Il y a un mythe qui circule en Europe, le mythe des Verts. Un mouvement apparemment irrésistible se développe, un mouvement qui ne se base sur aucune classe et rejette comme inutilisables toutes les idées et programmes qui ont existé jusqu'ici. L'industrialisme a presque détruit la nature et l'environnement, et doit être battu maintenant, à la dernière minute. Tous les partis existants sont complices et doivent être repoussés. Ils ne représentent que des « formations politiques en dépérissement » (Rudolf Bahro). En particulier, « le socialisme de gauche, de même que t réalité le mouvement ouvrier », a fait faillite lui aussi (comité fédéral des Verts). C'est pourquoi « les Verts ont également la tâche de dépasser le point de vue socialiste traditionnel » (Hubert Kleinert). Ces critiques sont un défi à toute la gauche. Selon les Verts, la bataille actuelle ne sera pas menée d'une façon décisive par les travailleurs. C'est pourquoi les Verts ne peuvent pas être les représentants d'intérêts sociaux particuliers mais doivent être un instrument des intérêts généraux » (Bahro), et même surmonter les contradictions de classes (Jo Müller). Cette appréciation est partagée aussi par la gauche du parti. Par conséquent, les Verts « ne sont pas un parti de gauche, mais un parti qui permet de mener une politique de gauche » (Jutta Ditfurt). Le « réaliste » Thomas Eberman ' met en garde tous les rêveurs: « C'est une perspective absurde que de vouloir faire des Verts un parti socialiste. » Le phénomène des Verts, qui de loin apparaît si prometteur, est un phénomène nouveau mais pas énigmatique. C'est le produit d'une couche, l'intelligentsia, qui, au cours des dernières décennies, est devenue importante.
Une nouvelle classe moyenne ?
Aucun mouvement révolutionnaire ne s'est développé jusqu'ici sans les intellectuels, mais tous les mouvements révolutionnaires ont dû lutter contre la majorité de l'intelligentsia. Dans le passe, cela était compréhensible dans la mesure où les étudiants provenaient de la bourgeoisie ou de l'aristocratie et pouvaient, après leurs études, miser sur une carrière dans l'appareil d'Etat, devenir des dirigeants d'entreprise ou exercer une profession libérale. Pendant leurs études, la plupart d'eux menaient la belle vie alors que les plus sérieux en profitaient pour élargir leur horizon. Inspirés par un enthousiasme juvénile, beaucoup d'entre eux devenaient anarchistes, certains même communistes. Mais dès que la vie devenait sérieuse, ils optaient pour la défense et non pour la suppression des privilèges de leur classe. Ceux qui ne faisaient pas leurs adieux aux prolétariat étaient peu nombreux et mis au ban.
A l'époque, l'intelligentsia ne représentait qu'une couche très mince. Par la suite, elle s'est énormément développée. Il suffit de rappeler qu'en Allemagne occidentale il y a plus d'un million trois cent mille étudiants et environ un demi-million de lycéens avec droit de vote. Ceux qui ont fait des écoles supérieures (quatre millions de personnes environ) correspondent à un septième de la population active. Tous ensemble, ils constituent un potentiel social considérable. Une formation privilégiée est le seul trait commun de l'intelligentsia, ce qui n'en fait pas une couche sociale et encore moins une classe. Elle se distribue plutôt dans toute la société. En fait, la classe dominante tout entière est composée de gens qui ont fait des études universitaires. Les couches privilégiées, directement liées au capital, sont représentées par ceux qui ont fait des hautes études (plus de trois cent mille), les dirigeants de l'appareil d'Etat (plus de cent mille) et les entrepreneurs (quatre cent cinquante mille) qui ont dans leur écrasante majorité une formation universitaire.
A côté de cette intelligentsia capitaliste et bourgeoise est apparue au cours des dernières décennies une couche large d'intellectuels travailleurs qui doivent vendre leur force de travail sans disposer eux-mêmes de moyens de production. Il s'agit de dirigeants avec des fonctions subordonnées et de personnes qui ont des fonctions de contrôle, de spécialistes commerciaux et de techniciens qui travaillent dans les entreprises, les sociétés et l'appareil d'Etat (tous ensemble, un million et demi environ). Ils ont très peu de possibilités de promotion ou d'avancement, mais ils jouissent de bonnes conditions de travail et gagnent au moins le double d'un travailleur moyen. Des idéologies élitistes et surtout corporatistes sont encore tres répandues parmi eux. Plus généralement, cette intelligentsia oscille entre des idées technocratiques, des idées reformistes et des idées démocratiques radicales. Par conséquent, elle vote chrétien-démocrate ou libéral et ses éléments critiques le plus souvent social-démocrate. Il faut tenir compte, par ailleurs, des huit cent mille personnes environ qui travaillent dans des actitivés sociales (assistants sociaux et travailleuses des crèches) et dans les secteurs de la santé et qui, tout en n'appartenant que partiellement à l'intelligentsia, sont liées à celle-ci du point de vue de leur conscience.
Les crises qui ont eu lieu depuis le début des années soixante-dix avaient peu touché cette partie de l'intelligentsia. En revanche, elles ont durement frappé la jeune intelligentsia, à l'exception des enfants des gens aisés. A la suite des mesures d'austérité, le nombre des boursiers a diminué. Les allocations ont augmenté plus lentement que les prix et il y a eu de moins en moins de possibilités de gagner quelque chose par des travaux précaires. Les conditions de formation sont devenues plus dures et, par conséquent, le nombre de ceux qui interrompent leurs études a augmenté. De surcroît, un diplôme ne garanti plus un travail privilégié. Au début des années soixante-dix, deux tiers de ceux qui avaient fréquenté des écoles supérieures trouvaient encore un travail dans la fonction publique. Aujourd'hui, c'est le cas pour un sur cinq. Même les entreprises capitalistes offrent très peu d'emplois additionnels. Du fait que les possibilités de promotion sociale ont disparu pour des cen- taines de milliers de personnes, beaucoup d'entre elles ont cherché des « professions libres » qui, le plus souvent, ne leur assurent que le minimum vital, ou ont accepté des emplois très inférieurs à leur qualification. Des dizaines de milliers se sont engagés dans une tout autre voie et ont créé des entreprises alternatives non capitalistes en travaillant comme paysans écologistes, gérants de bistrot, petits commerçants, etc. Nombreux sont ceux qui sont restes au chômage et vivent de subventions publiques ou de contributions de l'Etat pour la création d'emplois.
Tous ces gens - qu'ils touchent une paie ou qu'ils dépendent d'aides sociales, qu'ils s'exploitent eux-mêmes comme travailleurs independants ou qu'ils constituent des groupes alternatifs - sont devenus en tant qu'intelligentsia prolétarisée une couche spécifique qui généralement se situe dans l'opposition. Cette couche est renforcée par l'apport d'autres milieux, avant tout par des gens qui exercent des professions sociales. Elle constitue le noyau essentiel des Verts.
Le mode d'existence de cette intelligentsia, qui fait partie de la population active et qui est prolétarisée, détermine sa conscience. Alors que les travailleurs entrent presque instinctivement en opposition quotidienne avec le capital et développent une conscience syndicale, la plupart des membres de l'intelligentsia se conçoivent comme une entité propre dans la société. Ils n'ont pas d'intérêts généraux ; ils n'ont que des intérêts particuliers en tant qu'étudiants, élèves, enseignants, gens qui ont des emplois précaires, des activités alternatives ou qui sont au chômage.
74 Alors que les ouvriers ont une conscience collective, eux développent une conscience individuelle. Ils réagissent en fonction d'impressions et d'opinions personnelles ponctuelles. Leur critique peut être même très dure, mais elle n'implique aucune conséquence dangereuse. Ils avancent des propositions particulières de changement, mais non un programme social. A leurs yeux, la discipline, le travail patient et les obligations d'une organisation sont une menace inacceptable pour leur liberté inaliénable et leur épanouissement personnel. Ils peuvent même être très combatifs, mais ils ne le sont le plus souvent que temporairement. Ainsi surgissent presque du néant des mouvements qui - comme dans les écoles - durent parfois des semaines pour disparaître par la suite sans laisser de traces, parce qu'ils n'ont pas de programme ni d'organisation. Il ne s'agit que de révoltes.
De la révolte au mouvement
A partir du mouvement de la jeunesse et des étudiants de la fin des années soixante, une intelligentsia critique, polarisée et radicalisée a surgi du milieu des étudiants et des écoliers, de secteurs de l'intelligentsia travailleuse et de professions sociales de l'intelligentsia prolétarisée (au total plus de trois millions de personnes). Issue du mouvement des deux dernières décennies, elle apparaît pour la première fois comme une force politique originale. Aul debut, les gens pensaient que l'Etat aurait dû être renverse par un assaut violent, mais bientôt ce fut le desenchantement. Dans leur majorité, ils ne voulurent plus se révolter, mais faire des réformes. Ils rejoignirent la coalition SPD-Parti libéral (le SPD compta à l'époque trois cent mille nouveaux membres, surtout des jeunes) et commencèrent leur marche a travers les institutions. Pour soutenir leur politique, ils lancèrent des milliers d'« initiatives civiques ». Au milieu des années soixante-dix, leurs comites directeurs étaient composés à 47 % de représentants des professions libérales et à 28 % d'enseignants. Au niveau fédéral, les deux tiers d'entre eux avaient un emploi dans des institutions, le plus souvent dans des conseils municipaux. Leur association la plus importante, le Bundesverband Bürgerinitiativen Umweltschutz (Association fédérale des initiatives civiques pour la protection de la nature), était dirigée au debut par les libéraux et ensuite par les sociaux-démocrates. Lorsque les illusions réformistes furent mortes, la plupart des « initiatives civiques » ont disparu. Dans la deuxième moitié des années soixante-dix, une partie de l'intelligentsia critique a abandonne ces partis et s'est transférée chez les Verts.
A côté de ces courants réformistes de l'intelligentsia, les minorités révolutionnaires se sont regroupées, depuis 1969, dans des organisations et des cercles ouverts. Leurs cadres se rendaient souvent dans les usines pour se lier aux ouvriers. Mais, le plus souvent, ces organisations se sont mobilisées dans une quantité de campagnes de solidarité éphémères avec le Chili et le Portugal, dans des occupations de logements, de cités universitaires, contre la repression et le Berufverbot (interdictions professionnelles). Cela changea lors de l'occupation du site de la centrale nucléaire planifiée à Wyhl en février 1975. Peu apres se développa un large mouvement écologiste et antinucléaire, qui s'appuya rapidement sur des milliers d'« initiatives civiques » connues par le nom des localités où les centrales étaient installées. Ces comités étaient presque toujours dominés par des organisations révolutionnaires qui dirigeaient les actions les plus importantes. Jusqu'à cent cinquante mille personnes se mobiliserent dans ces manifestations tout à fait combatives. En mars 1977, vingt mille personnes attaquèrent le site retranché de Grohnde. Mais l'échec lamentable de l'affrontement démontra pour tout le monde que la solution du problème ne pouvait pas être de type militaire, mais politique.
Ces actions étaient essentiellement menées par l'intelligentsia jeune. A l'époque, le nombre des manifestants augmentait encore, mais le nombre des manifestations diminuait. L'intelligentsia faisait son grand tournant vers les quartiers avec une grande participation d'intellectuels et de communautés (plus de trente mille en 1980). Beaucoup de gens participaient à des projets alternatifs (centres de jeunesse, maisons de femmes, crèches, lieux de jeu, groupes d'auto-expérience et de méditation) de même qu'à des entreprises alternatives (artisanat, imprimerie, journaux et maisons d'édition qui souvent constituaient des réseaux, etc.). Au début des années quatre-vingt, il y a eu douze mille projets de ce type auxquels ont participe entre trois cent mille et cinq cent mille personnes (pour des dizaines d'entre elles, c'était le moyen de subsistance). Tous ces projets étaient loin d'être négligeables. Mais il s'agissait d'un retour à des petits projets de réformes qui visaient à améliorer la vie quotidienne plutôt qu'à changer la société. Souvent, ils étaient conçus comme une idylle non capitaliste, harmonieuse et humaine, dans un environnement hostile. Ces gens étaient sceptiques ou cyniques par rapport à des programmes radicaux. Ils ne lisaient presque pas de livres théoriques et ils se considéraient ouverts parce qu'ils changeaient frequemment d'opinion. Il y avait souvent chez eux une propension au mysticisme ou à la magie, de même qu'à une maternité soit conservatrice soit « nouvelle ». Le mouvement ouvrier est absolument étranger à ce monde qu'il ne comprend pas. Chacun cherchait une issue individuelle aux fléaux du monde. Plus cette mentalité se propageait, plus les initiatives et les mouvements se décomposaient. Cette sous-culture constitue un bastion des Verts et, dans les grandes villes, leur base organisationnelle la plus importante.
Le pari de la fondation du parti
La naissance et le développement des Verts doivent être compris à partir de cet arriere-plan social. Contrairement aux mythes courants, ils ne sont pas nés du mouvement écologiste mais ont été fondés par des gens qui ont voulu utiliser cette conscience nouvelle. « Des sujets tout à fait particuliers sont soudainement apparus », comme l'écrit Joschka Fischer ' à propos des origines, « des personnes étranges, qu'on n'avait vues nulle part ailleurs, se sont soudainement manifestées. » Sous l'impulsion de résultats obtenus par les écologistes français, des défenseurs de la nature conservateurs décidaient dès l'été 1977 de fonder un parti. Dans certains endroits, comme dans des localités près des installations nucléaires de Brockdorf et Gronhnde, ils étaient soutenus par des secteurs qui avaient participé à des élections locales. Mais ailleurs ils s'appuyaient sur des politiciens bourgeois ambitieux et des petits partis dirigés d'en haut qui agissaient comme des organisations régionales. Ils prétendaient avec intolérance être les seuls représentants d'une politique écologiste. La gauche, qui contrôlait le mouvement à la base, était exclue pour des raisons d'incompatibilité, comme au Schleswig-Holstein, ou empêchée par la violence policière de participer aux assemblées de fondation, comme au début en Nordrhein-Westphalie. Après des succès électoraux limites, ces embryons de parti décidaient en mars 1979 de participer aux élections européennes. Le comité directeur de neuf personnes était composé exclusivement d'éléments conservateurs ou même réactionnaires. Avec neuf cent mille voix, ils remportèrent leur premier succès électoral important.
Assez vite, des forces socialistes se sont insérées dans ce processus de construction du parti. A la politique bourgeoise d'exclusion, elles ne pouvaient qu'opposer leur propre construction organisationnelle. Des organisations maoïstes comme la Kommunistische Bund (KB, Ligue communiste) et le Kommunistische Partei Deutschlands (KPD, Parti communiste d'Allemagne), qui avaient déjà obtenu vingt mille voix à des élections à Berlin-Ouest, aussi bien que les spontanéistes de Francfort comme Cohn-Bendit (qui avait ecrit, dix ans auparavant : « ce que nous contestons, c'est la nécessité d'un parti ») fondaient des unions électorales qui remportaient des succes tout en ne dépassant pas la barre des 5 %.
Dans cette situation, les fondateurs bourgeois du parti des Verts ne pouvaient conserver leurs discriminations. Ils n'avaient pas trop d'organisateurs expérimentés dans leurs rangs. Par conséquent, ils ouvrirent les portes du parti. Des forces de gauche et des forces jusqu'alors inorganisées y affluèrent. Au tournant des années soixante-dix et quatre-vingt, l'unité se réalisa entre des gens de gauche, des indépendants et des bourgeois conservateurs. Le parti des Verts fut formellement fondé avec dix mille membres. Cette convergence ne peut pas être caractérisée comme un front populaire, parce que cela n'était pas une organisation de combat. C'était plutôt une union populaire inter-classiste. Certes, il y a eu des rudes querelles à propos du programme, débouchant sur le départ de l'aile bourgeoise réactionnaire autour de l'ancien député de la CDU, Gruhl, et d'un ancien lieutenant du Freikorp 3 , Spingman. Mais l'adoption d'un programme progressiste n'a été possible que grâce à l'aide de forces conservatrices (Cercle Achberger, Ligue mondiale pour la defense de la vie, Union sociale libre) et, partiellement, de forces explicitement nationalistes (Union pour l'action des Allemands indépendants), qui combinaient des positions petites bourgeoises et une rancune anticapitaliste. En Allemagne du Sud, l'aile bourgeoise représente une force considérable même aujourd'hui. Dans des cas extrêmes, l'unité s'est réalisée sur la base de compromis formels et explicites. Cette unification de gens de gauche avec des bourgeois a été durement critiquée à l'époque par les révolutionnaires.
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Tous les succès électoraux des Verts ont été remportés avec une organisation du parti extrêmement faible. Aujourd'hui, les Verts comptent quarante mille membres environ, alors que le Deutsche Kommunistische Partei (Parti communiste allemand) en a toujours à peu près soixante mille. Même le FDP, qui est un parti de notables, est numériquement plus fort que les Verts. Pour la plupart des membres du parti, l'activité se limite au paiement des cotisations (huit marks par mois en moyenne). Un cinquième seulement des membres est réellement actif.
A la base du parti et au niveau intermédiaire, il ne reste que peu de gens des années de fondation. On retrouve assez rarement des anciens membres d'organisations révolutionnaires. Ce sont les représentants de l'intelligentsia critique qui ont adhéré récemment, surtout des enseignants, des travailleurs sociaux ou des intellectuels prolétarisés, qui donnent le ton. Ces gens souhaitent un progres social et démocratique, mais non une révolution. Ils sont aussi intéressés à recevoir des contributions de l'Etat pour leurs projets.
Parmi les cinquante-quatre députés des Verts qui ont siégé au dernier Parlement (1983-1987) - les élus étaient vingt-huit, mais il y a eu une rotation -, au moins quarante et un avaient fait des études universitaires. Dans les grandes villes, la base est considérée comme le décor.
Le fait qu'il existe une faible base active de moins de dix mille personnes alors que les électeurs sont plus de trois millions indique que les Verts constituent essentiellement une union électorale. Plus de trois mille militants sont, en outre, des elus au niveau federal, régional ou municipal. Les autres, à l'exception de quelques citadelles, sont exclusivement occupés à servir d'experts pour les élus. Par conséquent, il y a très peu de debats politiques dans l'organisation. Les discussions se développent surtout dans de petits cercles sur des sujets spécifiques. Cela détermine la formation d'« une culture de spécialistes et d'intellectuels » (Kurt Edler). L'organisation du parti devient un élement annexe du travail parlementaire.
Les Verts se réclamaient au départ d'une démocratie à la base. Leurs membres pouvaient effectivement exprimer leurs opinions, mais assez vite ils n'ont plus eu aucune possibilité de les imposer. Leurs comités, composés de membres bénévoles, n'ont aucune influence ni autorité ; le comité directeur fédéral ne se réunit qu'une fois par mois. Leur ligne politique est donc décidée par les parlementaires sous leur propre responsabilite. En fait, les membres n'ont rien à dire et les comités directeurs très peu à dire car « la politique est décidée par la fraction parlementaire », comme l'expliquait le responsable des affaires federales du parti au printemps 1987. « Les comités fédéraux et régionaux du parti pesent moins qu'un collaborateur de la fraction parlementaire », ironise J. Fischer. Des personnalites de premier plan comme lui et Otto Schily * demandent publiquement de supprimer dans la plateforme du parti des revendications comme le retrait de l'OTAN et remettent à un futur lointain et irréel la sortie du pays du nucléaire. Certes, lors des congrès, la base peut exprimer des positions radicales, et le point du programme du parti, qui proclame le contrôle constant sur ceux qui ont des mandats et des responsabilités et leur révocabilité à tout moment, n'a pas été changé. La capacité de mobilisation des Verts est en réalité moindre que celle du DKP, et même des organisations de la gauche radicale. La direction des Verts appelle à toute sorte d'actions, mais sa base - qui est faible et intéressée à autre chosene se mobilise presque pas. Cela ne l'empêche pas de se présenter à l'étranger comme la direction de tous les mouvements. Mais lorsque, après Tchernobyl, elle a voulu organiser par ses propres forces des rassemblements de masse contre le nucléaire, elle a raté son opération. Les gens rassemblés ne venaient pas, en grande partie, des Verts. Elle n'est pas non plus capable d'exercer une grosse influence dans les organisations écologistes (BBU, Naturfreunde, Bund Naturschutz, Schutzgemeinschaft Deutscher Wald, Deutscher Naturschutzring), qui sont toutes dirigées par des sociaux-démocrates ou des chrétiens-démocrates. Les Verts n'ont pas non plus de lien organisé avec les mouvements sociaux, qui le plus souvent refusent des orateurs des Verts dans leurs manifestations parce qu'ils ont peur de manipulations. Par ailleurs, les Verts ne sont pas bien ancrés dans les entreprises et dans les syndicats, même pas là où ils ont beaucoup d'électeurs comme la GEW ou, partiellement, l'ÖTV'. . Ils ont incontestablement une série de délégués d'entreprise, la plupart du temps des anciens membres d'organisations de gauche qui ont rejoint les Verts. Mais il s'agit de militants isolés: il n'existe aucune coordination active du parti dans les entreprises et dans les syndicats. Leur enracinement est plus faible que celui des organisations révolutionnaires. Voilà pourquoi les syndicats « ne trouvent pas d'interlocuteurs valables chez les Verts », explique Martin Kempe, qui est pourtant un observateur bienveillant® Tout en ayant de l'argent,
. on ne construit pas un appareil pour l'organisation du parti. Bien súr, il y a à peu près cent cinquante députés fédéraux et régionaux, plus de cinq cents membres engagés dans la politique municipale et environ sept cents permanents, qui pourtant s'occupent principalement des fractions des élus au niveau institutionnel et non du travail de parti proprement dit. Tout cela est financé essentiellement par les subventions de l'Etat. En 1985 par exemple, 13% des rentrées provenaient des contributions des militants alors que 67% venaient des caisses de l'Etat. Cette faiblesse organisationnelle rend les Verts très dépendants des campagnes publiques, surtout avant les élections. Si les médias ne les appuient pas, les Verts n'ont aucun moyen d'informer leurs membres et leurs électeurs. Des campagnes électorales qui s'appuient sur les permanents ne sont pas réalisables pour eux, même pas dans des bastions comme Hambourg.
La vie interne du parti est marquée par un individualisme extrême. Cela correspond bien sûr aux tendances de l'intelligentsia. Mais cela a eu pour conséquence que les Verts, qui s'étaient présentés comme ceux qui voulaient rendre la politque plus humaine par « la douceur et la tolérance », se signalent par des luttes internes sans ménage- ment. La bataille pour les places est plus dure que dans n'importe quel autre parti. « Chacun s'efforce d'émerger dans la fraction parlementaire » (Eckhard Stratmann ') et « beaucoup de gens s'efforcent de s'assurer une carrière personnelle » (Christian Ströbele). Le résultat est une « guerre psychologique de tout le monde contre tout le monde » (J. Fischer) et la disparition de la solidarité. Les discussions politiques sont menées presque toujours publiquement à travers les médias et les dissidents sont attaqués personnellement.
L'électorat
C'est surtout l'intelligentsia oppositionnelle, critique mais rarement ennemie du système, qui vote pour les Verts. 60 % environ sont des jeunes de moins de trente ans, dont à peu près 30 % sont des étudiants, des élèves ou des apprentis. 40 % environ des autres électeurs ont fait des études, et plus de la moitié a passé le baccalauréat. Presque 40 % sont des employés de niveau inférieur ou moyen, et moins de 10 % des ouvriers. Une grande partie de l'intelligentsia prolétarisée a un revenu mensuel inférieur à la moyenne. Environ trois quarts des électeurs des Verts gagnent moins de deux mille marks par mois. Dans les quartiers à majorité ouvrière, les Verts restent normalement au dessous de 5 %. Leurs bastions sont les villes universitaires. Leurs electeurs se considèrent comme progressistes mais pas comme révolutionnaires. Seul un sur cinq d'entre eux se considère comme de gauche, un sur six comme « alternatif ». Les autres se considèrent tout simplement comme des citoyens.
79 Seul un sur douze sympathise avec la gauche du parti. En général, les Verts sont classés à gauche. Cela n'est que relativement vrai, et les Verts eux-mêmes parfois le contestent. Selon Otto Schily, ils sont clairement un parti du centre. Lukas Beckmann, jusqu'ici responsable des affaires fédérales, explique: « Nous sommes, au fond, un parti qui veut conserver des valeurs. » Les Verts bavarois ont explicitement rejeté de leur programme toute revendication d'émancipation et surtout toute revendication marxiste. « La politique verte met fondamentalement en pratique des aspirations chrétiennes », affirment-ils. Ainsi, ils sont pour l'interdiction de l'avortement et, bien que nulle part ailleurs le Berufsverbot ne soit appliqué plus strictement et que les manifestants ne soient frappés plus durement qu'en Bavière, le programme affirme que « la Baviere est toujours un pays merveilleux avec une culture libre originale ». Il ajoute que l'autodétermination des hommes doit « se réaliser en respectant les lois de l'économie de marché ». Dans leurs déclarations programmatiques, les Verts n'attibuent pas les maux de la société au capitalisme, mais a la technique moderne et a l'industrialisation qui déterminent la vie aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est. Les crises ne sont pas expliquees, la societe actuelle est acceptée. Certes, il y a une critique anticapitaliste, mais on n'avance aucune perspective d'une autre societe. Lorsqu'on présente comme un but « un nouvel ordre écologique, social, démocratique de base », cela est aussi nébuleux que l'idée des « fondamentalistes » selon qui il faudrait « organiser une autre vie par une auto-administration coopérative tout à fait communicative ».
80 Un député des Verts, très radical, expliquait ainsi son objectif : « Je suis poussé loin de ce qui existe sans savoir exactement vers ou. »
Cela ne conduit certainement pas à des solutions concrètes. Le militantisme ne peut pas remplacer une strategie, un catalogue de revendications ne constitue pas une ligne politique à long terme, disait deja en 1984 Petra Kelly « Nous ne pouvons pas developper un travail parlementaire si nous ne savons pas où nous voulons vraiment aller. » C'est pour cette raison que nous avons « abouti à une absence d'orientation ».
Un cours d'adaptation
Ce fut la faiblesse fondamentale dès le début. Les Verts renoncent a développer une analyse de la société et à élaborer une stratégie parce que cela menacerait leur unité. Ainsi, les revendications de tous les mouvement sont rassemblées d'une façon inégale dans un bouquet multicolore : les intérêts de l'intelligentsia sont mieux pris en consideration que ceux de la classe ouvrière. La mort des forêts intéresse plus que l'empoisonnement sur les lieux de travail ou que la semaine de trentecinq heures. Néanmoins, de nombreuses revendications importantes et correctes sont avancées, qui font des Verts une force démocratique radicale. Mais il n'en découle pas un programme de changement social ni une réforme de structures anticapitaliste. Il s'agit d'un réformisme radical bourgeois qui inspire de la sympathie pour les mouvements extra-parlementaires mais, en dernière analyse, esquisse des reformes pacifiques par voie parlementaire. A peine formulées, beaucoup des revendi- cations votées par les congrès finissent dans les tiroirs ; elles n'impliquent aucune obligation pour les parlementaires.
Les Verts se sont présentés au départ avec la prétention de donner une voix dans le Parlement aux mouvements extra-parlementaires. Le centre de gravité du parti aurait dû rester dans les mouvements. Assez vite, cela s'est avéré être un vœu pieux. Quelques années plus tard, les Verts etaient devenus une union parlementaire et un parti purement parlementaire. Selon J. Fischer, « aucune mobilisation extra-parlementaire n'est l'œuvre du parti. (...) Le mot d'ordre doit être la confiance pure et simple dans le Parlement. (...) Celui qui rejette cela veut détruire le parti ». L'aile gauche dénonce cette approche comme un travail de plomberie pour réparer un système fichu. Mais elle ne peut opposer à ce cours aucune alternative concrète parce que le parti est incapable de construire une organisation de militants et de developper un travail à la base. Certains, comme Otto Schily, ne le veulent même pas car, selon eux, « la résistance antiparlementaire ne représente pas une perspective ». Il y a deja eu des cas, par exemple en Bavière, où à cause de préoccupations électorales le parti s'est prononcé ouvertement contre une manifestation, exigeant que ses membres n'y participent pas. Une manifestation à Hanau, en novembre 1985, avait été explicitement dénoncée comme un « rassemblement de tous les sectaires ». Les quinze mille sectaires qui y participèrent étaient en tout cas plus nombreux que tous les rassemblements organisés par les Verts avec leurs propres forces.
Le travail parlementaire est devenu le terrain « existentiel » des Verts, bien que jusqu'ici il se soit soldé par un échec malgré un engagement extraordinaire. Dans le dernier Parlement, le parti n'avait qu'un peu plus de 5 % des deputes. Il a pourtant presente un tiers des projets de loi, la moitié des interpellations les plus importantes et un cinquième des petites. La seule chose qu'il a obtenue, c'est d'empêcher l'importation de tortues. Seules quelques questions politiques ont pu être posées avec plus de force (débat sur les Pershing, boycottage du recensement '), et un bon travail d'enquête a été mené dans la commission Flick contre le financement illégal des partis. L'entrée en scène provocatrice des Verts dans ce club de seigneurs satisfaits de lui-même a été généralement positive. Au niveau des Parlements regionaux, les Verts n'ont pas non plus remporté de succès. Quant à la conscience critique qui existe en Allemagne federale à propos de l'environnement, de l'industrie nucléaire, de l'armement nucléaire, de la politique impérialiste, des dangers qui menacent les libertés démocratiques, de l'oppression des femmes et des problèmes des minorités, elle a été exclusivement stimulée par des mouvements extra-parlementaires et non pas par les discours tenus au Parlement.
Une fois au Parlement, les Verts n'ont pas été qu'un élément de trouble ; ils ont voulu aussi participer au pouvoir. Puisque la force des arguments ne convainquait pas les gouvernants et que les résultats electoraux étaient en réalité le seul argument des Verts, le parti a de plus en plus été poussé vers une participation gouvernementale dans la perspective de réformer la société avec l'aide du pouvoir d'Etat. Cela l'a amené à s'adapter à tel point que, par rapport à lui, «même les jeunes socialistes apparaissent comme des revolutionnaires » (selon le ministre Steger). Le résultat en a été une lutte d'orientation plus âpre. L'aile gauche accepterait à certains conditions de soutenir un gouvernemenet SPD alors que tous les autres sont d'accord pour obtenir des postes de ministres et de fonctionnaires ministériels. Une minorité est même disposée à réaliser une coalition avec la CDU. Ces développements ont déclenche un processus de recomposition des Verts dans l'establishment politique. Alors que l'aile gauche serait fondamentalement isolée, les « réalistes » seraient acceptés s'ils étaient nécessaires pour former une majorité parlementaire et s'ils renonçaient à leurs prétentions réformistes. Cela s'est concrétisé dans le cas de leur participation au gouvernement du Hesse.
Lorsque, au printemps de 1985, les Verts sont entrés dans le gouvernement régional avec un poste de ministre et un poste de secrétaire d'Etat, il y a eu une violente protestation de la part de représentants du grand capital, qui ont menacé de déplacer leurs entreprises ailleurs. Mais ils ont été rapidement tranquillisés. Le secrétaire d'Etat Kerschgens, membre des Verts, a expliqué qu'il voulait simplement vérifier « quelle était la possibilité de mener une politique économique écologiste dans le cadre de l'économie de marché ». On s'est rendu compte assez vite qu'il n'y en avait pas. Le comité directeur régional des Verts, autrefois « fondamentaliste », avait deja auparavant voté son soutien au gouvernement régional sans participation, contre un plat de lentilles de quinze millions de marks destinés à des projets alternatifs échelonnés sur plusieurs années. En retour, les Verts avaient accepte une dépense de cinquante-trois millions pour la construction de prisons et avaient voté des dépenses budgétaires pour le contreespionnage et le renforcement de la police. Ainsi, un parti qui avait lance une « bataille radicale et fondamentale contre la société » a démontré, après une seule année de pratique parlementaire, qu'il était un partenaire « constructif ». C'est dans ces termes que le Premier ministre du Hesse. Börner, a fait l'eloge des Verts apres la période pendant laquelle ils ont donné des preuves de leur soutien au gouvernement. La voie de la participation au gouvernement était ainsi ouverte. Certes, les Verts ont continué à protester de temps en temps pour préserver leur image radicale. Toutefois, des casernes de police, des prisons et des autoroutes ont été construites comme auparavant; l'utilisation de l'énergie atomique et la pollution de l'environnement n'ont pas été entravées. Les déchets se sont accumulés comme toujours.
« Realpolitik »
Le ministre Fischer a déclare que les «contraintes matérielles » l'avaient «assomé ». En fait, lui-même, selon le Jugement general et pour reprendre les mots du ministre Steger '° n'« avait guère empêché au SPD de faire tout ce qu'il voulait ». On a systématiquement cherche a détruire la credibilite des Verts. Lorsqu'on leur a demandé de renoncer ouvertement à leurs principes les plus sacrés lors du vote pour continuer l'exploitation illégale du plutonium à Hanau et que les Verts ont avancé publiquement des objections prudentes, Holger Börner " a interprété cela comme une dénonciation de l'accord de coalition et a destitué les ministres. Cet échec complet a aggravé la crise des Verts qui existait deja depuis des années. Assez vite s'est developpe un « état d'esprit se situant entre la résignation et l'incertitude » (Ralf Füchs), et l'organe central des « réalos », Plasterstrand, annonçait dans la panique que «les Verts étaient finis ». C'était aller trop vite. Les défaites ont plutôt renforcé les réformistes, qui représentent la grande majorité des parlementaires et se divisent en deux courants. Les « écolibertaires » expriment des positions ouvertement bourgeoises et réactionnaires. Contre les intérêts du capital (qui sont représentés par la CDU et le FDP) et du monde du travail (SPD), ils veulent « introduire dans la politique les intérêts de la nature ». Ils développent une « critique radicale de l'industrialisation déchaînée », considerent comme secondaire la question des rapports de propriété et sont favorables à une participation gouvernementale inconditionnelle. En tant qu'héritiers du libéralisme, « ils n'avancent aucun programme » et ils « n'ont aucun besoin d'une masse d'adhérents ». Ils veulent utiliser les connaissances de leurs mandataires, des médecins et des juges. Ils rejettent de nombreuses revendications du mouvement des temmes ou des minorités. Dans l'intérêt de la protection de l'environnement, le pouvoir d'achat et l'emploi peuvent selon eux s'effondrer, et ont doit « combattre le monopole étatique de l'aide de la sécurité sociale » et annuler « l'étatisation de la protection sociale ». De tels courants, qui ont une influence surtout en Allemagne du Sud, se relient aux politiciens
« réalistes ». L'option d'une politique de retormes pragmatique « a ete deja prise selon eux avec la formation d'un parti parlementaire » (J. Fischer). Ils évitent toute prise de position programmatique parce qu'ils veulent avoir les mains libres dans le développement de leur politique. La société existante et le monopole de la violence par l'Etat sont acceptes sans condition. Des vieilles revendications des Verts, comme le retrait de l'OTAN et la sortie immédiate du nucléaire civil, sont ouvertement abandonnees. Par le soutien a des gouvernements sociaux-démocrates, ils veulent créer les préconditions d'une participation au gouvernement. Parmi les porte-parole de ce courant, il y a des anciens révolutionnaires et des spontaneistes qui se basent ouvertement sur des forces bourgeoises et une partie de l'intelligentsia prolétarisée. Une majorité pour les « réalos » est encore impossible aux congrès parce qu'aux congrès on fait « des discours du dimanche, radicaux et sentimentaux » (J. Fischer) et que, « pour leur bien-être émotionnel, les Verts ont besoin de radicalisme ». C'est ainsi que se forment parfois des « majorités occasionnelles » (Otto Schily). Toutefois, dans les fédérations régionales (sauf à Hambourg, Berlin et dans le Schleswig-Holstein), les « réalos » dominent dejà, en alliance avec les écolo-libéraux et les conservateurs. Ils sont résolus à mener la bataille « pour les contenus et les structures » jusqu'aux prochaines élections législatives de 1991 et à marginaliser la gauche dans le parti (réunion fractionnelle des « réalos » • et des éco-libertaires de mai 1987 à Francfort). Pour ce but, ils utilisent sans ménagement leurs majorités. Ainsi, la fraction parlementaire n'a élu aucun membre de la gauche dans son comité. Dans le Hesse, on a rejeté la présentation de candidats des minorités comme « un misérable chantage moral » (Cohn-Bendit) et on n'a présenté que des « réalos ». Tout indique que, dans les prochaines années, ce bloc s'assurera le contrôle incontesté du parti.
Les adversaires principaux de ce cours sont les « fondamentalistes », dont le théoricien le plus important est l'ancien marxiste Rudolf Bahro. Ils peuvent au mieux être caractérisés comme des socialistes utopistes. Selon eux, idependamment des rapports de production, la production industrielle est la cause fondamentale du danger qui menace les conditions d'existence des hommes, aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est. Une participation gouvernementale des Verts ne pourrait que stabiliser ce système. Par conséquent, « toute coopération des oppositionnels fondamentalistes doit être rejetée sans compromis ». Le but est une « vie en accord avec les cycles naturels ». Il doit être atteint par des initiatives de base aussi bien que par des projets alternatifs, qui « doivent être reliés par un concept général ». Puisque ces buts et ces revendications, largement propagandistes, ne se concrétisent pas et que, de surcroit, les promoteurs des projets alternatifs veulent obtenir de l'argent de l'Etat, l'influence des « fondamentalistes » est fortement diminuée. Elle se base aujourd'hui non sur leur programme, mais sur leur critique à la Realpolitik.
Le déclin des éco-socialistes
Lorsque la construction du parti des Verts sembla réussir, toute la gauche indépendante sans perspective - spontanéistes, sociaux-démocrates de gauche, Socialistische Büro, anciens membres démoralisés des organisations révolutionnaires - passa chez les Verts en faisant ses adieux au socialisme et au mouvement ouvrier. Certaines organisations comme le KB et le KPD-AO, avec un total de deux mille membres (sans compter leurs sympathisants), décidèrent d'aller chez les Verts pour « participer au processus d'éloignement des partis bourgeois » (KB) et « constituer au sein des Verts un pôle socialiste » (KPD-AO). Selon eux, les Verts représentaient un groupement démocratique radical qui luttait contre les partis établis. Dans les affrontements à venir, eux et leurs électeurs auraient dû se radicaliser. La tâche des révolutionnaires consistait à créer une forte aile socialiste et, si possible, à conquérir le parti tout entier. Malgré des attaques tres dures, ils ont defendu leurs propres organisations au sein des Verts en continuant à publier leurs journaux. Mais puisque ces révolutionnaires n'avaient pas de programme et de stratégie pour leur travail de fraction, ils ont succombé à la pression et à la tentative du réformisme. Leurs organisations se sont désagrégées. Le KPD-AO s'est dissous deja en 1980. Le « groupe Z », autour de Thomas Ebermann et de Rainer Pramper, s'est détaché du KB en abandonnant les principes marxistes. En 1981 a été fondée « Initiative Socialistische Politik » pour une coordination de tous les socialistes présents chez les Verts, qui a publié le journal Moderne Zeiten (Temps modernes). Mais ce rassemblement flou s'est assez vite décomposé et, en 1984, il s'est formellement dissous. Deja, en 1982, Eberman avait déclaré: « Je ne suis pas léniniste. (...) Nous ne sommes pas des sous-marins rouges, mais des democrates radicaux. »
On peut se demander s'il s'agit ou non d'une déclaration de couverture. En tout cas, ceux qui, peut-être, se considèrent encore comme des socialistes ne font guère apparaître leur identité politique et ne peuvent donc pas convaincre d'autres gens. Leurs idées socialistes ne jouent aucun rôle, même pas dans les débats des Verts et encore moins dans la pratique. Par conséquent, ils ne peuvent pas former une conscience progressiste, et leurs membres sont de plus en plus résignés ou trempent dans le réformisme. Les éco-socialistes sont une branche sèche d'un arbre vert. A la base du parti, il reste peu de socialistes. Beaucoup d'entre eux ont renonce au travail politique et se sont retirés, comme l'a fait le gros des anciens membres du KB, ou alors sont devenus des verts reformistes ou même des conservateurs de valeurs. Même au niveau de la direction, leur influence est largement exagérée: ils peuvent occuper des postes importants grâce au soutien d'un courant anti-opportuniste, mais cela ne se produit pas au niveau parlementaire.
Selon une enquête de la CDU qui se base sur des informations des services de contre-espionnage, sur un total de trois cents dirigeants des Verts (députés federaux et regionaux, membres des comités directeurs régionaux), cinquante-sept sont des anciens militants de gauche. Parmi eux, on classe même des gens qui se sont contentés de signer des appels. Il ne reste plus que trente membres et sympathisants d'organisations maoïstes (KB, KPD-AO, KBW), vingt indépendants (SN, spontanéistes)
et deux du KPD. Certains d'entre eux ont ensuite quitté le parti (Dieter Kunzelmann, Reiner Esche, Udo Tischert) et d'autres sont devenus depuis longtemps des dirigeants réformistes (J. Fischer, Herbert Kleinert, Jo Müller, Will Hoss).
L'orientation vers les Verts de militants organises qui se situaient à la gauche du DKP a eu des résultats catastrophiques. Dans les arnées soixantedix, ils pouvaient compter au moins sur le double de militants que les Verts ; aujourd'hui, ils en comptent la moitié, et leur influence politique a diminué encore plus.
Les Verts, avec l'aide active de militants de gauche, sont devenus un parti réformiste avec un programme bourgeois, au mieux démocratique radical, et ils ont adopté une pratique opportuniste. Dans leurs rangs, les éco-socialistes sont des gens perdus qui ne peuvent plus changer la nature du parti, mais qui n'ont pas non plus la force de le quitter. Ils peuvent constituer encore longtemps un facteur de trouble et une source de voix. Mais ils ne représentent plus un élément dynamique.
Finalement, il faut bien admettre que le parti des Verts s'est établi et que, malgré son hétérogénéité, il peut difficilement disparaitre. Il dispose d'une base sociale propre, bien que faible et peu sûre, dans une intelligentsia critique qui ne se déplace pas vers le SPD que lorsque celui-ci semble exprimer de façon crédible ses espoirs et ses intérêts. Cela pourrait arriver dans des cas particuliers dans un futur prévisible, mais non d'une façon durable. En tout cas, les Verts ne sont pas en situation de pouvoir élargir substantiellement leur base sociale. 1. Jo Müller, de Brème, est membre du groupe parlementaire des Verts. Jutta Ditfurt, du groupe de Francfort, appartient à la tendance « fondamentaliste ». Thomas Eberman fait partie du courant éco-socialiste. 2. Joschka Fischer, membre du groupe parlementaire des Verts et du courant « réaliste », est entré en 1985 au gouvernement régional du Hesse en tant que ministre de l'Energie et de l'Environnement. 3. Le Freikorp était un corps paramilitaire réactionnaire actif après la Première Guerre mondiale. 4. Otto Schily est l'un des représentants les plus connus du courant « réaliste ». 5. Le GEW est le syndicat de l'enseignement et des sciences. L'ÖTV organise les travailleurs de la fonction publique, des services et des transports. 6. Martin Kempe est journaliste du Tageszeitung. 7. Eckarhard Stratmann a essayé d'élaborer un projet économique alternatif pour l'AIlemagne en esquissant une « troisieme voie » et en faisant référence à l'économiste tchèque Ota Sik. Christian Ströbele est un dirigeant des Verts. 8. Petra Kelly, ancienne élue au Parlement européen, est l'une des dirigeants des Verts les plus connus internationalement. 9. En 1987, les Verts ont organisé avec un certain succès le boycottage d'un recensement qui, a cause des questions tres detaillées qu'il posait, fut dénoncé comme une opération de fichage. 10. Steger, ministre de l'Economie du Hesse, est membre du SPD. 11. Horger Börner, Premier ministre du Hesse, est membre du SPD.