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La revue › n° 22-23

Femmes : luttes et axes de résistance

Jacqueline Heinen · Quatrième Internationale, n° 22-23 · décembre 1986 · p. 27-56 · 15 439 mots

In English: Women and Work in Western Europe (International Marxist Review Vol. 2, No. 2, Spring 1987).

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Luttes des femmes quelques axes de résistance

Tenter de rendre compte de la situation des femmes à l'échelle européenne, ainsi que des effets de la crise économique et sociale sur le mouvement feministe, des nouvelles formes de radicalisation qu'elle a entrainées tient un peu de la gageure et pourrait conduire à des généralisations hâtives. D'une part, parce que la profondeur de la crise est loin d'être identique dans tous les pays. Et, d'autre part, parce que parler des femmes en général est plus qu'ambigu: les attaques de la bourgeoisie ne frappent pas toutes les femmes de la même manière, loin s'en faut. Mais en même temps, ce n'est pas un hasard si, pour le soixante-quinzième anniversaire de la Journée internationale des femmes, le 8 Mars 1986, le droit au travail des fermes se trouvait au centre des initiatives et des manifestations dans tous les pays a Europe de l'Ouest.

Par ailleurs, un certain nombre de dénominateurs communs mis en évidence par le mouvement des femmes gardent toute leur acuité. La division sexuelle du travail, le poids que constituent les tâches domestiques, les contraintes, voire la violence dans les rapports sexuels sont autant d'éléments susceptibles d'amener des femmes de couches sociales diverses et d'orientations politiques fort différentes à se retrouver ponctuellement ou de manière plus durable dans des actions communes '!

L'article qui suit - version abrégée de celui qui est paru dans International Marxist Review - tente de faire le point sur la façon dont la crise affecte les femmes et les travailleurs au premier chef, sur la manière dont elles la vivent et sur les leçons qu'on peut commencer à tirer d'un certain nombre de luttes qu'elles ont menées.

Les chiffres sont là : quatre à cinq millions de personnes se trouvent dans un état de pauvreté prononcée dans un pays comme l'Allemagne, alors que ce chiffre est près de deux fois plus élevé en Grande-Bretagne. Et la très grande majorité d'entre elles sont des femmes. Femmes immigrées totalement démunies, femmes âgées sans ressources vivant d'allocations de misère ? , mais aussi jeunes travailleuses au chômage, mères d'enfants en bas âge qui ne touchent plus d'allocations. En RFA, la CDU « met en œuvre une politique accelérée de feminisation de la pauvreté - phénomène qu'on constate d'ailleurs dans le monde entier. Aujourd'hui, de plus en plus de femmes travaillent à temps partiel en Allemagne fédérale (en 1981, elles représentaient 31 % de l'ensemble des femmes salariées). Parallélement, une proportion croissante parmi elles n'a plus droit à l'assurance nationale - cela valait pour un tiers des emplois à temps partiel en 1981. Les fonds destinés au recyclage professionnel ont été amputés de 25 %. Les allocations de réinsertion pour les chômeurs dépendent de la durée des cotisations obligatoires déjà versées et ce sont donc avant tout les anciennes femmes au foyer qui en sont exclues. Les coupures dans le secteur social touchent les femmes à double titre: comme employées potentielles - infirmières, travailleuses sociales, enseignantes - dont les emplois deviennent superflus et comme individus sur qui ce travail retombe au sein de la famille. Le salaire des femmes reste en moyenne inférieur de 30 % à celui des hommes (les femmes représentent 90 % de la main-d'œuvre dans les secteurs les plus mal payés). Aussi, les retraites des femmes sont-elles beaucoup plus basses que celles des hommes. Compte tenu d'un système de calcul compliqué, il faut qu'elles s'attendent à perdre en moyenne 70 % de leur salaire au moment de la retraite (contre 50 % pour les hommes). Comme leurs revenus sont déjà bas, cela veut dire qu'un pourcentage élevé de femmes retraitées vit en dessous du minimum social 3

Les effets de la crise économique et sociale

Ce tableau alarmant est loin de ne concerner que la RFA. En Belgique, les trains de mesures successifs visant à réduire les droits aux allocations de chômage tout en attribuant des montants plus élevés aux seuls chefs de famille reconnus a placé les femmes seules ne retrouvant pas d'emploi dans une situation souvent dramatique, et les jeunes femmes dans une dépendance absolue de leur famille. Certes, on ne saurait poser le problème de la pauvreté en termes de sexe sans le poser d'abord en termes de classe et de race. Aussi est-il sans doute plus correct de parler d'appauvrissement des femmes plutôt que de féminisation de la pauvreté.

LUTTES DES FEMMES 29 29 Il n'en reste pas moins qu'au sein de chacune des catégories, ce sont les femmes qui subissent le plus durement les ellets conjoints de la politique de restructuration industrielle du patronat et des mesures d'austérité prises dans tous les domaines sociaux. Travail/famille : une question de priorité

La rentree massive des temmes sur le marche du travail depuis la seconde Guerre mondiale n'a en rien éliminé les fondements de la situation contradictoire dans laquelle elles se trouvent. D'une part, les femmes constituent une part décisive de la main-d'œuvre - dans beaucoup de pays, on prévoit que, sous peu, un travailleur sur deux sera une femme - et de plus en plus souvent, il s'agit de femmes mariées. Mais, d'autre part, les femmes ne sont pas considérées comme des travailleurs à part entière, l'idéologie dominante voulant qu'elles soient avant tout responsables de leur foyer et de l'éducation des enfants. Qu'en Suède, en RFA ou en Angleterre, un nombre croissant de familles ne dépende que d'une seule personne et qu'il s'agisse de femmes les trois quarts du temps ne suffit pas à entamer la conviction largement répandue que le travail des femmes n'est somme toute qu'un travail d'appoint. La preuve, elles consacrent en général trois fois plus de temps aux tâches domestiques que leur conjoint....

Dans le cadre de la crise économique actuelle poussant les patrons à maximiser leurs profits en prenant des mesures rentables à court terme, la bourgeoisie est d'autant plus tentée de s'en prendre aux femmes en premier lieu qu'elles sont plus vulnérables sur tous les plans. En tant que travailleuses entrées plus tard sur le marché du travail et actives dans des secteurs moins bien organisés, et donc moins protégées. En tant qu'épouses et mères, parce que le poids de leurs responsabilités familiales les contraint à accepter des emplois à temps partiel moins payés ou toute autre forme de travail précaire, y compris le travail à domicile. Les coupes claires pratiquées dans les dépenses sociales et dans les équipements collectifs en particulier sont un argument de poids pour faire « accepter » cet état de fait à celles qui se montreraient rétives. Que faire s'il n'y a pas de crèche pour garder votre enfant ? Comment faire pour être là quand il sort de l'école alors qu'il faut une heure et demie de transport pour rentrer du travail ?

Les femmes se heurtent là encore à l'une des contradictions fondamentales du capitalisme. « Alors que le développement capitaliste des forces productives tend à miner la famille en tant que système puisqu'il pousse les femmes à prendre un travail salarié, les rapports capitalistes engendrent une contre-tendance qui tend à renforcer la divison sexuelle du travail. (...) Cela renvoie à l'une des tendances fondamentales du système capitaliste qui cherche à abaisser le niveau de vie de la classe ouvrière et à contraindre les travailleurs à prendre sur leur temps "personnel" le travail nécessaire à leur reproduction ' ... » Mettre à disposition des crèches en nombre suffisant et de qualité supposerait une augmentation substantielle des dépenses sociales et donc une augmentation des charges que les patrons doivent verser à l'Etat ; c'est bien la dernière choses qu'ils sont prêts à accepter. Si le temps partiel est aussi élevé chez les femmes, c'est évidemment parce que la bourgeoisie a tout fait pour cela. On sait qu'en Grande-Bretagne, premier pays à l'avoir promu en Europe à une aussi large échelle, il a été délibérement créé pour tenter de répondre aux contradictions évoquées plus haut. Mais il n'était pas exclu a priori que cette politique patronale se heurte à un mur de refus de la part de la classe ouvrière. Or de nombreuses femmes ont fini par l'accepter dans les pays du nord de l'Europe, avant même que ne débute la période de récession. Elles l'ont fait - en général encouragées par leur mari - vu les tensions que leur activité professionnelle provoquait sur le plan familial et vu les carences flagrantes en termes d'équipements collectifs. Ce n'est pas un hasard si le taux de travail à temps partiel est d'autant plus élevé que la proportion de femmes actives (et donc de femmes mariées) est plus forte.

A l'époque, les directions syndicales, au mieux ont gardé le silence, au pire ont applaudi des deux mains face à l'introduction de cette nouvelle forme de travail considérée comme convenant parfaitement aux femmes. Mais parallèlement à l'approfondissement de la crise économique, le nombre de femmes contraintes à leur corps défendant d'accepter des emplois et des salaires au rabais a augmenté de manière vertigineuse. Et le mouvement ouvrier commence à comprendre, parce que les hommes en font l'expérience concrète, que le travail à temps partiel « pour les femmes » n'était autre qu'un piège contribuant à diviser la classe ouvrière et que le patronat, jouant sur l'argument de la crise et du chômage, s'en sert aujourd'hui pour imposer des formes de « flexibilité du travail » à toutes les couches de travailleurs, y compris ceux des secteurs les mieux organisés. Du travail, oui mais pas le même !

On ne saurait en dire autant en ce qui concerne la sensibilité des syndicats et des travailleurs du rang à la question de la ségrégation professionnelle, tant les préjugés sont vivaces en matière de « travail d'homme » et de « travail de femme ». De tout temps, certaines branches de l'industrie ont comporté une majorité de femmes (habillement, textile, tabac, chaussures, etc.). Mais cette tendance s'est renforcée avec la pénétration massive des femmes dans le secteur des services et à l'heure qu'il est, ce sont non seulement des branches, mais des professions entières qui sont presque complètement féminisées. Le corollaire est que les femmes sont enfermées dans un nombre de branches et d'emplois infiniment restreint. On en a une image caricaturale avec la situation en Suède où plus de 40 % des femmes travaillent dans cinq professions féminines - et quelles « professions »: secrétaires, aides-infirmières, vendeuses, femmes de ménage et bonnes d'enfants. En Allemagne, le tableau est à peu près le même sauf que s'ajoutent à cela les catégories d'ouvrières à la chaîne et d'employées dans la vente par correspondance... Partout, on retrouve le même type de ségrégation, dans l'industrie comme dans les services. En Italie, une recherche de l'IRES (institut de recherche lié à la CGIL) a mis en évidence récemment que même lorsqu'elles ont des diplômes identiques et le même degré d'ancienneté, les femmes se trouvent à un niveau plus bas et sont moins bien rétribuées que les hommes ; les employées des banques répondant à un questionnaire de la CGIL affirment sans détour que

LUTTES DES FEMMES 31 leurs perspectives de carrière n'ont rien à voir avec celles des hommes

Sous l'effet de la récession et en lien avec l'introduction massive du travail à temps partiel, la ségrégation de l'emploi a tendu à augmenter et non à diminuer comme on aurait pu s'y attendre il y a dix ans au vu de l'élévation du taux d'activité féminin. L'introduction des nouvelles technologies ne va pas non plus dans le sens d'un élargissement de l'éventail des emplois offerts aux femmes, enfermées qu'elles sont des l'abord dans des tâches d'exécution à l'écran. Les possibilités d'acquérir de nouvelles qualifications dans le domaine de la programmation sont en général réservées aux hommes pour toutes sortes de raisons dont l'enchaînement constitue un cercle vicieux ; ils refusent les tâches répétitives des clavistes, ils disposent d'une meilleure préparation pour accéder à un recyclage, ils sont plus disponibles pour une formation ayant lieu le plus souvent en dehors des heures de travail, etc. . On est donc assez loin des espoirs qu'avaient suscités les luttes exemplaires des travailleuses qui, au Canada, aux USA ou en Suède, s'étaient battues dans les années soixante-dix pour entrer dans les emplois et dans les secteurs traditionnellement masculins (mines, sidérurgie, automobile). Lorsqu'on regarde les statistiques européennes concernant les « bastions » traditionnels de l'industrie à prédominance masculine, on constate que le recul général de l'emploi, lié aux restructurations et aux licenciements, est proportionnellement toujours plus fort chez les femmes que chez les hommes 8 . Ce qui facilite d'autant la tâche aux patrons pour les acculer vers des formes de travail précaire. Les projets de la bourgeoisie

Faut-il conclure de tout ce qui précède que la bourgeoisie vise à renvoyer massivement les femmes dans leur foyer et à reconstituer une « armée de réserve » au sens où elle le fit au lendemain de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, alors que les femmes avaient occupé les postes laissés vacants par les hommes partis au front ? A vrai dire, elle serait bien en peine de le faire vu le poids du travail féminin dans l'économie actuelle qui ne saurait s'en passer. Les patrons y sont d'autant plus sensibles lorsqu'il s'agit de secteurs en pleine expansion comme celui de l'électronique où leurs profits dépendent largement d'une main-d'œuvre taillable et corvéable à merci, dans des emplois que la plupart des hommes refusent d'occuper. En outre, la bourgeoisie doit compter avec la résistance des femmes qui ont appris à se battre, à se défendre et qui, sous l'impact du mouvement féministe des années soixante-dix en particulier, se montrent peu prêtes à renoncer à l'indépendance que leur confère leur activité professionnelle.

Mais tout le problème réside cependant dans le fait qu'il ne s'agit que d'une indépendance relative, tant sur le plan économique que social. Et c'est là-dessus que s'appuie la bourgeoisie pour tenter de miner les positions acquises, pour repousser les femmes le plus possible et partout où c'est possible dans les emplois précaires.

C'est à la lumière de la volonté de les enfermer dans « leur » statut d'épouse et de mère qu'il faut comprendre les multiples attaques lancées contre les droits des femmes ces dernières années. A commencer par la campagne internationale contre le droit à l'avortement et à la contraception, l'une des principales conquêtes, toute limitée qu'elle soit, du mouvement de libération des années soixante-dix. Qu'ils usent de violence comme aux USA ou au Canada où ils n'hésitent pas à attaquer à la bombe les cliniques effectuant des avortements ou qu'ils usent de rhétorique sur le statut du fœtus comme en Grande-Bretagne, en Irlande ou en Suisse, les tenants du « droit à la vie » sont mus par un même objectif : rabaisser les femmes au rang de pondeuses et rétablir la toute-puissance de la sacro-sainte famille.

Toutefois, la bourgeoisie a appris à ruser et à se servir des armes de l'ennemi pour mieux le combattre sur son propre terrain. En Allemagne, la CDU a recours à un langage féministe et parle de « féminisation de la société » pour tenter de revaloriser le travail domestique et de restaurer la morale familiale. « La propagande de la CDU ne fait plus appel à un modèle conservateur de la femme. Elle s'appuie au contraire sur un nouveau modèle hybride et dynamique : à la fois femme au foyer attentive et mère qui travaille à temps partiel. Jusqu'à quel point, selon ce schéma, les tâches domestiques sont censées être partagées entre "partenaires" au sein du couple, c'est une question de choix individuel? •» Dans la plupart des pays européens, l'incitation à ce que les femmes s'arrêtent de travailler pour s'occuper de leurs enfants en bas âge s'intitule congé « parental » et les déclarations officielles ne sont jamais assez prolixes pour souligner le caractère progressiste d'une telle mesure du point de vue de l'égalité entre hommes et femmes. Certes, à 90 ou 95 %, ce sont les femmes qui prennent un tel congé. Mais n'est-ce pas dans la nature des choses ? D'ailleurs, les couples sont « libres » de décider. La famille, ou une institution ébranlée mais tenace

Pendant longtemps, c'est surtout en France qu'on entendit des couplets sur la catastrophe démographique et sur la nécessité de faire plus d'enfants (c'est sous le gouvernement Mitterrand qu'a été instaurée la nouvelle allocation spéciale attribuée pour le troisième enfant - pour le premier les familles ne touchent rien !). On sait que les résultats de telles mesures sont plus que douteux, la baisse du taux de natalité ne résultant pas d'un « effondrement des mœurs » ou des idées révolutionnaires du MLF sur la contraception, mais bien des changements structurels intervenus dans la société industrielle au lendemenain de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui toutefois, d'autres gouvernements européens reprennent à leur compte l'antienne sur la baisse démographique et sur le rôle de la famille, dans l'idée sans doute que si cela n'a pas d'effets concrets, cela servira au moins à modeler l'opinion.

Et il faut reconnaître qu'ils ont deja marqué des points. L'approfondissement de la crise économique et sociale pousse au repli sur soi et le retour à la famille traditionnelle trouve un écho renforcé au sein de la classe ouvrière. Certes, la crise de la famille est évidente. Le nombre de divorces augmente et de plus en plus de couples vivent en commun sans être mariés. L'« union sacrée » n'est plus ce qu'elle était. On enregistre également une montée de la violence au sein de la famille. Une violence qui est d'abord le fait des hommes à l'égard des femmes (femmes battues,

LUTTES DES FEMMES 33 viol au sein du couple), mais qui se traduit aussi par le phénomène des enfants maltraites par leurs parents (notamment par leur mère) ou encore de mères battues par leurs fils adolescents. A ce propos, il existe à l'évidence une relation étroite entre d'une part la montée du chômage, les attaques aux budgets socinux, le fait que la responsabilité relative a la prise en charge des enfants retombe de plus en plus sur la famille et donc sur les femmes, et d'autre part ces phénomènes de violence. Les femmes en particulier sont acculées à des situations qu'elles ne supportent pas nerveusement.

Mais en même temps, nombre de gens qui divorcent se remarient, même si c'est moins fréquent qu'avant, et beaucoup de couples non mariés reproduisent les relations traditionnelles de la famille nucléaire. Cette dernière a donc encore de beaux jours devant elle en tant qu'institution. La très grande majorité des femmes continue à opter pour le mariage et la vie en famille, et pour cause : l'organisation sociale actuelle ne leur offre aucune alternative, surtout quand elles veulent avoir des enfants ou lorsqu'elles en ont sans les avoir voulus. C'est vrai en particulier dans le cas des jeunes travailleuses au chômage ou d'étudiantes qui ne peuvent plus pour des raisons financières, prendre un logement indépendant comme elles l'auraient peut-être fait il y a dix ans et pour qui le mariage — ou du moins la vie en couple - apparait comme la seule solution pour échapper au carcan... de la famille. Seule une minorité de femmes assumant consciemment les objectifs du mouvement de libération des femmes peuvent choisir de rompre avec le cadre traditionnel pour vivre seules ou en collectivité.

Les attaques idéologiques de la bourgeoisie ont déjà permis à cette dernière de faire tourner les montres à l'envers dans un domaine où beaucoup pensaient qu'on ne pourrait pas revenir en arrière sur un minimum d'acquis féministes : celui de la publicité. On a vu refleurir sur les murs des affiches agressives tout entières centrées sur le corps de la femme objet, avec une tonalité pornographique indeniable et qui auraient été impensables il y a quelques années, alors que le mouvement des femmes s'affirmait avec force dans la vie politique et sociale '°

La crise du mouvement autonome des femmes et les nouvelles donnes de la radicalisation

C'est un fait : à quelques exceptions près comme l'Etat espagnol, le mouvement féministe ne ressemble plus guère à ce qu'il était en Europe dans les années soixante-dix. Dans certains pays, il a même plus ou moins disparu en tant que mouvement indépendant, coordonné, capable de prendre des initiatives à l'échelle nationale pour mener des campagnes sur le droit des femmes à l'égalité et à l'indépendance. Les groupes se réclamant du mouvement autonome qui subsistent sont en général organisés autour d'initiatives concrètes — groupes de « self-help », centres de femmes battues, centres contre le viol visant à venir en aide aux femmes en difficulté, ou encore groupes de juristes ou de recherche sur tel ou tel thème lie à l'oppression spécifique. Si un certain nombre de rencontres ont eu lieu à l'échelle nationale ou internationale sur les questions de l'avortement, des violences ou de l'emploi, les apparitions publiques du mouvement au travers de grandes manifestations de rue ou d'autres initiatives de masse sont en revanche nettement plus rares qu'il y a dix ans.

On ne saurait s'en étonner vu les reculs, pour ne pas dire les défaites subies par le mouvement ouvrier depuis le début de la phase de récession de 1974-1975. Comment penser que les phénomènes de division syndicale, voire de désertion des rangs du mouvement ouvrier organisé comme c'est le cas en France, en Espagne ou en Italie pourraient rester sans effets sur les autres mouvements sociaux ?

Par ailleurs, il était autrement plus facile de remporter une victoire - même limitée - sur la question de l'avortement ou de la contraception il y a dix ans que ce n'est le cas sur les questions qui sont au centre des préoccupations des femmes aujourd'hui. Quelles qu'aient été les réticences de la classe dominante à concéder un droit partiel des femmes à contrôler leur corps, il était posible de la faire reculer sur le plan légal dans la mesure où cela ne touchait pas frontalement à ses intérêts économiques directs. Il en allait déjà autrement des questions de financement. En France, il a fallu attendre la venue au pouvoir des socialistes pour obtenir le remboursement de l'avortement et tout laisse à penser que la droite tentera de revenir sur cette concession. Mais quand on en vient aux problèmes du chômage, du salaire ou des budgets sociaux, on touche à des éléments qui sont au cour même de la politique d'austérité de la bourgeoisie et sur lesquelles elle ne cédera pas sans mobilisations d'ensemble de la classe ouvrière. Or, pour se maintenir et se développer un mouvement doit aussi gagner. C'est particulièrement important dans le cas d'un mouvement indépendant qui ne dispose ni de structures permanentes ni de moyens institutionnels lui assurant un pouvoir de negociation pour preserver ses acquis.

Toutefois, il serait totalement erroné de conclure a la disparition du mouvement des femmes et de supposer que la page du féminisme est tournée. D'abord. il faut se garder des généralisations hâtives car la situation diffère notablement d'un pays européen à l'autre. Il faut souligner notamment l'écho qu'ont rencontré des initiatives récentes dans des pays où pourtant la crise du mouvement des femmes paraissait protonde. En France, la rencontre des lieux de temmes, qui s'est tenue à Paris en décembre dernier, a rassemble un millier de teministes, actives ou non dans des groupes feministes, dans le Planning familial ou dans leurs syndicats, venues débattre collectivement de leurs expériences et chercher à tracer des perspectives d'action. La chose n'était pas facile compte tenu de l'éclatement du mouvement ces dernières années et de la pesanteur de la situation politique. Mais ce rassemblement marque toute autre chose qu'un pur découragement et une disparition des forces féministes de la scène politique française "

Par ailleurs, il faut souligner le formidable succès qu'ont constitué les journées de Barcelone en novembre 1985. Cette rencontre a réuni quatre mille femmes venues de tout l'Etat espagnol, très jeunes ou plus âgées, employées, ouvrières et même paysannes, qui s'étaient donne les moyens de se rendre a ce rassemblement appelé de bouche à oreille dont la presse quotidienne n'avait fait aucune mention. Deux avortements ont été pratiqués durant la rencontre pour dénoncer la loi extrêmement restrictive sur l'avortement adoptée par le gouvernement socialiste.

LUTTES DES FEMMES 35 et plus de trois mille femmes ont signé une déclaration affirmant qu'elles en prenaient la responsabilité collective. « Les journées ont clairement montré que le mouvement feministe etait vivant. Il constitue le point de reference pour les femmes qui, d'une manière ou d'une autre, sur un thème ou un autre, se révoltent contre cette société capitaliste et patriarcale, contre ses normes et ses lois », affirme l'une des initiatrices Féminisme pas mort

Et surtout, il faut noter que si le mouvement indépendant a perdu sa capacité d'initiative antérieure, les idées féministes, elles, ont gagné du terrain au sein des larges masses et auprès des travailleuses et des ouvrières en particulier. Il n'est que de voir ce qui se passe en Angleterre. Sans parler des femmes de mineurs ou des femmes de Greenham Common sur lesquelles on reviendra, il faut souligner que les structures specifiques de femmes dans les syndicats et dans le Labour Party ont repris à leur compte une série de préoccupations qui étaient autrefois l'apanage des petits groupes féministes indépendants (sur l'avortement, la violence, le harcèlement sexuel au travail, les crèches, etc.).

La bataille que mènent aussi bien les Women's Action Committees dans le Labour Party que les femmes syndicalistes du TUC pour l'élection de femmes au instances de direction; le rôle d'avant-garde joué par les conférences de femmes du Labour qui ont systématiquement adopté des positions progressistes sur des questions internationales telles que l'Irlande ou les Malouines ou encore sur le refus de l'OTAN dans le cadre du mouvement de la paix, sont autant de signes indiquant que, quels que soient les changements, on ne saurait parler de la disparition cu mouvement des femmes dans un pays comme la Grande-Bretagne.

En Allemagne également, il s'avère que les travailleuses - en particulier de la métallurgie - ont joué un rôle de premier plan dans la lutte pour les trente-cinq heures. Les arguments féministes qu'elles ont développés en faveur de la journée de sept heures — à savoir une réduction du temps de travail prenant en compte les problèmes spécifiques des femmes et la répartition des tâches domestiques au sein du couple - témoignent de l'influence durable du mouvement des femmes allemand, quand bien même les travailleuses en question n'ont jamais participé à un groupe femmes.

Même en France où le mouvement ouvrier traverse pourtant une crise profonde et où de plus en plus de militants quittent les rangs des syndicats, la récente conference de femmes organisées par la CGT en novembre 1985 a montré combien de jeunes ouvrières, qui ne savent pas grand-chose du mouvement autonome des femmes, peuvent être influencées par ses idées et les objectifs qu'il s'est fixé. Commençant leurs interventions par des «Je ne suis pas féministe mais... », nombre d'entre elles sont intervenues pour fustiger le machisme qui régne dans les rangs du syndicat, l'absence d'initiatives de la part des directions, la nécessité de prendre des mesures offensives pour que les femmes soient élues dans les instances dirigeantes et pour qu'elles puissent y jouer un rôle réel. Certes, il s'est vite avéré que la direction de la CGT est bien décidée à ne pas donner suite à cette rencontre et qu'elle s'efforcera par tous les moyens de faire oublier les idées par trop « osées » qui en ont surgi — celle d'une marche des femmes sur l'emploi, par exemple. Mais cette intitiative a manifesté l'existence d'une radicalisation en profondeur et il ne suffira pas de quelques manœuvres bureaucratiques pour l'anéantir.

D'une manière plus genérale, on a pu constater que les travailleuses etaient tres souvent à l'avant-garde des luttes ouvrières qui se sont développées ces dernières années. On l'a vérifié en 1983, lors de la grève exemplaire de l'aciérie BeckaertCokerill en Belgique, où les ouvrières ont lutté pied à pied contre les projets de licenciements et de restructuration, puis contre la « solution » de repli du patron consistant à « sauver le travail des hommes » en mettant les femmes à temps partiel. Elles avaient su à cette occasion solliciter un soutien international qui s'avéra très large, en dépit de l'absence d'encouragement à leur lutte de la part des syndicats belges. On l'a vérifié encore lors de la grève quasi générale qui a eu lieu à Pâques 1985 au Danemark, suite à l'échec des négociations sur la convention collective annuelle entre le patronat et la centrale syndicale LO. Ce sont alors les ouvrières non qualifiées (organisées dans leur syndicat propre) qui ont pris l'initiative, pour élargir et consolider la mobilisation, de former un comité unitaire de grève interentreprises dans l'une des zones industrielles de Copenhague - c'est là que la grève a duré le plus longtemps. Ce sont elles qui ont été les premières à mener la lutte pour obliger la bureaucratie syndicale à débloquer les fonds de grève pour permettre aux travailleurs de tenir bon. Et elles ont été les premières à organiser un blocus de soutien autour de l'usine Tubörg dont les travailleurs étaient partis en grève au lendemain de l'échec de la grève contre le gouvernement.

Ce qui frappe dans chacun de ces exemples, c'est qu'à partir du moment où elles ont décidé d'entrer dans la lutte - luttes l'ensemble sur des revendications concernant tous les travailleurs - elles le font avec une détermination farouche qui étonne toujours les directions syndicales. Sans doute parce qu'elles prennent conscience qu'elles sont les plus visées par les attaques patronales, et sur tous les fronts à la fois. Peut-être parce qu'elles ont le sentiment d'avoir moins à perdre que les hommes. Et très probablement aussi parce que, moins organisees, elles sont moins promptes à accepter les arguties de la bureaucratie syndicale cherchant à freiner le mouvement. La grève des mineurs : un révélateur

Ce n'est certainement pas un hasard si le vote des femmes qui, pendant longtemps, tendait à pencher plus à droite que celui des hommes, a connu un infléchissement dans l'autre sens. En Grande-Bretagne, en France et ailleurs, les élections de ces dernières années ont vu un taux egal, voire superieur, de femmes se prononçant pour la gauche. Il faut sans aucun doute y voir un lien avec les campagnes agressives de la droite s'en prenant aux équipements sociaux et piétinant allégrement les droits des couches les plus opprimées "?

C'est dans ce même cadre que s'inscrivent les nouveaux phénomènes de radicalisation apparus depuis quelques années. A commencer par les mobilisations

LUTTES DES FEMMES 37 des femmes de travailleurs dont la plus exemplaire est bien sûr celle des femmes de mineurs anglais tout au long de la longue grève qu'ils ont menée en 1984 et 1985. Déjà par le passé, on avait connu des exemples de mouvement de solidarité avec les grévistes organisés par les épouses de ces derniers, en particulier dans le cadre de luttes contre les fermetures et les licenciements, que ce soit en Allemagne, au Danemark ou en Espagne.

Cependant, le pas en avant extraordinaire qui a été fait avec Women against Pit Closures réside dans la double dimension de la lutte qu'ont menée les femmes des mineurs. D'une part, elles ont fait face aux tâches immédiates telles que l'organisation de cantines collectives ou le soutien financier - tâches décisives, on l'a vu, pour permettre au mouvement de tenir aussi longtemps. Mais elles ont aussi décidé de s'incorporer aux piquets affrontant quotidiennement les flics et de prendre leur place dans les meetings publics de solidarité en se faisant les porte-parole du mouvement dans le reste du pays et à l'étranger. Ce faisant, elles ont pris confiance en elles-mêmes et découvert leurs capacités à discuter collectivement des problèmes qu'elles rencontraient dans leur couple, en tant que femmes dépendantes économiquement et affectivement. Ce qui les amenées à franchir un pas de plus et à remettre en cause de manière radicale une série d'aspects de leur vie privée et de leurs rapports sociaux qu'elles tenaient pour acquis. Lors d'un rallye de soutien qui rassembla près de dix mille femmes en mai 1984, l'une d'entre elles affirma : « Au début de la grève, les femmes du groupe de Barnsley voulaient participer aux piquets et on leur a répondu que c'était déjà bien difficile comme ça d'organiser les hommes. Tout ce que je peux dire, c'est que les femmes n'ont besoin de personne pour les organiser. Elles peuvent le faire elles-mêmes. Il n'y a qu'à voir ce rallye ce soir. Je suis súre que pour certaines, ou pour la plupart de celles qui se trouvent ici, il se passe la même chose à la maison que ce qu'on a connu dans les mines ces dernières semaines. Maintenant, on discute pour savoir qui va participer à telle manifestation ou au piquet de grève, et qui va garder les enfants. La division des tâches, c'est depuis ces huit ou neuf dernières semaines qu'elle se porte le mieux. Dans ce pays, il n'existe pas seulement une séparation entre les classes, mais aussi entre les hommes et les femmes. Nous, les femmes. on ne nous a pas souvent encouragées à participer activement aux syndicats et à nous organiser. L'organisation, c'est toujours apparu comme un domaine concernant les hommes. Nous, on nous considere comme l'element de la famille qui reste au foyer. Cela fait trop longtemps qu'on nous attribue ce rôle. Depuis des années, je voyais venir le changement et il est vraiment apparu ces dernières semaines I5

Sans doute, le fait que beaucoup de ces femmes travaillent (même si c'est a mi-temps, même si c'est comme filles de salle dans les hôpitaux) a facilité leur entrée en action. Le fait, d'autre part, qu'elles se soient heurtées elles-mêmes à la violence policière leur a permis, tout comme à leurs sœurs irlandaises, d'aller d'autant plus vite dans leur prise de conscience politique et dans leur rejet des fondements mêmes du systeme auquel elles se heurtent. Il est toutefois remarquable que, pour la première fois dans l'histoire à une échelle aussi massive parmi des femmes de la classe ouvrière, se soit greffée là-dessus la prise de conscience de leur double oppression, de la nécessité de se battre à la fois aux côtés des hommes, contre le patronat et le gouvernement, et de remettre en cause les rapports traditionnels au sein du couple - de lutter simultanément pour leur propre indépendance et pour le mouvement dans son ensemble. Partant de revendications élémentaires de classe face aux menaces de licenciements massifs, elles sont parvenues à la conviction qu'elles avaient un rôle particulier à jouer dans cette lutte et que la capacité des mineurs à comprendre leurs besoins et leurs exigences propres peserait de manière décisive dans l'unité des luttes futures. C'est certainement ce qui explique qu'un nombre appréciable de ces groupes aient poursuivi leur action au-delà de l'échec de la grève et que Women against Pit Closures occupe une place centrale dans la campagne « Justice for the Mineworkers », Visant à la réintégration de tous les travailleurs licenciés pour fait de grève et à la libération de ceux qui sont encore en prison.

Dans ce processus, l'impact des idées du mouvement féministe est évidente. Mais ce qui a certainement pesé de manière déterminante, ce sont les formes d'auto-organisation qu'elles se sont données, les structures qu'elles ont spontanément mises en place pour mener à bien leur travail de solidarité, des structures « imposées » au départ par la nature même de la communauté minière, reflétant à la fois son degré de cohésion et la séparation très nette qui existe entre le monde des hommes et celui des femmes. Les cuisines collectives, les groupes axés sur la popularisation de la grève ont cependant vite pris une autre dimension (sans pour autant remettre en cause leur objectif premier) au travers d'échanges et d'une réflexion collective des femmes de mineur sur leur réalité spécifique. Elles ont été encouragées dans ce sens par l'exemple de Greenham Common dans lequel elles ont vu des le départ une source d'inspiration. Le pacifisme à la rescousse du féminisme

La lutte spécifique des femmes dans le cadre du mouvement de la paix est en effet un phénomène international et c'est l'une des expressions de ces nouvelles formes de radicalisation évoquées plus haut. Quelle que soit la diversité des axes de mobilisation d'un pays à l'autre, ces « mouvements dans le mouvement » se caractérisent tous par l'apport d'une dimension féministe aux mobilisations antiguerre et par l'apport d'une réflexion politique nouvelle au mouvement féministe lui-même. Greenham Common est l'exemple le plus connu de ces campagnes : le camp installé par des femmes devant la base militaire du même nom, qui devait accueillir 96 missiles Cruise, servit de catalyseur au mouvement pacifiste anglais. De par leur combativité et leur endurance, maintenant leur siege au fil des mois et des années, s'affrontant quotidiennement aux forces de l'ordre, obligeant les autorités militaires à transformer cette base américaine en véritable camp retranché, les femmes de Greenham Common ont largement contribué à populariser les objectifs du mouvement pacifiste dans son ensemble, en Angleterre comme à l'étranger. Malgré le déploiement des missiles ressenti comme une grave défaite par l'ensemble des militants pacifistes, elles n'ont pas cédé et leur obstination a contribué à ce que la question de l'armement nucléaire reste une question centrale en Grande-Bretagne. « Puisque l'efficacité "défensive" des Cruises dépend de leur

LUTTES DES FEMMES 39 mobilité non révélée l'existence continue du camp de paix a limité leur activité 16 Le plus souvent, c'est le souci de préserver l'avenir de leurs enfants qui a conduit nombre d'entre elles - travailleuses ou femmes au foyer qui n'avaient jamais été actives politiquement auparavant — à s'engager dans la lutte pour la paix. Toutefois, d'une reaction spontanée face aux menaces de guerre, les femmes de Greenham sont rapidement passées à une mise en accusation de la politique du gouvernement en matière d'armements, appelant notamment a manifester devant les écoles, les hôpitaux et les bureaux de l'emploi pour montrer « les liens entre le manque de fonds pour ces établissements et l'argent versé dans la course aux armenients " ». Par là même, elles poussèrent les directions syndicales à mettre en pratique leurs résolutions de congrès. Jusque-là, le CND n'était pas vraiment parvenu à faire bouger les instances centrales du mouvement ouvrier. Grâce à leur pugnacité, grâce à leur présence aux côtés de syndicalistes dans d'innombrables meetings locaux, elles finirent par obtenir le soutien du TUC à l'occasion de la Journée internationale des femmes pour la paix, le 24 mai 198418 . C'était la première action syndicale d'ampleur contre l'armement nucléaire.

Les femmes de Greenham ont également joué un rôle important dans l'établissement de liens avec d'autres campagnes antiguerre, notamment avec les groupes pacifistes indépendants à l'Est, inettant ainsi à l'évidence le caractère véritablement internationaliste de ce mouvement. Au cours de voyages en URSS où elles furent reçues comme des héroïnes de la lutte anti-impérialiste, elles parvinrent à prendre contact avec les porte-parole du Groupe de Moscou, au grand dam des bureaucrates soviétiques qui firent tout pour les en empêcher. Par leurs actions, leurs débats et leur enthousiasme, par leur remise en cause de l'idée qui prévaut généralement quant à la place des femmes dans les sociétés, elles ont - au même titre que les femmes de mineurs - été une source d'inspiration fantastique pour les féministes du monde entier '9

Cela dit, dans les motivations avancées par une bonne partie des femmes de Greenham Common, tout comme par les militantes de « Vrouwen voor Vrede », le mouvement hollandais des femmes pour la paix, ou par les groupes allemands de « Femmes pour la paix », on retrouve une série d'arguments sur la prétendue « nature non violente » des femmes, théories avec lesquelles nous ne saurions être d'accord et qui nous semblent dangereuses à plus d'un titre. « Dangereuses parce qu'elles enferment les femmes dans les valeurs fantasmées pour elles par la société patriarcale : déterminations psychologiques et politiques issues de la fonction maternelle, aptitudes "naturelles" à la douceur et à la bienveillance envers le genre humain • » Or, ce n'est pas la violence ou la psychologie des hommes en tant qu'individus mâles qui est à l'origine du militarisme et de l'oppression des femmes, mais bien un systeme de production et de reproduction, tout entier centré sur des relations de domination.

« L'institution militaire super-hiérarchisée et oppressive synthétise les valeurs idéologiques les plus réactionnaires : la soumission, le respect aveugle de l'ordre, de la discipline. Elle transforme en vertu suprême les valeurs typiquement "masculines" telles que la force, la virilité, l'agressivité. C'est une institution qui considère les femmes comme des mineures qu'il faut protéger et défendre comme les enfants et les vieillards. (...) La fonction essentielle de l'armée, c'est de maintenir et de défendre une société oppressive, une société de classe, patriarcale, ces intérêts et cet ordre que nous rejetons complètement ?!

En ce sens, nous sommes infiniment d'accord avec toutes celles qui, a l'instar des femmes de Greenham, ont mis l'accent, dans leurs explications et dans leurs initiatives, sur le scandale que constituent les choix étatiques en matière de dépenses dites « collectives ». Le Collectif antimilitariste de Barcelone affirme pour sa part: « Rester dans l'OTAN implique de venir en aide au patriarcat dans l'oppression d'autres femmes. C'est un argument décisif de plus pour être contre les blocs militaires et pour une politique de neutralité active et solidaire avec toutes les femmes et tous les peuples opprimés du monde. » Et de suggérer : « Nous pensons qu'il faudrait faire un inventaire des coûts liés au maintien de l'armée, du matériel nucléaire, des usines d'armement et du personnel employé à cet effet afin d'établir un budget alternatif, au moins partiel à défaut d'être global "

En tout état de cause, et quels que soient les désaccords qu'on puisse avoir avec telle ou telle orientation du mouvement international de femmes pour la paix, il ne fait aucun doute que ses débats et ses actions ont constitué un souffle d'air pour le mouvement des femmes dans bien des cas, contribuant à aborder la question de l'oppression et du patriarcat sous un nouvel angle et à mettre en évidence l'imbrication des diverses institutions qui régissent le fonctionnement de la société capitaliste. La révolte des femmes noires et des femmes immigrées

Parallèlement, il faut souligner un autre phénomène important dans la radicalisation de nouvelles couches de femmes commençant à poser le problème de leur oppression : c'est la prise de conscience féministe de femmes des minorités ethniques et des femmes immigrées dans de nombreux pays européens. Là encore la participation des travailleuses de ces communautés à des luttes ouvrières exemplaires n'est pas un phénomène nouveau. Mais ce qui est nouveau, c'est leur détermination à s'organiser de manière indépendante et permanente. En Allemagne, les immigrées du sud de l'Europe ont tenu une première conférence nationale en 1984. d'où il est clairement resorti qu'elles devaient engager la riposte sur trois fronts à la fois: en tant que femmes particulièrement opprimées par le cadre familial : en tant qu'étrangères totalement dépendantes de leurs maris puisqu'elles ne possèdent aucun permis de sejour autonome ; et en tant que travailleuses effectuant les travaux les plus vils et se situant tout en bas de l'échelle salariale.

En France, outre le Collectiff des femmes immigrées qui existe depuis 1982 et regroupe la plupart des associations de femmes immigrées, il existe maintenant une association des femmes arabes, née d'une grande fête organisée en 1983 par les animatrices d'une radio libre immigrée de quartier qui disposaient d'un temps d'antenne régulier pour débattre de tous les problèmes préoccupant le plus les femmes immigrées, y compris de questions telles que la contraception, pourtant taboues dans leur milieu. De leur côté, les filles maghrébines de la deuxième génération qui ont joue un rôle de premier plan dans le cadre du mouvement

LUTTES DES FEMMES 41 41 antiraciste, n'ont pas hésité à faire état de leur révolte face aux discriminations dont elles étaient l'objet par rapport à leurs frères et à revendiquer une plus grande liberté.

Les préoccupations et les revendications avancées par les femmes immigrées ont obligé les féministes de divers pays européens à se poser de nouveaux problèmes. Mais sans doute nulle part autant qu'en Grande-Bretagne où les femmes des ex-colonies du Commonwealth représentent une aile marchante du mouvement qui conteste beaucoup des orientations passées. Elles refusent notamment le « choix » que leur proposent les radicales-féministes : lutter contre le racisme aux côtés des hommes de leur race et de leur classe, ou lutter contre le sexisme aux côtés des féministes. Leurs réactions parfois violentes face à l'incompréhension ou l'insensibilité des femmes blanches concernant leurs besoins propres a conduit nombre de celles-ci à repenser le problème de la famille et le rôle qu'elle joue pour les minorités ethniques dans un pays impérialiste comme la Grande-Bretagne.

« Que de nombreuses féministes socialistes blanches passent sous silence les attaques racistes dont les familles de couleur sont l'objet, cela n'a rien de nouveau. Mais par là même, elles font semblant d'ignorer les agressions et les attaques racistes dont des hommes, et parfois des familles de couleur, sont l'objet de la part de femmes blanches. (...) Les luttes à propos de la sexualité et de la violence domestique, par exemple, sont apparues comme des questions importantes pour toutes les féministes, y compris les féministes de couleur, et ont impliqué une remise en cause des idées reçues concernant les relations au sein du couple. Mais en même temps, la famille reste un soutien pour les gens de couleur dans le cadre des agressions et des attaques qu'ils subissent de la part de la population bian-

. » En particulier, les femmes immigrées ont fait valoir, à l'instar des latinoaméricaines et d'autres féministes des pays dominés, que le droit de choisir ne saurait se réduire au droit à l'avortement et à la contraception, comme le mouvement féministe européen et nord-américain a eu trop tendance à le faire. « Certains médecins sont connus pour n'avorter les femmes qu'ils considèrent comme des mères "inaptes" qu'à la seule condition qu'elles acceptent en même temps à se faire steriliser. (...) Cette situation a incité de nombreuses féministes à reformuler leur revendication antérieure sur le droit à la contraception l'avortement pour parler désormais de droit sur les fonctions reproductives 24

Comment riposter ?

Toutes ces facettes des nouvelles formes de radicalisation, dans leur variété et leur richesse même. constituent un atout décisif pour un recomposition future di. mouvement des femmes. La situation politique d'ensemble dans la plupart des pays européens et le caractère défensif de la majorité des luttes ouvrières ne facilitent pas la tâche des féministes socialistes qui cherchent à définir une orientation se fondant sur l'existence des rapports de classe et prenant en compte tous les aspects de l'exploitation et de l'oppression spécifique des femmes. Mais les luttes défen- sives elles-mêmes sont une occasion d'apprentissage et d'enseignement, pour les femmes comme pour les hommes.

Les reculs et les échecs partiels du mouvement autonome des femmes n'ont pas empeche un certain nombre d'avancees collectives, tant du point de vue de l'analyse que du développement des luttes, dont certaines sur des terrains relativement nouveaux, en particulier dans le domaine du travail.

L'introduction de nouvelles technologies dans le tertiaire entraîne non seulement la suppression de très nombreux emplois à court ou moyen terme, mais une dégradation substantielle des conditions de travail pour les femmes qui constituent l'essentiel de la main-d'œuvre dans ce secteur.

En ce qui concerne l'emploi, les pronostics extrémement pessimistes des experts ne se sont pas réalisés dans un premier temps 25 . On avait plutôt constaté une légère création d'emplois, suite aux nouveaux besoins engendres par l'introduction des micro-ordinateurs. Mais avec le temps, l'automatisation de la plupart des tâches répétitives conduit à une tendance inverse, d'autant que la chute énorme du prix des ordinateurs de bureau permet à tout employeur, même le plus modeste, de s'équiper en matériel informatique. A plus forte raison, c'est vrai pour les principales branches du tertiaire.

En Allemagne fédérale, par exemple, où plus de 200 000 emplois avaient été créés sur quinze ans, entre 1966 et 1982, dans le seul secteur bancaire - banques, caisses d'épargne et chèques postaux -, les syndicats prévoient que 80 à 110 000 postes devraient être supprimés d'ici 1990, sur les 550 000 existants. Dans les Postes - qui sont le principal employeur de main-d'œuvre féminine en RFA —, ce sont 40 à 60 000 emplois qui devraient disparaître ces prochaines années 26 . Le tableau n'est sans doute pas très différent dans les autres pays européens.

Cette compression d'emplois s'accompagne de la mise en place de nouvelles formes d'organisation du travail qui vont dans le sens d'un renforcement de la ségrégation de l'emploi. Telle l'ouverture d'antennes dans les quartiers de banlieue ou l'on retrouve pour l'essentiel des opératrices de saisie de données travaillant sur des consoles reliées à l'ordinateur central de l'entreprise mère ? . De nombreuses femmes apprécient le fait de ne plus avoir a faire de longs trajets et d'être ainsi mieux à même de répondre à leurs responsabilités familiales, car cette politique de décentralisation s'assortit souvent d'une politique de flexibilité du point de vue des horaires. Le problème majeur est néanmoins que les perspectives d'avancement sont nulles, l'enfermement dans les catégories de travail et de salaire les plus basses assuré. Les joies du travail chez soi

Mais les aptitudes des patrons a inventer tous les moyens pour « soumettre l'homme - en l'occurrence la femme ! - à la machine » ne s'arrêtent pas là, comme en témoigne le développement du travail à domicile dans le domaine de l'informatique. Dans certains pays, en particulier dans le nord de l'Europe, le nombre d'entreprises qui proposent aux femmes de « résoudre leurs problèmes » en installant leur écran chez elles commence à dépasser les simples cas d'espèce.

LUTTES DES FEMMES 43 En Grande-Bretagne, cela concerne surtout des techniciennes relativement qualifiées car le coût des télécommunications est encore trop élevé pour que le travail à domicile d'opératrices non qualifiées soit rentable pour l'instant, vu la nécessité de passer par le réseau téléphonique. Mais l'évolution technologique et la privatisation aidant, on peut être sûr que les entreprises n'hésiteront pas à étendre ce système dès qu'elles pourront en tirer profit. Les avantages sont évidents : salaires plus bas, contrats limités (voir pas de contrats du tout lorsqu'il s'agit de travailleuses « indépendantes » travaillant à la tâche), risques infimes de mouvements revendicatifs, etc.

Les femmes qui ont « choisi » cette forme de travail l'ont en général fait contraintes et forcées, soit parce qu'elles ne trouvaient pas d'autre emploi, soit parce qu'elles n'avaient personne pour garder leurs enfants. Mais une enquête effectuée en Angleterre en 1980-81 montre, comme on pouvait s'y attendre, que la plupart d'entre elles se plaignent de l'isolement, de l'impossibilité d'effectuer leur travail avec les gamins dans les jambes et des contraintes horaires imposées par l'engorgement de l'ordinateur central. Beaucoup en viennent à travailler de nuit, soit pour avoir le calme, soit pour ne pas attendre des heures avant d'avoir accès aux données dont elles ont besoin, soit encore pour faire des économies d'électricité 28

La réaction de la plupart des travailleuses consultées semble indiquer pour l'instant un rejet d'une forme de travail qui les enferme chez elles et les prive des contacts sociaux qu'elles valorisent tout particulièrement, même lorsqu'elles font un travail qu'elles disent détester 29 . Néanmoins, la possibilité de lutter contre la menace d'une extension du travail à domicile dépendra largément des capacites plus générales du mouvement ouvrier de riposter aux compressions d'emplois résultant de l'introduction de nouvelles technologies. La pression du chômage est en effet un puissant argument au service du patronat. Or, les exemples de résistance à ce propos semblent plutôt limites, les directions syndicales étant plus attentives aux effets de la restructuration dans les bastions ouvriers traditionnels que dans les secteurs à dominante féminine. Refuser d'être esclave de la machine

Lutter contre les compressions d'emplois ne signifie toutefois pas simplement dire « non aux licenciements », aussi important que ce soit. Cela passe également par l'exigence d'une diminution du temps de travail et/ou d'une diminution des cadences et d'une redistribution du travail permettant de créer de nouveaux postes de travail. Les dactylocodeuses de l'INSEE (Institut national des statistiques français), spécialisées dans la « saisie au kilomètre » pendant sept heures d'affilée, avaient donne l'exemple à ce sujet lors d'une grève de neuf semaines en 1981. Elles finirent par obtenir vingt-cinq minutes de pause supplémentaires et une heure de travail manuel autre que le travail sur écran — ramené ainsi à cinq heures trentecinq par jour (ce qui est encore énorme au plan des conséquences sur la vue et la fatigue nerveuse).

Les problèmes de santé sont d'ailleurs une préoccupation majeure chez celles qui ont commencé à engager la lutte contre les effets nocifs du travail sur écran. La démarche de femmes nord-américaines indique certaines pistes à suivre sur ce plan. Il y a plus de dix ans, les employées des services administratifs de l'université de Boston avaient crée une organisation, « De 9 à 5 » (allusion aux horaires de bureau). Il s'agissait alors de combler les carences du mouvement féministe dans un domaine du travail concernant la majorité des femmes. Cette organisation s'est développée à l'échelle nationale, jusqu'à regrouper quelque douze mille employées. En 1983, elle décidait de lancer une campagne de sensibilisation à propos du travail sur écran après avoir récolté plus de six mille réponses à une première enquête effectuée en 1982. et plus de quarante mille à une nouvelle enquête en 1983. Les conclusions qui en ressortent confirment pleinement les études menees par le NIOSH (National Institute of Occupational Safety and Health) quant à l'augmentation du stress, aux risques accrus de fausses couches et à la détérioration de la vue chez les femmes travaillant sur vidéo-terminal. Les causes sont évidentes : rythmes dictés par la machine, position inchangee toute la journée, absence de pauses, impossibilité d'avoir des contacts humains, etc., sans parler des bas salaires

Parallèlement à la campagne lancée par « De 9 à 5 », les travailleuses canadiennes du Surrey Memorial Hospital décidaient d'enquêter sur les effets des radiations émises par les terminaux vidéos. Il s'avéra que sur sept femmes enceintes à l'époque, trois d'entre elles avaient avorte, trois avaient donné naissance à un enfant malformé, une seule ayant eu une grossesse normale. La suite montra que les appareils émettaient un excès de radiation à basse fréquence. Ce à quoi la direction de l'hôpital eut le culot de répondre : « On parle beaucoup de l'effet de l'alcool sur le foetus. Qu'est-ce qui nous prouve que ces filles ne sifflent pas une bouteille de whisky le soir en rentrant chez elles ? » Dans un cas comme dans l'autre, il ressort que l'adoption de mesures préventives pour les femmes enceintes dépend presque toujours de l'action des travailleuses elles-mêmes. Or il s'agit là d'un axe central dans la défense des conditions de travail, ce qui indique toute l'importance de la bataille à mener pour que les directions syndicales reprennent ce thème à leur compte. Travail en équipe et travail de nuit : non merci!

Une autre dimension de la lutte qui commence à se faire jour à propos des conséquences négatives de l'introduction de l'informatique concerne le processus de déqualification qu'il implique dans la très grande majorité des cas — pour les femmes du moins. Aux Cheques postaux de Paris. la section d'entreprise de la CFDT a engagé une action pour la formation de tout le personnel touché par la réorganisation du travail. suite à la mise en électronique du centre. Il a d'abord fallu convaincre les travailleuses concernées qu'elles étaient à la hauteur et prendre en compte leurs objections face à toute proposition de formation devant se faire en dehors des heures de travail, vu les charges familiales qui pèsent sur la plupart d'entre elles. Après un temps de discussion en petits groupes, beaucoup ont acquis la conviction que l'exigence d'une formation pour tous est une revendication

LUTTES DES FEMMES 45 d'importance décisive.

Dans son désir de rentabiliser l'achat de machines coûteuses et d'augmenter la productivité du travail, la bourgeoisie n'hésite pas à imposer de plus en plus la travail en équipe - au nom de la « modernisation » - dans des domaines où il ne s'impose pas du tout. Cela concerne proportionnellement plus d'hommes que de femmes, il est vrai, mais ces dernières ressentent particulièrement le problème dans la mesure où elles ont la charge du ménage et des enfants et où les horaires liés au travail en équipe bouleversent l'équilibre qu'elles sont péniblement parvenues à instaurer dans l'organisation de leur double journée de travail.

A la Thomson d'Angers (France), dont le personnel est constitué à 70 % de femmes (82 % de la main-d'œuvre non qualifiée), il aura fallu plus de deux ans à la direction pour imposer des equipes de jour. Et ce apres plusieurs debrayages, des pressions innombrables, des offres alléchantes (treize mois de salaire payé pour les rétives qui décideraient de quitter l'entreprise ; une réduction significative de l'horaire hebdomadaire pour le travail en équipe). Pour finir, elle dut quand même licencier une dizaine d'irréductibles. « Le travail en équipe, c'est la mort lente », affirmaient ces ouvrières, confortées dans leur conviction par les récits de leurs collègues dejà en équipe qui disaient le lever des enfants à 5 heures du matin, Iturs pleurs, et les angoisses le soir à l'idée de les laisser dans une maison vide. Elles parlaient « de vie de famille gâchée », « d'enfants élevés comme des orphelin: ». « de problèmes avec les maris » ne supportant pas les contraintes que le passage de leur femme en équipe faisait peser sur eux. Conclusion de l'histoire : deux ans après le conflit, la direction décidait que les ouvrières travailleraient à nouveau la journée « du fait de la baisse du plan de charge de l'usine et de la nécessité de comprimer les coûts de production » 32 !

Mais si le travail en équipe pose des problèmes ressentis comme insurmontables - et pourtant acceptes dans la plupart des cas face aux menaces de licenciement en cas de refus -, le travail de nuit, lui, entraine des problèmes d'un autre ordre et constitue une atteinte non seulement à la vie sociale des travailleurs, mais à leur santé et à leur équilibre nerveux. Les patrons de la CEE affichent clairement leur intention de revenir sur l'interdiction du travail de nuit pour les femmes. Ils ont obtenu que le Parlement européen reprenne le débat sur la convention n° 89 de l'OIT d'ici 1991. Dans divers pays, comme en Belgique, le gouvernement a commence a sonder les organisations syndicales en faisant des discours sur l'égalité entre hommes et femmes, et les ouvertures de carriere que cela supposerait pour ces dernieres.

Ailleurs, comme en Suisse, les patrons tentent d'obtenir des dérogations à la loi. C'est ce qu'a fait le directeur d'une entreprise horlogère de Neuchâtel, Ebauches SA, où le travail de nuit des hommes existe depuis longtemps. Le" femmes ont resiste, encouragées par les groupes feministes, les organisations de gauche et d'extrême gauche et une partie des syndicats. Après une mobilisation d'ampleur, des defiles de femmes en chemise de nuit, des protestations de toute sorte, l'Office fédéral de l'industrie (OFIAMT) a fini par donner raison - provisoirement, du moins - aux ouvrières contre le patron qui tentait de justifier sa demande de dérogation en affirmant: « Les femmes sont plus résistantes à la monotonie que les hommes. Un homme pourrait faire ce même travail très bien. (...) Mais l'expérience a prouvé que les femmes sont plus aptes à ces travaux. (...) Dès que les hommes maîtrisent un certain procès de travail, soit ils veulent faire autre chose, soit ils veulent modifier ce procès à leur guise (ce qui n'est pas souhaitable ici) 33 .»

Les conséquences essentielles de cette forme de travail sont connues : perte de sommeil, maladies d'estomac, déséquilibre nerveux, dépression, etc. Ce sont des phénomènes qui apparaissent également avec le travail en équipe de jour commençant à 4 ou 5 heures du matin vu l'absence de sommeil durant la période de la nuit où l'on récupère réellement 34

Aussi, plutôt que de s'en prendre au caractère discriminatoire de l'interdiction du travail de nuit empêchant les femmes d'accéder à certaines professions, il vaut certainement mieux renverser le problème et se saisir des propositions patronales visant à supprimer l'interdiction du travail de nuit pour les femmes afin de réclamer, au contraire, l'extension de cette interdiction à tous les travailleurs, hommes et femmes, sauf dans les domaines où il est socialement indispensable. C'est la démarche adoptée par les féministes françaises lors des Etats généraux sur le travail des femmes qui avaient rassemblé près de deux mille personnes en 1982. « Nous pensons qu'une double réponse est nécessaire. D'une part, il faut qu'une loi contre les discriminations sexistes interdise toute possibilité pour un patron de refuser à une femme un emploi qu'elle demande sous prétexte qu'elle est une femme. La loi antisexiste doit prevoir cela. Par ailleurs, il faut revoir globalement la législation sur le travail de nuit pour les hommes et pour les femmes. Le travail de nuit est interdit pour les hommes et pour les femmes en Suède, pourquoi pas en France ? Certes, des dérogations sont prévues et c'est juste, mais n'est-ce pas aux travailleurs, hommes et femmes, d'en décider 3 ? » Préserver sa dignité. Preserver son emploi.

S'il est une question qui a fait l'objet de luttes toujours plus nombreuses à l'échelle internationale, c'est celle du harcèlement sexuel. La documentation à ce propos commence a être abondante, surtout aux USA ou des enquêtes approfondies ont révélé, selon les cas, qu'entre 40 et 80 % des femmes interrogées disaient avoir été victimes de harcelement sexuel sur leur lieu de travail. En GrandeBretagne, des enquêtes plus limitées faisaient apparaître un chiffre supérieur à 60 %. « Tant que j'ai continué à refuser, mon patron a maintenu mes primes au minimum. J'ai fini par accepter ses rendez-vous et mes primes sont montées d'un coup. Lorsque j'ai refusé de le voir, mon salaire est descendu si bas que je ne pouvais plus payer mes factures », dit l'une de celles qui acceptent de témoigner 36 . Jeunes, vieilles, blanches, noires, jolies ou pas : là n'est pas la question. Le seul dénominateur commun que les enquêtrices d'un comité du Michigan ont pu découvrir, c'est que les femmes qui faisaient état de harcelement sexuel avaient toutes, à un moment ou à un autre, perdu l'emploi qu'elles occupaient : elles avaient été licenciées, elles étaient parties ou elles avaient ete mutees

Ce qui caractérise le harcèlement sexuel en effet. c'est la contrainte et le fait

LUTTES DES FEMMES •47 qu'il met en cause votre emploi - et souvent votre sante comme en temoignent las propos de l'employée citée plus haut : « J'ai tellement honte. (...) Je ne peux plus Dormis di manger. a peu us hares aue lee eux pas me per etrete plu plus que la peau sur les os. Je suis un tas de nerfs 38 . » C'est un probième vieux comme le monde, mais la nouveauté, c'est que l'on en parle. La difficulté vient notamment de ce que les femmes osent peu en parler. Dans les pays du sud de l'Europe en particulier, c'est encore un sujet tabou. En France, Antoinette, le magazine feminin de la CGT, est passé récemment en proces pour diffamation pour avoir dénoncé le chantage sexuel d'un receveur des PTT à l'encontre d'une des employées sous ses ordres. Cette dernière - accusée - a été relaxée (preuve que ses accusations étaient fondées), mais le journal a bel et bien été condamné à 1 franc de dommages et intérêts.

L'une des affaires qui a fait le plus de bruit en Europe il y a quelque temps est celle d'un député des Verts allemands, dénoncé par l'une des secrétaires de la fraction parlementaire du parti qu'il avait harcelée. Il a par la suite été destitué de ses fonctions, ses camarades estimant que de tels agissements étaient inacceptables, et en rupture avec leur orientation de soutien au mouvement de libération des femmes. En soi, l'événement était probablement « banal ». Mais ce qui a causé le plus d'émoi, ce n'est pas l'acte d'agression, c'est qu'un parti choisisse délibérément d'en faire une question politique. Les femmes de la fraction des Verts du Bundestag ont rassemblé une documentation qui, comme d'autres ouvrages sur ce thème, fait dresser les cheveux sur la tête à la lecture des témoignages recueillis. La synthese des quelque mille réponses dépouillées dans le cadre de l'enquête qu'elles ont lancée à chaud au moment de l'affaire confirme tout ce qu'on sait deja sur la natrre et les conséquences psychiques du harcèlement sexuel. Elle indique également que les hommes interrogés, dans 78 % des cas, disent n'avoir jamais entendu parler d'une pareille histoire 39

Mais ce livre expose aussi crûment une autre dimension : c'est le refus du mouvement ouvrier, dans la plupart des cas, de faire face au problème posé. Que les associations patronales répondent aux Verts en leur demandant s'ils n'ont rien d'autre à faire, passe encore. Mais que le syndicat de l'alimentation puisse répondre qu'« il n'a pas connaissance d'exemples de ce type », c'est ahurissant. Tout autant que les propos du syndicat de la fonction publique (OTV) affirmant qu'il n'a jamais entendu parler de cas de harcèlement sexuel dans les rangs du syndicat alors que plusieurs témoignages dans le même livre montrent que c'est une chose courante.

Les syndicats, mais qu'est-ce qu'ils font ?

Depuis que les féministes ont commencé à débattre publiquement du problème de l'oppression, on a eu tout le temps de mesurer les résistances qui prévalaient au sein du mouvement ouvrier face à toute question sortant du cadre syndical traditionnel et renvoyant soi-disant au « domaine privé ». Qu'on se rappelle les interrogations des organisations ouvrières sur le thème : « La contraception est-elle aussi un problème syndical ? » Il aura fallu l'ampleur des mouvements sur l'avorte- ment et la contraception pour leur faire admettre que oui.

Et il aura fallu quelques années de plus pour que certaines d'entre elles admettent que la « solution des délais », remettant la décision finale entre les mains de médecins ou de commissions d'experts pour les avortements au-delà de trois mois.... n'en était précisément pas une. Aujourd'hui seulement, l'IG-Metall — l'une des principales fédérations du DGB et l'une des plus progressistes aussi - affirme, tout comme la conference des femmes du DGB : « Le droit de la femme à disposer d'elle-même doit être le seul critère pris en compte. » Et les féministes de Grande-Bretagne auront dû mener campagne durant plus de dix ans - manifestations de masse de la Campagne nationale pour l'avortement (NAC) à l'appui et harcelement (politique, celui-la !) auprès des élus du Parti travailliste - pour que le congrès du Labour renonce enfin, en 1985, à la « clause de conscience» autorisant chaque député à voter comme il l'entendait sur la question de l'avortement. Autrement dit à ne pas respecter la ligne du parti qui soutient le droit de choisir des femmes. Tout cela parce qu'il s'agissait selon lui, d'une question d'«ordre privé ».

Pour leur part, les syndicats allemands ont tourné casaque depuis le « scandale » fait par les Verts au Parlement. Certains dirigeants commencent même à parler de patriarcat. Lors de son dernier congrès, l'OTV lui-même s'opposait non seulement à cette forme d'agression, mais allait jusqu'a passer une motion condamnant la violence et le viol dans le mariage . On est loin des pruderies d'antan. Il faut toutefois souligner qu'aussi bien l'Allemagne que l'Angleterre sont des pays où la situation des femmes au sein du mouvement ouvrier est en progression, tant du point de vue numérique que de leur statut dans ces organisations 41 Une bataille de chien pour s'imposer dans les directions

Cela se traduit entre autres par une attitude extrêmement offensive de leur part en ce qui concerne leur représentation dans les instances dirigeantes. Sans parler de la bataille que mènent les comités de femmes (WAC) dans le Labour Party, la plupart des syndicats anglais ont ete obliges de prendre des mesures pour renforcer la présence des femmes dans les directions ces dernières années. Celle du syndicat de l'habillement (NUTGW) compte même une majorité de femmes alors que celle des employés du secteur public (NUPE) en compte 42 %. Mais c'est tout de même exceptionnel en Europe.

En Allemagne. on n'en est pas encore là, loin s'en faut. Les travailleuses ont toujours droit à la portion congrue lorsqu'il s'agit de prendre des décisions. L'exemple des Verts qui appliquent le principe des quotas de 50% à tous les niveaux commence cependant à faire école, dans les autres partis politiques comme dans les syndicats. Les travailleuses du syndicat du textile (GTB) ont découvert qu'il leur faudrait quatre-vingt-dix ans (!) pour constituer à peine la moitié de la direction dans un secteur feminin par excellence. En conséquences, elles réclament des mesures immédiates pour pouvoir se faire entendre.

Dans le sud de l'Europe. cependant, l'image est tout à fait différente car le

LUTTES DES FEMMES 49 mouvement général de désyndicalisation s'accompagne souvent de pertes proportionnellement plus grandes en termes d'effectifs féminins. La situation en Italie apparaît comme particulièrement dramatique pour un pays où les commissions feminines avaient connu un développement sans comparaison vers le milieu des années soixante-dix. Or, à l'heure qu'il est, non seulement la plupart de ces structures ont disparu, mais la participation même des femmes à la vie des syndicats connait une forte régression, comme le soulignait un responsable de la CGIL lors du dernier congrès de ce syndicat *2

Pourquoi insister sur cet aspect quantitatif? Parce que connaissant les capacités d'apathie des directions syndicales par rapport à toute décision qui ne les arrange pas, en particulier quand il s'agit de la défense des intérêts des couches les plus exploitées, il y a toutes les chances que les résolutions concernant les droits des femmes restent lettre morte si ces dernières ne sont pas présentes dans les instances de la direction et dans les comités de négociation pour taper sur la table et réclamer leur dû. Lutter contre le corporatisme, le chauvinisme et le sexisme

Bien sûr, le nombre n'est pas tout. Encore faut-il que l'orientation des organisations ouvrières sur la question des droits des femmes permette de mener la bataille. Mais lorsqu'on regarde de près les plates-formes syndicales, on est plutôt frappé par leur tonalité générale assez progressiste à ce propos. C'est indéniablement le résultat des pressions exercées par le mouvement autonome des femmes depuis une quinzaine d'années 43 . Cela ne veut pas dire pour autant que les dirigeants syndicaux n'« oublient » pas de défendre les intérêts particuliers des femmes au moment des négociations, au même titre qu'ils « oublient » ceux des jeunes et des immigrés. Comme le souligne Claudia Pinl, ex-permanente syndicale et ex-rédactrice du mensuel du DGB qui sait de quoi elle parle, ce n'est guère étonnant : dans leur grande majorité, ce sont d'anciens ouvriers qualifiés qui ne se sont jamais posé beaucoup de questions sur les conditions de travail des couches non qualifiées, en particulier sur celles des ouvrières à la pièce ou des dactylos 44 Encore qu'il ne faille pas generaliser, comme le montre l'action de lIG-Metall dans la principale entreprise électromécanique de Rhénanie-Nord-Westphalie, à Detmold. Dans cette usine qui emploie quinze cents personnes et sept cents ouvrières travaillant à la piece à domicile pour des salaires de misère. l'IG-Metall, sur la base d'un intense travail de mobilisation des femmes concernées et par le biais de réunions locales, est parvenu à syndiquer d'abord cent cinquante, puis quatre cents des ouvrières à domicile. Elles sont maintenant représentées dans le conseil syndical, leur principale bataille visant à obtenir un contrat collectif 45 . Mais c'est une démarche plutôt exceptionnelle.

Neuf fois sur dix. les revendications des couches les plus opprimées entrent en conflit avec la ligne de compromis défendue par les organisations ouvrières, tout particulièrement en période de récession. Les femmes belges de la campagne « Femmes contre la crise » en ont fait l'expérience, elles qui etaient parvenues, au debut des années quatre-vingt, dans le cadre des grandes vagues de luttes contre le gouvernement, à constituer un large front uni syndical en défense des droits des femmes - contre le chômage et le temps partiel, contre les credits de rearmement et pour le droit au travail de toutes, en particulier des femmes immigrées. Mais la politique de soutien au gouvernement de la part des syndicats chrétiens (CSC) ainsi que le refus de la FGTB de mener la lutte jusqu'au bout ont eu pour effet de casser le mouvement. Et ce qui est vrai en Belgique l'est ailleurs.

« On a pu constater, lors de la 10° Conférence des femmes du DGB, combien les syndicats se réduisent à leur fonction de "société d'assurance" en période de crise : ce qui est au centre de leur politique, c'est la défense de revendications minimum, la tentative - et uniquement cela - de limiter les dégâts en ce qui concerne la détérioration des conditions de travail et des conditions de vie. Il n'était donc pas question d'avancées qualitatives dans le programme féministe des syndicats, en fonction même des difficultés accrues à établir une ligne de compromis vu les conditions de crise, et vu la distance existant entre les divers syndicats quant à l'état de la discussion 46 '. » Or c'était en 1981. On peut s'imaginer que les choses ne sont pas plus faciles en 1986, à la lumière de ce qui est dit au début de cet article sur la situation actuelle en RFA. Lors de la 11° conférence en 1985, le représentant de la direction du DGB a d'ailleurs clairement fait entendre qu'on ne saurait s'en prendre sans discernement aux implications négatives des nouvelles technologies, sans remettre en cause les capacités de concurrence de la RFA sur le marché mondial.

C'est exactement le même type de logique que défendit la CFDT, syndicat majoritaire à la Thomson d'Angers, dans le cadre de la lutte contre le travail en équipe évoquée plus haut. Une lutte perdue au premier chef parce que la CFDT ne cessa de louvoyer et de proposer des formules de compromis « pour tenir compte des exigences économiques » dont le seul résultat fut d'émietter le nouvement et de donner le dernier mot au patron (qui devait renoncer au système les equipes a peine deux ans plus tard...)

On pourrait mentionner bien d'autres exemples du même genre. Tel celui de cette multinationale de l'électronique en Italie, la SGS, dont la direction - décidée à imposer le travail de nuit aux ouvrières - rencontra une oreille plus que complaisante auprès de la CISL, en dépit de la résistance farouche des femmes qui ne voulaient rien savoir - même avec une augmentation de salaire de 50 %. Une représentante de ce syndicat, qui a le culot d'accuser les travailleuses de conformisme et « d'incapacité à imaginer un rapport différent au temps de loisir », insiste, elle, sur les « exigences technologiques », vu le coût élevé des investissements et la rapidité avec laquelle les machines deviennent obsolètes dans le secteur de l'électronique 48

Ce dernier exemple montre bien que le réformisme n'est pas l'apanage des hommes et qu'il est simpliste - pour ne pas dire plus - d'affirmer, comme le fait un courant du féminisme anglais, que la résistance passive des directions syndicales face aux revendications féministes vient de ce que ce sont des hommes qui contrôlent ces institutions et ces organisations 49

A l'évidence, les hommes tendent à être conservateurs sur ces questions et cela se reflète dans les partis ouvriers comme dans les syndicats. En dépit de positions

LUTTES DES FEMMES 51 très progressistes sur toutes sortes de terrains, ils ont toutes les peines du monde à restituer une dimension teministe a leur combat.

Cependant, on ne resoudra rien avec la methode d'Anna Coate, preconisant de mener une lutte séparée par rapport aux hommes et de « faire des alliances » avec eux, voire de mener la lutte contre eux. Pour nous, il est clair que cette voie mène à une impasse.

Quelles perspectives pour le mouvement féministe ?

Si les intérêts immédiats des diverses couches exploitées apparaissent comme divergents sur bien des points (femmes/hommes, autochtones/immigres, classe ouvrière des pays dominants/masses exploitées des pays dominés, etc.), il n'en reste pas moins que tous et toutes se heurtent à un même système et que ce dernier prend appui sur les divisions existantes pour maintenir sa domination. Le fait que les femmes soient soumises à la double journée de travail, par exemple, est l'un des fondements de la division entre hommes et femmes dans la societé capitaliste. Mais si ce travail effectué gratuitement par les femmes revêt une importance décisive pour la classe capitaliste qui, sans cela, se verrait contrainte d'augmenter les salaires et verrait sa masse de profits réduite d'autant, il est tout sauf évident que cela contribue à élever le niveau de vie de la classe ouvrière dans son ensemble - et donc que cela serve les intérêts des travailleurs masculins. Par conséquent, ce n'est pas en s'en prenant aux hommes en tant que tels - eux qui subissent aussi le système d'exploitation - qu'on résoudra le problème.

Affirmer cela ne signifie aucunement proposer de remettre à demain la lutte contre l'oppression spécifique de telle ou telle couche opprimée, et des femmes en premier lieu. Ni de sous-estimer l'ampleur et la difficulté de la bataille à mener maintenant contre le sexisme au sein de la classe ouvrière - sexisme qui participe évidemment de l'oppression des femmes. « La logique capitaliste du profit crée les conditions dans lesquelles hommes et femmes négocient la division des tâches au sein du couple. Dans ce processus, les hommes ont tendance à préserver leur rôle familial traditionnel ; car aussi pesant soit-il, il leur confère également d'importants privilèges. Partager équitablement les táches domestiques et de garde des enfants impliquerait une diminution substantielle de leur temps de loisir (deja réduit) étant donné que le travail domestique doit être accompli en plus de la journée de travail normale. (...) L'idéologie traditionnelle ("c'est elle qui est responsable de la vie domestique"") place les hommes en position de force et les femmes en position de faiblesse dans le conflit relatif à la question de savoir qui disposera de temps libre. et combien "° .»

Aussi la bataille pour la prise en charge des tâches domestiques par les hommes a-t-elle une importance clé que ni Marx ni Engels n'avaient vue en leur temps (Bebel, un peu plus, tout de même), car ils étaient convaincus que l'intégration massive des femmes sur le marché du travail ferait éclater l'unité familiale, ce qui en retour poserait la question des rapports entre hommes et femmes de manière radicalement différente. On sait ce qu'il en est. Les femmes sont bien devenues une partie essentielle de la main-d'œuvre salariée, mais elles ne sont pas libérées de « leurs » tâches domestiques pour autant, et le maintien des différences salariales par rapport aux hommes signifie pour la plupart d'entre elles le maintien d'une situation de dépendance économique.

Néanmoins, la solution n'est certainement pas, comme le proposent certaines féministes anglaises, de mettre en avant une politique des revenus qui consisterait à diminuer les salaires des hommes pour augmenter ceux des femmes - autrement dit à redistribuer non pas les richesses existantes, mais la part de gâteau que les capitalistes veulent bien concéder à la classe ouvrière " . Et ce n'est pas non plus, comme d'autres féministes semblent l'espérer, un ministère des Droits de la femme qui résoudra en quoi que ce soit les difficultés. Sans parler du fait que même les régimes de droite s'empressent de faire des promesses à ce propos, tel celui de Kohl en RFA, au moment précis où ils coupent allégrement dans les crédits sociaux, les exemples français et espagnol montrent toute les limites de ce genre d'institution. y compris dans le cadre de gouvernements aux mains de partis socialistes, étant donné leur marge de manœuvre extrémement réduite sur le plan économique. Au mieux, de tels organes pourront-ils donner une certaine audience aux problèmes des femmes dans les médias et parfois attribuer des subventions bienvenues à un certain nombre de projets et aux centres d'entraide du mouvement des femmes, comme dans l'Etat espagnol. Mais cela ne saurait aller beaucoup au-delà "2 Féminisme = idéalisme ?

La seule riposte cohérente face aux attaques dont les femmes sont l'objet, la seule manière d'avancer dans la lutte contre les discriminations, c'est de se battre sur une politique de salaire minimum, de travail pour toutes et tous, de création d'équipements collectifs qui seront aussi créateurs d'emplois, etc, parallèlement à la remise en cause de la division sexuelle du travail, à la lutte contre toutes les formes de violence. pour les droits des minorités. pour le droit de choisir...

C'est irréaliste ? Si c'est sous l'angle des ressources économiques qu'on prend le problème, certainement pas. La crise ne vaut pas pour tout le monde et les profits affichés par ceux-là mêmes qui crient régulièrement à la catastrophe sont là pour l'attester.

C'est simpliste, compte tenu du caractère défensif des luttes ouvrières aujourd'hui ? L'argument est déjà plus sérieux. Mais la prétention à concilier les intérêts des patrons et ceux des travailleurs est-elle plus réaliste de son côté ? Ce n'est pas ce qu'indiquent une série d'exemples évoqués plus haut. Négocier en fonction d'un rapport de forces établi au cours d'un affrontement. c'est une chose. Limiter ses objectifs et renoncer des l'abord à poser certaines exigences en fonction des « besoins de l'économie nationale » ou de la « modernisation », c'en est une autre.

C'est idéaliste. compte tenu de ce qu'est le mouvement des femmes aujourd'hui? Certes, ce dernier est éclaté, il a été marqué par des divisions en profondeur. Contrairement aux illusions largement répandues par les féministes de la « première période », il est apparu clairement que les femmes n'ont pas toutes les

LUTTES DES FEMMES 53 mêmes intérêts (même si elles ont des intérêts communs). Il est apparu aussi que le «féminisme est pluriel » et ne saurait se réduire à ce qu'on nommait alors le «MLF ». Cela invalide-t-il la nécessite d'un mouvement indépendant, capable de prendre des initiatives et de mener des campagnes à l'échelle nationale et internationale pour défendre les droits des femmes ? L'histoire des groupes femmes du mouvement de la paix, leur aptitude à poser de nouveaux problèmes et à se faire écouter parce qu'elles étaient à la fois pleinement partie prenante du mouvement et organisées de manière autonome semble pour le moins indiquer le contraire.

Loin de nous lidee qu il sera facile de gagner sur des revendications qui supposent une ponction importante des profits patronaux - comme la multiplication de crèches ou de maternelles, par exemple. Et ce d'autant moins quand ces revendications impliquent un changement qualitatif dans les rapports sociaux. « Nous ne voulons pas n'importe quel type de crèches, mais des crèches contrólees collectivement par les parents et par les travailleurs, des crèches egalement sur le lieu de travail et à un prix abordable. (...) La voie menant à une société plus humaine - il faut insister là-dessus - ne passe pas par la renvoi des femmes dans leurs cuisines, mais par le fait que la cuisine de la famille nucléaire perd sa raison d'être. Et d'ici que cela devienne réalisable, par une prise en charge de chacun - maris, enfants, etc. - des tâches familiales • »

Il s'agit d'un projet politique à long terme qui suppose un bouleversement de l'ensemble du système politique et nous n'en sommes pas là. Mais il est bon de savoir où nous voulons aller. Précisément parce que le mouvement de libération des femmes est porteur d'une remise en cause radicale des rapports sociaux, il peut jouer un role important dans la recomposition du mouvement ouvrier - à condition bien sur qu'il soit présent en son sein et que les féministes qui défendent un point de vue anticapitaliste sachent faire entendre leur voix.

Le débat sur la stratégie dont le mouvement des femmes a besoin afin de reconquérir une unité dans la diversité — et aussi de maintenir une mémoire et une continuité - est loin d'être épuisé. Mais une chose est certaine cependant : cela passera par son aptitude à lutter contre toutes les formes de discrimination, et par sa capacité à se solidariser avec les luttes des exploités en géneral, à l'échelle nationale comme au-dela des frontieres.

En dépit de toutes leurs limites. les mobilisations féministes ont démontré à de multiples reprises le sentiment profondément internationaliste de celles qui les animaient. Pour nous. socialistes et féministes, c'est un acquis de première importance. car c'est notamment de notre aptitude à nous écouter mutuellement. à apprendre de situations. que nous tirerons la force d'aller de lavant dans le combat pour la liberation des femmes et pour changer cette société.

1. Pour des données plus détaillées sur la situation des femmes travailleuses en Europe. voir Jacqueline Heinen : " Travail-famille. famille-travail, mais qu'est-ce qui fait courir les femmes ? „. Inprecor n° 214. 3 mars 1986.

2. Voir à ce propos les donnees qui ressortent du chapitre « Alt = arm? » (Pauvre = vieux ?) dans « Frauen in der BRD ». VSA. Hamburg. 1983.

3. Frigga Haug : « The Women's Movement in West Germany ". in New Lelt Revien:

n° 155, janvier 1986, p. 73.

4. Voir Paola Manacorda et Paola Piva : Terminale donna, Edizione Lavoro, Roma, 1985, p. 97 et Femmes et marché du travail, éd. Hatier, Paris, 1985, p. 61.

S. Johanna Brenner et Maria Ramas : « Rethinking Women's Oppression », in New Left Review n° 144, mars 1984, p. 60.

6. Voir Rinascita, 28 juin 1986. 7. Sur la question de la ségrégation professionnelle et de l'impact des nouvelles technologies sur le travail feminin, voir notamment : Jackie West, « New Technology and Women's Office Work, in Work, Women and the Labour Market, éd. Routledge and Kegan Paul, London, 1982 ; Cynthia Cockburn, Brothers - Male dominance and Technological Change, Pluto Press, 1983 ; dossier sur les nouvelles technologies et la bureautique dans les Cahiers du féminisme n° 28, printemps 1984 ; « Hoch die Technologie - Nieder mit der Frauenerwerbsarbeit ? », in Traümen verboten, collectif, VSA Verlag, Hamburg, 1984 ; Frauen am Computer, collectif, Rororo, Hamburg, 1984 ; Terminale donna, op. cit. note 4

8. Voir Eurostat 1985, « Employment and Unemployment », Office des statistiques des communautés européennes.

9. Frigga Haug, ibidem note 3, p. 71. 10. En France, au lendemain de l'élection de Mitterrand, une affiche publicitaire fameuse montrait une femme en bikini affirmant : « Le 2 septembre, j'enlève le haut. » Puis la même, seins nus, disait cette fois : « Le 4 septembre, j'enlève le bas. »

11. Cahiers du féminisme n° 35, printemps 1986 : « Les enjeux de la rencontre ». 12. Ibidem note 11 : « Un moment clé pour le mouvement feministe ». 13. Pour la France, voir Frédérique Vinteuil, « Les femmes et la politique : le rôle essentiel du travail », Critique communiste n° 39, mars 1985.

14. Barnsley Women 1984 : « Women against Pit Closures ». 15. « Digging deeper », Verso, London 1985. 16. Sue Finch, « Socialists-Feminists and Greenham », in Feminist Review n° 23, été 1986.

17. Anne-Marie Granger et Linda Woods: «De Greenham Common à Bonn, de Copenhague à Comiso, les femmes en lutte contre la militarisation », Cahiers du féminisme n° 27, hiver 1984.

18. La célébration annuelle de cette journée avait été décrétée lors d'une rencontre internationale européenne des femmes en 1982.

19. Voir « Acerca del feminismo, el pacifismo... », contribution du groupe DOAN aux journées de Barcelone : « En Grande-Bretagne, par exemple, la société patriarcale a insulté les femmes de Greenham Common, non parce qu'elles protestaient contre les missiles (là-dessus, elles sont sur pied d'égalité avec les hommes), mais parce qu'elles se sont soulevées contre leur rôle traditionnel, qu'elles ont cessé d'être de bonnes mères, de bonnes épouses, de croire que les missiles peuvent les défendre, et parce qu'elles sont devenues "des lesbiennes, des gitanes, des mères dénaturées", le genre de choses qu'ils disent de nous lorsqu'ils parlent des féministes. Il nous paraît extrêmement positif de pouvoir nous appuyer sur ces acquis des féministes européennes au moment où nous nous posons la question de pourquoi et de comment nous integrer a la lutte contre la militarisation de la societe, contre la menace de guerre. » In brochure des journées de Barcelone, p. 38.

20. Frédérique Vinteuil : « Les raisons d'une participation », Cahiers du féminisme n° 27, hiver 1984

21. Fina Rubio : « Mujeres en el ejercito ? No, gracias », contribution aux journées de Barcelone, in brochure des journées, p. 39.

22. «Las mujeres ante la militarizacion de la sociedad », DOAN - Dones antimilitaristas, contribution aux journées de Barcelone, in brochure des journées, p. 14.

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23. Kum-Kum Bhavnani et Margaret Coulson : « Transforming Socialism-Feminism : the Challenge of Racism », in Feminist Review n° 23, été 1986.

24. Lucy Bland : « Sex and Morals : Rearming the Left », in Marxism Toda!, septembre 1985.

25. Voir notamment S. Nora et A. Minc : « L'informatisation de la société », Documentation française, Paris, 1978

26. « Frauen am Computer », op. cit., note 7, p. 37 et 48. 27. Voir Eva Gunnarson et Gitte Vedel : « Il lavoro a distanza », in Terminale donna, 28. Ursula Huws : « Le moderne lavoratrici a domicilio », in Terminale donna, ibidem. 29. Voir notamment Danièle Kergoat, « Le travail à temps partiel », Documentation française, Paris, 1984.

30. Voir Robin Baker et Sharon Woodrow « The Clean, Light Image of the Electronic Industry » in Double Exposure, Monthly Review Press, New-York, 1984.

31. Cecilia Brighi : « La defesa della salute », in Terminale donna, op. cit. note 4. 32. Marie-Victoire Louis: « Thompson ou l'échec d'un syndicalisme », in les Temps modernes n° 476, mars 1986, p. 125.

33. «Travail de nuit des femmes », brochure du Parti socialiste ouvrier, Neuchâtel, 1985.

34. Voir « Travail de nuit : ne pas céder », brochure du Comité travail-sante reproduisant les débats d'un colloque avec des spécialistes de la question, Neuchâtel, janvier 1986.

35. « Etats généraux - Les femmes dans le travail et le travail des femmes », brochure, 1983.

36. Nathalie Hadjifortiou : Women and harassment at work, Pluto Press, London, 1983.

37. Elissa Clarke : Stopping sexual harassment, LERP, Detroit, 1982. 38. Ibidem p. 7. Voir également Peggy Crull : « Sexual Harassment and Women's Health », in Double Exposure, op. cit. note 30.

39. Sybille Pogstedt et Kathleen Bode : « Ubergriffe - Sexuelle Belästigung in Büros und Betrieben », Rororo, Hamburg, 1984.

40. Steffi Engert : « Feminismus in den Gewerkscheften », Was Tun, 9 janvier 1986. 41. En Angleterre, la progression a été très forte, passant de 16,5 % en 1960 à 29 % en 1978. Voir « A woman's place in her union », in Women, work and the labour market, op. cit. note 7.

42. Voir I Unita, 23 janvier 1986 43. « Femmes travailleuses : feminisine et syndicats », etude comparative des platesformes syndicales en Europe, in Cahiers du féminisme n° 10. juin 1979.

44. Claudia Pini : « Das Arbeitnehmerpatriarcat », Kiepenheuer und Witsch, Köln, 1977.

45. Inge Menze : « Heimarbeiterinnen organisieren sich » in Traümen verboten, op. cit. note 2

46. « Frauen in der BRD », op. cit., note 2. 47. « Thompson ou l'échec d'un syndicalisme ». op. cit. note 32. 48. Pinuccia Cazzaniga : « I turni di lavoro in un'azienda elettronica » in Terminale donna, op. cit. note 4.

49. Voir Anna Coate : « The Feminist Touch » in Marxism Toda: décembre 1985. 50. Johanna Brenner et Maria Ramas, op. cit. note 5. p. 62. 51. Voir les propositions défendues par Bea Campbell dans le cadre d'une table ronde organisée par Feminist Revien n° 23, été 1986.

52. Voir à ce propos Frigga Haug. op. cit. note 3. p. 64 et p. 73, ainsi que Monica

Therfal, « The Women's Movement in Spain », New Left Review n° 151, mai 1985.

53. Johanna Brenner: « Women, the Right and the Family»,

, in Against the Current, printemps 1982.

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