Le 5 novembre 1937, Lola Estrine, proche collaboratrice de Léon Sedov, écrivit une lettre pressante à Trotsky lui demandant de faire son possible pour convaincre son fils de venir au Mexique pour un certain temps. « La situation du camarade L. S. /Léon Sedov/ s'aggrave de plus en plus. (...) Depuis un an, S. se trouve sous la surveillance du GPU et ce n'est que grace à d'heureuses circonstances qu'il a pu échapper à ces bandits. Hier, il a été convoqué à nouveau par la police qui lui a déclaré que "sa vie était en danger et qu'il devait être accompagné en permanence par un fonctionnaire". (...) Ce qui signifie inconstestablement une énorme limitation de sa liberté de mouvement, sans pour autant éliminer la menace venant du GPU dont les hommes de main sont riches en imagination criminelle. N'oublions pas que l'épée de Damoclès de la condamnation à mort de Sedov par Staline est suspendue au-dessus de sa tête. (...) La seule solution possible, provisoirement, pour échapper à cette situation, c'est que Sedov quitte la France. Aucun autre pays d'Europe ne lui offrant une relative sécurité, (...) il doit se rendre au Mexique pour un certain temps, seul pays ou il peut entrer legalement et vivre dans une relative tranquillité. »
Sedov rejetant catégoriquement ce projet, Lola Estrine comptait sur Trotsky pour le faire revenir sur son refus. Ses craintes n'étaient pas exagérées. Sedov habitait au 26, rue Lacretelle et au 28 logeait une antenne du GPU comprenant les tueurs Smirenski et Ducomet qui exécutèrent en Suisse, en septembre 1937, Ignace Reiss qui venait de rompre avec Staline et tendirent une embuscade à Mulhouse, dans laquelle Sedov n'est pas tombé, en janvier de la même année. Un de leurs comparses, Renata Steiner, s'installa, l'été 1936, dans une pension de famille au cap d'Antibes où séjourna Sedov et fit quelques approches. Mais on ignorait que dans l'entourage même de Sedov le « camarade Etienne », de son vrai nom Mordka Zborowski, était un agent infiltré qui fournissait des renseignements de première main à ses commanditaires soviétiques. Bien au fait des agissements des services secrets soviétiques, la police du Front populaire offrit sa « protection » à double sens à Sedov, interferant sur ses activités politiques, mais se garda de mettre hors d'etat de nuire les agents staliniens qu'elle interpella et relâcha « faute de preuves », pacte francosovietique oblige.
La réponse immédiate de Trotsky, « Difficile de donner conseil précis, lettre suit », dénote bien de son embarras. « En dehors de la maison bien close, on est beaucoup plus exposé ici que là-bas », précise-t-il dans sa réponse. « Sedov devrait ainsi partager totalement ma vie, c'est-à-dire la vie d'un demi-prisonnier. Il se plaint cependant déjà de la nécessité d'être accompagné d'un policier. Il reste encore la possibilité théorique des Etats-Unis. Mais il est presque exclu que l'on laisse entrer Sedor dans ce pays qui est devenu un des moins hospitaliers du monde. » (L. Trotsky, Œuvres, tome 15, p. 291-294) Il apparaît bien que Sedov ne pouvait envisager une solution sécuritaire aux dépens de son combat politique. Quitter la France revenait à céder aux pressions et aux menaces de Staline et à renoncer à son action propre, spécifique, en première ligne. La cohabitation à Coyoacàn n'était certainement pas une solution viable à envisager, et on le ressentait bien de part et d'autre, sans aucun doute
Né en février 1906 à Saint-Pétersbourg, Léon Sedov ne vit son père que l'année suivante, après son évasion de Sibérie. Et ce fut le premier exil jusqu'en 1917. Sedov Jut elevé a Vienne ou il fit sa premiere scolarite jusqu en 1914. Il passa ensuite moins d'un an à Zurich et vint à Paris en mai 1915 où il reprit sa scolarité pour peu de temps, puisqu'en décembre 1916 il rejoignit avec sa mère et son jeune frère Barcelone, où les attendait Trotsky expulsé de France : brève étape avant l'embarquement à destination des Etats-Unis.
Saisi au retour par la fièvre de la révolution d'Octobre, Sedov se sentait pleinement engagé. Il ajouta par la suite un an à son âge réel pour être admis plus tôt aux Jeunesses communistes. Etudiant, il quitta le Kremlin pour vivre au foyer des étudiants prolétariens afin de ne pas se distinguer des autres. En 1923, il se plongea entièrement dans le travail de l'Opposition. Il décida sans hésitation de suivre ses parents envoyés en déportation en Asie centrale, à Alma-Ata, début 1928, bien que déjà marié et père d'un petit garçon. Ce fut avant tout un choix politique, car son rôle d'organisateur et d'agent de liaison fut essentiel pour empêcher l'isolement auquel on vouait Trotsky, qui écrivit à ce propos : « Son travail Là Sedov/ à Alma-Ata fut incomparable. Nous l'appelions notre ministre des Affaires étrangères, ministre
LEON SEDOV, CINQUANTE ANS APRES 97 de la Police, ministre des Communications. Et dans toute ces fonctions il eut à s'appuyer sur un appareil illégal. » Il poursuivit en quelque sorte ces fonctions, à une échelle plus vaste, sur le plan international après l'exil de Trotsky en Turquie, en février 1929.
Les liaisons clandestines avec la Russie furent au centre de ses préoccupations et il fut l'éditeur effectif du Bulletin de l'Opposition russe, tribune par excellence de Trotsky, paru dès l'été 1929. Il prit en mains plus directement sa publication à Berlin, où il s'établit en février 1931. Ce fut alors un lieu privilégié pour nouer un réseau de liaisons avec les oppositionnels russes et rencontrer des personnalités soviétiques transitant en Allemagne. Le travail de Sedov, qui reprit par ailleurs ses études d'ingénieur, fut considérable. Il anima bientôt le secrétariat international de l'Opposition transféré à Berlin dans lequel il eut pour collaborateurs les frères Ruvin et Abraham Sobolevicius, tous deux hommes du GPU formé en URSS qui se livrèrent début 1933, à la veille de l'arrivée de Hitler au pouvoir, à une misérable provocation. Sedov participa également activement à l'activité de la section allemande.
Son activite fut toujours aussi intense à Paris, à dater davril 1933. Il y vécut dans des conditions plus que modestes avec sa compagne Jeanne Martin des Pallières, l'une des fondatrices de la Vérité en aout 1929, qui vécut chez Trotsky à Prinkipo d'avril à juillet, et le petit « Siéva », fils de la demi-sœur de Sedov Zinaida qui se suicida à Berlin le 10 janvier 1933. Il y reprit ses études, publia toujours le Bulletin de l'Opposition russe et fut un membre très actif du secrétariat international. Son réseau de liaisons avec l'URSS ne résista pas à l'avènement de l'hitlérisme et à la répression forcenée de Staline. Les procès de Moscou furent pour lui une terrible épreuve. Trotsky subissant une détention de fait imposée par les autorites norvégiennes, dans le deuxième semestre de 1936, c'est à Sedov qu'il revenait de faire face. Il se dépensa sans compter et écrivit son œuvre maîtresse, le Livre rouge, qui détruisit pièce par pièce l'amoncellement des faux fabriqués hâtivement à Moscou.
« Les innombrables exécutions d'hommes qui furent autrefois des amis ou le restèrent jusqu'au bout, les poursuites et les attentats du GPU en France, l'assassinat de Reiss en Suisse, le mensonge, la bassesse, la trahison et les impostures — non, le "stalinisme" n'était pas pour Léon un concept politique abstrait, mais une série ininterrompue de coups moraux et de blessures spirituelles », écrivit Trotsky dans son article très émouvant « Léon Sedov, le fils, l'ami, le militant » (Œuvres, tome 16). « Que les maitres de Moscou aient eu recours à la chimie afin de parachever leur œuvre ou que tout ce qu'ils avaient fait auparavant ait été suffisant, le résultat demeure le même: ils l'ont assassiné. Et, sur le calendrier thermidorien, ils ont inscrit la nouvelle de sa mort comme une grande fête. » Staline et ses hommes mesurerent, en effet, à leur juste mesure le grand labeur effectue par Sedov, le « fiston » comme ils l'appelaient.
L'enquête conduite par les autorités françaises sur les causes du décès de Sedov à la suite de la plainte de Trotsky s'acheva sur un non-lieu, et une incertitude demeure. L'agent Sborowski, qui avait téléphoné à la clinique pour l'envoi d'une ambulance au domicile de Sedov et qui se rendit à cette clinique pour constater que le malade !' avait été admis sous le nom de Martin et devait subir une intervention le soir même ou le lendemain matin, renseigna immédiatement ses chefs du GPU et les tint informés du déroulement de la maladie les jours suivants. Le propriétaire de la clinique, russe comme une partie du personnel, était de l'avis de sources policières un membre des services soviétiques. La cause semblait donc entendue. Cependant, il y a quelques années, l'hypothese d'une faute professionnelle du chirurgien qui aurait devance l'action criminelle stalinienne a eté defendue avec des arguments sérieux par Jean-Michel Krivine et Marcel-Francis Kahn (voir le numéro spécial des Cahiers Léon Trotsky sur Léon Sedov, qui publie, entre autres, des écrits de lui, n° 13 et n° 14, mars et juin 1983).
Notre camarade Léon Sedov mourut le 16 février 1938, il y a cinquante ans ; il avait trente-deux ans. « Léon était plein de jeunesse et de forces vives », témoignait sa compagne. « Ce n'était pas un ascète du tout. Il aimait la vie sous toutes ses formes. Il aimait le mouvement et l'action. Il aimait la Russie. (...) Songez parfois à lui, qui a tout donné et tout perdu, parce qu il a refusé de capituler. »