sont assez connus en Allemagne occidentale, admet que de nombreuses femmes, qui appartiennent aux classes moyennes instruites, partagent elles aussi cette idéologie biologiquement déterministe, dominatrice et hostile a la vie. Elle souligne la possibilité que des centaines de milliers de travailleuses, qui sont affectuées par le contact avec des matériels nuisibles à leurs cellules reproductives, puissent être amenées à accepter la stérilisation et que donc leur désir d'avoir des enfants puisse être satisfait par le « bebe éprouvette ».
Les techniques modernes médicales et biologiques sont en train de relancer les conceptions eugénistes. L'eugénie explique que la base génétique des êtres humains peut être adaptée aux modèles sociaux des dirigeants par la sélection et l'accouplement. Elle implique donc une réadaptation scientifique des êtres humains. Le fascisme en a été l'expression la plus terrible. Il faut donc dénoncer des conditions sociales où on établirait des « modèles de production » pour les enfants, où il y aurait encore moins de tolérance envers les handicapés, où la reproduction serait commercialisée et où il serait scientifiquement possible d'accoupler les êtres humains selon les calculs démographico-politiques du capital international. L'eugenie scientifique demontre avec une clarte extraordinaire la complexité de la formation sociale dominante, qui trouve dans le déterminisme biologique une base idéologique de masse. Elle démontre avec la même clarté le besoin de changements sociaux d'ensemble qui éliminent tout fondement du déterminisme biologique.
Les dangers: faits et hypotheses
Un biologiste de Berlin oriental, Jakob Segan, a défendu publiquement l'idée que le virus du SIDA etait le produit d'une manipulation genetique deliberee de la part du Pentagone 'l6 . Nous n'allons pas examiner ici en détail les prémices douteuses de la thèse de Segal. Cela a été fait récemment par un biologiste moléculaire d'Allemagne occidentale qui écrit sous le pseudonyme de Booby Hatch "
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Alors que Segal voit dans le SIDA un produit délibérément manipulé d'une recherche militaire ayant recours à des expériences sur des hommes et qui ont échappé à tout contrôle, la thèse de Hatch se refère à une étape antérieure ; elle implique donc une critique beaucoup plus fondamentale. Hatch arrive à la conclusion que les expériences avec des virus faites à la moitié des années soixante-dix étaient déjà incontrôlables parce leurs bases n'avaient pas été encore comprises. Selon lui, il s'agissait plus d'une roulette russe que d'une construction planifiée. Par conséquent, même sans une menace militaire éventuellle, un énorme potentiel destructif était libéré dans le monde. En d'autres termes, de même que ses ennemis américains, Segal part de l'acceptation de l'applicabilité et de la puissance de la technologie genetique.
Hatch souligne à juste titre que la thèse de Segal est « en partie défendue par des arguments à dresser les cheveux », qui exploitent sans vergogne « l'ignorance publique ». Par exemple, Meinrad Koch du Bureau fédéral allemand de la Santé affirme que la possibilité que des gènes génétiquement manipulés puissent survivre dans des « conditions sauvages » est nulle '8 . Par ailleurs, des essais ont été faits aussi bien aux Etats-Unis qu'en Allemagne occidental avec de tels organismes "
Dans toute une partie de la polémique de Segal, les risques réels du contact avec des retrovirus, dont le virus du SIDA, sont complètement ignorés. Hatch écrit : « Les apologistes de l'actuelle ruée vers l'or qui touche la biotechnologie devraient être tout à fait reconnaissants à Segal qui en réalité détourne l'attention des dangers inhérents à la science et réduit le problème à une simple opération militaire, en plaçant toute cette histoire dans le cadre du conflit entre Est et Ouest. » Il démontre, en outre, dans sa contribution que le virus connu aujourd'hui comme SIDA ne peut aucunement s'être développé en Afrique, mais doit s'être formé aux Etats-Unis. Après des discussions exhaustives sur des détails de la biologie moléculaire, le lieu d'origine exact du virus reste mystérieux et le restera probablement. Le soupçon avance par Hatch deja en 1984 dans plusieurs publications et partagé par d'autres biologistes moléculaires, selon lesquels le SIDA pourrait être un produit involontaire des méthodes biologiques moléculaires modernes, subsiste toujours.
Au symposium de technologie génétique organisé par l'Eco-institut de Heidelberg en 1986, Regine Kollek, critique envers la technique biologique moléculaire et génétique, avait déjà clairement souligné que de tels virus pourraient être des sous-produits involontaires de la grande recherche biomédicale ?1 . Il n'avait été possible de faire croître des cellules mammaires dans des éprouvettes que pour trois décennies et en tout cas avec des changements dans les cellules qui sont liées à Timmortalité des cellules du cancer. Deja ici, de différentes particules virales, des «gènes échappés », s'étaient développés, qui pouvaient se transformer en de nouveaux virus dangereux, notamment dans des cultures cellulaires immunisées. De telles particules virales, par exemple, sont des retrovirus. Elles sont composées d'un ARN qui peut donner naissance à un ADN et être incorporé dans les gènes de la cellule hotesse.
Au début de 1987, la Commssion d'enquête sur les possibilités et les risques de la technologie génétique expliquait dans son rapport final que, « comme résultat des nouveaux procédés de biologie cellulaire et de technologie génétique,,, grandes quantités de cultures étaient élaborées dans de nombreux laboratoires Selon le rapport, cela augmentait la probabilité de combinaison entre virus ou entre virus et cancerigènes, ce qui constitue un « facteur de risque » incontestable. La commission n'a pas exclu que le fait que des travailleurs de l'Institut français Pasteur aient été frappés l'un après l'autre d'un cancer rare en 1986 ait quelque chose à voir avec de telles pratiques 23
Les lignes d'orientation de la Commission centrale pour la sécurité biologique déclarent aussi qu'« on ne peut pas toujours prévoir quel sera le comportement d'organismes altérés par de nouvelles combinaisons d'acides, si ces organismes s'échappent dans l'environnement. En même temps, le travail est accompli avec des concentrations de germes exceptionnellement élevées 24 ». Plus les experts sont obligés de faire des déclarations concrètes, moins ils peuvent nier les dangers potentiels de cette technologie nouvelle. C'est pourquoi la plupart d'entre eux se limitent a des généralites sur les « risques résiduels » ou à de pures et simples expressions de foi.
Les applications industrielles
Si les risques ne peuvent pas être négligés au niveau de laboratoire, le problème devient d'autant plus grave lorsqu'il s'agit d'opérations qui commencent à l'échelle industrielle. Le volume des modernes « fermentateurs » — on appelle ainsi les réservoirs utilisés dans les procédés microbiologiques - peut aller jusqu'à deux cent quarante tonnes. Pour éviter la contamination de la biomasse, ils sont sous pression. En échange, cela implique un danger constant de fuites, notamment aux jonctions des tuyaux et des pompes.
Isilde Stumm, travailleuse scientifique de l'Eco-institut, après une analyse attentive des données techniques fournies par les producteurs, est arrivée à la conclusion que la fuite de quantités significatives de bactéries et, donc, « un danger considérable pour les travailleurs de même que pour le public » devaient être pris en considération 26 . Puisque cela pourrait provoquer des allergies, des maladies ou des syndromes, l'idée que de telles bactéries puissent se placer dans des « niches écologiques » ou dans l'environnement ou, par exemple, dans l'intestin de personnes dont la résistance est affaiblie par les antibiotiques, devrait inspirer la plus grande preoccupation.
Une recherche scrupuleuse de la même Isolde Stumm, encouragée par l'ancien ministre vert pour l'environnement du Hesse, a prouvé qu'une telle possibilité ne saurait être exclue. Puisque, à la différence des substances toxiques chimiques, les bactéries peuvent se reproduire sur une large échelle, ils peuvent multiplier les dangers potentiels et provoquer des infections dont on ne connaît ni le cours ni les symptômes, de même qu'on ignore comment les soigner.
Les tentatives, financées par l'Etat, d'utiliser les cultures de cellules mammaires altérées par la technologie génétique sont aussi particulièrement dangereuses. En fait, certaines protéines, comme celles avec des groupes de sucre et de phosphate,
GENETIQUE: PROGRES OU INSTRUMENT DE DOMINATION ? 41 ou certains vaccins ne peuvent être produits - et avec difficultés — que par des bactéries. Déjà, en ce qui concerne les cultures de cellules mammaires « normales », les connaisseurs sont conscients de la contamination constante avec des rétrovirus, qui représente un danger exceptionnel pour les gens qui s'en occupent 28 . Le fait que jusqu'ici on n'a constaté que quelques cas d'infection n'exclut pas qu'il puisse y avoir de longues périodes d'incubation qui durent des années. Ces dangers existent encore plus en ce qui concerne la lignée de cellules génétiquement altérées qui pourraient produire des combinaisons virales avec une gamme d'effets totalement inconnus.
Un autre exemple indique dans quelle direction s'oriente la conception des recherches qui prévaut. Au colloque de Heidelberg, Ditta Bartels a attiré l'attention Bines production planifiée de grandes quantites de protéines oncogènes (cancéri sur la production planifiée de grandes quantités de protéines oncogènes (cancéri-
, a laide desquelles on peut produire des anticorps pour le diagnostic et la thérapie. Elle a insiste sur le fait que le risque potentiel d'une telle technique est encore largement inconnu et qu'il est possible qu'au nom de la bataille contre le cancer on crée une nouvelle source de cancer, peut-être encore plus insidieuse.
En lien avec l'excès de facteurs qui altèrent les gènes et produisent le cancer dans notre environnement, la technologie chimique, biologique et génétique est en train de devenir une bombe à retardement d'une puissance incalculable pour l'humanité et ses conditions de vie. A la différence de la technologie nucléaire, nous n'avons même pas une idée générale de ses dangers potentiels. Mais on peut dire, pour le moins, que la recherche expérimentale sur le cancer se heurte constamment au fait que les assauts contre les cellules par la radioactivité et les substances chimiques accroissent la vulnérabilité de ces cellules aux effets des gènes viraux qui se trouvent déjà dans l'organisme et de ceux qui l'attaquent. Le contraire est aussi vrai. Toutefois, au lieu de faire pression dans le sens de réduire le plus rapidement possible les dangers provoqués par l'industrie, la conception qu prévaut se pose surtout la question de savoir comment le capital peut le mieux profiter des dommages qu'il a causés.
Les expériences avec des bactéries manipulées par la technologie génétique sont typiques de la mégalomanie des savants qui y sont impliqués 3° . Tout en n'étant pas capable de calculer ne füt-ce que d'une façon approximative les dangers potentiels, on parle de fixation du nitrogène, de défense « écologique » contre les insectes ou d'une « dégradation plus rapide de déchets chimiques ». La situation est alarmante dans la mesure où des chercheurs influents sont en train d'ignorer même le moratoire de cinq années proclamé par la commission d'enquête et de commencer leurs opérations dès maintenant.
Tout en donnant son approbation de principe, la commission s'est rendue compte de toute une série de dangers. Elle n'a pas nié que, « avec la libération de grandes quantités d'organismes génétiquement altérés (...), la probabilité de nouvelles combinaisons de gènes ou d'incidents de transfert est plus grande, ce qui pourrait donner naissance a des variétés altérées avec une gamme de spécificites inconnue ». Et elle a formulé les problèmes dans des termes absolument clairs : «De nouvelles combinaisons de gènes pourraient en principe déterminer une altération des effets pathogéniques d'un organisme 31
C'est pourquoi l'industrie chimique a multiplié ses efforts pour présenter sa stratégie comme la continuation de « la chimie de la nature ». Cela signifie obscurcir la distinction entre une biochimie énormément compliquée et écologiquement sensible et la chimie industrielle unidimensionnelle envahissante d'aujourd'hui qui menace l'environnement et la santé. Par exemple, chez BASF, on travaille au développement de stimulants sexuels pour les insectes par la technologie génétique (phéromone). Si tout cela est utilisé d'une façon indiscriminée et sans se préoccuper de l'environnement, les résultats pourraient être plus négatifs que positits. Chez BASt, on est aussi en train de developper une bacterie genetiquement altérée (Bazillum thuringiensis) qui sécrète un poison nuisible aux insectes 34
Malgré les prétentions du manager de Hoffman-La Roche, Drews, cité au début de notre article, l'industrie chimique ne se préoccupe aucunement de dépasser « la chimie lourde dure ». Avec l'Institut Max Planck pour les recherches sur les accouplements de Cologne, des équipes de recherche de Bayer AG sont en train de développer des plantes commerciales avec des gènes aptes à résister à l'herbicide Atrazin 35 . Cette substance tirée de l'arsenal de la « massue chimique » possède des fortes propriétés qui altèrent les gènes. D'autres herbicides, comme le Chlorosulfon, « taillés » pour une résistance d'un certain type, n'ont pas du tout été soumis à des tests toxicologiques 36 . La chercheuse Gisela Nass l'a souligné avec force au colloque de Heidelberg. Le résultat y a été que l'introduction de cette substance a été accrue plutôt que limitée, et que l'empoisonnement de la nourriture et de l'eau, y compris l'eau de source, est en train de s'aggraver. En outre, selon Gisela Nass, le changement dans la composition des plantes par la technologie génétique est loin d'être sérieusement étudié. Personne n'est en condition de dire si des subtances nuisibles à d'autres organismes se produisent 37
Ceux qui pensent que, dans ces conditions, l'Etat stimule au moins quelques recherches sur les dangers dans ces domaines se trompent lourdement. Encouragé par le bulletin de santé optimiste présenté par la commission d'enquête, le gouvernement fédéral veut résoudre le problème du surplus agricole en encourageant l'accouplement et le clonage de plantes commerciales utilisables directement par l'industrie 38 . Des amidons, des sucres, des graisses et des albumines dûment combinés créent les nouvelles « plantes industrielles ». Le sol sera appauvri davantage, nos réserves d'eau potable encore plus empoisonnées et les ciseaux entre les conditions de l'environnement et la biologie s'élargiront davantage. Par conséquent s'accroîtra aussi la nécessité d'imposer une transformation de ces conditions par des méthodes autoritaires.
La position contradictoire des syndicats
Une analyse extraordinairement exhaustive et critique de la technologie biologique et génétique a été publiée dans des communications de l'Institut de sciences sociales de la Fédération allemande des syndicats (DGB) ( WSI-Mitteilungen). Mais ses auteurs n'ont pu se décider à renoncer à leur foi dans la technologie, ne fut-ce que dans ce domaine. Par ailleurs, alors que le DGB oscille entre un
GENETIQUE: PROGRES OU INSTRUMENT DE DOMINATION ? 43 soutien critique à la technologie génétique et le rejet d'une certaine utilisation de cette technologie, le syndicat de la chimie (IG-Chimie) s'est aligné presque inconditionnellement sur les positions de l'industrie chimique.
Le syndicat de la chimie a saisi l'occasion du vote contre du membre des Verts de la commission d'enquête pour démontrer son attitude pro-capitaliste 40 . Il s'est prononcé résolument contre toute conception de la technologie qui se base sur l'idée d'un « changement de notre politique économique actuelle et de notre système social ». Il a repris ainsi le point de vue des trusts de la chimie selon lesquels, dans les conditions actuelles de sécurité, le travail dans le domaine de la technologie génétique et des germes de maladies est « sans danger ». Le dirigeant syndical Rappe a même critiqué l'industrie chimique ouest-allemande qui, selon lui, « hésiterait trop » à introduire les nouveautés en matière de technologie génétique dans la production chimique. Dans la logique de cette position, des permaments du syndicat de la chimie se sont engagés dans l'élaboration d'un projet de code visant à éviter des accidents, qui admet explicitement l'utilisation de « substances biologiques qui n'ont pas encore été testées d'une façon définitive » . Une telle attitude avait été critiquée par les auteurs du WSI, selon qui les normes de sécurité du travail étaient encore problématiques et insuffisantes.
Plus généralement, pour citer à nouveau les auteurs du WSI, « il est toujours nécessaire d'adapter les conditions de travail et vie aux êtres humains et d'éviter fenetique ou dans l'espoir de soigner les maladies provoquées par ces conditoute tentative d'adapter les être humains à ces conditions par une selection
». Dans le deuxième syndicat d'Allemagne occidentale du point de vue numérique, l'OTV, qui organise 20 à 60 % des infirmières, des assistants techniques et des travailleurs des laboratoires, il y a, parait-il, une disponibilité croissante a adopter une attitude critique à l'égard de la technologie génétique. En réalité, les dangers croissants ne peuvent plus être contestés.
Au moins aujourd'hui, nous devons constater que la science ne peut jamais être neutre. Dans le passé, une telle remarque n'allait pas de soi. Pendant plus d'un siecle, il y a eu un consensus dans le mouvement ouvrier autour de l'idée que le progrès technique était l'expression visible du développement des forces productives. Il était conçu comme l'antithèse de la thèse représentée par les rapports sociaux de domination. Le fascisme, la proliferation de l'armement, la Deuxieme Guerre mondiale, la bombe atomique de même que I'« utilisation pacifique » des nouvelles technologies chimiques et nucléaires et finalement la peur d'un « printemps muet » ont aidé à développer une critique marxiste du développement des forces productives. Cette critique a été formulée d'abord par des philosophes comme Sohn-Rethel, Bloch et Marcuse, et ensuite par le mouvement étudiant radicalisé. Aujourd'hui, elle est exprimée par des socialistes engagés dans l'écologie.
En 1973, le savant et philosophe Bulthaup a écrit dans son livre, Zur gesellschaftlichen Funktion der Naturwissenschaft (Sur la fonction sociale des sciences de la nature), que les sciences naturelles ne s'étaient développées qu'« en faisant abstraction du contexte général ». Des phénomènes particuliers avaient été isolés de leur contexte naturel et ainsi avaient été rendus « quantifiables » et finalement « explicables économiquement ». Des rapports de domination qui ont duré trop longtemps ont marqué de leur empreinte les forces productives. Non seulement l'utilisation de ces forces, mais la science elle-même a été liée à des intérêts spécifiques. Bulthaup fait appel à une large discussion sociale sur la pratique scientifique avec pour but de lui donner une organisation sociale consciente.
La technologie génétique a remis ce problème à l'ordre du jour. La spécificité de la science correspond aussi à la formation d'une élite spéciale. « Il est évident, écrit Karl-Heinz Roth, que des savants honnêtes et courageux peuvent créer des monstres dès qu'ils deviennent victimes du rêve de la raison. Plus les chercheurs de ce qui est vivant doivent devenir abstraits dans leur nouvelle connaissance, plus grand est le danger qu'à cause de leur désorientation en face d'organismes vivants complexes ils aboutissent à une conception totalitaire de l'humanité afin de se libérer de ses insupportables secrets 45
La « communauté scientifique » n'est pas en condition par elle-même de réfléchir de façon critique sur le processus de recherche. Jusqu'ici, les tendances libérales et égalitaires de nombreux jeunes biologistes moléculaires et biochimistes ont donné la possibilité de stimuler une discussion sur la conception et les implications politiques de la science. Il sera d'importance capitale de lier les questions scientifiques, politiques et éthiques inhérentes à la technologie génétique et de les situer dans le contexte socio-économique aussi en ce qui concerne la situation de ceux qui y sont directement impliqués.
Pour une critique marxiste de la technique
L'idée de libération de la domination est inhérente à la méthode marxiste. Le marxisme lie l'analyse sociale à un projet stratégique visant à renverser tous les rapports où les être humains et la nature sont réduits à des fonctions exploitables, de même qu'à développer le potentiel de fraternité, de créativité et d'émotivité des êtres humains. C'est cette conception qui fait du marxisme une théorie révolutionnaire. Dans la mesure où il est une méthode scientifique et non un ensemble de dogmes abstraits, l'une de ses tâches fondamentales est de régler les comptes avec les formes les plus développées de la science.
Le processus d'échange matériel entre les êtres humains et la nature et sa déformation par le processus d'exploitation sont au centre de la théorie marxiste. Voilà son axe central justement parce qu'il est intéressé au changement révolutionaire et à la création de rapports vraiment humains. L'étroitesse bourgeoise des premiers mouvements de conservation de la nature a empêché de nombreux marxistes de se poser le problème du caractère destructif des forces productives capitalistes. Mais la situation actuelle revele de plus en plus clairement la dimension profondément sociale de la crise technologique et écologique. Le défi que cette crise représente pour les marxistes est en même temps théorique et pratique. L'analyse de la situation objective implique aussi une dissection de la nouvelle
GENETIQUE: PROGRES OU INSTRUMENT DE DOMINATION ? 45 technologie et de ses effets sur la nature, l'intégrité du corps, de l'esprit et de la conscience des hommes.
Du point de vue des perspectives pratiques, il faut se poser également la question de savoir quels liens il est possible d'établir en dehors de la classe ouvrière et du mouvement syndical. Les expériences valables du mouvement antinucléaire ont réflété le besoin d'une approche plus large. Il y a des possibilités de discussion et d'alliance avec une large gamme multiple de gens allant de ceux qui sont inspirés par des motivations morales ou religieuses à ceux qui se considèrent des « autonomes ».
Selon nous, c'est la tâche des marxistes-révolutionnaires de comprendre et de saisir le côté positif que ces groupes et mouvement expriment et de faire un effort pour rétablir un rapport avec les secteurs productifs de la société. Les marxistesrévolutionnaires doivent se caractériser par une sincere disponibilité a apprendre et le sérieux de leurs connaissances. Sinon, ils ne pourront pas donner une contribution substantielle à des analyses systématiquement anticapitalistes et à des projets politiques.
L'une des erreurs historiques du mouvement ouvrier a été sûrement de se concentrer trop unilatéralement sur la dynamique de la valeur et de négliger, par conséquent, l'aspect matériel concret de la production et de la reproduction. L'humanité ne peut pas se permettre qu'il persiste dans cette erreur.
L'ambivalence du développement des forces productives se manifeste par le fait que les savants qui y contribuent se heurtent à une partie de ce caractère destructif qu'ils aident eux-mêmes à accroitre. Concrètement, des diplômés universitaires travaillent dans des instituts d'Etat et partiellement d'Etat ou dans des instituts cogérés avec l'industrie, dans des conditions d'un risque social et physique élevé. A ce sujet, il est pertinent de rappeler l'idée de la « prolétarisation » de l'intelligentsia qu'avaient avancée à la fin des années soixante des étudiants radicalisés et notre camarade Ernest Mandel 46
Par exemple, dans son discours au colloque de Bâle, le porte-parole de T'industrie chimique Drews suggere que pour chaque nouveau projet on embauche « sur la base de contrats de courte durée des gens nouveaux qui puissent exploiter les derniers acquis de la connaissance au niveau universitaire ». En fait, une telle situation existe deja dans de petites entreprises engagées dans les domaines de la biologie et de la technologie génétique, qui naissent un peu partout, et, en derniere analyse, sont des sous-traitantes des grands trusts. Toutefois, l'intelligentsia scientifique ne doit pas être incluse dans la classe ouvrière à la légère sans un effort sérieux d'établir des distinctions sociologiques.
D'un côté, l'armée des assistants scientifiques est croissante, surtout dans le secteur de l'Etat. De l'autre, les trusts chimiques recrutent de plus en plus dans ce réservoir leur personnel dirigeant. L'élargissement des possibilités d'initiative créatrice dans une recherche de base qui s'amplifie n'est pas réellement en contradiction avec cette situation. En fait, c'est justement par un abandon formel de certaines normes hierarchiques que le capital a pu integrer plus globalement et effectivement des fonctions scientifiques individuelles dans un processus fondamen- talement organisé et propulsé par la nouvelle élite du personnel dirigeant « démocratique ».
En principe - du moins en rapport avec leurs qualifications scientifiques —, les privilèges économiques et la participation aux décisions ne sont pas hors de portée pour les membres de ce large pool d'où l'élite est recrutée. Mais, en pratique, ceux-ci doivent faire face à un « dépérissement » massif des privilèges matériels qui n'est compensé que par la promotion d'une subculture scientifique ésotérique. A la suite de ce développement, des tendances à constituer une espèce de syndicalisme des savants sont apparues. Cela avait été prévu déjà au début des années soixante-dix par des auteurs qui avaient une attitude critique à propos des constructions théoriques sur la « nouvelle classe ouvrière » et les « nouvelles classes moyennes».
Le rôle politique des Verts
L'intelligentsia scientifique, qui peut passer du travail salarié, de la gestion de petites entreprises et des fonctions dirigeantes au chômage, constitue une « couche moyenne » sui generis qui se place entre la classe moyenne traditionnelle et le travail productif dans son ensemble. Elle est caractérisée par un degré particulièrement élevé d'insécurité économique. La pression constante sur sa condition sociale determine un amalgame de formes de conscience libérales, syndicales et réformistes. Mais ni les Verts ni d'autres organisations n'ont réussi à exploiter politiquement ce développement.
De ce point de vue, on ne saurait s'étonner que la dimension sociale nécessaire de la lutte contre la technologie génétique soit limitée aux organisations traditionnelles des savants (par exemple le Bund Demokratischer Wissenschaftler, Ligue de savants démocratiques), à des syndicats des services publics, à des groupes de citoyens pour la protection de l'environnement et à des membres du Parlement, verts ou sociaux-démocrates. Tous ces gens ne peuvent aborder que des aspects partiels comme la sécurité sociale, les perspectives professionnelles, les conceptions morales ou les questions de défense de l'emploi.
Le lien entre ces intérêts spécifiques, tel qu'il apparaît sous une forme embryonnaire, ne change pas les limitations structurelles de ce syndicalisme « modéré » et du reformisme « écologique ». En fait, l'idée de changements institutionnels graduels pour aboutir à une « situation meilleure » ou à un « monde meilleur » est de nouveau à l'ordre du jour. L'attention de beaucoup d'activistes des Verts est polarisée désormais vers le Parlement, les associations professionnelles et différents commissions.
Des propositions significatives avancées par des savants critiques et des groupes d'initiative disparaissent dans les profondeurs des appareils bourgeois. Le parti des Verts n'a aucune stratégie pour soulever le problème de la technologie génétique au niveau des masses populaires. Ses membres qui travaillent dans des grands instituts de recherche agissent d'une façon tout à fait dispersée et sont
GENETIQUE: PROGRES OU INSTRUMENT DE DOMINATION ? 47 abandonnés à eux-mêmes. Le travail de clarification et de mobilisation nécessaire ne s'adapte pas à la conception des Verts, qui pourtant jouissent de la confiance de beaucoup de gens critiques. Le « réformisme vert » - de même que tout réformisme - néglige la dynamique propre de l'appareil d'Etat capitaliste et exagère la possibilité de réaliser quelque chose au Parlement ou dans des coalitions gouvernementales. Les illusions d'une telle politique doivent être combattues par des arguments substantiels.
Une approche prudente et surtout une supervision démocratique, l'indépendance de toute contrainte économique et le respect de l'environnement pourraient permettre d'envisager une utilisation des méthodes modernes de la biologie moléculaire pour étudier ce qui est vivant et ses interactions. La fascination que ces domaines exercent sur de jeunes savants et techniciens découle dans une large mesure d'une telle idée. Mais la réalité, comme notre article devrait le prouver, se moque d'un tel idéalisme.
Après la chimie et la technologie nucléaire, la technologie génétique place l'aliénation et le danger pour l'humanité à un niveau qualitativement plus élevé. Comme mesure immédiate, il faut revendiquer le maximum de sécurité du point de vue technique pour tous ceux qui travaillent dans la recherche et la production de la technologie génétique. Les concepts de la recherche, les méthodes de travail et les dangers pour la santé doivent être clarifiés et rendus publics. On doit avoir la possibilité d'arrêter certains projets, de les corriger et de discuter de projets alternatifs. Il faut imposer le droit d'inspection et de veto. Cela vaut aussi bien pour les chercheurs et les travailleurs de la production que pour tous ces citoyens qui prennent des initiatives parce qu'ils se sentent menacés par la nouvelle technologie.
Tout cela pose un problème politique sérieux. La résistance à la technologie génétique qui s'est développée jusqu'ici est, dans une large mesure, purement morale et académique. Si on veut que la résistance sur le terrain théorique devienne aussi une résistance politique, il est absolument nécessaire de briser le « ghetto académique ». La question de savoir si on veut s'adresser à des secteurs de travailleurs de la chimie, à des paysans ou à des travailleurs en général est la pierre de touche d'un mouvement politique contre la technologie génétique. A ce sujet, il faut poser également la question de savoir dans quelle mesure le « réformisme vert » latent doit être dénoncé en tant qu'idéologie réformiste capitaliste du « modernisme écologique » ou dans quelle mesure le potentiel électoral des Verts représente une base pour la recomposition d'une politique ouvrière.
Un mouvement de base non réformiste qui touche profondément le personnel des instituts de recherche et des industries chimiques est nécessaire pour faire connaitre les abus les plus graves et, plus generalement, les dangers de la technologie génétique, dans l'espoir d'y mettre fin. Les recherches urgentes sur le cancer et le SIDA ne doivent pas servir de prétexte pour laisser le champ libre aux capitalistes de la chimie et à l'élite scientifique carriériste. Les problèmes politiques de la santé doivent être discutés et développés avec ceux qui y sont impliques, les groupes de self help et les groupes d'initiative de base. Les activités des sociétés de technologie génétique et des trusts chimiques doivent être soumises à des contrôles ; la possibilité doit exister d'interdire des licences et on doit exiger la plus grande publicité et l'information la plus complète. Les conditions de survivance du capital ne s'identifient pas avec les conditions de survie de l'humanite. Le danger existe que les premières annulent les secondes.
L'article que nous publions est sorti en décembre 1987 dans le mensuel des marxistesrévolutionnaires allemands, Inprekorr. Les sources utilisees par l'auteur sont allemandes ou en langue allemande. Nous avons estimé utile de publier quand même les notes pour faciliter le travail des lecteurs éventuellement interesses à une étude systématique sur le sujet
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