Je suis reconnaissant à Ernest Mandel pour sa sérieuse critique de mes idées sur le « socialisme de marché ». Par une coïncidence, j'ai reçu le même jour le texte d'une attaque à mes idées par la Nouvelle Droite, c'est-à-dire Socialism, The Grand Illusion (Socialisme, la grande illusion), par Crozier et Selden. Les auteurs regrettent, comme Mandel, le mélange de plan et marché mais, bien entendu, du point de vue opposé. Je dis cela dans le but de souligner que ne ne suis pas un partisan du laissez-faire, et je suis tout à fait conscient des imperfections et limites du marché. Un rôle minimum de T'Etat et la recherche sans limite du profit privé n'assurent pas le bien-être de la société, et, en fait, ceux qui defendent de telles conceptions doivent déformer les idées réelles d'Adam Smith tout en invoquant son nom.
Mandel ne nie pas que l'échange de marchandises puisse s'avérer nécessaire au lendemain d'une révolution anticapitaliste et que, dans cette phase, le plan et le marché puissent coexister dans « des formes transitoires hybrides ». Il semble donc que pour lui, de même que pour Marx, la transition au socialisme implique une elimination graduelle du marché. C'est sur cela que nous sommes en désaccord. Ce désaccord peut dépendre de ce qui pourrait être une confusion de définition de ma part. Mandel a tout à fait raison de constater qu'à l'époque du « capitalisme tardif » il existe des sociétés gigantesques, caractérisées par des degrés multiples d'intégration verticale, au sein desquelles I'« allocation » hiérarchique « directe » remplace le marché. J'ai abordé moi-même ce problème dans mon livre The Economics of Feasible Socialism (l'Economie du socialisme realisable), en soulignant qu'en même temps des milliers et des milliers de moyennes et petites entreprises subsistent. Nous devons partir de l'idée que l'économie d'échelle - sur le terrain de la technologie, de l'informatique et de l'organisation - connait de nombreuses variantes, et la même chose se passera fort probablement dans le cadre du socialisme qu'on peut envisager de façon réaliste. C'est pourquoi il nous semble correct d'envisager plusieurs catégories de producteurs. Mais Mandel se trompe lorsqu'il trace la ligne de démarcation entre plan et marché, entre ex ante et ex post. Bien sûr, un grand nombre de biens sont produits avant la commande ! Bien sûr, la ligne de division entre plan et marché n'est pas la ligne de division entre prêt-a-porter et vêtements prepares sur commande ! Mandel dit que ce n'est pas le marché, mais l'objectif planifié de la production de camions qui détermine le nombre de pièces qui doivent être fabriquées. Pourtant, tout manuel d'économie nous explique que la demande de pièces (ou d'autres composantes) dépend de la demande du marché en ce qui concerne les camions. De toutes évidence, une planification à l'avance, c'est-à-dire une anticipation ex ante, est la règle d'une économie capitaliste de marché, qu'elle se base sur des analyses de marché ou sur des contrats négociés auparavant. Dans une économie socialiste aussi on imagine que des bâteaux et l'appareillage de centrales électriques seront produits sur commande et que, en revanche, les chaussures, les chemises et les légumes seront produits en avançant des hypothèses sur la demande des consommateurs, des hypothèses qui pourront s'avérer fausses et qui exigeront une vérification ex post. Bien entendu, le marché, la production de marchandises existent lorsque les biens sont produits pour le marché, pour l'échange et non pour l'usage, et cela reste vrai indépendamment du degré d'intégration verticale dans le processus productif de tel ou tel autre bien.
Mandel demande : est-ce qu'il est bien pertinent d'utiliser des preuves tirées de l'expérience soviétique ? Certes, des facteurs spécifiquement russes ou soviétiques - l'arriération, la « gestion perverse bureaucratique » - ont joué. Mais il y a des leçons à tirer en ce qui concerne, par exemple, l'échelle, la complexité, les conflits entre intérêts partiels et intérêt général, les indicateurs de la réalisation du plan, les criteres d'investissement, les prix du point de vue aussi bien théorique que pratique, les stimulants du travail, les contradictions dans l'agriculture, l'influence des besoins des usagers sur les plans et la production, le rôle de la politique régionale, etc. Alors que le bilan soviétique en ce qui concerne ces problèmes et d'autres encore (y compris la pollution) laisse beaucoup à désirer, il serait absurde d'ignorer l'expérience soviétique parce qu'on a décidé préalablement de la caractériser « non socialiste ».
Ainsi, si aujourd'hui il y a en Union soviétique plusieurs types et variétés de biens et de services, produits et fournis par des centaines de milliers d'entreprises (industrielles, construction, agricoles, transports, distribution, etc.), et si la com- plexité pure et simple d'une planification sans marché engendre aussi bien la bureaucratie que l'inefficacité, ce n'est pas très satisfaisant de faire appel à la • democratie a ce rime reacide. Le rest de dités satis cosanes sociales de si a a niser en groupes de pression, aussi souhaitable soit-il, ne peut que compliquer davatage la tâche de la planification. Mandel nous explique que le commun des mortels ne choisit pas en fait entre des millions de biens et de services et que les exigences des gens restent les mêmes et peuvent être largement prévisibles. Bien sûr, une imprévisibilité totale rendrait la vie impossible dans toute société ! Mais on doit se poser la question suivante: pourquoi y a-t-il en Union 1 sovietique (de même qu'en Occident) des millions de produits ? Le probleme est que, alors que Mandel et moi-même nous ne choisissons pas parmi des milliers de chaussures et des milliers de lieux de vacances, ces miliers de chaussures et ces milliers de lieux de vacances existent effectivement pour le choix d'autres gens. Dès que l'économie dépasse le niveau de subsistance, les gens désirent de la nourriture plus diversifiée (pour reprendre l'idée de Mandel lui-même), et la même chose vaut en ce qui concerne les chaussures et les vacances, etc. Plus grande est la variété d'outputs (produits), plus grande est la variété des inputs (moyens de production), plus difficiles sont les tâches des planificateurs centraux. Mandel demande : pourquoi des planificateurs centraux ? Pourquoi mon insistance sur l'échelle en général ? Est-ce que nous ignorons que le tout se compose de plusieurs parties auxquelles il appartient de décider? A ce sujet, je pense que Mandel et ceux qui pensent comme lui ont une espèce d'aveuglement. Je vais m'expliquer.
Tout d'abord, dans une économie industrielle moderne aux interconnexions multiples, il y a une logique centralisatrice de planification sur la base d'une évaluation consciente des besoins des « producteurs associés ». Les décisions qui en découlent en matière de production et d'allocation doivent refléter (quels que soient les moyens) les priorités fixées par la « société » ou ses représentants. Une fois que les décisions ont été prises, elles doivent être appliquées, ce qui implique l'utilisation de ressources produites dans de nombreuses régions d'un pays ou en dehors du pays. Sauf si on part de l'hypothèse que l'« abondance » existe déjà et donc qu'aucun problème de choix alternatif ne se pose, il doit exister un organisme qui alloue les ressources en choisissant entre des utilisations alternatives. Oui, c'est le marché qui le fait, et il le fait d'une façon imparfaite. Mais l'existence d'innombrables liens contractuels horizontaux librement négocies libère le centre d'un fardeau autrement insupportable, et il n'est donc pas étonnant que des recommandations dans ce sens soient avancées par les réformateurs soviétiques les plus proches de Gorbatchev.
Tertium datur? (Y a-t-il une troisième solution ?)
Mandel me critique parce que je ne considère que deux alternatives, l'allocation administrative et le marché (achat et vente). Il insiste : tertium datur. Il souligne aussi que l'homme est aussi bien consommateur que producteur avec la liberté de choisir librement dans les deux cas. Bien sûr, mais il faut être conscient des implications. Il existe même maintenant des activités qui, par leur propre nature, ne peuvent pas être décentralisées ; pour donner deux exemples, le réseau électrique et le réseau ferroviaire. L'« autogestion » au niveau local (une centrale électrique, le segment d'une ligne ferroviaire) doit être rigoureusement limitée pour des raisons évidentes. La question de savoir s'il y a une poussée de la demande d'électricité ou de transport et s'il faut prendre des décisions en conséquence doit être abordée à un niveau hiérarchique bien plus élevé, aussi bien aujourd'hui que dans une société socialiste éventuelle. C'est pourquoi je traite ces secteurs comme des secteurs qui doivent être planifiés centralement. Néanmoins, j'estime que pour l'essentiel l'économie doit être décentralisée de façon que les gens soient libres dans la mesure du possible aussi bien en tant que consommateurs qu'en tant que producteurs. Il est étonnant de voir que, selon Mandel, « le moyen le plus simple et en même temps le plus démocratique d'adapter les ressources matérielles aux besoins sociaux n'est pas d'interposer la monnaie entre les deux, mais de vérifier les besoins des gens tout simplement en leur demandant quels sont ces besoins » (page 17). Pourtant, les difficultés sont assez évidentes. Comment peut-on découvrir par ce moyen l'intensité relative des besoins des gens, qui est révélée, bien qu'imparfaitement, par la volonté de payer ? Comment aborder le problème posé par le fait prévisible que les désirs dans leur totalité risquent de dépasser les moyens de les satisfaire ? En ce qui concerne la qualité, qui pourra décider, par exemple, s'il faut fournir des tranches de viande meilleur marché ? Finalement, quelle solution offrira-t-on à ces citoyens qui estimeront que leurs besoins ne sont pas satisfaits ? Et quels pouvoirs permettront aux planificateurs de s'assurer que leurs décisions soient appliquées? Ce n'est pas une réponse que de dire que quelques besoins urgents représentent des priorités claires : de la nourriture pour les affames et des médicaments pour les malades doivent avoir la priorité sur les objets de luxe. Absolument d'accord ; mais le monde est un peu plus compliqué Comme Mandel l'a expliqué lui-même, nous aimons avoir de la nourriture plus diversifiée.
Je suis en train de m'éloigner de mon point fondamental. Considérons de plus près la logique d'un mécanisme décisoire décentralisé, indépendamment du fait que la décision appartienne au consommateur, au producteur, à un innovateur éventuel, à une commune ou un bureau local de planification spécifique. Ils ont tous une chose, une exigence en commun : ils ont besoin d'un certain nombre d'inputs. Quelques-uns - par exemple l'eau ou l'énergie électrique - peuvent être fournis centralement dans des quantités facilement prévisibles. D'autres, des milliers et des milliers d'inputs, doivent être produits et délivrés par une quantité d'autres entreprises. Celles-ci, à leur tour, ne peuvent les fournir qu'à condition d'obtenir les moyens de production nécessaires et de disposer d'un contrôle sur les biens et les services qu'ils vont produire, de façon à pouvoir fournir ce que le client demande effectivement. Dans le contexte actuel, nous pouvons laisser de côté la question, en soi importante, des conditions dans lesquelles les décisions seront prises effectivement, le degré d'autogestion ou de participation dans le cadre de l'unité de production. Le point essentiel est qu'il s'agit d'une décision décentralisée qui exige des inputs pour être réalisée. Comment seront-ils obtenus dans le monde de Mandel? En tenant compte que chaque décision implique plusieurs inputs différents, fournis par un certain nombre d'entreprises différentes chacune d'entre elles ayant besoin à son tour d'inputs différents, comment ne comprend-il pas les énormes difficultés qui surgissent? L'usage des ordinateurs peut accélérer les calculs et aider à réaliser l'équilibre matériel. Mais ce sont des êtres humains et non des ordinateurs qui décideront des priorités et jugeront en matière de nouvelles propositions ou innovations.
Mandel pourrait répondre qu'un innovateur éventuel doit faire face à des problèmes même aujourd'hui, ne fût-ce que dans la recherche du capital nécessaire. Mais si cet obstacle est surmonté, il est de loin plus facile d'obtenir les inputs par l'achat. Mandel imagine une solution « démocratique » assez vague, qui n'a aucun sens à mes yeux, ou il se place dans un monde d'abondance, où la possibilité de satisfaire tous les besoins raisonnables existe et ces besoins peuvent être précisés en détail ex ante. Ou il existe un équilibre statique dans le cadre duquel il n'y a aucune raison de changer les modèles de production et de consommation ni les réseaux d'offre existants.
Certes, l'homme est aussi bien un consommateur qu'un producteur. C'est pourquoi je me suis occupé dans mon livre du concept de « préférences des producteurs ». Oui, il est possible que les gens préfèrent avoir plus de temps libre si la propension humaine à obtenir des choses n'était pas stimulée par la publicité commerciale. Puisque Mandel cite à ce sujet un passage de mon livre, il prêche un convaincu. Oui, le chômage est un mal et je regrette également les excès de discipline autoritaire. Mandel présuppose que même l'existence limitée de rapports de marché amènerait toute une série de conséquences indésirables. Je veux bien admettre que ce danger existe, de même qu'une allocation non basée sur le marché peut provoquer une déformation bureaucratique. En fait, mon argument est que non seulement elle peut, mais elle doit la provoquer. Comme j'ai essayé de le démontrer dans mon livre, des marxistes si différents que Charles Bettelheim et Isaak Rubin constatent de commun accord que « la production de marchandises » était intimement liée à l'autonomie, au caractère séparé des unités de production. Plus le plan prétend tout embrasser, moins il est possible de choisir en matière d'outputs, d'inputs, de partenaires au niveau de l'entreprise de production, et cela vaut independamment du degré de democratie dans l'election de l'assemblée qui décide du plan. J'estime aussi que tout citoyen ou groupe de citoyens qui désire, à ses risques et périls, fournir un bien ou un service qu'il considère nécessaire devrait être en principe libre de le faire et devrait obtenir les moyens matériels nécessaires et en tirer un revenu (profit) s'il réussit. Cela fait partie intégrante des droits et des libertés des producteurs qui seraient violés si une « police socialiste » recevait l'ordre de les arrêter. Si les biens et les services en question étaient fournis dans une mesure satisfaisante par le secteur public, cette possibilité n'existerait pas. J'ai constaté qu'en Union soviétique les paysans n'offrent pas leur beurre sur le marché s'il y en a assez au prix officiel dans les magasins de l'Etat.
Je crois moi aussi que les gens doivent avoir la possibilité de décider où et combien de temps travailler. Cela peut ne pas avoir beaucoup de sens dans le cas du travail à la chaîne ou des industries à processus continu. Mais, même aujourd'hui, la plupart des gens ne sont pas engagés dans de telles activités. Cela ne devrait pas empêcher en tout cas des citoyens de choisir de vendre de biens et des services, ce qui n'est pas en contradiction non plus avec cette large gamme de coopération informelle dont parle Mandel ou avec la formation de communes de consommateurs ou de producteurs de la part de ceux qui souhaiteraient vivre et travailler de cette manière.
Mandel affirme que la production d'énergie électrique n'a pas besoin d'un marché ou d'une bureaucratie centralisée pour fonctionner sans problème. Il s'agit en fait d'un secteur que j'ai indiqué à plusieurs reprises comme « planifiable » : il s'agit d'une marchandise homogène, d'une demande largement prévisible ex ante. Toutefois, ce secteur est et doit être centralisé, en France, en Grande-Bretagne ou en Union sovietique, justement parce que seul le centre dispose des intormations sur les charges maxima, aujourd hui ou dans cinq ans, que les systemes integres doivent être en condition de satisfaire. Les gestionnaires d'une centrale locale ne peuvent pas savoir de quoi le système a besoin.
Mandel explique correctement que beaucoup des inventions dont l'humanité a bénificie ont été réalisées sans le stimulant des rapports de marché et des récompenses monétaires, et je suis d'accord que Pasteur et Fleming étaient inspirés par des motivations plus nobles. A un niveau beaucoup plus modeste, ni Mandel ni moi-même nous ne menons ce débat dans le but de gagner de l'argent. Toutefois, l'application sur une large échelle des découvertes et même la production de la New Left Review exigent l'achat et l'usage d'inputs, de moyens de production qui ont des utilisations alternatives. Mandel n'aborde jamais effectivement la question de savoir comment les moyens de production peuvent être produits ou alloués. Bien sûr, on peut imaginer une réunion de délégués qui discutent, par exemple, de l'utilisation du cuir. Mais même des produits très simples exigent un grand nombre d'inputs, parfois hautement spécifiques ; comment pourrait-on garantir que les meetings de delegués concernant chacun des milliers d'inputs nécessaires aboutissent à une cohérence d'input-output sans une pyramide hiérarchique d'autorité, sauf si les inputs peuvent etre achetes et si la pyramide devient ainsi inutile ? Helas, tertium non datur.
Nous n'avons pas besoin d'argumenter sur l'importance des secteurs où le critère du profit ne doit pas être appliqué : la santé, l'éducation, le logement public, les postes, le transport urbain public, la protection de l'environnement, la fourniture d'eau, l'éclairage et le nettoyage des rues, l'entretien des parcs, etc. ne sont pas assures dans le but de gagner de l'argent. Toutefois, à ce sujet aussi nous devons constater que les autorités publiques doivent être en condition de disposer des moyens materiels necessaires pour appliquer leurs décisions démocratiques. Sinon, comme il arrive en Union soviétique, un soviet local décide de construire ou de reparer une école, mais il ne peut pas trouver les matériaux de construction nécessaires dont l'offre est limitée et qui sont rationnés par un bureau lointain.
Il est clair dans mon livre que je suis, en principe, favorable à l'autogestion. Je me rends compte de ses limitations dans des secteurs à granche échelle qui jouissent d'une forte position monopolistique : premièrement, l'absence de concur- rence, c'est-à-dire de choix pour les usagers, peut déterminer un pouvoir abusif du producteur, d'ou le besoin d'une reglementation centrale ; deuxiemement, il est possible qu'il n'y ait aucune base rationnelle pour un processus décisoire indépendant des unités subordonnées, comme dans le cas déjà cité d'une centrale électrique faisant partie d'un réseau général.
Rectification économique
Des erreurs peuvent être commises dans tout système, Mandel et moi sommes d'accord là-dessus. Je suis d'accord aussi qu'un marché non réglé peut provoquer des banqueroutes à grande échelle et un chômage massif qui constituent des moyens peu économiques de prendre acte d'une erreur. C'est pourquoi je polémique avec les idéologues de Chicago et tous ceux qui sont affectés par la maladie des privatisations. Mais il est tout à fait fantaisiste de croire, comme le fait Mandel, qu'une démocratie réelle garantisse que la majorité votera pour les corrections nécessaires. Cela présuppose que l'action nécessaire soit claire. Dans une économie centralisée, il est extrêmement difficile de savoir qui ou quoi est responsable de tel ou telle autre dysfonctionnement, et les corrections (en l'absence d'abondance) impliquent normalement un transfert de ressources d'une allocation à une autre. Sans doute Mandel partage-t-il l'illusion de Boukharine selon laquelle les « producteurs associés » comprendront clairement ce qu'il faut faire sur la base des indications fournies par « les données arides du calcul statistique ». En fait, c'est une recette qui risque de politiser des demandes conflictuelles en ce qui concerne les ressources. Pourtant, Mandel oppose à cela les ravages qu'il prévoit si des « sociétés indépendantes » prennent leurs décisions « en fonction d'intérêts spécifiques fragmentés ». Si les intérêts sont spécifiques - normalement ils le sont - et si les gens agissent sur la base d'une compréhension nécessairement limitée et partielle de ce qui leur semble être le mieux, des contradictions en résulteront de toute façon, et l'alternative à l'indépendance c'est la dépendance, la subordination hiérarchique. A mon sens, cela est dans une certaine mesure inévitable, mais je cherche les moyens de minimiser les effets d'une telle situation par une autonomie en rapport avec le marché.
Mandel n'aime pas la concurrence qui, pourtant, comme je l'ai souligné à plusieurs reprises, est une conséquence inévitable du choix des usagers. La New Left Review est en concurrence avec d'autres journaux pour gagner des lecteurs. Un restaurant, un théâtre, ceux qui produisent des chemises ou des composants électroniques, ont besoin de clients et ceux-ci doivent avoir le droit de chercher d'autres fournisseurs s'ils ne sont pas satisfaits. Mandel attend avec impatience l'élimination des stimulants monétaires. Moi, aussi, je préfère des formes plus élevées de motivation tels que l'engagement, la loyauté, l'orgueil du travail bien fait, le sentiment de servir la communauté. Je partage avec lui le mépris de la mentalité du yuppie. Mais la disponibilité du pouvoir d'achat est et restera probablement l'un des stimulants les plus importants, même s'il n'est pas le seul. La monnaie fournit aussi une unité de mesure indispensable pour établir le rapport entre les coûts et le résultat autant que l'intensité des besoins. Pourquoi est-il « utopique » d'imaginer une combinaison du « desir du gain matériel » et d'une « responsabilité sociale librement acceptée » ? Quant à moi, je sens que je suis influencé par les deux motivations ! Pourquoi un chirurgien capable et consciencieux ne ferait-il de son mieux pour soigner ses patients sans demander d'abord combien ils vont payer, tout en desirant en même temps passer des vacances avec sa famille à Madère ? Mandel parle d'un « dividende social » qui augmente pour toute la communauté si on travaille bien. Cela peut arriver dans une petite communauté où tous se connaissent. Dans un pays de cent millions d'habitants, il y a le problème de ceux qui veulent recevoir sans rien donner : il n'y a aucun lien visible entre l'effort et le résultat, et l'effet de stimulation serait trop dilué.
Mandel croit que même si on se base sur le marché d'une façon limitée, cela conduit inexorablement aux « capacités excédentaires, à la surproduction et au chômage ». Pas nécessairement, si l'Etat utilise d'une façon consciente ses pouvoirs de planification pour éviter de tels dangers. Je ne nie pas que ce danger existe. Je ne crois pas non plus que des récompenses monétaires pour les managers débouchent sur « une affectation permantente et un comportement oppressif », surtout si les managers sont responsables devant la force de travail (qui doit être prête à payer davantage pour avoir un bon manager !). En Union soviétique, on a souligné que le fait que les managers sont mal payés rend difficile de convaincre des gens capables d'accepter ce travail! Mon point de vue est que seuls les récompenses et les avantages salariaux (que ce soit pour les managers, les mécaniciens, les éboueurs ou les professeurs) peuvent stimuler l'effort nécessaire, ni plus ni moins. Finalement : « l'autogouvernement des producteurs associés » à l'échelle d'un grand pays, pour ne pas parler du monde, est selon moi un mot d'ordre et non un programme pratique. Sur ce point assez substantiel, nous restons en désaccord.