Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 26-27

Brother Enemy : the War after the War, de Chanda Nayan (note de lecture)

Pierre Rousset · Quatrième Internationale, n° 26-27 · décembre 1987 · p. 169-171 · 873 mots

Vietnam et Indochine Chine

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Chanda Nayan Brother Enemy: the War after the War (Hancourt Brace Jovanovic, 1986)

Dans Brother Enemy, Nayan Chanda traite de la dernière décennie d'histoire indochinoise. Il étudie tout particulièrement les années 1975-1979 qui conduisent l'Indochine du triomphe des luttes de libération à la nouvelle guerre sino-indochinoise, années cruciales qui débouchent sur la situation de crise actuelle.

Journaliste indien travaillant pour la Far Eastern Economic Review, Nayan Chanda est particulièrement qualifié pour traiter de cette période charnière et jusqu'alors mal connue. En poste à Hong-Kong, il a couvert l'Indochine puis les relations diplomatiques régionales. Après des recherches menées en Australie, il occupe, pour la Review toujours, le poste de Washington. Il connaît le tiers monde d'aujourd'hui comme l'arrière-plan historique de l'Asie du Sud-Est. Il a, des années durant, rencontré Vietnamines, Laotiens et Cambodgiens ; Chinois, Soviétiques et Américains; Thailandais, Malais et Singapouriens, Indonésiens et Philippins.

Particulièrement bien informé, écrit dans un style narratif fort agréable, le livre de Nayan Chanda est un ouvrage de synthèse qui éclaire de façon saisissante les données de la crise indochinoise. Il souffre bien, il me semble, de quelques raccourcis. Quand il montre le poids du passé sur le présent et qu'il traite de 'histoire tourmentée de l'Asie du Sud-Est, il reste pour l'essentiel dans le cadre sino-indochinois : cartes à l'appui, il décrit l'irrésistible « marche vers le Sud » des paysans-soldats vietnamiens et le déclin du royaume khmer. La démonstration aurait gagné en ampleur si elle avait intégré plus systématiquement l'ensemble des conflits historiques qui ont déchiré la péninsule, les Birmans et les Siamois (Thailandais) jouant eux-aussi un rôle considérable.

L'étude de Nayan Chanda n'en permet pas moins d'aborder l'une des grandes questions soulevées par les révolutions indochinoises : le rapport entre révolution sociale, constitution de la nation indépendante, formation d'un Etat moderne ; la portée essentielle et pourtant ambivalente du nationalisme dans les luttes de libération anti-impérialistes.

Si Nayan Chanda décrit excellement les processus politiques à l'œuvre durant la période analysée, il ne revient pas suffisamment, à mon sens, sur ce que fut la guerre américaine et ses conséquences au Vietnam même ainsi que sur la nature sociale des mouvements et des acteurs en cause. L'Indochine de 1975 est en effet profondément marquée par trente-cinq années de guerres et révolutions et, tout particulièrement, par la dernière décennie d'intervention américaine - sans précédent par les moyens de contre-insurrection mis en œuvre.

D'autres ouvrages s'étendent plus, il est vrai, sur ces questions. Celui de Nayan Chanda montre parfaitement comment l'histoire se fait, dans sa complexité. C'est là l'un de ses principaux mérites. Loin des explications « monocausales », simplistes et réductrices - loin aussi bien d'une conception fataliste que manichéenne de l'histoire -, Brother Enemy montre comment se sont combinés, à chaque étape du processus qui mène à la guerre, conditions objectives et décisions politiques d'une part, facteurs nationaux, régionaux et mondiaux, d'autre part.

La guerre sino-indochinoise était-elle inévitable ? demande Nayan Chanda en conclusion de son étude. Avec l'avantage du recul, il répond à la fois oui et non. Il existait des contradictions réelles, profondes, entre les régimes chinois, vietnamien et cambodgien qui devaient s'exprimer ouvertement, une fois consommée la défaite de l'intervention américaine. Mais, en elles-mêmes, ces contradictions ne conduisaient pas inévitablement à la guerre.

Fin 1975, Washington n'a pas à proprement parler de politique indochinoise, sinon l'esprit de revanche et l'oubli. Pékin soutient les Khmers rouges pour exercer une pression sur le Vietnam mais s'inquiète du cours aventuriste de la direction Pol Pot. Au Cambodge même, tout n'est pas encore joué au sein du Parti communiste. Hanoï reste convaincue du caractère vital de l'unité entre les trois pays d'Indochine et du rôle dirigeant que le Vietnam doit jouer dans la péninsule. Mais, confrontée aux tâches de reconstruction, la direction vietnamienne espère en un compromis durable avec les Khmers rouges. Hanoï cherche aussi à maintenir ouvertes ses options internationales en refusant une alliance unilatérale avec T'URSS.

Fin 1978, à Phnom Penh d'abord puis dans le secret des bureaux politiques chinois et vietnamien, la solution militaire s'impose comme la dernière option. Nayan Chanda analyse avec prudence mais clarté l'enchaînement des événements et décisions qui mènent à la guerre. La crise cambodgienne s'approfondit, la fraction Pol Pot s'impose complètement à la direction du PCK. A Washington, la « carte chinoise » de Brzezinsky l'emporte au moment crucial. Le Vietnam est, aux yeux de Pékin, un élément géostratégique dans le conflit qui l'oppose à l'URSS. Une alliance se noue temporairement entre Pékin et Washington, ne laissant à Hanoi que le renforcement d'un bloc militaire avec Moscou.

Difficultés socio-économiques - héritage de trente-cinq ans de guerres -, tensions régionales, grandes manœuvres internationales, politique impérialiste, antagonisme interbureaucratique entre la Chine et l'URSS, tout se noue dans une crise aiguë qui réveille la mémoire historique de conflits nationaux séculaires. Là encore, cette flambée nationaliste n'était pas inéluctable mais, dans la crise de 1978-1979, le passé offre un terreau idéologique et culturel aux nouveaux affrontements militaires.

Le livre de Nayan Chanda apporte sur ces questions de remarquables éléments d'analyse et une information particulièrement riche, souvent unique. C'est un ouvrage indispensable à qui veut étudier l'histoire contemporaine des révolutions indochinoises. Une édition de poche paraîtra et une traduction française a été publiée par les éditions du CNRS.

Pierre Rousset

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