Alan Thornett From Militancy to Marxisme A personal and political Account of Organising Car Workers (Left View Books, 1987)
From Militancy to Marxism est la première partie d'une trilogie qu'Alan Thornett est en train d'écrire sur les luttes ouvrières et les organisations syndicales dans des secteurs de pointe de l'industrie automobile britannique, et notamment dans l'usine Morris-British Leyland à Cowlay, près d'Oxford. Ce volume, qui est sorti il y a quelques mois, couvre la période allant de la moitié des années cinquante à la première moitié des années soixante-dix. Le deuxième abordera la période suivante, entre 1974 et 1979, alors que le troisième analysera la phase où le gouvernement conservateur et la nouvelle direction de l'entreprise ont déclenché une attaque brutale contre la condition ouvrière et le mouvement syndical.
Alan Thornett, né en 1937, a commencé à travailler dans l'industrie automobile en 1956. Pendant un quart de siècle environ, il a joué un rôle important, tout d'abord comme shop steward, ensuite comme organisateur de la section syndicale de la Transport and general Workers Union (TWGU) et finalement comme président de la section S/55 et du comité des shop stewards dans la région d'Oxford. Il a été l'objet d'attaques et de représailles de la part aussi bien des patrons que des bureaucrates syndicaux. En 1982, il est licencié.
Thornett a adhéré au Parti communiste en 1959. Il en est sorti en 1964, ayant adopté des positions marxistes révolutionnaires. Il a milité dix ans ans la Socialist Labour League, l'organisation de Gerry Healy. Il a été membre par la suite d'autres organisations se réclamant du trotskysme. Au mois de mai 1987, en tant que membre du Socialist Group, il a participé à l'unification de son organisation avec l'International Group, organisation qui regroupe une partie des militants britanniques de la IV° Internationale.
L'auteur écrit dans sa préface : « Je me suis efforcé de décrire dans ces pages non seulement la politique au niveau de l'atelier, mais aussi une partie de la richesse de la vie dans l'entreprise. Je me suis efforcé de ne pas banaliser la vie dans l'entreprise, ce qui arrive souvent, en présentant les choses comme si les idees des ouvriers n'allaient pas au-delà d'une réaction élémentaire à la direction de l'entreprise. » (p. 1) Plus loin, il explique qu'il a voulu en particulier donner la parole à ces travailleurs qui, en plus d'accomplir des tâches professionnelles écrasantes, doivent se battre durement tous les jours en défense de leurs camarades sans que leur activité soit reconnue sous quelque forme que ce soit par les bureaucrates syndicaux. Il met finalement l'accent sur le processus de formation d'une direction militante, capable de « prendre des initiatives et de diriger des luttes pour défendre la force de travail et améliorer ses salaires et ses conditions » (p. 2).
A notre avis, Thornett a parfaitement atteint son but. Son livre est une analyse minutieuse et, en même temps, saisissante d'une longue série de luttes à différents niveaux qui ont eu une influence très grande sur le mouvement ouvrier britannique. Il décrit très concrètement comment le mouvement militant est né et s'est développé, avec quels objectifs, sur la base de quelles luttes, par quels instruments organisationnels. Mentionnons, par exemple, les pages où l'auteur parle de la section 5/55 dans la région d'Oxford, qui a joué un rôle d'avant-garde incontestable dans les années soixante et jusqu'à la moitié de la décennie suivante en mobilisant activement les militants de base.
Ce mouvement des ouvriers de l'automobile - Thornett le rappelle à juste titre — a réussi à arracher des conquêtes partielles considérables : « Les salaires ont augmenté substantiellement et en même temps la qualité de la vie des ouvriers s'est améliorée. Les conditions de travail sont devenues incontestablement meilleures, des problèmes découlant de l'accomplissement de travaux trop durs ont été réglés, les conditions de travail nuisibles à la santé allégées, des vêtements de protection introduits et les normes de sécurité appliquées. » (p. 131) Qui plus est, tout cela a abouti à une situation où les ouvriers pouvaient exercer un contrôle considérable. « Ce n'était pas un contrôle ouvrier au sens politique, mais c'était un pas en avant important dans cette direction. » (p. 134)
D'autres pages nous semblent très significatives. Par exemple, Thornett souligne très clairement le rôle joué par les dirigeants bureaucratiques du Labour Party et des Trades Unions, y compris ceux qui avaient une renommée de gauche. Il fait ressortir comment ces messieurs trompaient consciemment les masses, en prononçant parfois des discours apparemment radicaux alors que, en coulisses, ils s'étaient déjà mis d'accord avec le gouvernement et les patrons. Leur problème n'était que de réussir à faire avaler leurs capitulations sans trop de réactions. Parmi les épisodes les plus scandaleux, citons le suivant : au mois de mai 1968, au milieu d'une lutte très âpre autour de la politique de contrôle des salaires, d'augmentation de la productivité du travail et de limitation du droit de grève que le gouvernement Wilson voulait introduire, Barbara Castle, premier secrétaire d'Etat pour l'Emploi et la Productivité dans le gouvernement travailliste, prit des vacances dans le luxueux yacht de Charles Forte, patron richissime et ennemi farouche des syndicats !
Finalement, Thornett n'ignore pas les limites du mouvement auquel il a participé, et même de son avant-garde. Il souligne le cas de militants très valables qui n'ont pas réussi à dépasser une optique purement syndicale et qui, par manque de perspective politique, après avoir animé et dirigé des luttes très dures, ont abouti à une collaboration avec la bureaucratie syndicale la plus conservatrice. Plus généralement, écrit Thornett, « les shop steward ont été plus militants que les cadres et les dirigeants officiels. Ils ont été plus proches des militants et plus sensibles à leurs besoins, mais en fin de compte ils ont été incapables de donner la réponse politique aux problèmes qui se posaient. Qui plus est, ils n'ont pas su faire face d'une façon adéquate au défi du chômage et de la fermeture des usines "en faillitte" et des industries non viables » (p. 276).
Nous attendons maintenant les deux prochains volumes d'Alan Thornett qui devraient être aussi intéressants que le premier. En tout cas, nous exprimons un vou. Au cours des vingt dernières années, de nombreux marxistes-révolutionnaires ont participé à des luttes importantes dans le secteur de l'automobile. Si quelques uns d'entre eux écrivaient des livres comme celui de Thornett sur Fiat à Turin, Mercedes-Benz à Stuttgart, Volvo à Göteborg, Seat à Barcelone ou Renault à Billancourt, cela représenterait une contribution très valable à l'histoire du mouvement ouvrier et une leçon précieuse pour les luttes d'aujourd'hui et de demain.
Livio Maïtan