Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 26-27

Cuba : cas exceptionnel ou avant-garde de la lutte contre l'impérialisme ?

Ernesto Guevara · Quatrième Internationale, n° 26-27 · décembre 1987 · p. 15-24 · 4 765 mots

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Il n'existe pas encore une édition complète des œuvres d'Ernesto Che Guevara.

A Cuba, deux volumes furent publiés en 1970 sous le titre Obras de Che. En 1985, la maison d'édition Editorial de Ciencias Sociales de La Havane a publié neuf volumes qui ne contiennent pas pourtant tous les écrits et discours du Che. Le premier contient l'essai la Guerra de guerrillas avec des appendices ; le deuxième, l'écrit titré Pasajes de la guerra revolucionaria et des lettres de l'époque de la lutte contre Batista (à Fidel, Camilo, Faure Chomon, Enrique Oltuski) ; le troisième contient le journal de Bolivie avec la préface de Fidel Castro; le quatrième, des articles et discours des années 1959-1960 ; le cinquième, des articles et discours de 1961 ; le sixième, des articles et discours de 1962; le septième, des articles et discours de 1963 ; le huitieme, des articles et discours de 1964 ; le neuvieme contient des discours et des textes d'époques différentes, le message à la conférence de la Tricontinentale (1965) et une série de lettres, parmi lesquelles les lettres d'adieu à ses fils, à ses parents et à Fidel. En France, l'édition la plus complète reste celle publiée par Maspero en cinq volumes qui contient aussi les deux textes que nous reproduisons dans ce numéro.

Le premier de ces textes fut publié dans la revue Verde Olivo en avril 1964, le deuxième fut publié pour la première fois en français par la revue algéroise Révolution africaine en septembre 1963. Les idées d'Ernesto Che Guevara sur la lutte armée et la guérilla - dont celles exposées dans le texte que nous reprenons -ont été l'objet de très nombreux débats au moment de leur élaboration et après sa mort. Aujourd'hui, une réflexion sur les thèmes touchés par le Che aurait l'avantage, par rapport aux réflexions des années soixante et du début des années soixante-dix, d avoir été lobjet de très nombreux debats au moment de leur parution et après la mort de leur auteur. Aujourd'hui, toute réflexion sur les thèmes touchés par le Che serait considérablement enrichie par les expériences extraordinaires de pays d'Amérique centrale comme le Salvador et le Guatemala et, va-t-il de soi, de la révolution victorieuse au Nicaragua.

En ce qui concerne les contributions à ce débat par notre revue et par des instances de la IVe Internationale, rappelons, entre autres : - les articles de Livio Maïtan la IV ® Internationale et les problèmes majeurs de la révolution latino-américaine à l'étape actuelle (à propos du livre de Régis Debray "Révolution dans la révolution?") (Q. I. juillet 1967) et Amérique latine : de la guérilla à la guerre du peuple? (l'autocritique mystifiée de Régis Debray) (Q. I. printemps 1975) ; - la résolution sur l'Amérique latine du IX ° Congrès mondial de la IVe Internationale (Q. I. mai 1969); - Amérique latine : dix ans après la victoire de révolution cubaine, numéro spécial de Q. I., juin 1970); - les résolutions du X° Congrès mondial (Q. I. juillet-août 1974) ; - les résolutions sur l'Amérique latine du XI° Congrès mondial, avec l'autocritique des positions précédentes (1979) (cf. supplément à Inprecor).

Il n'y a jamais eu, en Amérique, d'événement ayant des caractéristiques aussi extraordinaires, des racines et des conséquences aussi profondes pour la destinée des mouvements progressistes du continent, que notre guerre révolutionnaire. Certains l'ont même appelée l'événement numéro un de l'histoire de l'Amérique et la placent auprès de la trilogie composée de la révolution russe, les transformations sociales qui ont suivi la défaite des armées hitlériennes en Europe orientale, et la révolution chinoise.

Alors que ce mouvement était extrêmement varié dans ses formes et ses manifestations, il a suivi - et il n'aurait pas pu en être autrement - les lignes générales de tous les grands événements historiques qui se caractérisent par la lutte contre le colonialisme et la transition vers le socialisme.

Certains groupes toutefois, soit de bonne foi, soit par intérêt politique, ont essayé de voir dans la révolution cubaine, une série de causes et de caractéristiques exceptionnelles. Ils en exagèrent l'importance et vont même jusqu'à en faire les facteurs déterminants pour interprêter ces profonds événements sociaux et historiques. On parle de « l'exceptionnalisme » de la révolution cubaine, comparée aux lignes d'action des autres partis progressistes d'Amérique. On affirme en effet que la forme et les voies de la révolution cubaine sont un produit unique et que l'évolution historique des peuples dans les autres pays d'Amérique sera différente.

Nous reconnaissons que des facteurs exceptionnels devaient donner à la révolution cubaine des caratéristiques particulières. C'est un fait clairement établi que toute revolution contient ce genre de facteurs exceptionnels. Mais il n'en est pas moins clairement établi que les révolutions obéissent également à certaines lois auxquelles les sociétés ne peuvent échapper. Analysons donc les facteurs de ce soit-disant « exceptionnalisme ».

Le premier, le plus nouveau et peut-être le plus important, est cette force de la nature qui se nomme Fidel Castro Ruiz, qui a atteint, en un an, des dimensions historiques. Ses mérites peuvent être rangés auprès de ceux des plus grandes figures de l'histoire d'Amérique latine. Quelles sont les circonstances exceptionnelles qui entourent la personnalité de Fidel Castro ? Il y a plusieurs facteurs dans sa vie et dans son caractère qui le font émerger au-dessus de ses compagnons et de ceux qui le suivent. Fidel a une personnalité tellement extraordinaire qu'il serait le chef de n'importe quel mouvement dont il ferait partie ; c'est ce qu'il a fait pendant toute sa carrière, depuis l'époque où il était étudiant, jusqu'au moment où il est devenu le leader de notre pays et des peuples opprimés d'Amérique.

Il a les qualités d'un grand meneur. Avec son pouvoir de lier, d'unir, et de s'opposer à la division qui affaiblit ; avec son habileté à diriger l'action du peuple en tant que chef suprême ; avec son extraordinaire désir d'écouter toujours la volonté du peuple, Fidel Castro a fait plus que n'importe qui à Cuba pour construire à partir de rien le formidable appareil actuel de la révolution cubaine.

Néanmoins, personne ne pourrait affirmer que les conditions politiques et sociales à Cuba étaient totalement différentes de celles d'autres pays d'Amérique et que la révolution s'est produite à cause de ces différences. On ne pourrait pas davantage affirmer que Fidel a fait la révolution malgré ces différences. Fidel a dirigé la révolution à Cuba, au moment et de la façon dont il l'a fait, en interprétant les profonds troubles politiques qui préparaient le peuple pour le grand saut sur la route de la révolution.

Il existait aussi certaines conditions qui, bien qu'elles ne fussent pas particulières à Cuba, seront difficilement exploitables par d'autres peuples ; et cela parce que l'impérialisme, contrairement à certains groupes progressistes, tire des leçons de ses fautes.

La condition que nous pourrions appeler exceptionnelle est que l'impérialisme nord-américain était désorienté et ne pouvait pas mesurer la véritable profondeur de la révolution cubaine. Il y a là de quoi expliquer beaucoup de contradictions apparentes dans la politique nord-américaine. Les monopoles, comme il est d'usage dans ces cas-là, ont pensé d'abord à un successeur de Batista, précisément parce qu'ils savaient que le peuple, mécontent, en cherchait un aussi dans une perspective révolutionnaire ; c'était évidemment plus intelligent et prévoyant de retirer le petit dictateur qui ne servait plus, pour mettre à sa place de nouveaux « jeunes » qui, en temps utiles, seraient capables de fort bien servir les intérêts de l'impérialisme. Les impérialistes ont joué pendant un certain temps cette carte. Et ils ont tristement perdu. Nous les inquiétions avant la victoire, mais nous ne leur faisions pas peur. Ou plutôt, ils ont joué deux cartes, en se servant de leur experience dans ce double jeu auquel, en principe, ils ne pouvaient pas perdre. Des emissaires du Département d'Etat, déguisés en journalistes, sont venus plusieurs fois sonder cette révolution incongrue, mais ils ne sont jamais arrivés à diagnostiquer le moindre symptome du danger latent. Quand l'impérialisme a voulu réagir, quand il a compris que le groupe de jeunes sans expérience qui entrait triomphalement dans les rues de La Havane avait une notion très claire de son devoir politique et la ferme intention d'y conformer sa vie, il était déjà trop tard. C'est ainsi que naquit, en janvier 1959, la première révolution sociale de toute la zone Caraïbe et la plus profonde des révolutions américaines.

Nous ne croyons pas qu'il y avait quelque chose d'exceptionnel dans le fait que la bourgeoisie, ou du moins une bonne partie de celle-ci, se soit montrée favorable à la guerre révolutionnaire contre la tyrannie, et qu'elle ait en même temps appuyé et lancé des mouvements tendant a chercher des solutions négociées qui permettraient un remplacement de Batista par des éléments disposés à contrôler la révolution.

Etant données les conditions dans lesquelles s'est faite la guerre révolutionnaire et la complexité des forces politiques qui s'opposaient à la tyrannie, il n'est pas étonnant que quelques éléments parmi les latifundistes aient adopté une attitude de neutralité ou du moins de non-belligérance à l'égard des forces insurrectionnelles. Il est compréhensible que la bourgeoisie nationale, ruinée par l'impérialisme et la tyrannie, ait vu avec une certaine sympathie ces jeunes gens des montagnes punir l'armée mercenaire, instrument au service de l'impérialisme. Cette force, non révolutionnaire pourtant, aida en fait la révolution à s'emparer du pouvoir.

Allant plus loin encore, nous pouvons ajouter un nouveau facteur d'exceptionnalisme, qui est la prolétarisation du peuple dans la majeure partie du territoire cubain, consécutive à l'action du grand capital à Cuba, à la semi-mécanisation des formes d'agriculture qui entraînait une organisation dont résultait une plus grande conscience de classe.

Nous pouvons admettre cela. Mais nous devons mentionner, par souci de vérité, que le premier territoire occupé par l'Armée rebelle constituée des survivants de la colonne défaite débarquée du Gramna, était peuplé par une classe de paysans différents par les racines sociales et culturelles de ceux qui habitaient dans des régions d'agriculture extensive ou semi-mécanisée de Cuba. En fait, la Sierra Maestra, premier centre révolutionnaire, servit de refuge à tous ces paysans qui se battaient quotidiennement contre les latifundistes. Ils étaient sur des terres appartenant à l'Etat ou à quelque gros propriétaire, cherchant à acquérir un lopin de terre, un peu de bien-être. Ils devaient continuellement combattre les exactions des soldats, toujours alliés avec les latifundistes - leur horizon ne dépassait pas la possession d'un titre de propriété. Les soldats qui constituèrent notre première armée de guérilla de paysans venaient de la portion de cette classe sociale qui montre presque agressivement son désir de possession de la terre, qui exprime le mieux l'esprit catalogué comme « petit-bourgeois » ; le paysan se bat parce qu'il veut la terre, pour lui-même, pour ses enfants ; il veut la diriger, la vendre, et devenir riche par son travail.

Malgré son esprit « petit-bourgeois », le paysan apprend rapidement qu'il ne peut pas satisfaire son désir de posséder de la terre sans briser le système de propriété des latifundia. Une réforme agraire radicale qui seule peut donner la terre aux paysans heurte directement les intérêts des impérialistes, les gros propriétaires terriens et les magnats du sucre et de l'élevage. La bourgeoisie craint de combattre ses intérêts. Le prolétariat n'a pas de crainte semblable. En ce sens, c'est la marche même de la révolution qui unit ouvriers et paysans. Les ouvriers appuient la lutte contre les latifundia ; le paysan pauvre, celui qui reçoit la terre, appuie loyalement le pouvoir révolutionnaire et le défend contre ses ennemis impérialistes et contre-révolutionnaires.

Nous pensons qu'il n'existe aucun autre facteur d'exceptionnalisme. Examinons maintenant les bases permanentes de tout phénomène social en Amérique, les contradictions qui se sont développées au sein des sociétés modernes et qui provoquent des changements pouvant atteindre les dimensions d'une révolution comme celle de Cuba.

Tout d'abord, d'un point de vue chronologique, sinon par ordre d'importance à l'heure actuelle, il y a le système des latifundia. Il a été la base du pouvoir économique de la classe dirigeante tout au long de la période qui a suivi les révolutions libératrices et anticoloniales du siècle dernier. Cette classe de propriétaires terriens, qui existe dans tous les pays, est généralement en retard sur les événements sociaux qui dirigent le monde. Jusqu'à un certain point, toutefois, les plus avisés et ceux qui ont la vue la plus juste dans cette classe de propriétaires terriens, voient le danger et commencent à changer la forme d'investissement de leurs capitaux, mécanisent parfois la production de l'agriculture, transfèrent une part de leurs richesses dans l'industrie, ou se font eux-mêmes les agents commerciaux des monopoles. Cette première révolution libératrice ne détruisit pas les latifundia en tant que base économique, laissant un élément réactionnaire qui défendait le principe de la servitude dans le travail. C'est un phénomène qui apparait sans exception dans tous les pays d'Amérique et sert de substrat à toutes les injustices commises depuis la période où les rois d'Espagne octroyaient de vastes terres aux plus nobles des conquistadores, laissant seulement aux « indigènes », créoles et métis dans le cas de Cuba, les realengos , c'est-à-dire la portion de terre laissée entre trois grands morceaux circulaires qui se touchent l'un l'autre. Le propriétaire terrien qui comprenait, dans la plupart des pays, qu'il ne pouvait pas survivre seul, fit rapidement alliance avec les monopoles qui étaient, bien sûr, les oppresseurs les plus puissants et les plus cruels des peuples américains.

L'Amérique était un champ de bataille pour les grands consortiums impérialistes. A la fin de la seconde guerre mondiale, cette guerre s'était décidée presque complètement en faveur des monopoles nord-américains ; dès lors, les impérialistes se sont consacrés à renforcer leur emprise sur leurs colonies et à perfectionner le dispositif contre l'intrusion d'anciens et de nouveaux rivaux d'autres pays impérialistes. Tout ceci a produit une économie monstrueusement déformée que les économistes des régimes capitalistes ont décrite d'un mot inoffensif qui démontre la profonde charité qu'ils ont pour nous, les « sous-développés ». (Ils appellent nos Indiens misérablement exploités, persécutés et réduits à l'ignorance : les « petits indiens » ; tous les hommes de race noire ou mulâtre qui souffrent du mépris et de la discrimination sont appelés « de couleur » ; ils en font des instruments en tant qu'individus et en tant que classe pour diviser les masses laborieuses dans leur lutte pour un avenir économique meilleur.)

Qu'est-ce que le sous-développement ?

Un nain avec une énorme tête et une poitrine puissante est sous-développé dans ce sens que ses jambes faibles et ses bras courts ne correspondent pas au reste de son anatomie ; il est le monstrueux produit d'une malformation qui a faussé son développement. C'est ce que nous sommes en réalité, nous, les gentiments nommés « sous-développés », des pays qui sont coloniaux ou dépendants. Nos pays ont des économies faussées par la politique impérialiste qui a développé anormalement les branches industrielles ou agricoles de façon à ce qu'elles deviennent complémentaires des économies complexes des impérialistes. Le « sous-développement », ou développement faussé, amène dans les matières premières une dangereuse spécialisation qui maintient tous les peuples sous la menace de la famine. Nous, les « sous-développés », sommes aussi les pays de monoculture. Un produit unique, dont la vente incertaine depend d'un marché unique qui impose et fixe les conditions, voilà la grande formule de la domination économique imperialiste qui rejoint le vieil et éternel adage romain : diviser pour regner.

Le système des latifundia, par ses rapports avec l'impérialisme, détermine donc complètement le prétendu « sous-développement » qui entraine comme résultats le chômage et les bas salaires. Le phénomène des bas salaires et du chômage est un cercle vicieux qui permet des salaires encore plus bas et un chômage encore plus grand, au fur et à mesure que les contradictions du système s'aiguisent ; toujours à la merci des fluctuations économiques, il crée un denominateur commun aux peuples d'Amérique du Rio Bravo au Pôle Sud. Ce dénominateur commun - que nous imprimerons en majuscules - servant de point de départ à tous ceux qui se préoccupent de ces phénomènes sociaux, c'est la faim des hommes ; la lassitude de vendre sa capacité de travail à vil prix au jour le jour (devant le danger de grossir le rang des chômeurs) pour que le maximum de profit puisse être soutiré de chaque corps humain et être gaspillé dans le luxe des détenteurs du capital.

Nous voyons donc qu'il y a des dénominateurs communs essentiels et inévitables en Amerique latine et nous ne pouvons dire que nous avons été exemptes d'aucun de ces facteurs solidaires. Le système latifundiste, aussi bien dans sa forme d'exploitation primitive que dans sa forme monopolisatrice s'adapte aux nouvelles conditions et devient un allié de l'impérialisme : cette forme d'exploitation par le capital étranger crée une économie de type colonialiste, appelée par euphémisme « sous-développement ».

Tout ceci existait à Cuba. Il y avait également la faim, le pourcentage du chômage y était le plus élevé d'Amérique latine, l'impérialisme y était encore plus féroce que dans beaucoup d'autres pays. Les latifundia étaient aussi puissants que dans n'importe laquelle des républiques sœurs.

Qu'avons-nous fait pour nous libérer de ce puissant système impérialiste, avec son cortège de gouvernements fantoches dans chaque pays, et ses armées mercenai- res défendant ce système complexe d'exploitation de l'homme par l'homme ? Les conditions objectives pour la lutte étaient données par la faim du peuple et en réaction contre cette faim, par la terreur qui appelait la réaction populaire et par la vague de haine que la répression créait d'elle-même. Les conditions subjectives manquaient en Amérique, la plus importante étant la conscience d'une victoire possible, à travers une lutte violente contre le pouvoir impérialiste et ses alliés internes. Ces conditions furent créées par notre lutte armée qui permit de rendre plus claire la nécessité d'un changement et permit aussi la défaite et la liquidation totale de l'armée (condition indispensable pour toute vraie révolution) par les forces populaires.

Notre force armée, créée dans les campagnes, conquit les villes par l'extérieur, s'unit avec la masse ouvrière et développa son sens politique au contact de cette dernière.

Ceci est-il possible dans d'autres pays d'Amérique latine ? Expliquons les difficultés qui, à notre avis, vont rendre plus ardue les nouvelles luttes révolutionnaires en Amérique. Nous avons déjà mentionné au début de cet article que certains facteurs pouvaient être considérés comme exceptionnels: l'attitude de l'impérialisme, surpris à l'époque par la révolution cubaine, et jusqu'à un certain point, l'attitude de la bourgeoisie nationale elle-même, également surprise, et qui voyait l'action des rebelles avec une certaine sympathie, en raison des préjudices que les impérialistes lui avaient causés (cette situation est également valable pour les autres pays). Mais l'impérialisme a compris la leçon de Cuba et ne sera plus surpris dans aucune des vingt républiques d'Amérique. Ceci est important, car si la guerre de libération cubaine, avec ses deux années d'incessants combats, a été difficile, les nouvelles batailles qui attendent les peuples dans d'autres parties d'Amérique latine seront infiniment plus difficile. Les Etats-Unis livrent des armes supplementaires aux gouvernements fantoches qu'ils voient en peril ; ils signent avec eux des pactes de dependance de façon a faciliter, sur un plan juridique, la répression, l'ingérence et même l'intervention. Sans compter que l'on active la préparation militaire de ces armées répressives dans l'intention d'en faire des instruments efficaces contre le peuple.

Et la bourgeoisie? Cette question sera posée, car dans beaucoup de pays d'Amérique, il existe des contradictions objectives entre une bourgeoisie nationale qui se bat pour se développer et l'impérialisme qui noie les marchés de façon à étouffer l'industrie nationale dans une compétition inégale.

Malgré ces contradictions, la bourgeoisie nationale n'est en général pas capable d'avoir une attitude de lutte en face de l'impérialisme. Ceci montre qu'elle craint davantage la révolution populaire que l'oppression despotique des monopoles qui briment la nationalité, offensent les sentiments patriotiques et colonisent l'économie.

La grande bourgeoisie n'hésite pas à s'allier avec l'impérialisme et les latifundistes pour lutter contre le peuple et barrer ainsi la route à la révolution.

Telles sont les difficultés qui doivent être ajoutées depuis la consolidation de l'irréversible révolution cubaine à toutes celles qui surgissent des conditions de lutte en Amérique latine.

Il y a d'autres problèmes plus spécifiques. Il est plus difficile de former des groupes de guérillas dans les pays de forte concentration urbaine et d'industrie légère et moyenne plus développée - bien qu'il n'y ait pas à proprement parler d'industrialisation. L'influence idéologique des villes freine la guerre de guérillas en donnant des espoirs de lutte de masses paisiblement organisée. Ceci crée un certain institutionalisme dans lequel, pendant les périodes plus ou moins « normales » les conditions ne sont pas aussi dures pour le peuple que dans d'autres cas.

L'espoir se lève même d'une augmentation quantitative dans la représentation parlematin. A n des avis. il est res improbables que e espoir so tra lisa dans les parlementaire des éléments révolutionnaires qui entraînerait un changement conditions présentes pour aucun pays d'Amérique.

Bien qu'il ne faille pas exclure que le changement puisse commencer par le processus électoral, les conditions qui prévalent dans tous les pays en rendent la possibilité très lointaine.

Les révolutionnaires ne peuvent prévoir toutes les variantes tactiques susceptibles d'advenir au cours de la lutte pour leur programme de libération. Les véritables capacités d'un révolutionnaire se mesurent à son habileté à trouver des tactiques révolutionnaires adéquates pour chaque changement de situation. Ce serait une erreur impardonnable que de sous-estimer ce que peut gagner un programme révolutionnaire par un processus électoral donné. Mais il serait également impardonnable de ne penser qu'aux élections et de négliger les autres formes de lutte y compris la lutte armée pour conquérir le pouvoir, l'instrument indispensable pour appliquer et développer le programme révolutionnaire.

Quand on nous parle de conquérir le pouvoir par un processus électoral, notre question est toujours la même : si un mouvement populaire s'empare du gouvernement en gagnant un large vote populaire et décide de commencer les grandes transformations sociales qui forment le programme, ne se trouvera-t-il pas immédiatement en conflit avec les classes réactionnaires du pays ? L'armée n'a-t-elle pas toujours été l'instrument de ces classes ? S'il en est ainsi, il est logique de supposer que l'armée sera aux côtés de sa classe et prendra part a la lutte contre le nouveau gouvernement. Par un coup d'Etat plus ou moins sanglant, le gouvernement peut être renversé et le jeu ancien recommencer ad aeternam. Il peut aussi arriver évidemment que l'armée d'oppression soit vaincue par une réaction populaire armée qui défende le gouvernement. Ce qui nous paraît improbable, c'est que les forces armées acceptent de profondes réformes sociales et se résignent tranquillement à être liquidées en tant que caste.

En admettant que l'on compte sur l'aide de la caste militaire dans la conduite du combat, il faut analyser deux problèmes. D'abord, si l'armée se joint réellement aux forces populaires, en supposant qu'elle soit un noyau organisé avec un pouvoir autonome de décision ; dans ce cas, il y aurait un « coup » d'une partie de l'armée contre l'autre, laissant probablement intacte la structure de la caste militaire. L'autre cas, dans lequel l'armée s'unit rapidement et spontanément aux forces populaires, ne peut se produire, à notre avis, qu'après que l'armée a été violemment battue ou défaite par un ennemi puissant et persévérant, c'est-à-dire dans des conditions catastrophiques pour le pouvoir constitué. Quand l'armée a été défaite et moralement détruite, le phénomène peut se produire ; mais un combat préliminaire est toujours nécessaire et nous retournons toujours à la question de savoir comment poursuivre ce combat. La réponse nous mène au développement de la guerre de guérilla dans la campagne, sur un terrain favorable, soutenue par un combat dans les villes ; comptant toujours sur la plus grande participation possible des masses ouvrières et guidée naturellement par leur idéologie.

Nous avons suffisamment parlé des difficultés que rencontreront les mouvements révolutionnaires en Amérique latine. On peut maintenant se demander s'il y a ou non des conditions favorables au stade prélimaine, celui de Fidel Castro dans la Sierra Maestra. Nous pensons qu'ici aussi il y a des conditions générales qui facilitent l'éclosion de centres de rébellion et dans certains pays des conditions spécifiques, qui sont encore plus favorables. Nous insisterons sur deux facteurs subjectifs qui sont parmi les conséquences les plus importantes de la révolution cubaine : d'abord, la possibilité d'un mouvement révolutionnaire qui opère à partir de la campagne, attire les masses paysannes, passe de la faiblesse à la force, détruit l'armée dans un combat de front, s'empare des villes et renforce par son combat les conditions subjectives nécessaires pour s'emparer du pouvoir.

Les véritables « exceptionnalistes » sont ces singuliers individus qui trouvent que la révolution cubaine est un événement unique et inimitable dans le monde. Rien n'est plus faux. La possibilité du triomphe des masses populaires en Amérique latine apparâit clairement sous la forme de guerre de guérilla menée par une armée de paysans qui détruit totalement la structure de l'ancien monde colonial.

Nous pouvons considérer comme second facteur subjectif le fait que les masses ne connaissent pas seulement la possibilité de triompher, mais connaissent maintenant leur destinée. Elles savent avec une certitude grandissante que, quelles que soient les tribulations de l'histoire pendant de courtes périodes, l'avenir appartient au peuple, parce que l'avenir apportera la justice. Cette notion sera un catalyseur révolutionnaire en Amérique latine.

Nous pouvons citer des facteurs moins généraux qui varient d'intensité de pays à pays. L'un d'eux, très important, est l'exploitation des paysans qui, d'une façon générale, était moindre à Cuba que dans la plupart des autres pays d'Amérique latine. Ceux qui prétendent voir, dans la période insurrectionnelle de notre combat, les effets d'une prolétarisation de la campagne, devraient se rappeler que quel que soit l'apport de cette prolétarisation dans l'accélération de la formation de coopératives qui a suivi la prise du pouvoir et la réforme agraire, le paysan qui était d'abord le centre, la moelle de l'Armée rebelle, est le même qui est retourné aujourd'hui dans la Sierra Maestra, propriétaire orgueilleux de son lopin et intensément individualiste. Il y a bien sûr des particularités en Amérique ; un paysan d'Argentine n'a pas la même allure qu'un paysan péruvien, bolivien ou équatorien ; mais le désir de la terre est constamment présent chez eux et ce sont généralement eux qui donnent le ton à l'Amérique. Etant donné que, dans la plupart des autres pays, ils sont encore plus exploités qu'ils ne l'étaient à Cuba, il y a de fortes chances que cette classe se soulève.

Il y a encore un autre fait. L'armée de Batista avec tous ses défauts était une armée organisée de telle façon que tous, du simple soldat au général, étaient les experts de l'exploitation du peuple. Ils étaient totalement mercenaires et c'est ce qui a donné une certaine cohésion à l'appareil de répression. Les armées d'Amérique, dans l'ensemble, comprennent un corps professionnel d'officiers et des recrues non professionnelles appelées périodiquement. Chaque année, les jeunes recrues quittent leur foyer où elles ont entendu parler des souffrances quotidiennes de leurs parents, où elles les ont vues de leurs yeux, et où elles ont connu la misère et l'injustice sociale. Et si un jour, elles sont envoyées pour combattre les défenseurs d'une doctrine qu'elles reconnaissent dans leur chair comme juste, leur capacité d'agression sera singulièrement amoindrie.

On obtiendra des résultats efficaces par un système approprié de propagande qui fera voir aux recrues la justice et les raisons du combat mené par le peuple.

Après cette étude superficielle des événements révolutionnaires, nous pouvons dire que la révolution cubaine a comporté des facteurs exceptionnels qui lui donnent ses particularités, et des facteurs communs à tous les peuples d'Amérique qui expriment bien la nécessité interne d'une telle révolution. Nous voyons aussi qu'il y a de nouvelles conditions qui rendront plus facile le départ de mouvements révolutionnaires : la conscience qu'ont les masses de leur destinée ; la conscience d'une nécessité et d'un certain accomplissment de cette possibilité. En même temps, il y a des conditions qui rendront plus faciles aux masses l'accès du but, la conquête du pouvoir; les bourgeoisies nationales sont si intimement liées à l'impérialisme qu'elles combattront directement les forces populaires.

Des jours sombres attendent l'Amérique latine. Il faut frapper fort, constamment, là où cela fait mal. Il ne faut pas glisser en arrière mais avancer rigoureusement, en répondant à chaque agression par une pression plus forte encore des masses populaires : c'est le chemin de la victoire. *. Terres de l'Etat.

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