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La revue › n° 26-27

La guerre de guérilla : une méthode

Ernesto Guevara · Quatrième Internationale, n° 26-27 · décembre 1987 · p. 25-38 · 5 995 mots

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La guerre de guérilla a été utilisée un nombre de fois incalculable dans l'histoire, dans des conditions différentes et à des fins diverses. Dernièrement, elle a été utilisée dans plusieurs guerres populaires de libération, lorsque l'avant-garde du peuple choisit le chemin de la lutte armée irrégulière contre des ennemis disposant d'une force militaire nettement supérieure. L'Asie, l'Afrique et l'Amérique ont été le théâtre de ces actions, quand les peuples essayaient d'arracher le pouvoir en luttant contre l'exploitation féodale, néo-coloniale, ou coloniale. En Europe, on l'a utilisée comme appoint aux armées régulières.

En Amérique, on a recouru à la guerre de guérilla en diverses occasions. On peut citer l'exemple de César Augusto Sandino, luttant contre les forces expéditionnaires yankees au Nicaragua ; et récemment, la guerre révolutionnaire de Cuba. C'est pourquoi, dès à présent, se posent en Amérique les problèmes de la guerre de guérilla dans les discussions théoriques des partis progressistes du continent ; la possibilité et surtout l'opportunité de l'utiliser devient, dans ces partis, matière à polémique.

Ces notes sont destinées à préciser nos idées sur la guerre de guérilla et sur les moyens concrets de l'utiliser.

I. Trois apports fondamentaux

Avant tout, il faut que ce mode de lutte soit une méthode ; une méthode pour arriver à une fin. Cette fin, indispensable, inéluctable pour n'importe quel révolutionnaire, est la conquête du pouvoir politique.

Aussitôt surgit la question : la méthode de la guerre de guérilla est-elle la seule formule pour la prise de pouvoir dans toute l'Amérique ? Ou bien sera-ce la formule prédominante ? Ou bien sera-ce une formule de plus parmi celles utilisées pour la lutte ? Et cette autre question : pourra-t-on appliquer à d'autres réalités de ce continent l'exemple de Cuba ? Par un chemin de la polémique nous devons dire aussi, nous, que ceux qui veulent faire une guerre de guérilla, oubliant la lutte de masses comme s'il s'agissait de deux luttes contraires, sont à critiquer. Nous sommes contre cette position. La guerre de guérilla est une guerre du peuple, c'est-à-dire une lutte de masses. Prétendre faire la guerre de guérilla sans l'appui de la population, c'est aller vers un désastre inévitable. La guérilla est l'avant-garde combattante du peuple, située dans un lieu déterminé, d'un territoire donné, et disposée à développer une série d'actions de guerre tendues vers une seule fin stratégique possible : la prise du pouvoir. Cette guérilla est appuyée par la lutte de masse des paysans et des ouvriers de la zone et de tout le territoire où elle se trouve. Sans ces conditions, on ne peut admettre la guerre de guérilla.

Nous pensons que la révolution cubaine a apporté trois changements fondamentaux dans le mécanisme des mouvements révolutionnaires en Amérique en démontrant que : 1. Les forces populaires peuvent gagner une guerre contre l'armée régulière. 2. On ne doit pas toujours attendre que soient réunies toutes les conditions pour faire la révolution ; le foyer insurrectionnel peut les faire surgir. 3. Dans l'Amérique sous-développée, le terrain fondamental de la lutte armée doit être la campagne.

Tels sont les apports au développement de la lutte révolutionnaire en Amérique : ils peuvent s'appliquer à n'importe quel pays de notre continent dans lequel va se développer une guerre de guérilla.

II. La nécessaire direction de la classe ouvrière

La Seconde Déclaration de La Havane souligne que : « Dans nos pays coexistent une industrie sous-développée et un régime agraire de caractère féodal. C'est pour cela que, malgré la dureté des conditions ouvrières dans les villes, la population rurale vit dans des conditions encore plus horribles d'exploitation et d'oppression. Mais c'est aussi, à part quelques exceptions, le secteur majoritaire qui parfois dépasse 70 % de la population latino-américaine.

« En soustrayant les propriétaires terriens, qui d'ailleurs vivent presque toujours à la ville, le reste de la grande masse travaille comme des péons dans des haciendas pour des salaires de misère, ou laboure la terre dans des conditions d'exploitation qui n'ont rien à envier au moyen âge. Ces circonstances font qu'en Amérique latine la population des campagnes constitue une terrible force révolutionnaire en puissance.

«Les armées qui sont la seule force sur laquelle repose le pouvoir des classes exploiteuses possèdent une structure et un équipement adapté à la guerre conventionnelle; elles deviennent absolument impuissantes quand elles ont à affronter une lutte régulière des paysans dans leur cadre naturel. Elles perdent dix hommes pour chaque combattant révolutionnaire qui tombe ; la démoralisation les gagne d'avoir à se battre contre un ennemi invisible et invincible qui ne leur donne pas l'occasion d'user de leurs tactiques académiques et de leurs fanfares de guerre, qui leur sont si utiles pour réprimer les ouvriers et les étudiants dans les villes.

« La lutte initiale des noyaux combattants se nourrit en permanence de forces nouvelles ; le mouvement de masse commence à se mettre en mouvement, le vieil ordre se brise en mille morceaux; c'est alors que la classe ouvrière et les masses urbaines décident de lutter.

« Qu'est-ce qui fait que ces noyaux, depuis le début même de la lutte, sont invincibles, indépendamment du nombre, du pouvoir, et des moyens de l'ennemi ? L'appui du peuple ; et avec l'appui des masses, leur force augmentera chaque fois.

« Mais le paysan fait partie d'une classe qui, par l'état d'inculture dans lequel il est maintenu et l'isolement dans lequel il vit, a besoin de la direction révolutionnaire et politique de la classe ouvrière et des intellectuels révolutionnaires sans laquelle il ne pourra, seul, se lancer dans la lutte et conquérir la victoire.

« Dans les conditions actuelles de l'Amérique latine, la bourgeoisie nationale ne peut diriger la lutte antiféodale et anti-impérialiste. L'expérience démontre que dans nos nations, cette classe, même lorsque ses intérêts sont en contradiction avec ceux de l'impérialisme yankee, a été incapable de se dresser contre lui, paralysée par la peur de la révolution sociale et effrayée par la clameur des masses exploitées. »

III. La révolution en Amerique est inévitable

Complétant ces affirmations, qui constituent le nœud de la Déclaration révolutionnaire d'Amérique, la Seconde Déclaration de La Havane expose dans d'autres paragraphes :

« Les conditions subjectives de chaque pays, c'est-à-dire les facteurs de conscience, d'organisation, de direction peuvent accélérer ou freiner la révolution suivant son degré de développement mais, tôt ou tard, dans chaque période historique, quand les conditions objectives múrissent, la conscience s'acquiert, l'organisation se trouve, la direction surgit et la révolution se produit.

« Que cela arrive par des moyens pacifiques ou naisse au monde après un accouchement douloureux, cela ne dépend pas des révolutionnaires ; cela dépend des forces réactionnaires de la vieille société et de leur degré de résistance à la nouvelle société et cela dépend des contradictions qui existaient dans la vieille société. La révolution est dans l'histoire comme le médecin qui assiste à la naissance d'une nouvelle vie. Il n'utilise pas sans nécessité les appareils de force mais il les utilise sans vaciller chaque fois que c'est nécessaire pour aider à l'accouchement. Accouchement qui apporte aux masses réduites en esclavage et exploitées l'espérance d'une nouvelle vie.

« Dans de nombreux pays d'Amérique latine, la révolution aujourd'hui est inévitable. Ce fait n'est déterminé par aucune volonté. Il est déterminé par les horribles conditions d'exploitation dans lesquelles vit l'homme d'Amérique, le développement de la conscience révolutionnaire des masses, la crise mondiale de l'impérialisme et le mouvement universel de la lutte des peuples sous le joug. »

Nous partirons de cette base pour analyser toute la question de la guérilla en Amérique.

Nous avons établi que c'était une méthode de lutte pour obtenir une fin. Ce qui est intéressant, c'est l'analyse de cette fin et de voir si on peut, en Amérique, conquérir le pouvoir par d'autres moyens que ceux de la lutte armée.

IV. L'histoire n'admet pas d'erreur

La lutte pacifique peut se mener par des luttes de mouvements de masses et obliger - dans des situations très spéciales - les gouvernements à céder, les forces populaires occupant éventuellement le pouvoir et établissant la dictature du prolétariat. C'est correct théoriquement. En analysant le passé en Amérique, nous devons arriver aux conclusions suivantes.

Dans ce continent, il existe des conditions objectives qui poussent les masses à des actions violentes contre les gouvernements bourgeois et les propriétaires terriens ; il existe aussi des crises de pouvoir dans d'autres pays et aussi des conditions subjectives. Evidemment, dans les pays où toutes les conditions sont données, il serait criminel de ne pas agir pour prendre le pouvoir. Dans les autres pays où les conditions ne sont pas aussi évidentes, il est normal qu'apparaissent plusieurs alternatives et que les discussions théoriques surgissent sur les décisions à appliquer à chacun des pays. La seule chose que n'admet pas l'histoire, c'est que les analystes et les exécuteurs de la politique du prolétariat se trompent. Personne ne peut solliciter la charge d'être le parti d'avant-garde comme un diplôme officiel donné par l'université. Etre un parti d'avant-garde, c'est être au devant et à la tête de la classe ouvrière dans la lutte pour la prise du pouvoir et savoir la guider. C'est la mission de nos partis révolutionnaires.

V. L'alliance de la bourgeoisie et des féodaux

Aujourd'hui, on voit en Amérique un état d'équilibre instable entre la dictature des oligarchies et la pression populaire. Nous disons oligarchie pour définir l'alliance réactionnaire entre la bourgeoisie et les gros propriétaires terriens, cette alliance ayant un caractère plus ou moins féodal. Ces dictatures gravitent dans un certain cadre de légalité qu'elles se sont donné elles-mêmes durant toute cette période de domination de classe ; mais nous passons par une étape où les pressions populaires sont très fortes ; elles sonnent aux portes de la légalité bourgeoise et l'obligent par des poussées impérieuses à se violer elle-même, pour retenir l'élan des masses. Seulement ces violations honteuses, contraires à toute législation preetablie - ou ensuite établie pour justifier les faits — mettent les forces populaires dans une plus grande tension. La dictature oligarchique essaie d'utiliser, alors, les vieilles ordonnances legales pour changer la Constitution et asphyxier un peu plus le prolétariat sans que le choc soit de front.

C'est ici que se produit la contradiction. Le peuple ne supporte plus les vieilles et encore moins les nouvelles mesures collectives établies par la dictature et essaie de les rompre. Nous ne devons jamais oublier le caractère autoritaire et restrictif de l'Etat bourgeois. Lénine dit: « L'Etat est le produit et la manifestation du caractère irréconciliable des contradictions des classes. L'Etat surgit à l'endroit et au moment où les contradictions de classe ne peuvent objectivement se concilier. Et vice versa : l'existence de l'Etat démontre que les contradictions de classe sont irréconciliables.»

Par conséquent, nous ne devons pas admettre que le mot démocratie, utilisé d'une manière apologique pour représenter la dictatude des classes exploiteuses, perde sa profondeur de concept et devienne celui de certaines libertés données au citoyen. Lutter simplement pour arracher la restauration d'une certaine légalité bourgeoise sans poser le problème révolutionnaire, c'est retourner à un certain ordre préétabli par les classes dominantes.

VI. Du rôle de la violence

Dans ces conditions de conflit, l'oligarchie rompt ses propres contrats, sa propre apparence de « démocratie », et attaque le peuple, bien qu'elle essaie toujours d'utiliser les méthodes de la superstructure qu'elle a formée pour l'oppression. Alors recommence à se poser, à ce moment, ce dilemme : que faire ?

Nous répondrons : la violence n'est pas le patrimoine des exploiteurs, les exploités peuvent l'employer et, même plus, ils doivent l'utiliser en son temps ; Marti disait : « Celui qui déclenche une guerre évitable dans un pays est criminel, mais est aussi criminel celui qui ne déclenche pas une guerre inévitable. » Lénine, d'un autre côté, disait : « La social-démocratie n'a jamais regardé et ne regarde jamais la guerre d'un point de vue sentimental. Elle condamne absolument la guerre comme moyen féroce d'élucider les différences entre les hommes mais elle sait que les guerres sont inévitables tant que la société est divisée en classes, tant qu'il existe l'exploitation de l'homme par l'homme. Et pour terminer avec cette exploitation, on ne peut éviter la guerre que commencent toujours et partout les mêmes classes dominantes et oppresseuses. »

Cela, il le disait en 1905 ; par la suite, dans le Programme militaire de la révolution prolétarienne, analysant profondément le caractère de la lutte de classe, il affirmait : « Celui qui admet la lutte de classe ne peut pas ne pas admettre les guerres civiles qui dans toute société de classe représentent la continuation et le developpement - naturels et en certaines occasions inévitables — de la lutte de classe. Toutes les grandes révolutions le confirment. Nier les guerres civiles ou les oublier serait tomber dans un opportunisme extrême et renier la révolution socialiste. »

C'est-à-dire que nous ne devons pas avoir peur de la violence, dans les accouchements de sociétés nouvelles ; mais cette violence doit commencer seulement au moment où les conducteurs du peuple ont trouvé les circonstances les plus favorables.

VIl. Saisir les variations du rapport de forces

Quelles sont-elles ? Elles dépendent subjectivement de deux facteurs qui sont complémentaires et qui s'approfondissent au cours de la lutte : la conscience de la nécessité du changement et la certitude des possibilités de ce changement révolutionnaire; unis aux conditions objectives - qui sont tout à fait favorables, dans toute l'Amérique au développement d'une telle lutte - à la fermeté dans la volonté d'y arriver et aux nouvelles conjonctures dans le monde au moment d'agir.

Pour lointains que soient les pays socialistes, leur influence bienheureuse se fera toujours sentir sur les peuples en lutte et leur exemple donnera plus de forces. Fidel Castro disait le 26 juillet dernier : « Le devoir des révolutionnaires, surtout en ce moment, est de savoir sentir, saisir les changements de rapports de forces dans le monde, et comprendre que ce changement facilite la lutte des peuples. Le devoir des révolutionnaires, des révolutionnaires latino-américains, n'est pas d'attendre que le changement de corrélation produise un miracle, mais de profiter de ce changement qui favorise le mouvement révolutionnaire. Et de faire la révolution. »

Il y en a qui disent : Bon ! nous sommes d'accord que la guerre révolutionnaire est le moyen, dans certains cas spécifiques, pour arracher le pouvoir politique. Mais où trouverons-nous les grands conducteurs, les Fidel Castro, afin qu'ils nous De 1, lal Castorices qui cule pee deste tyrannon tacles mènent au triomphe ? Fidel Castro, comme tout être humain, est le produit de l'histoire. Les chefs militaires et politiques qui dirigent les luttes insurrectionnelles la guerre, en faisant la guerre. Il n'y a pas de fonction ou de profession qui s'apprenne seulement dans les livres. La lutte dans ce cas est le professeur.

Evidemment, ce ne sera pas une tâche simple ni exempte de danger. Durant le développement de la lutte armée apparaissent deux périls pour l'avenir de la révolution. Le premier surgit dans la période préparatoire, et la manière dont il est résolu montre la décision de lutte et la clarté du but que veulent atteindre les forces populaires ; il est évident que doit se produire un processus de défense contre l'ennemi qui, à ce moment, est en supériorité. Si déjà se sont développées les conditions objectives et subjectives minimales, la défense doit être armée, mais de telle manière que le peuple ne se convertisse pas uniquement en recepteur des coups de l'ennemi; ne pas faire non plus que le cadre de la défense armée deviennent un refuge pour des gens poursuivis. La guérilla, mouvement detensif du peuple à un moment donné, doit devenir un mouvement offensif capable d'attaquer l'ennemi. Cette capacité est ce qui va déterminer avec le temps son caractère de catalyseur des forces populaires. On peut dire que la guérilla n'est pas un moyen d'autodéfense passif, c'est une défense avec attaque et, à partir du moment où elle se définit ainsi, elle a comme perspective finale la conquête du pouvoir politique.

VIll. Obliger la dictature à se démasquer

Ce moment est important. Dans les processus sociaux, la différence entre violence et non-violence ne peut se mesurer par la quantité de coups de feu échangés. Elle répond à des situations concrètes et fluctuantes. Et il faut savoir percevoir le moment où les forces populaires, conscientes de leur faiblesse relative, mais en même temps de leur force stratégique, doivent obliger l'ennemi à faire les pas nécessaires pour que la situation ne se détériore pas. Il faut violenter l'équilibre dictature-oligarchie-force populaire. La dictature essaie toujours de se maintenir sans trop montrer qu'elle use de la force ; l'obliger à se démasquer, à se montrer sous son vrai visage de dictature violente des classes réactionnaires contribue à montrer au peuple sa vraie nature et approfondira la lutte à tel point qu'il ne sera plus possible de reculer. De la manière dont les forces populaires accomplissent leur fonction de démasquer la dictature - ou elle recule, ou elle entame la lutte -dépend le ferme début d'une action armée et de longue haleine.

L'autre moment dangereux dépend du pouvoir de développement constant qu'ont les forces populaires. Marx recommandait qu'une fois commencé le processus révolutionnaire, le prolétariat donne des coups sans jamais s'arrêter et se reposer. Une révolution qui ne s'approfondit pas constamment est une révolution qui régresse. Les combattants fatigués commencent à perdre la foi et peuvent aider les manœuvres auxquelles la bourgeoisie nous a accoutumés. Ces manœuvres peuvent consister à donner le pouvoir à un monsieur à la voix plus gentille et au visage plus angélique que le dictateur du moment, ou bien un coup d'Etat de la réaction, dirigé par l'armée, et qui fait semblant de s'appuyer sur les forces progressistes. Il y a des tas de tactiques de la bourgeoisie.

Nous attirons principalement l'attention sur le coup d'Etat militaire. Que peuvent apporter les militaires à la vraie démocratie ? Quelle loyauté peut-on attendre de ceux qui ont toujours été les instruments de la domination des classes réactionnaires et des monopoles impérialistes, d'une caste qui n'existe que grâce la armes qu ite pos sede, ep des in perise gues, maintenir ses pi regatives granv dans des conditions très difficiles pour les oppresseurs, les militaires conspirent et mettent en déroute le dictateur, vaincu en fait, il faut bien se dire qu'ils l'ont vaincu parce qu'il n'était pas capable de maintenir leurs privilèges de classe sans une violence extrême, chose qui, en général, ne convient pas trop aux intérêts des oligarchies.

Cette confirmation ne veut pas dire que l'on ne peut utiliser les militaires comme combattants individuels, séparés du milieu social où ils ont agi et contre lequel ils se sont révoltés. Et cette utilisation doit se faire dans un cadre tracé par la direction révolutionnaire à laquelle ils appartiendront comme combattants et non comme représentants de leur caste.

IX. Ne pas oublier l'objectif final

Dans des temps plus lointains, dans la préface de la troisième édition de la Guerre civile en France, Engels disait : « Les ouvriers après chaque révolution, sont armés; c'est pour cela que le désarmement de la classe ouvrière était une des premières demandes des bourgeois qui se dressaient devant l'Etat. C'est pour ça qu'après chaque révolution, gagnée par les ouvriers, commençait une nouvelle lutte qui ne se terminait que par leur déroute. »

Ce jeu de luttes continuelles où l'on arrive à un changement formel et où l'on recule stratégiquement s'est répété durant des dizaines d'années dans le monde capitaliste. Mais en plus, la duperie permanente du prolétariat se produit maintenant fréquemment d'une manière périodique.

Il est aussi dangereux que, portés par le désir de maintenir un certain temps des conditions favorables pour l'action révolutionnaire au moyen de certains aspects de la légalité bourgeoise, les dirigeants des partis progressistes confondent les termes, chose très commune dans le cours des actions, et oublient les objectifs stratégiques définitifs : la prise du pouvoir.

Ces deux moments difficiles de la révolution, que nous avons analysés sommairement, s'évitent quand les partis marxistes-léninistes sont capables de voir clairement les implications du moment et de mobiliser les masses au maximum, les menant par le chemin juste à la résolution des contradictions fondamentales.

X. Le rôle des zones rurales

Dans le développement du thème, nous avons supposé admises l'idée de la lutte armée et la formule de guerre de guérilla comme méthode de combat. Pourquoi estimons-nous que la méthode de la guerre de guérilla est la méthode correcte dans les conditions actuelles de l'Amérique latine ? Il y a des arguments fondamentaux qui, de notre point de vue, militent en faveur de la nécessité de l'action des guérillas en Amérique.

1. En acceptant comme vérité que l'ennemi luttera pour se maintenir au pouvoir, il faut penser à détruire, il faut lui opposer une armée populaire. Cette armée populaire ne va pas naître spontanément; elle va devoir s'armer dans l'arsenal de son ennemi, et cela conditionne une lutte dure et très longue, dans laquelle les forces populaires et leurs dirigeants seront exposés à l'attaque de forces supérieures, sans les mêmes moyens de défense et de manœuvres

En échange, le noyau des guérilléros se trouvera sur des terrains favorables à la lutte, qui lui garantiront la sécurité pour le commandement révolutionnaire. Les forces urbaines, dirigées depuis l'état-major de l'armée du peuple, peuvent réaliser des actions d'une grande importance. La destruction possible de ces forces urbaines ne fera pas mourir l'âme de la révolution, son commandement qui, de la forteresse rurale, continuera à catalyser l'esprit révolutionnaire des masses et organisera d'autres forces révolutionnaires pour d'autres batailles.

En plus, dans ces zones rurales, commence la structuration du futur appareil d'Etat, chargé de diriger efficacement la dictature de classe durant toute la période de transition. Plus longue sera la lutte, plus grands et complexes seront les problèmes administratifs, et dans leurs solutions s'entraineront les cadres pour la tâche difficile de la consolidation du pouvoir et du développement économique dans l'étape future.

2. La situation générale du paysannat latino-américain et le caractère de plus en plus explosif de sa lutte contre les structures féodales et l'alliance de plus en plus étroite des exploiteurs locaux et étrangers.

Xl. La lutte sera une lutte à mort

Revenons à la Seconde Déclaration de La Havane : « Les peuples d Amérique se libérèrent du colonialisme espagnol au début du siècle passé, mais ils ne se libérèrent pas de l'exploitation. Les gros propriétaires assumèrent l'autorité des gouverneurs espagnols, les Indiens continuèrent à vivre dans leur pénible servitude, l'homme latino-américain, d'une manière ou d'une autre, resta esclave et les espérances élementaires des peuples disparurent sous le joug des oligarchies et du capital étranger. Cela fut la vérité de l'Amérique, avec différentes teintes, différentes variantes. Aujourd'hui, l'Amérique latine peine sous un impérialisme encore plus feroce, beaucoup plus puissant et averti que l'impérialisme espagnol.

« Et devant la réalité objective et historiquement inexorable de la révolution latino-américaine, quelle est l'attitude de l'impérialisme yankee ? Se préparer à livrer une guerre coloniale contre les peuples d'Amérique latine, créer un appareil de force, les prétextes politiques et les instruments pseudo-légaux souscrits avec les oligarchies réactionnaires pour réprimer par le sang et par le feu la lutte des peuples latinoamericains. »

Cette situation objective nous montre la force qui dort employée chez nos paysans, et la nécessité de les utiliser pour la libération de l'Amérique.

3. Le caractère continu de la lutte.

Est-ce que l'on pourra concevoir cette nouvelle étape de l'émancipation de l'Amérique comme l'image de deux forces locales luttant pour le pouvoir dans un terrain donné ? Difficilement. La lutte sera une lutte à mort entre toutes les forces populaires et toutes les forces de répression.

XII. Le caractère continental de la lutte

Les Yankees interviendront par solidarité d'intérêt et parce que la lutte en Amérique est décisive. En fait, ils interviennent déjà dans l'organisation des forces répressives et l'organisation de l'appareil continental de lutte. Mais désormais, ils le feront avec plus de force, ils s'opposeront aux forces populaires avec toutes les armes de destruction qu'ils auront à leur portée ; ils ne laisseront pas le pouvoir révolutionnaire se consolider et si celui-ci arrive à le faire, l'impérialisme l'attaquera à nouveau, ne le reconnaîtra pas, et essaiera de diviser par tous les moyens les forces révolutionnaires ; il introduira des saboteurs de tout type, il créera des problèmes frontaliers, lancera contre lui d'autres Etats réactionnaires et essaiera de l'asphyxier économiquement. En un mot, il essaiera de le liquider.

En voyant ce panorama américain, il semble difficile que la victoire s'arrache et se maintienne dans un pays isolé. A l'union des forces répressives doit répondre l'union des forces populaires. Dans tous les pays où la répression prend un caractère insupportable doit se lever le drapeau de la rébellion, et ce drapeau doit pour des raisons historiques avoir des caractéristiques continentales. La cordillère des Andes est appelée à devenir la Sierra Maestra d'Amérique, comme l'a dit le camarade Fidel Castro, et tous les immenses territoires deviendront le théâtre de la lutte à mort contre le pouvoir impérialiste.

Nous ne pouvons pas dire quand la lutte aura ces caractéristiques continentales ni quand elle commencera ; mais nous pouvons prévoir son existence et son triomphe, parce qu'elle sera le résultat des circonstances économiques, historiques et politiques inévitables, et son chemin ne peut dévier. La commencer quand les conditions sont données indépendamment de la situation des autres pays est la tâche des forces révolutionnaires de chaque pays. Le développement de la lutte conditionnera la stratégie générale ; la prédiction sur le caractère continental de la lutte est le fruit d'analyses sur le rapport des forces, mais cela n'empêche pas des insurrections indépendantes. Ainsi, comme l'initiative de la lutte dans un point du pays developpera la lutte dans tous les pays, le début de la lutte révolutionnaire contribuera à développer de nouvelles forces et de nouvelles conditions dans les pays voisins.

XIII. Les débuts de la guérilla Ce développement se produit généralement par des flux et des reflux inversement proportionnels ; au flux révolutionnaire correspond le reflux contre-révolutionnaire et inversement, aux moments de repos de la révolution correspond un éveil de la contre-révolution. Dans ces instants, les forces populaires doivent recourir aux meilleurs moyens de défense pour atténuer leurs maux. L'ennemi est extrêmement fort, continental. C'est pour cela que l'on ne peut se mettre à analyser les faiblesses relatives des bourgeoisies locales en vue de prendre des décisions. On peut encore moins penser que ces oligarchies locales vont s'allier avec le peuple en armes. La révolution cubaine a donné le signal d'alarme. La polarisation des forces sera totale ; les exploiteurs d'un côté et les exploités de l'autre ; la masse de la petite bourgeoisie inclinera d'un côté ou de l'autre, en accord avec ses intérêts et l'habileté politique avec laquelle on la traite : la neutralité constituera une exception. Ainsi sera la guérilla révolutionnaire.

De quelle manière pourrait commencer la guerre de guérilla? Des noyaux relativement petits de personnes choisissent des lieux favorables pour la guerre de guérilla et commencent à agir. Il faut établir très clairement que la faiblese de la guérilla est telle qu'il faut seulement, au début, travailler à bien connaître le terrain, à établir des relations avec la population et renforcer les endroits qui, éventuellement, se convertiront en bases d'appui.

Il y a trois conditions pour qu'une guérilla survive en commençant dans les conditions que nous avons examinées : mobilité constante, vigilance constante, méfiance constante. La tactique du guérillero, dans ces moments, consiste dans la grandeur du but à atteindre et dans les énormes sacrifices qu'il devra faire pour réussir.

Ces sacrifices ne sont pas le combat quotidien, la lutte face à face avec l'ennemi ; ils auront des formes plus subtiles et plus dures pour le corps et l'esprit du guérillero. Il sera peut-être chatié durement par les armées ennemies ; divisé, séparé des autres, torturé, poursuivi comme un animal dans la zone où il se battra, avec l'inquiétude permanente d'avoir des ennemis infiltrés dans la guérilla ; avec la méfiance permanente face à tout, la peur que les paysans effrayés « donnent » les guérilleros ; sans autre alternative que la mort ou la victoire dans des moments où la mort est une chose mille fois présente, et la victoire le mythe dont seul un révolutionnaire peut rêver.

Cela, c'est l'héroïsme de la guérilla ; pour cela, on dit que marcher est aussi une façon de combattre, que fuir le combat à un moment donné est aussi une façon de combattre.

XIV. L'extension de la guérilla

Dans le cadre de la grande action politico-militaire dont la guérilla n'est qu'une partie, elle ira se consolidant, et formera des basses d'appui qui seront des points dans lequels l'ennemi ne pourra pénétrer qu'avec de grandes pertes ; bastions de la révolution, de refuges de la guérilla pour se fortifier et repartir vers des actions de plus en plus osées.

On saura à ce moment si on a surmonté les difficultés tactiques et politiques. Les guérilleros ne peuvent jamais oublier leur fonction d'avant-garde du peuple, le mandat qu'il leur a donné, et pour cela ils doivent créer les conditions politiques nécessaires pour l'établissement du pouvoir révolutionnaire basé sur l'appui total des masses. Les grandes revendications du paysan doivent être satisfaites dans la mesure où c'est possible ; ainsi toute la population sera un tout compact et décidé.

Si la situation militaire des premiers moments est difficile, encore plus délicate sera la situation politique ; et si une seule erreur militaire peut liquider la guérilla, une erreur politique peut freiner le développement durant une très longue période.

Politico-militaire est la lutte ; alors il faut la développer et par là la comprendre. La guérilla, au cours de sa croissance, arrive à un moment où elle a trop d'hommes pour sa possibilité d'action dans une région donnée. Alors, un des chefs guérilleros choisi saute dans une autre région et va répétant la chaîne de développement de la première guérilla, cette nouvelle guérilla étant soumise à un commandement central.

Il est maintenant nécessaire de dire que l'on ne pourra arriver à la victoire sans la formation d'une armee populaire. Les forces de la guérilla pourront s etendre ; les forces populaires dans les villes ou dans d'autres zones perméables à l'ennemi pourront causer des dommages à celui-ci mais la puissance militaire de la réaction sera intacte. Il fait avoir toujours présent à l'esprit que le résultat final est la liquidation complète de l'adversaire. Pour cela, toutes les forces populaires, celles des villes et des campagnes, celles qui opèrent à l'intérieur des lignes ennemies doivent être en relation dans le commandement. On ne peut demander un ordre hiérarchique semblable à celui qui existe dans les armées mais il faut qu'il y ait un ordre stratégique. A l'intérieur de certaines conditions de liberté d'action, les guérillas doivent accomplir tous les ordres du commandement central, installé dans une des zones, la plus sûre, la plus forte, préparant les conditions de l'union de toutes les forces dans un moment donné.

XV. Edifier une armée populaire

La guerre de guérilla, ou guerre de libération, aura en général trois moments : le premier de défensive stratégique, moment où la petite force mord l'ennemi ; elle n'est pas tranquillement réfugiée dans un cercle pour faire de la défense passive ; plus précisément, sa défense consiste dans les attaques limitées qu'elle peut réaliser. Après cela, on arrive à un point d'équilibre où s'établissent les possibilités d'action de l'ennemi et de la guérilla ; ensuite, le moment final, où l'ennemi est débordé et où l'armée de libération peut prendre les grandes villes et liquider totalement l'adversaire.

Lorsque l'équilibre existe entre les deux forces, elles se respectent et, en suivant son développement, la guerre de guérilla acquiert de nouvelles caractéristiques. Le concept de manœuvre s'introduit; de grandes colonnes attaquent des points importants. Mais, en tenant compte de la capacité de résistance et de contreattaque de l'ennemi, cette guerre de manœuvre ne se substitue pas à la guerre de guérilla ; c'est simplement une manière d'agir un peu plus forte que celle de la guérilla, mais elle doit se cristalliser à la fin dans une grande armée populaire avec des corps d'armée. Même à cet instant, les guérillas continueront en avant-garde un travail de liquidation de tous les moyens de communication et de défense de l'ennemi.

XVI. La lutte sera longue et sanglante Nous avons dit que la guerre serait continentale. Cela veut dire aussi qu'elle sera très longue ; il y aura de nombreux fronts ; elle coûtera beaucoup de sang et de nombreuses vies. Mais cela veut dire aussi que cette division entre exploiteurs et exploités, qui existera dans les guerres révolutionnaires de ce continent, fera que, lorsque les avant-gardes armées des peuples prendront le pouvoir, elles auront liquidé dans leurs pays et en même temps les impérialistes et les exploiteurs locaux. Elles auront cristallisé la première étape de la révolution socialiste ; elles pourront commencer à construire le socialisme.

Y aura-t-il d'autres possibilités?

Il y a déjà longtemps que s'est faite la répartition du monde dans laquelle la part du lion de notre continent est revenue aux USA. Aujourd'hui, les impérialistes du Vieux Continent se développe à nouveau et le Marché commun fait peur aux USA. Cela pourrait faire penser qu'il ne reste qu'à attendre que commence la lutte entre les impérialistes eux-mêmes pour ensuite avancer l'aide des bourgeoisies nationales. Sans compter que la politique passive n'apporte jamais de bons résultats dans la lutte de classes et que les alliances avec la bourgeoisie, pour révolutionnaire que cela puisse paraître à un moment donné, n'ont qu'un caractère transitoire, il y a des raisons de temps qui nous obligent à prendre un autre parti. La rapidité avec laquelle les contradictions fondamentales vont en Amérique, d'une manière gêne le développement « normal » des contradictions du camp impérialistes dans la lutte pour les marchés.

XVII La certitude de la victoire

Les bourgeoisies nationales se sont unies à l'impérialisme dans leur grande majorité et devront avoir le même sort que lui dans tous les pays. A moins que, dans certains cas, il ne se produise des pactes ou des coïncidences de contradictions entre la bourgeoisie nationale et d'autres impérialismes d'une part, et l'impérialisme américain, d'autre part, ce qui ne pourrait arriver que dans le cadre d'une lutte fondamentale qui, dans le cours de son développement, engloberait tous les exploités et tous les exploiteurs. La polarisation des forces antagonistes d'adversaires de classe est maintenant plus féroce que le développement des contradictions entre exploiteurs pour la répartition du butin. Il y a deux camps : l'alternative est de plus en plus claire pour chaque individu et pour chaque couche de la population.

L'Alliance pour le progrès est un essai de freiner l'infreinable. Mais si l'avance du Marché commun européen ou d'un autre groupe impérialiste sur les marchés américains était plus rapides que le développement des contradictions fondamentales, il ne resterait qu'a introduire les forces populaires dans la brèche ouverte, celles-ci conduisant la lutte et utilisant les nouveaux intrus avec une claire conscience de ce que sont leurs intentions finales.

On ne doit jamais donner ni une seule arme, ni une seule position, ni un seul secret à l'ennemi de classe, sous peine de tout perdre.

En fait, l'éclosion de la lutte américaine s'est-elle déjà produite ? Sont-ce ses prémisses au Venezuela, au Guatemala, en Colombie, au Pérou, en Equateur ? Ou ne sont-ce que des escarmouches, manifestations d'une inquiétude qui n'a pas fructifié ? Le résultat des luttes d'aujourd'hui n'est pas important. Il n'est pas important que l'un ou l'autre des mouvements soit vaincu. Le définitif est la décision de lutte qui mûrit jour après jour, la conscience de la nécessité du changement révolutionnaire, la certitude de sa possibilité. C'est une prédiction. Nous la faisons avec la certitude que l'histoire nous donnera raison. L'analyse des facteurs objectfis et subjectifs d'Amérique et du monde impérialiste nous confirme la certitude de ces observations fondées sur la Seconde Déclaration de La Havane.

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