Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 28

La persécution de l'Opposition bolchevique russe

Léon Sedov · Quatrième Internationale, n° 28 · avril-juin 1988 · p. 99-105 · 2 871 mots

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L'article qui suit, écrit par Léon Sedov et signé N. Markine, parut en russe dans le Bulletin de l'Opposition en août 1930.

Depuis le printemps de cette année, la direction stalinienne a été de nouveau obligée de se fixer pour tâche immédiate la question de 1'« anéantissement de l'Opposition ». Cette tâche lui est imposée par le fait qu'en dépit des rodomontades des chefs de l'appareil, l'Opposition vit, travaille et continuera à travailler. Il suffit de parcourir les journaux soviétiques pour se convaincre qu'il ne se tient pas de réunion de cellule ou de conference du parti sans que des oppositionnels ou semi-oppositionnels y prennent la parole. La lutte de l'appareil contre l'Opposition de gauche est menée exclusivement au moyen de la répression. En liaison avec le congrès, cette répression s'est terriblement aggravée. Le monolithisme pourri du sommet est garanti par la force, les arrestations, les exils. Les isolateurs remplacent la discussion qui aurait dû preceder le congrès. Voila comment on prépare le congrès ! Le but de cet article est une information exacte surtout sur la « préparation du congrès ». En janvier et fevrier, il y a eu encore une importante vague d'arrestations d'oppositionnels et de sympathisants, et même simplement de camarades suspects de sympathiser avec eux. Suivant une évaluation sommaire, il y a eu quelque trois cents arrestations à Moscou seulement. Un grand nombre de camarades arrêtés en province sont passés par Moscou et la prison Butyrki, venant spécialement d'Ukraine et surtout du Donbass.

Arrestations d'ouvriers sans parti

Il y avait à Butyrki plusieurs dizaines d'ouvriers sans parti de Moscou, arrêtes pour avoir exprimé leur sympathie pour l'Opposition et qui sont aujourd'hui déportés en Sibérie. Parmi les détenus, il y a un certain pourcentage de « capitulards », surtout de ceux qui se sont repentis sous l'influence d'une faiblesse temporaire et ont ensuite déclaré presque ouvertement qu'ils avaient commis une erreur. Nombre d'entre eux ne sont plus seulement déportés, mais envoyés en isolateur. On exige maintenant des capitulards non seulement le désaveu total et absolu de leurs convictions, mais la dénonciation de toutes leurs liaisons. Pour ceux qui refusent, c'est l'isolateur (Zabrovskaia, Blumenfeld et des dizaines d'autres).

Ce qui prouve qu'on en arrive bien à une « bacchanale » d'arrestations et de déportations, c'est le fait que, parmi les personnes arrêtées, il y a un pourcentage élevé de gens qui l'ont été par hasard, « pris » parce qu'ils ont des rapports de parente avec un oppositionnel, ou parce qu'ils le connaissent vaguement. C'est ainsi que des dizaines de personnes qui n'avaient aucun lien avec l'Opposition ont été arrêtées (il arrive souvent qu'ils deviennent vraiment oppositionnels en prison ou en deportation !). Pendant cette période, les camarades de Moscou ont distribué un tract et assumé la responsabilité de toute une série de grèves qui ont été provoquées par la politique de la bureaucratie (à Serpoukhov à Moscou, quatre usines de « Mastricotaj » et encore ailleurs). Cela a irrité plus encore que la bureaucratie.

La vague d'arrestations qui a commencé à la fin de l'hiver a continué d'enfler pendant le mois de mai. Cinq cents personnes au moins ont été arrêtées, sans compter ici celles qui ont été envoyées en isolateur et qui sont bien plus de cent. Ce chiffre a augmenté depuis.

Ici, il nous faut faire une remarque : la répression stalinienne contre les bolcheviks-léninistes diffère profondément de celle qui frappe les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires. Tandis que ces derniers sont simplement isolés de la vie sociale du pays afin de les empêcher de se livrer à leur activité contre-révolutionnaire contre la dictature du prolétariat, pour les oppositionnels qui combattent le centrisme parce qu'il ébranle cette dictature, la politique stalinienne est de les étrangler moralement ou bien de les exterminer physiquement.

Parmi les oppositionnels arrêtés pendant l'hiver, il y avait les camarades Silov et Rabinovitch qui avaient déchaîné la colère de l'appareil débridé de la bureaucratie ' . Ils ont été fusillés.

Comme le camarade Blumkine ' l'avait été avant eux — ce crime est connu du monde entier.

Le renforcement s'est appliqué aussi aux déportés. Un régime atroce a été établi : ils ont perdu le droit de travailler, c'est-à-dire celui d'avoir une activité sociale, et ont ainsi acquis celui d'avoir faim. Il y a longtemps que le secours aux déportés a été réduit à quinze roubles par mois, ce qui signifie faim et froid en hiver. Comme ils n'ont pas le droit d'appartenir à des coopératives, ils ne peuvent souvent rien acheter, même avec ces quinze roubles ; ils vivent dans des logements sans feu, restant des semaines entières sans pouvoir manger chaud et souvent sans lumière. Particulièrement douloureuse est la situation des déportés de Narym, un des lieux les plus effroyables de déportation en Sibérie. Les déportés de Narym sont condamnés littéralement à mourir de faim. Et, par-dessus le marché, c'est à Narym, où les conditions de vie sont celles d'isolateurs, que l'on transfère les bolcheviks primitivement déportés ailleurs en nombre grandissant. C'est là une politique systématique d'extermination physique de l'Opposition.

Outre ces privations matérielles, les déportés ont à subir d'innombrables « petites » vexations, fruit de l'arbitraire total et de l'impunité des fonctionnaires locaux du GPU. On retient leur secours déjà maigre : on cite un cas où il a éte retenu pendant quatre mois et où la seule réponse, quand on demandait qu'il soit payé, était une plaisanterie du genre : « Allez à Moscou. » Dans une situation identique, un camarade réduit au désespoir a demandé à être conduit en isolateur, et ce n'est pas un exemple isolé. On arrête des gens que l'on soupçonne seulement de connaître un oppositionnel déporté : cela terrorise la population locale et permet d'isoler complètement les déportés.

On organise chez eux des descentes systematiques au cours desquelles on ne se contente pas de saisir les documents politiques (on a pris au camarade Sosnovsky son étude sur la politique agraire du centrisme, au camarade Rakovsky sa déclaration au parti, etc.), mais aussi des citations des œuvres de Marx et de Lénine. Cela va de pair avec un blocus du courrier destiné à isoler politiquement les déportés. Pendant le congrès, le GPU n'a pas laissé passer une seule lettre : il fallait empêcher l'elaboration d'une déclaration collective de l'Opposition. Mais cela n'a pas empêché que soit présentée une déclaration qui portait les signatures des camarades Rakovsky, Mouralov, Kasparova et Kossior - et à laquelle se sont joints tous les déportés. En déportation, l'arrivée d'une lettre est un événement. Et nous parlons ici des lettres familiales, même pas des lettres politiques.

Tous les déportés vivent sous la menace constante d'un transfert en isolateur (et cette menace est concrète à propos du détail le plus infime, par exemple un retard de cinq minutes à l'enregistrement obligatoire au GPU). Souvent, on ne donne même pas de raison formelle. L'objectif réel est de briser l'intransigeance révolutionnaire des oppositionnels. En même temps qu'il y a une tendance nette à tranférer les lieux de déportation vers les régions les plus dures du Nord, les isolateurs ne cessent de se remplir. Leur nombre augmente parce que ceux qui existent déjà sont pleins. Le régime dans les prisons et les isolateurs est bien pire qu'en déportation: en prison il n'y a que rarement de la lumière (les fenêtres sont couvertes d'un panneau opaque) ; les cellules humides sont occupées par deux ou trois fois plus de personnes que le règlement ne le prévoit ; on manque de place pour dormir non seulement sur les châlits, mais par terre.

Dans les isolateurs

Il n'est pas difficile d'apprécier les conditions sanitaires. Dans les cellules, les oppositionnels, séparés les uns des autres, sont mélangés à des contre-révolutionnaires et à des criminels qui non seulement haïssent nos camarades en tant que représentants du bolchevisme, mais encore leur font subir tourments et avanies, projetant sur eux toute la haine qu'ils nourrissent contre le pouvoir soviétique. Ce système du GPU qui consiste à détenir des oppositionnels dans les mêmes cellules que des criminels de droit commun n'était pas employé même dans les prisons tsaristes. Il n'est appliqué qu'aux oppositionnels. Par exemple, à Butyrki, les mencheviks jouissent de tous les droits des prisonniers politiques; ils sont séparés des criminels; leurs cellules restent ouvertes ; ils ont une petite bibliothèque à leur disposition.

Les cellules des oppositionnels sont fermées. Ils n'ont nulle part le droit de recevoir des visites et n'ont pas celui d'envoyer quoi que ce soit à l'extérieur. Ils sont en outre férocement brimés et humiliés. Sous un tel régime éclatent des grèves de la faim, sans limites, allant souvent jusqu'à la mort (souvenonsnous de la mort héroique du camarade Boutov 3). Aux grèves de la faim, aux revendications minimales des prisonniers, les geôliers répondent par des passages à tabac et en les arrosant d'eau dans le terrible froid de l'hiver, etc. Les passages à tabac sont un système bien connu à la prison de Kharkov, à l'isolateur de Verkhnéouralsk, à la prison de Leningrad et bien d'autres. C'est à la suite des coups qu'il a reçus que le camarade Heinrichsohn a été tué à la prison de Leningrad. La colonie des oppositionnels déportés à Tomsk a rassemblé un matériel abondant sur les crimes monstrueux perpetrés par Staline contre nos camarades. Elle a rédigé un texte de protestation auquel se sont ralliées toutes les autres colonies de déportés. On y apprend que la faim règne dans tous les lieux où il y a des oppositionnels déportés. Il est établi que, pour les bolcheviks, les conditions de la déportation stalinienne sont incomparablement pires que celles du tsarisme. De nombreux déportés sont devenus invalides - 1l y en a des dizaines - faute de soins médicaux, à Narym et ailleurs. On ne transporte même pas les grands malades dans un centre voisin où l'on pourrait trouver un médecin. Quand on décide de transporter un camarade malade, c'est que son état est désespéré. Cet hiver, de nombreux camarades ont eu des membres gelés à cause du froid et quelques-uns ont dü être amputes parce qu'ils n'ont pas reçu à temps de soins médicaux. On enlève les bébés à leur mère dès la naissance et on envoie celle-ci en isolateur (entre autres la camarade lanovskaia). Le même rapport nous apprend que de nouvelles exécutions d'oppositionnels ont eu lieu aux îles Solovki. Il n'est pas rare maintenant que le GPU prononce des condamnations non de trois ou cinq ans, mais de dix ans, en représailles contre le comportement politique d'un camarade. Par exemple, le camarade

Golodny a été condamné sans preuves à dix ans d'isolateur. Dans toutes les colonies de déportes avant le Seizième Congres, des camarades ont été arrêtés et envoyés en isolateur. Nous ne donnons ici ni les noms des colonies ni ceux des camarades arrêtés et nous contentons des faits les plus frappants.

Une grève de la faim à Ichim

En mai, à Ichim, toute la colonie - neuf camarades - a été arrêtée avec quinze habitants de la ville qui, selon le GPU, avaient écouté la propagande des oppositionnels. Nos camarades nous écrivent qu'ils sont maintenant dans des conditions terribles, enfermés dans la prison de Sverdlovsk. Deux d'entre eux sont gravement malades, ne reçoivent pas leur ration de prisonniers politiques, sont enfermés dans des cellules différentes et ont commencé la grève de la faim. Comment elle a fini, et surtout quel fut ensuite le sort des déportés d'Ichim, nous l'ignorons. Les camarades qui nous écrivent qualifient d'«amalgame » cette arrestation avec quinze non-oppositionnels, ce qui veut dire qu'on établit un lien artificiel, dans le but de discréditer nos camarades, avec des gens étrangers à l'Opposition. La destruciton de cette colonie et la mise sur pied d'un amalgame thermidorien sont l'œuvre d'un provocateur. Les provocations contre l'Opposition ont pris récemment des proportions homériques.

Non seulement les groupes de l'Opposition sont envahis de provocateurs, mais ceux-ci « opèrent » également en déportation et en prison. Là, leur tâche est de déceler les plus intransigeants, de provoquer la decomposition en poussant à capituler, etc. Le provocateur se présentant sous le masque d'un « capitulard » est maintenant un personnage familier des lieux de déportation. C'est ainsi qu'a été détruite la colonie de déportés de Kamen. Deux camarades, Stolovsky et Densov, ont été transférés à la prison de Tomsk, les autres dans les coins les plus reculés de la Siberie. Cette colonie n'a été dispersée que parce qu'elle n'avait pas produit un seul capitulard. Dans leur déclaration au comité central du PCUS et au GPU, les camarades de Kamen ont montré qui sont les cadres de l'organisation locale du parti. Se fondant sur des informations exactes, ils nomment plus de trente membres du parti, occupant aujourd'hui des postes responsables, qui étaient au temps de Koltchak des agents de la Terreur blanche et ont fusillé des rouges. Ces gens sont aujourd'hui encore dirigeants de ce district. On trouve surtout beaucoup de koltchakistes dans les rangs du GPU. Ce fait jette une lumière crue sur la question : qui mène la politique stalinienne de persécution et d'extermination des bolcheviks déportés ? Les anciens blancs, et ce n'est pas un hasard A Rubtsovsk, en Sibérie, sans qu'aucune accusation ait été formulée contre eux, quatre oppositionnels ont été arrêtés : Abramsky, Antokolsky, Voskressensky et Dingelstedt. De la prison de Rubtsovsk, ils ont envoyé le 4 juin au comité central du PCUS une déclaration dans laquelle ils disent : « Nous ne pouvons considérer la répression contre nous que comme la préparation, par des moyens inhabituels, du Seizième Congrès. (...) Cette répression n'arrêtera pas notre combat pour le redressement du parti, pas plus que les domma- ges faits n'empêcheront le parti de revenir aux positions du léninisme. » Nous ignorons le sort des camarades de Rubtsovsk. Mais il est certain qu'ils seront envoyes en isolateur. Il y a eu destruction semblable à Kansk (les camarades Kouzminsky et Landau), à Alma-Ata (le camarade Goldine et d'autres), à Slavgorod, Chimkent et bien d'autres endroits. On a effectué des descentes partout. On connaît bien l'impudente perquisition chez le camarade Rakovsky dont tout le monde a parlé. C'est sur lui, parce que dirigeant de l'Opposition russe, que se concentre la haine des staliniens. Sérieusement malade - maladie du cœur et malaria -, le camarade Rakovsky, au lieu d'être envoyé dans un climat plus clément comme l'avaient prescrit les médecins, a été transféré de Saratov à Barnaoul. Le camarade Rakovsky, qui a cinquante-sept ans - dont quarante consacrés à la lutte pour le communiste -, a passé un hiver très pénible, son organisme ayant à subir un froid de moins quarante à moins cinquante degrés. L'isolement dans lequel il est tenu est plus rigoureux que celui de tous les autres. Le jeu de Staline est clair: achever Rakovsky, lentement, mais sûrement.

Sosnovsky en danger

La situation d'un autre dirigeant éminent de l'Opposition, un vieux bolchevik, le camarade L. S. Sosnovsky, est peut-être pire encore. Il est incarcéré dans une prison de Tomsk, dans un régime d'isolement plus sévère que celui des condamnés à mort des prisons tsaristes. Toute correspondance lui est interdite, aucune lettre, aucun rapport avec les autres prisonniers. Il fait des promenades avec un agent spécial du GPU. L'état de santé du camarade Sosnovsky est critique. Un emprisonnement prolongé dans ces conditions signifie pour lui la fin. C'est dans des conditions semblables que se trouve un autre vieux bolchevik, B. M. Eltsine, à l'isolateur de Suzdal : ce camarade est atteint de tuberculose osseuse.

Voilà comment on prépare le Seizième Congrès sur le dos de l'Opposition. En utilisant le pouvoir de coercition de l'appareil à des fins fractionelles, la direction stalinienne a dressé son appareil contre l'aile prolétarienne de gauche du parti. Feu contre la gauche ! Plus ce feu sera terrible, plus apparaîtra aux yeux des travailleurs la lamentable faillite de la politique centriste.

Par la faim, par le froid, l'isolement, les outrages, les coups et les pelotons d'exécution, le centrisme cherche à écraser les plus faibles pour les faire capituler et les plus forts en les condamnant à mort. Seule la classe ouvrière, et en partie l'Opposition de gauche internationale, peut déjouer ce plan thermidorien. C'est son devoir, c'est sa tâche. En anéantissant la gauche, Staline veut anéantir la révolution d'Octobre. Il faut le comprendre, il faut l'empêcher. Il ne faut pas le permettre. Nous profitons de cette occasion pour transmettre aux camarades de l'étranger, en réponse au salut de la conférence internationale de Paris adressé par l'intermédiaire de la rédaction du Bulletin de l'Opposition russe aux exilés et emprisonnés, de nombreux saluts aux camarades étrangers qui nous sont parvenus des lieux de déportation et même des isolateurs.

1. L'affaire Silov et Rabinovitch est vraisemblablement à relier à l'affaire Blumkine (cf. note 2). Il semble que Rabinovitch, officier du GPU sympathisant de l'Opposition de gauche, avait transmis au journaliste sans parti Silov des informations touchant le sort de Blumkine. 2. Iakov G. Blumkine, ancien terroriste socialiste-révolutionnaire rallié au bolchevisme, avait rendu visite à Trotsky, en rapportant un message pour Moscou. Dénoncé, il fut arrêté et exécuté. 3. Georgi V. Boutov, arrêté en 1928, inculpé d'espionnage, avait entamé à la prison Boutyrki une grève de la faim de protestation, dont il est mort.

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