Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 22-23

Réponse à Gregor Benton

Cheng Yingxiang et Claude Cadart · Quatrième Internationale, n° 22-23 · décembre 1986 · p. 155-157 · 2 367 mots

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L'analyse de Gregor Benton sur l'Envol du communisme en Chine est une appréciation tout a fait hostile et negative, centrée sur la personne de Peng Shuzhi qui n'est plus en état de répondre à de telles attaques.

Peu après la mort de Peng, au printemps de 1984, une revue de Hong-Kong a commencé à publier une série d'articles écrits par Zheng Chaolin, un ancien trotskyste libéré des prisons de Mao et qui vit en Chine. Ces articles sont précédés par un fragment de correspondance privée de Peng, daté d'octobre 1981, qui n'était pas destiné à la publication' . Ils contiennent des attaques haineuses contre l'integrité morale et intellectuelle de Peng et ses Memoires, dont aucun exemplaire n'existe en chinois. Cela ne méritait selon nous, aucune reponse, aucun commentaire. C'est pourquoi nous avons été étonnés de découvrir dans une revue universitaire sérieuse comme China Quarterly une « analyse du livre » d'un ton semblable qui lance des accusations contre Peng a peu pres dans les memes termes. En tant qu'auteurs des Memoires, nous nous considerons moralement obliges de faire quelques commentaires.

Lorsque nous avons accepté la tâche lourde et pénible d'écrire les Mémoires de Peng, en nous basant sur ses notes et interviews et sur une recherche que nous avons faite en ayant recours à des documents originaux, notre préoccupation était d'éviter que ne soit oublié le récit historique direct d'un témoin d'événements qui ont déterminé dans une large mesure le destin de la Chine.

Nous n'avons aucun lien avec des groupes ou des fractions trotskystes, en Chine ou ailleurs. Dans notre travail, nous n'étions pas intéressés à soutenir des thèses ou des points de vue politiques défendus par Peng durant le reste de sa vie. mais de présenter une version écrite la plus fidele possible du recit oral de Peng et de ses reponses a propos d'événements historiques concrets en utilisant les nombreuses interviews qui ont été réalisées de temps en temps pendant une assez longue période (1965-1983).

Le premier volume des Mémoires de Peng s'efforce de remplir des vides dans l'enchainement d'événements qui ont été obscurcis ou déformés. des décennies durant, par l'histoire officielle du PCC et sur lesquels des historiens chinois commencent à s'interroger et à réviser leurs points de vue. Dans ce sens, il constitue une contribution unique dans son genre. justement parce qu'il s'agit d'une contribution non officielle d'un des survivants de la première génération de dirigeants communistes chinois. Une telle contribution qui est après tant d'années d'épurations, de persécutions, d'emprisonnements et d'exils, dans le but de clarifier des faits délibérément obscurcis, déformés ou oubliés. ne pouvait être faite que par un participant direct, honnête et lucide.

Ce livre de quatre cent quatre-vingt pages est plein de descriptions originales et méticuleuses sur les sujets suivants : la société chinoise pendant la période de transition entre la domination mandchoue et l'ère républicaine telle que Peng l'a vécue dans sa région natale : l'effervescence culturelle et politique après la révolution de 191l et autour du mouvement du 4 mai 1919 au Hunan: la naissance du mouvement communiste à Changsa et la formation des premiers noyaux communistes à Shanghaï autour de la figure centrale de Chen Duxiu : la formation des jeunes communistes chinois dans la mème ville, avant une longue période d'études à l'université des travailleurs d'Orient qui venait d'être fondée à Moscou (1920), la vie et l'activite de ces jeunes à Moscou dans les années 1921-1924 ; la maison de Chiang Kai-shek à Moscou (1923) ; l'impact du conflit Staline-Trotsky et du V Congrès du Komintern sur Peng et ses camarades chinois en Union soviétique (1923-1924) ; les relations inextricables entre le PCC et le Kuomintang. la réorientation politique et organisationnelle du PCC pendant les mois qui ont précédé son IV° Congrès ; les circonstances réelles du deroulement de ce congres : les portraits vivants des vrais fondateurs du PCC. Li Dazhao, Chen Duxiu, Li Hanjun. Li Da, Chen Wangdao, Cai Heshen, Li Qihan et des dizaines d'autres cadres dirigeants du jeune parti. de Peng, G. Benton coupe en fragments isolés des épisodes dont la portée intrinsèque ne peut être comprise et évaluée que dans leur lien étroit avec le courant principal de l'histoire illustré par Peng. Par exemple, en traitant l'histoire de He Minfan, fondateur du premier groupe communiste à Changsa dont le nom a été complètement efface de l'histoire officielle du PCC simplement parce qu'il avait offensé l'intouchable Mao, Benton la réduit à une anecdote vulgaire et prétère lancer une attaque venimeuse contre Peng, le narrateur qui aurait commis le sacrilège de « déprécier » le grand Mao. Dans un tel état d'esprit, en ignorant les autres sujets majeurs, évoqués dans le livre de Peng, Benton assène un jugement final et irrévocable sur Peng: « Son obsession d'exalter son propre rôle et de minimiser celui des autres constitue assez souvent un obstacle entre lui et la vérité. Ce qui rend son récit des événements partiellement sans valeur et toujours douteux. »

Après une présentation élogieuse des Mémoires de Wang Fanxi, traduites en anglais par lui-même, mais qui n'ont aucun rapport avec le contenu et la période traités dans les Mémoires de Peng, Benton procède à une série d'accusations contre Peng en empruntant directement expressions et idées aux écrits de Wang Fanxi et de son camarade de combat Zheng Chaolin (l'un et l'autre détracteurs de Peng depuis le début des années quarante, ce qui est bien connu dans des cercles chinois) : Peng s'attribue une gloire imméritée en exagérant son rôle dans le PCC ; il raconte des mensonges sur ce qui s'est passé au IV° Congres du PCC (janvier 1925) en ne mentionnant pas la présence de Qu Qiubai et de Voïtinsky et le rôle éminent joué notamment par Qu Qiubai ; il a été envoyé par Moscou comme agent - un « Wang Ming avant Wang Ming » - pour prendre le contrôle de la direction du PCC ; il était pour l'entrée de ses camarades dans le Kuomintang contrairement à ce qu'il prétend lui-même...

Indépendamment du récit détaillé contenu dans les Mémoires de Peng et de la réfutation d'un chercheur de l'histoire du PCC à propos des affirmations de Zheng Chaolin sur le rôle de Qu Qiubai et de Voïtinsky lors du IV° Congrès du PCC, publiée dans la même revue de Hong-Kong . nous voudrions faire quelques remarques justement pour montrer à quel point les méthodes de Benton sont révélatrices de « sérieux » en matière d'histoire.

« Peng Shuzhi, le premier antitrotskyste de Chine. » Benton fait référence à une affirmation de Zheng Chaolin, d'après laquelle une « résolution » de soutien à Staline et de condamnation de Trotsky aurait été adoptée par le IV° Congrès du PCC sur insistance de Peng. Le seul « témoin » de ce curieux incident était Zheng Chaolin, qui n'était ni délégué ni observateur à ce congrès ! Mais deja au printemps 1927, au moment où il lançait sa lutte fractionnelle contre Chen Duxiu et Peng Shuzhi avec l'intention d'en faire les responsables de la faillite de la Révolution et de prendre leur place, Qu Qiubai avait écrit que la pensée de Peng telle qu'elle était révélée par ses écrits (notamment la thèse qu'il avait développee dans Qui sont les dirigeants de la Révolution nationale chinoise ?) était une version chinoise du trotskysme* , crime fatal lorsque Staline avait commence sa purge sans merci des trotskystes en Russie et ailleurs. L'affirmation de Qu dément directement ses défenseurs zélés d'aujourd'hui. Dans le même numéro spécial de Xin Qingnian ( La jeunesse) (décembre 1924) sur la « Révolution nationale en Chine ». ou l'article incrimine de Peng a été publie, un numéro préparé sous la responsabilité de Peng. on peut lire la traduction d'une conférence de Trotsky à Moscou à côté d'écrits de Lénine et de Staline.... Peng et la plupart des communistes chinois n'étaient pas à l'époque en condition de choisir leur « camp » entre Staline et Trotsky parce qu'ils ignoraient tout sur le conflit en l'absence d'informations et de documents. L'affirmation de Benton et de Zheng est mal intentionnée justement comme celle de Qu Qiubai, il y a cinquante-huit ans. Il y a une continuité méthodologique dans une certaine école de falsification.

« L'auto-encensement de Peng Shuzi ». Contrairement à Wang Fanxi, figure très peu représentative dans les soulèvements révolutionnaires de la Chine contemporaine, qui a été pressé de publier des Mémoires , Peng a beaucoup hésité avant d'écrire ses propres Mémoires parce qu'il était trop absorbé et passionné par les événements qui se passaient en Chine et dans le reste du monde pendant toutes les années de son exil et jusqu'à sa mort et qu'il s'efforçait d'intervenir par l'action et la pensee dans la vie politique de son temps en ecrivant des articles, en donnant des interviews et en correspondant avec des camarades et des amis . En ce qui concerne les événements et les personnes qui y sont impliquées, sa méthode, telle qu'on peut la constater dans son livre, consiste à procéder sur la base de récits strictement factuels et de décrire ses réactions au moment des faits dont il parle. Tous les personnages sont présentés dans l'ordre de leur apparition comme il les a perçus et connus, comme ils étaient à un moment donné. En d'autres termes. les portraits se limitent à des périodes précises et ses jugements correspondent à ceux qu'il avait à l'époque. Ils ne sont que des projections de ce qu'ils deviendront plus tard, lorsque une grande partie des personnages mentionnés seront devenus ses adversaires politiques. Le portrait de Chen Duxiu, par exemple, et son rôle prédominant dans la formation des premiers noyaux communistes à Shangaï et ses contributions à la construction du PCC en 1924 sont relatés pleinement dans ce volume de ses Mémoires, malgré les durs conflits qu'il a eus plus tard avec Chen dans la prison de Nankin et ensuite' '. Le jugement de Peng sur Qu Qiubai ne fait pas exception. Il est basé sur les faits et son comportement à l'époque ®

« Wang Ming avant Wang Ming ». Coller cette étiquette infamante à une figure révolutionnaire des premières années du communisme chinois, dont le nom est resté tabou pendant des décennies dans l'histoire officielle du PCC, qui a passé toute sa vie à lutter contre les conceptions staliniennes, qui a été victime de purges et de calomnies, est exactement dans la tradition des falsifications et des amalgames staliniens. Une tradition qui s'adapte parfaitement au goût des gens nostalgiques de l'âge noir de la domination monolithique stalinienne ou maoïste. C'est Zheng Chaolin qui a inventé cette calomnie, qui a été reprise par Wang Fanxi et G. Benton, de même que Qu Qiubai avait étiqueté Peng comme trotskyste en 1927 et avait caractérisé la pensée politique de Peng comme une version chinoise de la révolution permanente de Trotsky, alors que Peng ignorait encore l'existence d'une telle théorie ! C'est une honte qu'un vétéran du trotskysme comme Zheng Chaolin adopte des pratiques si affreuses. C'est au moins irresponsable de la part de Benton d'accepter tout cela comme si c'était démontré. Peut-être Zheng Chaolin est-il en train d'oublier les vieux principes et il est maintenant heureux de rendre des services douteux à certains de ces staliniens inébranlables qui n'oublieront jamais et ne pardonneront jamais à Peng d'avoir été l'un des antistaliniens les plus conséquents.

« Le cas de Qu Qiubai ». Il y a beaucoup d'affirmations tonitruantes dans les attaques de Benton et Zheng contre Peng à propos de la figure de Qu Qiuba:. Ils accusent Peng d'avoir « déprécié » cette « grande figure révolutionnaire ». Effectivement, parmi les principaux dirigeants du parti, Qu Qiubai a été l'une des figures les plus controversées de l'histoire communiste chinoise. Pendant la Révolution culturelle, il a été dénoncé à titre posthume comme traitre par Mao et Zhou Enlai. Sa veuve, Yang Zhihua, a subi des persécutions injustes. Maintenant, sa réhabilitation posthume est allée beaucoup plus loin qu'il ne le mérite. Tous ceux qui connaissent un peu l'histoire du PCC ne peuvent pas ignorer son rôle en tant qu'agent du Komintern et exécutant de la politique de Staline vers la fin des années vingt, son rôle dans le tournant radical qui va de la collaboration avec le Kuomintang à la politique aventuriste ultra-gauche en 1927-1929. Les Mémoires de Peng se limitent a revéler en partie sa personnalité et son rôle dans les premières années du PCC dans la mesure où Peng avait connu directement Qu et a eu des rapports avec lui. Mais évidemment. Zheng Chaolin et Benton ont choisi de devenir les avocats chaleureux d'une image idéalisée de Qu Qiubai. Il existe aujourd'hui parmi des intellectuels chinois, notamment ceux qui ont subi des dures persécutions dans les années cinquante ou pendant la Révolution culturelle, la mode de s'identifier avec Qu Qiubai, intellectuel persécuté et véritable martyr de la Révolution. C'est une réaction parfaitement compréhensible. Mais entre la réhabilitation nécessaire de Qu Qiubai comme l'un des premiers dirigeants du PCC et un héros idéalisé ou mythique, il y a une marge considérable à respecter pour être en accord avec la réalité historique.

1.Zheng Chaolin : Pen Shuchi bivan xiashuo (Peng Shuchi talks nonsense with eres shut), Zhongbao yuekan, 1984-2 ; Yiben gei ziji tuzhimofen de huivi lu ( Memoirs to make-up his own face), Zhongbao yuekan, 1982-4 and 5.

2. Zheng Chaolin ibid. Wang Fanxi, Shuangshan huivi lu. (Memoirs of Shuang-shan) p. 266-267.

3. Chen Zhenyan : Dui ruogan zhengvixing lishi wenti de tantao (Inquir into some controvesial problems of histori). Zhongbao ruekan 1948-8 and 9.

4. Qu Quibai, Zhongguo geming chi chenlun wenti (Questions in controvers! of the Chinese Revolution), distribué en pamphlet en avril 1927 et réimprimé par le PCC en juin 1928, p. 86-87.

S. Wang Fanxi's Memoirs Shuangshan huivi lu terminé en 1957 et publié pour la première fois en 1977 par Chow's Co. Hong-Kong.

6. Voir notamment l'introduction à The Chinese Communist Part in Power. New York. Monad Press, 1980). Et Peng Shuchi vuanji en chinois, vol. I. (1924-1929) et vol. 3 (1951-1980).

7. Voir en particulier l'Envol du communisme en Chine, p. 171-178, 307, 453-455. 8. Ibid p. 286-291. 379-386, 396-397.

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