Reiner Tosstorff Die POUM in spanischen Bürgerkrieg (ISP Verlag, 1987)
Cet ouvrage remarquable est la première véritable histoire (si l'on fait abstraction du livre de Victor Alba, fondé essentiellement sur ses souvenirs personnels) du Partido Obrero de Unificación Marxista et de son rôle pendant la guerre et la révolution espagnoles. Utilisant un vaste matériel documentaire — ouvrages, journaux d'époque, archives, interviews avec les survivants -, il reconstitue, pas à pas, l'évolution politique de cette organisation qui a représenté (quelles que soient ses limites) la force la plus avancée du mouvement ouvrier espagnol à cette époque.
Reiner Tosstorff est un jeune chercheur allemand qui ne cache pas son adhésion aux idées de Léon Trotsky, mais il s'efforce en même temps de comprendre les motivations du POUM et de ses dirigeants.
Comme on le sait, Trotsky s'était opposé à la formation du POUM par la fusion (en 1935) entre la Gauche communiste d'Espagne (ICE) et le Bloc ouvrier et paysan (BOC), respectivement dirigés par Andrès Nin et Joaquin Maurin. Avait-il eu raison en proposant comme alternative l'entrée de l'ICE dans le PSOE ? Reiner Tosstorff semble croire que l'entrisme aurait pu sauver la jeunesse du PSOE
(Santiago Carrillo !) de la dérive pro-stalinienne qu'elle connaîtra peu après. Mais cela me semble loin d'être évident...
La vraie rupture entre l'Opposition de gauche internationale et Nin n'aura lieu que plus tard, quand le POUM décidera de participer aux listes du Front populaire espagnol aux élections de février 1936. Comme l'observe avec raison Tosstorff, il aurait été beaucoup plus judicieux de soutenir électoralement le Front populaire de l'«extérieur », comme l'ont fait les anarchistes de la CNT/FAI. Cela dit, il était manifestement injuste, de la part de Trotsky, de traiter publiquement Nin, Andrade, Maurin et leurs camarades de « traîtres »...
Il corrigera d'ailleurs ce jugement lors des événements de juillet 1936, qui ont vu le POUM (avec la CNT) prendre une part tres active a l'insurrection prolétarienne qui a écrasé, en Catalogne, le coup militaire fasciste - un événement qui reste jusqu'à nos jours un des rares exemples réussis de victoire des ouvriers en armes contre un putsch de l'armée. Dans une lettre à ses camarades en Espagne, Trotsky écrivait en août 1936 : « Quant à Nin, Andrade et autres, il serait criminel de se laisse guider maintenant, dans la grande bataille, par des réminiscences de la période précédente. S'il y a des divergences de programme ou de méthodes, même après l'expérience faite, ces divergences ne devront nullement empêcher un rapprochement sincère et durable. L'expérience ultérieure fera le reste. » Ce rapprochement ne va cependant pas durer longtemps : avec l'entrée du POUM dans le gouvernement de coalition en Catalogne (Andrès Nin deviendra ministre de la Justice), les divergences se sont à nouveau approfondies.
Malgré cette participation gouvernementale bien discutable, le POUM n'abandonne pas ses visées révolutionnaires et essaie, avec la CNT, de résister à la politique de « normalisation » contre-révolutionnaire menée par les staliniens du PC espagnol. Comme on le sait, cela conduira, en mai 1937, à une confrontation armée à Barcelone, suite à une provocation ouverte des responsables staliniens de la police : le POUM et la CNT se battront ensemble pour défendre les conquêtes de la révolution sociale de juillet 1936. Toutefois, après quelques journées de combats de rue, la direction de la CNT décidera de se replier (malgré l'opposition d'un courant de gauche, les Amis de Durruti) et celle du POUM, apres quelques hesitations, finira par la suivre. Le POUM aurait-il dû poursuivre seul le combat contre la généralité de Catalogne et le gouvernement de Madrid (au moment où les troupes fascistes de Franco menaçaient la République) ? Aurait-il pu entraîner les masses anarchistes contre la volonté de la direction de la CNT? C'est la position qu'ont défendue les militants trotskystes du petit groupe des Bolcheviques-léninistes. Mais il me semble peu probable qu'une autre politique du POUM aurait pu effectivement infléchir le cours des événements. En tout cas, après mai 1937, la défaite du courant révolutionnaire en Catalogne et dans le camp républicain était scellée.
La première victime du « rétablissement de l'ordre » a été le POUM lui-même : le parti fut mis hors la loi et ses dirigeants furent emprisonnés. Sous la houlette d'Alexandre Orlow, représentant du NKVD soviétique, un véritable « procès de Moscou » en Espagne fut mis en scène. S'il a échoué, c'est grâce au courage d'Andrès Nin (enlevé par les staliniens et caché dans une prison « privée ») qui, contrairement aux accusés de Moscou, est mort sous la torture plutôt que d'« avouer » une prétendue « collusion avec le fascisme ». D'autres militants du POUM et trotskystes - notamment des volontaires étrangers comme Kurt Landau et Erwin Wolfi - furent à ce moment assassinés par les staliniens. Une honorable exception a été le communiste allemand Hubert v. Ranke, membre de l'appareil militaire du KPD et commissaire politique dans la colonne Thälmann des Brigades internationales. Chargé d'interroger des prisonniers du POUM et des trotskystes, il s'est rendu compte qu'il s'agissait de véritables révolutionnaires et antifascistes, et a rompu avec le stalinisme.
Les cadres et militants du POUM qui ont réussi à échapper au NKVD et ensuite (1938) aux troupes franquistes - Julian Gorkin, Juan Andrade, Wilebaldo Solano - se sont refugies en France. Le POUM a continué d'exister aussi bien en exil que plus tard en Espagne même. Mais, affaibli par les scissions et les départs (notamment vers le PSOE), il n'a plus jamais retrouvé la base ouvrière de masse qu'il avait eue en 1936 et 1937.
Dans la conclusion de son livre, Reiner Tosstorff esquisse un bilan du rôle historique du Partido Obrero de Unificación Marxista. Tout en critiquant ce qu'il considère comme ses erreurs ou ses limites, il reconnait que le POUM défendait des positions programmatiques qui « non seulement se distinguaient de celles des autres partis ouvriers, mais qui révèlent encore aujourd'hui une remarquable clairvoyance, si on les compare, par exemple, avec celles des socialistes ou anarchistes. Il a mis en avant, sans ambiguité, que le coup du 19 juillet avait déclenché une révolution en Espagne. Même les socialistes de gauche et les anarchistes s'efforçaient de minimiser cela pour des raisons diplomatiques, et se confiaient aveuglement à l'aide de la France et de la Grande-Bretagne. Contre cela, le POUM insistait sur le fait que seul le mouvement ouvrier international pouvait aider l'Espagne. La tentative d'acheter l'aide internationale par la limitation et l'abandon de la révolution ne pouvait conduire qu'à la démoralisation et à la défaite. Il existait selon lui une unité intime entre la révolution et la conduite de la guerre antifasciste, les décisions militaires dépendant des buts politiques (...).
« De même, le POUM a été le seul à dévoiler le rôle de l'URSS qui non seulement ne voulait pas accepter la révolution, mais la combattait activement - pour ainsi dire de l'intérieur. Tandis que les socialistes et les anarchistes idéalisaient l'URSS ou dans le meilleur des cas se taisaient diplomatiquement, le POUM a été le seul à protester publiquement contre les procès de Moscou. »
Michael Löwy
Werner Hülsberg
The German Greens (Verso, 1988)
La maison d'édition Verso vient de publier un livre de Werner Hülsberg, The German Greens, A social and Political Profile, dont nous publions quelques extraits dans ce numéro de notre revue. Ce livre mérite d'être connu, non seulement parce qu'il fournit des éléments d'information assez riches, mais parce qu'il représente aussi une base de discussion sérieuse sur des problèmes qui sont aujourd'hui abordés parmi les révolutionnaires et même, plus généralement, dans le mouvement ouvrier.
Il faut souligner avant tout que l'auteur s'efforce de situer la naissance et le développement du mouvement et du parti des Verts dans le cadre de la situation de la RFA pendant tout l'après-guerre. On ne peut qu'être d'accord avec lui lorsqu'il insiste sur les facteurs spécifiques qui expliquent pourquoi le phénomène des Verts a acquis une telle ampleur en Allemagne, alors que les tentatives de suivre leur exemple dans d'autre pays n'ont pas donné, du moins jusqu'ici, des résultats de la même portée. L'analyse de Hülsberg remonte à juste titre aux événements qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale et aux développements des années cinquante. Mentionnons, par exemple, ce que l'auteur écrit sur les racines du prétendu miracle économique allemand
1ll et sur les raisons de la stabilité sociale et politique de la RFA pendant une assez longue période.
Nous sommes aussi d'accord avec l'auteur lorsqu'il explique que les Verts ne représentent pas seulement un mouvement purement écologiste, mais qu'ils expriment plus generalement la crise actuelle de la societé d'Allemagne capitaliste et constituent un important élément d'instabilité. A juste titre, par ailleurs, il souligne que des secteurs de masse considèrent que les Verts jouent un rôle progressiste.
Comme nous l'avons deja dit, le livre de Hülsberg donne beaucoup d'eléments d'information, à l'aide y compris de tableaux statistiques et d'enquêtes de différente nature, notamment sur la formation, la composition, la force électorale et la situation actuelle des Verts. Dans la dernière partie de son livre, il n'hésite pas à indiquer dans quel sens et pourquoi ceux-ci se trouvent actuellement dans une impasse, après la faillite des deux « modèles » qui ont inspiré leur action pour toute une période, c'est-à-dire le modèle « fondamentaliste » de Hambourg et le modèle « réaliste » du Hesse. Peut-être ne va-t-il pas assez loin en ce qui concerne les conclusions qu'il faut tirer de cette double faillite.
L'auteur estime que le mouvement ouvrier traditionnel et les marxistes-révolutionnaires eux-mêmes ont beaucoup tardé à mettre à l'ordre du jour les questions écologiques et que, même aujourd'hui, ils en sous-estiment la portée. On peut accepter dans une large mesure cette critique. Mais notre conviction est que, par rapport non seulement à il y a vingt ou trente ans, mais aussi au début des années quatre-vingt, on a fait, dans le mouvement ouvrier et en dehors de lui, des pas en avant considérables dans la compréhension du danger que les conditions de vie sur la planète soient de plus en plus bouleversées et finalement détruites. En ce qui nous concerne le plus directement, nous espérons que la discussion que nous sommes en train de préparer sur ces questions devienne l'une des plus importantes pour la IV° Internationale aujourd'hui.
Dans une note au premier chapitre de son livre, Hülsberg fait référence au débat entre Alec Nove et Ernest Mandel pour apporter une preuve supplémentaire au fait que le « marxisme traditionnel orthodoxe » sous-estimerait les questions écologiques. Les articles que nous publions dans ce numéro de notre revue démontrent qu'Ernest Mandel est loin d'« oublier » l'importance décisive de ces questions. Mais le débat a été centré, à juste titre, sur la question capitale de savoir si l'économie de marché représente un cadre historiquement donné pour toujours ou si son dépassement, par un saut qualitatif révolutionnaire et les mesures nécessaires dans la transition au socialisme, est la condition sine qua non pour créer une société sans précédent dans toute l'histoire de l'humanité et pour éviter, en dernière analyse, la catastrophe écologique qui nous menace. A notre avis, c'est justement la question décisive.
Le moins que l'on puisse dire, c'est que la clarté à ce sujet n'existe pas chez les deux principaux courants des Verts, et que même le courant « éco-socialiste », dont l'auteur se réclame, n'a pas une orientation bien définie.
Finalement, les allusions aux Verts d'autres pays nous apparaissent trop sommaires, et parfois nourrir un optimisme excessif (cela vaut, par exeple pour les Verts en Italie, dont le succes électoral partiel a été suivi de divisions et de crises multiples qui les font apparaître à l'heure actuelle comme un mouvement tout à fait hétérogène et incapable de jouer effectivement un rôle progressiste).
Livio Maïtan