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La revue › n° 28

Le mythe du socialisme de marché

Ernest Mandel · Quatrième Internationale, n° 28 · avril-juin 1988 · p. 15-29 · 7 241 mots

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Nous devons être reconnaissants au professeur Nove de porter le débat sur l'essentiel en évitant les diversions et les questions secondaires. Notre discussion ne concerne pas la stratégie la plus adéquate pour assurer immédiatement une croissance économique rapide et une égalité sociale croissante dans des pays relativement moins développes. Elle ne concerne pas le dysfonctionnement croissant des économies gérées bureaucratiquement de l'URSS et des autres pays d'Europe orientale, les prochains pas en avant de ces pays, ni les mesures immédiates à prendre pour dépasser le capitalisme dans les pays industrialisés, ni la découverte d'une quelconque loi générale qui règlerait la transition du capitalisme au socialisme.

Notre débat se développe autour de deux questions : le socialisme tel qu'il avait éte conçu par Marx, c'est-à-dire comme une société gérée par les producteurs librement associés dans laquelle la production de marchandises (économie de marché), les classes sociales et l'Etat ont déperi, est-il réalisable ? Est-ce qu'il est désirable en tant que précondition nécessaire pour l'émancipation et l'autodéve- loppement du plus grand nombre d'êtres humains. Ma réponse est catégoriquement « oui » aux deux questions. Le professeur Nove répond par un « non » catégorique à la première et par un « non » plutôt hésitant à la seconde.

Cela ne signifie pas que les questions sus-mentionnées sont sans importance pour le débat sur le poids relatif qu'on doit attribuer aux mécanismes du marché maintenant aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest. Il est tout à fait possible que des partisans convaincus du « socialisme de Marx » conçu comme une société sans production de marchandises se prononcent en faveur d'une expansion et non d'une restriction des mécanismes du marché dans des sociétés postcapitalistes, comme Trotsky l'a fait au début des années trente. Nous y reviendrons. Mais c'est une question tout à fait différente de la question de savoir si une société sans production de marchandises est possible et souhaitable. Si nous ne répondons pas d'abord à cette question, c'est-à-dire au problème du but final des efforts socialistes, nous allons nous retrouver dans la situation du duc de Richelieu, qui ne savait pas où il était en train d'aller, mais qui avait décidé d'y aller quand même.

Economie de marché et fluctuations économiques

Le professeur Nove commence par une déclaration sur les leçons de l'expérience soviétique. Il écrit : « Mandel demande : est-ce qu'il est pertinent d'utiliser des preuves tirées de l'expérience soviétique ? Certes, des facteurs spécifiquement russes ou soviétiques - l'arriération, "la gestion perverse bureaucratique"' - ont joué. Mais il y a des leçons à tirer en ce qui concerne, par exemple, l'échelle, la complexité, les conflits entre les intérêts partiels et l'intérêt général, les indicateurs de la realisation du plan, les critères d'investissement, les prix du point de vue aussi bien théorique que pratique, les stimulants du travail, les contradictions dans l'agriculture, l'influence des besoins des usagers sur les plans et la production, le rôle de la politique régionale, etc. Alors que le bilan soviétique en ce qui concerne ces problèmes et d'autres encore (y compris la pollution) laissé beaucoup à désirer, il serait absurde d'ignorer l'expérience soviétique parce qu'on a décidé préalablement de la caractériser "non socialiste" '

Personne ne saurait affirmer qu'il faut « ignorer » l'expérience soviétique parce sur de e societe nace lassest as caisaire est dir en telle repied le chs que de toute évidence elle n'est pas socialiste, c'est-à-dire qu'elle n'a pas débouché

. Au contraire, il faut en fait l'étudier le plus attentivement possible, ne fut-ce que pour s'efforcer d'éviter les pièges multiples où la mauvaise gestion bureaucratique a fait tomber l'économie et la société sovietique.

Notre divergence avec Nove à ce sujet concerne surtout le fait que la plupart des leçons qu'il veut tirer de l'expérience soviétique doivent être placées dans le cadre de l'arriération relative, de l'isolement et de la gestion bureaucratique de l'URSS. Le problème est de déterminer dans quelle mesure les defauts de l'économie soviétique découlent des « principes de la planification centralisée » en elle-même et dans quelle mesure ils sont plutôt le résultat d'une arriération et d'un despotisme bureaucratique qui peuvent être évités dans des conditions plus mûres.

Donnons un exemple: dans quelle mesure les fameuses queues sont-elles le produit de la pénurie relative provoqués prétendument par n'importe quelle forme de « planification centralisée » ou dans quelle mesure sont-elles plutôt provoquées par des choix d'investissements erronés qui ont défavorisé systématiquement la distribution et l'agriculture par rapport à l'industrie, surtout l'industrie lourde. Une telle disproportion n'est pas économiquement rationnelle. Elle n'est pas non plus la consequence automatique de toute planification centralisée. Au contraire, elle est la preuve d'une gestion bureaucratique erronée, déséquilibrée, « non planifiée », incohérente qui provoque des gaspillages, c'est-à-dire d'une absence de planification ou d'une planification insuffisante. Elle peut être évité dans un système de gestion ouvrière démocratique planifiée, c'est-à-dire centralisée, dans des pays industriellement avancés et à une échelle internationale.

Tout cela n'a rien à voir avec un quelconque refus de tenir compte de l'expérience concrète en lui opposant un dogmatisme « socialiste » (certainement pas marxiste !). Au contraire. Mais pour esquisser des modèles de comportement possibles dans un monde socialiste, il faut aussi tenir compte de la quantité formidable de données statistiques sur le comportement des consommateurs et des producteurs dans les pays les plus développés et pas seulement de celles qui concernent l'URSS. En fait, nous estimons qu'il faut renverser les choses. Dans le débat sur le socialisme « réalisable », ce sont les fanatiques des avantages « éternels » de l'économie de marché qui font preuve d'un dogmatisme obstiné en opposant des tendances de moins en moins importantes (soit le passé soit des économies plus arriérées) à ce qui s'est effectivement passé dans les économies les plus avancées au cours des dernières quarante à cinquante années. Cela a d'ailleurs un autre effet boomerang pour la thèse de Nove.

Selon celui-ci, « un marché non réglé peut produire des banqueroutes sur une grande échelle et un chômage massif qui constituent des moyens ruineux de se rendre compte des erreurs. C'est pourquoi, entre autres, je polémique avec les idéologues de Chicago et tous ceux qui souffrent de la maladie de la privatisation. » (p. 103) (souligné par moi). Mais pourquoi Nove oublie-t-il plus de deux cents ans de tentatives pratiques de « régler » les marchés, qui ont été toutes été incapables d'éviter les crises et le chômage de masse périodiques ? Pourquoi se cache-t-il derrière la formule apologetique selon laquelle « un marche non réglé peut produire, etc. » alors que nous avons connu ce phénomène dans toutes les économies de marché des pays occidentaux aux moins pendant vingt et un cycles depuis 1825 et nous le connaissons maintenant pour la vingt-deuxième fois ? Est-ce qu'il est logique de tirer des leçons de soixante années d'économie planifiée « réelle » en Union soviétique et de refuser de tirer les leçons de cent soixante années d'économie internationale de marché « réelle » dans le monde occidental ?

Les limites de la « régulation du marché »

Le fait qu'aucune économie de marché n'a pas pu éviter des catastrophes économiques périodiques telles que les banqueroutes massives (destruction/déva- lorisation de capital et de biens d'équipement), le chômage massif, le déclin périodique du niveau de vie et une misère morale périodique de millions de personnes, n'est pas le fruit du hasard. Il découle de la nature même du système économique.

La production pour le marché est une production pour des consommateurs inconnus dans des quantités inconnues et avec des résultats finaux (prix de vente et profits) inconnus. Nove estime que cela ne recoupe pas la différence entre l'allocation ex ante et l'allocation ex post de l'ensemble des ressources sociales existantes par rapport aux besoins ssociaux reconnus. A notre avis, il s'agit là d'une conclusion au moins bizarre. C'est justement le propre du marché que ni les unités de production ni les unités de consommation ne connaissent à l'avance les décisions réciproques. Mais l'atelier produisant des essieux pour une usine automobile ne connaît-il pas à l'avance le nombre d'essieux dont l'usine a besoin ?

Lorsque Adam Smith et d'autres classiques expliquent que « la main invisible » du marché permet d'équilibrer l'offre et la demande, ils impliquent que cela se produit toujours post factum, à postériori. Si les prix librement établis n'étaient pas pour « les agents économiques » des signaux qui les amènent à modifier leur comportement, quelle serait leur utilité aux yeux des partisans de l'économie de marché ? Mais une modification de comportement implique le besoin de corriger des décisions précédentes, elle implique donc une incertitude fondamentale des décisions à priori.

Nove affirme que le produit final d'une usine automobile est après tout une marchandise qui doit être vendue sur le marché et que sa vente est incertaine. C'est tout à fait vrai. Mais, loin d'affaiblir notre argumentation, ce fait la renforce à propos de la différence entre allocation de ressources à priori et allocation de ressources à postériori ou, si l'on veut, entre allocation déterminée directement et allocation déterminée après coup par le marché.

Si la vente de voitures baisse de 2 à 1,5 million, le marché impose une réallocation des ressources. Mais le marché ne peut pas imposer la production d'un million d'essieux ou de sept millions de roues pour un million de voitures. Au sein de l'entreprise, c'est le coefficient technique, et non le marché, qui décide. L'allocation des ressources découle automatiquement et rigidement de la décision de produire un nombre x de voitures. Elle n'oscille pas en fonction des « statistiques de vente interdépartementales » ni des « profits ». Et au sein de l'économie privée dans son ensemblee, l'allocation à priori des ressources découle de priorités sociales délibérément choisies.

C'est de l'incertitude inextricablement liée à l'économie de marché que les cycles économiques découlent inévitablement. On ne peut pas réduire la production ou introduire de nouvelles techniques de production révolutionnaires visant à économiser du travail sans provoquer du chômage. On ne peut pas provoquer brusquement des chutes considerables des prix (des marges du protit et du taux du profit) sans provoquer des banqueroutes. Tous ces maux inévitables de l'incertitude du marché sont fortement aggravés par la propriété privée et la concurrence. Cela rend inévitables les « excès » et les erreurs de révision d'investissements qui, à leur tour, accentuent l'ampleur des fluctuations.

Aucune entreprise ne peut se permettre d'agir dans le but d'assurer le « bien général » ou le « dividende social » maximal. Sous la contrainte de la concurrence, toutes les entreprises sont obligées d'augmenter les investissements lorsque « les choses marchent bien » (c'est-à-dire lorsque les marchés et les profits sont en expansion) et de les réduire lorsque une crise a éclaté sans se préoccuper des effets globaux que ce comportement aura sur l'économie dans son ensemble. Ainsi on passe périodiquement d'investissements « excessifs » (plein emploi ou presque, surchauffe) à des investissements « insuffisants » (chômage massif).

« Une régulation du marché », c'est-à-dire une intervention du secteur public ne peut neutraliser ces fluctuations que dans deux cas de figure. Dans un premier cas, cette intervention corrige les fluctuations après qu'elles se soient produites. Ces fluctuations ne sont donc pas évitées, mais sont plus limitées qu'elles ne le seraient sans l'intervention de l'Etat. En outre, la correction ne sera efficace que si les investissements publics représentent une partie énorme - et croissante - des investissements dans leur ensemble et si le secteur public est largement à l'abri des répercussions du cycle économique, en d'autres termes s'il n'est plus, essentiellement, déterminé par le marché. Dans un deuxième cas, l'intervention évite des maux comme le chômage par une augmentation des investissements privés. Mais, même en faisant abstraction des effets pervers d'un tel comportement sur l'économie dans son ensemble, il est impossible de prévoir précisément (et à temps !) la chute des investissements privés justement parce qu'elle découle de leur caractère incertain.

Par conséquent, une « régulation du marché » efficace est tout simplement impossible : l'analyse théorique confirme l'expérience historique. Vouloir maintenir une économie de marché à un niveau significatif et éviter en même temps le chômage massif et des banqueroutes multiples, c'est la même chose que de vouloir le beurre et l'argent du beurre. Mieux manger le beurre et le vendre en même temps. On ne peut avoir une économie de marché sans que la logique du marché ne s'impose. Et cette logique implique des fluctuations économiques inévitables.

La conclusion coule de source : le « socialisme de marché » est un mythe qui ne correspond à aucune réalité présente ou future. Dans la mesure où le marché conserve un poids significatif, il n'a a pas encore de socialisme. Et dans la mesure où il y a socialisme, les phénomènes marchands sont en train de dépérir.

Priorités sociales et ressources limitées

Cela est d'autant plus vrai que les ressources globales sont toujours limitées. Toute utilisation de ces ressources par le secteur public ou dans des buts de satisfaction directe des besoins en dehors du marché réduit automatiquement leur utilisation par la production pour le marché.

Or, Nove lui-même a déclaré que « la santé, l'éducation, la construction publique, les postes, le transport public urbain, la protection de l'environnement, la fourniture d'eau, l'éclairage et le nettoyage des rues, les parcs, etc. ne sont pas fournis (ne devraient pas être fournis) dans le but de gagner de l'argent » (p. 102).

Si on y ajoute les services culturels et d'information, et la nourriture et l'habillement élémentaire, on couvre 70 à 80% des dépenses civiles dans la plupart des pays industrialisés du monde, ce qui ne laisse qu'un secteur limité des ressources à la disposition du marché.

Nous sommes fermement convaincus que pour des raisons sociales et psychologiques extrêmement importantes la nourriture essentielle, l'habillement, le logement type pour tout le monde et les biens culturels doivent être inclus dans la liste des biens et services dont la distribution devrait être conçue en vue de la satistaction des besoins sous le forme des valeurs d'usage, c'est-a-dire sans lien avec les rapports argent-marche.

Pendant des milliers d'années, l'humanité a vécu sous la menace de la faim, de l'incertitude, de la maladie, des épidémies, des catastrophes naturelles et d'un brusque déclin catastrophique du degré de satisfaction de ses besoins. Il n'y a que deux mécanismes économiques fondamentalement différents qui puissent garantir la sécurité économique à long terme: soit l'accumulation de grandes sommes d'argent (de fortunes) par un effort individuel soit une organisation sociale qui assure automatiquement a tout individu la satisfaction de ses besoins essentiels indépendamment de sa condition ou de ses efforts individuels.

Le premier mécanisme stimule un comportement social (aussi bien que des valeurs sociales et, si l'on veut, une éthique sociale) basé sur la concurrence, l'égoïsme, l'agressivité, une aliénation croissante, bref la loi de la jungle. Cela ne vaut pas que pour la société capitaliste, même si c'est vrai surtout pour cette société. Cela s'applique également dans le cadre de la petite production marchande précapitaliste. Cela s'applique incontestablement à la production marchande partielle postcapitaliste, comme le démontrent clairement les cas de l'URSS, de Î'Europe orientale et de la Chine 4.

Cela peut être inévitable aussi longtemps que les conditions matérielles ne permettent pas un deperissement radical des rapports marchands et monétaires. Mais cela représente incontestablement un mal social qui impose à des millions et des millions d'êtres humains des graves privations physiques, mentales et morales 4 Cela amène également à une désorganisation sociale croissante et à des dangers globaux mortels. Lorsque les quatre chevaliers de l'Apocalypse - l'anéantissement nucléaire ; la destruction des écosystèmes et de la biosphère ; la faim dans le tiers monde ; la paupérisation massive des victimes de la « société duale » dans les pays industrialisés - nous menacent de plus en plus, l'humanité ne peut plus tolérer les doses actuelles ou des doses analogues de comportement compétitif et agressif. Une organisation sociale qui stimule l'éthique opposée de la coopération, de la solidarité et de normes morales universellement appliquées (tout d'abord le désarmement complet) est devenue une condition indispensable de la survie physique de l'humanité. Un comportement de coopération — c'est-à-dire le socialisme — ou la mort : voilà le choix pour l'humanité maintenant. Croire qu'on peut stimuler systématiquement un comportement de coopération à l'échelle mondiale sans une sécurité matérielle et une satisfaction des besoins fondamentaux pour tout le monde, c'est la pire des utopies. Croire qu'on puisse garantir la satisfaction des besoins par une avidité individuelle et la compétition universelle et qu'on peut en même temps stimuler la coopération, la solidarité et le respect des normes morales universelles, c'est encore une fois croire au Père Noël.

Le même argument en faveur des priorités socialement valables et contre les priorités imposées par le marché s'applique au cas des initiatives privées des producteurs évoqué par Nove : « Tout citoyen ou groupe de citoyens qui désire, à son risque et péril, fournir un bien ou un service qu'il considère nécessaire, doit être, en principe, libre d'obtenir les moyens matériels dont il a besoin et d'en tirer un gain (profit) s'il réussit. Cela constitue une partie intégrante de ses droits et libertes en tant que producteur, des droits qui seraient violés si on ordonnait à une « police socialiste » de les arrêter. Si les biens et les services en question étaient fournis par le secteur public d'une façon satisfisante, la possibilité d'en tirer des profits n'existerait pas. » (p. 101-102)

Il est étonnant qu'après deux cents ans de critique socialiste du travail salarié, Nove, s'inspirant du credo libéral, ne saisit pas le lien évident entre les différents mécanismes qui permettent à la « libre entreprise » de fonctionner d'une façon satisfaisante pour certains, c'est-à-dire pour une minorité décroissante . Laissons de côté le cas de l'agriculture de subsistance ou du travail artisanal sur une petite échelle dans des petites communautés qui, avec le développement de la technologie moderne, ne peuvent qu'occuper une place marginale. La petite production individuelle et coopérative, dans des buts créateurs, scientifiques, esthétiques, ludiques, écologiques n'est pas, par définition, une activité pour le profit. De telles activités seront stimulées dans une communauté socialiste. Une fois que les besoins élémentaires de tous auront été satisfaits, de telles activités absorberont probablement une proportion croissante du temps humain disponible et des ressources matérielles. Par ce fait même, elles réduiront et marginaliseront les ressources disponibles pour la production privée pour le marché et le profit.

L'histoire réelle de la formation de la « libre entreprise » capitaliste, avec une haute technologie et le travail salarié, n'implique pas que des gens de plus en plus nombreux obtiennent « les moyens matériels nécessaires » dans ce but. Au contraire : des gens de plus en plus nombreux sont privés des « moyens nécessaires » pour produire pour leur propre compte (avant tout, ils sont coupes du libre accès à la terre). La « libre entreprise » avec le travail salarié dans l'intérêt d'une petite minorité a été formée en détruisant la « libre entreprise » sans travail salarié dans l'intérêt de la grande masse. Avant que des mécanismes économiques - les lois d'appropriation des produits et de répartition des revenus spécifiques du mode de production capitaliste — n'assurent la reproduction normal d'un travail salarié massif, celui-ci a été imposé par la violence, les guerres, les conquêtes, le pillage, le vol, la piraterie, l'oppression généralisée. Le remplacement de la violence physique directe par la contrainte économique ne change en rien la nature injuste du processus d'autant plus que la contrainte économique elle-même ne peut fonctionner durablement sans l'intervention périodique de la répression physique.

Ce qui était vrai hier sera vrai demain aussi. Aucune réintroduction d'un marché du travail réel dans une communauté socialiste ne sera possible sans une contrainte économique et politique à l'égard de la masse des producteurs. Aussi longtemps que ceux-ci auront la garantie d'un niveau moyen de consommation adéquate - la satisfaction de tous leurs besoins fondamentaux et un niveau croissant de confort et de culture -, il n'y aura ni les ressources ni les stimulants pour assurer les « moyens matériels nécessaires » à de « libres entrepreneurs capitalistes » utilisant du travail salarié, distincts d'entrepreneurs individuels travaillant avec leurs propres mains.

Pour garantir un tel régime, aucune « police socialiste » ne sera nécessaire. Dans une communauté socialiste, l'ensemble des institutions et des valeurs sociales conditionnera sans aucun doute forcément les gens contre la recherche de l'enrichissement individuel. Mais la sauvegarde la plus puissante sera représentée par le pouvoir effectif des producteurs librement associés sur toutes les unités de production produisant des moyens de production et par leur décision d'assurer un niveau minimal décent à tout le monde. Les candidats capitalistes devront offrir des salaires substantiellement plus élevés que le revenu annuel garanti. Il n'y aura pas beaucoup d'offre ni beaucoup de demande. Ce n'est qu'en détruisant cette liberté du besoin pour la grande majorité, que quelques entrepreneurs pourraient trouver une masse suffisante de travailleurs salariés

S'agirait-il d'un « despotisme de la majorité »? Appelez cela comme vous voulez. Du point de vue de la minorité, tout régime majoritaire peut être appelé « despotique ». Mais les « limitations » imposées à des candidats entrepreneurs capitalistes seront modestes au moins par rapport aux privations que le capitalisme impose à l'humanité. Eux aussi ils auront la garantie d'un niveau de consommation moyen garanti. Ils ne devront renoncer qu'à quelques luxes additionnels. Ils disposeront eux aussi de plus en plus d'un temps libre qu'ils pourraient utiliser pour des activités individuelles ou collectives, y compris des activités individuelles ou coopératives individuelles. Puisque le despotisme alternatif du travail salarié, avec sa logique infernale et destructive, impose des privations beaucoup plus graves à beaucoup plus de monde, le « despotisme majoritaire » apparait certainement comme un moindre mal dans l'effort pour créer une société juste.

Argent, satisfaction des besoins et priorités sociales

Le professeur Nove réaffirme que les rapports de marché ne peuvent être supprimés qu'en ce qui concerne des services sociaux et quelques biens homogènes comme l'eau et l'énergie électrique (p. 102). Il ne répond pas à notre argument selon lequel ils peuvent dépérir également en ce qui concerne tous les biens dont l'élasticité de la demande tend à zéro ou devient même négative. Le fait qu'il y a des dizaines de variétés de pain ou des centaines de modèles de chaussettes n'empêche pas de prévoir la consommation globale de ces biens sur la base des données statistiques existant. Si leur production n'est plus organisée pour le profit mais se base sur les choix et les commandes préalables des consommateurs — de surcroît avec un contrôle de qualité public et contradictoire -, il en résultera et une satisfaction majeure des consommateurs et une variété de produits plus grande qu'avec le système du marché. Nous pourrions en donner de nombreuses preuves : limitons-nous à en mentionner quelques-unes.

Tout d'abord, dans le système de marché, les coûts de distribution sont augmentes considérablement aux dépens des consommateurs parce que les differents intermédiaires imposent leurs marges de profit et que les coûts d'une publicité souvent trompeuse, manipulatoire et frustrante retombent aussi sur les consommateurs. Récemment, l'Association commerciale belge des hôtels, restaurants, bars (HORECA) a reconnu que le prix réel du café proprement dit pour une tasse qui coûte 35 francs (belges) n'est que de 50 centimes! Selon le mensuel français Science et vie économique (mars 1988), un kilo de haricots verts vendus 25 francs (français) au consommateur ne rapporte que 2,5 francs au producteur et 12,70 francs aux intermédiaires, sans parler même des transporteurs. Une réduction des coûts de distribution aux dépenses matérielles et au revenu de consommation des employés de ce secteur permettrait une augmentation substantielle des unités de distribution, un accès beaucoup plus facile de chaque consomateur à ces unités, et une satisfaction supérieure des besoins vérifiés des consommateurs par une variété de la production plus grande qu'avec le système du profit et ce à des moindres coûts pour la communauté.

En deuxième lieu, avec le système du profit, c'est la marge du profit et non le coût moyen qui décide si un bien est produit ou non. Nove soulève imprudemment le problème de la publication de la « New Left Review », c'est-à-dire la liberté de la presse, qui « exige l'achat et l'utilisation d'instruments matériels, des moyens de production qui ont des utilisations alternatives » (p. 102). Mais si l'Etat peut décider aujourd'hui à priori d'allouer 6 % de ses ressources à la production et à l'entretien d'armes, si dans le « socialisme de marché » de Nove la collectivité décide d'allouer x ou y% des ressources nationales à l'éducation, à la santé, au transport et au logement public, etc., pourquoi devrait-on donc laisser au marché l'allocation de ressources nécessaires pour une presse libre et variée ? Pourquoi la communauté ne pourrait-elle décider à priori d'allouer 0,5, 1 ou 1,5 % des ressources disponibles pour qu'il y ait assez d'imprimeries, d'imprimeurs, de papier, etc. de façon que chaque groupe de consommateurs puisse avoir les quotidiens, les hebdomadaires et les mensuels de son choix, même avec des tirages plus bas que dans la situation actuelle, pour rendre possible une plus grande diversité (pluralisme) de la presse ? L'alternative est justement une limitation de la liberté de la presse par un contrôle centralisé, soit par le grand capital soit par l'Etat soit par les deux. Il y a deux ans environ, les implications du système de marché pour la liberté de la presse ont été ilustrées d'une façon inquiétante en France. Un déclin d'à peine 5% dans les ventes d'un grand journal comme le Monde a menacé de priver plus d'un million de personnes de leur lecture quotidienne préférée. Est-ce vraiment la meilleure façon d'assurer le choix des consommateurs et la diversité ?

En troisième lieu, dans le cadre d'une production basée sur le profit, des sociétés monopolistiques ou oligopolistiques ont intérêt de remplacer un produit par un autre indépendamment des préférences des consommateurs, si le deuxième laisse envisager une augmentation des profits, même si le premier reste encore rentable. Ainsi des consommateurs peuvent être privés de la marchandise qu'ils désirent du simple fait qu'elle n'est plus produite. Cela a déjà commencé à se réaliser dans le domaine de la génération des disques LP qui est sacrifiée à celle des disques compact.

Il est donc faux que les rapports de marché garantissent une plus grande souveraineté des consommateurs dans une communauté riche dès que les besoins élémentaires sont satisfaits. C'est vrai le contraire.

Il est assez significatif que ni Nove ni d'autres partisans du « socialisme de marché » ne font beaucoup de commentaires sur la tendance inévitable de la concurrence sur le marché à éliminer les concurrents les plus faibles, c'est-à-dire à déboucher sur la formation de monopoles, ce qui amène à son tour à créer des monopoles encore plus grands (aujourd'hui essentiellement nultinationaux). Ce processus de concentration et centralisation du capital a accompagné régulièrement le développement de l'économie de marché déjà avant le capitalisme industriel, c'est-à-dire au moins depuis quatre cents ans. Est-ce que cette expérience pratique d'une « économie de marché réelle » peut être ignorée ?

Nove réitère que « l'argent (...) fournit la seule mesure indispensable pour évaluer... l'intensité des besoins » (p. 103) Mais, même du point de vue individuel, micro-économique, cette affirmation est pour le moins douteuse.

Dépensez un revenu additionnel pour des vacances plus coûteuses plutôt que pour l'achat d'un piano pour ses enfants, cela dépend d'une multiplicité de facteurs parmi lesquels le coût de revient de différents biens joue un rôle clé. A ce sujet, la théorie de la valeur est tout à fait pertinente. Le fait qu'on dépense moins d'argent pour des livres que pour un piano ne prouve pas que le besoin d'un piano est plus ou moins intense que les besoins de livres, mais simplement que les coûts pour construire un piano sont plus élevés.

Si au niveau micro-économique l'affirmation de Nove est déjà douteuse, elle est complètement fausse du point de vue macro-économique. Aussi longtemps que le pouvoir d'achat - la demande globale - est divisée inégalement, la production s'oriente vers les secteurs où il y a plus d'argent et où on peut réaliser des profits plus rapides et non où le besoin est plus intense. Personne n'argumentera sérieusement que le besoin macro-économique d'une résidence secondaire est plus intense que le besoin de logement pour ceux qui n'en ont pas. Pourtant, les résidences secondaires et les logements de luxe sont construits, sur une large échelle alors qu'il y a encore des millions de personnes sans logis, même dans les pays les plus riches, pour ne pas parler du reste du monde. Et que dire du besoin de nourriture parmi les pauvres du tiers monde par rapport à l'intensité du besoin d'un deuxième poste de télévision ou d'un ordinateur personnel chez les classes moyennes riches de l'Occident? Pourtant, dans le cadre des mécanismes du marché, beaucoup plus de ressources sont allouées pour satisfaire le deuxième besoin pour satisfaire le premier.

Si l'affirmation sus-mentionnée est fausse d'un point de vue macro-économique, elle est encore plus fausse du point de vue macro-social, qui additionne tous les coûts sociaux de certains choix, imposés par les forces du marché, et leurs implications en ce qui concerne de différents besoins qui existent en même temps, c'est-à-dire qui aborde le problème des priorités sociales. L'argent n'est pas une unité de mesure rationnelle à ce sujet, sauf si on accepte la logique ultime inhumaine de l'analyse « coût-gain monétaire » en calculant la « valeur » des vies et des morts de milliers d'êtres humains, basée sur la capitalisation de leurs « gains » futurs (y compris ceux des enfants dont les professions et donc les gains futurs sont encore inconnus !).

L'exemple le plus désastreux à ce sujet est celui des automobiles privées. L'utilisation d'une voiture individuelle comme moyen de transport entre le domicile et le lieu de travail, de même qu'entre le domicile et les centres commerciaux' , represente un gaspillage monstrueux d'autant plus que le plus souvent la plupart des places des voitures ne sont pas occupées. Le résultat de cette utilisation est que les rues sont constamment embouteillées et les villes de plus en plus polluées, sans parler des massacres, comparables à des guerres, que provoquent des chauffeurs irresponsables. Ne serait-il pas préférable d'organiser les transports urbains de façon que les gens puissent se déplacer gratuitement dans des petits autobus très fréquents, encore mieux, des autobus à propulsion électrique ? Pourquoi ne pourrait-on pas allouer à priori pour de tels transports gratuits 2 à 3 % des ressources sociales disponibles ? Si cela se réalisait, qui achèterait encore des voitures privées et de l'essence ? Il n'y aurait besoin d'aucune « police » pour « interdire » de tels achats.

Même si cela allait de pair avec des déséquilibres graves dans la production d'échelle d'autobus et de voitures et si des entreprises publiques étaient du point de vue macro-économique moins efficaces que les entreprises automobiles privées d'aujourd'hui - hypothèse qui à notre avis reste à vérifier -, une telle réduction radicale de la folle ruée vers la paralysie polluée comporterait des économies gigantesques de ressources matérielles et de vies humaines. La satisfaction des consommateurs, c'est-à-dire la satisfaction des besoins serait assurée. L'argent jouerait un rôle exactement opposé à celui qu'on lui attribue, c'est-à-dire un rôle de dissuasion et non de stimulation.

Encore une fois: de quel droit un partisan tyrannique du « socialisme de marché » pourrait-il interdire à une communauté d'opter à majorité pour un tel système de transports publics gratuit, confortable et efficace qui serait géré dans des formes largement décentralisées et n'aurait besoin d'aucune structure bureaucratique ou, en tout cas, exigerait beaucoup moins de bureaucratie que les gigantesques monopoles privés de l'automobile ?

Il y a une troisième solution !

En niant qu'il existe une alternative viable et souhaitable aussi bien a la centralisation bureaucratique qu'au « socialisme de marché », Nove rejette une troisième alternative parce que d'apres lui une allocation des ressources centralisee (essentiellement l'allocation des moyens de production) est inévitable dans une économie contemporaine. Il écrit notamment : « Même des produits très simples exigent une grande quantité d'éléments le plus souvent très spécialisés ; comment pourrait-on garantir que des réunions des délégués décidant sur chacun de ces milliers d'éléments assureraient une cohérence input-output d'ensemble sans une pyramide hierachique d'autorité - sauf si ces éléments peuvent être achetés et la pyramide devient inutile ? Hélas, tertium non datur! »

C'est un retour au point de départ, comme si toute la discussion précédente n'avait pas eu lieu. Tout d'abord, le marché n'amène pas nécessairement à une «cohérence input-output». Des capacités de production excedentaires et des pénuries coexistent périodiquement en provoquant successivement des booms et des krachs. Les fluctuations économiques, propres depuis deux siecles de « l'économie de marché réellement existante », fournissent la preuve des gigantesques « incohérences » input-output.

En deuxième lieu, la plupart de ces éléments (grands moyens de production) ne sont pas fournis en fonction de fluctuations des prix. L'«achat » n'est que formel, il ne détermine aucunement les choix différents. Les éléments sont produits sur commande, en général sans une concurrence au niveau des prix, et ils dépendent de stipulations techniques, de priorités sociales fixées auparavant. Il n'y a contestation que dans le cas de fautes graves (mauvaise qualité, non respect des délais de livraison, augmentation de prix flagrante). Dans 99 % des cas, ce ne sera pas le résultat de « messages » transmis soudainement par le marché.

En troisième lieu, l'allocation centrale des ressources - qui est effectivement inévitable vu les limites de ces ressources et la nécessité d'établir des priorités -ne s'identifie nullement avec un allocation détaillée, de même que l'allocation en fonction des fluctuations des prix, c'est-à-dire par le marché. Nove ne répond pas à notre argument selon lequel une autogestion articulée est parfaitement possible. Un congrès national (ou international) de délégués ne devra décider démocratiquement qu'en ce qui concerne la proportion du revenu national à allouer à chacun, disons, des vingt secteurs industriels-clés, en choisissant entre différentes variantes cohérentes d'input-output. La planification plus détaillée par branche, par exemple, de l'industrie de l'acier ou de celle du cuir sera confiée à des congrès de délégués de ces industries (où les consommateurs seront aussi représentés). Des décisions encore plus détaillées seront prises par des conseils de délégués à l'échelle régionale, locale ou d'entreprise. Des possibilités alternatives par rapport à des ressources limitées ne serait donc pas du tout ignorées. Elles seront discutées démocratiquement à des niveaux différents.

Un tel système d'institutions n'entraîne pas l'émergence de structures hiérarchiques. Il garantira par contre la souveraineté des producteurs-consommateurs, c'est-à-dire l'autodétermination, la liberté dans le sens réel du terme, par rapport aussi bien à la tyrannie des forces aveugles du marché qu'à la tyrannie de bureaucrates arrogants. Qu'on nous dise pourquoi cela ne fonctionnerait pas. Est-ce que cela entraine une politisation excessive ? Peut-être. Mais une politisation dans une société libre, marquée par le pluralisme politique, le libre accès aux médias, une publicite et le contrôle public serait incontestablement un moindre mal par rapport au gaspillage gigantesque qui découle actuellement du chômage massif ou de la mauvaise gestion bureaucratique '°

Sur la liberté humaine

Nous revenons ici au cœur du débat. C'est notre opinion que la discussion ne concerne pas essentiellement le maximum d'efficacité economique possible (est-ce que cette efficacité est vraiment mesurable en l'absence d'une définition plus précise que celle qu'en donnent en général les économistes ?). La discussion concerne le maximum de liberté humaine possible ou l'émancipation des contraintes imposées aux individus du dehors, qu'elles soient économiques, politiques ou socio-culturelles. C'est une discussion sur l'autodétermination conçue comme le but de l'existence humaine.

Il va de soi que si les besoins humains élémentaires de tous les êtres humains ne sont pas satisfaits, la liberté et l'autodétermination sont impossibles. L'efficacité économique comme moyen pour garantir la satisfaction de ces besoins à tout le monde sans distinction ni discrimination acquiert tout son sens dans un tel contexte conceptuel. Mais comme but permanent de l'effort humain au-delà de tout autre considération ou motivation, elle devient irrationnelle, et de plus en plus contre-opérante.

Le débat touche donc à une question précise : lorsque les besoins fondamentaux sont satisfaits, l'efficacité économique maximale doit-elle continuer à régner souverainement, indépendamment de ses coûts individuels et sociaux, ou doit-elle être subordonnée à d'autres buts tels que la réduction radicale du temps de travail (le temps de travail pendant tout la vie adulte), la réduction radicale de la division sociale du travail entre administrateurs et administrés, le développement automatique de temps libre créateur, la protection de l'environnement, la lutte contre les maladies physiques et mentales, etc ?

Tous ceux qui affirment que cela est utopique, affirmant en réalité que l'humanite est condamnee a etre soumise a la tyrannie des « lois economiques objectives » et de l'inégalité sociale dans n'importe quel contexte. De surcroît, ils estiment que le refus d'accepter de telles contraintes amènerait à des niveaux inacceptables de satisfaction des besoins.

Voilà une nouvelle version de la superstition du péché originel. A la base d'un tel préjugé, il y a le mythe de l'Homo Economicus qui n'est qu'une tentative de théoriser comme typique de l'existence humaine au-delà du temps et de l'espace le modèle de comportement des bourgeois compétitifs (grands et petits), qui n'est qu'un acquis relativement récent de l'histoire humaine. Une telle conception n'a aucune base scientifique.

Le socialisme de Marx, tel que le professeur Nove et moi-même l'interprétons, signifie essentiellement l'émancipation des producteurs librement associés de leur obligation d'utiliser les ressources matérielles et humaines selon des « lois économiques éternelles ». Il s'agit d'une société où ces producteurs-consommateurs détermineront librement leurs priorités aussi bien sociales qu'économiques. S'ils veulent renoncer à un second poste de télévision pour accroître leur temps libre ou travailler d'une façon moins fatiguante, ils auront tout le droit de le faire. personne ne leur imposera de telles préférences : ni des experts ni des savantsphilosophes ni des leaders charismatiques ni des partis. Toute l'histoire a démontré que tous ces gens sont loin d'être omniscients. Les producteurs devront être libres de décider librement en fonciton de leur conscience et de leur sensibilité. Quand on parle de planification socialiste, c'est de cela qu'on parle. 1. Toutes les références à Alec Nove concernent son article « Marchés et socialisme », qui est paru dans le n° 161 de la New Left Review (janvier-février 1987) et dont une traduction est publiée dans ce numéro de notre revue. 2. La question de savoir si on doit s'en tenir à la définition classique marxiste (et même prémarxiste) du socialisme comme une société sans classes où il n'y a plus de production de marchandises ou si on doit adopter une définition plus limitée qui identifie le socialisme avec la disparition de la propriété privée des moyens de production, a été abordée dans notre article « Bureaucratie et production de marchandises » publié dans Quatrième Internationale n° 24, avril 1987. 3. Cela implique presque toujours une augmentation substantielle à moyen et à long terme du volume des produits qui doivent être vendus au taux moyen du profit. D'où la nature double de toute théorie des crises, qui doit analyser non seulement la production de valeur mais aussi la réalisation du profit, non seulement la dynamique et la structure de la valeur (quantités de travail) mais aussi la demande monétaire (le pouvoir d'achat) engendrée par la dynamique de la production et sa structure de classe, de même que les rapports proportionnés (ou disproportionnés) entre eux. 4. Selon le Sunday Times (28 février 1988), l'un des responsables au plus haut niveau de la République populaire chinoise aurait déclaré en 1987 qu'on avait jugé 5 200 marchands de femmes, 150 % plus qu'en 1986 et ce chiffre ne représenterait qu'une partie du total. Ainsi, vous avez une traite de femmes sous le « socialisme de marché » et dans une mesure croissante ! Doit-on s'en étonner si les vendeurs de jeunes femmes qui viennent de régions arriérées peuvent toucher 5 000 yuans pour chaque femme alors que le salaire moyen est de 20 yuans par mois environ ? Est-ce que c'est réaliste de penser que de tels comportement disparaîtront aussi longtemps que l'avidité privée et la promotion privée par l'argent seront encore prédominantes ? 5. Rappelons que les producteurs et les entrepreneurs indépendants représentent moins de 10 % de la population active aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Suède et moins de 15 % dans plusieurs autres pays. 6. Les cas de monopole se multiplient en ce qui concerne des marchandises, qui doivent satisfaire des besoins de consommation sociaux, en réfutant le mythe qui circule. Leurs implications et leur dynamique potentielle sont alarmantes. Le professeur M. F. Perutz explique dans le numéro de mars 1988 du New York Review of Books qu'alors qu'en 1964 il y avait aux Etats-Unis vingt firmes qui produisaient des vaccins, en 1984 leur nombre était tombé à cinq. Cette réduction s'est produite alors que les progrès en matière de biologie moleculaire permettaient desormais de produire des vaccins contre la malaria, l'hepatite B, le choléra et d'autres maladies très répandues dans le monde, et qu'il y a un besoin désespéré de vaccin contre le SIDA. Leur position quasi monopolistique a permis aux firmes qui subsistent d'augmenter sous différents prétextes le prix du vaccin contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche de 16 centimes à 10 dollars. 7. Les voitures particulières sont un moyen d'autonomie (liberté) du point de vue du temps libre. Mais ce besoin pourrait être satisfait par des voitures non privées mises à la disposition de ceux qui les utilisent réellement lorsqu'ils les utilisent. Cela impliquerait quand même une réduction macro-économique considérable des ressources allouées dans ce but. 8. Une critique globale très brillante de l'utilisation de voitures privées est contenue dans le livre de Winfried Wolf Eisenbahn and Autowahn (Rasch and Röhring, Hambourg 1987) qui mériterait d'être traduit dans d'autres langues. 9. Les préparatifs en cours pour la création du « marché libre commun » des douze pays d'Europe occidentale révèlent comment les priorités sociales s'imposent sous le capitalisme et à quel point l'idée d'une économie dominée par le marché est irréalisable et donc fausse. Ces prepératifs concernent entre autres la fixation de trois cents « directives internes de marché » qui devraient régler la vie quotidienne et le commerce de 350 millions de personnes et qui embrassent des choses aussi différentes que les contrôles vétérinaires, les cosmétiques, les pesticides, les grues, la quantité d'eau, la profondeur du relief des pneus, le poids des camions, la sécurité des jouets, les assurances sur la vie, la pollution d'asbeste, les téléphones mobiles, le bruit des tondeuses à gazon, les règles de sécurité, les qualifications dans l'éducation, etc. 10. M. Eberle, ancien vice-président de Procter and Gamble, a dit : « Dans une usine manufacturière, vous avez tout à coup des informations à la disposition des gens qui font marcher les machines ; cela n'est plus réservé aux deux ou trois niveaux les plus élevés de la hiérarchie. Les superviseurs ne se rendent pas compte de la force de ces informations avant qu'elles soient à la disposition des ouvriers. Alors leur résistance est énorme. » (International Herald Tribune, 15 février 1988). Voilà une confirmation du fait que l'âge des ordinateurs, c'est-à-dire la troisième révolution technologhique, favorise dans une large mesure la gestion ouvriere.

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