Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 26-27

Notes méthodologiques sur l'histoire argentine

Nahuel Moreno · Quatrième Internationale, n° 26-27 · décembre 1987 · p. 101-114 · 6 723 mots

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Le texte qui suit est tiré du livre Metodo de interpretacia de la historia argentina que Nahuel Moreno publia en 1975 en utilisant des essais qu'il avait rédigés auparavant.

Depuis quatre ou cinq cents ans, l'histoire de tous les pays du monde et à plus forte raison des pays européens et américains ne peut être interprétée qu'en rapport étroit et constant avec l'histoire de l'humanité dans son ensemble. Jusqu'au xv siècle, plus ou moins, c'est-à-dire jusqu'à la formation du marché mondial, les rapports entre les peuples étaient ponctuels et sporadiques. Par exemple, la civilisation des Incas vécut séparée du processus historique mondial dans lequel elle ne fut submergée qu'à l'époque de la colonisation espagnole. Mais, depuis lors, on ne peut plus parler d'une civilisation incaïque, péruvienne ou du Cuzco : il faut l'intégrer dans ce processus. Voilà le changement profond que connaissent les différents pays et l'histoire universelle dans son ensemble depuis plus de quatre siècles. L'analyse de l'histoire d'une pays donné, en tant que partie de ce tout que sont l'économie et la politique mondiales, est donc le premier instrument conceptuel que nous allons utiliser pour saisir les phénomènes qui concernent l'Argentine.

Le deuxième élément à prendre en considération dans toute étude sérieuse, alors que le plus souvent il n'a été évoqué que d'une façon épisodique, est le développement des forces de production. Aucune école d'historiens argentins ne considère ce developpement comme le point de référence essentiel pour définir les étapes historiques. Qu'est-ce que c'est, concrètement, le développement des forces productives ? Nous essayerons de le définir en disant qu'entre l'homme et la nature s'établit un lien pour le développement matériel (et même culturel, bien que sur cet aspect la discussion reste ouverte). Une certaine organisation de la société, une technique et, fondamentalement, des instruments sont nécessaires dans ce but. Ce sont les forces productives. Par conséquent, si nous voulons analyser une étape déterminée, nous devons répondre à cette simple question: est-ce que la société du pays considéré a réussi à cette époque-là à extraire de la nature plus de fruits ? Il s'agit d'une question beaucoup plus importante que des questions qui ont été l'objet d'innombrables débats inutiles entre historiens, par exemple, à propos de la figure de Juan Manuel Rojas. L'essentiel à ce sujet n'est pas de savoir si Rojas a tué plus de gens que son vainqueur Urquiza ' ', ni si ce dernier avait reçu de l'argent brésilien. L'essentiel réside dans le développement des forces productives qui a eu lieu à l'époque de Rojas ou dans la période suivante.

Le troisième élément concerne les rapports de production ou rapports de classes. Il est donc indispensable de définir avant tout l'existence des classes, les rapports qui s'établissent entre elles, le degré d'exploitation des unes par les autres, et d'analyser qui détient le pouvoir politique et comment les classes sont subdivisées. Ce troisième element est intimement lié au précédent, c'est-à-dire au développement des forces productives, même si le lien n'est aucunement mécanique et si des contradictions plus ou moins violentes peuvent exister entre les éléments susmentionnés.

C'est justement sur la base de la combinaison de ces trois éléments que l'on peut définir les étapes historiques d'un pays déterminé. Le résultat d'une telle approche scientifique est que nous avons pu élaborer des thèses que des historiens professionnels n'ont été capables de confirmer que par la suite. Il suffit de rappeler la théorie sur la colonisation espagnole de l'Amérique. Nous avons été les premiers à la caractériser comme capitaliste. Ensuite, cette interprétation a été confirmée avec érudition et d'une façon lumineuse par Sergio Bagú, entre autres. On pourrait dire la même chose à propos de notre interprétation selon laquelle Rivadavia fut un agent de l'impérialisme financier britannique pendant une courte période de son évolution. Longtemps après nous, Jose Maria Rosa a repris cette caracterisation sans se préoccuper de nous citer ni de faire la moindre autocritique pour ne pas avoir indiqué ce phénomène pendant trente ans, bien qu'étant un spécialiste en la matière.

NOTE SUR L'HISTOIRE ARGENTINE

Ceci dit, nous avons le devoir d'attirer l'attention des jeunes historiens sur le fait que l'utilisation des trois éléments susmentionnés n'est pas, en elle-même, suffisante « pour faire de l'histoire ». Il ne faut pas commettre l'erreur qu'ont commise de nombreux historiens se réclamant du marxisme. L'utilisation des trois éléments nous permet de cadrer et de définir des étapes. Pour « faire de l'histoire », il faut prendre en consideration une variete de facteurs subjectifs : les personnages, les projets des partis politiques (et même des individus), le rôle des grandes personnalités, l'importance des croyances, le poids des idées, les détails des luttes, l'étude des programmes, de l'art, de la science, etc. Le processus historique est, en effet, l'ensemble des facteurs qui agissent les uns sur les autres. C'est pourquoi nous ne définissons pas notre livre comme un essai d'histoire argentine ; notre but principal est de préciser les grandes étapes de notre histoire. Si nous atteignons ce but, nous aurons progressé plus que de nombreux historiens, y compris des historiens se réclamant du marxisme.

Les étapes à analyser sont les suivantes : 1. L'indépendance et la crise globale, allant de l'instauration de la viceroyauté du Rio de la Plata à la crise de 1820. 2. L'organisation du pays autour de la province de Buenos Aires se basant sur l'apparition et l'épanouissement de trois nouvelles branches des forces productives: les abattoirs, la laine et le perfectionnement de la tannerie. C'est une étape marquée par un développement très grand de la production, qui est pourtant limité à une province, celle de Buenos Aires. Le pays s'organise au service de celle-ci 3. L'organisation nationale, c'est-à-dire une étape qu'on pourrait mieux définir comme celle de l'accumulation capitaliste primitive (1850-1880). C'est à cette époque que surgissent toutes les classes qui caractérisent un pays capitaliste et que commence un développement des forces productives déterminé par l'apparition de l'agriculture. Le pays tout entier est intégré dans une structure capitaliste. 4. Période allant de 1880 à 1930. Le processus d'accumulation capitaliste primitive continue, mais il est déformé par le fait que le pays devient dépendant du capitalisme britannique. L'indépendance, conquise en 1810, commence à être perdue en 1880 et le pays passe de l'indépendance à la dépendance. A partir de 1890, il devient tout à fait dépendant. Il s'agit d'une étape assez longue qui pourrait être subdivisée en deux : l'étape des gouvernements de l'oligarchie et celle de la classe moyenne, des radicaux. Comme nous l'avons déjà indiqué, le trait commun est la dépendance. 5. Période allant de 1930 à 1943, où se fait un autre pas en arrière. En 1880, on avait déjà régressé de pays indépendant en pays dépendant : à partir de 1930, à la suite de la pénétration du capitalisme britannique, on devient une semi-colonie. Cette période, qu'un secteur nationaliste catholique a caractérisée avec la définition appropriée de « décennie intame », a été présentée comme celle de la domination de l'impérialisme britannique, mais on a oublié de souligner suffisamment le fait essentiel que l'Argentine est devenue tout simplement une semi-colonie anglaise. 6. L'étape péroniste. Depuis 1943, le pays acquiert une indépendance rela- tive, limitée, face à l'impérialisme. 7. L'étape qui s'ouvre depuis 1955 et dans laquelle nous devenons une semi-colonie politique et économique de l'impérialisme yankee.

Indépendance et crise

Nous allons analyser dans notre essai les six premières étapes. Nous estimons que, si notre classification globale est correcte, nous aurons les élements essentiels pour comprendre l'histoire argentine.

Fidèles à notre méthode, nous allons traiter d'abord de la place occupée par l'Argentine dans la politique et l'économie mondiales pendant la période qui a précédé l'indépendance. On a beaucoup parlé de l'influence britannique dans le processus d'émancipation de l'Argentine; toutefois, la viceroyauté du Rio de la Plata n'était qu'une partie, bien qu'importante, d'un tout, c'est-à-dire de l'empire espagnol. Ce n'est pas par hasard que les historiens argentins n'étudient pas en profondeur les contradictions entre les parties qui forment ce tout et la métropole. Pourtant, il est impossible de comprendre l'indépendance argentine et, plus généralement, latino-américaine sans définir avec précision la dynamique et les contradictions de l'empire espagnol dans son ensemble.

Aussi bien que l'empire austro-hongrois et celui de la Russie, l'empire espagnol subissait l'influence du développement capitaliste dans l'Occident européen. Justement à cause de leur arriération et de leur proximité de ces pays capitalistes, et à la différence de la Chine ou de l'Inde, leurs gouvernements absolutistes faisaient des efforts monstrueux pour provoquer un développement de leurs pays par l'industrialisation. Ils s'efforçaient de maintenir le feodalisme, tout en réalisant en même temps un developpement capitaliste impulsé par en haut, bureaucratiquement, sous le contrôle du gouvernement. Cela se passait dans la Russie tsariste et, sous une forme plus aigüe, dans l'empire espagnol. Certes, cela n'a rien à voir avec la « légende noire » qu'ont créée à propos de l'Espagne des intellectuels au service des Anglais ou des Français, pour justifier par la suite la pénétration dans les colonies américaines. Dans ce sens, nous devons rappeler la dénonciation de Jean Cassou qui démasque justement ces intellectuels. En réalité, pendant tout le XVII siècle, l'Espagne a fait des efforts considérables pour réaliser le développement capitaliste tant souhaité. Sa politique visait à transformer l'empire en une métropole semblable à Paris ou Londres. Elle était consciente de ce qu'expliquait un sociologue et économiste de l'époque: « L'Europe traite l'Espagne comme les Indes de l'Amérique. » En d'autres termes, l'Espagne ne voulait pas être traitée comme une colonie. Les empereurs espagnols, et surtout Charles Il et Charles Ill qui protégèrent l'industrie de la péninsule, s'efforçaient de surmonter cette situation. Le trafic illégal de métaux qui nuisait aux commerçants espagnols dans leurs affaires en Extrême-Orient fut interdit de même que l'importation de produits textiles et d'autres produits.

La formation de la vice-royauté du Rio de la Plata fait partie d'un tel projet. Il n'est pas sérieux d'affirmer que l'indépendance argentine et latino-américaine fut la conséquence de la décadence économique de l'empire espa-

NOTE SUR L'HISTOIRE ARGENTINE gnol. Au contraire, elle fut la conséquence des tendances centrifuges produites par le développement capitaliste important qui eut lieu à la fin du xvII° siècle dans l'empire espagnol. Une série de faits le prouve. Par exemple, il est inconcevable que des historiens argentins ne disent pas qu'à la fin du xvII° siècle, quelques années seulement avant notre indépendance, l'industrie textile de Barcelone avait autant d'ouvriers que l'industrie textile argentine au début des années quarante, c'est-à-dire plus de cent mille travailleurs. Il est aussi étonnant que, lorsqu'on parle de la situation écoomique européenne, on n'explique pas que l'Espagne, avec l'Angleterre, fut l'un des premiers pays à introduire des machines au début du xix* siècle. La différence fondamentale entre le développement espagnol et celui des grandes puissances capitalistes réside dans le fait qu'alors qu'en Espagne les forces productives croissaient en proportion arithmétique, en Angleterre, en France et aux Pays-Bas, elles croissaient en proportion géométrique. Dans ce sens, l'Espagne était désavantagée face à ses concurrents parce qu'elle était en retard en termes aussi bien absolus que relatifs.

Les tendances séparatistes les plus acharnées de l'empire espagnol existaient dans les régions où le développement capitaliste était le plus important. Ces tendances, qui par ailleurs étaient présentes dans l'ensemble de la géographie de l'empire, s'accentuaient dans la région basque et en Catalogne. Ce sont les aspects contradictoires et complexes du processus économique espagnol qui expliquent ces tendances centrifuges. En effet, le développement capitaliste espagnol eut lieu sur une base feodale tout à fait particulière : au

XVIll° siècle, un Espagnol sur vingt était noble. En 1789, la noblesse de la péninsule était représentée par cent dix-neuf Grands d'Espagne, cinq cent trente-cinq titres de Castille, un demi-million d'autres nobles (ducs, comtes, marquis). Chacun de ces parasites pesait évidemment sur dix-neuf Espagnols. Si nous y ajoutons les prétres, nous avons toute la stratification de cette société. C'est dans un tel cadre qu'on s'efforça de déclencher un développement harmonieux sans modifier pour autant les structures sociales dominantes. Les gouvernements des rois Charles réussirent à protéger l'industrie et les productions régionales et ce sont justement les secteurs protégés et développés qui voulurent se rendre indépendants pour se libérer de l'immense appareil gouvernemental bureaucratique et féodal, qui d'un côté favorisait les tendances capitalistes embryonnaires, mais de l'autre éternisait les privilèges des seigneurs de la terre et l'arriération. La contrebande commença à s'épanouir comme premier résultat de cette contradiction. L'une des premières décisions adoptées par Charles IIl fut de promouvoir une investigation sur la vie économique de son empire. L'idée principale du rapport, qui lui fut présenté en 1761, était que « de tous les délinquants qui s'adonnent à la contrebande, les pires sont les Anglais ». Les régions développées voulaient se lier directement au marché mondial et surmonter les barrières qui freinaient le développement capitaliste, en s'appropriant une grande partie du revenu par le truchement d'impôts multiples.

Pourquoi la Catalogne et les Pays basques n'ont-ils pas réalisé leur indépendance malgré l'existence de tendances séparatistes considérables, alors que l'Amérique latine l'a réalisée ? Il faut en chercher l'explication dans leur position geographique différente, de même qu'il faudra la chercher sur ce terrain un siècle plus tard en ce qui concerne les empires d'Autriche-Hongrie et de Russie. Il ne faut pas oublier que les moyens de communication de l'empire espagnol étaient maritimes, c'est-à-dire des moyens qui - comme la marine marchande ou militaire - exigent un grand développement technologique. En d'autres termes, les tendances centrifuges d'un empire maritime comme l'empire espagnol se renforçaient parce que le maintien de la centralisation de l'empire exigeait une branche importante de l'industrie capitaliste, celle de la construction navale qui en Espagne était arriérée. C'est à cause de son arriération relative que l'empire espagnol ne pouvait pas lutter avec les grands empires occidentaux. Ainsi se produisit un grand vide qui fut exploité par les régions coloniales de l'Espagne et, en leur sein, par les provinces qui avaient entamé leur processus capitaliste dans les cinquante années qui avaient précédé l'indépendance: le Venezuela, la Colombie et le Rio de la Plata. En 1780, lors de la rébellion de Tupac Amaru, les oppositions à la Couronne, impulsées par le développement de vastes regions, apparurent crûment. Il était donc logique que, comme l'écrit H. S. Ferns dans son livre sur la Grande-Bretagne et l'Argentine au XIX° siècle : « Un nombre important d'autochtones respectables et aisés du Haut-Pérou ne furent pas enthousiastes d'aider la Couronne contre les rebelles et furent prêts à exploiter le mécontentement des classes inférieures de la société dans le but de créer des obstacles au gouvernement. » C'est pourquoi il y eut aussi des incidents à Mendoza - où les victimes des Indios furent applaudies et les portraits de Charles Ill brûles - et dans la NouvelleGrenade (Colombie) - où les comuneros s'insurgèrent contre les autorités et, en menaçant Bogota par la violence, arrachèrent une modification du systeme des rentes.

Pour synthétiser : un empire arriéré, semi-feodal, qui impulse le développement capitaliste, détermine des tendances centrifuges et non des tendances centripètes, avec le résultat d'affaiblir et de détruire le pouvoir au lieu de le consolider. Les colonies d'Amérique deviennent libres parce que les moyens de communication maritimes affaiblissent encore plus ce pouvoir et permettent que les régions les plus dynamiques qui connaissent le développement capitaliste le plus fort (Venezuela, Colombie, Rio de la Plata) entament le processus de séparation de la Mère patrie.

Développement des forces productives Après avoir indiqué quel était le contexte mondial où l'indépendance des colonies fut réalisée, traitons du développement des forces productives. La vice-royauté du Rio de la Plata, une création politique habile qui n'avait rien d'arbitraire, établit un organisme juridico-politique doté d'une base économique solide. C'était, incontestablement, une unité bien équilibrée. Notamment dans le dernier quart du XVIII° siècle et pendant les premières années du xIx* siècle, la communauté dont Buenos Aires, était le centre, connut une croissance sans équivalent dans les autres dominios espagnols. La popula-

NOTE SUR L'HISTOIRE ARGENTINE tion, le commerce et la production s'accrurent considérablement et par conséquent le niveau de vie s'améliora. Les rues commencèrent à être pavées et les écoles se remplirent d'élèves. De nombreux jeunes voyageaient à Cordoba ou à Chuquisaca pour obtenir des diplômes. En 1801 fut publié le premier journal et il y eut plus généralement un essor culturel avec la lecture des classiques français et des spectacles theâtraux très suivis. La vice-royauté créée en 1776 et ensuite l'Argentine devenaient un entonnoir pour le développement des forces productives et la structure économique : par le petit trou qu'était le port de Buenos Aires, allait vers le monde entier l'énorme production d'or et d'argent du Haut-Pérou. Les exportations d'argent par Buenos Aires entre 1748 et 1753 atteignaient une moyenne annuelle d'un million six cent mille pesos; elles étaient sept fois plus importantes que celles du cuir. A ce propos, il faut signaler que de nombreux historiens ont eu tendance à nier le rôle dirigeant de la production minière du Haut-Pérou, mais cette tendance a été heureusement dépassée. La réalité est que la vice-royauté dans son ensemble devint une unité grâce à la production de l'or et de l'argent, qui étaient extraits dans la région qui appartient maintenant à la Bolivie, et ensuite embarqués dans le port de Buenos Aires. Les Espagnols avaient de très bonnes raisons de miser fondamentalement sur l'exploitation des mines parce que l'or et l'argent en barres, à cause de leur valeur par rapport au poids, compensaient beaucoup mieux que toutes les autres marchandises les coûts très élevés du transport des centres de production jusqu'aux lointains marchés européens. L'envoi de la production des métaux par Buenos Aires provoqua l'une des plus âpres rivalités entre la vice-royauté de Lima et celle de Buenos Aires. Du point de vue technique, le transport par Buenos Aires était beaucoup plus économique. Par exemple, les produits textiles de contrebande allant de Lima au Haut-Pérou coûtaient dix ou vingt fois plus cher que ceux qui arrivaient par Buenos Aires : en effet, le chemin du Rio de la Plata était plat jusqu'à Potosi, à la différence du chemin montagneux qui partait de Lima. N'oublions pas que même maintenant, c'est un effort titanesque d'arriver au Cuzco: il faut monter quatre mille mètres.

Les patrons des mines du Haut-Pérou et les marchands de Buenos Aires etablirent un accord entre eux pendant de nombreuses années dans le but de faire passer les métaux par Buenos Aires aussi bien pour les raisons déjà indiquées que parce qu'ils pouvaient par ce biais s'adonner à la contrebande. Les commerçants de Lima en faisaient les frais. Cette lutte sourde se développa à une époque où Lima était le seul port pour le commerce vers l'Espagne. Il existait alors un chemin jusqu'à l'isthme de Panama, et on sortait par Portobello. Seuls deux ou trois ports pouvaient commercer avec la métropole. Mais par la suite, une décision royale de 1765 mit fin à la politique du port unique et cinq ports eurent l'autorisation de faire du commerce. En 1768, la permission fut octroyée aussi à Campache et Yucatan et en 1776 à Santa Maria. Il faut dire qu'en réalité la politique d'ouverture avait commencé en 1720 sous Philippe V, mais elle était restée paralysée.

A partir de 1776, le libre commerce se réalisa et se consolida. On fit de grands efforts pour maintenir la production existante lorsque l'industrie minière du Haut-Pérou commença à connaître une décadence à cause de ses méthodes surannées qui, en dernière analyse, étaient celles que l'Espagne avait introduites cent cinquante ans auparavant. Le problème ne pouvait pas être résolu facilement: les galeries étaient inondées et les procédés chimiques devenaient obsolètes. Malgré cela, le rythme de production était maintenu. Les métaux ne cessaient de sortir par Buenos Aires et toutes les provinces de la vice-royauté s'adaptaient à leur afflux. Il y avait une espèce de colonne vertébrale allant du Haut-Pérou jusqu'à Buenos Aires et de Buenos Aires jusqu'au Haut-Pérou. Du littoral et de Tucuman, on exportait vers le Haut-Plateau des chevaux et surtout des ânes. Il y avait un commerce considérable de bétail à partir du littoral qui allait dans le sens inverse de celui des produits miniers ; ce bétail restait six mois à Cordoba pendant l'hiver et ensuite allait à Tucuman. A Lerma (Salta), on vendait à la région du Nord chaque année six mille ânes et quatre à six mille chevaux. A Tucuman, on confectionnait des produits textiles pour le Haut-Pérou. Il y avait des ateliers dans toute la viceroyauté. Dans le Sud, on fabriquait d'excellents chariots. Le maté était exporté du Paraguay vers toutes les autres régions : Santa Fé était le port de cabotage qui monopolisait ce produit. Corrientes était l'endroit où l'on produisait de petits bateaux. L'eau de vie ordinaire était élaborée à Cuyo. A Cordoba, on cultivait le blé. La région la plus riche et la plus peuplée était celle de Tucuman qui était la plus proche du Haut-Pérou. Alors que tout le littoral n'avait que cent trente mille habitants, cent quarante mille personnes vivaient à Tucuman.

C'est cette structure d'ensemble qui explique la formation de la vice-royauté du Rio de la Plata. Il s'agissait de régions productives qui dépendaient d'une production destinée au marché mondial, celle des métaux précieux. On L'epoque, la production d'objets en cuir. a exagéré l'importance qu'avait, Certes, l'exportation de ces produits était de plus en plus importante, mais elle ne jouait pas pour autant un rôle fondamental. Il s'agissait au fond d'une variante capitaliste d'activités liées à la chasse. On abattait une grande quantité de bêtes et on leur arrachait le cuir qui était exporté dans de très mauvaises conditions en le faisant sécher au soleil sans le saler et on en perdait une grande partie à cause des mites. Apres 1750, on fit des tentatives sérieuses pour mettre fin au système basé sur la chasse et sa commercialisation et pour créer une industrie où la chasse serait remplacée par l'élevage. J. A. Pillado écrit dans son livre Origines del ganado argentino (Origines de l'élevage en Argentine) : « Entre 1771 et 1775, le cabildo de Buenos Aires qui exprimait le point de vue des commerçants et des éleveurs se plaignit auprès du gouverneur à cause du massacre de jeunes taureaux, de veaux et de génisses. A la suite de cette plainte, on introduisit un système de licences pour l'élevage qui, si les éleveurs l'avaient appliqué, aurait représenté un premier pas vers une production rationalisée et industrialisée. » Sous le gouvernement de Vertiz?, on fit des tentatives de saler la viande, mais ces tentatives n'eurent pas de succès parce que, entre autres, le sel de Salinas Grandes était très mauvais et on ne

NOTE SUR L'HISTOIRE ARGENTINE transportait pas encore celui de Rio Negro. Ces inconvénients ne furent surmontés qu'en 1810-1815. La qualité et la quantité de cuir produit par l'industrie furent améliorées : l'exportation en Grande-Bretagne -d'environ 3 100 000 produits en cuir en est la preuve éloquente.

L'indépendance argentine eut lieu dans le cadre de cette structure économique et avec le développement des forces productives que nous avons décrit à grandes lignes. Lorsqu'elle se réalisa, une production était en décadence complète, celle des mines du Haut-Pérou (la mine d'argent de Potosi fut inondée et cessa de fonctionner), et une nouvelle production montante, celle du littoral. Cette contradiction est la cause de la crise qui frappa le pays après l'indépendance et explique la division entre les différents secteurs sociaux. S'ouvrit une période de dix ans d'instabilité qui, en dernière analyse, furent le reflet de la crise d'une force productive, dépassée par la naissance et le perfectionnement d'une autre, représentée par l'industrie du sel, de la laine et des cuirs salés. Le premier abattoir fut installé à Ensenada en 1810. Déjà, autour de 1815, l'industrie du sel était devenue une grande industrie nationale à la suite de la fondation de Las Higueritas, la grande entreprise de Rosas, Terrero et Anchoran à Monte Chingolo. Nous insistons sur ce fait décisif : la décadence de la production des métaux comporta le déclin des régions de l'interieur et la rupture du lien entre toutes ces régions parce que la nouvelle production surgit sur le littoral et surtout dans la province de Buenos Aires.

Buenos Aires, qui était déjà l'unique port, devint également, avec sa région, l'appareil productif le plus important du pays. Cette situation provoqua des difficultés au Congrès de Tucuman en 1816 lorsqu'un groupe de députés du Nord proclama la nécessité de construire une nation forte, centralisée, avec Cuzco comme capitale. C'était des représentants du secteur bourgeois minier qui voulait relancer sa production et organiser le pays à son service. Si un tel secteur avait gagné et si la nation avait été construite en fonction de ses intérêts, le processus historique argentin aurait été structurellement différent et on aurait eu une bourgeoisie minière pareille à celle du nord du Chili. Le cours des événements ne fut pas favorable aux secteurs miniers. Leur décadence, de même que celle de leurs représentants politiques qui voulaient que la capitale soit fixée dans le Haut-Pérou et que l'unité de la viceroyauté soit solidement structurée, favorisa directement la nouvelle bourgeoisie montante de l'élevage du littoral.

Rapports de production

Quels étaient les rapports entre les classes ? L'analyse du troisième élément fondamental du processus historique devient difficile à cause des traits marquants de l'époque. En principe, il n'y avait pas de classes nationales mais des classes regionales. Il y avait des régions économiques, mais il n'y avait pas de marché national ni de bourgeoisie nationale. Chaque région défendait globalement ses intérêts et c'est en son sein que s'établissait une coexistence des différentes classes. Considérons les secteurs exploiteurs, privilégiés. Ils représentent une constante de notre histoire et de celle d'Amérique latine ; ils sont clairement délimités par les intérêts les auteurs marxistes. En Asie et en Afrique, par exemple, ce dernier secteur est le secteur bourgeois le plus puissant car les producteurs nationaux n'existent presque pas. Par contre, en Amérique latine, qui a connu un développement capitaliste plus avance que les deux autres continents susmentionnes et a été depuis la colonisation plus étroitement liée au marché mondial, surgit une classe capitaliste productrice forte que nous pouvons appeler terrienne, fermière, minière, etc. mais qui est tout à fait differente de la classe compradora du point de vue aussi bien de sa composition que de ses intérêts sectoriels. Il est impossible de comprendre l'histoire argentine ou plus généralement latinoaméricaine si on ne prend pas en considération la lutte très dure, terrible, entre les importateurs ou compradores et les producteurs, une lutte qui se développe fondamentalement sur le terrain des tarifs douaniers. En effet, la question se posait de savoir si, pour faire face aux dépenses de l'Etat, on devait taxer les importations ou les exportations. L'analyse de cette question, elle aussi oubliée systématiquement par de nombreux historiens argentins, permet de jeter une lumière sur la politique économique et sociale menée par des personnages éminents du pouvoir. Par exemple, Mitre taxait les exportations en garantissant une liberté absolue aux importateurs ; Sarmiento et tous les gouvernements après lui firent exactement le contraire. Rosas exempta aussi bien les importations que les exportations. Toutefois, la lutte entre producteurs et commerçants, la simple division de la bourgeoisie, axe fondamental de l'histoire argentine au siècle dernier, n'explique pas en elle-même les problèmes complexes qui existaient au sein de chaque secteur.

Les producteurs étaient nettement divises entre ceux qui produisaient pour le marché intérieur ou régional, c'est-à-dire chapeliers, producteurs de lait ou fermiers de Buenos Aires, fermiers de Cordoba, producteurs de vin de Mendoza, éleveurs du littoral (vendant leur bétail dans le Haut-Pérou), qui seront tous représentés au Parlement à l'époque de Rosas (le groupe dirigé par Baldomero Garcia entre 1832 et 1835) d'un côté, et les producteurs pour l'exportation de l'autre. Ces derniers entretenaient en général des bons rapports avec les pays qui achetaient leurs produits, et s'opposaient à toute taxation des produits qui sortaient de notre pays. En dernière analyse, ils n'étaient pas protectionnistes, contrairement à la bourgeoisie qui produisait pour le marché régional et qui, pour sa part, était violemment protectionniste. Dans un pays comme l'Argentine, où l'industrie manufacturière était très arriérée, le protectionnisme était poussé à l'absurde : on prétendait l'imposer aussi à l'échelle des provinces (par exemple, en Corrientes).

Résumons les éléments qui permettent de comprendre quels étaient les grands secteurs exploiteurs : premièrement, les importateurs, farouchement favorables au libre échange ou, du moins, au libre échange en ce qui concerne les importations ; deuxièmement, les producteurs, divisés entre ceux qui produisent pour le marché régional ou intérieur, protectionnistes outranciers, et les exportateurs qui menaient une politique opportuniste et n'étaient pas des protectionnistes ni des libre-échangistes conséquents. Puisqu'il n'y a pas de marché national ni de classes nationales, c'est la bourgeoisie

NOTE SUR L'HISTOIRE ARGENTINE commerciale qui surgit comme le secteur le plus uni à l'échelle nationale, c'est-à-dire les gros importateurs de Buenos Aires, qui avaient leurs agents à Cordoba, Santa Fe et Corrientes, et les gros commerçants qui vendent leurs produits partout et sont les champions en miniature de la liberté d'importation sur la base de l'argument, qu'ainsi, leurs marchandises sont bon marché. C'est une classe minoritaire mais, faut-il y insister, la classe la plus intégrée dans tout le pays, à la difference de la bourgeoisie productrice, plus mesquine, liée à sa propre région, plus bornée, Cette classe agit en tant que front unique et en tant que parti politique : en effet, elle est extrêmement faible et à n'importe quel moment elle se fractionne en fonction des intérêts regionaux qui la composent. Rappelons qu'il ne s'agit pas d'une seule bourgeoisie productrice nationale, mais de nombreuses bourgeoisies ou petites bourgeoisies nationales qui sont à leur tour divisées entre celles qui misent sur l'exportation et celles qui misent sur le marché intérieur.

L'indépendance détermine la naissance de deux grands partis politiques, les unitaires et les fédéralistes, en fonction des intérêts de classe susmentionnés. Du côté des travailleurs, il existait des petits paysans comme les fermiers et les producteurs de lait des villages et des villes, qui constituaient un secteur assez prospere travaillant pour le marché régional. Dans quelques provinces de l'intérieur, il y avait des esclaves et des peones qui étaient des semi-esclaves (Jujuy) aussi bien que des artisans qui constituaient un secteur très important. Nous pouvons mentionner aussi les éléments déclassés et les vagabonds installés autour des villes à cause du développement industriel insuffisant.

Ajoutons que sur le littoral, dans limmense pampa, il y avait un type de vagabond qui par la suite a été intégré dans le folklore local et présenté comme gaucho (un mot qui vient du portugais garrucho, justement vagabond). Le gaucho vivait dans les interstices de la société coloniale et il continua d'exister même après l'indépendance du pays.

Des secteurs distincts se rencontrent donc dans la lutte pour l'indépendance. Producteurs pour le marché intérieur ou international, bourgeois commerçants et intellectuels révolutionnaires s'allient pour obtenir l'indépendance. Les motivations qui poussent les uns et les autres à participer au processus sont distinctes de même que les attitudes qu'ils adoptent face à la conduite politique et économique de la révolution. Les aspirations de tout le monde furent synthétisees par un arbitre, Mariano Moreno, avocat jacobin bien connu. Les positions contradictoires que certains ont reprochées à ce dernier furent en réalité le résultat d'une médiation entre les intérêts presque toujours opposés des importateurs et des producteurs pour l'exportation. Par exemple, en 1809, sa Representación de los Hacendados (Représentation des propriétaires fonciers) exerça une influence sur l'adoption de l'ordonnance approuvée par le vice-roi Cisneros qui représenta un pas décisif vers le libre-échange, aspiration des exportateurs de cuir et de graisse vers l'Angleterre et des commerçants importateurs. C'est Moreno lui-même qui, dans l'article d'un texte connu comme Plan de operaciónes (Plan d'opérations), explique : « Notre attitude envers l'Angleterre doit viser à la favoriser, nous devons protéger son commerce, réduire les tarifs, lui assurer des condi l'Angleterre doit viser à la favoriser, nous devons proteger son commerce, réduire les tarifs, lui assurer des conditions préférentielles, même si cela peut impliquer des extorsions. » L'article 3 du même plan nous révèle, par contre, un Moreno protectionniste, défenseur de la production nationale: « Il faut reprocher au vice-roi Cisneros et aux autorités espagnoles d'avoir porté atteinte au bien-être général en permettant le libre-échange avec les Anglais, ce qui a produit des faillites et des dommages. » En d'autres termes, l'auteur de la Representación de los Hacendados adapta lui-même ses idées au besoin de la révolution. La synthèse moréniste, arborée quelques années plus tard par ses partisans (Paso, son frère Manuel, etc.), coïncida avec les intérêts historiques des forces productrices du pays, incarnées dans les années 1830 par les federalistes au pouvoir, même si le processus fut dirigé par l'aile droite réactionnaire des propriétaires des abattoirs, partisans de Rosas. Tous les travaux de Moreno, dont certains furent approuvés par Belgrano, Castelli * et autres, reflètent les efforts des intellectuels révolutionnaires dans le but que le pays s'intégre dans la dynamique de l'époque.

Un autre secteur qui eut un poids au moment de la conquête de l'indépendance fut celui représenté par des gens qui s'étaient consolidés économiquement sous l'ancienne structure de la vice-royauté, c'est-à-dire les éleveurs du littoral qui vendaient du bétail dans le Haut-Pérou. Cornelio Saavedra fut le porte-parole le plus éminent de ce secteur. Ses conflits avec Moreno reflétaient la contradiction entre les vieux secteurs qui produisaient pour le marché de la vice-royauté et les secteurs nouveaux liés au commerce extérieur.

En effet, beaucoup de mesures proposées par Moreno allaient à l'encontre des intérêts des producteurs de la vice-royauté en concurrence avec les produits manufacturiers importés. D'un autre côté, les éleveurs du littoral qui vendaient dans le Haut-Pérou voulaient défendre et renforcer la structure de la vice-royauté. Il faut aussi attirer l'attention, en ce qui concerne cette époque, sur un secteur qui bénéficia de la guerre pour l'indépendance. Il s'agit de la bourgeoisie qui approvisionnait les armées et eut donc un rôle analogue à celui de la bourgeoisie française qui fournissait les armes aux armées de la Révolution de 1789 d'abord et ensuite aux armées de Napoléon. Son influence dans l'histoire nationale n'a pas encore été suffisamment analysée par les marxistes. On sait que le general San Martin, stratege moderne et admirable organisateur, partisan avec Bolivar de l'idée de l'unité américaine pour contrecarrer l'arrogance des puissances étrangères, dénonçait apparemment ce groupe lorsqu'il attaquait, de Mendoza, la camarilla d'Alvear. En septembre 18ll, apres la chute de la Junta Grande ® (la Grande Junte), le pouvoir fut conquis par le secteur de la bourgeoisie commerciale dirigé par Bernardino Rivadavia', secrétaire du triumvirat. Celui-ci supprima toute restriction aux importations de produits manufacturiers anglais en ouvrant ainsi une nouvelle période qui culminera à la fin des années vingt avec l'avènement au pouvoir de l'aile droite du fédéralisme. C'est dans cette période que la séparation de la Banda Oriental (Uruguay) du territoire national aura lieu et que les protestations des producteurs et commerçants nationaux, étranglés par les

NOTE SUR L'HISTOIRE ARGENTINE importations, s'accentueront.

L'un des thèmes qui a provoqué le plus de polémiques au sein de la gauche argentine et, plus généralement, entre les chercheurs est celui de la définition de la conquête et de la colonisation de l'Amérique : s'agit-il d'une entreprise capitaliste ou d'une entreprise féodale ?

Si on se limite à des considérations juridiques - qui pourtant ne peuvent pas, d'après les marxistes, être prises séparément -, il est incontestable que la Couronne espagnole considérait les terres d'Amérique comme ses fiefs et ses habitants comme ses vassaux. Il est vrai aussi que les rapports de production introduits par les Espagnols pourraient même être définis comme semi-esclavagistes. Mais l'essentiel est que le but du système économique imposé était sans aucun doute celui de percevoir des profits par le truchement d'une production à une grande échelle pour le marché mondial. L'entreprise fut donc capitaliste.

Marx esquisse les traits fondamentaux suivants du féodalisme : possession d'un petit lopin par le serf, paiement d'un tribut au seigneur, production et échange insuffisants. Le but du féodalisme n'était pas le profit. C'est pourquoi nous caractérisons comme capitaliste la conquête et la colonisation de l'Amérique du Sud. Même si le résultat ne fut pas la formation d'une société capitaliste comme l'Angleterre, le but était d'extraire des profits, de même que dans le cas des Etats-Unis. Nous pourrions esquisser aussi une analogie avec l'Afrique du Sud d'aujourd'hui. Les propriétaires des mines d'or et de diamants établissent avec les tribus des rapports d'esclavage ou de semi-esclavage ; toutefois, les mines d'or sont le fondement de la parité entre le dollar et l'or dans le monde capitaliste. Les mines du Katanga (Congo) sont celles qui ont assuré le plus de profits dans les dix ou vingt dernières années en tant que l'une des entreprises capitalistes les plus rentables du monde. La question de savoir si les rapports de production y sont capitalistes ou féodaux, si on y exploite des ouvriers, des esclaves ou des vassaux, est secondaire. La même chose se passait, en Amérique ou, comme l'a écrit correctement Sergio Bagú, il existait « une conception de caste basée sur une réalité de classe ». Les Espagnols, les Portugais, les Anglais et les Allemands n'allèrent pas au sud des Etats-Unis pour y construire des fiefs. Ceux qui allèrent en Amérique du Nord étaient des paysans qui prétendaient y reproduire une société féodale. C'est pourquoi la colonisation du nord des Etats-Unis fut féodale sans féodalisme : les paysans qui s'y installèrent ne trouvèrent pas une classe terrienne féodale qui les exploitait, même si dans certains cas, par exemple à New York, il y eut des paysans avec un statut féodal. La colonisation du sud fut capitaliste sans capitalisme : la main-d'œuvre était constituée d'esclaves africains. Pour la même raison, certains des grands penseurs et hommes politiques de la bourgeoisie mondiale qui jetèrent les bases des libertés démocratiques bourgeoisies (droits de l'homme et du citoyen) furent des grands esclavagistes du sud des Etats-Unis.

Comment fut-il possible que des esclavagistes comme, par exemple, Washington, deviennent des partisans de l'égalité des hommes devant la loi et d'une idéologie libérale ? Du point de vue d'une conception mécaniste de l'histoire, c'est un mystère indéchiffrable. Mais, pour la conception dialecti- que marxiste, c'est très simple: il s'agissait d'une classe capitaliste qui, en trouvant sur le marché une main-d'œuvre bon marché (les esclaves) et en ayant le but d'obtenir de grands profits, faisait la même chose que les puissantes sociétés de Londres ou New York qui exploitent aujourd'hui les mines de l'Afrique du Sud. Nous ne pouvons pas dire que ces gens n'étaient pas des capitalistes parce qu'ils n'avaient pas d'ouvriers : leur but était, répétons-le, d'obtenir des profits qu'ils arrachaient aux esclaves. C'était un capitalisme sans capitalisme parce qu'il s'agissait de la négation d'une structure typiquement capitaliste et il en surgit une classe qui exploitait furieusement la nature. Récemment, des Allemands et des Nords-Américains ont découvert que les Espagnols exploitaient à fond leurs mines : dans 80 % des gisements, où travaillent maintenant ces impérialistes, il y a des galeries bouchées qui avaient été l'œuvre de leurs prédécesseurs hispaniques. C'était un dynamisme typique du capitalisme et non du féodalisme. Il est donc justifié d'affirmer que les Espagnols ne construisaient pas de fiefs, mais étaient obsédés par l'idée de produire pour le marché mondial et le profit.

1. Juan Manuel Rojas (1783-1877) fut président de 1829 à 1831 et de 1835 à 1852. Pendant la « guerre civile » entre « unitaires » et « fédéralistes », il fut l'un des dirigeants du camp fédéraliste. Justo José Urquiza est considéré comme un « patriote » argentin. Il a proclamé la constitution de la République en 1853.

2. Vertiz fut un vice-roi. 3. Bartolomé Mitre, fondateur du journal La Nacion et ancien président, mena la campagne du « désert » contre le Chili

Domingo Faustino Sarmiento, contemporain de Rojes, fut l'auteur de Civilizacion o barbarie.

4. Manuel Belgrano fut un général qui lutta pour l'indépendance. Le 20 juin 1810 à Rosario il « créa » le drapeau nationale. Juan José Castelli fonda en 1810 avec Cornelio Saavedra le premier gouvernement indépendant et participa au triumvirat qui présida le Cabildo (conseil).

5. cf. note 4. 6. Il s'agit de la Première junte de 1810. 7. Bernardino Rivadavia fut président pendant la guerre entre l'Argentine et le Brésil.

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