Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 22-23

Trois ans après : les leçons de Grenade

Laurent Beaulieu · Quatrième Internationale, n° 22-23 · décembre 1986 · p. 5-26 · 11 581 mots

In English: Three Years After: The Lessons of Grenada (International Marxist Review Vol. 2, No. 3, Summer 1987).

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Trois années plus tard, si l'invasion de Grenade n'est pas sortie des mémoires, par contre, les circonstances de la mort de Maurice Bishop ont commencé à être oubliées. Et, avec le recul du temps, certains milieux anti-impérialistes ont tendance à estimer que l'ensemble des membres du comité central du New Jewel Movement sont à blamer pour « s'être précipités dans une lutte fratricide dont ils ne furent pas capables de prévoir les conséquences'».

S'appuyant sur ce sentiment, les cercles liés à Bernard Coard et à ses amis du Parti des travailleurs de Jamaïque expliquent que Maurice Bishop porte la responsabilité principale. Cette thèse a été présentée notamment par Richard Hart' une introduction qu'il a écrite pour un recueil de discours de Bishop?. . L'article qui suit essaie de répondre aux arguments avancés par Hart et de tirer quelques leçons de l'expérience de Grenade.

En 1983, il régnait à Grenade une situation de malaise, sinon de crise. Une des raisons principales en était que depuis quatre ans, le prix de vente des produits exportés par Grenade était au plus bas et que le revenu des agriculteurs avait diminué d'autant. Malgré les réformes accomplies par la révolution, l'extrême dépendance d'un pays comme Grenade pesait de tout son poids. Et les efforts entrepris pour briser cette chaine (comme la construction d'un aéroport international) demandaient beaucoup de sacrifices, mais ne portaient pas encore leurs fruits. A cela s'ajoutaient les difficultés et les erreurs inhérentes à tout processus révolutionnaire, dues notamment au manque de cadres dans tous les domaines et, depuis le début de l'année, à la pression croissante de l'impérialisme. Il en résultait une certaine lassitude dans une grande partie de la population.

Cette situation difficile est la toile de fond de la crise qui s'est développée dans le parti au pouvoir, le New Jewel Movement (NJM). Le projet politique du NJM, depuis sa fondation en 1973, était d'aboutir à un système politique base sur des assemblees de village et des conseils de travailleurs. Par délégations successives - les délégues etant revocables à tout moment - une assemblée nationale aurait été élue. Elle aurait remplacé le gouvernement mis en place lors de la révolution du 13 mars 1979 Ce projet fut réaffirmé à l'été 1983 lorsqu'une commission fut chargée de commencer à rédiger un projet de Constitution. Apres avoir été amendé par la population, ce projet aurait été soumis par referendum dans un délai d'environ deux années. Il y aurait eu matière à un riche débat. Ainsi, quel aurait été le rôle du NJM dans ce nouveau système politique ? Y aurait-il eu place pour d'autres partis politiques ? Et, dans l'immédiat, des groupes de citoyens en désaccord avec le projet de Constitution auraient-ils eu la possibilité de faire campagne pour un « non » au référendum, voire de proposer un texte alternatif?

Les assemblées populaires s'étaient developpées de manière importante, mais selon les dirigeants du pays eux-mêmes, ce nouveau système de pouvoir populaire en était encore à un stade embryonnaire. De sorte que, quelles qu'aient été leurs intentions pour le futur, et même si, sur certains sujets, la population était consultée par le biais des assemblées et des organisations de masse, le pouvoir politique restait concentré au sein du NJM. Plus exactement au sein de son comité central, dont la composition, et même l'existence, était ignorée de la population.

Or, le NJM était une organisation refermée sur elle-même, au fonctionnement très peu démocratique. Ses militants (au nombre d'environ 400 dont 70 environ avaient le statut de membre à part entière) étaient accablés de réunions, mais ils n'y trouvaient pas un lieu d'échanges et de débats leur permettant d'intervenir dans une situation difficile. Depuis 1982, le parti avait cherche une solution à ses problèmes dans une espèce de fuite en avant : cela s'était traduit par une étude assidue de textes « marxistes-léninistes » et un surcroît de tâches. ce que certains ont appelé un processus de « robotisation ». Il faut souligner la signification de la référence au « marxisme-léninisme ». En URSS. la confection d'une théorie nouvelle, baptisee frauduleusement marxisme-léninisme (et parfois marxisme-leninisme-stalinisme) avait été à

LES LEÇONS DE GRENADE la fois le moyen et le couronnement de la bataille menée par Staline au sein du PCUS. La fabrication des « manuels » et de « principes suprêmes » avait comporté en fait une révision profonde des idées de Marx et de Lénine et l'affirmation d'un dogme intouchable, science et philosophie universelle, cimentant parti et Etat. Le « marxisme-léninisme » fut utilisé de manière analogue au sein du NJM par les partisans de Coard. La formation des cadres et des membres sur la base d'une telle théorie, y compris les textes de Staline, ne pouvait qu'amoindrir leur esprit critique. Ce fut une arme aux mains de ceux qui voulaient mettre le parti au pas et faire taire les militants les plus liés aux masses qu'on jugeait pourtant « idéologiquement faibles ». Ainsi, un fossé se créait entre un parti se réclamant (de surcroit non publiquement) du « marxisme-léninisme » et une société faiblement urbanisée, encore peu politisée et qui, après avoir accueilli la révolution avec enthousiasme, commençait à être déçue. Il n'est guère étonnant que le fonctionnement non démocratique du NJM ait débouché sur une crise lorsque des difficultés sérieuses se sont fait jour. Plus généralement, il ne fait aucun doute que toute situation de transition vers le socialisme pose à chaque moment des problèmes extrêmement complexes, à fortiori dans un petit pays isolé, arriéré et dépendant comme l'est Grenade. Et il est impossible que même les dirigeants les plus lucides et les mieux préparés n'aient pas de divergences. Un maximum de démocratie est donc nécessaire. Si les problèmes ne sont débattus et si les décisions ne sont prises que dans un cercle restreint, le système peut certes fonctionner bon an mal an, tant que les divergences ne sont pas trop étendues, et qu'un accord est possible. Mais, dans le cas contraire, des divergences peuvent déboucher brutalement sur une crise foudroyante, comme cela s'est produit à Grenade. Par ailleurs, dans une situation complexe, la meilleure (ou la moins mauvaise) solution ne peut souvent être trouvée qu'après des tâtonnements. Et moins il y a de démocratie, plus il est lent et difficile de corriger les erreurs.

Le comité central du 14 septembre 1983

Selon Kendrick Radix, l'un des fondateurs du NJM, « en octobre 1982, deux fractions distinctes avaient émergé au sein du comité central. La ligne de clivage se trouvait essentiellement entre les fondateurs originels du NJM et ceux qui sont arrivés par la suite. Maurice Bishop, qui était l'un des fondateurs, et Bernard Coard, qui faisait partie de ceux qui ont rejoint le NJM plus tard étaient bien sûr les deux personnalités les plus fortes ».

Il y avait, selon Radix, des manières différentes d'aborder les problèmes du pays. Et cela, depuis déja quelques mois. Les uns voulaient mettre en pratique ce qu'ils avaient lu dans les livres. Radix confirme à ce propos que le parti s'absorbait dans l'étude de textes « marxistes-leninistes ». D'autres membres du comité central essayaient, en revanche, de centrer leurs analyses sur les masses. Don Rojas a expliqué, quant à lui, qu'en 1983, « l'idée que le processus n'allait pas assez vite apparut dans le débat idéologique et mena à une espèce de clivage. Certaines personnes disaient que nous devions avancer plus rapidement. D'autres argumentaient pour que l'on pose cette question de manière plus rationnelle, plus scientifique et moins idealiste ».

Le 14 septembre 1983 s'ouvrit une réunion extraordinaire du comité central du NJM destinée à analyser les problèmes de Grenade et du NJM. La différence d'approche des problèmes du pays qu'a notée Radix se retrouve bien dans les minutes de cette longue réunion, qui dura trois jours. Les analyses de Maurice Bishop tranchent avec celles de la majorité des membres du comité central. Il explique notamment : « Depuis dix-huit mois, le comité central a fait un grand nombre d'erreurs parce que, en raison de nos faibles liens avec les masses, nous sommes devenus bureaucratiques et trop formalistes dans notre approche 4 '. » « Les visites des lieux de travail, continue-t-il, ont disparu. Les absences aux réunions des assemblées populaires de zone et de district se sont accrues. Les visites des communautés afin de discuter avec le peuple de manière informelle se sont raréfiées. C'est la même chose pour ce qui est des discussions et des rencontres avec les gens de tous les secteurs d'activité. On s'est abstenu de participer à des activités publiques. » Autre élément essentiel à ses yeux : « Nous n'avons pas prêté une attention suffisante à la base matérielle du pays. (...) Nous avons failli en ne montrant pas aux masses que la période actuelle nécessite nombre de sacrifices, et que si nous ne sommes pas préparés à construire l'économie par un dur labeur, nous n'y arriverons pas. Nous devons être blâmés pour avoir laissé les masses dans l'attente de réussites trop grandes sur le plan économique. » Pour ce qui est de la crise du parti, il pense « que les critiques et les plaintes provenant des membres du parti doivent être mises en relation avec l'absence de moyens de communication permettant aux militants de faire connaître leurs plaintes et leurs griefs ».

Au fur et à mesure que la discussion progresse, la majorité des membres du comité central se laisse emporter par une espèce de fuite en avant. Elle dresse un tableau catastrophiste de la situation. Il semble que ce qui la fait paniquer, c'est en fait la crise du parti, et plus particulierement, les démissions de militants et les reproches qui sont adressés au comité central. Certains militants voulaient même que « toute l'équipe soit changée », apprendra-t-on. Comment résoudre ces problèmes ?

Pour la majorité de la direction, la priorité consiste a faire en sorte que le parti devienne reellement « marxiste-léniniste ». à commencer par le comité central. Phyllis Coard réclame à ce sujet que le comité central s'engage encore plus dans l'étude de textes. Or, expliquent-ils, pour rendre le parti réellement « marxiste-léniniste », Maurice Bishop ne convient pas comme leader : il n'a pas à lui seul les qualités nécessaires, et il s'est montré jusqu'à présent incapable de diriger le comité central. Liam James fait alors la proposition de constituer une « direction conjointe » (joint-leadership) composée de Maurice Bishop et de Bernard Coard. Ce dernier reviendrait donc au comité central qu'il avait quitté un an auparavant, décourage, selon ses dires, par ses tentatives infructueuses pour redresser le fonctionnement du comité central. Dans le système proposé par James, Maurice Bishop « manquant de brillant en tactique et en stratégie ». se verrait confier une tâche, qui ressemble à celle de porte-parole d'un parti: il userait de

LES LEÇONS DE GRENADE son charisme pour représenter le parti auprès des masses grenadiennes, qu'il irait rencontrer et mobiliser, ainsi qu'à l'étranger. Quant à Bernard Coard, il organiserait le parti et le formerait, et il œuvrerait dans le domaine de la strategie et de la tactique. En d'autres termes, dans ce tandem, Maurice Bishop pédalerait, et Bernard Coard le guiderait !

Plusieurs membres du comité central demandent que la discussion sur la direction conjointe ne soit pas tranchee à cette reunion, estimant que la réflexion n'est pas encore assez mûre. Mais la majorité des membres réclament le vote. La proposition est votée par 9 voix pour, 1 contre et 3 abstentions. Maurice Bishop s'abstient. C'est la première fois dans l'histoire du comité central qu'une décision est prise à l'issue d'un vote. Jusqu'alors, le comité central s'était efforce d'aboutir à un consensus.

Avec la décision sur « la direction conjointe », la majorité du comité central s'était mise en position de force. Non seulement parce que sa proposition avait été largement majoritaire au comité central, mais surtout parce qu'elle avait présenté une proposition qui apparaissait cohérente, simple et nouvelle. Elle seule se montrait capable de donner une réponse ayant les apparences de la logique à des militants qui aspiraient à un fonctionnement différent, plus democratique et plus efficace à la fois.

Maurice Bishop, et d'autres membres du comité central, notamment Unison Whiteman, avaient certes commencé à esquisser une autre réponse en soulevant plus généralement le problème du fonctionnement du parti, mais sans pour autant formuler une alternative d'ensemble à la « solution » de la di- rection conjointe. Maurice Bishop sentait bien ce qu'il y avait de vicié dans cette proposition. Il était plus ou moins conscient que ce n'était qu'un rideau de fumée destiné, à plus ou moins long terme, à l'écarter du centre réel du pouvoir. Mais il va se laisser placer sur la défensive. La seule contre-offensive efficace aurait sans doute consisté à prendre à sa racine le problème réel qui était posé. C'ela passait par une bataille pour une véritable révolution dans le fonctionnement du NJM et une remise en cause du cours qui était pris depuis quelque temps.

Pour mener cette lutte, Maurice Bishop n'était pas totalement démuni. Aux compilations de textes « marxistes-léninistes » du NJM aurait pu être opposé ce qu'était le fonctionnement, non pas mythique mais réel, du parti bolchevik du temps de Lénine. Ainsi, non seulement les membres du comité central et du parti avaient le droit de se regrouper pour défendre leurs positions, mais encore la presse du parti publiait ces débats. Ce qu'évidemment les professeurs en « marxisme-léninisme » du NJM auraient condamne comme étant une des caracteristiques d'un parti « social-démocrate » ! Une bataille pour un cours nouveau au sein du parti se serait vite étendue à l'ensemble des problèmes sur lesquels les membres du comité central avaient des approches differentes. Ce qui, en fin de compte, était à l'ordre du jour, c'était la préparation démocratique d'un congrès du NJM.

Le 2ú septembre. Bishop partait en voyage pour deux semaines. Durant cette même periode, George Louison et Unison Whiteman, deux de ses principaux allies au comite central, , etaient egalement hors du pays. Profitant de ces absences, Coard et ses partisans ne sont pas restés inactifs. Ils ont cherché à isoler Maurice Bishop et ses proches, et à s'attacher les membres du parti et de l'armée. Ainsi, le salaire des soldats - ou d'une partie d'entre eux - fut-il augmentée. Selon George Louison : « Nous avions discuté depuis plusieurs mois pour essayer de donner une petite augmentation aux soldats. Je me rappelle qu'Unison est probablement la le soulevait in suait le plus aides s personne qui insistait le plus là-dessus. chaque réunion. Cependant, Bernard Coard et compagnie affirmèrent : "Vous voyez, nous faisons cela pour vous. Si vous n'avez pas eu l'augmentation auparavant, c'est parce que Maurice ne faisait pas assez d'efforts à ce sujet." C'était totalement malhonnête. Bernard visita également tous les camps de l'armée. Il allait d'un chantier à l'autre afin qu'on le voie beaucoup. »

Par ailleurs, si l'on en croit George Louison, « durant les deux semaines où Maurice était à l'étranger, ils convoquérent tous les membres du parti, firent un bilan complet de leur situation personnelle, de l'etat de leurs finances etc. Ils firent de grandes promesses, leur assurant qu'ils les aideraient à résoudre leurs difficultés ». « Quand je considérai, poursuit-il, comment ils avaient agi durant ces deux semaines avec les membres du parti, je vis que nous courions le danger de créer une véritable élite au sein de la société. Un bon nombre de membres du parti avaient deja de relativement bons revenus dans le contexte de Grenade. Et ces gens se mettaient à discuter avec eux de leur situation personnelle, sur comment l'améliorer encore, de telle sorte que le parti allait obtenir plus d'avantages que les masses. »

On peut comprendre que certains dirigeants aient été troubles par le fait que Maurice Bishop ait fait un arrêt impromptu à Cuba en revenant d'Europe, et qu'il ait été accueilli avec beaucoup d'honneurs. Faut-il y voir là autre chose de la part des dirigeants cubains qu'une marque d'amitié et de profonde estime vis-à-vis de Bishop et de la révolution grenadienne, de plus en plus menacee par les Etats-Unis? Fidel Castro a été catégorique à ce sujet: Maurice Bishop ne lui a pas dit un mot de ce qui se passait à l'intérieur du NJM. La seule chose qu'il fit fut de « s'autocritiquer », déclarant qu'« il avait l'impression de ne pas avoir porté toute son attention au travail parmi les masses ». Fidel Castro admet qu'« il est difficile de comprendre comment, avec tout le personnel que nous avions a l'ambassade là-bas, nous n'étions pas au courant de la division qui était en train de s'installer ». « C'est, explique-t-il, la plus grande critique que nous ayions à faire à notre personnel politique, diplomatique. et à celui chargé de l'aide militaire. » Il est certain, par contre, qu'un autre parti des Caraïbes fut informe de la crise du NJM : le Workers Party of Jamaïca. Son dirigeant, Trevor Munroe, a confirmé étre arrivé à Grenade le 26 septembre, le jour du départ de Maurice Bishop pour l'Europe. Selon une brochure de la Fondation Maurice Bishop publiee un an plus tard, « Coard téléphona à Trevor Munroe, sans en parler d'abord à Maurice Bishop, afin de discuter des problemes du parti. Munroe ne discuta jamais avec Bishop, entendit seulement Coard et se plaça clairement du côté de Coard et de sa clique. » Trevor Munroe a présenté une version légèrement différente : il aurait

LES LEÇONS DE GRENADE reçu le 23 septembre un coup de téléphone de Coard et un autre de Bishop, aurait pris connaissance à Grenade des documents du NJM et aurait approuvé les mesures prises. « Coard et sa clique, écrit la Fondation Maurice Bishop, n'ont pas recherché le conseil de partis qui sont au pouvoir depuis des années et sont profondément enracinés parmi le peuple. Ils se sont adressés à un parti marginal afin d'être conseillés et guides. »

Un coup d'Etat rampant

Au cours des journées qui vont suivre son retour à Grenade, l'inquiétude de Maurice Bishop va aller croissante. Le samedi 8, il s'étonne que seul Selwyn Strachan soit venu l'accueillir à l'aéroport. Bernard Coard, qui habitait juste à côté de lui, et plusieurs autres membres du comité central ayant quitté leur domicile, il n'arrive à les joindre ni le samedi 8 ni le dimanche 9.

En tant que ministre de la Défense et de l'Intérieur, il s'étonne que, contrairement à l'usage, les membres du comité central chargés de ces domaines ne viennent pas le voir. De même, il ne reçoit aucune nouvelle de Bernard Coard, qui est vice-Premier ministre, et son « co-leader ». Il se sent boycotte. Cette impression va se renforcer lorsque, le dimanche ou le lundi, Cletus Saint-Paul va s'enquérir de ce qui se passe. Il decouvre que Selwyn Strachan, Bernard Coard et peut-être d'autres dirigeants sont en réunion. Mais au téléphone, Strachan dit à Saint-Paul qu'il ne sait pas où se trouve Coard. Le lundi 10, ayant appris qu'il a été si mal accueilli, Einstein Louison, chef d'état-major de l'armée, et le général Hudson Austin se rendent chez Maurice Bishop. Einstein Louison a écrit depuis : « Le moral de Maurice était meilleur quand nous le quittâmes. En nous engageant à travailler à une solution pacifique de la crise, et à ne jamais le laisser tomber, nous lui avions redonné des forces. Maurice nous dit que nous ne devions pas nous faire de souci, car le bureau politique allait se reunir le mercredi et il était certain qu'une solution serait trouvée. »

Le mardi, dans la nuit, Maurice Bishop passe deux heures avec Vincent Noël. Il lui fait part de son inquiétude. Ainsi, il aborde le fait que seul Selwyn Strachan l'attendait à l'aéroport. Son analyse est qu'en soit, cela n'était qu'un incident, mais qu'il fallait le replacer dans le contexte des autres évenements qui s'étaient produits. Il avait, par exemple, appris à travers un de ses gardes, que l'on parlait de « solution comme en Afghanistan ». Vincent Noël, qui s'efforce de rassurer Bishop, ne peut cependant lui cacher que, la semaine dernière, on lui a rapporté que Chalkie Ventour avait prononce de tels propos. Maurice Bishop lui explique aussi « qu'au vu de tous les éléments et fragments de preuve dont il a eu connaissance, il a acquis récemment la conviction, de plus en plus forte, qu'une partie du comité central mène en coulisses des manœuvres sans principes afin de l'évincer ». Il ajoute qu'en ce qui le concerne, il pourrait continuer à travailler avec Bernard Coard, même si le parti le choisissait carrément comme « leader à sa place », et qu'il n'a aucun problème à ce que soit éclaircie la question du fonctionnement de la direction conjointe. Cependant, il estime que « la principale question en ce moment, ce sont les manœuvres menees contre lui en coulisses » et qu'il a l'intention d'exposer toute l'affaire à la réunion du bureau politique le lendemain matin. Son inquiétude s'accroîtra lorsqu'il apprendra, à son réveil, que ses gardes personnels et les militaires membres du NJM ont été convoqués à son insu.

Le 12 octobre, se réunissent d'abord le bureau politique, et ensuite le comité central. Le climat est très tendu. Certains participants, dont Chalkie Ventour. y jouent de manière menaçante avec leur pistolet. L'après-midi, l'armée est placée en état d'alerte. Einstein Louison raconte qu'en revenant de cette réunion, vers minuit, Maurice Bishop le croisera : « Maurice, écrit-il. m'arrêta. Mais il ne put articuler une parole. Il était brisé et sans voix. » Au cours de cette journée. Maurice Bishop, Fitzroy Bain et George Louison (Unison Whiteman est encore à l'étranger) votent contre la direction conjointe, qui est devenue une véritable farce dans cette situation de coup d'Etat rampant. Le lendemain, Maurice Bishop expliquera à ce sujet que. durant son voyage, « il s'était fait à l'idée de la "direction conjointe", même si cette question lui posait encore problème ». mais que « ce qui s'est passé depuis son retour l'a fait changer d'avis ». Il affirmera que ces evenements ont montré que ce que veut une partie du comité central, c'est le marginaliser et l'évincer. «Si les camarades ne veulent qu'un leader, c'est OK. dira-t-il, selon les notes prises à l'assemblée générale. Une partie de ses membres ne veut pas de moi dans le comité central, c'est cela leur position. Je n'ai pas de problème avec le centralisme démocratique. Je l'ai pratiqué durant des années. »

En d'autres termes, Maurice Bishop affirme qu'il est prêt à quitter le comité central, si c'est l'avis de la majorité, mais qu'il ne peut pas participer à une prétendue « direction conjointe ». Sans doute, en fait, était-il conscient que l'ampleur du problème dépassait le parti. On touche ici du doigt un des grands problèmes sous-jacents à cette crise. On peut, à la rigueur, considérer que tant qu'il s'agissait, comme cela fut presente, « de marier les qualités de Maurice Bishop et de Bernard Coard ».

problème de la « direction conjointe » était une question interne au NJM. Mais, à partir du moment où elle prenait clairement la forme d'une marginalisation de Maurice Bishop au sein du comité central, sinon de son éviction pure et simple, alors le problème prenait une autre dimension. Car le comité central était non seulement à la tête du NJM. mais à la tête du pays tout entier. Jusqu'à présent, la majorité du peuple grenadien avait, peu ou prou, appuye la politique menée par cette direction (qu'elle ne connaissait guère). Et si elle était mécontente de certains aspects de la révolution, du moins avait-elle confiance en « Maurice » pour mener la barque à bon port. Ce qui avait rendu cela possible, c'est le fait qu'au comité central, Maurice Bishop et ceux que Richard Hart appelle les « vétérans ». avaient réussi à s'opposer au « volontarisme » pour ne pas dire plus de Bernard Coard, et de ceux qu'on pourrait appeler les «jeunes loups ». Maurice Bishop marginalise. c'est tout l'équilibre politique au sein du comité central qui s'effondrait. La majorité du comité central aurait alors pu donner libre cours à son impatience devant ce qu'elle appelait « le retard idéologique » du peuple grenadien, multiplier des mesures répressives inconsidérées et. de

LES LEÇONS DE GRENADE manière complementaire, favoriser la transformation du NJM en une élite privilégiée. En d'autres termes, les questions en jeu, étaient: quelle équipe dirige le pays? Et quelle politique applique-t-elle ? Or ce problème n'était pas une affaire interne au NJM: les masses avaient, pour le moins, leur mot à dire. Certains ne manqueront pas d'objecter que tant que Maurice Bishop restait le Premier ministre, et le « leader » en titre du pays, la composition et le fonctionnement des organismes dirigeants du NJM n'etaient pas du ressort de la population. Il est bien clair que cet argument n'a pas de valeur à partir du moment où le Premier ministre était, de fait, le porte-parole du comité central.

La riposte des masses

Maurice Bishop est place en résidence surveillée le 13 octobre. Les réactions de la population vont se faire de plus en plus vives. Les deux forces motrices du mouvement de protestation sont la classe ouvrière et la jeunesse. Le vendredi 14 octobre, Selwyn Strachan se rend dans une imprimerie. Il annonce que Bernard Coard est le nouveau Premier ministre, et essaye de faire imprimer un tract condamnant Maurice Bishop. Les ouvriers et les gens qu'il alerte le chassent hors de la capitale. Devant la « gaffe » de Strachan, Coard va faire publier un communique dans lequel est annoncée sa démission du gouvernement. Il ne fait pas mention de Maurice Bishop. Ce n'est qu'une manœuvre pour désamorcer les protestations. Mais les protestations seront relancées le lendemain par Kendrick Radix , qui organise une petite manifes- tation dans Saint-George's pour faire savoir publiquement que Maurice Bishop est bien en résidence surveillée. En tant que ministre de la Mobilisation nationale, Selwyn Strachan va se rendre dans plusieurs entreprises de la capitale afin d'expliquer pourquoi des sanctions doivent être prises par le NJM à l'encontre de Maurice Bishop, qui refuserait de se plier à la loi de la majorité. Partout, il reçoit le même accueil. Les ouvriers lui répondent : « Ne reviens ici qu'avec Maurice », ou « Si Maurice a fait quelque chose de mal, nous saurons bien régler cette affaire. » Une pétition va circuler dans la petite zone industrielle qui se trouve au sud de SaintGeorge's. la capitale. Ses signataires demandent que Maurice Bishop et Bernard Coard puissent chacun expliquer leurs positions face aux masses dans un grand meeting. Ces ouvriers ne font qu'appliquer ce que la révolution leur a enseigné depuis plus de quatre ans: à Grenade, cela ne se passe pas comme ailleurs, les représentants du peuple doivent lui rendre des comptes de manière permanente.

Le lundi, des grèves vont commencer, notamment au chantier de l'aéroport international. Le mardi 18, les lycéens commencent à organiser des manifestations. Ils occupent l'aéroport de Pearls. Le lendemain, ce sont eux qui donneront le signal de la manifestation qui, conçue d'abord pour faire pression sur le comité central, ira délivrer Maurice Bishop. Pendant ce temps, des bus et des voitures charges de monde arriveront de toute l'ile. La majorité des travailleurs se mettra en grève. Grenade connaitra ce jour-la la plus grande mobilisation depuis 1974.

Richard Hart est peu loquace sur le processus qui a culminé avec cette ex- traordinaire manifestation. Il se contente d'écrire : « Durant les quelques jours qui suivirent (la mise de Maurice Bishop en résidence surveillee), le comité central, sans doute conscient que Bishop allait recevoir un soutien massif, s'efforce de réaliser avec lui un compromis (...). » Hart pense que le comité central s'était montré « imprudent » en n'ayant pas cherché à aboutir a un compromis auparavant, car un « conflit avec les masses » aurait pu être évité. Mais il approuve, semble-t-il, l'attitude du comité central une fois ce conflit ouvert. Il est d'ailleurs notoire qu'à Saint-George's, en octobre 1983, il se faisait déja le défenseur des thèses de la majorité du comité central. Cela l'amène à ne pas poser le problème fondamental auquel se trouvaient confrontes Bernard Coard et les siens face à une protestation populaire grandissante : - ou bien aller consciemment contre la volonté des masses ; - ou bien faire marche arrière, et satisfaire les revendications qui s'exprimaient dans les entreprises et les rues : la liberation de Maurice Bishop et l'ouverture d'un debat public dans lequel les masses puissent avoir leur mot à dire. C'est la première voie qui fut choisie. Mettre Maurice Bishop en résidence surveillée était une chose. A la limite, la direction du NJM a été victime d'une paranoïa collective, attisée par d'habiles manœuvres de la CIA, pourrait conclure un observateur mal renseigné. Mais décider d'aller contre les revendications des masses, cela n'avait rien à voir avec les agissements d'agents secrets. Cette décision avait une logique implacable : en quelques jours, le comité central retira aux masses les elements de pouvoir qu'elles possédaient. Des le jeudi 13, le comité central avait anticipé les réactions de la population. Les armes de la milice, qui se trouvaient disséminées dans tout le pays, furent retirées de leurs dépôts et centralisées par l'armée près de la capitale. C'est là l'origine du fameux arsenal que l'armée nord-américaine allait decouvrir au moment de l'invasion et qui fut ensuite expose à Washington. Cette mesure fut prise après que, dans la nuit de mercredi à jeudi, des habitants du village de Maurice Bishop se furent emparés d'armes pour aller le protéger. Le désarmement des milices a été une décision majeure. La gravité de cette décision fut ultérieurement soulignée à juste titre par la presse sandiniste.

Plusieurs dirigeants qui auraient été en mesure de jouer un rôle important aux côtés des masses furent arrêtés : le chef d'etat-major, Einstein Louison, le syndicaliste Vincent Noël dès le jeudi, Kendrick Radix le samedi soir, George Louison le mardi suivant. Unison Whiteman, revenu d'urgence à Grenade le samedi, participa aux négociations avec Coard. Il entra dans la clandestinité le mardi soir atin de ne pas être arrête à son tour. Les menaces ne vont pas tarder non plus. Le vendredi, il est annoncé à la radio que « les forces de sécurité prendraient des mesures fermes contre toute personne qui s'engagerait dans des activites pouvant causer le désordre et troubler la paix ».

Le dimanche soir, Hudson Austin lit à la radio un communiqué du comité central. Il essaye de discrediter Maurice Bishop, le rendant responsable de tout ce qui fonctionne mal à Grenade, et il l'accuse « d'exercer un pouvoir illimité ». Le comité central se garde bien de convoquer les assemblées populaires où il était usuel que les dirigeants vien-

LES LEÇONS DE GRENADE nent s'expliquer. Pourtant, c'est bien dans une situation de crise qu'elles auraient été utiles ! Il n'est même pas question du Gouvernement populaire révolutionnaire, pourtant censé diriger le pays. Alors que, dans leur écrasante majorité, les Grenadiens ignoraient tout du « comité central du NJM », structure clandestine, dont personne ne connaissait la composition, le communique expliquait brutalement : « Le NJM souhaite assurer à notre peuple que le comité central du NJM tient bien la situation en main actuellement. »

Peut-être le comité central pensait-il vraiment que la population allait être convaincue par le communqiué et par l'argument « qu'un principe est un principe » et doit être appliqué par tous, en particulier par Bishop. Pour sa part, Bernard Coard déclara à George Louison : « Même si cela prend dix ans, les masse vont comprendre » que le NJM a eu raison de se montrer ferme. George Louison explique que, lors des discussions qu'il eut avec Coard et Strachan plusieurs jours de suite, « ils se comportaient comme des gens qui ont atteint le degré du fanatisme, et n'étaient en aucune mesure disposés à écouter la voix de la raison. Coard, à ce moment-là, avait goûté au pouvoir qu'il avait toujours désiré, et il s'en délectait. Lui et Strachan étaient de bonne humeur. Ils tiraient à petites bouffées sur des cigares tandis que les négociations se prolongeaient. Coard pensait qu'avec le parti et l'armée de son côté, il n'y avait aucune chance qu'il puisse perdre le pouvoir. » Depuis le vendredi, les militants du NJM avaient dû tenter d'expliquer les mesures prises. Avec les greves et les manifestations qui commencèrent le lundi, leur situation devint de plus en plus difficile : il leur fallait convaincre la population qu'il ne fallait pas y participer. Ils y perdirent ce qui leur restait de crédit. Quant au comite central, il devait ou bien céder rapidement, ou bien accepter une confrontation pouvant être violente. George Louison explique en effet que « les gens étaient en train de perdre patience. Nous les retenions en leur disant :"Attendez, nous allons avoir la possibilité de trouver une solution." » Mais, dit-il, « il était clair que Bernard et compagnie ne tenaient plus compte des masses. Nous insistions sur le fait que la situation pourrait rapidement se transformer en guerre civile, car les gens étaient si enflammés qu'ils feraient n'importe quoi pour récupérer leur leader et que des lors, le parti avait la responsabilité d'assurer qu'il n'y ait pas de violence dans le pays. Bernard dit qu'il n'était pas preneur de notre scénario parce que la situation était qu'en fait il pouvait autoriser les gens a manifester durant des semaines, qu'ils pouvaient manifester encore et encore. Pour employer ses propres termes, il disait : "Ils peuvent toujours rester dans les rues pendant des semaines, apres un moment, il leur faudra bien s'arrêter car ils seront fatigués, ils auront faim et ils aspireront à la paix. '"» Il dit: « A Trinidad, Williams a fait ainsi en 1970, Gairy nous l'a fait en 1973 à SaintGeorge's, et cela pourrait se faire à nouveau. »

Un processus de bureaucratisation

Coard n'oubliait qu'une chose : ni à Trinidad en 1970 ni a Grenade en 1973, les grèves n'avaient pris fin sans que la force fut employee.

On peut dire que lorsque Coard prononça ces paroles d'un tel cynisme, la spirale bureaucratique dans laquelle il était emporté était près de son point de rupture. Comment expliquer que lui et ses proches aient pu aussi rapidement perdre toute attache avec les masses, au point de se comparer froidement à Gairy ou à Eric Williams ?

Il faut, pour le comprendre, tenir compte des pressions sociales et ideologiques qui s'exerçaient sur eux. Il est certain que tout parti se réclamant du socialisme est soumis à une tentation : celle de confondre les intérêts historiques du prolétariat et de l'humanité avec ses intérêts immédiats d'organisation, en d'autres termes, identifier les buts et les moyens. En outre, toute direction peut être plus ou moins encline à confondre ses intérêts particuliers avec ceux de son organisation. Ce phénomène universel exige que des mesures conscientes soient prises pour le contrecarrer. Surtout lorsqu'un parti vient au pouvoir, car alors il prend dix fois plus de force. Or, pour des raisons historiques, le NJM et sa direction étaient particulièrement exposés à des phénomènes de ce type. En effet, la participation des masses à la prise du pouvoir avait ete bien plus faible que dans d'autres révolutions populaires. Et les militants étaient éduqués à l'idée selon laquelle « c'est le NJM qui a fait la révolution » et non le peuple. Après la prise du pouvoir, le NJM était d'autant plus enclin à s'identifier à l'avenir de la revolution que les masses restaient faiblement politisées. et que le prolétariat representait une force minoritaire en leur sein. Le fait que le NJM comportait peu de membres, son caractère secret et son isolement relatif ne pouvaient que le rendre très perméable à ce genre de conception. Un autre facteur jouait en ce sens: sa composition sociale peu prolétarienne. Une partie importante du NJM concentrait ses efforts dans le fonctionnement de l'administration et de l'armée, tendait à se fondre avec l'appareil d'Etat, et à en adopter un point de vue deformant. Il est probable qu'en 1983, les menaces de plus en plus précises de Reagan envers Grenade n'ont fait que renforcer la conviction des officiers d'être les garants, et donc les depositaires des objectifs de la révolution. Et leur désir que la société soit dirigée avec fermeté n'a pu que s'accroître.

Ces tendances de type substitutiste qui existaient dans le NJM avaient été en partie contrecarrees par les efforts entrepris pour développer une « démocratie participative ». Mais l'annee 1983 a vu un affaiblissement de l'activité des masses, et donc un relachement de la pression populaire. En outre, les membres de la direction participaient moins aux réunions des assemblées populaires et ils avaient d'autant plus tendance à s'autonomiser par rapport aux masses que des pressions supplémentaires s'exerçaient sur eux. D'une part, ils jouissaient d'une situation relativement privilegiee par rapport à la majorité des Grenadiens, même s'ils étaient chichement retribués, (plusieurs vivaient chez leurs parents). Presque tous étaient ministres, et donc employeurs, ou se trouvaient en situation de commandement dans l'armée, ce qui modifiait leur rapport aux masses. Enfin, ils étaient amenes à voyager et à fréquenter les sommites de ce monde. Ils pouvaient observer à loisir les privilèges matériels considerables dont jouissaient notamment ceux qui occupaient des fonctions similaires en URSS. Or, les dirigeants

LES LEÇONS DE GRENADE de l'URSS n'étaient-ils pas à leurs yeux les authentiques héritiers de Lénine? La tentation de les imiter et de s'intégrer corps et âme à la « nomenklatura » internationale ne pouvait être que grande pour certains. Et d'autant plus grande qu'ils avaient une opinion plus élevée de leur propre mission.

Il est certain que toutes les pressions corruptrices qui sont inhérentes à l'exercice du pouvoir s' exerçaient sur tous les dirigeants. Mais il est non moins certain que les uns et les autres n'y ont pas été perméables de la même manière. Les fondateurs du NJM qui étaient enracinés dans les masses, qui avaient été soumis à l'épreuve de nombreux combats, et étaient souvent d'une qualité humaine exceptionnelle, étaient bien mieux préparés que les autres à résister à ces phénomènes redoutables. En revanche, Bernard Coard et ses partisans avaient en général moins d'attaches au sein de la société grenadienne. Certains n'avaient qu'une vingtaine d'année lorsqu'au lendemain de la révolution, il leur fut confié des responsabilités nationales, notamment à la tête de l'armée, alors qu'ils n'avaient pas du tout vécu des expériences qui les auraient trempés, comparables à celles des « muchachos » sandinistes. Par exemple, leur accession au bureau politique du NJM à la fin 1982, a placé James, Layne et Ventour - qui jouèrent un rôle-clé dans la crise - dans une situation encore plus « vertigineuse » qu'auparavant. Elle a favorise les pressions qui, deja, tendaient à les élever au-dessus de la société. Quant à Selwyn, Strachan, Chris De Riggs, et surtout Phyllis Coard, le syndicaliste Jim Wardally' considère qu'ils avaient fortement tendance à avoir des comportements « anti-ouvriers » dans l'exercice

17 17 de leurs fonctions ministérielles.

Des facteurs d'ordre idéologique ont également contribué à grangrener l'esprit d'une partie des dirigeants du NJM. Ce n'est pas la première fois dans l'histoire que l'interaction de facteurs d'ordre social et idéologique amorce un processus de bureaucratisation ayant des conséquences catastrophiques : songeons simplement au destin de Pol Pot et de son groupe.

Deux conceptions

Deux conceptions des relations entre le parti et les masses se chevauchaient au sein du NJM. Elle coexistaient probablement aussi dans la tête de plusieurs dirigeants comme Maurice Bishop. L'une trouvait sa source dans les premières années du NJM lorsque, tirant le bilan des grèves de 1973-1974, ses dirigeants décidèrent d'en faire un parti de type léniniste, et entamèrent une réflexion sur la notion de parti d'avant-garde. Ainsi, en 1976. un texte du NJM affirmait : « L'organisation d'avant-garde doit agir à l'intérieur du mouvement de masse organisé. Ils sont séparés tout en formant un tout. Bien qu'elle influence et qu'elle guide le mouvement de masse organisé. l'avant-garde ne doit pas posséder de pouvoir en dehors de lui. Dans le nouvel Etat, l'avant-garde agira à l'intérieur des assemblees et non au-dessus d'elles

.»

Cette conception des rapports entre parti et masse, qui rejoignait les idées de Marx et de Lenine, se retrouve dans les écrits du vieux marxiste antistalinien, né à Trinidad, C.L.R James, dont la pensée a eu une grande influence sur le mouvement ouvrier de cette region. Lorsqu'il vécut à Londres, Maurice Bishop fut un sympathisant, sinon un membre du Race Today Collective, étroitement lié à C.L.R. James.

Dans les pays très peu industrialisés comme Grenade, les révolutionnaires qui se veulent « léninistes » ont naturellement tendance à adopter des théories de type substitutiste en ce qui concerne les relations entre l'avant-garde et les masses. Une des raisons qui explique que des dirigeants comme Maurice Bishop aient, au moins au départ, évité de tomber dans ce travers, est l'existence à Trinidad d'une classe ouvrière, nombreuse et active, composée en partie de Grenadiens. En effet, de grands champs petrolifères entourent les iles qui se trouvent dans les eaux bordant le Venezuela, non loin de Grenade. Et depuis des dizaines d'années, de nombreux Grenadiens vont y chercher du travail. Ce fut le cas du père de Maurice Bishop, qui lui-même, est né et a passé sa petite enfance à Aruba. Ce fut le cas aussi de Tubal Uriah « Buzz » Butler qui, dans les années trente, fut le leader charismatique des ouvriers du pétrole de Trinidad. Leurs luttes donnèrent naissance à l'OWTU (syndicat des ouvriers du pétrole), qui compta plus de vingt mille membres au debut des années quatre-vingt. Des 1970, Bishop et Radix établirent des relations avec l'OWTU, dont les dirigeants avaient des conceptions politiques voisines, et qui a le même slogan que le NJM : « C'est aux travailleurs de tenir les rênes. »

Une autre conception avait été introduite dans le NJM par Bernard Coard. Comme nous l'avons vu, c'est celle du « marxisme-léninisme » qui impose comme règle, pour reprendre les mots de la Constitution de l'URSS de 1936, que « le Parti communiste est la force qui dirige et oriente la société... c'est le noyau de son système politique, des organismes d'Etat et des organisations sociales ». Or, il est intéressant de noter que le « compromis proposé à Bishop s'inspirait d'une telle conception: il aurait dû accepter « la suprématie du parti sur l'Etat ».

Une leçon fondamentale

Dans le cadre d'une société en transition vers le socialisme, lorsqu'un désaccord surgit entre un parti d'avant-garde et la majorité des masses travailleuses, le parti doit s'incliner, même s'il pense avoir raison à 100 %, même s'il croit que les masses commettent une lourde erreur. Telle est sans doute la règle d'or qu'il faut tirer de la catastrophe grenadienne. Tel est le garde-fou que tout parti doit incrire en lettres de feu dans ses principes : tout faire pour convaincre, mais ne jamais imposer ses décisions par la force et, de même, ne jamais régler des divergences au sein du parti, ou au sein du mouvement populaire, en employant la violence. La conception « marxiste-léniniste » selon laquelle les masses peuvent être, certes, associées à la gestion de l'Etat, mais doivent accepter en dernier lieu la décision du parti, a frayé la voie au drame d'octobre 1983. « Si le peuple ne l'accepte pas, disait un partisan de Coard, alors il faudra la lui faire accepter.»

Pourtant, Coard lui-même avait déclaré en 1982 : « Pour notre gouvernement et notre parti, un de nos premiers objectifs dans le processus révolutionnaire a été de demystifier l'économie et de reconnaître que l'économie est tout

LES LEÇONS DE GRENADE à fait à la portée de tous nos travailleurs. Car pour construire une économie, chaque Grenadien doit devenir un économiste et se familiariser avec ses principes fondamentaux dans les réunions que nous organisons.» Dans la même interview, il avait aussi tenu ces propos percutants : « Tout ceci a conduit à la formation du NJM, à ses idéaux et à ses principes, y compris son plus fondamental qui est que, quel que soit le problème auquel nous sommes confrontés, qu'il ait un caractère purement politique ou économique, ou qu'il concerne la défense du pays, le peuple doit être totalement impliqué, il doit avoir connaissance des faits, il doit être consulté sur la conception des solutions et impliqué dans leur mise en pratique.»

Or, à l'occasion de la crise d'octobre 1983, le peuple fut quelque peu (et mensongerement) informé des faits. Mais il fut décidé d'agir contre sa volonté. On ne peut qu'être d'accord avec Don Rojas lorsqu'il écrit que « peut-être la leçon la plus importante du renversement de la révolution grenadienne » est qu'« il n'est pas possible de se limiter à saisir et a garder le pouvoir au nom des travailleurs. Il faut conduire les ouvriers et les paysans à prendre le pouvoir eux-mêmes? •» Encore faudrait-il préciser, puisqu'il cite en exemple « la magnifique révolution cubaine », que les ouvriers et les paysans ne possedent veritablement le pouvoir que s'ils peuvent avoir le dernier mot dans tout ce qui concerne les grandes orientations nationales. Ce qui, malheureusement, n'est pas tout à fait le cas à Cuba non plus. Le texte de la Constitution cubaine contient un article tout à fait analogue à celui de la Constitution de l'URSS cité plus haut, et le Parti communiste de Cuba, selon ses statuts eux-mêmes, se définit comme « l'organisme suprême de direction de notre société ».

Plus précisément, les travailleurs ne peuvent avoir le dernier mot pour ce qui est des grandes decisions à portée nationale que s'ils ont la possibilité de choisir entre plusieurs options. Cela n'est possible qu'à au moins deux conditions. La première condition est que notamment les candidats ou les delegues elus à des instances de pouvoir populaire jouissent du droit de pouvoir constituer des groupes temporaires ou des partis permanents, afin d'élaborer des positions diflerentes, aient acces aux moyens de diffusion massive, puissent défendre leurs plates-formes devant les masses et avoir le droit de les soumettre aux débats publics '° •» Cela implique de manière plus générale, des « libertés politiques illimitées pour tous les individus, groupes, tendances et partis » qui, dans les faits, n'organisent pas le renversement armé du pouvoir populaire. Tomas Borge a fait remarquer à ce sujet: « L'existence de gens critiques, d'opposants et de dissidents, de mécontents et de reactionnaires insuffle vie et vigueur à la révolution. La confrontation et la polémique développent les muscles ideologiques et politiques du peuple. C'est une gymnastique permanente, un antidote à l'ankylose. a la passivite

La seconde condition à remplir pour que les travailleurs puissent véritablement avoir un pouvoir de décision... est qu'ils aient le droit de se tromper. Construire une nouvelle société est une rude et longue tâche, et c'est à travers leur experience, quitte a commettre des erreurs, que les masses peuvent apprendre à gérer un pays. En d'autres termes,

« il n'y a pas d'autre moyen d'apprendre à éviter des erreurs qu'en ayant au moins le droit de les commettre. » Dans cette perspective, le rôle d'un parti d'avant-garde n'en est que plus grand : il doit, de manière permanente, lutter contre les idées erronéees, contre les autres courants politiques et aider les masses à apprendre de leur expérience. Il faut ajouter que ce n'est pas seulement à travers les livres que le NJM a été formé et déformé. Il le fut aussi - et là, les dirigeants cubains portent aussi une part de responsabilité - à la lumière des grands événements qui se sont déroules dans le monde. Par exemple, sur la base des informations transmises par l'agence Tass, et reprises par Prensa Latina, le NJM, s'est rangé du côté du general Jaruzelsky et a dénoncé Solidarnosc qui regroupait dix millions de travailleurs. Il le fit apparemment sans se poser de problèmes. Cette prise de position est sans doute revenue à l'esprit de quelqu'un lorsque le NJM s'est trouvé à son tour isolé face à une population qui faisait grève et descendait dans les rues. Par ailleurs, Austin, à l'assemblée générale du 25 septembre, avait eu une phrase. peut-être ingénue, mais tellement révélatrice et effroyable. Insistant sur la nécessité qu'il y avait à renforcer l'armée, il s'était dit « gravement préoccupé, parce que la leçon de la Pologne montrait que lorsque la révolution était en danger. et qu'il y avait le chaos dans le parti et dans la société, seule l'armée pouvait sauver la situation " ». Et puis. le comité central s'était auto-intoxiqué, expliquant que la révolution était à la croisée des chemins, qu'elle pouvait être renversée dans un délai très bref, et que la contre-révolution était en train de relever la tête

La journée du 19 octobre fut l'aboutissement de la dynamique infernale qui s'était enclenchée une semaine plut tôt. Ce jour-là, l'intervention des masses prend une tout autre ampleur que les jours précedents.

L'aboutissement

Les lycéens se concertent et sont les premiers à descendre dans les rues de Saint-George's. Leur manifestation s'enfle alors de travailleurs qui se mettent en grève. Ils délivrent Maurice Bishop et Jaqueline Creft. Ils regagnent la place du marché où, déjà, des milliers de personnes attendent que Bishop prenne la parole. Pendant ce temps, Bishop, suivi de quelques centaines de personnes, se rend à Fort Rupert. Sans doute désire-t-il prendre le temps de la réflexion, faire le point avec ses amis dont il était séparé depuis une semaine, et garantir sa securité. A cette fin, quelques personnes vont être munies d'armes. Soudain, vers 13 h plusieurs petits chars militaires surgissent à l'entrée du fort. Apres, parait-il, un bref échange de coups de feu avec certains civils armés, ils commencent à tirer sur la foule, ainsi que sur le bâtiment où se trouvent Maurice Bishop et plusieurs dizaines de personnes. La fusillade fait de nombreux morts et blessés. Maurice Bishop, Jacqueline Creft, Unison Whiteman. Fizroy Bin, et le ministre Norris Bain (qui n'était pas membre du NJM) et trois de leurs amis sont alors arrêtés et conduits dans la cour intérieure du Fort. Ils sont exécutés peu après. Quant au dirigeant syndical et ancien membre du bureau politique du NJM, Vincent Noël, il a été blessé lors de la fusillade

LES LEÇONS DE GRENADE et, dit-on, achevé plus tard. La question qui est generalement posée au sujet de cette tragédie est : qui a donné l'ordre de tirer ? S'agit-il d'une décision individuelle ? Est-ce le comite central qui a pris la decision de prendre le fort d'assaut et/ou d'exécuter Maurice Bishop et ses compagnons?

Il faut souhaiter qu'un jour une enquête puisse s'effectuer dans des conditions appropriées et équitables - au contraire de l'instruction du proces qui se tient actueliement - et apporter une réponse définitive. Mais, en tout cas. une question se pose, tout autant essentielle : la majorité du comite central ne porte-elle pas devant l'histoire la responsabilité de ce qui s'est passé. qu'elle ait ou non donne des ordres le 19 octobre ?

La reponse est evidemment oui. Car quelles qu'aient été les décisions exactes que le comité central a prises les jours precedents concernant le sort de Maurice Bishop, que Bernard Coard ait ou non eu la volonté de quitter le pays le matin du 19 octobre. comme il l'a déclaré au tribunal. une chose est certaine : en avant décidé auparavant de ne pas ceder a la volonte des masses, ce qui constituait une réritable trahison de la révolution, le comité central avait pris le risque impardonnable daller vers un affrontement violent, et cela qu'il en ait été conscient ou non. Pour empécher que cette trahison ne se transformát en un meurtre. il eut fallu que le 19 octobre. le comite central fasse une complète volte-face, démissionne de ses fonctions et remette le pouvoir au peuple descendu dans les rues. Evidemment. ils ne s'étaient guere prépares les jours precedents a prendre une telle decision !

Mais le matin du 19 octobre. consta- tant ce qui se passait, un seul parmi ceux qui étaient au pouvoir a-t-il eu même la tentation de faire une telle proposition ?

Pour conclure, voici le sens que donne Merle Hodge " à la crise et au 19 octobre : « Il est maintenant clair que. dans la révolution grenadienne, deux processus paralleles avaient pris place, et que, finalement, ils sont entres en collision l'un avec l'autre. l'un des deux avalant l'autre : 1. Le développement d'une révolution populaire, portée de l'avant par l'énergie créatrice de la masse du peuple. le jaillissement de la sagesse qu'il portait en lui depuis des siècles, l'effort volontaire du peuple, stimulé et motivé par le type de direction que pratiquaient Maurice Bishop et le groupe de gens qui formaient le cœur du NJM et qui furent éliminés avec lui en octobre dernier. 2. Un hold-up lent. continu, calculé, qui consistait à s'emparer de ce processus, a été effectue par des gens qui plaçaient la théorie au-dessus du peuple. qui n'avaient aucun contact réel avec le peuple, et qui à la fin furent rejetés par lui en des termes sans ambiguite. c'est-à-dire la fraction de Coard ". "

L'achèvement de la contre-révolution

Richard Hart ne dit pas un mot des cinq journées qui se sont écoulées entre les exécutions et l'invasion. Pourtant, ce qui s'est passe alors serait fort éclairant pour ceux qui. malgre tout. pensent que Bernard Coard et ses partisans peuvent être qualifiés de « revolutionnaires » et de « communistes ». Quelle qu'ait été la part exacte que les uns et les autres ont pris au 19 octobre. les nouveaux diri- geants vont ensuite aller jusqu'au bout de leur logique monstrueuse que nous avons suivie pas à pas.

Sachant que leur pouvoir ne repose plus que sur la pointe des fusils, ils mettent sur pied un Conseil militaire révolutionnaire, composé de seize membres. Près de la moitié de ses membres sont des officiers qui avaient participé à la prise armée de Fort Rupert, et certains, très probablement aux exécutions qui ont suivi. Une cérémonie aurait d'ailleurs été organisée pour honorer les militaires qui ont pris part aux événements du 19 octobre. Car ce jour, lit-on dans une déclaration à l'armée, « l'Histoire a été faite à nouveau ». En effet, « grâce à une prompte action de la force de réserve, guidee par le comité central du NJM, ces gens, qui semaient le trouble parmi les masses, furents écrasés. L'arrivée au bon moment de nos unités motorisees porta un coup dévastateur à ces criminels, à ces opportunistes qui ne voulaient pas voir le socialisme construit dans notre pays et qui n'étaient pas intéressés à voir les masses obtenir de plus en plus d'avantages ». Et ce même jour, le général Austin annonçait à la population : « Qu'il soit clairement entendu que les forces armées révolutionnaires gouverneront avec une sévérité absolue. Quiconque cherchera à manifester ou à troubler la paix sera exécuté. Durant les quatre prochains jours, depuis maintenant jusqu'à lundi à 6 h du matin, sera établi un couvre-feu permanent, de jour comme de nuit. Personne ne devra sortir de sa maison. Il sera tiré à vue sur quiconque violera ce couvre-feu. »

Entraines dans une dialectique infernale, les partisans de Coard avaient été amenes à mettre Maurice Bishop en résidence surveillée. Une semaine plus tard, c'est l'ensemble de la population qui va être mise en résidence surveillée. Sortir chercher de l'eau, aller aux toilettes ou nourrir les animaux pouvait signifier risquer sa vie ! Le peuple grenadien a été, on le comprend facilement, profondément traumatisé par ces jours de cauchemar. Il était clair que les Etats-Unis allaient tenter de tirer parti de l'occasion inespérée qui leur était fournie pour intervenir a Grenade. Le Conseil militaire révolutionnaire essaya d'amadouer l'impérialisme. Mais ce n'est qu'au dernier moment qu'il tentera de mobiliser la population. Car la seule chance, minime, qui restait de sauver la situation eût été qu'il lève le couvre-feu, abandonne le pouvoir et le confie aux organisations de masse, seules, peut-être, encore à même de mobiliser les milices. Il s'obstinera jusqu'au bout et lèvera le couvre-feu au jour dit, alors qu'il avait été informé que l'invasion était imminente. Il est particulièrement significatif que jusqu'au dernier jour, les hommes au pouvoir étaient encore affaires à discréditer Maurice Bishop et que, quelques heures avant l'invasion, des militaires cherchaient encore à arrêter Don Rojas. Ainsi fut perpétrée une nouvelle trahison de la révolution grenadienne.

Les justifications de Hart

Lorsque le mardi 25, a 5 h 30 du matin, la radio annonça que des hélicoptères américains attaquaient le pays et qu'« il est demandé à tous les Grenadiens de gagner immédiatement leur centre de milice », la révolution etait deja morte.

LES LEÇONS DE GRENADE

S'il ne dit rien de ce qui s'est réellement passe après le 19 octobre, avant l'invasion nord-américaine, Richard Hart soulève une question à laquelle, selon lui, « il n'a pas été prêté suffisamment d'attention »: que se serait-il passé si Maurice Bishop avait été victorieux le 19 octobre? Sa phrase exacte est : «Que serait-il advenu si Bishop avait réussi à lancer les masses contre le comité central et le parti, et s'il avait établi un pouvoir personnel ? » On n'est pas loin ici du communiqué à l'armée de l'après-midi du 19 octobre, qui affirmait : « Maurice Bishop declara ouvertement qu'il allait construire un nouveau parti, et une nouvelle armée pour défendre les intérêts de la bourgeoisie ». et « Maurice Bishop, Unison Whiteman et Vincent Noël » se préparaient à « tuer tous les camarades (de l'armée) membres du parti, les officiers et les chefs qu'ils detenaient ».

Voici donc, selon Richard Hart, ce qui serait arrivé si Maurice Bishop l'avait emporté: « Sans le soutien du parti, il aurait dû s'appuyer lourdement sur le soutien d'éléments petits-bourgeois. Sans un parti marxiste-léniniste pour guider et diriger la révolution. quelle orientation aurait-elle prise? Même si Maurice Bishop avait sincèrement cru que la survie de la revolution dependait de son maintien comme seul dirigeant de plus haut niveau, n'auraitelle pas, sans le guide et la direction d'un parti marxiste léniniste. perdu son orientation socialiste ouvrière ? Maurice Bishop a-t-il pris ce problème en compte quand il a décidé de défier et. si nécessaire, de détruire le parti ? »

Cette analyse est intéressante et cela à plus d'un titre. D'abord elle nous dévoile le fond de la pensée de Richard Hart : le comité central aurait dû éviter de devoir en arriver là, mais l'action menée par l'armée le 19 octobre etait tout à fait legitime puisque la victoire de Maurice Bishop aurait signifié la destruction de la révolution.

Ensuite, elle nous fournit des indications precieuses sur le cadre de pensee de Bernard Coard, que partage Richard Hart, et qui l'a mené à l'abime. Elle témoigne, d'une part, d'une vision poussée à la caricature du rôle messianique du parti « marxiste-leniniste ». cette véritable incarnation d'un proletariat mythique. On comprend mieux pourquoi Richard Hart n'a pas écrit une ligne pour decrire les réactions de la classe ouvrière réelle après l'internement de Maurice Bishop. Si notamment, il n'a pas parlé des grèves du 19 octobre et des jours précécents, c'est que la classe ouvrière s'était transformée en petite bourgeoisie !

L'analyse de Richard Hart se réfère d'autre part à la théorie de la « voie de développement non capitaliste », sous sa version un peu plus sophistiquee des pays « à orientation socialiste ». Selon cette théorie, il existe des pays où la nature de classe des Etats n'est pas bien definie, et peut osciller suivant les rapports de forces entre les classes et l'état de ses relations avec le « monde socialiste ». De telle sorte que ces pays peuvent passer d'une « orientation socialiste » à une « orientation capitaliste » sans que cela ne nécessite des bouleversements fondamentaux au préalable. La conclusion est claire : il suffit de quelques modifications à la tête de ces pays pour que change la « voie » empruntée. Il en résulte la nécessité d'un parti véritablement « marxiste-léniniste ». monolithique, extrémement vigilant, afin de bien tenir la barre entre les mains. Car, au moindre coup de vent, le pays risque fort de partir à la dérive. Le NJM se réclamait de cette théorie. Et ses débats internes abondent en allusions à la Somalie et à l'Egypte, passés d'une orientation « socialiste » à une orientation « capitaliste » (... que dans la réalité ils n'avaient jamais quittée !). Ces exemples étaient brandis pour montrer les menaces qui pesaient sur Grenade. Ce genre de théorie avait plutôt, jusqu'à présent, fourni des argumentaires aux partis communistes pour justifier une attitude opportuniste vis-a-vis de regimes qui n'étaient souvent pas autre chose que des dictatures militaires néo-coloniales (mais qui parlaient de « socialisme » et entretenaient de bonnes relations avec l'URSS, notamment sur le plan économique. Il arrivait évidemment, qu'au bout d'un certain temps, ces pays considerent que. tout compte fait, il y a plus avantage à se tourner ves les Etats-Unis !). Dans le cas de Grenade, ces idées ont, en revanche, donne une base théorique au déclenchement d'une contre-révolution. Il est d'ailleurs intéressant de noter que dans un discours '4 - prononcé il est vrai au nom du comité central - Maurice Bishop, tout en se réclamant de la théorie de la voie de développement non capitaliste, presenta une analyse qui, elle, ne prêtait pas à ambiguité sur la nature de la classe de l'Etat grenadien, et était infiniment plus conforme à la théorie léniniste de l'Etat. Il affirmait « que depuis le départ, depuis les toutes premieres secondes de la révolution grenadienne (disons 4 h 30 du matin, le 13 mars 1979), ce qui a été établi est une dictature de l'ensemble du peuple travailleur ». Et il explique que c'est cette nature de l'Etat grenadien, le fait que les masses laborieuses possè- dent le pouvoir de coercition qui permet que des éléments de la bourgeoisie se retrouvent au gouvernement, et que des alliances, nécessaires, soient conclues avec les couches supérieures de la petite bourgeoisie et une partie de la bourgeoisie, notamment sur le plan économique. « Sur le plan économique, précise-t-il, vous pouvez faire preuve de beaucoup de flexibilité. Mais sur le plan politique, la flexibilité doit être très réduite. »

Au cœur de l'analyse de Richard Hart se trouve, en fait, une idée bien précise. C'est celle selon laquelle Maurice Bishop et ses partisans, notamment les futurs fondateurs du Mouvement patriotique Maurice Bishop (qu'il critique vivement à la fin de son texte, mais sans jamais les nommer) n'étaient pas de véritables « marxistes-léninistes », mais fondamentalement des opportunistes, en qui on ne pouvait guère faire confiance.

L'existence d'éléments « opportunistes de droite » au sein du comité central fut dénoncée à maintes reprises durant la crise du NJM et Bernard Coard fut assez clair à ce sujet lorsqu'il déclara à la réunion du comité central du 17 septembre 1983 (d'ou les éléments « opportunistes de droite » étaient absents) que « deux tendances s'exerçaient sur le comité central, une tendance petite-bourgeoise démocratiquerévolutionnaire et une tendance marxiste-léniniste » et que « le camarade leader oscillait entre les deux tendances». L'idée selon laquelle Maurice Bishop et ses compagnons etaient, dans le fond, incapables de rompre avec la bourgeoisie, et donc de conduire jusqu'au bout une révolution à caractère prolétarien a. en fait, une longue his-

LES LEÇONS DE GRENADE toire. Elle remonte aux grandes greves de 1974, qui avaient paralyse Grenade. A cette époque un groupe de jeunes lyceens ultra-gauches avait reproche à la direction du NJM d'avoir capitulé devant la bourgeoisie, d'avoir, par opportunisme, refusé de s'emparer du pouvoir. Le NJM s'y était, en fait, préparé. mais y avait renoncé, estimant, à juste raison, que les conditions n'étaient pas reunies pour cela. Lors de sejours a Grenade, en 1974, Bernard Coard, qui enseignait à l'étranger jusqu'en 1976, prit contact avec certains d'entre eux, et forma un groupe d'études marxiste-léniniste nommé OREL (Organisation pour l'éducation révolutionnaire et la libération). Dans son bulletin Spark (l'Etincelle), l'OREL dénonçait la direction du NJM, comme étant petitebourgeoise. En 1977, l'OREL. qui était rentrée dans le NJM, fut qualifiée de « parti dans le parti » et sommée de se dissoudre. Parmi les premiers participants à l'OREL se trouvaient Liam James, Ewart Layne.Leon Cornwall, Chris Stroud, Bazil Gahagan, Nazim Burke et Chalky Ventour. A part les deux derniers dont l'un parlera tant de «solution à l'afghane » et l'autre dressera le plan économique du Conseil militaire révolutionnaire, en tant que bras droit de Bernard Coard. tous occuperont des postes-clés dans l'armee révolutionnaire et seront nommes membres du Conseil militaire révolutionnaire.

Maurice Bishop avait une compréhension de la société grenadienne beaucoup plus profonde que les anciens de l'OREL et un sens de la tactique bien plus prononce. Il est probable que cela pouvait s'accompagner chez lui d'un certain empirisme. Mais il avait, dans le fond, un grand mepris pour la bourgeoisie grenadienne, en tant que classe parasitaire qui concentrait ses activités dans le commerce, et était incapable de développer des activites productives. En outre, il disait « qu'une des raisons pour lesquelles nous pouvions former une alliance avec eux, c'est à cause de la faiblesse de leur propre niveau de conscience. Par conséquent, ils ne comprennent pas vraiment ce que nous sommes en train de faire. Cela se voit à travers un million de choses qu'ils disent de temps à autre. Ils espèrent encore que ce que nous sommes en train de construire, ce n' 'est pas le socialisme, mais comme un l'a dit, un capitalisme socialiste ou un socialisme capitaliste - quel que soit ce que cela veut dire '». Maurice Bishop était en revanche très clair en ce qui concernait le rôle de la classe ouvriere dans la revolution, et cette conception était très ancree en lui. Un symbole de son attachement à la classe ouvrière était le grand portrait du syndicaliste Buzz Butler (qui fut fait « héros national ») qui ornait une des pièces de sa maison. Voici ce qu'il disait dans un de ses plus beaux discours : « Le message que nous adressons aujourd'hui, camarades, à tous les travailleurs de notre ile et à ceux de la Caraïbe est : dans l'esprit de Butler. syndiquez ! mobilisez ! eduquez ! démocratisez ! dynamisez le mouvement syndical dans toute notre région ! Que l'esprit de Butler nous enflamme et nous inspire ! Cherchons à poursuivre son œuvre, a nous faire son émule en nous consacrant à la cause la plus sacrée de toutes. celle de l'émancipation de notre peuple travailleur, celle de la lutte pour sa liberté. Nous, à Grenade, nous nous engageons à placer notre mouvement syndical au centre du processus que vit notre pays, à relier tous nos travailleurs en les mettant de manière organisée en relation avec les structures et les activités démocratiques, et ainsi à pomper avec une vigueur toujours croissante le sang qui court, en palpitant, à travers tous les organes de notre démocratie '5

Laurent Beaulieu Octobre 1986 1. Cette expression est employée dans un article de Maria Carpio Nicolle publié par Barricada (19" octobre 1984).

2. Richard Hart, un vétéran du mouvement ouvrier jamaïcain, fut nommé « attorney général » du gouvernement grenadien en 1982 après avoir passé de nombreuses années en Grande-Bretagne.

3. " In Nobody's Backyard ». Londres. Editions Zed. 1984.

4. Minutes de la réunion du comité central du NJM des 14-16 septembre 1983.

5. Durant la crise de septembre-octobre 1983, les membres du comité central qui se rangèrent aux côtés de Maurice Bishop furent Unison Whiteman, Fitzroy Bain et George Louison. La majorité était composée de Tan Bartholomew, Phyllis Coard Leon Cornwall, Ewart Layne, Chris De Riggs, Liam James, Kamau Mac Barnette. lan St-Bernard, Selwyn Strachan, John « Chalkie » Ventour. Après quelques hésitations. Hudson Austin les rejoignit. Bernard Coard avait démissionné du comité central en octobre 1982. Il y siégea à nouveau à partir du 17 septembre 1983.

6. Fondateur du NJM, et compagnon de toujours de Maurice Bishop, Kendrick Radix fut membre de la direction du NJM jusqu'en octobre 1982. Il n'était pas jugé suffisamment « marxiste-léniniste » par les partisans de Bernard Coard. Comme Jacqueline Creft, la compagne de Maurice Bishop, il démissionna du NJM.

7. Interview de Jim Wardally, publiée dans le bulletin Free Grenada, Stockhom. 1984.

8. Document de NJM sur le pouvoir d'Etat. Caribbean Dialogue. Port of Spain, Juin-juillet 1976.

9. Lettre ouverte de Don Rojas, ancien attaché de presse de Maurice Bishop, publiée dans le bulettin Epices. Paris 1985.

10. « Démocratie socialiste et dictature du prolétariat. » Résolutions du XII° Congrès de la IV° Internationale. Numéro spécial de la revue IV° Internationale (septembre 1985).

11. Compte rendu de l'assemblée générale des membres du NJM du 25 septembre 1983. Caribbean Review. Miami. Automne 1983.

12. Merle Hodge, d'origine trinidadienne, avait mis ses talents et son énergie au service de la révolution grenadienne.

13. Extraits d'un discours présenté a une conférence de femmes caribéennes à Antigua en octobre 1984. Intercontinental Press, 4 mars 1985. New-York.

14. « La ligne de marche ». Discours prononce par Maurice Bishop devant les membres du NJM en septembre 1982.

15. « Dans l'esprit de Butler ». Ce discours se trouve notamment dans le recueil qui est précédé de l'introduction de Richard Hart.

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