Julio Antonio Mella est mort à vingt-six ans. La courte durée de son existence l'a empêché non seulement de donner une contribution plus grande encore à la lutte révolutionnaire dans son pays et en Amérique latine, mais aussi de développer plus systématiquement ses réflexions politiques et théoriques. Malgré cela, son nom est entré et restera dans l'histoire du mouvement révolutionnaire et de la pensée marxiste latino-américaine. A juste titre, la révolution cubaine lui a réservé les plus grands honneurs.
Mella était né le 25 mars 1903 d'un père d'origine dominicaine et d'une mère irlandaise. Il avait accompli la première partie de ses études aux Etats-Unis et il les avait poursuivi à Cuba. En 1921, il s était inscrit à la Faculté de droit et à celle de lettres et philosophie de l'université de La Havane.
Il commença sa lutte à vingt ans, en prenant la tête du mouvement pour la réforme universitaire qui avait secoué, à l'époque, toute une série de pays d'Amérique latine. Après avoir formé, en 1922, une ligue anticléricale, il prit l'initiative, l'année suivante, de constituer la Fédération des étudiants universitaires (FEU). Il fonda en meme temps une revue au titre Juventud (Jeunesse). En 1924, il adhéra au Regroupement communiste de La Havane et, une année plus tard, participa à la fondation du Parti communiste (PCC) après avoir pris part également a la fondation de la Ligue anti-impérialiste américaine (LAA). L'article que nous publions cidessous, fournit d'autres informations sur son activité dans cette période et dans les années suivantes jusqu'à son assassinat, le 10 janvier 1929.
Comme lécrit Alejandro Galvez Cancino, les circonstances de la mort de Mella ont été, et sont encore aujourd hui, l'objet de polémiques. Nous nous limitons à rappeler que plusieurs auteurs ont repris la thèse avancée par d'anciens membres du POUM espagnol, dont Juliano Gorkin, selon laquelle Mella aurait été assassiné par un agent stalinien (ou par un agent double). Cette thèse a été mentionnée aussi, sans prendre position, par Robert Alexander dans son livre sur l'histoire du trotskysme en Amerique latine.
Alejandro Galvez souligne, à juste titre, qu'aucune preuve n'a été apportée à cette thèse. Pour notre part, nous avions exprimé une opinion allant dans le même sens, il y a une dizaine d'années, dans un article sur le mouvement trotskyste latinoaméricain. La thèse de Gorkin nous semblait et nous semble inacceptable avant tout parce qu'à l'époque, les staliniens n'avaient pas encore adopté la pratique de l'assassinat de leurs opposants dans tous les pays du monde. Gorkin et ses amis ont commis donc, pour le moins, un pêché d'anachronisme en prétendant que les méthodes dont leur propre parti avait été victime pendant la guerre d'Espagne, étaient déjà appliquées au Mexique dix ans plus tôt.
A la fin de son article, Galvez pose une question que Robert Alejander avait posé lui aussi : Mella était-il trotskyste ? Il est inconstestable que Mella eut des divergences sérieuses avec des dirigeants du Parti communiste mexicain et qu'il fut accusé à plusieurs reprises de trotskysme au Mexique et dans des instances de l'Internationale communiste, notamment par l'argentin Vitorio Codovilla, l'un des staliniens les plus acharnés du mouvement ouvrier latino-américain. Il est également incontestable que Mella avait pris connaissance des positions de l'Opposition de gauche avec une certaine sympathie.
Mais la question qu il faut surtout se poser est la suivante: dans quelle direction les conceptions politiques et théoriques de Mella étaient-elles orientées dans les dernières années de sa vie ? La lecture de ses textes ne laisse pas l'ombre d'un doute : Mella a été un marxiste révolutionnaire au sens propre du terme. C'est pourquoi les marxistes révolutionnaires d aujourd hui ont le droit et le devoir d en revendiquer l'héritage de même qu'ils revendiquent heritage d autres dirigeants et théoriciens révolutionnaires, par exemple de José Cralos Mariategui et d'Antonio Gramsci, quelles que soient les positions spécifiques que ceux-ci puissent avoir adoptées à l'égard de Léon Trotsky et de l'Opposition de gauche.
L'article qui suit est tiré de la revue mexicaine Criticas de la economia politica, numéro 30, avec le titre Julio Antonio Mella : un marxista revolucionario (debate en torno a su vida y a su muerte). La première partie de cet article, que nous ne reprenons pas, concerne surtout l'attitude et les responsabilités de Tina Modotti qui était la compagne de Mella au moment où celui-ci a été assassiné. Alejandro Galvez avait déjà synthétisé son appréciation sur Mella dans un article paru dans le n° 26 des Cahiers Léon Trotsky. Après l'article d'Alejandro Galvez Cancino, nous publions deux textes de Mella, le premier tiré de sa brochure i Que es el ARPA ? (juin-juillet 1925), le deuxième de son article Glosas al pensamiento de José Marti (décembre 1926).
L. M.
Entre 1921 et 1925, la classe ouvrière cubaine mena des grèves décisives dans le but d'obtenir une amélioration de son niveau de vie. En 1921, avait été fondée la Fédération ouvrière de La Havanne, et, en 1925, fut créée la Confédération nationale ouvrière de Cuba (CNOC). Quatre-vingt-huit organisations syndicales participèrent au Ill • Congrès national ouvrier au mois d'août de la même année. La classe ouvrière devait avant tout s'affronter au capital impérialiste qui était propriétaire des centrales sucrières et des moyens de transport. Les travailleurs du port, les cheminots et les travailleurs du sucre, qui étaient peu à peu devenus la colonne vertébrale du prolétariat, furent les principaux protagonistes de ces luttes. La mobilisation s'étendait aussi aux employés des villes et aux étudiants, en premier lieu contre le capital impérialiste qui opprimait les travailleurs et l'ensemble du peuple cubain. Mais cette lutte mettait en question tous les représentants du capital impérialiste, y compris le gouvernement cubain. Au mois de juillet 1925, elle déboucha sur la formation de la Ligue anti-impérialiste (LA) et le mois suivant, sur le Congrès des regroupements communistes qui marqua la naissance du Parti communiste cubain (PCC). Ainsi, dans un bref laps de temps, les révolutionnaires cubains s'armèrent de trois instruments fondamentaux pour leurs luttes économiques et politiques.
La direction du PCC était alors sous le contrôle de militants ouvriers alors que la LA était dirigée par des étudiants. Julio Antonio Mella joua un rôle de premier plan dans les deux secteurs en exerçant une influence certaine aussi bien sur les ouvriers que sur les étudiants et les intellectuels. Sa force physique lui permettait, par ailleurs, de prendre des initiatives spectaculaires. Ainsi, lorsqu'il fut accusé d'avoir mis une bombe au Théâtre Payret et emprisonné par le gouvernement de Machado, il commença une grève de la faim pour obtenir sa libération.
La direction du parti estimait que son attitude était incorrecte. Selon le vieux militant Blas Castillo, elle pensait en effet que Machado ne céderait pas et que Mella risquerait de mourir. K. S. Karol écrivit à ce sujet dans son livre Les guérilleros au pouvoir: « Le parti avait été contre sa grève de la faim, prétendant que seuls les intellectuels, qui mangent à volonté, apprécieraient une telle action individualiste. Les ouvriers la trouveraint plutôt outrancière et inutile. Mella ne se soumit pas à l'injonction de ses supérieurs et eut des ennemis après sa libération. On a même dit qu'il aurait été expulsé du parti. » (p. 73)
Mella poursuivit sa grève pendant dix-huit jours en perdant de nombreux kilos et en risquant effectivement de mourir. Mais le 28 décembre, les accusations contre lui furent retirées et il fut libéré. En janvier 1926, Machado voulut l'emprisonner à nouveau et Mella choisit de s'exiler pour lutter contre la tyrannie de l'extérieur. Il voyagea au Honduras et au Guatemala, mais il fut expulsé de ces deux pays. Il arriva en février 1926 au Mexique, où il obtint le droit d'asile du gouvernement de Plutarco Elias Calles.
Il adhera alors au Parti communiste mexicain (PCM) et il fut actif dans la Ligue anti-impérialiste des Amériques (LAA) dont il devint l'un des principaux animateurs avec Diego Rivera et Salvador de la Plaza. Membre de la délégation de la LAA au Congrès de Bruxelles de février 1927 contre l'oppression coloniale et l'impérialisme, il assista ensuite au IV ® Congrès de l'Internationale syndicale rouge (ISR) à Moscou. Pendant ce congrès (mars 1927), il fit la connaissance d'Andrés Nin, qui lui donna des informations sur l'Opposition de gauche et sa lutte dans le PCUS, l'Internationale communiste et l'ISR contre la direction de Staline et Boukharine.
Mella fit en tant que délégué de la Ligue nationale paysanne (LNC) du Mexique des exposés sur les problèmes agraires de Cuba et du Mexique et sur la situation des travailleurs cubains. Dans une réunion de l'Institut agraire internationale, il fit un rapport sur la structure organisationnelle de la LNC et les luttes qu'elle avait menées.
Pendant la réunion de l'ISR, il fut impliqué dans plusieurs incidents. L'argentin Vittorio Codovilla avait fait circuler un texte exigeant l'expulsion d'Andrès Nin de l'ISR et du PCUS parce qu'il était membre de l'Opposition de gauche. Il demandait aux délégués latino-américains de le signer. Mella quitta alors la réunion pour ne pas signer tandis que deux délégués péruviens, Armando Bazan et Julio Portocarrero, refusèrent leur signature. Codovilla engagea une campagne de discrédit contre Mella et les deux péruviens, liés au Parti socialiste du Pérou dirigé par José Carlos Mariategui, dans tous les organismes où il avait une influence. Au congrès lui-même, selon Julio Portocarrero, lorsqu'on demanda aux latino-américains de désigner un représentant dans les organes de direction de l'ISR, la majorité des délégations proposèrent Mella. Codovilla s'y opposa violemment. Par un travail de sape minutieux, il réussit à faire rejeter la candidature de Mella et à faire passer son propre candidat, le venezuelien Ricardo Martinez.
A son retour au Mexique, Mella redoubla ses efforts d'organisation et d'action politique. Il stimula l'activité interne de la LAA contre la VI ° Conférence panaméricaine destinée à jeter les bases de la nouvelle hégémonie impérialiste en Amérique latine. Il anima le comité « Bas les pattes du Nicaragua » (Manos Fuera de Nicaragua, MAFUENIC) et participa au Secours rouge international (SRI) et à la Ligue pour la défense des lutteurs et des persécutés. Il estimait que tous les révolutionnaires américains devaient soutenir la résistance de la « petite armée folle » de Sandino contre les troupes des Etats-Unis car il s'agissait de la première lutte nationale contre l'hégémonie yankee. Si cette lutte remportait un succès, la révolution aurait pu se développer dans d'autres pays d'Amérique latine. Mella était conscient qu'une révolution globale contre le capitalisme en Amérique ne pouvait être dirigée que par une organisation révolutionnaire internationale et que seule l'action autonome de la classe ouvrière aurait assuré une indépendance véritable.
Mella n'excluait pas que dans la lutte nationale des convergences puissent se réaliser avec des organisations bourgeoises. Mais l'autonomie et la non subordination des travailleurs à d'autres classes étaient nécessaires au développement d'une révolution nationale réelle. Dans sa brochure ¿ Que es el ARPA ? (Qu'est-ce que l'ARPA ?) ' , il expliquait : « Les trahisons des bourgeoisies et petites bourgeoisies nationales ont une cause que déjà tout le prolétariat comprend. Elles ne luttent pas contre l'impérialisme étranger pour abolir la proprieté privée mais pour defendre leur propriété contre le vol que les impérialistes commettent à leur égard. Dans leur lutte contre l'impérialisme - le voleur étranger -, les bourgeoisies - les voleurs nationaux - s'unissent au prolétariat, la bonne chair à canon. Cependant, ils finissent par comprendre qu'il vaut mieux faire alliance avec l'impérialisme, car tout compte fait ils poursuivent un intérêt similaire. De progressistes, ils deviennent réactionnaires. Les concessions que la bourgeoisie faisait au prolétariat pour l'avoir à son côté, elles les trahissent quand celui-ci, poursuivant son avance, devient dangereux aussi bien pour le voleur étranger que pour le voleur nationale. De là les vociférations contre les communistes.»
Pour ne pas se limiter à des actes symboliques et à des campagnes de propagande, il organisa l'Association nationale des nouveaux émigrés révolutionnaires de Cuba (ANERC) dans laquelle il rassembla les exilés cubains afin de lutter contre la dictature de Machado aussi bien par la presse que par des moyens politiques. Il envisagea même un expédition éventuelle à Cuba en 1929. Il travailla durement pour préparer une telle expédition aux côtés de Sandalio Junco, dirigeant ouvrier noir et d'autres exilés. Le centre de l'organisation cubaine était au Mexique, mais elle existait aussi à Paris, New York, Madrid et Bogota. Ses affiliés voulaient renverser la dictature et ouvrir un nouveau front de lutte anti-impérialiste à côté du front qui existait déjà au Nicaragua.
L'organisation de l'expédition exigeait une longue préparation. Mella fit des voyages à l'étranger pour coordonner les activités des autres délégations de l'association et collecter de l'argent pour acheter des armes et l'équipement nécessaire à la lutte. Ses activités étaient suivies de très près par la police cubaine et entravées par la direction du PCM. A la fin de 1928, des divergences très sérieuses se révélèrent entre la fraction communiste de l'ANERC et le comité central du PCM. Les rapports entre les deux organisations ne cessèrent de se détériorer, même après l'assassinat de Mella. En juin 1929, lors de la I ere Conférence communiste latino-américaine de Buenos-Aires, le mexicain David Alfaro Siqueiros affirma que les communistes cubains exilés devaient rentrer dans leur pays pour lutter contre la dictature. Le délégué cubain lui répondit : « Nous voulons qu'il soit clair que nous désirons retourner à Cuba à la première occasion. Siqueiros n'ignore pas que le retour à Cuba était une obsession pour le camarade Mella et que le PCM dut lui empêcher de retourner... Il faut dire que le PCM n'a pas aidé le PCC » (Correspondancia latinoamericana, 1929, p. 185).
L'heure des définitions
Ces divergences étaient le produit d'autres divergences, qui secouaient le PCM et l'Internationale communiste elle-même. Quelles sont les circonstances qui ont provoqué la division entre le PCM d'un côté et Mella et les exilés cubains de l'autre ? Pour répondre à cette question, il faut revenir sur l'histoire et sur la politique du PCM et les positions défendues par Mella pendant son appartenance à ce parti. Lorsque Mella arrive au Mexique, le PCM se trouvait dans la phase de « bolchevisation ». Son programme d'action était le suivant :
« I) Le gouvernement de Calles doit être considéré comme le bras gauche de l'impérialisme américain dont le fascisme est le bras droit. Le parti lance le mot d'ordre : "Le gouvernement mexicain n'est que le gendarme des grands financiers et des compagnies américaines du pétrole."
« 2) Lutter contre le remboursement des dettes reconnues par le traité Lamont-de la Huerta et refuser de payer l'indemnisation des dommages causés par les révolutions. Le montant de ces dettes, reconnues par le gouvernement Obregon et le gouvernement « ouvrier » actuel, est de cinq cents millions de dollars. Reconnaître ces dettes signifie prolonger indéfiniment la domination financière du capital américain sur le prolétariat mexicain.
« 3) L'article 27 de la Constitution, selon lequel le sol et le sous-sol sont propriétés de l'Etat, doit être élargi par des nouvelles dispositions sur la nationalisation de la proprieté rurale et des moyens de production.
« 4) En ce qui concerne la question paysanne, les tâches actuelles sont les suivantes : a) création d'une union paysanne qui regroupe toutes les fédérations paysannes existantes et dont les plus importantes sont dirigées par le Parti communiste. Adhésion de cette union au conseil de l'Internationale paysanne ; b) lutte contre le désarmement des paysans entrepris par le gouvernement fédéral ; c) action pour assurer l'aide des paysans aux travailleurs en grève ; d) campagne pour une nouvelle répartition de terres ; e) toutes les campagnes organisées chez les paysans doivent déboucher sur le mot d'ordre suivant : "Seul le gouvernement ouvrier et paysan et son Etat pourront résoudre la question agraire" ; f) alliance des organisations économiques des paysans avec les organisations ouvrières et leur fusion organique ;
« 5) Question syndicale : a) les chefs de la Confédération régionale ouvrière mexicaine (CROM) doivent être démasqués comme agents à la solde du gouvernement et instruments de l'impéralisme américain. Les chefs de cette organisation ouvrière, la plus importante du Mexique, reçoivent leur argent du gouvernement. Par l'intermediaire de la Fédération américaine du travail (AFL), ils ont des rapports avec le ministère des Affaires étrangères des Etats-Unis qui les utilisent comme des agents à lui au Mexique et en Amérique centrale ; b) action contre les chefs réformistes qui s'efforcent de provoquer la scission dans les rangs des ouvriers, attaquent les syndicats indépendants et, en agissant dans un esprit de collaboration de classe, trahissent les mouvements de grève ;
« A l'égard de la Fédération des cheminots, dont les chefs, tout en étant peu résolus, font preuve de bonne volonté, le congrès du parti a adopté une politique de front unique d'en bas et d'en haut...
« 6) Les thèses sur la participation aux élections démontrent que le parti doit développer ses campagnes électorales dans un esprit communiste véritable. Dorénavant toute participation aux élections locales ne pourra avoir lieu qu'en accord avec le comité central.
« Les thèses imposent au parti les tâches suivantes : - rejet absolu de toute subvention de la part de partis bourgeois. Rupture absolue avec la bourgeoisie et ses collaborateurs même s'ils se camouflent en révolutionnaires ; - indépendance absolue de toutes les organisations prolétariennes vis-à-vis du gouvernement fédéral et des gouvernements des différents Etats de la Fédération ; - campagne de recrutement vigoureuse parmi les travailleurs... - réorganisation du parti sur la base de cellules d'entreprises et de cellules paysannes. »
Cette politique gauchiste provoqua une crise du PCM justement au moment où Mella arrivait au Mexique. Entre avril 1925, date du II ° Congrès, et mai 1926, date du IV ® Congrès, une série de divergences avaient vu le jour. L'aile droite, représentée entre autres par Manuel Diaz Ramirez, Ursulo Galvan et Alfredo Stirner, s'était opposée à la direction du secrétaire Rafael Carrillo, Xavier Guerrero, David Alfaro Siqueiros et Carlos Rendon. Le fond des divergences résidait dans la politique ultragauche développée depuis mai 1925. Selon la droite, cette politique avait empêché le parti de réaliser des alliances avec les « forces progressistes du gouvernement » qui s'opposaient à l'impérialisme (par exemple, par l'adoption de la loi sur le pétrole), à la réaction féodale (par la distribution des terres) et au clergé qui s'efforçait de les renverser. La droite expliquait que dans un tel contexte il était tout à fait justifié de s'allier avec des personnages comme Adalberto Tejeda, gouverneur de Veracruz, puisque l'objectif principal consistait à « mener à bien la révolution bourgeoise dans un pays où les deux tiers de la richesse nationale étaient dans les mains des capitalistes étrangers ». Elle affirmait également que la politique sectaire en matière syndicale amenait le parti dans une impasse.
Lors du IV * Congrès, l'opposition à la direction qui s'était formée à l'occasion du congrès précédent, exigea une rectification des résolutions adoptées auparavant sur « tous les problèmes fondamentaux ». Selon le compte-rendu publié dans Correspondance internationale (n° 84, 21 juillet 1926), « une vive discussion se développa à propos de la situation économique et politique, du rôle du parti, de la politique agraire, de la tactique syndicale, de l'attitude du parti sur la question nationale, de la lutte contre l'impérialisme américain et de l'organisation du parti, en débouchant toujours sur la question : parti de masse ou secte ? parti ouvrier ou parti ouvrier et paysan ? La discussion a été violente et passionnée, mais elle a montré des signes réels de croissance du parti. » En fait, les changements dans le jeune parti mexicain étaient le reflet des tournants brusques qu'opérait sur le terrain international l'Internationale communiste en poussant ses partis à se subordonner à des directions bourgeoises, comme ce fut le cas en Chine lors de la deuxième révolution. C'était l'époque du tournant à droite sous la direction de Boukharine, qui, au Mexique, fut concrétisé par le soutien au gouvernement « nationaliste et révolutionnaire » du général Calles et aux gouverneurs « progressistes » de differents Etats. Mella était d'accord avec la nouvelle orientation du parti, comme ses écrits le prouvent. Alors que le PCM expliquait que le Mexique et Canton étaient les remparts de la lutte anti-impérialiste dans la mesure où les gouvernements de Calles et celui de Tchang Kaï-chek réalisaient la révolution nationale, il écrivait à son amie Sarah Pascual le 16 septembre 1926 : « La prochaine guerre mondiale qui va se produire à cause de la loi naturelle du développement impérialiste, les crises périodiques et naturelles de la société capitaliste, l'avance du prolétariat en Russie, des peuples opprimés en Chine et dans d'autres régions de l'Asie, l'orientation de plus en plus à gauche du gouvernement mexicain et de son attitude anti-impérialiste, tout cela nous montre que, lorsque l'occasion se présentera, les aides nécessaires à notre mouvement ne feront pas défaut de même qu'ils n'ont pas fait defaut a beaucoup a autres peuples comme le Nicaragua ou le Venezuela... Elles n ont pas fait defaut à la Chine non plus de la part de la Russie... »
En matière syndicale, le PCM se prononçait pour le front unique du prolétariat national et pour le travail au sein des centrales syndicales existantes (CROM et CGT) tout en stimulant l'action autonome de certains syndicats (cheminots, mineurs, etc.). En même temps, son travail parmi les paysans lui permettait de former en novembre 1926 la Ligue nationale paysanne (LNC). Mella était également d'accord avec cette orientation.
Mais les événements qui se produisirent en 1927-1928 aussi bien en Chine qu'au Mexique le conduisirent à réexaminer ses points de vue sur les problèmes que nous venons de mentionner. La répression contre la deuxième révolution chinoise et l'accord secret du gouvernement Calles avec le gouvernement des Etats-Unis qui déboucha sur la dérogation de la loi sur le pétrole, de même que les résultats de la VI ° Conférence panaméricaine permettaient à Mella de tirer des conclusions correctes en matière de lutte nationale contre l'impérialisme. Il écrivait en effet: « Le Parti communiste au Mexique a appuyé la lutte de la bourgeoisie libérale démocratique et révolutionnaire, contre l'impérialisme et ses alliés nationaux, le clergé catholique et les militaires réactionnaires, professionnels de la révolte. Les communistes ont agi de même dans le « cas Nicaragua ». Les communistes de Cuba, sans fusionner avec le Parti nationaliste, gardant l'indépendance du mouvement prolétarien, l'appuieront toutefois dans une lutte révolutionnaire pour l'émancipation nationale vraie, si une telle lutte est menée à bien. Dans la lutte contre la « prorogation des pouvoirs » 2, , aspect politique immédiat de l'impérialisme yankee, ils ont appuyé tous les « antiprorogistes », même s'ils n'étaient ni ouvriers ni communistes. Au Chili, ce fut le fort parti communiste qui lutta pour un front unique contre la dictature impérialiste d'Ibanez. Mais ils n'ont à aucun moment prétendu laisser la classe ouvrière isolée ou entre les mains des autres classes, ce qui ferait qu'une fois les conditions changées — comme il arrive actuellement au Mexique -elle se trouverait orpheline et sans direction. » Il en tirait la conclusion qu'il n'est pas possible de mener à bien la lutte nationale avec les bourgeoisies nationales. En effet, les impérialistes attribuent à celles-ci le rôle d'« actionnaires mineurs des grandes compagnies » et leur concédent « en échange le privilège de "gouverner", d'avoir des hymnes, des drapeaux et même des armées. Cette forme de domination s'avère plus économique pour eux. Moncada au Nicaragua, le Kouomintang en Chine (organisations que les « apristes » prétendent copier), la nouvelle politique de la petite bourgeoisie mexicaine et toute la diplomatie rose faite à la Conférence de La Havane par de nombreuses nations qui se disent libres et qui ont pactisé là avec l'impérialisme, à la fin des discussions, démontrent le bien-fondé de l'exposé antérieur. Pour parler concrètement : la libération nationale absolue, seul l'obtiendra le prolétariat, et ce sera par la révolution ouvrière. »
La bataille dans les syndicats
Lorsque Obregon déclara guerre à la CROM, Mella critiqua l'attitude indécise du PCM. Il estimait pour sa part, qu'il fallait profiter de l'occasion et construire une nouvelle centrale syndicale représentant un pôle d'attraction pour toutes les organisations que le PCM avait formées pendant des années, de même que pour toutes les organisations qui quitteraient la CROM. Il ne s'opposait pas à la résolution adoptée par le parti à sa conférence nationale de 1927 qui disait entre autres : « La disparition de la CROM sera un coup dur non seulement contre la politique du travail mais aussi entre le mouvement ouvrier de notre pays. Certes, le corruption et la trahison marquent les dirigeants jaunes. Toutefois, la masse ouvrière de la CROM est une masse saine, fondamentalement révolutionnaire et disposée à lutter avec les autres organisations pour la défense de ses intérêts et la conquête de son émancipation sociale. » Mella rejettait la politique de rapprochement avec la CROM que prônait la direction du parti. En fait, Obregon et ses partisans faisaient appel aux ouvriers de l'organisation en les poussant à se prononcer contre leurs dirigeants afin que la base étant sensible à une telle revendication, les bourgeois puissent capitaliser « l'effritement » syndical. En faisant appel aux ouvriers de la CROM, aux syndicats indépendants et même aux syndicats où le PCM avait une influence, Obregon provoquait une dispersion de la classe ouvrière par la prolifération du syndicalisme « autonome ». C'est à cette tendance qu'il fallait opposer la cohésion de la classe ouvrière en formant un nouveau regroupement.
Mella ne croyait pas que Morones 4 et son groupe continueraient à regrouper et contrôler la majorité de la classe ouvrière sans l'accord d'Obregon. Puisque celui-ci n'acceptait pas le pacte que lui offrait la direction de la CROM et selon lequel celle-ci continuerait à contrôler les problèmes du travail en assurant en échange l'appui des masses ouvrières à la candidature d'Obregon, le syndicalisme jaune était condamné à s'écrouler et c'est une direction classiste et révolutionnaire qui pourrait en profiter. C'est pourquoi le parti devait agir d'une façon tout à fait indépendante sur le plan électoral et dans le mouvement ouvrier et ne pas subir la pression d'autres classes ou d'autres directions du mouvement ouvrier qui, comme la CROM, avaient été les collaboratrices les plus serviles non seulement de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, mais aussi de la bourgeoisie impérialiste.
Aux arguments des dirigeants du PCM selon lesquels il ne fallait pas former une nouvelle centrale syndicale avant un changement de la situation et aussi longtemps qu'existait le danger que la désagrégation de la CROM ne profite qu'à la bourgeoisie, il répondait que le résultat de la politique du PCM était de laisser la classe ouvrière isolée face à une crise politique provoquée par des chefs militaires (voire la rebellion de Serrano et Gomez contre la réelection d'Obregon) et caractérisée par le conflit entre les dirigeants de la CROM et les partisans d'Obregon. Le parti avait le devoir de présenter une solution de classe pour éviter que le prolétariat tombe sous le contrôle d'une autre fraction bourgeoise ou se trouve isolé, « orphelin et sans direction ».
Pour ne pas se limiter aux discussions, Mella commença à lutter énergiquement pour construire une nouvelle direction syndicale. Ses positions furent rapidement partagées par d'autres militants du parti. A la V° Conférence du PCM, qui eut lieu du 2 au 7 avril 1928, Mella et ses partisans avancèrent la proposition de former une nouvelle centrale syndicale à la gauche de la CROM en profitant de la désagrégation de celle-ci. Cela accélererait la liquidation de la direction jaune de Morones et de son groupe qui avait non seulement lié les mains au prolétariat, mais aussi dirigé la répression contre toutes les organisations ouvrières indépendantes, allant des anarchistes de la Confédération générale des travailleurs (CGT) jusqu'aux cheminots et aux mineurs parmi lesquels travaillaient les militants communistes. Ils estimaient également que ce n'était pas le moment de renforcer la CGT qui connaissait, elle aussi, une crise.
Au cours de la conférence, on avança aussi l'argument que la lutte contre le syndicalisme jaune et pro-impérialiste de la CROM et de la Confédération ouvrière panaméricaine (COPA) ne pourrait être menée efficacement qu'en créant une centrale ouvrière partie prenante d'une organisation ouvrière latino-américaine, membre de la seule Internationale de la classe ouvrière, comme le prônait la résolution adoptée le 11 décembre 1927 à Moscou par les représentants de la classe ouvrière latino-américaine. La proposition de Mella fut rejetée parce que la majorité estimait que ce n'était pas le moment de provoquer une dispersion plus grande de la classe ouvrière. La majorité adopta une position qui fut résumée dans le manifeste du PCM pour le premier mai 1928. Ce manifeste expliquait, entre autres : « Depuis quelques mois, on mène une campagne habile pour briser les syndicats sous prétexte de renverser leurs dirigeants. Une espèce de fascisme autochtone cherche à séduire les masses en les invitant à abandonner leurs syndicats, à liquider leurs organisations et à se livrer inertes et dispersées à des caudillos politiques. Mais cette offensive patronale, cette campagne insidieuse contre les organisations ne pourra pas continuer si les ouvriers et les paysans lui opposent un mur infranchissable, si le prolétariat réalise un front unique contre tous ses ennemis. Il faut donc mener des dures batailles. Il faut défendre avec toutes nos forces les organisations syndicales, qu'elles appartiennent à la CROM ou qu'elles soient indépendantes. »
Mella n'était pas d'accord avec la résolution adoptée. Avec d'autres militants, il essaya de convaincre la base et les dirigeants du parti qu'il était correct de se démarquer de la bourgeoisie, de la petite bourgeoisie et de la bureaucratie syndicale et que des organisations où les communistes étaient hégémoniques, comme la LCN et le Parti unitaire des cheminots et à plus forte raison le PCM lui-même, ne devaient pas appuyer la candidature d'Alvaro Obregon. Il ne partageait pas non plus l'idée d'un accord ou d'un front avec Morones et son groupe Accion. « Nous estimons, disait-il, qu'il faut travailler dans les organisations susceptibles de se transformer dans un sens révolutionnaire, dans tous les organismes qui regroupent des masses ouvrières et paysannes et des éléments révolutionnaires. Par exemple, nous travaillons dans la CROM dans le but de libérer la masse prolétarienne de la dictature personnelle d'un petit groupe de spéculateurs de la politique et d'exploiteurs de leurs anciens camarades... Le seul espoir du prolétariat d'Amérique latine est son unification dans un grand organisme continental et sa solidarité avec le mouvement ouvrier international. »
L'activité de Mella et de ses partisans était mal vue par des membres du comité central selon lesquels ils mettaient en danger l'unité du parti. A cette époque, Siqueiros avait participé à une réunion préparatoire du Congrès syndical d'Amérique et à son retour, avait informé le parti que des attaques avaient été lancées contre Mella. La droite du PCM chercha à exploiter cette situation.
En fait, dans la réunion sus-mentionnée, Vittorio Codovilla et Ricardo Martinez avaient affirmé que Mella était un militant trotskyste et qu'il ne respectait pas la discipline du PCM. Ils en avaient demandé l'exclusion. La direction du PCM examina les accusations dans l'une de ses réunions où il fut rappelé que la même accusation de trotskysme avait été lancée contre Mella par Codovilla en décembre 1927 à Moscou lors d'une autre réunion des représentants de la classe ouvrière latino-américaine. On ne fournit aucune preuve que Mella était lié à l'Opposition de gauche, mais on lui demanda quand même de déclarer ouvertement son opposition au trotskysme, Russell Blackwell, qui était à l'époque l'un des dirigeants du PCM, écrivit plus tard dans un article paru dans the Militant le 31 janvier 1931 que Mella « avait renié formellement les points de vue de l'Opposition de gauche, commettant ainsi la plus grande erreur de son activité de parti. » Mais il l'aurait fait uniquement « pour maintenir son rôle dirigeant dans le parti. »
La direction du PCM accepta les explications de Mella et le comité central adressa au secrétariat latin de l'Internationale communiste (14 juin 1928) une lettre qui rejettait les accusations de Codovilla et Martinez et affirmait qu'il n'y avait pas de trotskystes dans le parti. Quelques jours plus tard, le 30 juin, le comité central nomma Mella secrétaire national intérimaire pour remplacer Rafael Carrillo qui voyageait à Moscou pour assister avec Vidali et Ramirez au VI ° Congrès de l'Internationale communiste.
Entretemps, la lutte entre les partisants d'Obregon et les dirigeants de la CROM était devenue plus aigüe. Pour éviter la désagrégation de la centrale face aux attaques obregonistes, la direction de la CROM décida d'arrêter la participation des militants et des dirigeants de l'organisation aux batailles politiques et de se limiter strictement à l'activité syndicale. Dans un discours prononcé le 30 avril à la mémoire des martyrs de Chicago, Luis Monores avait dit précisément : « Nous sommes disposés sur le plan politique à renoncer à des postes dans les gouvernements des Etats et à deux ou trois postes dans le gouvernement fédéral, mais qu'on ne touche pas à notre organisation ouvrière. » Il avait ajouté qu'il était mieux de renoncer à toute investiture politique si celle-ci impliquait une trahison de la CROM. En d'autres termes, il prenait ses distances vis à vis du futur gouvernement d'Obregon en lui demandant de respecter l'autonomie et l'activité de la CROM. Il s'efforça en même temps de s'assurer la loyauté des militants de la CROM en évitant qu'ils s'engagent aux côtés d'Obregon.
Mais cette attitude n'obtint pas le résultat espéré. Devant l'imminence de la victoire d'Obregon, des militants et des organisations de la CROM commencèrent à l'abandonner. Par la suite, lorsque Obregon, déjà élu, fut assassiné, la débandade s'accentua car l'attentat fut attribué aux dirigeants de la CROM. Les organisations de celle-ci se retiraient l'une après l'autre alors que les politiciens qui avaient été ses alliés, rompaient avec elle et avec son parti, le Parti travailliste. Dans ces conditions, le 21 juillet, Luis N. Morones renonçait à son portefeuille de secrétaire à l'Industrie, au Commerce et au Travail. Celestino Garcia et Eduardo Moneda, directeurs respectivement du département des établissements industriels et des fournitures militaires et des usines d'imprimerie de la nation, suivaient son exemple.
Le PCM et l'Internationale communiste
A la suite de ces événements, le PCM rectifiait ses positions. El Machete du 30 juin expliquait, par exemple, que le parti avait appuyé Obregon face au danger de la réaction des magnats du pétrole, du clergé et des gros propriétaires terriens sans être « obregoniste » pour autant. Il expliquait également que le conflit entre Obregon et la CROM n'était pas une lutte de classe, mais se réduisait à une querelle entre les représentants de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie obregoniste et d'autres petits bourgeois, ceux de la CROM, qui ne se préoccupaient que de garder leurs portefeuilles dans le gouvernement. Il invitait les masses à s'opposer dans la même mesure aux uns et aux autres. Il demandait aux ouvriers de se détacher des dirigeants syndicaux jaunes, d'établir un front unique du prolétariat et de cimenter l'alliance ouvrière et paysanne.
Après l'assassinat d'Obregon et les soupçons sur la complicité éventuelle des dirigeants de la CROM, les communistes changèrent complètement leur position à propos de tactique syndicale, Mella développa le travail de réorientation de son poste au secrétariat national et sur la base d'une collaboration avec des dirigeants ouvriers, paysans et jeunes du parti. Mentionnons pour les ouvriers Hernan Laborde, pour les paysans Ursulo Galvan et pour les jeunes Fernandez Anaya et Russel Blackwell. Ce dernier a écrit d'ailleurs : « Alors que Mella était secrétaire général, le comité central discuta pour la première fois sérieusement sur la rupture avec la bourgeoisie nationale. Pendant toute la période précédente l'orientation du parti dans la question syndicale était de travailler dans la CROM, ce qui ne pouvait être fait d'une façon "autonome" que par une collaboration étroite avec les membres "progressistes" du gouvernement. Au moment de l'écroulement de la CROM, lorsque des fédérations entières proclamaient leur indépendance du centre réformiste avec le mot d'ordre gauchiste "contre la bureaucratie" 'etc., la convocation d'une conférence unitaire des syndicats eut été effectivement profitable. Une telle démarche, réalisée à temps, non seulement aurait servi à créer un clivage entre "nos" syndicats de
Jalisco, Tamaulipas, etc., et les politiciens locaux, mais aurait également empêché les obregonistes d'imposer leur hégémonie dans les organisations qui venaient de se révolter contre la CROM... Des secteurs entiers du PCM durent être réorientés sur ce problème et Mella fut le premier qui proposa dans la section de Mexico de convoquer une conférence unitaire des syndicats pour construire une nouvelle centrale. »
En effet, ce fut la section de Mexico qui, à l'initiative de Mella, Jesus Bernal, Leonardo Fernandez Sanchez et Jesus Martinez, adopta une résolution en faveur de la formation d'une nouvelle centrale syndicale en la proposant au comité central du parti. Le comité central approuva à la majorité, contre la droite sous l'influence d'Alfredo Stirner, la décision de former une troisième centrale ouvrière. Diego Rivera, présent à la réunion, souligna plus tard le rôle joué par Mella. Un autre témoin, Russell Blackwell, expliqua que le dirigeant de la minorité de droite, Stirner, avait demandé l'exclusion de Mella, coupable, selon lui, de travailler contre la ligne du parti. En fait, Mella remporta un succès incontestable pendant toute la réunion avec le soutien notamment de la délégation de Mexico. Mais il échoua sur le terrain de la lutte contre l'opportunisme après la réunion. « Le comité central continua à être dominé par la droite - écrit Blackwell - et les décisions de la réunion de septembre ne furent pas appliquées. Sous l'influence des nouvelles orientations, sectaires et aventuristes, provenant de Moscou, une autre position fut imposée. » En réalité, les délégués mexicains au VI ° Congrès de l'Internationle communiste avaient posé le problème de la formation d'une nouvelle centrale syndicale devant le comité exécutif de l'Internationale en la présence de Boukharine. Dans une table ronde organisée en 1947, Rafael Carrillo relata ce qui suit : « Lorsque le problème fut posé en août 1928 à l'Internationale communiste, celle-ci se prononça catégoriquement contre la construction d'une nouvelle centrale. Mais, lorsque la décision du Komintern fut communiquée au comité central du PCM, il y eut un soulèvement général. Tous ceux qui parlent de soumission inconditionnelle à l'Internationale communiste, doivent savoir que le comité central décida de rejeter l'instruction de l'Internationale et de s'acheminer vers la formation d'une nouvelle centrale syndicale.»
Il faut préciser que Rafael Carillo était du côté de Stirner dans la fraction de droite, avec laquelle travaillaient aussi Julio Gomez (Bosovski), Rosendo Gomez Lorento, Xavier Guerrero, Vittorio Vidali et Gustavo Machado. Des gens comme Valentin Campa et Miguel Angel Velasco, de même que Hernan Laborde, Ursulo Galvan, Manuel Diaz Ramirez et Jacobo Hurwit avaient une position de centre. La gauche était dirigée par Mella et elle incluait Diego Rivera, Siqueiros, Salvador de la Plaza, Albarra et José Guadalupe Rodriguez, les militants ouvriers et les représentants de la Fédération des jeunesses communistes. Comme nous l'avons déjà indiqué, la majorité du comité central vota pour la construction d'une nouvelle centrale. Le travail préparatoire de cette construction visait à regrouper toutes les organisations ouvrières et paysannes qui n'étaient pas contrôlées par la CROM. Au debut, on invita aussi la CGT. Le 17 novembre, on constitua le conseil d'organisation de l'Assemblée nationale d'unification ouvrière et paysanne qui désigna un comité exécutif composé de Isaac Fernandez de la LNC, Felipe Quintas de la CGT et Siqueiros de la Confédération ouvrière de Jalisco. En plus des organisations représentées dans le comité participaient à l'initiative toute une série d'organisations de différents Etats de la République mexicaine, de même que la Confédération des transports et des communications. Il y avait aussi des pourparlers avec des organisations sorties de la CROM. Le comité publia un appel pour la convocation d'un congrès ouvrier et paysan, qui était soutenu par des organisations qui representaient plus de deux cent mille travailleurs urbains et ruraux.
Des militants des autres tendances s'unirent à Mella dans la bataille pour la nouvelle centrale. L'aile droite ne cessait de s'y opposer en attendant le retour des délégués au congrès de l'Internationale communiste. Lorsque ceux-ci arrivèrent, Carrillo prit une attitude négative. Vidali et le troisième délégué se déclarèrent favorables à la construction de la nouvelle centrale, mais à la condition qu'elle ne soit composée que de militants communistes. Cette division entrava l'effort du PCM dans son ensemble. Qui plus est, les anarchistes de la CGT se retirèrent du comité d'organisation et les syndicats qui avaient rompu avec la CROM, dans leur majorité, ne s'associèrent pas au projet.
Au retour de la délégation de Moscou, Mella n'eut plus à accomplir la tâche de secrétaire intérimaire. Selon le témoignage de Blackwell, il fut sommairement éloigné du comité central à l'initiative de la droite et notamment de Stirner qui avait repris les vieillies accusations de trotskysme à l'égard du révolutionnaire cubain. Il faut ajouter que les rapports entre les cubains de l'ANERC et la direction du PCM devinrent aussi très tendus. Le PCM refusa son aide à la préparation de l'expédition contre le dictateur Machado et Mella se refusa de continuer à collaborer avec le parti. Cela se déroulait au mois de décembre et les contradictions se manifesterent pendant le plénum du comité central consacré au rapport sur le VI * Congrès de l'Internationale communiste. Selon les décisions de ce congrès il fallait désormais adopter la politique « classe contre classe ». Carrillo s'opposa à la création d'une nouvelle centrale syndicale en prétendant se baser sur ces décisions. La majorité rejeta son point de vue, ce qui était assez logique. C'était l'heure du tournant ultragauche qui marqua le déclin de Carrillo et la montée de Vidali. On décida de former une centrale ouvrière composée uniquement des organisations sous l'influence des communistes, ce d'autant plus que les anarchistes et les anciens de la CROM avaient déjà décidé de ne pas y adhérer. En même temps on abandonna la ligne droitière de soutien à Obregon, Calles et à d'autres « progressistes » en envisageant pour les élections de 1929, une campagne avec des candidatures ouvrières et paysannes (Bloc ouvrier et paysan national). On demanda à la CROM de former un front unique pour combattre les attaques aux droits des travailleurs
Pendant le plénum on affirma la nécessité d'une lutte à mort contre le trotskysme. La droite en profita pour demander l'exclusion de Mella comme trotskyste. Elle l'accusa d'avoir mené une politique contraire à celle approuvée par le comité central et d'avoir miné l'unité de l'organisation par son comportement à la direction du parti. Citons encore une fois ce qu'a écrit Blackwell : « Dans les derniers jours de 1928, moins de deux semaines avant son assassinat par des agents de Machado le camarade Mella fut expulsé du Parti. On exploita une lettre impru- dente qu'il avait envoyée en disant qu'il ne pouvait pas collaborer avec la direction du parti, pour accepter sa démission. Il est vrai que Mella commit une erreur en s'en allant sans rien déclarer face à la décision du comité central de l'exclure d'une façon sommaire. Une semaine plus tard, le 3 janvier 1929, Mella demanda que son cas soit reexaminé, en reconnaissant entièrement son erreur. On décida de le réadmettre au parti mais sans tâches de direction pour trois ans. » Mella répondit indirectment à la droite du parti dans une courte note au titre « Contre le danger des droitiers », publié par El Machete le 5 janvier. La note faisait allusion au groupe droitier du Parti communiste allemand et à l'ultimatum que lui avait envoyé l'Internationale communiste en lui demandant de respecter la discipline et de se dissoudre. Elle concluait en disant : « Ces tendances droitières, qui sont le produit du fait que certains dirigeants se sont éloignés de la masse syndicale par excès de pessimisme en ce qui concerne le futur et la force de la classe ouvrière, sont les plus dangereuses. »
Pour sa part, Mella fut près de la classe ouvrière jusqu'au dernier moment. Il était tout à fait convaincu que si elle s'organisait, la classe ouvrière serait le facteur clé de la libération du Mexique et de l'Amérique latine de même que de la révolution sociale. Il écrivait dans l'un de ses derniers articles : « Selon certains, la révolution permanente est un sport dans nos pays. La vérité est qu'il existe toujours une situation révolutionnaire et beaucoup de gens n'ont rien à perdre sinon leurs chaînes. » L'action de la droite ne l'amena absolument pas à renoncer au projet central de son activité au Mexique, la construction d'une centrale ouvrière révolutionnaire.
Mella fut-il trotskyste ?
Pour répondre à la question, il faut souligner avant tout que ses positions politiques étaient très proches des thèses et résolutions des quatre premiers congrès de l'Internationle communiste. Cela devint clair à partir de 1928. Mais il est indéniable que déjà auparavant il avait connu les thèses de l'Opposition de gauche. Rappelons que, selon Blackwell, lorsqu'il fut convoqué par la direction du parti pour cause de trotskysme, il avait « renoncé » aux points de vue de l'Opposition de gauche. Est-ce à dire qu'il avait fait auparavant partie de ce courant? C'est impossible car l'Opposition de gauche ne fut organisé à l'échelle internationale qu'après l'expulsion de Trotsky d'Union soviétique. Il aurait pu en tout cas être d'accord avec les positions défendues par l'opposition en URSS à propos de la construction du socialisme et de la politique de l'Internationale communiste.
En fait, à la suite de son séjour à Moscou, Mella connaissait la lutte qui se développait dans le PCUS et l'Internationale communiste entre l'Opposition de gauche et la fraction majoritaire dirigée par Staline. Son contact avec Andrès Nin à Moscou lui avait permis d'avoir une vue d'ensemble sur ce qui se passait réellement et de connaître les buts de l'Opposition de gauche. A son retour d'Union soviétique, il avait publié un article - « Cuadros de la Union sovietica » -où il citait le livre de Trotsky Où va l'Union soviétique ? à un moment où toute allusion à Trotsky était impensable dans la presse contrôlée par les staliniens. Dans un article sur le film d'Eisenstein, Octobre, paru dans l'organe de l'Association des étudiants prolétariens de l'Université nationale de Mexico, il avait mentionné l'apparition de Trotsky dans les termes suivants : « Trotsky, l'agitateur nerveux qui agit comme une dynamo humaine ». Ailleurs, il avait fait allusion à des ouvriers agricoles « qui ont déjà lu les œuvres de Trotsky et de Lénine ».
Un autre élément confirme que Mella ne se contenta pas de respecter Trotsky en tant que leader révolutionnaire de 1917. Dans une dédicace à la plateforme de l'Opposition qu'il avait donnée à un ouvrier communiste, il avait écrit : « A Alberto Martinez dans le but de réarmer le communisme; Julio Antonio Mella ».
Une étude d'Olivia Gall inclut finalement deux témoignages intéressants de Manuel Rodriguez et de Felix Ibarra. Selon le premier, qui fut responsable du Secours rouge, Rosalio Negrete, responsable des pionniers, lui avait parlé des divergences entre Trotsky et Staline et lui avait dit qu'il aurait pu en discuter avec Mella. Rodriguez avait parlé effectivement avec Mella à plusieurs reprises et sa conclusion était que Mella partageait les idées de l'Opposition de gauche . Pour sa part, Félix Ibarra raconte qu'il avait connu Mella en 1928 par l'intermédiarie de son oncle. Il avait adhéré avec son frère aux Jeunesses communistes après l'assassinat du révolutionnaire cubain. « Nous sommes entrés et presque en même temps notre oncle nous amena à l'Opposition de gauche - déclare Ibarra —, cela me fit penser que Mella était lui aussi trotskyste. »
Une grande partie des Jeunesses communistes fut convaincue par Negrete, Rodriguez et Martinez de construire l'Opposition de gauche. En décembre 1934, Defense roja (Défense rouge), organe de la section mexicaine du Secours rouge, publia ce qui suit à propos de Jose Revueltas qui en tant que militant du PCM avait été déporté aux Islas Marias : « Il avait commencé son activité de jeune révolutionnaire en 1929 en tant que sympathisant de la Fédération des jeunesses communistes (FJC). Il débuta comme orateur au mois d'octobre de la même année en parlant au Panthéon de Dolores face au tombeau du camarade Castillo. Il participa activement à toutes les activités en faveur des ouvriers, en subissant constamment des harcèlements policiers et des emprisonnements. A ce moment, le trotskysme prit pied parmi de nombreux membres de la FJC dont Revueltas, qui assista à des réunions et s'engagea dans la lecture de Trotsky. Il poursuivi ses activités jusqu'à ce qu'il fut emprisonné pendant huit mois au Tribunal des mineurs où il fut isolé à cause de l'influence qu'il avait sur les détenus. Il profita de cet isolement pour étudier la marxisme. A sa sortie de prison, il renia le trotskysme. »°
L'assassinat Si on tient compte de tous les éléments que nous venons d'indiquer on peut comprendre pourquoi les trotskystes considèrent Mella comme l'initiateur du courant qui constitua par la suite l'Opposition de gauche dans le PCM. Selon eux, il fut un marxiste révolutionnaire conséquent.
L'assassinat de Mella, qui eut lieu le 10 janvier 1929 à Mexico, ne cesse d'être l'objet de débats. Les auteurs matériels et intellectuels du crime furent identifiés par la commision d'investigation formée par le PCM, mais la police du gouvernement d'Emilie Portes Gil permit aux agresseurs de s'enfuir du pays.
Quelques années plus tard, dans une enquête sur les crimes du stalinisme en Espagne et en Amérique, des anciens militants du POUM ont tiré la conclusion que Vittorio Vidali, agent de la police secrete sovietique, avait effectivement participé à l'éliminitation de révolutionnaires bien connus. Selon eux, il existait également des présomptions et des preuves de sa participation aussi à l'assassinat de Mella. Quelles sont-elles ?
Tout d'abord, les auteurs de l'enquête rappellent la lutte que Mella avait mené au sein du PCM d'un point de vue de gauche et qui avait amené à son exclusion de la direction peu avant sa mort. Mella avait eu des chocs très durs notamment avec Stirner, qui avait demandé son exclusion du parti, et avec Vidali, qui au cours d'une réunion de la direction aurait menacé Mella dans les termes suivants : « Les opposants comme toi méritent la mort. » Mais il faut signaler que Julian Gorkin, l'un des militants du POUM auteurs de l'enquête, relate cet épisode sans indiquer aucune source. En deuxième lieu, Jesus Hernandez, dit « El Campesino » (le paysan), à l'époque militant du Parti communiste espagnol, mentionne une conversation qu'il aurait eu avec Tina Modotti, qui était au moment de l'assassinat la compagne de Mella et fut ensuite celle de Vidali. Tina, qui savait que pendant la guerre d'Espagne «El Campesino » avait arrêté Vidali et avait failli le fusiller, lui aurait dit : « Tu aurais dû le fusiller. C'est un assassin qui m'a conduit à commettre un crime monstrueux. » Il ajoute que la police mexicaine avait trouvé dans la maison de Tina, un plan des rues que la victime aurait dû parcourir le jour de l'assassinat et qu'un point noir indiquait le lieu où elle fut assassinée. C'est sur cette base que Gorkin tire la conclusion que Vidali fut le véritable assassin de Mella et Tina Modotti fut sa complice.
Un autre ancien militant du POUM, Victor Alba, a attribué à Vidali l'assassinat du révolutionnaire cubain. Selon lui, il aurait été assassiné « par un agent double, aux ordres en même temps du dictateur cubain Gerardo Machado et des "conseillers" du Komintern, Codovilla et Vidali. » (cf. son Historia del comunisme en America latina, Mexico, 1954, p. 61).
En réalité, aucune investigation policière ne put trouver d'indices contre Vidali. Les auteurs sus-mentionnés ne fournissent aucune preuve convaincante eux non plus. Toujours est-il que Vidali avait acquis à l'époque un poids important à la direction du PCM en tant que représentant de la nouvelle direction de l'Internationale communiste. C'était l'homme de la fraction stalinienne, charge de mener une purge aussi bien contre la droite, représentée par Rafael Carrillo, que contre la gauche sous la direction de Mella.
Nous avons déjà mentionné que Mella fut effectivement expulsé du Parti et dans quelles conditions il fut réadmis. La purge contre les trotskystes fut relancée en juillet 1929 avec l'exclusion de Rosalio Negrete et d'autres jeunes militants. On exclua aussi les dirigeant de la Ligue paysanne (LNC) qui s'étaient refusés à rompre avec la politique de collaboration avec les secteurs « progressistes » de l'Etat. Au mois de septembre, ce fut le tour de Diego Rivera, Luis Monzon, Federico Bach et Enrique Flores. L'année suivante Siqueiros fut exclu lui aussi en tant que « représentant typique des tendances opportunistes et droitières cristallisées autour du petit groupe dirigé par Diego Rivera et Rosalio Blackwell qui se présentait comme "opposition communiste ». Par ailleurs, en décembre 1929, la direction de droite, autour de Rafael Carrillo, avait été obligé de donner démission. 1. Le sigle ARPA est utilisé par Mella et il était effectivement utilisé à l'époque, alors que le sigle courant est APRA (Alianza popular revolucionaria americana). Rappelons que l'ARPA a été fondée par Haya de la Torre. L'actuel président du Pérou, Alan Garcia, y appartient. 2. Le mandat de Machado expirait le 20 mai 1929. Mais une soit-disante convention constitutionnelle avait décidé de la prolonger jusqu'au 30 mai 1935. 3. J.M. Moncada fut « élu » président du Nicaragua le premier novembre 1928 et commença à exercer ses fonctions à partir du 1er janvier 1929; 4. Morones était le principal dirigeant de la CROM. 5. Voire Olivia Galla, Trotsky et la vie politique dans le Mexique de Cardenas, Universite de Grenoble, 1986. Le témoignage de Manuel Rodriguez comporte une inexactitude du point de vue chronologique car il situe sa conversation avec Negrete à une date postérieure à la mort de Mella. 6. Rappelons que Jose Revueltas participa en 1968 à la fondation du Mouvement communiste internationaliste (MCI) qui se transforma par la suite en Groupe communiste internationaliste (GCI), organisation d'où surgit l'actuel PRT, section mexicaine de la IVe Internationale.