1. L'assassinat de Benigno Aquino au mois d'août 1983 avait ouvert une phase de résistance de masse qui déboucha sur les mobilisations « pouvoir populaire » en 1986 et finalement sur la chute de la dictature. Lors de son assassinat, Aquino rentrait aux Philippines de son exil aux Etats-Unis, pour prendre la direction de l'opposition bourgeoise à Marcos. Il était directement lié aux plus grandes familles de propriétaires fonciers grâce à son mariage avec Cory Conjuenga.
La loi martiale avait été imposée, en 1972, pour renforcer le contrôle politique et économique de Marcos sur cinquante trois millions de Philippins aux dépens d'une couche importante et influente de familles de la classe dominante (financiers et propriétaires terriens). Par exemple, Marcos et ses compères avaient conquis le monopole dans le puissant secteur du commerce du sucre en mettant sur pied des banques et des agences gouvernementales supervisées par des hommes de Marcos. Traditionnellement ce secteur avait été contrôlée par une couche bourgeoise qui n'était pas associée aux bourreaux du dictateur. Les ressentiments et les préoccupations de l'opposition bourgeoise à ses débuts avaient trouvé un écho dans l'Eglise catholique et dans les classes moyennes qui étaient en train de perdre confiance en un régime complètement dominé par la corruption et le favoritisme. Par ailleurs, la spectaculaire chute des revenus du commerce sucrier à la suite de l'écroulement des prix, provoquait une crise sérieuse dans les campagnes. Deux millions de paysans paupérisés se transféraient dans la banlieue de Manille. Dans les villes, les ouvriers étaient frappés par les lois anti-grève et les lois esclavagistes sur le salaire minimum que la dictature avait imposées.
2. Après 1983, le gouvernement des Etats-Unis exerça une pression sur Marcos pour l'amener à accepter des réformes visant à empêcher l'essor des mobilisations de masse contre le régime. Toutefois, les impérialistes n'ont abandonné complétement leur obéissant allié qu'au moment où la tentative de celui-ci de refuser l'élection de Corazon Aquino provoqua une situation de révolte potentielle de la population. Ce n'est qu'à ce moment-là que par l'intermédiaire du Mouvement de réforme, ils ont jeté leurs poids dans la balance en faveur de Corazon Aquino qui était proclamée présidente des Philippines. Mais ce sont des millions de Philippins qui ont imposé l'exil de Marcos en poursuivant leurs mobilisations et en refusant d'accepter les changements purement de façade que suggérait le département d'Etat américain.
Les impérialistes auraient voulu sauver la dictature car les Philippines constituent une base de la Septième Flotte et ont une importance stratégique cruciale pour le contrôle du Pacifique occidental. Ils refusèrent de courir le risque de remplacer Marcos jusqu'au moment où ils n'eurent plus le choix. Dès que les résultats électoraux furent annonces et qu'il devint clair que Marcos avait volé des millions de voix, le gouvernement des Etats-Unis obligea le dictateur à quitter rapidement le pays.
3. Le renversement de Marcos a été une victoire arrachée par les mobilisations massives du peuple philippin. Aussi bien les impérialistes que la bourgeoisie anti-Marcos et l'opposition de l'élite ont été surpris par la profondeur du « pouvoir populaire ». L'insurrection offrait des énormes ouvertures démocratiques et Manille devenait un foyer de propagande, d'agitation et de rébellion. Mais, malheureusement, les organisations ouvrières et paysannes étaient, elle aussi, désorientées par l'explosion massive dans les villes.
Après une série de défaites militaires désastreuses au début des années soixante-dix, le Parti communiste des Philippines avait opéré un tournant tactique en abandonnant sa stratégie maoïste outrancière de guerre paysanne. Sa nouvelle politique prônait une activité dans les villes visant à réaliser des alliances, à s'engager sur le terrain électoral et à exploiter les possibilité d'un travail semi-légal. Beaucoup de gens interprètent à tort cette modification des conceptions maoïstes les plus rigides sur la « guerre populaire » comme une rupture avec le stalinisme, alors que rien ne justifiait un tel espoir. En fait, la pratique récente de ce parti confirme qu'il maintient, dans une très large mesure, des conceptions staliniennes sur les forces sociales susceptibles de diriger la révolution aux Philippines.
Qui plus est, le Parti communiste philippin n'a jamais remis en question la conception fondamentale menchévique et stalinienne de la « révolution en deux
RESOLUTION DE SOCIALIST ACTION 151 étapes ». Cette conception avait été ressuscitée par Staline dans le but de justifier sa volonté de limiter la lutte de la classe ouvrière dans un cadre acceptable pour la « bourgeoisie progressiste ». Quelles que soient les intentions proclamées par ceux qui la défendent, la théorie de la révolution par étapes reste une formule politique contre-revolutionnaire.
Le fait que le PCP ait adopté une orientation de lutte armée n'implique pas non plus d'une façon automatique qu'il ait rompu avec les conceptions staliniennes. Le Parti communiste sud-africain est l'exemple le plus récent d'un parti qui pratique la lutte armée tout en maintenant une perspective reformiste.
4. Le PCP n'a pas défié activement la candidature de Corazon Aquino. Certains de ses membres, l'un de ses fondateurs et de nombreux dirigeants d'organisations de masse sous son influence ont soutenu Aquino sans être aucunement critiqués.
Il est vrai que le PCP avait été pris au dépourvu par une insurrection qui ne cadrait pas avec sa perspective de « guerre populaire ». Il est vrai aussi qu'il a réagi par réflexe conditionné en se prononçant pour le boycottage, tactique qu'il avait adopté auparavant sous la dictature de Marcos. Mais il est erroné de penser qu'il ne s'agit que d'une erreur de sectarisme. Le point essentiel qu'il faut saisir, si on veut comprendre la politique du PCP, c'est que le boycottage n'a jamais été sérieusement appliqué. A la différence de ce qui s'était passé dans d'autres élections manipulées par Marcos, aucun effort n'a été fait pour organiser des grandes manifestations ou réunions en faveur du boycott. En réalité, dans le vif de la campagne Aquino, le PCP jetait par-dessus bord sa tactique de boycottage. De toute évidence, il s'agissait d'une tentative timide de contourner l'enjeu politique le plus important des élections, c'est-à-dire la question de savoir si la classe ouvrière aurait contrecarré les efforts de l'opposition des couches privilégiées pour arracher la direction du mouvement de masse contre Marcos. Le boycottage passif du PCP découlait, dans une large mesure, du fait qu'il ne voulait pas défier politiquement l'opposition bourgeoise représentée par Aquino. L'éducation stalinienne provoquait une désorientation sérieuse alors que le Parti devait faire face à un secteur de la bourgeoisie « patriotique ».
Pourtant, dans le cadre des ouvertures démocratiques énormes créées par l'insurrection de masse, une campagne révolutionnaire ouvrière et paysanne aurait assuré de grandes possibilités de lutte pour des revendications démocratiques et de transition.
5. Certes, le mouvement de masse aurait dû se battre pour que les partisans d'une alternative révolutionnaire indépendante aient droit de participer aux élections. Une campagne pour l'élargissement des droits démocratiques aurait eu un impact puissant dans la conscience des masses. La responsabilité de ne pas avoir élargi les droits électoraux démocratiques aux militants du mouvement ouvrier aurait incombé entièrement à Corazon Aquino. Cela aurait démasqué ses intérêts de classe et sa volonté d'imposer une version édulcorée de démocratie bourgeoise. En même temps, une campagne vigoureuse pour le droit des organisations ouvrières et paysannes de masse de présenter leurs propres candidats aurait orienté des millions de membres des organisations de masse - qui autrement n'avaient aucune alternative à la campagne d'Aquino - vers la construction d'un réel mouvement anticapitaliste indépendant.
Le refus de prendre en considération une campagne ouvrière indépendante découlait de la fausse conception stalinienne du PCP, la conception de la « révolution en deux étapes », et non du fait qu'il aurait mis l'accent d'une façon sectaire abstraite sur la lutte armée dans les campagnes. Le PCP avait aussi une appréciation pessimiste et fausse de la capacité des masses de se battre en leur propre nom. Les mêmes ouvriers et paysans qui avaient construit plusieurs organisations de masse, réalisé de nombreuses grèves militantes et mobilisé des millions de personnes pendant la campagne électorale auraient été incapables, selon le PCP, d'organiser une alternative de classe réelle à Corazon Aquino. Une sous-estimation du pouvoir indépendant des ouvriers et des paysans est inhérent à la conception stalinienne de la « révolution en deux étapes » qui prône la formation d'un gouvernement basé sur une alliance avec les secteurs « patriotiques » de la bourgeoisie dans le but de réaliser « la phase démocratique » de la révolution.
6. C'est le PCP lui-même qui confirme indirectement cette appréciation. Son autocritique concernant le boycott aux élections est centré sur l'argument selon lequel celui-ci aurait isolé le parti des masses qui étaient attirées par Aquino. Il n'explique pas que c'est sa volonté de ne pas mettre en question le programme de l'opposition bourgeoise qui a aidé Aquino à polariser l'opposition des masses à la dictature. Au contraire, il ne fait que justifier son soutien critique au gouvernement Aquino. Le PCP n'a pas abandonné cette attitude.
7. A la suite de l'autocritique du PCP, de nombreux militants de gauche dans le monde entier ont défendu l'idée que les révolutionnaires philippins auraient dû « participer critiquement » à la campagne électorale d'Aquino. Selon eux, les masses philippines considéraient que la campagne d'Aquino était un moyen de lancer une bataille réelle contre la dictature. Les élections philippines étaient un référendum contre la dictature et il était donc légitime et nécessaire que les révolutionnaires soient dans le camp d'Aquino.
Une telle approche n'est pas nouvelle ni originale. Des arguments spéciaux de ce type ont été usés partout dans le monde pour justifier le soutien à des candidats capitalistes. Des capitalistes se réclamant de positions moins conservatrices s'efforcent souvent d'adapter leurs campagnes électorales aux revendications et aux aspirations des masses. Toujours est-il que si un véritable référendum peut être utilisé pour mobiliser l'opinion ouvrière, une campagne électorale capitaliste sert à décider qui devra former le gouvernement de l'Etat capitaliste. C'est pourquoi des révolutionnaires ne peuvent pas soutenir un « bon » politicien capitaliste contre un autre dans des campagnes électorales, même s'il réussit à gagner un soutien populaire. Nous faisons campagne pour un gouvernement ouvrier et paysan, basé sur une représentation authentique des masses opprimées.
Les révolutionnaires peuvent développer des actions de front unique avec des personnalités nationalistes et démocratiques contre des formes de domination impérialiste et de répression capitaliste. Mais dans le cas des Philippines, cela n'implique pas que nous contribuons à semer des illusions sur la possibilité que les personnalités petites bourgeoises opposées à Marcos qui ont fait partie du gouver-
RESOLUTION DE SOCIALIST ACTION 153 nement Aquino à sa première étape en changent, sous quelle forme que ce soit, le caractère capitaliste.
Le caractère capitaliste ne change pas non plus du fait que ce gouvernement jouit d'un large soutien parmi les ouvriers et les paysans. Malheureusement, trop de gouvernements bourgeois ont la confiance des masses travailleuses, surtout à cause des directions petites bourgeoises trompeuses des mouvements de masses. Le caractère de classe d'un gouvernement est déterminé par la classe que le gouvernement défend.
8. Le gouvernement Aquino a été, des le début, un instrument visant à stabiliser à nouveau les forces bourgeoises qui avaient été sérieusement secouées par les mobilisations de masse. Les capitalistes continueront à exploiter l'autorité morale d'Aquino pour calmer la colère des masses. Mais le capitalisme philippin est incapable de satisfaire les revendications les plus élémentaires des masses en ce qui concerne la réforme agraire, la justice sociale et la démocratie politique. Dans la mesure où l'image réformiste du gouvernement se dégrade, les capitalistes chercheront des alternatives gouvernementales plus aptes à bloquer et à battre un mouvement de masse qui aura été affaibli par la confiance dans des « réformateurs » capitalistes.
Les trois tentatives du coup d'Etat par les militaires de droite ont été jugées prématurées par les principales forces capitalistes parce qu'elles auraient pu provoquer une réaction puissante de la part du peuple philippin. Mais ces coups ont été utiles à la bougeoisie philippine parce que : 1.?Rils ont fait apparaître les militaires comme une force autonome qui pourra intervenir au moment où une répression ouverte à la Marcos sera nécessaire ; 2. ils ont montré qu'il existe une pression de droite à laquelle Aquino peut faire référence pour justifier sa défense du statu quo.
En subissant cette pression des militaires et de la droite, Aquino a remanié son gouvernement en éliminant les ministres les plus progressistes début 1987. Ces mesures visaient à faire du gouvernement un instrument plus efficace pour démobiliser le mouvement de masse en jetant les bases d'une répression plus ouverte et brutale par l'armée et la police lorsqu'on le considérera nécessaire.
9. La faillite des pourparlers pour un cessez-le-feu a été provoquée par le fait que les capitalistes ne voulaient accepter aucune réforme sociale ou politique importante. Face à cette intransigeance - les tentatives de coup d'Etat, les remaniements du gouvernement et l'assassinat de Rolando Olalia, président du Mouvement du Premier mai (KMU) et du Parti du peuple (PNB) - le Front national démocratique (NDF) a été obligé de rompre les négociations pour ne pas perdre sa crédibilité. Il a exploité sa légalité temporaire pour organiser des conférences de presse et ouvrir un bureau à Manille. Mais ses porte-parole n'ont pas fait appel à la rupture avec le gouvernement Aquino et sa politique hostile à la classe ouvrière. Leurs critiques à Aquino ont été souvent atténuées par des allusions aux pressions qu'elle subissait de la part de la droite.
Quant à leur critique à la nouvelle constitution pro-impérialiste, elle n'a pas été accompagnée par la revendication de l'élection directe d'une assemblée constituante, chargée de rédiger la Constitution, alors que la Commission constitution- nelle d'Aquino avait été désignée arbitrairement en violation de toute idée élémentaire de représentation démocratique. Les critiques à la « trahison » de l'armée n'ont pas été accompagnées par des appels pour que les organisations ouvrières et paysannes s'unissent et se défendent avec les armes. La Nouvelle armée populaire (NPA), le Front national démocratique et le Parti communiste n'ont pas avancé la revendication démocratique élémentaire de l'autodéfense armée même après le massacre par l'armée de paysans qui manifestaient pacifiquement pour la terre.
D'autres propositions de front unique auraient pu être faites en lançant des mots d'ordre susceptibles de mobiliser les ouvriers pour des revendications de classe - par exemple, huit beures de travail par jour - dans une lutte visant à améliorer leur vie quotidienne. De telles propositions auraient avancé nettement une alternative ouvrière au capitalisme. Mais le NPA, le NDF et le PCP se sont bien gardés de les avancer parce qu'elles allaient à l'encontre de leur perspective de collaboration de classe visant à la formation d'un gouvernement avec la bourgeoisie « patriotique ». Cela explique aussi le refus de faire campagne contre le scandale du paiement de la dette aux banques impérialistes. S'ils avaient fait cette campagne, ils se seraient affrontes directement à cette bourgeoisie « patriotique » qui, en fait, sollicite les prêts et les investissements impérialistes.
Ici réside l'aspect le plus nuisible de la politique stalinienne: on impose délibérement des limites aux revendications du mouvement de masse pour maintenir ou promouvoir un bloc politique avec les capitaliste « progressistes ». Le résultat est la mauvaise éducation et la démobilisation des masses.
La simple utilisation des médias pendant les négociations comme l'a fait le NDF n'est pas suffisante. Il était nécessaire de lancer un message clair de méfiance à l'égard des solutions capitalistes. Il était nécessaire de lancer un appel pour des solutions ouvrières indépendantes. La critique vide du PCP, de NPA et du NDF a couvert leur volonté de ne pas défier Aquino avec une alternative de classe. Voilà la question centrale aux Philippines.
10. Le gouvernement Aquino a commencé désormais une guerre ouverte contre les paysans armés et les guérilleros. Des bandes terroristes de tueurs parcourent les campagnes et les zones urbaines. Des armées privées payées par les riches propriétaires fonciers mènent une guerre totale contre les combattants de la liberté. Aquino a dégainé « l'épée de la guerre » pour écraser les rebelles.
Les batailles décisives auront lieu dans les zones urbaines où le « pouvoir populaire » a planté d'abord ses racines. Les ouvriers devront faire face à une répression brutale. A la croissance des organisations syndicales et aux demandes des masses urbaines paupérisées, on répondra avec les baïonettes et les balles de l'armée capitaliste.
Le visage libéral du gouvernement Aquino est en train d'être démasqué rapidement parce que le capitalisme philippin cherche désespérément de regagner la confiance des investisseurs impérialistes. La situation ne pourra être stabilisée politiquement qu'en brisant l'élan du mouvement de masse qui s'est développé après le renversement de Marcos. Les capitalistes ont besoin de rétablir le rôle central de la répression militaire dans la vie politique.
Les investisseurs impérialistes attendent l'aboutissement. Il n'y a pas encore eu
RESOLUTION DE SOCIALIST ACTION 155 de nouveaux investissements. Cela explique pourquoi Aquino a été pressée de proclamer la « croisade » contre le NPA.
11. Il est nécessaire de construire aux Philippines un parti révolutionnaire de la IVe Internationale. Un tel parti - dans la tradition historique de la IVe Internationale - s'efforcera d'esquisser une alternative de classe indépendante au gouvernement Aquino.
Un parti de la IV * Internationale devra avancer des revendications démocratiques et de transition pour contrecarrer les mesures politiques et économiques capitalistes du gouvernement. Il cherchera à organiser des mobilisations de front unique massives des ouvriers et des paysans pour des revendications démocratiques et de transition visant à mettre en relief la nécessité de conquérir le pouvoir.
Malgré le soutien massif qu'il a obtenu à ses debuts, le gouvernement Aquino est en train de perdre rapidement sa crédibilité. Le soutien, dont il jouit encore, dépend dans une large mesure du fait qu'il n'y a, apparemment, aucune autre alternative aux militaires.
Un parti, qui reconnaisse les lois de la révolution permanente, se base sur le programme de transition et sa méthode, mène une politique de classe, pourrait obtenir rapidement aujourd'hui une audience parmi des milliers de combattants révolutionnaires aux Philippines.
La IV * Internationale doit faire un effort conscient pour construire un tel parti. Un bon point de départ serait la publication d'articles avec une orientation de classe dans la presse de l'Internationale et de ses sections. Nos idées peuvent influencer des militants philippins qui ont déjà commencé à mettre en question les perspectives sans issue du stalinisme et d'autres variantes du réformisme.