Au cours des dernières années, des discussions importantes se sont développées sur l'histoire des premières étapes du mouvement ouvrier et communiste en Chine. Qui plus est, en Chine même, des articles et des études sont apparus qui remettent en question des jugements du passé. Entre autres, une Biographie critique de Trotsky a été publiée par Li Xiangrong, membre du Parti communiste chinois, et dont la revue Shijie Lishi (Histoire mondiale) a fait une analyse (voir à ce sujet Inprecor, n° 218 du 28 avril 1986).
Dans le numéro 13 de notre revue (décembre 1983), nous avons publié une analyse de Pierre Frank du livre l'Envol du communisme (mémoires de Peng Shuzhi), qui représente une contribution importante d'un militant révolutionnaire à l'histoire du mouvement ouvrier et communiste chinois à ses origines.
Le livre de Peng est maintenant l'objet de discussions assez vives, même d'âpres polémiques. Nous publions à ce sujet une critique de Gregor Benton, sinologue marxiste révolutionnaire, publiée dans le n° 102 de China Quarterly, une réponse de Claude Cadart et Cheng Yingxiang, qui ont rédigé les mémoires de Peng, et un bref commentaire de Gregor Benton à la réponse de ceux-ci (Voir China Quarterlyn° 107). Les textes ont été légèrement abrégés par notre rédaction, qui a également la responsabilité des titres et des sous-titres.
Quatrième Internationale est l'organe du comité exécutif de la IV° Internationale, mais les articles signés ne représentent pas nécessairement l'opinion de cette organisation. Par ailleurs, nous estimons qu'en matière d'histoire, il n'appartient pas à un organisme politique de trancher. C'est pourquoi nous publions des textes qui expriment des positions très différentes. Nos lecteurs seront certainement intéressés à ce débat comme à d'autres de même nature qui seront publiés dans notre revue
Au mois de décembre 1952, le trotskysme chinois a été amputé d'une génération de militants : entre deux et trois cents camarades ont été arrêtés dans une opération de police menée à l'échelle nationale. Auparavant, une poignée de dirigeants étaient partis à l'étranger dans l'espoir d'échapper au contrôle du Parti communiste chinois et de pouvoir coordonner le travail en Chine à partir de lieux sûrs. Pendant des années, ils n'ont plus eu aucune nouvelle de leurs camarades emprisonnes. Ensuite, en juin 1979, douze survivants ont été inopinément libérés.
En Chine, le trotskysme n'a jamais constitué une hérésie dans la même mesure qu'en Union soviétique, et l'antitrotskysme dans ses formes les plus virulentes a été une transplantation étrangère qui n'a pas réussi à prendre dans le Parti communiste chinois. Comme l'explique Wang Fanxi, cela est fondamentalement dû au fait que la menace réelle pour les dirigeants du parti vivant en Chine ne provenait pas de la « traction Trotsky-Chen », mais de la clique de Wang Ming qui avait de solides liens avec Moscou' . Ce n'est qu'à de rares occasions que les dirigeants du PCC s'en sont pris aux trotskystes, en les traitant le plus souvent comme des ennemis.
Depuis le retour de Deng Xiaoping au pouvoir, les historiens du parti ont commencé à réexaminer le jugement sur le trotskysme et ont partiellement réhabilité certains de ses partisans. A l'époque de Mao, le trotskysme était défini comme « contre-révolutionnaire »; maintenant. il est tout simplement considéré comme erroné. Cette nouvelle attitude tolérante a succédé à une attaque de courte duree pendant la campagne contre « la pollution spirituelle ». Le 8 novembre 1983, dans un reportage sur une conference à Nankin, Radio Pekin avait inclus le trotskysme parmi les pollutions à éliminer, mais cette mention a été omise dans une émission du lendemain.
Le résultat le plus tangible de cette réévaluation du trotskysme a été la réhabilitation de Chen Duxiu, fondateur aussi bien du parti officiel que de l'organisation trotskyste (en 1931). Le fait que sa place dans l'histoire du parti ait été restituée à Chen révèle sans aucun doute une tendance plus générale à reconnaitre les qualités et les faiblesses de dirigeants qui, à un moment ou à un autre, sont tombes politiquement en disgrâce. Mais cela n'aurait été possible sans l'adoption d'une attitude plus souple à l'egard du trotskysme. La réhabilitation de Chen a été fondamentalement l'œuvre de jeunes historiens, notamment de l'université Anhui et de l'Université normale de Shanghai, même si ces historiens ont eu le soutien de quelques vieux militants du parti comme Xiao Ke qui, en 1981, a affirmé que « si nous n'analysons pas d'une façon consciencieuse Chen Duxiu,
LE PC CHINOIS 145 l'histoire du parti que nous allons écrire sera unilatérale ? ».
A partir de 1979, une nouvelle biographie politique de Chen a été portée a la connaissance du public. Premièrement, son rôle dans le mouvement du 4 mai et la fondation du PCC a été officiellement reconnu. Ensuite, Xiang Qing et d'autres ont écrit que l'« opportunisme de droite » de Chen avait surtout éte le résultat des ingérences du Komintern ?. . Des historiens ont même défendu sa position controversée à propos de l'incident du chemin de fer de la Chine orientale en 1929, lorsqu'il avait contesté le mot d'ordre du comité central Défense armée de l'Union soviétique *». Finalement, une étude a rejeté comme calomnie sans fondement l'accusation lancee par Wang Ming et Kang Sheng selon laquelle Chen Duxiu aurait reçu de l'argent des Japonais en 19385
A la base de cette évaluation nouvelle du trotskysme, il y a la décision plus générale du gouvernement Deng de relâcher le contrôle culturel et d'encourager les chercheurs à « établir la vérité en partant des faits », y compris en ce qui concerne l'histoire du parti. Mais il y a une autre raison pour laquelle Deng et les autres qui sont revenus à la direction sont maintenant plus corrects à l'égard de Chen Duxiu. En 1938, immédiatement après son retour de Moscou où il avait été entraîné par Wang Ming et le NKVD, Kang Sheng avait écrit que Chen était payé par les Japonais, et c'est ainsi que la principale campagne antitrotskyste en Chine avait commencé. Plus tard, Kang Sheng s'était rallié à Mao, et pendant la révolution culturelle il joua le rôle d'inquisiteur numéro un. Au moment de sa mort en décembre 1875, Kang était l'une des personnes les plus haies par le groupe de Deng, qui l'a exclu du parti à titre posthume. Dans la mesure ou on dénonçait les amalgames de Kang, la cohérence exigeait qu'on dénonce aussi le premier grand amalgame, celui de 1938.
Dans le nouveau climat, plus libéral, le trotskysme de Chen n'est pas un tabou non plus, et des chercheurs peuvent maintenant l'étudier avec objectivité. Au cours des dernières années, de nombreux livres et articles sur Chen ont été publiés et des mémoires de trotskystes chinois sont apparues dans la presse chinoise, y compris une édition neibu des mémoires de Wang Fanxi qui est l'objet d'une grande admiration dans certains cercles universitaires chinois' . De nombreux écrits étrangers, favorables au trotskysme, ont ete recemment publies dans des traductions chinoises' '. Pourtant, il est probable que la réhabilitation de Chen n'ira pas jusqu'à inclure sa période trotskyste: la résistance des dirigeants les plus vieux demeure trop vive. Cela explique que la conférence sur Chen Duxiu, prévue en 1980-1981 à Anquig, ait été annulée et, contrairement à ce qui avait été promis. Chen Duxiu vanjiu n'est pas paru® . En Chine, le trotskysme est encore une idéologie suspecte et il a été abordé avec précaution même par des dissidents comme Wang Xizhe, Chen Fu et Shi Huasheng qui etaient attires par ses idees sur la democratie socialiste.
Aussi, en Occident, la littérature sur les trotskystes chinois est de plus en plus riche. Deux de ces contributions récentes sont les mémoires de Peng Shuzhi et le livre de Lee Feignon sur Chen Duxiu?. . Peng et Chen ont eu des liens étroits entre eux aussi bien dans le parti que dans l'opposition et ont partagé la prison dans les années trente. Mais ils s'y sont disputés'° ; et ils étaient tres differents au plan politique ainsi qu'au plan du caractère.
Peng Shuzhi est né en 1895 dans une famille de petits propriétaires. Il est mort en 1983 en exil aux Etats-Unis : son livre a été publié peu après. Sa mort a été ignorée en Chine, même si Cankao xiaoxi a publié à ce sujet une dépêche de l'AFP. L'Envol du communisme en Chine, publié en collaboration avec le Centre national de recherche scientifique de France, est le premier des trois volumes de mémoires dictés par Peng à sa fille Cheng Yingxiang et à l'époux de celle-ci, Claude Cadart, vérifiées par eux sur la base de comptes rendus traduits dans un français brillant. Peng décrit son enfance, son adolescence, son sejour en URSS et des événements de l'histoire du parti jusqu'à 1925. Les autres volumes couvriront de 1925 à 1927 et l'histoire de l'Opposition de gauche chinoise.
Peng a grandi dans une vallée isolée d'une des régions les plus pauvres des montagnes du Wuling, dans la province de l'Hunan, que l'écrivain Shen Cong-wen a rendu fameuse. Grâce à des liens de famille, il a fréquenté les écoles supérieures à Chiang-sa, et à vingt-cinq ans il est allé à Moscou, sur recommandation de l'ami d'un ami. Cet ami avait des idées radicales et était influent dans l'Hunan. Il avait été surpris par « l'étonnant » jeune Peng (la modestie n'est pas une des qualités de Peng qui écrit : « Mes mémoires représentent une contribution d'intérêt exceptionnel... une contribution unique dans son genre à l'histoire de la Chine d'aujourd'hui. »).
Les étudiants chinois à Moscou
Lors de son voyage à Moscou au début de 1921, Peng a passé quelques semaines parmi les Barbus rouges chinois qui venaient d'être recrutés dans l'Armée rouge soviétique, et il s'est efforcé de leur donner des cours de marxisme. A Moscou, il a commencé une vie d'étude et d'engagement politique intense. En novembre 1923, Chiang Kai-shek, qui se trouvait dans la capitale soviétique, avait organisé une fête pour Peng et six autres Chinois. Peng écrit que le communiste Shen Xuanlu avait dansé d'une manière extraordinaire au-dessus d'épées entrecroisées et Chiang s'était écrié : « Vive la révolution mondiale, vive le Komintern ! » Sept ans plus tard, les sept hôtes de Chiang, sauf Peng, seront fusillés dans les rues chinoises ou dans ses prisons '4
Le rôle de Peng dans la première phase du mouvement communiste n'a pas été sans importance. Après son retour de Moscou en 1924. il devint pendant un certain temps l'un de ses principaux dirigeants, et fut responsable de Xiangda et de Xin Quigniam. Ensuite, en 1927, lui et Chen Duxiu ont été choisis par Staline comme boucs émissaires pour justifier la défaite de la révolution et, après leur adhésion au courant de Trotsky en 1929, ont été dénigrés comme traitres. Ensuite. le nom de Peng disparait completement des histoires du parti alors que celui de Chen est conservé comme un épouvantail utile.
Le livre de Peng contient des erreurs mineures - Thalheimer est confondu avec Thaelmann, l'Anti-Dühring est attribué à Marx, il y a confusion entre Yang Hansheng et Yang Xianzhen. Il s'agit apparemment de trous de mémoire sans
LE PC CHINOIS 147 grande importance. Mais sur certains points, le témoignage de Peng entre en contradiction avec celui d'autres anciens militants, ce qui est plus grave. Bien que l'éditeur de Peng le présente comme un « constructeur » du PCC, il n'a adhéré en fait au parti que lors de son séjour à Moscou, quelque temps après que le premier congrès de ce parti a eu lieu en Chine. Peng minimise l'importance de ce congrès, auquel il n'avait pas participé, le considère comme un événement mineur en prétendant que le principal travail avait été fait auparavant par les groupes socialistes et communistes auxquels il avait été lui-même lié. Mais son rôle avait été minime même dans ces groupes. Il n'avait pas adhéré à la Ligue socialiste créée par He Minfan dans sa région natale, mais était alle directement à Shangai en route pour Moscou. A Shangai, où, comme d'autres, il étudiait le russe, il était entré dans la Ligue socialiste à la moitié de l'année 1930, mais n'en était membre que formellement. Il ne parlait pas la langue de Shangai et, en tout cas, il allait partir assez tôt pour l'étranger.
En Russie, il fut parmi les premiers à adhérer à la section de Moscou du PCC nouvellement créée. Le contrôle de celle-ci était convoité et faisait l'objet d'intrigues de quelques étudiants chinois. Il prétend que pendant son séjour à Moscou, il fut le secrétaire du groupe local du PCC, mais cette affirmation est discutable. Selon une autre source, cette tâche importante était accomplie par Luo Yinong et non par Peng. Ce dernier se décrit comme un sage portier du parti et affirme qu'il avait présenté la candidature au parti, entre autres, de Liu Shaoqi et de Ye Ting, qui allaient devenir plus tard des héros du parti. Mais Xiao Jingguang, camarade d'études de Peng, rappelle que Liu avait adhéré au parti en hiver 1921, en même temps que Peng, et non, comme Peng le prétend, avec Ren Bishi qui y a adhéré en 1922. En outre, nous savons d'une autre source que Luo Yinong fut l'un de ceux qui ont appuyé le zhuandang ou la candidature de Lio Shaoqi. Le zhuandang exigeait deux garants et la recommandation de ceux-ci était soumise à l'assemblée de la section. Plusieurs personnes ont probablement adhéré au parti plus ou moins à la même date en s'échangeant réciproquement la garantie pour remplir les formalités nécessaires et le titre de gloire revendiqué par Peng est donc douteux. En ce qui concerne Ye Ting, des sources officielles indiquent qu'il n'était allé en Russie qu'en automne 1924, à savoir à une époque où Peng était déjà rentré en Chine (juillet 1924) et qu'il n'avait pas adhéré au parti jusqu'à 1925. Mais selon une source indépendante ', , Ye se trouvait déjà en Russie en été 1924. Pourtant l'auteur doute que Peng ait effectivement recruté Ye au parti, puisque le recrutement des membres au Kuomintang durait normalement queiques mois.
Peng a apprécié son séjour à Moscou où il demeura plus longtemps que la plupart des autres Chinois qui reprenaient rapidement leur combat au pays. Dans la mesure où son séjour se prolongea, il noua de plus en plus de liens. Peng parle d'«années des vaches maigres » qui imposaient des sacrifices. Mais son sacrifice ne saurait être comparé à celui de communistes, comme Liu Shaoqi, qui étaient rentrés en Chine en risquant leur vie et qui partageaient la dure vie des ouvriers. A Moscou, Peng bénéficiait de privilèges. Il renonça à certains d'entre eux, en conserva d'autres, par exemple son salaire. Il dit que le tournant à droite du PCC en 1923 l'avait choqué, mais il était moins intéressé à rentrer en Chine pour le combattre qu'à voyager en Allemagne et en France, ce qu'il faisait lorsque le parti le rappela en 1924. Il affirme également que lui et d'autres avaient été si frappés par la nouvelle ligne du parti de « collaboration organique » avec le Kuomintang qu'ils s'étaient unanimement engagés à ne pas l'appliquer. Mais cela est improbable. Certes, le sectarisme était florissant dans le monde politique fermé des étudiants à Moscou, et de nombreux apprentis-patrons du parti regimbaient devant l'idée de céder un pouvoir, même petit, à des outsiders. Mais la collaboration avec des partis bourgeois, et même l'adhésion à ceux-ci, était à l'époque une tactique si routinière pour le Komintern que la proposition n'aurait pas dû provoquer la surprise dont Peng parle maintenant. En outre, il n'y a aucune preuve qu'une décision d'abandonner l'«entrée » ait été prise au IV° Congrès en 1925, même si Peng considère que ce congrès avait représenté une victoire pour ce qu'il appelle sa campagne pour « redéfinir la stratégie du parti sur des bases complètement indépendantes de celles du Kuomintang ». En fait, la chronique suggère que la position de Peng après le congrès ne correspondait pas à celle qu'il prétend maintenant avoir été la sienne. Loin de s'opposer à la politique d'entrée, il affirmait en février 1925 que le devoir des ouvriers était d'adhérer au Kuomintang, sinon par quel autre moyen pourraient-ils « diriger effectivement le mouvement révolutionnaire national '3 »?
Après son arrivée à Shangai, au milieu de l'année 1924, s'ouvre la période que Peng appelle celle de « redressement du parti ». C'est incontestablement ce chapitre qui amène l'éditeur de Peng à le présenter comme « le stratège-théoricien de la deuxième révolution chinoise ». Au fond, le jugement de Peng sur la situation du parti au cours de ces années-là est très simple. Il estime qu'à cause des ingérences du triumvirat stalinien, la ligne « correcte » du II° Congrès avait été renversée et qu'une ligne erronée avait été imposée au parti au plénum de Hangzhou et à son troisième congrès (1923), à la suite de quoi le parti s'était embourbé dans le « menchévisme ' ». Voilà le scénario imaginé par le « bolchevik » Peng pour tirer le parti de l'ornière « menchevique ».
La vérité est plus banale. Les communistes chinois de l'époque ne connaissaient pas suffisamment le marxisme et ils respectaient fidèlement les directives du Komintern auquel ils reconnaissaient sincèrement un rôle de direction. En 1923, le Komintern avait envoyé deux directives à propos des rapports entre le PCC et le Kuomintang. La première, datée du 12 janvier 1923, soulignait la faiblesse du mouvement ouvrier et donc la nécessité d'une coopération entre les deux partis, tout en mettant en garde contre la « liquidation » de l'indépendance politique et organisationnelle du PCC. La deuxième, datée de mai 1923, affirme pour la première fois que l'hégémonie dans la révolution nationale appartient au parti ouvrier. Chen Duxiu écrivait des articles dans l'esprit de la première directive ; Peng, à Moscou, avait été informé auparavant de la correction de ligne et l'avait donc transmise au parti.
La directive de janvier 1923 appelant à la coopération avec le Kuomintang ne tombait pas du ciel : le communiste hollandais Henk Sneevliet (Maring) avait recommandé une ligne politique semblable aux communistes chinois en 1922. Des négociations à ce sujet avaient eu lieu entre Sun Yat-sen et le diplomate soviétique
LE PC CHINOIS 149 Adolph loffe. Ni Sneevliet ni loffé n'étaient des staliniens ; au contraire, loffe devint plus tard dirigeant trotskyste et Sneevliet fut membre de l'Opposition et à un certain moment allié de Trotsky (même si les deux eurent engagé une longue polémique qui se finit par une rupture). Sneevliet n'était pas un homme du Komintern, mais un révolutionnaire à l'esprit indépendant et faisant preuve d'une forte volonté. Il fut un leader à ses débuts de l'Union indienne social-démocrate des Indes hollandaises. En 1916, Sneevliet et son camarade Adolph Baars s'étaient tournés vers le mouvement nationaliste Sarekat Islam et ils avaient beaucoup influencé ses jeunes leaders. En juillet 1920, Sneevliet avait obtenu l'approbation du deuxième congrès du Komintern pour sa politique de coopération avec le Sarekat Islam. Ses idées sur la tactique à adopter en Chine peuvent très bien être considérées comme une projection de son expérience avec le Sarekat Islam. Il est trop simple d'attribuer la ligne de collaboration avec le Kuomintang au « menchevisme » de Staline.
A propos du cours opportuniste du PCC
En tout cas, le manifeste du IIT° Congrès ne confirme pas entièrement l'affirmation de Peng selon lequelle le PCC était devenu « menchevique » à la suite du nouveau tournant. Certes, ce manifeste expliquait que le « Kuomintang doit étre la force centrale de la révolution nationale et en prendre la direction », mais le point principal en était la critique du Kuomintang, alors qu'était indiquée comme tâche principale du parti de « diriger les ouvriers et les paysans pour qu'ils integrent la révolution nationale '».
Au moment ou il publiait ses memoires, Peng etait l'un des trois survivants du IV° Congrès (1925) ; les autres étaient Li Weihan et Zheng Chaolin. Zheng, non seulement, est un trotskyste (même si au sein du trotskysme, il a souvent été en conflit avec Peng), mais il fut aussi un camarade d'études de Peng à Moscou pendant un certain temps. En 1952, Zhen disparaissait pour vingt-sept ans dans une prison du régime bureaucratique (il avait déja passé sept ans dans une prison du Kuomintang), mais après sa libération en 1979, des historiens chinois l'ont parfois consulté au sujet des premières années du parti. En 1983, Zhen a publié une note ? décrivant le rôle de Peng lors du IV° Congrès sous un jour different et qui fait douter de l'affirmation de Peng selon laquelle il avait ramené le parti sur la voie « bolchevique » et l'avait ainsi préservé de l'ingérence russe. Zheng laisse supposer que la nouvelle ligne concernant « l'hégémonie prolétarienne », loin d'être le résultat d'une action personnelle de Peng. était une instruction du Komintern dont tous les étudiants chinois à Moscou avaient connaissance. Le Komintern, preoccupe de ne pas manipuler publiquement sa section chinoise, avait obtenu que la section du PCC à Moscou prône la nouvelle ligne et Peng avait été choisi pour la faire appliquer en Chine. De surcroit. lors du IV° Congrès, la résolution principale a été rédigée par Voitinsky et non par Peng. La thèse de Zheng est confirmée par une étude récente qui explique que le PCC. « avec l'aide de
Voïtinsky », avait déjà fait le premier pas en mai 1924 pour « lever son propre drapeau » alors que Peng était encore en Russie.
En juin 1981, Zheng Chaolin a traité ce point ainsi que d'autres dans une lettre privée à un ami, qui est tombée aux mains de Peng. Peng a longuement répondu à son tour. Les choses en sont restées là. Début 1984, la réfutation de Peng et la réponse de Zheng ont été publiées à Hong-Kong " . La contribution de Peng analyse longuement l'affirmation de Zheng selon laquelle Voïtinsky était la véritable source de la nouvelle ligne « proletarienne ». En effet, si Zheng a raison sur ce point, le titre de gloire de Peng disparaitrait. Pour défendre son point de vue, Peng nie tout simplement que Voitinsky ait assisté au IV° Congrès, et à plus forte raison en ait écrit la résolution politique. Mais d'autres sources, y compris Li Weihan. confirment d'une façon indépendante la version de Zheng
Peng met souvent en cause l'intégrité personnelle de ses adversaires politiques. Il lance notamment une attaque venimeuse contre le martyr Qu Qiubai qui, en 1927, l'avait chassé du comité permanent du parti. Peng présente Qu comme un droitier. Il prétend que c'était lui-même le véritable défenseur du marxisme dans le parti. Mais, à l'époque, des communistes ne voyaient pas les choses de cette manière. « Au comité central (...) Petrov [Peng) représente la droite, Qu Qiubai la gauche et le vieux [Chen Duxiu] le centre », écrivaient en 1927 trois représentants russes du Komintern qui travaillaient à l'époque à Shangai 2° . Puisque Peng prétend que le parti avait été « réarmé » lors du IV° Congrès contre des gens du type Qu Qiubai, il a de la peine à admettre que Qu était en réalité parmi ceux qui approuvaient la nouvelle ligne. Ainsi, il le fait disparaitre du congrès, en affirmant qu'il était alors dans le Guagzhou. Pourtant, non seulement Qu a assisté au congrès, mais il y a même joué un rôle important en ce qui concerne la résolution politique. Il a traduit le projet de Voïtinsky et a répondu à des questions posées par des délégués sur cette résolution.
L'image que Peng donne de lui-même est celle d'un novateur, alors que ses mémoires indiquent au contraire qu'il était plutôt un dogmatique. Ses livres marxistes favoris étaient le Matérialisme historique de Boukharine, la Dialectique de la science naturelle de Deborine et l'Anti-Dürhing d'Engels, à savoir des œuvres largement critiquées comme des simplifications mécaniques ou schématiques de la conception marxiste. Après sa conversion au trotskysme en 1929, Peng considérait que tous les dirigeants du parti étaient des staliniens, mais il continuait à avoir des préférences pour quelques-uns d'entre eux. Certaines distinctions qu'il fait sont significatives. Il détestait Mao - qui avait une approche tout à fait utilitariste des dogmes ; par contre, même dans sa vieillesse, il avait encore du respect et de l'affection à l'égard du plus orthodoxe et prudent Liu Shaoqui?' . Le contraste entre Peng et Mao apparait clairement dans une histoire savoureuse que Peng nous raconte : au cours d'une chaude journée de 1921, Mao donna un cours à « l'université » du parti en n'étant couvert que d'une serviette. Le but de Peng est de présenter Mao sous un jour défavorable. Les lecteurs jugeront eux-mêmes s'il atteint son but.
Le trotskyste Zheng Chaolin a appelé Peng « un Wang Ming avant Wang Ming » et l'analogie est pertinente, même si elle ne doit pas être poussée trop loin.
LE PC CHINOIS 151 Comme Wang. Peng a commence sa carrière politique non pas en Chine, mis à Moscou, où apparemment, lui et Luo Yinong étaient les seuls Chinois membres du parti russe. A son retour en Chine en 1924, sa relation russe lui avait assure un grand pouvoir, comme ce sera le cas pour Wang Ming dans les années trente. Beaucoup d'étudiants, qui étaient retournés en Chine plus ou moins en même temps que Peng, occupèrent des postes de direction dans des organismes nationaux et provinciaux du parti, exactement comme le firent les « étudiants » de Wang Ming (les « Vingt-huit bolcheviks ») en 1930. « Le Komintern avait designe Peng Shuzi comme notre dirigeant et nous a donné une théorie et une ligne à ramener ». disait Zheng* . Comme Wang entra directement au bureau politique en 1930 sans avoir été élu. Peng devint directement membre de la direction en 1924. Si Wang était le protégé de Mif. Peng avait lui aussi son protecteur en la personne de Grigori Voitinsky, qui l'avait « placé » à Shangai pour appliquer les directives du Komintern.
Puisque Wang Ming avait été formé à Moscou, ses compétences incluaient naturellement l'antitrotskysme, même si en Chine ce thème n'avait pas beaucoup d'écho ni d'importance. A ce propos aussi, la ressemblance - fut-elle relative -existe. Zheng rappelle que lorsqu'au IV° Congrès. Voitinsky avait proposé à une assemblée tranquille de dénoncer l'Opposition de gauche russe, c'est Peng qui s'était levé pour l'appuyer? . Peng conteste cette histoire et nie même qu'une telle résolution ait été proposée au congrès. Mais le texte d'une résolution du IV° Congrès qui dénonçait le trotskysme a été récemment publié dans une collection du PCC tandis qu'une autre collection contient le texte d'une lettre du 2 février 1925 adressée à la section de Moscou du PCC dans laquelie on énumère parmi les sujets traites au congrès « un rapport sur le mouvement communiste international par le représentant du comité exécutif de l'Internationale communiste » et « un rapport sur leninisme et trotskisme ». L'auteur de cette lettre était... Peng Shuzi 24
Wang Ming était surtout connu comme un spécialiste de la « bolchevisation ». à savoir de l'imposition au parti d'une « discipline de fer », d'un centralisme extrême et d'une obéissance inconditionnelle analogue à celle imposée à Wang par le Komintern. Peng était lui aussi un « bolchevisateur » de ce genre. En fait. la «bolchevisation » est arrivée en Chine en deux vagues et non en une seule : en 1925 avec Peng et à nouveau en 1930 avec Wang. Selon C'ai Hesen, c'est Peng qui ¿ amené le «centralisme bureaucratique » dans le parti. Selon Zhang Guotao. Wang Ming n'a lait que continuer l'œuvre de Peng
Toutefois. Peng était plus courageux, plus indépendant et plus attaché à ses principes que Wang. L'ascension de Peng comme homme de Moscou s'est arrêtée au seuil du secretariat general. contrairement a Wang qui fut « l'helicoptere » a voler le plus haut dans le parti. En tant que chef. le protecteur de Peng. Voitinsky était moins arbitraire, inflexible et autocratique que Mif. En outre, même si en 1924 le Komintern avait l'habitude d'infiltrer ses partisans dans la direction des partis nationaux, sa tactique consistait à les ajouter aux directions nationales et non a évincer ces dernières. Il ne s'était pas encore complètement transformé en une machine visant a imposer les idees de Moscou au mouvement communiste international.
Il n'y a rien d'étonnant à ce que Peng, souvent victime de calomnies grossières, ait déployé tant d'énergie pour s'inscrire à nouveau dans cette histoire du parti, d'ou il fut à tort expulse. Il était bien placé pour enrichir notre compréhension des premières années du PCC. Mais son obsession d'exalter son propre rôle et de minimiser celui d'autrui constitue assez souvent un obstacle entre lui et la vérité, rend son recit des evenements partiellement sans valeur et toujours douteux. Il est nécessaire de le dire parce que les mémoires des vétérans de la génération de Peng sont extrêmement rares et celle de Peng sera largement lue et citée. Déja des chercheurs de differentes orientations politiques ont fait dans des publications françaises l'éloge du livre de Peng comme étant une source valable, mais apparemment sans en remarquer les défauts.
1. Wang Fanxi, Chinese Revolutionary Memoirs, 1919-1949, Oxford University Press,
1980, pp. 111-112.
2. Voir Jin Zhao, Zhongbao ruekan nº7, 1983, pp. 34-35.
3. Xiang Qing, Xinhua yuebao n° 4, 1980, pp. 75-79.
4. Wang Fanxi, Chines Revolutionary: p. 122.
S. Kang Sheng, Jefang zhoukan, n° 29 et 30, 1938.
6. Lee Feigon, Theory and Society; n° 2, 1983.
7. Entre autres, le livre d'Ernest Mandel sur l'eurocommunisme, de Pierre Frank sur l'histoire de la Quatrième Internationale et d'Isaac Deutscher sur Staline.
8. Jin Zhao, Zhongbao n° 7, 1983.
9. Claude Cadart et Cheng Yingxiang, /'Envol du communisme en Chine, Paris, 1983.
10. Xang Fanxi, Chinese Revolutionari; p. 208.
11. L'Envol du comunisme, pp. 338-339.
12. Cité par Wang Fanxi dans une lettre qu'il m'a envoyée.
13. Peng Shuzhi, lettre du 2 fěvrier 1925. citée par Zheng Chaolin in Self-whitewashing, Pt.l, p. 49.
14. Lee Evans et Russell Block, Leon Trotsky on China, avec introduction de Peng,
New-York, Monad Press, 1976. pp. 39-40.
15. C. Brandt. B. Schwartz et J. K. Fairbank, A Documentary Histor of Chinese
Communism, New-York, Atheneum, 1967, pp. 39-40.
16. Li Weihan, Beijing Daily; 14 juillet 1980.
17. Liu Qifa et Qian Feng, On The Tactics.
18. Voir Zhongbao vuekan n° 1, 1984, pp. 62-71.
19. Li Weihan, interview.
20. Voir la Question chinoise dans /'Internationale communiste, Paris, EDI, 11965.
p. 79.
21. Peng Shu-tse, « The Relationship and Differences between Mao Tse-tung and Liu
Shao-ch'i », The Chinese Communist Party in Power, pp. 306-325.
22. Zheng Chaolin, Self-whitewashing, Pt.l, pp. 49-50.
23. Zheng Chaolin, Peng Shuzhi, p. 70.
24. « Reference Materials » in The History of The Chinese Communist Part; vol. 3, p. 180.
25. Cai Hesen, Jihuizhuyi, repris par Historical Materials of The Communist Bandit's
Ruining of China. vol. 1, pp. 604-605.