La révolution du « pouvoir populaire », qui a renversé en février 1986 la dictature de Marcos, a inauguré aux Philippines une période d'instabilité politique des classes dominantes.
Tout en rompant formellement avec Marcos et en se plaçant du côté des masses, pour amener Aquino au pouvoir, le secteur des forces armées loyal aux généraux Juan Ponce Enrile et Fidel Ramos, n'a jamais été d'accord avec le projet politique bourgeois « libéral » qu'Aquino représentait. Ces éléments, auparavant favorables à Marcos, ont agit de peur qu'une prolongation du pouvoir dictatorial ne produise un soulèvement révolutionnaire encore plus profond. En accord avec le département d'Etat des Etats-Unis ils sont arrivés à la conclusion qu'Aquino était de loin le moindre mal. La situation, qui en est découlée, est marquée par deux traits essentiels : 1. des grandes expectatives de la part des ouvriers qui s'étaient mobilisés contre la fraude électorale de Marcos dans les rues de Manille et dans d'autres régions du pays; 2. des divisions profondes dans les cercles dominants qui se reflétaient dans un gouvernement de coalition composé aussi bien d'opposants capitalistes de Marcos que de représentants de l'armée du vieux dictateur.
1. Insurrection de masse et crise de la classe dominante
Le gouvernement Aquino a été très populaire parmi les travailleurs parce que la nouvelle présidente semblait avoir personnifié la lutte contre la dictature. L'amnistie pour tous les prisonniers politiques a été l'une de ses premières décisions. En même temps, l'essor des organisations politiques et le droit d'organiser des réunions, de publier des journaux, de discuter librement et de critiquer le gouvernement étaient des avantages réels pour les masses. Mais en l'espace de quelques semaines, l'attente optimiste de larges secteurs des masses à l'égard d'Aquino s'est avéré injustifiée. La majorité du peuple philippin, ouvriers des villes et paysans des zones rurales vivent dans des conditions de pauvreté extrême. Les salaires et les conditions de travail sont mauvais. La sous-alimentation est généralisée surtout dans les régions productrices de sucre où le travail est saisonnier et où les propriétaires fonciers ne tolèrent pas l'agriculture de subsistance. Le gouvernement Aquino - comme tout gouvernement d'un pays sous-développé devant faire face à une économie capitaliste internationale en crise et au fardeau de la dette envers les banques impérialistes — était incapable d'avancer un programme qui puisse résoudre ces problèmes urgents.
Après la première courte période de réajustement l'extrême droite de la bourgeoisie devenait plus audacieuse. Elle s'opposait notamment aux ouvertures de négociation avec la Nouvelle Armée populaire en y opposant comme alternative une « croisade contre le communisme ». Enrile, le porte-parole principal de ce courant, commençait à contester ouvertement l'autorité d'Aquino de son poste de ministre de la Défense, le même qu'il avait occupé sous Marcos. Aquino, ne se considérant pas suffisamment forte pour affronter la droite, cherchait à éviter une lutte ouverte. Elle faisait de son mieux pour calmer Enrile, mais avec pour seul résultat de le rendre plus audacieux dans son défi.
Finalement, la droite provoquait une crise. L'assassinat brutal de Rolando Olalia, président du mouvement du Premier Mai (KMU) et du Parti du peuple (PnB), suivi peu après par des efforts non cachés d'organiser un coup d'Etat, obligeait Aquino à prendre des mesures fermes pour se maintenir au pouvoir. Un facteur décisif de son succès était le soutien résolu de Ramos, chef d'état-major des forces armées, qui réussissait à réunir la majorité des militaires derrière le gouvernement. Après l'écrasement du coup de novembre 1986 Aquino limogeait Enrile de son ministère. Mais, en même temps, elle commençait à opérer ouvertement un tournant à droite très clair dans le but de s'assurer l'appui des éléments les plus conservateurs des classes dominantes philippines.
Les événements plus récents indiquent clairement la nécessité de la révolution permanente dans le monde semi-colonial.
2. L'indépendance de la classe ouvrière
Les mobilisations de masses, qui ont amené au renversement du vieux gouvernement, avaient commencé avec la revendication démocratique élémentaire d'élections libres, du droit des Philippins de voter pour ceux qu'ils voulaient et d'obtenir que la personne de leur choix s'installe au pouvoir. Une insurrection où les travailleurs ont joué un rôle décisif a été nécessaire pour réaliser cette revendi cation.
Au long de la lutte et comme résultat de la victoire, d'autres problèmes ont commencé à être soulevés : distribution de terres dans les campagnes, revendications syndicales de la part des ouvriers des villes, c'est-à-dire des questions sur lesquelles la conscience des masses se développe spontanément dans la société bourgeoise. Mais les masses ne peuvent obtenir d'autres résultats et la révolution démocratique ne peut, en dernière analyse, garantir les droits démocratiques déjà conquis qu'à condition d'aller de l'avant. Si la révolution s'arrête, même temporairement, à un palier permettant à la bourgeoisie de consolider d'une façon décisive son pouvoir, un seul résultat sera un renforcement de la contre-révolution et un affaiblissement des positions du prolétariat dans tout le processus social. Cela indépendamment du fait que, finalement, la contre-révolution gagne sous forme d'un coup réactionnaire militaire ou qu'un gouvernement bourgeois « démocratique » se déplace constamment à droite.
La tâche principale du mouvement ouvrier après le renversement de Marcos était de reprendre et de garder sa propre initiative indépendante dans la situation donnée, de renforcer le rôle des travailleurs dans l'ensemble du processus révolutionnaire et de commencer à construire une véritable alternative politique prolétarienne de masse avec la perspective de gagner la paysannerie et les couches moyennes paupérisées des villes et d'opposer cette force au pouvoir exercé par toute aile de la bourgeoisie. La méthode pour atteindre ce but est bien connue par le mouvement révolutionnaire marxiste ; il faut avancer une série de mots d'ordre démocratiques et de transition qui mobilisent activement les masses dans la lutte pour leurs propres revendications, contre le programme et les perspectives du gouvernement Aquino. Ces mots d'ordre concernent des problèmes comme la réforme agraire, la formation d'une Assemblée constituante, chargée de rédiger une nouvelle Constitution, ou - notamment après la désignation par Aquino de sa propre commission - l'élection d'une commission ouvrière et paysanne qui prépare un contre-projet de Constitution, l'élimination des bases militaires impérialistes, l'annulation de la dette extérieure, la traduction en justice de tous les responsables de vols ou de corruption, etc. Après l'assassinat de Olalia, les ouvriers auraient eu parfaitement raison d'organiser leur propre enquête et de former leurs propres détachements d'autodéfense. Le but de telles activités est la création d'institutions représentatives véritables des ouvriers et des paysans. Dans une situation d'instabilité généralisée comme celle qui existait aux Philippines après l'insurrection de février, une organisation de masse d'une telle nature pourrait devenir un véritable contre-pouvoir aux institutions du système bourgeois.
Malheureusement, après la victoire initiale sur Marcos, le « pouvoir populaire » des masses, qui pourtant avait joué un rôle très important dans la lutte, n'a pas trouvé le moyen de se consolider et d'élargir son influence. Par conséquent, c'est Aquino qui prenait résolument l'initiative. Dans le contexte donné un tel aboutissement n'était pas inévitable. Mais un aboutissement plus favorable n'était possible qu'à la condition que les principales organisations de masse du mouvement ouvrier adoptent une orientation stratégique complètement différente.
Cela ne signifie pas que tous les courants qui composent la gauche philippine ont cherché activement à pousser le mouvement masse dans une voie de garage, comme l'ont fait historiquement dans le monde entier les fausses directions staliniennes et social-démocrates. Les origines et les actions de beaucoup de ces groupes au cours de la période récente de répression et dans la lutte contre celle-ci, leurs efforts, qui semblent sincères, de défendre la cause des ouvriers et des paysans pauvres doivent nous convaincre qu'il faut leur laisser le bénéfice du doute, du point de vue historique. Mais l'expérience a démontré à maintes reprises que la sincérité et la fidélité à la classe ouvrière ne sont pas en elles-mêmes suffisantes. Pour un changement révolutionnaire, il faut aussi une stratégie prolétarienne fondamentale, ce qui aux Philippines fait tragiquement défaut. Les forces ouvrières ont réagi empiriquement aux événements successifs. Les plus plus clarivoyantes ont été capables de prévoir l'évolution du gouvernement Aquino, mais aucune d'entre elle n'a esquissé, au début, une approche politique qui aurait pu préparer les masses à combattre efficacement cette évolution.
La capacité de préparer le futur, d'essayer de l'esquisser par les actions présentes, est justement l'avantage de la dialectique historique par rapport au pragmatisme. Les pragmatistes, même ces révolutionaires pragmatistes qui représentent un phénomène connu à notre époque, se réfèrent à la réalité surtout comme elle apparaît au présent, en s'efforçant au mieux de la transformer en quelque chose qui semble correspondre aux intérêts des ouvriers et des paysans pauvres. Les dialecticiens, de leur part, s'efforcent non seulement de prévoir les événements futurs, mais aussi d'agir aujourd'hui de façon à en influencer le cours. Seule une telle approche peut préparer effectivement les conditions d'une révolution prolétarienne, aux Philippines comme partout ailleurs.
Toute la direction du mouvement ouvrier philippin a adopté une attitude permettant à la bourgeoisie — aussi bien à la droite qu'au gouvernement Aquino -de reprendre l'initiative. Elle a accepté un cadre qui ne laissait que deux choix réalistes : Aquino ou le retour de la droite. Aucune alternative prolétarienne n' 'a été activement esquissée. Cette vaste crise de perspective de la gauche a été claire au moment même des élections lorsque beaucoup de gens ont donné un « soutien critique » à la campagne d'Aquino appelant ainsi les masses à voter pour le gouvernement de la bourgeoisie « libérale ».
Même ceux qui n'ont pas suivi cette ligne et ont appelé à boycotter les élections, n'ont pas agi de la sorte parce qu'ils avaient vraiment compris quelle serait une politique électorale principielle du prolétariat, mais parce qu'ils ont sous-estimé la signification réelle de l'affrontement, en considérant qu'il s'agissait tout simplement d'une autre fraude de Marcos qui n'aurait pas d'impact durable dans le pays. A son tour, cette appréciation était le reflet de la stratégie de lutte armée rurale suivie par le Parti communiste, qui n'était pas suffisamment flexible pour s'adapter aux possibilités qui s'ouvraient dans les villes au début des années quatre-vingt et surtout après l'assassinat de Benigno Aquino au mois d'août 1983. Cela amenait une espèce de triomphalisme à l'égard des autres forces et rendait plus difficile la formation d'un front unique contre Marcos sous l'hégémonie des ouvriers et des paysans. On créait ainsi les prémisses de l'isolement de la gauche pendant la campagne électorale de 1984-1985 qui débouchait sur la « révolution de février ».
La confusion politique sous-jacente est illustrée surtout par l'autocritique du PC, l'une des principales organisations qui ait appelé au boycott. Le fait que la guerre populaire prolongée s'est avérée non nécessaire pour le renversement de Marcos a provoqué un certain flottement idéologique dans l'organisation. Le PC a été incapable de trouver une véritable alternative principielle à une approche tactique qui avait débouché sur son isolement des développements réels. En échange, il a approuvé la position erronée du « soutien critique » à Aquino pendant le vote, en donnant par la suite un soutien politique indirect aux éléments « antifascistes » de son gouvernement jusqu'au massacre du ponte Mandiola en janvier 1987.
Lors des élections, de même que dans la période après février, les éléments révolutionnaires du mouvement ouvrier avaient la tâche de faire face à une situation concrète (où les ouvriers et les paysans pauvres, dans leur écrasante majorité, avaient confiance en Aquino), sans capituler devant les illusions des masses (ou, pire, contribuer à semer des illusions en appelant à un vote « critique » ou pas, en faveur de la bourgeoisie libérale) ni adopter une position sectaire en restant à côté et en donnant des cours sur la ligne de touche. Dans le contexte donné, cela n'était pas facile, mais il était possible de le faire en participant par tous les moyens aux efforts des masses pour garantir des élections libres et honnêtes tout en refusant de soutenir l'un des deux candidats de la classe capitaliste. Seuls ceux qui se trouvaient sur place, pouvaient résoudre les problèmes tactiques concrets, inhérents à une telle situation, mais une alternative positive au « soutien critique » à Aquino était une nécessité soit sous forme d'une tactique de boycottage différente, soit sous forme de présentation d'un candidat représentatif des ouvriers et des paysans pauvres.
Malgré l'importance extrême de la tactique électorale à ce moment-là, il est vrai, dans ce cas comme dans d'autres, que le problème de l'orientation face à des élections bourgeoises est subordonné à une perspective de classe d'ensemble. L'essentiel est que toute tactique électorale soit accompagnée par une campagne d'agitation sur les enjeux fondamentaux pour les travailleurs. Après le vote, lorsqu'a éclaté la révolution du « pouvoir populaire » exigeant que Marcos respecte la décision des électeurs (une revendication purement démocratique), la gauche révolutionnaire aurait pu et dû y participer sans réserve en s'efforçant de donner une direction au mouvement de masse.
3. Lutte de guérillas et négociations de paix
Les actions de guérillas de la NPA, dirigée par le PC, aussi bien avant qu'après la révolution de février, expriment l'esprit de sacrifice sincère d'une couche significative de militants révolutionnaires philippins. L'incapacité de Marcos de faire face d'une manière efficace à la rébellion a été l'un des facteurs décisifs de déstabilisation de l'ancien régime et a convaincu finalement Washington qu'il était nécessaire de laisser couler la dictature.
La lutte de guérilla a été créée et nourrie par les conditions de pauvreté extrême de corruption sous le régime de Marcos de même que par la dure répression qui rendait difficile, sinon impossible, de faire campagne légalement pour un changement social. La transition au régime d'Aquino n'a comporté aucun changement dans les terribles conditions économiques des masses. Elle a, toutefois, réduit la corruption et rendu possible pour la première fois depuis des années une activité politique d'opposition légale. Cela, de même que |'« offensive de paix » d'Aquino a posé des problèmes importants à la NPA.
Les directions du PCP et du NDF, qui soutiennent la NPA, ne se sont pas laissés tromper par les proclamations démocratiques du gouvernement Aquino ou par son appel à déposer les armes et à réintégrer la société. Elles ont répondu à la situation nouvelle par leur propre offensive propagandiste et en exigeant qu'Aquino fasse preuve de ses intentions en mettant fin aux abus des forces armées et en commençant à satisfaire les besoins des masses. Après novembre, c'est-à-dire après l'accord sur le cessez-le-feu, le PCP et le NDF ont bien exploité la trêve en organisant des manifestations, en faisant leur apparition à la radio et à la télévision en ouvrant des bureaux à Manille, etc. Pourtant, malgré ces efforts visant à obtenir un plus grand soutien et une plus grande sympathie dans l'ensemble de la population pour les buts politiques du mouvement de guérillas, l'offensive de propagande du NDF et du PCP, de même que les initiatives de la gauche dans son ensemble pendant cette période, n'a pas présenté une alternative active aux ouvriers et aux paysans pauvres. Il n'y a pas eu beaucoup de possibilités pour les masses elles-mêmes de démontrer par leur participation leur soutien aux buts sociaux de la rébellion et d'exercer ainsi une pression sur le gouvernement pendant les négociations. Qui plus est, il n'y a eu aucun instrument les aidant à créer un pôle politique alternatif viable. Les masses ont continué le plus souvent à être des spectatrices, la place centrale étant occupée par la NPA et le gouvernement.
Dans ces conditions Aquino, qui était toujours sous une forte pression de la droite, adoptait une ligne dure dans les négociations. Le gouvernement réfusait même de discuter les problèmes sociaux importants que les représentants du NDF voulaient mettre à l'ordre du jour. Les négociations étaient rompues rapidement et la guerre entre les guérillas et l'armée était relancée. L'avenir du mouvement des guérillas dépendra dans une large mesure de la capacité d'Aquino de poursuivre ses efforts pour consolider un gouvernement bourgeois démocratique raisonnablement stable et pour contrôler les militaires.
4. Le référendum constitutionnel
La possibilité d'instaurer un gouvernement stable s'est accrue conidérablement à la suite de la victoire spectaculaire d'Aquino au référendum du 2 février 1987. Cette victoire a reflété les illusions persistantes des masses en ce qui concerne Aquino. Mais elle a reflété encore plus l'incapacité déjà soulignée du mouvement ouvrier philippin de construire une véritable alternative au cours de l'année précédente.
La campagne d'Aquino avait été centrée sur l'argument qu'un rejet de la Constitution comportait une continuation de l'instabilité et de l'anarchie politique ou même un renforcement de la droite et le retour à un régime totalitaire. Un tel argument avait du poids dans une situation caractérisée par trois tentatives de coup d'Etat dans l'espace de moins d'un an. Si la direction des ouvriers et des paysans pauvres avait été capable d'indiquer une alternative différente, une alternative prolétarienne, alors une autre solution de la crise serait apparue réaliste à court ou à moyen terme.
Tel qu'il s'est déroulé, le référendum constitutionnel, de même que l'affrontement électoral entre Aquino et Marcos, acculait les organisations ouvrières à un choix perdant. Un vote contre le projet pouvait renforcer la droite qui avait réussi à établir une alternative de pouvoir claire, basée sur Enrile et des secteurs de l'armée. Mais un vote favorable impliquait une approbation d'Aquino. L'aile la plus radicale de la gauche - le KMU, le PCP et finalement aussi le NDF - faisait campagne pour le non. Mais leur faiblesse politique sur ce terrain, en l'absence de toute alternative viable, était révélée par le résultat du vote lui-même. D'autres groupes, comme l'organisation socialiste BISIG, choisissaient un « oui critique ». Tout en reconnaissant la nature pro-impérialiste et pro-capitaliste de la Constitution, cette tendance du mouvement ouvrier attirait l'attention sur les garanties des droits démocratiques qu'elle comportait, et présentait le référendum comme un choix entre « démocratie » et totalitarisme. Une telle argumentation révèle l'existence d'illusions constitutionnalistes graves en ce qui concerne le futur développement de la lutte pour la démocratie aux Philippines.
Les droits démocratiques ne peuvent pas être assurés par l'adoption d'une constitution quel qu'en soit le caractère démocratique. Les libertés dont a joui le peuple philippin après la révolution de février n'ont pas été conquises par un processus légal formel, mais par les luttes des masses elles-mêmes dans les rues. Ce sont ces actions qui - sur la toile de fond de deux décennies de dictature !ont obligé la bourgeoisie philippine (et l'impérialisme) à admettre un certain degré de démocratie. Si on veut maintenir et élargir les droits démocratiques et si on veut combattre efficacement le danger de droite, il est essentiel de poursuivre la mobilisation indépendante de la classe ouvrière et de ses alliés. Dans la mesure où elle renforce les illusions dans le gouvernement Aquino et plus généralement le processus démocratique bourgeois, la victoire constitutionnelle d'Aquino freinera probablement la mobilisation des masses au lieu de la stimuler. Il a été déjà plus facile pour l'armée de relancer une offensive militaire contre la NPA et il sera plus facile pour le gouvernement dans le futur de commencer une campagne de répression contre le mouvement ouvrier dans son ensemble, si cela s'avère nécessaire au maintien de la domination bourgeoise.
La victoire de la nouvelle constitution a été une victoire pas tellement du point de vue des droits démocratiques que du point de vue de la réaffirmation du régime bourgeois aux Philippines. Des sections de la Constitution concernant les droits démocratiques facilitent l'effort d'obtenir la collaboration (ou le consentement) des masses exploitées au projet politique de la bourgeoisie libérale. Mais si la domination politique de celle-ci devient raisonnablement stable, alors cette classe ne garantira effectivement pas les droits démocratiques aux Philippins pas plus qu'elles ne le fait dans n'importe quel pays du monde.
5. Possibilités futures
Aquino a incontestablement remporté des succès dans son effort de consolider son pouvoir. Mais il ne faut pas oublier que les ouvriers et les paysans pauvres n'ont essuyé aucune défaite décisive. En fait, après la révolution de février, il y a eu peu de batailles réelles. Il n'y eu qu'une escarmouche ou deux et le gouvernement a eu le dessus. La pauvreté des masses subsiste, ce qui constitue un matériel explosif du point de vue social. Les guérillas ont repris leur lutte sans qu'il n'y ait aucun signe qu'elles ont été affaiblies par les manœuvres politiques du gouvernement pendant le cessez-le-feu. Bref, tous les problèmes sociaux des Philippines subsistent et Aquino ne pourra pas jouir indéfiniment du soutien dont elle jouit encore, seulement par des promesses ou son identification avec les victoires passées.
La tâche du mouvement ouvrier et paysan est toujours celle de commencer un processus de formation d'une alternative politique de masse au pouvoir bourgeois dans le but de déboucher sur une situation de dualité de pouvoir. La première période de l'après-février, lorsqu'une telle stratégie aurait pu réussir à créer à court terme les conditions objectives et subjectives préalables à la conquête du pouvoir par le prolétariat et ses alliés, est révolue. Après la victoire écrasante d'Aquino au référendum constitutionnel et aux élections sénatoriales il n'y a pas de doute qu'elle a consolidé son pouvoir d'une façon décisive, du moins pour l'instant. Mais puisque les problèmes économiques et politiques qui affligent les Philippines subsistent, le mouvement ouvrier et paysan pourra avoir d'autres possibilités sans qu'on puisse en avoir des indications à l'avance. Il est nécessaire de préparer les masses et notamment leur avant-garde politique à une telle perspective. La combinaison potentielle d'une insurrection dirigée par la classe ouvrière urbaine et d'un mouvement de guérilla préexsitant et d'une force considérable dans les campagnes représente une condition particulièrement favorable d'une révolution prolétarienne. Ce n'est pas étonnant que les Etats-Unis aient agi dans la coulisse tout au long des événements philippins.
6. Le rôle des Etats-Unis
C'est la décision de Reagan de laisser tomber Marcos qui a été décisive pour convaincre Enrile et Ramos de soutenir Aquino dans les journées cruciales de février 1986. Le soutien constant de Washington à Aquino est l'une des raisons fondamentales de la faillite des tentatives de rescousses des forces pro-Enrile (pro-Marcos). Le refus du gouvernement des Etats-Unis d'appuyer les tentatives de coup d'Etat est devenu clair de la façon la plus spectaculaire lorsqu'au mois de janvier dernier, le service d'immigration et de naturalisation a empêché Marcos de retourner aux Philippines avec un jet privé pour se lier à la dernière rébellion.
Aussi longtemps qu'Aquino peut contrôler la situation, l'apparence d'une « alternative démocratique » au « communisme » améliore l'image de marque de l'impérialisme des Etats-Unis. Reagan et sa bande peuvent en faire étalage dans leur effort pour détourner l'attention de leur politique très impopulaire en Amérique centrale et en Afrique du Sud. Dans ce sens, le soutien des Etats-Unis à Aquino est sincère, indépendamment de l'hypocrisie de leur engagement en faveur de la démocratie aux Philippines.
Toutefois, il n'y pas de doute que, si le département d'Etat souhaite que les forces fidèles à Enrile restent calmes pendant quelque temps, il a quand même une attitude favorable à leur égard en les considérant comme une option possible dans le futur, si Aquino perdait son équilibre. A long terme les problèmes structurels de l'économie dépendante des Philippines, dans le cadre de la crise du commerce mondial et de la dette internationale déterminent une situation d'instabilité et de crise. L'existence d'une force militaire de droite représente une garantie pour le gouvernement des Etats-Unis, qui, en cas de nécessité, n'hésitera pas à l'exploiter.
7. La solidarité internationale La IV° Internationale s'engage à participer à une campagne de solidarité internationale avec les ouvriers et les paysans pauvres des Philippines. Nos sections et nos organisations sympathisantes prendront des initiatives comme l'organisation de tournées de représentants du mouvement ouvrier philippin, une défense active des dirigeants de masse victimes de la violence de l'extrême droite ou du gouvernement, la publication d'articles défendant la cause des ouvriers et des paysans pauvres, etc.
Il n'y a pas de doute que dans la mesure où la guerre entre Aquino et le NPA est relancée, l'impérialisme des Etats-Unis s'engagera davantage dans l'aide militaire par l'envoi de matériel, de « conseillers », d'entraineurs en envisageant en dernière analyse même un soutien tactique et l'envoi de troupes. Cela créera les conditions d'une campagne internationale contre l'intervention des Etats-Unis aux
Philippines, pour le droit du peuple philippin à l'autodétermination, c'est-à-dire d'une campagne analogue à celle qui se développe aujourd'hui dans le monde sur l'Amérique centrale et l'Afrique du Sud. Si Washington choisit le retour à un régime totalitaire, en décidant d'appuyer les forces regroupées actuellement autour d'Enrile, il sera nécessaire d'organiser un fort mouvement de solidarité international pour défendre le mouvement ouvrier philippin contre la répression.
Les événements dramatiques qui se sont produits en 1986 - 1987 aux Philippines ajoutent une dimension importante à l'offensive prolétarienne internationale d'ensemble contre la bourgeoisie, une offensive qui a enregistré des progres significatifs au cours des dernières années. Une victoire de la révolution socialiste aux Philippines renforcera la cause des travailleurs dans le monde en rapprochant le jour de la libération de toute l'humanité.