Débat sur la révolution aux Philippines Nous publions ci-dessous une version éditée du rapport et des conclusions présentées par le camarade Roman devant le Comité exécutif international de la IVe Internationale, en juin 1987. Ce rapport avait le but d'ouvrir une discussion et il n'a pas été soumis à un vote. Le camarade Brown a présenté un projet de résolution au nom de la Fourth International Tendency (Tendance Quatrième Internationale) des Etats-Unis et le camarade Joe, un autre projet au nom de Socialist Action (Action socialiste) des Etats-Unis. Les deux projets que nous publions après le rapport, ont été rejetés à une très large majorité.
Le rapport qui suit a pour objectif d'introduire une discussion sur les Philippines. Nous avons adopté une brève résolution, lors du Comité exécutif international (CEI) de l'année dernière, à l'occasion du renversement de la dictature Marcos. Quelques discussions ont été organisées en secrétariat unifié (SU) au sujet de l'évolution de la situation politique dans ce pays. Mais c'est la première fois que nous avons ainsi l'occasion de discuter des Philippines, en CEI. Le SU, en proposant de mettre le point Philippines à l'ordre du jour du CEI, envisageait une discussion ouverte, sans vote. Deux résolutions et une motion sont néanmoins présentées devant le CEI. Je crois que c'est une erreur de la part de ceux qui ont décidé de procéder ainsi — à savoir la direction de Socialist Action (SA) des USA et le camarade Brown de la Fourth International Tendency (USA aussi). Je pense que c'est une très mauvaise façon de commencer une discussion sur une question pareille.
Je souhaite que la présentation de ces résolutions ne polarise pas notre débat. La discussion d'aujourd'hui doit être l'occasion de réfléchir aux enseignements de l'expérience des luttes aux Philippines, l'occasion de discuter aussi concrètement que possible des problèmes politiques auxquels la gauche révolutionnaire de ce pays a été confrontée ainsi que de la manière dont nous avons suivi et « couvert » dans notre presse ces questions - le tout de façon, notamment, à introduire des éléments de réflexion comparative (par rapport à l'Amérique centrale, la Colombie, etc.) grâce aux interventions de camarades du CEI.
En ce qui concerne le matériel de référence pour cette discussion, beaucoup de choses ont déjà été publiées dans Inprecor et International Viewpoint (articles, documents, interviews, etc.). D'autres sont en train d'être publiées ou le seront dans les mois qui viennent.
Je voudrais insister aujourd'hui sur l'importance des débats politiques qui se sont déroulés dans la gauche philippine ces deux dernières années mais, pour cela, il nous faut d'abord revenir rapidement sur quelques aspects de la situation politique générale.
1. Eléments d'analyse sur la situation d'ensemble
Nous avons été confronté, de février 1986 à mai 1987, à une transition politique entre la chute du régime Marcos et la consolidation relative du régime Aquino. Nous sommes aujourd'hui confronté à un régime bourgeois semi-démocratique qui comprend en son sein de forts éléments répressifs : un régime civil où l'armée joue un rôle important. Un régime, de plus, dont l'autorité sur l'ensemble des forces de répression (diverses fractions de l'armée, éléments paramilitaires, pouvoirs privés régionaux, extrême droite revancharde...) est mal établie. A. Bref retour sur la « révolution de février » 1986
Pour l'essentiel, ce fut le paroxisme d'une nouvelle vague de luttes antidictatoriales commencée en 1983 (assassinat de Benigno Aquino). Bien entendu, dans une atmosphère de fin de règne, la chute de la dictature a été le théâtre de mille manœuvres, de la part, notamment, de tous les secteurs socio-politiques bourgeois : dans l'armée (où Enrile et le Mouvement pour la réforme des forces armées (RAM) préparaient un coup d'Etat depuis plusieurs mois), dans l'administration américaine (divisée), dans la bourgeoisie réformiste, etc. Il est impossible
REVOLUTION AUX PHILIPPINES 117 de revenir ici sur la complexité des événements de février 1986 et sur ces manœuvres et contre-manœuvres. Mais la clef des événements de février 1986 reste l'intervention massive de la population, la dynamique de la mobilisation en masse qui a bouleversé tous les « scénarios » initialement prévus.
Parmi les données principales de la situation, notons les points suivants : * Il y avait une crise de régime aiguë qui rendait possible le renversement de la dictature par une vaste mobilisation de masse. Mais il n'y avait pas à proprement parler de crise révolutionnaire directe : le pouvoir d'Etat ne pouvait pas être immédiatement conquis par la classe ouvrière, les classes opprimées et exploitées. * Il y avait une dynamique sans précédent de mobilisation de masse, engagée dès décembre 1985 - janvier 1986. Mais la gauche révolutionnaire avait perdu, à ce moment-là, l'initiative politique qu'elle avait pourtant conquise durant la période précédente. * Le renversement de la dictature, en février 1986, a donc représenté une grande victoire démocratique, la victoire d'un vaste mouvement populaire antidictatorial Mais c'est Corazon Aquino qui a capté l'essentiel de la légitimité de cette révolution antidictatoriale. Elle a capté la légitimité des urnes (les élections présidentielles), du « parlement de la rue » (le million de personnes dans la rue à Edsa), et la légitimité que lui a donnée la hiérarchie catholique dans ce pays de culture fort religieuse. Elle bénéficie aussi d'une légitimité démocratique antérieure (la veuve de Benigno Aquino), renouvelée avec la libération des détenus politiques au lendemain de sa victoire. Tout cela a contribué à faire d'Aquino, nouvelle présidente, un facteur politique redoutable. B. Bref retour sur l'évolution du régime Aquino
1. Vu les conditions dans lesquelles il s'est formé, le premier gouvernement Aquino représentait une coalition extrêmement instable allant, symboliquement, de Juan Ponce Enrile (ancien et nouveau ministre de la Défense, maître penseur de la loi martiale) à l'avocat Jose Diokno - malade et aujourd'hui décédé - un opposant de toujours du régime de loi martiale. Cette coalition instable n'a pas duré un an.
2. La dynamique du soulèvement antidictatorial de février 1986 a marqué les premiers mois du régime. La présidence a pris un certain nombre de mesures politiques radicales comme : * la libération de plusieurs centaines de prisonniers politiques, dont ceux que les militaires voulaient absolument garder en détention : Jose Maria Sison (Joma), fondateur du PCP ; Ed de la Torre, fondateur des Chrétiens pour la libération nationale (CNL), Horacio Boy Morales, ancien président du Front national démocratique (NDF) ; * l'abolition de la Constitution du régime Marcos et la proclamation d'un gouvernement « révolutionnaire », c'est-à-dire sans base constitutionnelle ; * la dissolution du Parlement élu sous la dictature et le limogeage massif des représentants de l'administration Marcos (gouverneurs, maires...), remplacés par des fonctionnaires nommés par la présidence. Ces mesures et quelques autres ont été beaucoup plus loin que ce que ne souhaitaient alors les représentants américains, les militaires et les éléments conservateurs dans le gouvernement. Cependant, cette dynamique démocratique s'est rapidement épuisée, au niveau présidentiel et gouvernemental. Elle est terminée dès mai 1986. L'immobilisme social du régime s'est, au fil des mois, affirmé avec toujours plus de force.
3. Dès juillet 1986, la droite revancharde a pris des initiatives provocatrices, pesant ainsi sur les contradictions internes du premier gouvernement Aquino et sur le cours des négociations avec le Front national démocratique. La crise politique de la fin 1986 s'est soldée par un rétrécissement de la coalition gouvernementale et, malgré l'éviction d'Enrile, un net recentrage à droite du deuxième gouvernement Aquino, des ministres considérés les plus libéraux et encombrants étant remerciés, d'autres donnant des gages de bonne conduite.
L'institutionalisation du régime s'est engagée durant le premier semestre 1987 avec, en février, l'adoption d'une nouvelle Constitution et, en mai, l'élection d'une Assemblée nationale bicamérale. D'ici à la fin de l'année, les élections provinciales et municipales devraient compléter ce processus.
On peut dire que s'achève, en 1987, la transition post-dictature au sens le plus immédiat du terme. Un nouveau régime présidentiel a pris forme, autour de la figure charismatique et à fortes connotations religieuses de Corazon Aquino. Chaque scrutin a été l'occasion pour cette dernière d'un triomphe personnel. Du fait de sa popularité, la présidente est restée le pivot de la coalition aujourd'hui très largement majoritaire au Sénat et à la Chambre des députés. Mais tout cela ne doit pas cacher l'instabilité du nouveau régime. En effet : * la majorité présidentielle reste une coalition d'intérêts grosse d'importantes contradictions internes ; * le contrôle du pouvoir civil sur les divers fractions de l'armée est plus formel que reel ; * l'autorité présidentielle sur la classe politique, y compris dans la majorité, est beaucoup plus taible que ne le laisse croire la Constitution ou la popularite d'Aquino : le pouvoir traditionnel des grandes familles provinciales s'affirme à nouveau et marquera profondément le fonctionnement de l'Assemblée nationale ; * plus profondément, la fragilité du régime tient aux limites des réformes introduites durant la période dite de « gouvernement révolutionnaire » : l'armée et la police n'ont jamais été sérieusement épurées (d'où l'arrogance des fractions militaires de droite), le « pouvoir populaire » est resté lettre morte (d'où la prépondérance de la démocratie bourgeoise des grandes familles et du clientélisme), sur le plan socio-économique aucune mesure sérieuse n'a été engagée (que ce soit sur le plan agraire ou en ce qui concerne le droit du travail) alors que le pays reste toujours aussi dépendant de l'impérialisme américain, des multinationales et des grandes banques créditirices (d'où la puissance des intérêts économiques traditionnels). La fragmentation et la division du pouvoir bourgeois restent caractéristiques de la situation présente aux Philippines, malgré le caractère présidentiel du nouveau régime.
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4. Washington collabore étroitement avec l'armée philippine et avec le régime Aquino pour mettre en œuvre une nouvelle politique contre-insurrectionnelle. Il fallait avant tout, pour l'impérialisme, protéger en 1986 les corps répressifs de toute tentative d'épuration trop radicale afin d'éviter qu'ils ne se désagrègent et afin de garder le contrôle du processus politique de transition post-dictature.
Dans plusieurs régions du pays, comme dans la province de Cagayan, les opérations militaires engagées contre la guérilla ne se sont jamais interrompues. Les négociations de paix avec le NDF ont été conçues comme un moyen d'affaiblir le mouvement de lutte armée. Aujourd'hui, Washington cherche à augmenter la capacité de combat de l'armée en multipliant le nombre des conseillers et agents americains présents dans le pays, en renforçant la formation des officiers et soldats, en améliorant notablement l'armement lourd (hélicoptères, tanks, artillerie...), en injectant de nouveaux fonds dans la contre-insurrection.
Simultanément, on assiste à la multiplication des groupes paramilitaires d'extrême droite, plus ou moins officiels, connus sous le nom de « vigilantes », groupes chargés de semer la terreur dans les zones où l'appui populaire à l'égard du Front national démocratique est particulièrement net. Des commandos militaires clandestins ont par ailleurs commencé à assassiner des cadres du mouvement de masse légal (dirigeants de la centrale syndicale KMU, militants du Partido ng Bayan, etc.). Sur le plan idéologique, une vaste offensive de réhabilitation de la démocratie bourgeoise et de mise au pas au sein de l'Eglise est engagée. Aquino se présente comme la meilleure garante du pluralisme politique tandis que la hiérarchie ecclésiastique tente de mettre un terme à l'engagement dans les luttes populaires de religieux. Les Philippines vivent aujourd'hui à l'heure de la théorie du « Low Intensity Conflict ». Il ne faut pas sous-estimer la gravité des politiques contre-insurrectionnelle actuellement mises en œuvre dans l'archipel. Mais la cohérence de ces mesures est minée par la crise socio-économique que traverse les Philippines, la crise financière internationale qui réduit les moyens dont dispose l'impérialisme, la corruption et le népotisme qui continuent à fleurir au sein du régime et de l'armée.
En 1985-1987, la gauche militante des Philippines a donc vécut une expérience majeure (renversement d'une dictature, transition politique bourgeoise, emergence d'un nouveau regime structurellement instable, etc.). Evoluant rapidement, la situation est d'autant plus complexe qu'elle diffère parfois radicalement entre la capitale et certaines provinces, voire d'une province à l'autre. Il devient difficile dans ces conditions, de définir une politique homogène à l'échelle nationale - répondant à la variété des situations régionales et aux besoins des secteurs clandestins et armées d'une part, des secteurs légaux et semi-légaux d'autre part.
Nombre de problèmes nouveaux sont apparus - et quelques problèmes plus anciens se sont posés de façon particulièrement aigüe.
D'importants débats se sont déroules durant toute cette période au sein de la gauche philippine et, notamment, au sein du Parti communiste philippin (PCP), la principale organisation révolutionnaire du pays. Ce sont ces débats politiques sur lesquels je veux maintenant revenir. Ils nous intéressent car ils touchent à des questions de stratégie et de tactique qui concernent tout militant révolutionnaire.
II. La politique du Parti communiste des Philippines
On connaît du PCP à la fois beaucoup (son histoire, ses activités, ses écrits...) et très peu (son appareil, ses cadres...). Pour mieux comprendre cette organisation, pour apprendre de l'expérience philippine et pour dialoguer avec les militants de ce pays, il faut étudier les orientations suivies et les débats en cours et il faut, à cette fin, accepter de regarder la réalité en face. C'est l'un des premiers principes pour tout révolutionnaire : accepter de regarder la réalité en face.
Or, la réalité de la politique suivie par la gauche révolutionnaire des Philippines est grossièrement travestie dans la résolution présentée ici par SA (US). La résolution présentée par Brown est plus prudente. Mais elle n'en présente pas moins une image encore clairement déformée de ce qui s'est passé. Procéder ainsi, c'est s'interdire de discuter des problèmes politiques réels qui se sont posés aux Philippines, c'est stériliser notre propre réflexion.
Le PCP s'est rapidement développé à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt. De ce fait, un certain nombre de nouveaux débats d'orientation se sont fait jour, dans des cercles encore restreints. Ce n'est qu'après l'expérience de février 1986 que la discussion s'est brusquement élargie, devenant pour une part publique. Fin 1986, dans le cadre d'une situation complexe et difficile, le débat s'est de nouveau réduit, mais il doit se poursuivre, sous des formes plus discrètes. Cette discussion a porté avant tout sur un ensemble de problèmes tactiques et stratégiques. A. Le débat tactique : la question du boycott
En décembre 1985, le comité exécutif du comité central (CE-CC) du PCP a décidé du boycott actif des élections présidentielles de 1986. C'est autour de cette décision que les polémiques se sont organisées au sein du PC - et plus généralement au sein de la gauche philippine. Il est donc très important de comprendre de quoi il était question. Or, précisemment à ce sujet, les résolutions de SA (US) et de Brown ne permettent pas de comprendre les termes du débat.
La résolution présentée par SA (US) affirme péremptoirement : « Le point essentiel qu'il faut saisir, si on veut comprendre la politique du PCP, c'est que le boycottage n'a jamais été sérieusement appliqué. A la différence de ce qui s'était passé dans d'autres élections manipulées par Marcos, aucun effort n'a été fait pour organiser de grandes manifestations ou réunions en faveur du boycott. »
Contrairement à la direction de SA (US), Brown admet que certains « ont appelé à boycotter les élections, mais selon lui ils ne l'auraient pas fait pour des raisons de principes ». Ces deux affirmations ne correspondent pas aux données en
REVOLUTION AUX PHILIPPINES 121 ma possession. J'ai discuté avec un très grand nombre de militants, membres ou pas du PCP, qui ont vécu ces événements. Nous avons connaissance des écrits publiques du PCP, mais aussi, aujourd'hui, de la circulaire interne du 23 décembre 1985 dans laquelle le CE-CC définit sa politique de boycott. Nous n'avons pas seulement à notre disposition l'autocritique du bureau politique (BP) du PCP de mai 1986, mais aussi toute une série de textes de discussions interne, reproduit notamment dans les deux numéros de la revue Praktika. Ce sont des sources sérieuses. Ces documents sont présentés dans l'article paru dans Inprecor n° 245 (22 juin 1987) et International Viewpoint n° 123 (29 juin 1987).
De tout cela, il ressort clairement que : * Contrairement à ce que prétend la résolution de SA (US), la direction du PCP a décidé d'une politique de boycott actif. C'est d'autant plus net que le CE-CC a rejeté d'autres propositions : la proposition de « participation critique » à la campagne Aquino, prônée notamment par de nombreux alliés traditionnels du PCP, mais aussi la proposition d'un boycott « souple » combiné avec un engagement pratique dans la campagne électorale d'Aquino (proposition faite notamment par certains organismes du PC). La circulaire du 23 décembre 1985 mettait les points sur les « i » : il fallait mobiliser pour le boycott et même (question la plus controversée) rompre temporairement avec ceux des « alliés » qui tenaient à participer à la campagne d'Aquino. * La direction du PCP a essayé de mettre en œuvre cette politique. Dans la région de Manille, tout particulièrement, la polémique contre la « participation critique » a été sèchement menée et d'importants efforts ont été déployés pour organiser des manifestations en faveur du boycott. Mais la campagne de boycott a échoué : les masses n'ont pas répondu à l'appel. C'est dans ce contexte que certains secteurs du PCP, en désaccord avec la décision du comité exécutif, ont de fait appliqué une politique de boycott « souple », pour éviter l'isolement qui a souvent frappé le parti là où le boycott « dur » a été appliqué. * Contrairement à ce que pense Brown, le CE-CC n'a pas seulement justifié par une analyse (erronée) de conjoncture sa politique de boycott actif. Il a aussi invoqué des arguments de « principe » : ne légitimer en rien la « voie électorale » (contreposée à la voie révolutionnaire), ne pas contribuer à nourrir des illusions parmi les masses à l'égard d'une direction bourgeoise (Aquino-Laurel), démasquer la vacuité du programme de l'opposition réformiste, ne pas réduire l'importance des tâches anti-impérialistes... * Tout cela est confirmé par le débat interne qui a suivi, au sein du PCP, la chute de la dictature. Le premier reproche que de nombreux éléments du PCP ont adressé à la majorité du CE-CC est d'avoir fait preuve d'une rigidité tactique désastreuse dans la définition de la politique de boycott actif.
Si l'on ne prend pas en compte cet ensemble de données, cela ne sert à rien de prétendre réfléchir sur les leçons de l'expérience des Philippines. Je ne présente pas ici une « opinion » sur ce qui s'est passé. Je présente les données en ma possession. Si ce que je dis sur ce point est contesté, je demande à partir de quelles sources, de quels documents. C'est une question sérieuse : on ne peut pas affirmer des choses sans s'appuyer sur des sources d'information. A partir de quelles sources d'information, par exemple, la direction de SA (US) fonde-t-elle ses affirmations concernant l'absence de politique de boycott actif?
Il est intéressant pour nous de discuter du problème tactique posé au PCP, en décembre 1985, au début de la campagne électorale. Il faut à cette fin garder en mémoire les deux points suivants : * Nous n'avions pas à faire à des élections bidons traditionnelles. Aux yeux de la population, ces élections étaient l'occasion d'une véritable lutte antidictatoriale. On peut comprendre que certains secteurs du PCP aient eu du mal à le percevoir (du fait de différences dans la situation régionale, au fait aussi d'une longue expérience antérieure où le PC devait organiser la population avant qu'elle ne s'engage dans la lutte alors que, cette fois-ci, des centaines de milliers d'inorganisés sont brusquement descendus dans la rue...). Mais nombreux étaient ceux qui, dans et hors le PCP, avaient compris qu'une véritable épreuve de force se dessinait et qu'il fallait en être par un biais ou par un autre. * L'expérience de la campagne de boycott actif a été faite. Elle a échoué : le PCP s'est retrouvé marginalisé et paralysé à un moment crucial. Au lieu de réduire la légitimité populaire d'Aquino, la politique de boycott l'a, de fait, renforcée : Aquino a pu se prévaloir de toute la légitimité du renversement de la dictature et du « pouvoir populaire » de février 1986. Le PCP a perdu l'initiative politique au moment où la population manifestait en masse et il éprouve encore aujourd'hui de réelles difficultés pour la reconquérir. La marginalisation des forces révolutionnaires en février 1986 a eu des conséquences durables et graves.
L'échec de la campagne de boycott éclaire, à mon avis, ce que vaut la position que défend SA (US) : la présentation d'une candidature ouvrière. Dans le contexte, elle serait apparue comme une aide directe à la dictature (qui voulait jouer sur la division de l'opposition) et aurait très certainement conduit à un isolement encore plus profond du PC.
Au fond, l'échec du boycott renvoie à ce qui a été dit précédemment sur la nature de la situation politique. La crise de la dictature était ouverte et une position de fait abstentionniste n'était pas acceptable par les masses. Or, la crise n'était pas à proprement parler révolutionnaire et l'appel au boycott ne pouvait pas être le signal d'une offensive de classe radicale, combinant le renversement de la dictature avec la lutte immédiate pour le pouvoir d'Etat.
Le choix politique devant lequel la gauche révolutionnaire philippine était placée en décembre 1986 était difficile. Je ne prétends pas savoir quelle était la meilleure décision à prendre. Je ne connais pas assez bien, par exemple, quel était l'état réel des organisations concernées. Or, cet aspect des choses est important quand on discute de tactiques concrètes. Mais, après l'expérience du renversement de la dictature et de l'échec de la campagne de boycott, on peut cerner les données du problème.
Entre l'abstention de fait et l'alignement politique sur la direction Aquino, il y avait la possibilité de s'intégrer à la mobilisation électorale unitaire pour organiser de l'intérieur la lutte démocratique en lui donnant des formes d'organisation indépendantes (des comités populaires) et un programme indépendant (radicalement démocratique, anti-impérialiste, exprimant les intérêts sociaux des couches
REVOLUTION AUX PHILIPPINES 123 populaires). Ce faisant, il était possible de jouer un rôle actif dans l'approfondissement de la lutte antidictatoriale (l'objectif prioritaire) tout en contestant pratiquement la prétention d'Aquino de représenter l'entièreté du mouvement démocratique.
Phénomène nouveau, fin 1985 - début 1986, la bourgeoisie anti-Marcos était en passe de rétablir son hégémonie sur le mouvement démocratique large, hégémonie qu'elle avait perdu depuis longtemps au profit du mouvement national démocratique. La meilleure façon de combattre cette nouvelle hégémonie bourgeoise sur le mouvement démocratique large n'était pas dans la « pureté » de la consigne de vote mais dans la capacité pratique à organiser efficacement la lutte contre la dictature, à ce moment particulier et sous les formes particulières que ce mouvement prenait. Etant pleinement partie prenante de la lutte, les organisations révolutionnaires, unies, pouvaient donner une forme organisée au « pouvoir populaire » de février 1986 : des comités qui auraient ainsi incarné une partie importante de la légitimité du soulèvement antidictatorial. Si de tels comités avaient été constitués, de l'intérieure de la mobilisation électorale, beaucoup de choses auraient changé — y compris en ce qui concerne la possibilité d'engager ultérieurement le combat pour une Assemblée constituante représentative et populaire.
Comment formuler cette politique dans le cadre de la campagne électorale ? Certaines des composantes de la gauche révolutionnaire aux Philippines ont défendu la « participation critique » à la campagne d'Aquino (impliquant un vote explicite en sa faveur mais doublé d'une propagande visant à mettre en garde contre les illusions que sa candidature pouvait nourrir). D'autres éléments ont proposé un « boycott souple », la clandestinité appelant à un boycott propagandiste, mais le PCP acceptant néanmoins que ses militants s'intégrent, via les organisations de masses et les « alliances » à la mobilisation unitaire.
Des camarades du CEI ont suggéré que la clandestinité pouvait appeller à voter contre Marcos sans donner de consigne de vote positive (c'est-à-dire sans appeler à voter Aquino), tout en préservant l'unité dans la lutte avec ceux qui appellaient explicitement au vote en faveur d'Aquino.
J'ai tendance, pour ma part, à préférer les solutions les plus simples. Mais l'important, il me semble, est de reconnaître le problème de fond qui se posait alors : pour remplir ses responsabilités dans la lutte antidictatoriale et pour contester en pratique la direction Aquino, la gauche révolutionnaire devait éviter à tout prix de rompre l'unité du combat contre Marcos. La politique de boycott actif (comme la présentation de candidats alternatifs) provoquait cette rupture et rejettait le PCP en position passive. La politique la plus « pure » n'était pas la plus efficace face à la bourgeoisie réformiste car elle lui laissait en pratique le champ libre !
On peut alors discuter de la meilleure formule électorale, sans prétendre tout trancher. Mais il faut en discuter correctement. Je dis cela parce que le camarade Joe, qui présente la résolution de SA (US), a déclaré ici que j'avais accordé un soutien politique à Aquino. Il a cité, à l'appui de cette affirmation, un passage d'une lettre que j'avais envoyée à ce sujet à Brown, en octobre dernier. Or, ce passage dit precisemment le contraire de ce que Joe prétend. Le voilà, je cite : « Le problème n'était pas de faire partie du « camp bourgeois », mais de faire partie de la lutte de masses contre la dictature qui, à ce moment-là, prenait la forme de la campagne électorale d'Aquino. Participer à une mobilisation unifiée contre la dictature signifiait fondamentalement ne pas s'y opposer. En tout cas voter pour elle ne signifiait pas lui assurer un soutien politique. Participer à cette mobilisation électorale ne signifait pas renoncer à la lutte pour l'indépendance de classe. Au contraire, cela signifiait lutter dans ce sens d'une façon plus efficace. Le contenu (révolutionnaire ou réformiste) de la participation à une mobilisation unitaire contre la dictature aurait été déterminé par les formes qu'elles auraient adoptées et par sa perspective. C'était une lutte ; rien n'était réglé d'avance. »
On voit que la direction de SA (US) n'a pas hésité à déformer totalement ma position. Ce n'est pas possible de discuter comme cela. Je l'avais déjà mis en garde contre ce procédé. En vain, malheureusement. Notre politique électorale vise, notamment, à défendre et consolider l'indépendance de classe du prolétariat et de tous les exploités, face à tous les courants bourgeois — elle participe ainsi d'un combat à long terme, de portée stratégique : la constitution d'une direction de classe pour la lutte révolutionnaire.
Le choix d'une tactique électorale concrète est évidemment lié à cette objectif à long terme. C'est pourquoi notre politique électorale s'incarne souvent dans la présentation de candidatures de lutte de classe, ou dans l'appel à voter pour des représentants de partis ouvriers réformistes (auquel cas le vote en leur faveur n'implique la plupart du temps ni soutien politique, ni confiance — c'est précisemment un « vote sans illusion », ce qui montre qu'il n'y a, en effet, pas obligatoirement identité entre voter pour un candidat donné et le soutenir politiquement.
Mais si le choix d'une tactique doit s'inscrire dans une perspective stratégique révolutionnaire, il est determiné par l'analyse de la situation concrète du moment. Il ne découle pas mécaniquement de « principes » généraux et abstraits. La situation aux Philippines était très originale : une campagne électorale pour des présidentielles était l'occasion d'une lutte antidictatoriale d'importance majeure. La rigueur politique impliquait la recherche d'une tactique créative, effectivement adaptée à la situation et aux rapports de forces.
Le débat philippin a, de ce fait, permis une nouvelle fois de souligner l'importance du thème très léniniste de « l'analyse concrète d'une situation concrète » dans la détermination d'une politique donnée, c'est l'un des aspects riches de ce débat.
Enfin, le choix d'une tactique électorale ne se réduit pas à la détermination d'une consigne de vote, surtout quand des luttes de masse prennent une ampleur inégalée ! Le combat pour l'indépendance de classe ne s'incarne pas seulement - et pas nécessairement - dans le vote. Opposer à Aquino une déclaration de vote (ce que j'appelle la politique du témoignage, chère à Brown) n'était éfficace ni dans le court terme, ni dans le long terme. Il fallait présenter une alternative dans l'action à Aquino, manifester sa capacité à diriger et organiser la lutte contre la dictature. Nous parlons de la constitution de comités populaires sur un programme de classe, sous direction révolutionnaire. C'est une incarnation puissante de l'indépendance de classe. Et nous parlons d'un pays où existe des forces armées
REVOLUTION AUX PHILIPPINES 125 populaires, dirigées par le PCP : la NPA. C'est une donnée particulièrement importante de la situation. Brown parle de la lutte armée dans son projet de résolution (guérilla et insurrection). Mais la direction de SA (US) ne dit pas un mot à ce sujet quand elle présente sa propre orientation ! C'est assez incroyable, d'un point de vue révolutionnaire. B. Le debat stratégique sur la politique militaire
Le débat au sein de la gauche révolutionnaire des Philippines s'est avant tout cristallisé sur la politique de boycott actif. Mais il a débouché sur d'autres questions, elles aussi fort importantes. Vu les conditions dans lesquelles la décision de boycott actif a été prise (un organe très restreint imposant cette ligne contre lavis de nombreux autres organismes du parti), le thème du fonctionnement démocratique du PCP a été largement débattu. L'« esprit démocratique » s'est manifesté de façon parfois originale, comme avec la parution des deux numéros de la revue Praktika. Plus généralement, la discussion sur la tactique électorale a été intégrée à une discussion sur la stratégie — et donc sur la lutte armée, ses modalités et sa place. Ce débat est particulièrement intéressant.
On ne connaît qu'une partie de cette discussion. Notons tout de suite que ceux qui ont critiqué la « rigidité » de la tactique électorale du PCP ne se retrouvent pas nécessairement sur les mêmes positions en ce qui concerne le débat sur l'évaluation de la stratégie traditionnelle du PCP. C'est particulièrement clair du fait que Joma Sison et Marly Villalobos - deux critiques de la politique de boycott actif -présentent des points de vue fort différents à ce sujet.
Pour Jose Maria Sison, principal théoricien du « nouveau » mouvement communiste, né en 1967-1968 d'une rupture avec le PKP, I'« ancien » parti communiste, les conceptions traditionnelles du PCP sur la guerre populaire prolongée n'ont rien perdu de leur actualité. Il insiste sur la centralité de la lutte armée et de l'arrière-pays rural, sur la continuité et la progressivité du combat révolutionnaire, sur l'accumulation progressive et prudente des forces, contre « l'aventure » insurrectionnelle urbaine dans un pays comme les Philippines.
Pour Marly Villalobos, un cadre investit ces dernières années dans le travail urbain, la stratégie traditionnelle du PCP ne doit pas seulement être retouchée - elle doit être repensée à la lumière d'une part des expériences contemporaines du mouvement de libération nationale dans le monde (notamment d'Amérique centrale) et d'autre part, de l'expérience philippine des années quatre-vingt. Il faut rompre avec les schémas maoïstes classiques et articuler différemment travail politique et travail militaire, lutte rurale et lutte urbaine, guérilla et insurrection. Il faut tenir pleinement compte des changements de période qui peuvent impliquer des changements de stratégie ; tenir pleinement compte de la conjoncture qui réclame une grande souplesse dans la détermination des tactiques (et donc dans la définition des « fronts principaux » de lutte à un moment déterminé).
Joma incarne la tradition et les leçons que la génération militante des années soixante avait tirées de l'échec de l'insurrection des Huks et de la capitulation ultérieure du PKP. Contre l'aventure, d'une part, et les illusions parlementaristes, d'autre part, il faut construire l'armée populaire en respectant chaque étape de ce processus nécessairement prolongé. Marty Villalobos cherche par contre à intégrer à la stratégie du PCP la notion de crise et de « moment favorable », ce qui implique la possibilité de victoires relativement rapides en combinant mouvements sociodémocratiques et insurrection. Il craint les conséquences durables des « occasions perdues » - comme au Salvador en 1979-1980 et, pense-t-il, aux Philippines en 1983-1986.
La gauche révolutionnaire aux Philippines a engagé, en ce domaine, un débat fondamental, mais complexe. Je me contenterai ici de faire trois remarques : * Ce débat est fondamental parce qu'il permet de reprendre la réflexion stratégique proprement dite en prenant en compte l'ensemble des données socio-politiques, nationales et internationales. Il n'y a en effet, au sens strict, pas de stratégie de lutte armée mais une stratégie globale en ce qu'elle englobe toutes les formes et tous les secteurs de lutte, une vérité martelée par les Vietnamiens, par exemple, dont certains d'entre nous (dont moi-même) ont eu du mal à saisir toutes les implications quand nous discutions de l'Amérique latine, à la fin des années soixante et durant les années soixante-dix. En tant que militants révolutionnaires - mieux, en tant qu'Internationale révolutionnaire - nous sommes intéressés au premier chef par l'enrichissement de la pensée stratégique. Les Philippines sont l'un des pays où ces questions sont à la fois en discussion et soumises au test pratique. On ne doit pas ignorer cette expérience contemporaine. * Ce débat est fondamental parce qu'il permet de replacer dans son contexte la discussion sur la tactique électorale. Au début des années quatre-vingt, le mouvement national démocratique aux Philippines, dirigé par le PCP, avait gagné l'initiative politique. Pourtant, il l'a progressivement perdue, notamment dans la seconde moitié de 1985 et, en décembre, il devait répondre aux événements et aux décisions prises par d'autres (les candidatures Aquino-Laurel), dans une situation effectivement difficile. Des cadres du mouvement se sont demandés pourquoi
La réponse de Villalobos est intéressante. Il explique qu'un véritable tournant dans la situation s'est opéré en 1983, année où Benigno Aquino a été assassiné. Il fallait dès cette époque, pense-t-il, réorganiser les forces révolutionnaires dans la perspective d'une chute rapide de la dictature, à savoir élargir le front anti-dictatorial autant que possible tout en préparant une insurrection.
Je suis influencé par les analyses que fait sur cette question Villalobos. Je n'ai pas de « ligne » au sens réel (c'est-à-dire concrète) pour les Philippines. Pour avoir une telle ligne, il faut en effet avoir une organisation - ou connaître très bien la situation des organisations dont nous parlons. Or, nous n'avons aucune organisation aux Philippines et nous connaissons trop mal les organisations révolutionnaires existantes. Mais si vous voulez discuter de ma « ligne de réflexion » sur les années qui viennent de s'écouler aux Philippines, alors ne vous polarisez pas sur la question du vote Aquino. Ma « ligne de réflexion » porte avant tout sur la période 1983-1986. Il me semble bien que le tournant de 1983 permettait de préparer une situation insurrectionnelle sur plan militaire (ce qui impliquait un réalignement partiel des forces) sur le plan politique (ce qui impliquait d'élargir les alliances démocratiques en y incluant des secteurs bourgeois tout en consolidant
REVOLUTION AUX PHILIPPINES 127 la direction révolutionnaire de la lutte). C'est de cette hypothèse de travail que j'aimerais que nous discutions. Cela permettrait de reprendre ultérieurement, sur des bases plus politiques, la discussion sur la tactique électorale.
Fondamental, ce débat stratégique est aussi très complexe. II serait erroné de notre part de sauter aux conclusions. Dans un pays comme les Philippines, ou existent des forces armées révolutionnaires, il faut en effet à la fois assurer la continuité du combat et du processus d'accumulation de forces politiques, sociales et organisationelles (la NPA est devenue un élément de cette continuité) et assurer la flexibilité de la tactique et de la stratégie pour prendre pleinement en compte les changements de conjoncture et de période. C'est évidemment plus facile à dire qu'à faire.
Il faut savoir utiliser pleinement - et donc savoir susciter et consolider -l'apparition d'« espaces démocratiques », favorables au développement plus libre du mouvement de masse. Mais il faut savoir aussi préserver les forces armées, leur caractère opérationnel, leur solidité politique. A plus long terme, la combinaison de la lutte politique et de la lutte militaire, de la lutte en « zones blanches » et de la lutte en « zones rouges », de l'action légale et de l'action clandestine, de la guérilla et de l'insurrection posent des problèmes concrets dont il ne faut pas sous-estimer la complexité (pas plus qu'il ne faut ignorer l'importance de l'action sur le plan international, une question sur laquelle la faiblesse des forces révolutionnaires philippines est aujourd'hui manifeste).
Nous avons, en ce domaine tout particulièrement, infiniment à apprendre de l'expérience philippine comme de celles d'autres pays. Il nous faut réfléchir à ces questions. Signalons plus brièvement l'existence d'autres terrains de discussions sur lesquelles nous reviendrons ultérieurement dans les colonnes de nos publications internationales. C. Le débat sur les négociations
Bien que nous possédions moins de données à ce sujet, il apparaît clairement que la politique que le Front national démocratique qui devait suivre sur la question des négociations avec le gouvernement a donné lieu à des désaccords et des discussions. Là encore, nous avons sous nos yeux une situation qui permet d'étudier comment se posent des problèmes politiques que l'on retrouve dans bien des luttes révolutionnaires - quand la « bataille de la paix » devient l'un des éléments majeurs de la confrontation entre révolution et contre-révolution.
Le Front national démocratique a su prendre, à plusieurs reprises, l'initiative sur ce terrain. La politique gouvernementale visait clairement à miner l'insurrection. Les forces révolutionnaires rejetaient fermement toute capitulation, refusant notamment de rendre les armes et affirmant la légitimité de leur combat populaire. Après la signature d'une trève, le processus de négociation s'est rompu, le régime Aquino promettant d'emporter par la guerre la victoire contre le PCP. Sur le plan politique, les résultats de la confrontation entre le NDF et le gouvernement, sur la question des conditions d'une paix juste et durable, semblent avoir été mitigés pour les révolutionnaires.
Pour certains, comme Joma Sison, le NDF a été trop loin dans le compromis lors de la signature d'un cessez-le-feu de soixante jours. Pour d'autres, comme le militant clandestin qui écrit sous le nom de plus de Pepe Manalo, il a au contraire été trop timide. Notons quelques éléments de cette discussion : * Le débat sur l'opportunité et les conditions de la poursuite des négociations au-delà de février 1987 semble avoir porté sur les résultats atteints lors de la signature du cessez-le-feu. L'accent a probablement été mis, par certains, sur les résultats « matériels », souvent fort réduits : le gouvernement a été incapable de faire respecter la trêve dans les zones de forte militarisation, comme Cagayan (où l'armée a cherché à augmenter sa pression). D'autres cadres ont probablement mis l'accent sur les résultats « politiques » : la bataille pour gagner les secteurs de la population aspirant avant tout à la paix, oscillant entre le régime et le NDF. Dans le premier cas, on peut considérer que les résultats étaient très médiocres. Dans l'autres, ils pouvaient être jugés plus positifs, mais encore insuffisants. * Derrière l'analyse des premiers résultats de la politique de négociation se dessinent probablement des appréciations différentes sur la meilleure façon d'accélérer le processus de « délégitimisation » du régime Aquino aux yeux de la population. Certains cadres, il me semble, perçoivent ce processus comme assez « naturel », nourri par la crise socio-économique, l'incurie gouvernementale, la corruption, la répression : le temps joue pour les forces révolutionnaires et les illusions populaires vis-à-vis d'Aquino se dissipent rapidement. La relance de la répression, parfois sanglante, est une leçon de choses suffisante. Il faut donc donner la priorité à la consolidation de la NPA.
D'autres cadres, il me semble, sont plus sensibles à l'importance de la bataille politique présente. Aquino et la hiérarchie catholique cherchant à revaloriser la démocratie bourgeoise, comme élément d'une politique de contre-insurrection (et de développement économique capitaliste). La façon dont cette bataille pour la légitimité démocratique sera aujourd'hui menée peut avoir des conséquences (positives ou négatives) durables, quelques soient par ailleurs l'évolution de la situation. Il ne suffit pas d'attendre que l'expérience concrète du régime Aquino porte ses fruits de désillusion. Sans mettre en danger les forces armées populaires, il faut continuer à prendre l'initiative politique et donc forcer, sur le terrain des négociations, le régime dans ses derniers retranchements. Il faut, ainsi, mettre à vif ses contradictions internes (entre civils et militaires, entre divers services américains, etc.).
Là, encore, je ne propose pas que nous cherchions à avoir une opinion trop précise sur la façon dont les négociations pouvaient être menées. De tels pourparlers de paix entre un mouvement révolutionnaire armé et un gouvernement bourgeois représentent une échéance politique à la fois fort importante et complexe. Il faut tenir compte d'une analyse de la situation concrète précise (et notamment d'une appréciation des divisions dans le camp gouvernemental comme du degré d'unité du camp révolutionnaire), ainsi que d'objectifs à moyen et long terme (pour juger de la place de ces négociations dans la tactique et la stratégie
REVOLUTION AUX PHILIPPINES 129 d'ensemble). Mais nous devons au moins étudier les données politiques du probleme pour notre propre gouverne. D. Le debat sur le front uni
Les discussions sur la tactique électorale, la démocratie politique dans le mouvement révolutionnaire, des échéances comme celle des négociations n'ont cessé de nourrir et d'être nourries par le debat sur le front uni.
Je ne veux pas revenir ici sur ce qui a été écrit à ce sujet dans divers articles d'Inprecor-International Viewpoint en 1986. Cela a été l'une des questions centrales en discussion. Je voudrais simplement souligner maintenant deux aspects de ce problème.
Il faut, pour comprendre le débat qui s'est déroulé à ce sujet au sein de la gauche philippine, partir de l'orientation traditionnelle du PCP en matière de front uni, sans la travestir. La résolution de SA (US) implique clairement qu'aux yeux de ses rédacteurs, le PCP est un parti proprement « stalinien », au sens où nous l'entendons (et non au sens où le PCP peut l'entendre) : un parti qui, en termes d'alliances, se met à la remorque de divers secteurs de la bourgeoisie, au nom de la théorie de la révolution par étape. C'est une présentation radicalement fausse des thèses (et de la pratique) du PCP
Le PCP parle certes de révolution par étape — les Philippines étant aujourd'hui dans l'étape « démocratie-nationale », et non l'étape « socialiste ». Mais il considère que c'est au parti révolutionnaire (c'est-à-dire à lui-même) qu'il incombe de diriger la lutte des la première étape national-démocratique.
La conception du front uni du PCP est une conception maoïste classique que j'appelle « en cercles concentriques » : le parti occupe la place du cercle central dans le schéma du front uni, les masses populaires ouvrières et paysannes (les forces de base du FU) occupent le cercle immédiatement suivant, les alliés antidictatoriaux une position plus excentrique - des secteurs bourgeois peuvent être intégrés au front mais en position subordonnée. Il n'y a place que pour un seul parti dans le cercle central : le PC. La conception maoïste classique du front uni est differente de la conception stalinienne de l'époque des fronts populaires ou des fronts nationaux.
Les textes de fond du PCP sont formels à ce sujet. J'ai, par exemple, pu consulter le manuel de formation politique interne de ce parti, Bataya ng Kurso ng Partido Kumunista ng Philipinas (Basic Course of the Communiste Party of the Philippines), publié en 1979. Le chapitre consacré au Front national uni (FNU) est « l'alliance ouvrière et paysanne » sur la base de laquelle peut être constituée « l'armée populaire ». Le premier « principe » qui guide la politique de construction du Front national uni est celui de « la direction prolétarienne du Parti dans le FNU ». « Ce FNU ne peut-être formé qu'à travers la direction du Parti », « le Parti doit diriger consciemment le front uni ». Deuxième principe, « il faut former des alliances sur la base de sa propre force » (la force du mouvement de masse révolutionnaire de l'armée populaire, du parti...). Cette politique d'alliance doit contribuer à faire progresser la cause des masses. Le troisième principe est de ne pas opposer unité et lutte au sein du front uni. On s'unit à la bourgeoisie nationale dans la mesure où elle soutient la révolution à un moment et en un lieu déterminés, on s'oppose à ses objectifs réactionnaires visant à trahir la révolution. Quatrième principe : le parti doit garder sa capacité et sa liberté d'action indépendante, il n'est pas soumis à la discipline du front. Il reste indépendant dans son idéologie, sa politique et son organisation. Il reconnait de même l'indépendance des autres organisations membres du front.
Nous retrouvons ici le problème des sources. Les militants avec qui j'ai discuté, les documents que j'ai pu consulter, la réalité du NDF telle que je peux la connaître, tout montre que le PCP considère qu'il est de son devoir de diriger le front et de donner une dynamique révolutionnaire à la politique d'alliance, dès l'étape initiale de la lutte. Je demande à Joe sur quelles sources SA (US) s'appuie pour affirmer le contraire, à savoir que le PCP accorde à la bourgeoisie nationale le rôle dirigeant dans le front durant l'étape démocratique-nationale de la lutte.
Les discussions qui se sont déroulées aux Philippines - surtout depuis 1985 et la crise de Bayan - montrent que le principal reproche qui est fait par de nombreux éléments révolutionnaires à la direction du PCP est d'avoir appliqué avec sectarisme et rigidité cette politique de front uni en « cercles concentriques ». Dans des conditions favorables, une telle conception permet l'unification du travail de masse. Mais elle rend particulièrement difficile toute unité entre formations politiques progressistes et prolétariennes (elle suppose en effet qu'il n'existe qu'une seule organisation véritablement prolétarienne). Contrairement à ce qu'affirme gratuitement SA (US), le fiasco du boycott actif est bel et bien perçu comme le fruit amère d'une conception sectaire du front uni.
Depuis, le débat sur la politique d'alliance s'est enrichi. Je crois que l'on peut dire que Joma Sison continue à défendre les conceptions traditionnelles du PCP en la matière (voir par exemple l'interview de lui que nous avons publiée en décembre 1986 dans Inprecor et dans International Viewpoint). Dans l'article de discussion reproduit dans Kasarinla (n° 4, vol. 2, deuxième trimestre 1987), Pepe Manalo, pour sa part, propose une politique d'alliance articulée sur plusieurs plans: le regroupement des forces marxistes (avec les petites organisations d'extrême gauche qui existent en dehors du PCP de façon à renforcer la capacité de direction du courant révolutionnaire sur l'ensemble du mouvement démocratique), la consolidation d'un front de gauche (avec pour base de classe l'alliance ouvrière et paysanne) et la constitution d'un vaste front antifasciste incluant des éléments bourgeois.
En s'approfondissant, le débat est devenu plus complexe. Il touche à des questions réellement compliquées sur lesquelles il n'y a pas de réponse simple et abstraite. Je n'ai indiqué ici qu'une partie des thèmes concernés faute de temps ou de documentation, j'en laisse d'autres de côté, quitte à y revenir ultérieurement, dans un autre cadre: les discussions sur la politique électorale sous le régime Aquino, sur la nature et la place du thème de gouvernement de coalition dans une perspective révolutionnaire, etc.
REVOLUTION AUX PHILIPPINES 131
J'ai choisi de présenter les thèmes ci-dessus compte tenu de la richesse de la documentation, mais aussi parce qu'ils illustrent aussi le type de questions politiques réelles que pose à un mouvement révolutionnaire engagé dans la lutte armée une période de transition entre la crise d'une dictature personnelle comme celle de Marcos et l'émergence d'un nouveau régime comme celui d'Aquino. Avoir une « ligne » sur les Philippines, au sens précis du terme, c'est savoir comment répondre à ce genre de questions. Il est clair qu'il faut pour cela une connaissance militante « interne » de la situation et du pays. Aucune connaissance « programmatique » générale ne peut, en l'occurence, remplacer la connaissance concrète. Le débat, ici, ne porte pas sur la « nature » de la révolution philippine — à savoir un processus de révolution permanente - mais sur des questions beaucoup plus précises. C'est l'une des raisons pour lesquelles il me paraît vain de vouloir présenter au vote une résolution de « ligne ».
On notera d'ailleurs qu'aucune des deux résolutions présentées ici ne répond à ces questions. La résolution de SA (US) les ignore tout simplement. Elle poursuit pour l'essentiel la plus mauvaise polémique qui soit contre le PCP. La résolution de Brown évoque certaines d'entre elles, mais de façon excessivement superficielle. Elle reste très en deçà du niveau de réflexion et d'expérience atteint aux Philippines. Brown est ainsi amené à minimiser systématiquement l'ampleur du travail militant et des initiatives politiques poursuivies par la gauche révolutionnaire aux Philippines. Il ne qualifie pas, comme SA (US), toutes ses composantes des « réformistes ». Mais il se garde de reconnaître explicitement leur qualité révolutionnaire alors que l'on a, en ce qui concerne le PCP, dix-neuf années de luttes pour en juger. Le tableau général de la situation est en conséquence profondément faussé. Le résultat, c'est que la grande majorité de ce que Brown propose dans sa résolution (ce que la gauche philippine « devrait » faire) a déjà été fait, que ce soit par le PCP, d'autres groupes militants ou les organisations de masses comme les syndicats et les associations paysannes.
Ce n'est pas ainsi que nous enrichirons notre réflexion politique à partir de l'experience philippine ni que nous pourrons engager un dialogue fraternel avec les militants et organisations de ce pays. Pour cela, il faut commencer par ecouter ce qu'ils ont à dire de leur propre expérience, sur quoi et de quoi ils discutent, quelles propositions ils font. Et si on pense comme eux, il ne sert à rien de le cacher (par exemple, il me semble que la proposition présentée par Brown sur la campagne presidentielle de 1986 ressemble fortement à la proposition de « boycott souple » défendue par divers militants et organismes du PCP).
Surtout, il faut mener discussions et polémiques dans la correction, en tenant compte des positions réelles - et ce soigneusement entre nous, mais avec les militants philippins aussi. J'insiste là-dessus à cause de ce qui est écrit dans la résolution de SA (US) sur Bernabe Buscayno. SA (US) écrit que certains membres du PCP, parmi lesquels un membre fondateur, ont soutenu Aquino sans être aucunement criqués. Joe nous a confirmé que ce membre fondateur du PCP était Buscayno, alias Kumander Dante, dirigeant de la NPA. Avant fevrier 1986, Dante etait en detention. Il a critiqué la politique de boycott actif au nom de l'efficacité révolutionnaire. Libéré après la victoire d'Aquino, il a participé au lancement, en août, du Partido ng Bayan. Ce parti, enraciné dans le mouvement populaire, a présenté, en alliance avec deux autres formations, des candidatures indépendantes, de classe, lors des élections sénatoriales et législatives de mai.
Buscayno s'est en fait engagé dans l'une des activités les plus dangereuses pour lui : la constitution d'un parti marxiste qui se bat pour conquérir le droit à la légalité alors qu'il est l'une des principales « cibles-symboles » à laquelle l'extrême droite peut s'attaquer. Rolando Olalia, dirigeant syndical et président du Partido ng Bayan, a été ainsi abattu fin 1986. Quant à Busacayno, il vient d'échapper à un attentat - un attentat particulièrement sérieux puisque plusieurs personnes qui l'accompagnaient ont été tuées. Peut-on, sans autre forme de procès, prendre Busacyno comme exemple de la capitulation du PCP face à Aquino ? On peut discuter les choix de Buscayno, encore faut-il les connaitre. Et il faut faire preuve d'un peu plus de respect.
Il est impossible de refléter ici toutes les « erreurs » que l'on trouve dans les deux résolutions présentées au vote. Elles sont beaucoup plus graves dans celle de SA (US) que dans celles de Brown. Mais il faut souligner - ce que nie sans fondement la résolution SA (US) et ce que ne reconnaît pas vraiment la résolution Brown - que le NDF a bel et bien appelé à l'action autonome des masses. L'appel était clair, comme au lendemain de l'assassinat de Rolando Olalia : « seuls nous pouvons nosu sauver », titrait la déclaration du NDF massivement distribuée à l'occasion des funérailles du dirigeant syndical assassiné.
II. Le pluralisme de la gauche philippine
Vu la place qui est la sienne dans la gauche révolutionnaire des Philippines et les responsabilités qui lui incombent, j'ai surtout présenté dans ce rapport le PCP et les discussions qui se sont déroulées en son sein. Le PCP était et reste l'organisation hégémonique dans la gauche philippine, de loin la plus importante. Mais cette hégémonie a changé entre 1985 et aujourd'hui. Elle s'exerçait auparavant sur l'ensemble du mouvement démocratique et elle était presque incontestée dans le mouvement populaire. Elle ne s'exerce plus aussi nettement, aujourd'hui dans le mouvement « antifasciste » large et elle est plus ouvertement contestée dans certains secteurs du mouvement de masse.
Nul ne peut faire l'impasse sur le PCP, la NPA et le NDF. Ils restent la colonne vertébrale de la résistance populaire. Aucun autre mouvement n'a une envergure et un enracinement comparable à l'échelle nationale. Mais je crois néanmoins que ce qui s'est exprimé depuis 1985 reflète une réalité profonde : le pluralisme de la gauche philippine. Quels ques soient les rapports de forces entre les diverses organisations, ce pluralisme me paraît une donnée structurelle capitale, qui s'exprime sous bien des aspects. Sur le plan idéologique, le temps de la domination quasiment sans partage de la référence maoïste est terminé. Partout se manifeste un intérêt nouveau pour d'autres expériences internationales (à commencer par celle de l'Amérique centrale) et d'autres références idéologiques. Le succès du
REVOLUTION AUX PHILIPPINES 133 lancement du livre Fidel et la religion (dont l'édition anglaise a été produite par Pathfinder Press - Pacific and Asia) en témoigne avec l'organisation en août dernier de deux meetings avec l'ambassadrice cubaine, l'une à l'université des Philippines, avec l'organisation socialiste Bisig, l'autre avec des religieux dont le père Ed de la Torre. Notons que dans ce contexte, International Viewpoint est réellement utilisé par des militants de la gauche philippine, grâce à la qualité de la couverture internationale qu'il offre.
Si l'exemple de Cuba, du Nicaragua et du Salvador intéressent les Philippins, c'est parce qu'il s'agit de pays qui se rapprochent du leur de par la colonisation espagnole et l'influence américaine. Le Salvador est l'objet d'importantes discussions sur la question militaire. Le Nicaragua offre un exemple très parlant pour des Philippins de collaboration révolutionnaire entre des communistes et des chrétiens. C'est une question clef aux Philippines avec la place politique de l'Eglise, la radicalisation de religieux, l'histoire des Chrétiens pour la libération nationale, organisation co-fondatrice du NDF. L'importance durable de la radicalisation religieuse me semble devoir contribuer au pluralisme structurel de la gauche philippine. Il me paraît peu probable que l'entièreté de cette radicalisation puisse se retrouver simplement dans et à la suite du PCP.
Le développement, en 1985-1986, de nouvelles organisations de la gauche radicale, sur le plan clandestin puis légal, me semble aussi fort symptomatique : l'organisation socialiste Bisig, le mouvement pour une « démocratie populaire » VPD, le Partido ng Bayan, une multitude de groupes locaux aussi. (Par contre, en tant que courant organisé, les « sociaux-démocrates » se sont pour l'essentiel intégrés à la nouvelle administration Aquino). Ces organisations sont minoritaires et doivent encore se consolider pour être à même de résister à un brutal tournant répressif de la situation. Certaines, comme le PnB, appartiennent de fait au mouvement national démocratique au sens large. Mais toutes, elles participent déjà à l'accumulation de nouvelles expériences, contribuent au débat idéologique et politique, jouent un certain rôle dans les luttes de masse, donnent corps à ce que pourrait être une nouvelle politique de front uni, plus « pluraliste ».
Ce pluralisme de la gauche philippine s'exprime aussi dans les mouvements sociaux, comme le mouvement femmes confronté à des échéances difficiles (l'introduction de clause anti-avortement dans la nouvelle Constitution et le maintien de l'interdiction du divorce, par exemple) et engagent des expériences originales (comme la constitution de Kaiba, le Parti des femmes). D'importants débats sur le rapport entre luttes de femmes, luttes populaires et révolutionnaires et féminisme se sont déroulés. Soit dit en passant, il me semble que si la gauche militante hésite encore à défendre plus radicalement le droit à l'avortement (qui concerne toutes les femmes, mais les femmes populaires au premier chef), c'est peut-être plus à cause du poids politique de l'église catholique, aux Philippines, que de son poids idéologique.
Je n'ai traité ici que de l'évolution de la gauche politique. Pourtant, le mouvement syndical (à commencer par le KMU) a été très actif depuis février 1986. Des dégâts significatifs sur l'orientation syndicale ont aussi eu lieu ainsi qu'un débat peut-être sans précédent dans le pays sur la réforme agraire. Mais il faudrait un autre rapport pour aborder tout cela. Nous devons tenir compte dans notre propre politique vis-à-vis des Philippines, de l'existence d'un important mouvement révolutionnaire et du pluralisme de la gauche militante. Nous devons avant tout, comme nous l'avons déjà inscrit dans plusieurs résolutions, affirmer en pratique notre solidarité envers les luttes démocratiques et prolétariennes, populaires et révolutionnaires de ce pays. C'est essentiel, nous devons ensuite apprendre de cette expérience très riche et nous devons offrir le dialogue - fraternel et unitaire - aux diverses composantes du mouvement progressiste philippin.
Nous nous sommes heurtés (tout particulièrement en Europe) et nous nous heurterons, ce faisant, au sectarisme de certains secteurs du PCP. Ce sectarisme a porté tort à une solidarité internationale dont, pourtant, le PCP a le plus grand besoin. Nous n'avons, par ailleurs, pas pu engager autant de travail de solidarité que nécessaire. Il y a cependant eu des progrès et on peut espérer que nous remplirons en ce domaine nos responsabilités de façon plus large. Nous commençons à mieux comprendre la situation dans ce pays — et à être mieux connu par divers secteurs militants. Si nous continuons à montrer en pratique que nous sommes prêts à des relations unitaires - de solidarité mutuelle et de dialogue -avec les diverses composantes de la gauche radicale des Philippines en respectant effectivement l'identité politique et l'intégrité organisationnelle de chacune, les liens tissés doivent pouvoir se renforcer.
L'importance internationale de ce qui se passe aux Philippines n'est plus à démontrer. Il est absolument nécessaire que nous poursuivions le travail de réflexion et que nous réaffirmions notre solidarité avec la lutte des peuples des Philippines. 1. Il y a effectivement bien des questions importantes que je n'ai pas abordées. Comme l'a souligné Robert dans l'une de ses interventions il y a aux Philippines un débat de fond sur la nature de cette société, traditionnellement qualifiée par le PCP de « semi-féodale, semi-coloniale », ce qui me semble, notamment, sousestimer gravement l'ampleur du développement capitaliste (un capitalisme de type dépendant). Je n'ai malheureusement pas pu suivre récemment l'évolution de ce débat. La guérilla est aussi confronté à des problèmes nouveaux. Elle a atteint un certain palier dans certaines régions, qu'il n'est pas facile de dépasser. Il faut en effet sauter à un niveau supérieur de confrontation militaire qui exige, par exemple, un armement qualitativement meilleur et une plus grande capacité à protéger la population. Quant à mon jugement sur les orientations du PCP, je dirais que mon principal problème concerne sa conception du rôle du parti dans la société. Comme je l'ai dit, les erreurs qu'il a commises sont, de façon générale, de nature plus sectaire qu'opportuniste ! Mais je voudrais souligner un autre aspect de cette question. Le rôle du parti n'est pas perçu simplement comme celui d'une avant-garde politique. Il me semble que l'on peut dire qu'il est vécu comme celui d'une « fraction dirigeante » de la société — par rapport à ses propres militants aujourd'hui, mais dans les zones de guérilla aussi et dans la vision de l'avenir qui est la sienne. Je prendrai un exemple qui me semble particulièrement parlant. Le PCP
REVOLUTION AUX PHILIPPINES 135 marie et divorce ses militants. Il a le droit, par exemple, de refuser un divorce réclamé par les deux conjoints. Les unités du parti ont pour devoir de suivre les relations affectives de leurs membres et interviennent en conseillères conjugales.
Il y a eu, à cela, des raisons de sécurité et les dures conditions de la guérilla, il ne faut pas l'oublier. L'armement moral des militants est considéré, à juste titre, j'en suis convaincu, comme un élément indispensable à la durée de l'action révolutionnaire. Par ailleurs, la cellule clandestine du parti ou de la NPA s'impose, souvent, dans les faits comme le premier « gouvernement fantôme » face à l'administration réactionnaire, bien avant que des comités populaires ne soient à même de voir le jour. Mais le PCP défend aussi une conception a-historique de la «morale prolétarienne » en matière de relations sexuelles et affectives - conception qui souvent diffère fort peu de celle des évêques catholiques ! Plus significative encore, en considérant qu'il est de son ressort de marier et de divorcer, il occupe de fait la place de l'Etat et de l'Eglise. Je crois que cela illustre une certaine conception du rôle du parti dans la société qui me paraît erronée - et très dangereuse. C2. Brown a critiqué le fait que, dans le bref article d'Inprecor et d'International Viewpoint, la position de Bisig vis-à-vis de la Constitution Aquino (le «oui critique ») n'ai pas été explicitement condamnée comme contraire aux principes. Je ne pense pas qu'il nous faille systématiquement passer au crible de la critique toutes les positions des organisations philippines. Mais il y a plus. La question est moins simple qu'il n'y paraît.
La Constitution Aquino est une constitution bourgeoise. Nous le savons tous et cela a été clairement écrit. Découle-t-il de cela que le vote « non » s'imposait ? Le référendum constitutionnel était le piège pour la gauche prolétarienne. Cette dernière avait mené bataille contre la façon dont cette Constitution avait été élaborée — mais elle n'avait pu gagner cette bataille, si elle ne l'avait pas perdu pour autant.
La gauche s'est profondément divisée sur la consigne de vote à présenter au référendum constitutionnel de février 1987. Privilégiant la clarification à moyen terme contre le régime Aquino, le NDF a appellé à voter « non » (ce que la résolution de SA US n'indique pas clairement). Mais le « non » était un piège, car la seule alternative était l'ancienne constitution Marcos, le camps du « non » était dominé par l'extrême droite revancharde et « néo-fasciste » une succession de menaces de coups d'Etat venaient de rappeler que les forces dictatoriales restaient menaçantes. Privilégiant les données immédiates de la situation politique, un grand nombre d'organisations de gauche (dont Bisig, mais bien d'autres aussi) ont appelé à voter « oui critique ». Mais le « oui critique » était aussi un piège, au moment où le gouvernement allait utiliser cette légitimité constitutionnelle pour rejeter les positions substantielles du NDF concernant les conditions d'une paix durable et pour consolider un nouveau mode de domination bourgeois.
Ma réponse instinctive à ce dilemne était d'une part de minimiser au maximum l'importance concrète de cette échéance politique (la bataille étant largement perdue d'avance) - mais ce n'était pas facile. Et de penser au vote «blanc » pour sortir du piège. Je n'étais pas aux Philippines et je n'avais que de faibles échos de ce qui se passait là-bas. Je n'ai pu discuter de la question qu'avec de rares Philippins de passage. Or, à mon grand désarroi, aucun n'a semblé impressionné par la proposition d'un vote « blanc ». L'un m'a accusé de refaire le coup du boycott (ce qui est different pourtant d'un vote blanc). L'autre m'a regardé et m'a dit « et alors ? »
Rappeler que la Constitution Aquino est bourgeoise a été fait mais ne résolvait pas le problème, tout le monde - ou presque - le savait aux Philipppines. Le problème politique posé était : comment éviter le piège de ce référendum constitutionnel, en février 1986 - ou sinon comment minimiser les coûts et maximiser les gains à court et moyen terme ? Là encore, on trouve une question concrète qui demande une connaissance réelle de la situation. Je ne savais pas comment répondre à ce problème-là ! Dans un bref article et en l'absence d'une telle connaissance, il me semble plus raisonnable de commencer par aborder le fond du problème (la nature de la Constitution et de la situation politique), informer sur les positions de la gauche philippine et d'attendre d'avoir plus d'informations pour revenir éventuellement sur la question de la consigne de vote proprement dite.
Ecouter ce que les militants philippins ont à dire, ce n'est pas uniquement important pour discuter avec eux - voire pour les convaincre - comment le faire sans connaître leurs arguments ! C'est aussi nécessaire pour offrir une information solide aux lecteurs de notre presse internationale et pour montrer comment se posent concrètement les choix politiques dans un pays et une situation donnés -ce qui est plus difficile mais plus éducatif que de se contenter de seuls jugements généraux sur le caractère de classe des gouvernements, des régimes ou des constitutions... 3. Joe a fermement expliqué qu'il fallait construire une section de la IV® Internationale aux Philippines, maintenant. Mais il n'a pas expliqué ce que cela voulait dire. Là encore, ne nous payons pas de grands mots et apprenons à regarder les réalités en face. Il y a eu un groupe lié à la IV® Internationale aux Philippines, un tout petit groupe mais à cette époque - le début des années soixante-dix - il y avait un espace pour tout le monde.
Le test vital est cependant rapidement venu : l'imposition de la loi martiale. Le PCP a été l'ossature de la résistance à la dictature : c'est ainsi qu'il a gagné sa position centrale dans le mouvement populaire. Tous les petits groupes, voire les individus, qui ont réussi à garder une identité militante minimale durant la période de dictature sont aujourd'hui partie prenante de la recomposition de la gauche militaire des Philippines. Mais le petit groupe qui nous était lié s'est désintégré. totalement. Nous avons ainsi perdu l'occasion d'être une composante, même très minoritaire, des regroupements en cours dans la gauche militante des Philippines. Il faut tenir compte de cela quand nous discutons de nos perspectives. La gauche militante des Philippines a une histoire, des racines. Elle évolue et s'ouvre à bien des débats, mais sur la base d'une expérience majeure que nous aurions peut-être pu vivre. Maintenant, nous en sommes extérieurs. A ma connaissance, aucune organisation philippine ne demande à adhérer à la IV° Internationale. Alors, parlons de choix concrets.
REVOLUTION AUX PHILIPPINES 137
Pour Joe, j'imagine qu'il ne suffit pas de faire connaître notre existence, notre politique, notre littérature, nos expériences, d'engager le débat politique et idéologique avec qui le veut... Tout cela est déjà fait, dans la mesure de nos (maigres) moyens et ne le satisfait visiblement pas. Alors que veut dire « construire la section maintenant? »
Si « construire une section » veut dire recruter une dizaine de camarades qui se reconnaissent dans notre programme général, on peut chercher à trouver des étudiants encore inorganisés, en passant le temps et en dépensant l'argent qu'il faut à l'université des Philippines. Mais on connaît d'avance le résultat d'une telle politique dans une situation comme celle des Philippines. Comment un tel groupe, sans expérience aucune, constitué par nécessité en opposition aux autres formations militantes (il faut bien justifier l'effort consenti pour construire une autre organisation alors qu'il en existe déjà tant), comment donc pourra-t-il répondre aux tâches du moment, plus efficacement que les organisations qui existent déjà, qui ont une implantation, un appareil en cadres expérimentés ? Par la vertu d'une référence programmatique générale ? Car tel est bien le problème ; dans un pays comme les Philippines pour qui veut construire une organisation révolutionnaire et non un cercle d'études ; répondre efficacement aux tâches du moment...
Si l'on veut « construire une section », aujourd'hui mais avec des cadres éprouvés, il va falloir aller les chercher là où ils sont : dans les autres organisations. En clair, il va falloir les débaucher ! Une telle politique a bien peu de chance de réussir. Par contre, elle a pour conséquence inévitable de dresser contre nous toutes les organisations militantes de la gauche : aucune organisation n'accepte en effet sans réagir d'être l'objet d'une telle politique de débauchage - politique qui ne serait, à mon avis, ni principielle, ni efficace. Elle serait désastreuse.
Alors que peut-on faire ! Beaucoup de choses et des choses enthousiasmantes. Mais il faut, pour le comprendre, cesser de concevoir la construction de la IVe Internationale comme la simple multiplication de ses sections nominales, quels que soient le pays et la situation. Nous avons déjà discuté de ce problème lors du dernier congrès mondial. Il y a plus d'une façon de construire la IV° Internationale et de lui faire jouer son rôle internationaliste.
Nous existons déjà dans de nombreux pays. Il faut, là, nous consolider et faire nos preuves. Nous pouvons contribuer activement à constituer des groupes révolutionnaires dans des pays où ils n'existent pas ou quasiment pas. C'est un devoir internationaliste et si nous le remplissons, nous nous étendrons. Nous pouvons participer à des processus de regroupement révolutionnaires, là où nous existons conjointement avec d'autres et que les conditions favorables sont réunies (quitte à perdre au moins temporairement l'adhésion formelle d'une section nationale). Nous pouvons enfin nous lier fraternellement avec les organisations militantes de pays où nous n'existons pas et où l'extrême gauche révolutionnaire s'est déjà largement développée.
Les Philippines appartiennent au dernier cas de figure. On doit reconnaître l'existence de la gauche militante de ce pays et collaborer avec elle. Nous ne pouvons pas la remplacer, ainsi nous pouvons nous lier à elle et ouvrir un vrai dialogue. Nous avons beaucoup à apprendre de son expérience et de ses élabora- tions. Et nous avons quelque chose à offrir. Notre solidarité. Notre propre expérience historique et internationale. Les leçons (programmatiques et politiques) que nous en avons tirées. Notre réalité militante. Tout cela est précieux.
Ce faisant, nous pouvons contribuer à réunir les conditions d'un nouvel esprit unitaire et d'un nouvel internationalisme, avec des organisations révolutionnaires d'histoire différentes de la nôtre. Il ne faut pas voir en cela un pis-aller. C'est aussi une façon pour la IV° Internationale de répondre aux tâches présentes, une façon certes difficile, mais des solutions faciles n'existent pas. 4. La discussion a permis de clarifier la question que j'avais posée concernant les sources. Brown et Joe s'appuient presque uniquement sur la presse et Ang Bayan, lorgane du PCP (lu, malheureusement de façon fort tendancieuse par SA-US). Joe a même déclaré que SA (US) « n'avait pas d'experts sur les Philippines, n'avait pas été aux Philippines ». Mais, a ajouté Joe, SA (US) « connait quelque chose aux principes de la lutte de classes ».
On touche en fait là à l'une des principales divergences que ce débat révèle. Il ne suffit pas d'une connaissance générale des « principes de la lutte de classes » pour juger de la ligne à mettre en œuvre dans un pays donné! Nous avons adopté, l'année dernière, une brève résolution sur le renversement de la dictature. Elle me paraît correcte. Nous avons adopté les tâches de solidarité. Rien ne nous oblige, nous qui n'avons même pas pu discuter à fond de la situation aux Philippines et de son évolution, à voter des résolutions de « ligne ».
Je pourrais, moi aussi, présenter une résolution et demander un vote. A quoi bon? Le vote se ferait sur la confiance d'anciens alignements fractionnels, des analogies avec d'autres pays mieux connus... Si certains veulent condamner « en principe » le contenu des article de notre presse, ils peuvent certes le proposer. Mais pour discuter du fond politique, il n'est pas besoin de commencer par voter ! Notre presse publie de nombreuses informations, des documents, des interviews... Le lecteur a les moyens de se faire son opinion. Prenons le temps d'une réflexion collective, ce sera plus productif.