Teodor Shanin The Roots of Otherness : Russia's Turn of Century (Hoündmills et Londres, MacMillan, 1985-1986)
The Root of Otherness: Russia Turn of the Century (vol. 1 Russia as a « Developping Society », vol. 2 Russia 1905-1907) représente une contribution très importante à l'étude de la Russie. Elle permet de renouveler et d'élargir notre réflexion sur les traits et les enseignements de cette révolution qui a joué un rôle pivot dans l'histoire du marxisme du Xx* siecle. Très riche, elle aborde bien des questions de methode qui touchent aux debats contemporains sur les formations sociales et le matérialisme historique.
Son auteur, Teodor Shanin puise systématiquement dans les sources russes - documents d'époque et travaux de recherche postérieurs. Il tire aussi profit de ce que lui ont appris les pays du « tiers monde » d'aujourd'hui. Professeur de sociologie à l'université de Manchester, il s'est en effet spécialisé dans l'étude des sociétés paysannes et des « pays en voie de développement » (avec, notamment, Hamza Alavi). Cela lui permet de porter un regard original sur la Russie - un regard qui s'avère fort pénétrant et éclairant. Shanin organise son argumentation autour de trois temps fort: l'étude de la formation sociale russe au tournant du siècle, puis celle de la révolution de 1905-1907 ; l'analyse, enfin des conséquences de cette expérience majeure - ce « moment de vérité » - sur l'évolution des principaux courants politiques du pays.
C'est dans le premier volume que Teodor Shanin s'attache à analyser la Russie tsariste, revenant sur son passé, étudiant le monde rural, la forme du développement capitaliste, reprenant le débat conceptuel sur la nature de cette société et de son économie paysanne. Chose rare, Shanin présente un tableau systématique de la formation sociale russe au tournant du siècle, plus développée que celui offert par Perry Anderson dans son ouvrage | Etat absolutiste.
La thèse centrale de l'auteur ne surprendra pas les lecteurs de notre revue : la Russie tsariste était « autre » - c'est-à-dire qu'elle était, dans sa structure même, différente des pays d'Europe occidentale. Mais il développe de façon très intéressante ce point de vue en intégrant l'analyse de l'Etat et des idéologies, en s'attachant à éclairer l'originalité de chaque classe sociale (et non seulement celle de la formation sociale considérée dans son ensemble).
En étudiant la « morphologie de l'arriération » russe, Shanin aborde la question des lignes alternatives de transformation du pays. Ce débat, tout d'abord engagé entre « slavophiles » et « occidentalistes », s'est poursuivi sous diverses formes : l'opposition entre les voies « américaine » ou « prussienne » du développement capitaliste dans l'agriculture ; les chances d'une modernisation d'«en haut» impulsée par l'administration ; la possibilité d'un processus de révolution permanente, c'est-à-dire la transcroissance d'une révolution anti-autocratique en une révolution socialiste...
Shanin renouvelle les termes de ce débat qui n'a cessé de diviser le pouvoir comme l'opposition russe. Il définit la Russie du début xxe siècle. A la lumière des discussions qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale sur le « tiers monde ». Shanin utilise la notion de « développement dépendant » pour aborder la spécificité de la structure sociale russe (liant son caractère « désarticulé » à son mode d'insertion international dans le monde capitaliste) et de sa dynamique de transformation.
En s'aidant du modèle conceptuel des « sociétés en voie de développement » (pour reprendre un vocable contemporain), Shanin présente une démarche qui rompt avec la majorité des analyses universitaires soviétiques ou occidentales. Pour celui qui travaille sur le tiers monde, l'argument est assez convaincant tant les analogies éclairantes sont nombreuses. Nous savions déjà l'importance de la Révolution russe pour comprendre la dynamique des luttes de libération dans les pays dominés (la notion de développement inégal et combiné ; la théorie de la révolution permanente). Mais l'ouvrage de Shanin montre que, par-delà les nombreux traits spécifiques de la Russie, il y a beaucoup plus en commun entre les deux.
Cela apparaît clairement dans l'étude des années 1905-1907, le deuxième temps fort de la démonstration. Téodor Shanin bat en brèche une idée reçue - commune y compris dans nos rangs - selon laquelle la ville (et donc le prolétariat) a simplement entraîné derrière elle la campagne (et le pays). Vaste soulèvement anti-autocratique, cette révolution exprime plutôt une « composition de forces », pense Shanin. Le rôle, considérable, du prolétariat urbain est bien connu - il me semble que Shanin apporte peu de neuf en ce qui concene l'analyse de la classe ouvrière russe et de la faiblesse organique de la bourgeoisie autochtone. Mais il montre la précocité, l'ampleur et la dynamique propre du soulèvement paysan d'une part, la radicalité des luttes dans les régions d'ethnies et nationalités opprimées, d'autre part. Il montre aussi comment, par-delà la diversité de classe des couches populaires, un « peuple » s'affirme face aux nantis tant le fossé social est grand entre ceux qui possèdent (haves) et les autres (have nots). Il prend de même note des absences dans cette révolution, comme celle d'un mouvement propre des femmes qui n'apparaît que de façon éphémère et fragmentée.
Cette lecture de la révolution de 1905-1907 n'est pas sans implications. Elle permet de mieux comprendre à quel point l'irruption massive du peuple sur la scène de l'histoire a provoqué la grande peur de l'élite, a accentué le timidité de la bourgeoisie et a placé devant un difficile dilemme l'intelligentsia. Elle invite à poursuivre une étude spécifique de chaque mouvement social, perçu dans son authenticité et pas seulement comme un sous-produit de la mobilisation prolétarienne-urbaine.
L'ouvrage de Shanin contient des éléments très intéressants sur la variété des combinaisons qui se sont établies entre mouvement national et identité de classe dans les diverses ethnies. Surtout, il présente une analyse particulièrement riche du mouvement paysan - le « point aveugle » de tant d'interprétations de la Révolution russe - en analysant ses formes et objectifs de luttes, en cherchant à comprendre ses espoirs et ses rêves, sa vision du monde.
Ce n'est qu'en faisant ce travail d'ensemble que l'on peut reconstituer les combinaisons stratégiques de la Révolution russe et que l'on peut pleinement comprendre l'impact de 1905-1907 sur l'évolution ultérieure des mouvements politiques et des luttes sociales. Le deuxième volume de Roots of Otherness est de fait consacré pour moitié à cette question - et c'est le troisième temps fort de l'argumentation de Shanin. L'expérience de 1905-1907 a forcé chaque courant politique à réévaluer plus ou moins consciemment ses orientations, trop souvent influencées par les modèles du xvil siecle (1789) et XIX* siecle (1848). Certains, confrontés à cette épreuve, ont appris de l'histoire, fusse de façon incomplète et inégale. D'autres, au contraire, ont régressé, oubliant même les conclusions les plus avancées qu'ils avaient tirées de l'expérience d'avant la révolution.
Parmi ceux qui ont ainsi régressé, Teodor Shanin analyse l'évolution de la noblesse (de moins en moins éclairée), des constitutionnalistes - KD - (de plus en plus conservateurs) et des mencheviks. Ces derniers, divisés, ont notamment abandonné la conception commune aux sociaux-démocrates russes du début du siècle selon laquelle, pour être victorieuse, la révolution démocratique, bien que bourgeoise, devait-être menée sous hégémonie prolétarienne. Il présente aussi le déclin du mouvement de la pensée socialiste révolutionnaire (courant populiste, héritier de la grande tradition révolutionnaire du XIX* siècle) dont les meilleurs dirigeants sont morts prématurément.
Shanin analyse ensuite l'évolution (et les limites de l'évolution) de ceux qui ont appris de la révolution : Stolypine, Zhordanya, Trotsky, Lénine.
Premier ministre, Stolypine, qui finira assassiné, a tenté de sauver l'Empire en le modernisant grâce à une « révolution par en haut ». Le menchevik géorgien, Noy Zhordaniya a représenté une expérience fort originale : c'est en effet en Géorgie que se sont réalisés les premiers soulèvements paysans à direction marxiste, qu'un parti prolétarien a gagné une puissante base de masse rurale, que s'est constitué un front national multi-classe à direction communiste (Shanin analyse aussi les contradictions et l'échec ultime, dans les années vingt, de ce menchevisme combatif très particulier).
Shanin souligne la puissance créatrice de Trotsky qui, très tôt, romp explicitement avec les modèles des siècles passés (1789-1793, 1848), qui centre son attention sur la question de l'Etat dans la révolution et élabore la théorie de la révolution permanente. C'est ce qui explique, par-delà le « point aveugle » qui constitue pour lui le fonctionnement du parti et les aléas des luttes de fractions, que Trotsky se soit retrouvé en octobre 1917 l'un des principaux représentants du Parti bolchevique. Cependant, pour Shanin, Trotsky reste trop « occidentaliste » et « orthodoxe », notamment dans son analyse sociale — classique - de la paysannerie, assignant à cette dernière un rôle par trop passif: elle « suivra » les classes urbaines et donc le prolétariat si celui-ci s'impose dans la lutte de pouvoir. La dictature prolétarienne pourra et devra « s'appuyer » sur la paysannerie.
La personnalité de Lénine domine le champ de la Révolution russe. C'est qu'il est, pour Shanin, le plus créateur : il appréhende mieux que les autres l'originalité de la Russie, il est bien souvent le premier à réévaluer les tâches des révolutionnaires, quitte à se trouver temporairement minoritaire dans sa propre fraction, le courant bolchevique, comme sur les soviets en 1905, le programme agraire en 1906, la participation électorale en 1907, la stratégie de conquête du pouvoir en la participation électorale en 1907. Malheureusement, note Shanin, le souci d'orthodoxie théorique a plus d'une fois caché la créativité de Lénine.
Loin de l'icônographie, Téodor Shanin propose une analyse de l'évolution de Lénine, situant l'apport, les caractéristiques et les limites de chaque période. La révolution de 1905-1907 a été pour Lénine une leçon majeure sur la lutte paysanne, le nationalisme, la dynamique d'un mouvement de masse - et sur la nécessité même d'apprendre en permanence de l'expérience.
Shanin sous-estime peut-être l'originalité politique (sinon théorique) que manifeste dès avant 1905 le « Lénine défèrent » (à l'égard du maitre Plékhanov), originalité dont témoigne, par exemple, sa brochure « Aux paysans pauvres » ...qui s'adresse tout aussi bien aux paysans moyens. Il ne donne pas, à mon sens, la place qui convient à l'évolution de Lénine sur la question de l'Etat (le tournant de la fin 1916, début 1917, à l'occasion de sa polémique avec Boukharine). Mais, dans l'ensemble, la périodisation qu'il propose offre un cadre d'analyse très producitf, fondamentalement correcte, il me semble.
L'ouvrage de Shanin contient de nombreuses et stimulantes digressions méthodologiques. Il se termine par un post scriptum dans lequel l'auteur revient sur les sciences sociales. Il critique systématiquement les conceptions réductionnistes et l'évolutionisme unilinéaire qui a dominé la tradition social-démocrate et stalinienne. Ecartant à la fois une interprétation mécaniste du déterminisme historique
(ancré dans une vision non dialectique de la causalité) et l'appel à l'« irrationnel » pour expliquer la révolution, Shanin analyse l'interdépendance des facteurs subjectifs et objectifs en histoire. Il montre comment l'alternativité (l'existence de plusieurs possibles) s'exprime en temps de crise de société, (ce que l'on peut nommer « carrefour historique »). Il montre comment les choix stratégiques conscients des acteurs politiques contribuent effectivement à déterminer celui des « possibles » qui deviendra réalité - comment en temps de révolution et contrerévolution, l'histoire est le résultat des luttes socio-politiques et non simplement le produit des « nécessités objectives ».
Pierre Rousset