Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 22-23

Afrique du Sud : lutte anti-apartheid et lutte de classes

Claude Gabriel · Quatrième Internationale, n° 22-23 · décembre 1986 · p. 79-115 · 18 375 mots

In English: Anti-Apartheid Struggles and Class Struggles (International Marxist Review Vol. 2, No. 2, Spring 1987).

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Un débat avec le SWP des Etats-Unis Lutte anti-apartheid et lutte de classes en Afrique du Sud

Jack Barnes, l'un des dirigeants du Socialist Workers Party des Etats-Unis, a publié dans la revue New International un long texte d'analyse sur l'Afrique du Sud'. Ce document, dont la ligne avait été votée par le congrès du SWP, traite de la société sud-africaine d'aujourd'hui, ainsi que des forces politiques du mouvement populaire et des tâches des révolutionnaires

Les formules de Jack Barnes : « Etat d'apartheid », « impérialisme sud-africain » ou son insistance à décrire les couches laborieuses comme un « état » et non comme une classe prolétarienne, ou encore sa conclusion sur les luttes actuelles qui ne peuvent, selon lui, être que strictement democratiques... tout cela, mis bout à bout, constitue effectivement une théorie sur l'apartheid

Il est toutefois bien difficile de dire si J. Barnes a bâti cette analyse à partir d'un a priori doctrinaire ou s'il a abouti à ces conclusions après un long travail de recherche sur l'histoire et la nature de cette société. Il est pour le moins troublant de constater qu'il ne fait référence à aucune autre théorie ou aucun autre travail analytique produit depuis trente-cinq ans et qui ont été au centre de débats décisifs sur le système de l'apartheid. Son interprétation est certes nouvelle et originale, mais elle paraît ignorer les positions de Legassick ou de Wolpe ' ou bien celles de forces politiques en presence comme le Parti communiste, l'ANC et bien d'autres 4. Faut-il croire que J. Barnes a produit cette analyse ex-nihilo sans se plonger dans plusieurs décennies de discussion et de recherches sur la nature du systeme sud-africain?

Qu'est-ce que l'apartheid ?

La totalité des ouvrages théoriques dignes d'intérêt publiés sur l'apartheid partaient de l'analyse des contradictions du capitalisme en Afrique du Sud. En effet, le système qui sévit dans ce pays n'est pas le reflet d'un quelconque anachronisme et encore moins d'un blocage (pour reprendre une expression de Barnes) exercé par une minorité blanche idiote et réactionnaire attachée à une idéologie raciste.

J. Barnes reconnaît au détour d'une phrase que l'Etat sud-africain est un Etat bourgeois. Il ne pouvait pas faire moins des lors qu'il s'agit pour lui d'un « Etat impérialiste ». Mais il ne tire aucune conséquence de cela dans la méthode qu'il emploie pour traiter des mécanismes de l'apartheid, de sa fonction et de ses contradictions. Il étudie la politique du gouvernement, les lois en vigueur et la situation des groupes sociaux comme un univers clos et immobile. Son analyse, dégagée de toute référence aux contradictions du capitalisme en général, et du capitalisme sud-africain en particulier, fait apparaître l'apartheid comme un système statique et pervers du point de vue même du capitalisme. Le débat avec ceux qui considéraient dans le passé que le racisme sud-africain était contraire aux besoins du capitalisme fut dépassé il y a longtemps. Or, même si J. Barnes ne dit pas les choses aussi crûment, son analyse de la formation sociale indique qu'il n'est pas très éloigné de cette interprétation désuette. Dès lors qu'il se trompe sur la nature des contradictions de classe au sein de la société sud-africaine, il se trompe aussi sur les contradictions présentes du système de domination. Il ne perçoit pas, par conséquent, les problèmes et les enjeux qui se posent actuellement au mouvement de masse. Harold Wolpe avait déja signalé les erreurs graves que commettent tous ceux qui s'engagent dans une vision aussi subjective du système raciste:

«C'est à cause de sa référence au contenu racial ou ethnique des lois, des décisions politiques et des déclarations idéologiques courantes que cette approche fait de la race et non du mode de production le facteur décisif (...) Dans cette analyse (...) c'est la relation entre un groupe dominant blanc et un groupe dominé noir qui est perçu comme la structure de base de la société. Il est extrêmement important de souligner que si, dans cette perspective, l'Etat sud-africain est reconnu comme instrument d'oppression des Blancs sur les Noirs, il est par contre considéré comme neutre dans les rapports de classes (et cela du fait justement que ces rapports de classes ne sont pas pris en compte dans l'analyse). Et pourtant, ce n'est nullement remettre en question l'idée de l'Etat en tant qu'instrument de la domination blanche que d'insister sur le fait que l'Etat sud-africain est égalenient l'instrument d'un pouvoir de classe dans une forme spécifique de société capitaliste .

Certes, J. Barnes ne dit pas que l'Etat est « neutre », mais sa conception de la formation sociale sud-africaine renvoie à la méthode dénoncée par Wolpe. Selon J. Barnes :

« L'apartheid a transformé la population africaine en ce qu'on pourrait appeler, faute d'un meilleur terme, un "état". Par "état", nous voulons parler ici d'une partie de la population dont les droits sociaux et légaux sont limités de façon draconienne par rapport aux autres sections de la population. C'est un statut imposé par le pouvoir en place. On associe habituellement ce terme à une société féodale, pas à une société capitaliste. Néanmoins, il exprime la réalité de l'apartheid. »

Partant de cette analyse, J. Barnes insiste plusieurs fois sur le fait que le renversement de l'apartheid doit libérer la société d'une contrainte qui limite le développement de classes sociales « modernes ». C'est bien le caractère anachronique du système qui est ici mis en évidence. Mais anachronique pour qui et pourquoi ? A cette question, J. Barnes répond sans ambage que c'est au nom même du développement capitaliste que ce système est anachronique. Mieux, il pense que même les travailleurs sont demandeurs d'un « vrai » système capitaliste moderne :

«Ils ne bénéficient pas des libertés qui accompagnent la condition prolétarienne dans la plupart des pays capitalistes, même dans les régimes les plus répressifs. Les travailleurs noirs en Afrique du Sud aujourd'hui revendiquent le droit de vendre leur force de travail au plus offrant, le droit à la mobilité, le droit de vivre et de travailler là où il le désirent. »

J. Barnes déconnecte son analyse de toute référence aux besoins et aux contradictions du capitalisme en Afrique du Sud et en vient à privilégier un aspect parmi d'autres du système de domination. Il concentre son étude sur le statut juridique de la main-d'œuvre noire de crainte, comme le signalait déja Wolpe, à propos d'autres auteurs, de remettre en question le caractère racial du pouvoir d'Etat au cas où il aborderait la question sous l'angle des besoins capitalistes. En procédant ainsi, il débouche évidemment sur une analyse réductrice de la réalité actuelle et il risque fort de ne pas percevoir les différentes raisons qui expliquent la crise actuelle.

Personne ne peut contester que le statut d'une partie de la main-d'œuvre africaine s'apparente à une forme de servage. Mais si ce terme décrit la barbarie raciste sud-africaine, il ne saurait remplacer une analyse scientifique des classes sociales. L'apartheid est un mode - particulier - de régulation de la main-d'œuvre. Un trait spécifique du capitalisme sud-africain a été que la majorité de cette main-d'œuvre fut soumise à une coercition extra-économique extrême. Il est un fait que dans l'esclavagisme et le féodalisme, cette sorte de coercition était absolument essentielle pour que le système se maintienne. Ce n'est pas le cas sous le capitalisme ou plutôt ce n'est pas obligatoirement le cas. Marx n'excluait pas le maintien de tels procédés en régime capitaliste. L'Etat reflète le rapport de forces dans la lutte des classes, et il peut, selon les besoins de cette confrontation des classes, étendre ou entraver le pouvoir du capital à s'approprier le surplus °. En Afrique du Sud, les conditions spécifiques de cette confrontation entre une bourgeoisie blanche, d'origine coloniale, et la masse des Noirs impliquaient des formes particulières de mise au travail. La coercition extra-économique permettait d'imposer la domination blanche et de la reproduire. Mais, simultanément, elle était possible à cause du caractère colonial de ce pays, la domination nationale devenant la justification idéologique de tout le système.

L'apartheid est donc en dernière analyse un système de régulation non économique d'une main-d'œuvre dominée nationalement afin de dégager et de garantir des surprofits. La politique de l'apartheid a eu pour effet de maintenir, et ce dans des conjonctures les plus diverses, une tendance à la baisse des salaires réels, maintenus en dessous du minimum vital, grâce notamment, au système des bantoustans.

En ne s'intéressant qu'au contenu juridique de cette régulation, J. Barnes perd le fil d'une analyse objective des classes sociales. La masse des Noirs n'est plus perçue comme une masse prolétarienne au sens précis du terme mais comme un « état ».

Contradictions et évolution du système racial

On doit d'ailleurs travailler sur une sorte de périodisation de l'apartheid. Merle Lipton propose cette méthode dans son livre Capitalisme et Apartheid et évoque ce qu'il appelle une « érosion » de l'apartheid dans la situation présente sous sa forme traditionnelle. Nous dirons pour notre part que la question d'une nouvelle gestion de la force de travail est posée maintenant au grand capital bien plus que cela ne fut le cas dans le passé. L'étude de la longue récession sud-africaine le démontre bien et souligne les nouveaux besoins de l'accumulation. Zack de Beer, grand patron de la puissante compagnie minière qui porte son nom, demandait par exemple au gouvernement, dans le journal Weekly Mail du 4 juillet 1986, de « déréguler » l'économie sud-africaine, faisant ainsi référence à la rigidité de l'apartheid.

Les reformes entreprises depuis dix ans sont des réponses aux besoins du capital et, en même temps, des tentatives visant à diviser le mouvement noir. Au paradoxe de ce double objectif, s'ajoute la difficulte de devoir en même temps satisfaire et rassurer les milieux les plus réactionnaires. Car si les libéraux bourgeois ont la main sur une part décisive de l'industrie, la division ethnico-linguistique de la bourgeoisie sud-africaine entre Afrikaaners et anglophones ne leur laisse guère d'espoir de gagner pour le moment une majorité électorale. Pour toutes ces raisons, l'application des réformes est toujours restée incohérente et tardive, compte tenu des espoirs de leurs auteurs. Enfin, les résultats ressemblent rarement aux projets initiaux, les luttes du mouvement de masse venant par ailleurs entraver les manœuvres et les projets officiels.

Toute étude sur l'apartheid ne peut pas passer sous silence - ce que fait J. Barnes - la signification des instruments de révision du système qu'ont été les commissions Wiehahn et Riekert, la commission Delange « pour les affaires constitutionnelles sur une stratégie urbaine » ou le rapport Klein pour une nouvelle « stratégie de développement industriel » - toutes d'initiative paragouvernementale. Ces commissions de propositions n'ont pas été moins importantes que ne l'avaient été en leur temps, dans les années quarante, les deux commissions Fagan et Sauer qui exprimaient déjà le débat entre libéraux et nationalistes afrikaaners à propos de la gestion de la force de travail.

L'abandon de l'apartheid « territorial » — c'est-à-dire centré sur le système des bantoustans — et la perspective de créer des institutions régionales englobant zones blanches et bantoustans est maintenant à l'ordre du jour dans les débats du gouvernement. Ce serait au sein de ces régions racialement « mixtes » que la ségrégation de l'habitat et des services sociaux pourrait être maintenue grâce à un système très hiérarchisé des salaires, y compris dans une même branche industrielle. Le contrôle des flux migratoires, assuré aujourd'hui par les règlements de l'Influx Control, pourrait être remplacé par de nouveaux mécanismes, ostensiblement non raciaux dans leur formulation, comme des lois « anti-squatters », des réglementations d'urbanisation dite « ordonnée », etc. La suppression actuelle du passeport intérieur pour les Noirs s'inscrit déja dans cette tendance. Tout ceci représente une modification substantielle du système, mais cela fait naitre de nouvelles contradictions, élargissant d'autant le champ d'activité des masses.

Serions-nous à ce point pessimistes que nous puissions penser que la bourgeoisie et l'Etat peuvent régler en douceur cette mutation ? Bien au contraire, car il reste le facteur essentiel de la lutte des classes qui bouleverse heureusement les calculs de la classe dirigeante. Encore faut-il tenir compte des mutations socioéconomiques actuellement mises en œuvre au sein du système d'apartheid et reconnaitre que l'issue des luttes dépendra de la manière dont les classes et les directions politiques se situeront par rapport à ces grandes manœuvres. Ignorer le problème risque de dérouter le mouvement de solidarité.

La question du prolétariat noir

Examinons les propos de J. Barnes dans leur méthode : nous serions d'abord tentés de lui faire remarquer que ce qu'il qualifie d'« état » a beaucoup évolué. Un « esclave » travaillant aujourd'hui depuis plusieurs années dans une entreprise chimique de deux ou trois mille travailleurs et disposant d'une relative qualification n'a plus rien de commun avec un « esclave » des années cinquante travaillant dans une entreprise d'une dizaine d'ouvriers. Du simple point de vue de la conscience, la différence est importante. Mais J. Barnes ayant résolument restreint son analyse des masses laborieuses noires ne s'intéresse pas à la conscience de classe. Pas une fois, cette préoccupation n'apparait dans son article !

Les conclusions qu'il tire ne peuvent donc qu'être simplificatrices. La première erreur consiste à ne pas voir comment le système a changé, comment le patronat et même l'Etat ont contourné leurs propres lois. Pourquoi le statut d'une partie des travailleurs noirs n'est plus le même. Comment le contenu de l'apartheid a été rectifié: remise en question du Job Colour Bar sauf dans les mines, droits syndicaux nouveaux, droits de résidence nouveaux, etc.'

Cela ne change sans doute pas grand-chose à la violence et à l'horreur du système. Ces modifications ont été fondamentalement apportées pour satisfaire les besoins nouveaux du capital et pour diviser les masses noires en créant des catégories et des statuts différents en leur sein. Mais le résultat est là : l'apartheid n'a pas substantiellement bloqué le développement des classes sociales modernes, comme veut le faire croire J. Barnes. Et voici une seconde erreur : J. Barnes ne s'intéresse qu'au statut du travailleur individuel mais ne pose à aucun moment le problème de la classe dans son ensemble, de la classe en soi. Se poser la question reviendrait à admettre que la situation a prodigieusement évolué depuis vingt ou vingt-cinq ans. Sinon, un « état », c'est-à-dire bien moins qu'une classe en soi, ne pourrait : - ni obtenir le droit de former légalement un syndicalisme non racial de masse. - ni lutter pour de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail (et avant la récession, d'obtenir souvent satisfaction) ?

L'existence d'une classe ouvrière moderne en Afrique du Sud est attestée par la capacité de cette classe de se battre pour elle-même. La formation du syndicalisme indépendant, et du COSATU en particulier, ne peut s'expliquer par l'apparition d'une gauche éclairée utilisant pour s'exprimer le label syndical. Le COSATU incarne le développement de la classe ouvrière. Le mouvement ouvrier agit en tant que tel, même si c'est encore dans le cadre très limité du seul syndicalisme.

On peut tomber d'accord avec J. Barnes sur le fait que le processus est inégal, qu'un grand nombre de travailleurs n'ont pas ces droits et subissent une situation plus précaire. Mais le processus historique est bien réel et il est porté par le fait que l'apartheid est au service du développement capitaliste.

« Le capital suppose donc le travail salarié, disait Marx, le travail salarié suppose le capital : ils sont la condition l'un de l'autre ; ils se créent mutuellement. Par conséquent, l'accroissement du capital est l'accroissement du prolétariat, des classes laborieuses

Nier le statut de prolétaire aux ouvriers noirs, aux travailleurs agricoles, aux « commuters », voire aux mineurs, conduit directement à une conclusion erronée : l'apartheid est un frein au développement des classes sociales parce qu'il est un frein au développement du capitalisme. Or, le rôle de l'apartheid n'a pas été seulement de reproduire la ségrégation et la discrimination raciale, mais aussi et fondamentalement d'assurer dans ce pays la reproduction du système capitaliste.

D'importantes études ont été faites pour suivre l'évolution interne du système raciste. Elles prouvent qu'il a évolué en fonction des besoins de l'accumulation Celle-ci se poursuivant dégage de nouveaux besoins. Certes, le système institution- nel réagit a posteriori à cette demande, l'évolution des lois étant désynchronisée par rapport aux exigences du capital. C'est d'ailleurs ce qui fonde les critiques du courant libéral bourgeois qui exprime les intérêts d'une partie du grand capital financier et industriel du pays. Mais le principe demeure.

C'est aussi pourquoi le système est entré maintenant dans une crise différente de celles du passé. Le capitalisme en Afrique du Sud a maintenant besoin que cesse l'apartheid. Encore faut-il préciser que cela concerne les secteurs les plus avancés, et notamment la grande industrie manufacturière et les multinationales et que, pour ces derniers, rompre avec l'apartheid ne signifie pas rompre dans la réalité avec toutes les formes de ségrégation. Le débat au sein de la classe dirigeante a changé de nature et Botha navigue entre deux exigences économiques : celle de ce secteur moderne et celle des secteurs retardataires de l'agriculture, des services et de certaines branches industrielles protégées par le système racial (faible coût et forte rotation de la main-d'œuvre?).

Les secteurs de pointe demandent une main-d'œuvre stable et qualifiée afin de faire baisser les coûts et d'augmenter la productivité. D'autres ont maintenant besoin d'élargir la demande solvable intérieure, car les marchés extérieurs sont encore trop restreints pour le commerce sud-africain. L'industrie sud-africaine a suivi un processus assimilable, en comparant ce qui est comparable, à celui de l'industrialisation par substitution d'importations. Dans un tel système, tout le débat sur l'apartheid se résume à « comment sortir de la crise ?'° ». L'actuelle récession n'est pas seulement le fruit de la dépression internationale et encore moins de la seule crise politique. elle renvoie surtout à la crise structurelle du système d'apartheid.

Cela est en rapport avec ce que l'on pense de la formation sociale et du développement d'une conscience de classe parmi le prolétariat. J. Barnes devrait s'interroger un peu plus sur le fait que les travailleurs de SASOL, entreprise d'Etat, massivement licenciés pour fait de grève en novembre 1984, ont obtenu d'être réintégrés après une bataille menée par leur syndicat. Besoin du capitalisme et capacité de lutte de la classe ouvrière sont ici combinés.

Une conception non historique de l'apartheid

Partant d'une analyse totalement subjective de la formation sociale, J. Barnes debouche sur une conception reductrice des tâches des révolutionnaires. Le subjectivisme en matière d'analyse des classes sociales renverse généralement l'ordre des choses. C'est du degré de conscience de classe que l'on déduit alors le degré de cristallisation en classe. Or, J. Barnes reconnait aux masses noires une conscience nationale, mais ne leur reconnaît pas de conscience de classe. Raisonnement circulaire par excellence : elles ne peuvent pas avoir de conscience de classe puisqu'elles sont réduites à un « état ». Ce serait parce que la formation sociale est retardataire, parce que les masses sont encore non prolétarisées que la révolution sud-africaine devrait être une simple révolution démocratique. Pour illustrer cette conclusion, J. Barnes se lance dans une typologie pour le moins hasardeuse des sociétés contemporaines. Afin d'expliquer qu'il pouvait y avoir une révolution anticapitaliste au Nicaragua mais pas en Afrique du Sud, il déclare :

« Le Nicaragua sous Somoza était donc en ce sens une république bourgeoise, même si elle était extrêmement répressive, antidémocratique et exploitée par l'impérialisme. Le régime sud-africain, par contre n'est pas une république, même dans ce sens très large. Il ressemble plus à des structures étatiques telles que celles qui existaient dans la Grèce et la Rome antiques, où seule une minorité de la population avait le droit de posséder la terre, de voter et de jouir des autres prérogatives de la citoyenneté... autrement dit, il y avait au sein de la nation nicaraguayenne un processus de développement et de différenciation de classes moderne, à la ville comme à la campagne. »

On comprend pourquoi le terme « Etat apartheid » semble si important dans le vocabulaire de J. Barnes. Il s'agit d'un Etat bourgeois impérialiste qui ressemble à la structure de l'ancienne Grèce ou de Rome ! Nous sommes incontestablement en présence d'une catégorie que Marx n'avait pas pré-ue. Et pour faciliter l'absorption de cette indigeste théorie, J. Barnes égratigne la vérité en ce qui concerne le Nicaragua :

« En Afrique du Sud, dit-il, la vaste majorité de la population n'a pas pu jusqu'à maintenant établir un Etat national... Néanmoins, la révolution sandiniste commence avec un Etat national nicaraguayen. Sous la tyrannie de Somoza, tous les Nicaraguayens étaient citoyens du pays. Ils jouissaient tous formellement d'une même protection et d'un même traitement devant la loi. Ils avaient le droit formel de vote, même si les élections sous Somoza étaient truquées. »

Peut-on trouver un raisonnement plus formel et académique dans un texte qu'il faut, par politesse, considérer comme « marxiste » ? Voilà donc une révolution au Nicaragua qui pouvait transcroître en révolution anticapitaliste grâce au fait qu'il y avait un Etat-nation et que les masses avaient des droits formels (bien que non respectés !)... Voilà pourtant un Etat-nation, sous emprise américaine, ou en réalité, l'appareil était la propriété d'un clan familial et où une partie de la population, notamment sur la côte Est, était laissée pour compte et ignorée. Comprend qui peut ! Il semble en tout cas que J. Barnes ne s'embarrasse guère de détails pour construire sa vérité à lui.

La question pourrait donc être présentée de la manière suivante. Est-ce que, dans le système capitaliste, des formes extrêmement oppressives de contrôle et de régulation peuvent en définitive changer qualitativement les rapports sociaux traditionnels et les bouleverser au point d'engendrer une société où ce n'est plus l'opposition capital-travail qui est la contradiction majeure ? J. Barnes y répond par l'affirmative :

« Mais les Africains n'étaient pas [dans le développement de l'apartheid NDLR.] des prolétaires libres... Ils n'ont obtenu aucune des libertés qui, sous d'autres conditions, ont accompagné la prolétarisation. Les Africains n'ont pas pu se libérer de l'enchaînement à la terre. Ils n'ont pas pu vendre leur force de travail sur un pied d'égalité avec les autres travailleurs... Ils n'ont pas pu se débarrasser de toutes les charges, restrictions et prejuges reactionnaires de la societe teodale... La classe ouvrière noire est numériquement importante en Afrique du Sud. Seul un pourcentage relativement faible de ces travailleurs salaries constitue un prolétariat hereditaire africain dans le vrai sens du terme. Un Africain peut très bien travailler la plus grande partie de sa vie dans les mines. Il doit pourtant, dans tous les cas, retourner dans la réserve rurale où vit sa famille. »

Pour en arriver là, J. Barnes est obligé de commettre deux nouvelles erreurs essentielles : - il laisse croire qu'en société capitaliste « moderne », il va de soi que les travailleurs vendent « librement » leur force de travail, qu'il n'y a pas de mesures extra-économiques qui divisent la classe ouvrière et limitent certaines catégories dans leur accès au marché du travail. - Il présente la population dans les bantoustans comme une population majoritairement paysanne, au sens précis du terme. Retourner dans les réserves, ce serait retourner à l'état de paysan, conclusion qui, selon J. Barnes, démontre que les travailleurs noirs ont non seulement des emplois précaires, mais ont aussi en définitive une nature non prolétarienne ou, au mieux, semi-prolétarienne.

Ces deux erreurs permettent à J. Barnes d'écrire :

« C'est dans ce sens que nous disons que les Africains constituent un "état" sous l'apartheid. C'est un "état" semblable, bien que différent, à celui constitué par la paysannerie en Russie tsariste jusqu'à la deuxième décennie du xx' siècle"

Rappelons d'abord que tous les Etats bourgeois ont toujours largement fait appel à des formes diverses de régulation de la main-d'œuvre qui, toutes, altèrent ces règles « naturelles » que décrit Marx dans Travail, salaire et capital :

« Le travailleur libre, en revanche, se vend lui-meme et se vend au detail... Le travailleur quitte aussi souvent qu'il veut le capitaliste à qui il s'est loué. Le capitaliste le congédie aussi souvent qu'il lui convient, des qu'il ne tire plus avantage de lui, ou qu'il n'en tire pas l'avantage espéré " . »

Oui, le travailleur « libre » est libre de se vendre... Mais il n'est pas libre de quitter le patron. Il ne peut quitter un patron déterminé qu'à condition d'en trouver un autre. Sinon, il meurt de faim. La contrainte économique demeure et constitue alors la base de tout système juridique dont les buts sont de régler le marché du travail, les hierarchies de salaires, le contrôle de l'armée de réserve, les inégalités de statut et de situation au sein du prolétariat, etc.

L'apartheid se fonde sur cette réalité et s'exprime à travers une discrimination raciale systématique, c'est-à-dire : un double marché du travail, une localisation autoritaire d'une partie de l'armée de réserve dans les bantoustans, une régulation des demandes d'embauche et une médiation de l'administration entre le demandeur d'emploi et les employeurs (« Labour Bureau »).

Le but assigné à ce système est l'atomisation de la classe ouvrière parce que seule la solidarité ouvrière peut être un contrepoids efficace à la contrainte économique qui pèse sur chaque « travailleur libre ». La liberté d'organisation et tous les droits politiques que peuvent gagner les masses laborieuses sont les moyens par lesquels il est possible d'alléger cette contrainte, sans pour autant la faire disparaître. Les syndicats sud-africains exigent en même temps que l'abolition de l'apartheid, la fin du chômage et celle de l'exploitation capitaliste. Il n'a pas échappé aux syndicalistes sud-africains que la démocratie bourgeoise (formelle) ne changerait pas fondamentalement la contrainte économique du système, le travailleur « libre » restant contraint à trouver un patron afin de survivre. Le dirigeant mineur, Cyril Ramaphosa, déclarait ainsi en juin 1986 :

« L'expérience a montré qu'il était trop tard pour que la libre entreprise puisse sauver le pays. Les travailleurs veulent un système socialiste parce qu'ils ont tous fait l'expérience que la libre entreprise signifie pauvreté et bas salaires. »

La presse du Socialist Workers Party a-t-elle l'intention d'inscrire ce dirigeant syndical dans sa dénonciation des ultra-gauche sectaires ? Trop occupé à vouloir dresser une muraille de Chine entre révolution démocratique et révolution prolétarienne, J. Barnes interprète à sa façon les exigences des travailleurs noirs :

«Il n'ont pas pu, constate-t-il, à propos de l'apartheid, vendre leur force de travail sur un pied d'égalité avec les autres travailleurs. Ils ont perdu le droit de changer de travail, de déménager ou de se déplacer à l'intérieur du pays ou même à l'étranger pour trouver un travail dans les meilleures conditions et pour le meilleur salaire possibles. Ils n'ont pas pu se débarrasser de toutes les charges, restrictions et préjugés réactionnaires de la société féodale. »

Mais si la classe ouvrière n'est pas une vraie classe ouvrière, si les travailleurs, fort peu prolétarisés, ne peuvent vendre « librement » leur force de travail - et ce sans autre nuance d'appréciation, comme le fait J. Barnes - à quoi peuvent bien servir les syndicats ? Organisation large, unitaire et de front unique, le syndicat vise d'abord à lutter pour élever le prix auquel les travailleurs se vendent. Quelle pourrait être la fonction des syndicats dans une Afrique du Sud comme celle décrite par J. Barnes ? Certainement pas celle d'un syndicat classique, et encore moins celle d'une organisation de masse unitaire. Pourtant, J. Barnes, bien informé cette fois-ci du débat entre le Parti communiste sud-africain et certains syndicats qui constituèrent le COSATU, insiste pour qu'en aucune manière, les syndicats sortent de leur rôle :

« Le but des syndicats n'est pas de se transformer en partis d'avant-garde révolutionnaires. Ils visent plutôt à se renforcer eux-mêmes en tant que syndicats [souligné par J. Barnes] en défendant les intérêts de la classe ouvrière et en développant sa capacité à penser socialement et à agir politiquement. »

J. Barnes liquide, en quelques lignes et sans hésitation, un débat vieux de plusieurs années en Afrique du Sud sur la question du parti ouvrier, du rôle spécifique du prolétariat et sur la possibilité que le mouvement syndical donne naissance, d'une manière ou d'une autre, à une organisation politique de la classe ouvriere. Debat complexe dont nous avons déjà expliqué les limites '. On comprend mal pourquoi, dans un pays où les travailleurs ne constitueraient pas, selon les termes de J. Barnes, une classe ouvrière moderne, des « syndicats » devraient être ce qu'ils ne peuvent être en principe que dans des sociétés capitalistes et bourgeoises traditionnelles ? Son analyse devrait au contraire le pousser à considérer les syndicats sud-africains comme des regroupements politiques de masse, plus ou moins avant-gardistes dans la mesure où la société sud-africaine est encore pleine de « restrictions et préjugés de la société féodale ».

J. Barnes omet de surcroît un aspect du problème : l'apartheid a évolué depuis trente ans. Certains éléments juridiques du système ont changé. Une partie substantielle de l'armée de réserve n'est plus dans les bantoustans, mais vit dans les grandes agglomérations urbaines. Certaines lois comme le « Job Colour Bar » ont été peu à peu modifiées, voire vidées de leur substance. Les bureaux de travail ont changé de fonction' bien des fois les règles de la ségrégation pour disposer d'une main-d'œuvre noire plus large, plus qualifiée et moins instable. Comment faut-il expliquer cela ? Dans Intercontinental Press, magazine publié par le Socialist Workers Party, Ernest Harsch explique :

« Le changement en ce qui concerne la loi sur le passeport intérieur n'est pas la première réforme introduite par le régime Botha. Il y en a eu d'autres depuis la fin des années soixante-dix. Toutes ont été des réponses à la croissance de la force et de l'organisation de la majorité noire opprimée

Interprétation notoirement simplificatrice. Tout le monde peut être évidemment d'accord pour dire que le régime tente de calmer le mouvement de masse par des réformes de façade. Mais cette explication est largement insuffisante. En réalité, le système a aussi toujours dû s'adapter aux exigences du capitalisme sud-africain. Une montagne de rapports expliquent maintenant que la législation doit changer car elle ne correspond plus aux besoins du capital. Cette dimension du problème est décisive. Elle est, entre autres, éclairée par le rapport du Conseil présidentiel : « Une strategie d'urbanisation pour la République sud-africaine » et largement commentée par quelques chercheurs sud-africains '

Le but de cette observation ? Non pas desservir le mouvement noir omettant de le crediter de certaines victoires obtenues sur l'apartheid, mais rendre compte du rapport exact entre capitalisme et apartheid, entre classe ouvrière noire et patronat, entre Etat et classe dirigeante... Le premier défaut du texte de J. Barnes tient évidemment au fait qu'il adopte une vision plus que limitée du système d'apartheid dès lors qu'on peut lire :

« La révolution en Afrique du Sud est, par contre là la différence du Nicaragua.

NDLR] une révolution démocratique bourgeoise [souligné par J. Barnes]. Quelles sont les differences ? La réponse à cette question nous ramène à la nature di système d'apartheid et de sa structure d'Etat. ›

C'est pourquoi il nous a semblé aussi important de souligner d'abord ros divergences de conception sur l'apartheid en tant que tel.

Les tâches de la révolution démocratique et sa nature sociale

J. Barnes met les points sur les i :

«Ce qui est à l'ordre du jour en Afrique du Sud, c'est la révolution démocratique bourgeoise et non pas l'étape démocratique d'une révolution socialiste. C'est une révolution démocratique bourgeoise qui sera faite et dirigée par la population laborieuse. Elle inaugurera la transition vers la révolution socialiste. Mais ce ne sont pas de simples étapes d'une révolution unique; ce sont deux révolutions. »

Et sur quoi débouche cette révolution démocratique ? J. Barnes répond :

«Ils [les ouvriers et les paysans. NDLR] doivent instaurer une république démocratique. La grande majorité des masses laborieuses doit accéder pour la première fois dans l'histoire à la production et à l'échange marchands. »

Et cette révolution culmine « dans l'établissement d'une dictature démocrati que non raciale du prolétariat et de la paysannerie d'Afrique du Sud ». Personne ne conteste que les luttes d'émancipation en Afrique du Sud débutent sur le terrain des luttes démocratiques. Notre position est que la lutte pour une Afrique du Sud réellement non raciale implique un développement des luttes de classes, un rôle particulier du prolétariat, la formation d'un parti ouvrier de masse, la destruction de l'Etat sud-africain en tant qu'Etat bourgeois et l'instauration d'une dictature du prolétariat.

Toute la force d'une véritable direction révolutionnaire est de savoir agir consciemment dans un processus de révolution permanente qui combine historiquement la révolution démocratique et la révolution prolétarienne. Car en ce domaine il n'y a aucune recette, et la combinaison en question dépend d'une infinité de facteurs aussi bien internes qu'externes, aussi bien conjoncturels que structurels. J. Barnes, lui, n'a pas ce problème puisqu'il pense qu'il s'agit de deux révolutions différentes dont la combinaison par conséquent ne se pose pas par principe. En tant que militant communiste, il ne peut cependant faire l'impasse sur la perspective, même lointaine, de la révolution socialiste.

« Combien de temps, dit-il, va durer la transition entre le début de la révolution démocratique et le commencement de la révolution anticapitaliste ? Neuf mois? C'est ce qui s'est passé en Russie - de la révolution de février 1917, qui a renversé le tsar, à la révolution d'Octobre dirigée par les bolcheviks qui a porté au pouvoir les députés des soviets d'ouvriers, de soldats et de paysans. »

J. Barnes applique ici dans le cas de l'Afrique du Sud la nouvelle théorie de son organisation sur la « révolution démocratique du proletariat et de la paysannerie ». Il veut pour cela identifier sa position et celle de Lénine. Mais la majorité de la IVe Internationale a déjà longuement polémiqué pour réfuter cet amalgame et cette interprétation de l'histoire '

J. Barnes s'emmêle dans sa propre théorie. Dans quel sens utilise-t-il ici le terme de « dictature démocratique »? S'agit-il du pouvoir d'Etat réel, c'est-à-dire du contenu social d'un nouvel Etat sud-africain ou s'agit-il d'une formule symbolique pour caractériser le camp ouvrier et populaire dans une situation de double pouvoir ? Lénine, pour sa part, avait en effet utilisé cette formule, opposant « deux gouvernements » pour caractériser le double pouvoir en Russie :

« Cette situation extrêmement originale qui ne s'est encore jamais présentée sous cet aspect dans l'histoire, a donné lieu à un enchevêtrement, à un amalgame de deux dictatures [souligné par Lenine]: la dictature de la bourgeoisie... et la dictature du prolétariat et de la paysannerie (le soviet des députés ouvriers et soldats) 19

Force est de croire que, dans la citation de J. Barnes faite plus haut, il ne s'agit pas d'une caractérisation du double pouvoir instauré par les classes laborieuses. Il s'agit bel et bien de l'Etat sud-africain, au même titre que l'Etat russe de Kerensky. Pour J. Barnes, cette révolution démocratique met en place une république, c'est-à-dire, en d'autre termes, un appareil d'Etat. Celui-ci, appliquant un programme démocratique, procède à des nationalisations, à une réforme agraire, etc. Il n'y a donc aucune ambiguité sur ce qu'il appelle le nouveau pouvoir d'Etat. Et c'est cela qu'il compare à l'Etat de la révolution de février 1917 en Russie ! Lui-même feint d'hésiter :

« Y aura-t-il un gouvernement révolutionnaire provisoire constitué d'une coalition de forces dont les représentants des ouvriers révolutionnaires auront gagné ou s'efforceront de gagner la direction ? Y aura-t-il une sorte de double pouvoir? »

Comment peut-il se poser la question, alors que c'est lui qui propose à ce nouveau pouvoir d'Etat de prendre des mesures comme seul un appareil d'Etat réel et stable peut en prendre, par exemple, l'application de la Charte de la liberté ? J. Barnes devrait d'ailleurs être logique avec lui-même. S'il y a bien deux révolutions séparées qui peuvent être éloignées l'une de l'autre par quelques mois, mais aussi par un grand nombre d'années, le nouveau pouvoir democratique dont il nous parle est bel et bien un Etat constitué et non un « double pouvoir ». Et, par conséquent, sa référence à février 1917 est en contradiction totale avec Lénine.

Ce qui nous distingue de J. Barnes, ce n'est pas que nous croyions à la possibilité d'établir ipso facto des rapports de propriété socialistes en Afrique du Sud. Nous pensons par contre que seule la dictature du prolétariat est capable de débarrasser ce pays de tous les vestiges de la ségrégation raciale. La distinction est fondamentale : J. Barnes ne la fait pas?. . Pour Lénine, traitant des tâches de l'Etat des soviets :

«La tâche fondamentale de toute société qui se réorganise sur le mode socialiste consiste dans la victoire de la classe dominante, ou plutot, de la classe en passe de devenir dominante?! . » Lénine dit d'ailleurs à propos des travailleurs eux-mêmes : « Ils ne sont pas encore complètement faits à l'idée que le prolétariat est la classe dominante 22 .»

Or, que dit Lenine de cet Etat de dictature du proletanat, d'un Etat ou la classe dominante apprend peu à peu qu'elle est la classe au pouvoir et un regime qui, au début de la transition, fait face à une économie encore largement dominée par les lois du capitalisme ?

« Eh bien, essayer un peu de substituer à l'Etat des capitalistes et des hobereaux, à l'Etat des capitalistes et des grands propriétaires fonciers, l'Etat démocratique révolutionnaire [c'est Lénine qui souligne] c'est-à-dire un Etat... qui ne craigne pas d'appliquer révolutionnairement le démocratisme le plus complet. Et vous verrez que dans un Etat véritablement démocratique et révolutionnaire, le capitalisme monopoliste d'Etat signifie inévitablement [c'est nous qui soulignons], infailliblement, un pas ou des pas en avant vers le socialisme !... Car le socialisme n'est autre chose que l'étape immédiatement consécutive au monopole capitaliste 23

Lénine, lui, avait compris le caractère combiné des deux révolutions. Il ne commettait pas l'erreur de croire que la « révolution démocratique » de février 1917 pouvait satisfaire les premières exigences économiques. Et, à propos de cet Etat « democratique », celui de février, il protestait :

« Tenter d'effectuer, au moyen de cet [souligné par Lenine] appareil d'Etat, des réformes telles que l'abolition sans indemnité de la grande propriété foncière ou le monopole des céréales, etc. c'est s'illusionner au plus haut point... Qu'ils aient honte, ceux qui disent : "nous n'avons pas d'appareil susceptible de remplacer l'ancien, qui tend inévitablement à défendre la bourgeoisie". . Car cet appareil existe: ce sont les soviets. »

Et plus loin, polémiquant avec un certain I. Préléjaïev :

« Mais l'auteur oublie qu'une politique ferme, la hardiesse et l'esprit de décision ne sont pas une question de personnes : il s'agit de savoir quelle est la classe [souligné par lui] qui est capable de hardiesse et d'esprit de décision. Cette classe, c'est le prolétariat, et lui seul. Qu'est-ce qu'un pouvoir hardi et décidé, une politique ferme, sinon la dictature du prolétariat et des paysans pauvres 24? »

C'est donc de la dictature d'une classe, et d'une seule, dont parle Lénine et non pas de la dictature démocratique, version J. Barnes. A propos de la transition entre les deux révolutions, dont J. Barnes ne sait pas combien de temps elle peut durer, Lénine dit ceci :

«Quelle preuve faut-il encore pour démontrer qu'en six mois de révolution (une révolution que d'aucuns appellent grande, mais que, pour l'instant, il serait peut-être plus juste d'appeler une révolution pourrie), alors que nous sommes une république democratique, alors que foisonnent les associations, organisations et institutions qui s'intitulent fièrement "démocratiques révolutionnaires", , rien, absolument rien de sérieux n'a été fait [souligné par lui] pratiquement contre la catastrophe, contre la faim ?25 „

Comme il serait facile de paraphraser Lénine pour décrire, dans le cas sud-africain, la « révolution démocratique » telle que la proposé J. Barnes, c'est-à-dire sans que ce soit une étape de la révolution prolétarienne. Ce serait certes un pays dans lequel la discrimination dans les lois n'existerait plus, mais où il existerait toujours des quartiers blancs, des écoles pour Blancs, une agriculture riche contrôlée par les Blancs, une discrimination dans les emplois au profit des Blancs, une armée dirigée par les Blancs... et ce, parce que les inégalités sociales et les inégalités de revenus continueraient à découper la société selon la couleur de la peau. Avec sans doute en prime, tout de même, la cooptation d'une couche de Noirs cossus associée à la gestion courante du système 26

La question de la paysannerie

Dans l'esprit de J. Barnes, toute cette stratégie découle d'une société sudafricaine socialement arriérée. Il faudrait libérer cette société de ses carcans pour que des classes modernes apparaissent et puissent enfin constituer la base d'une lutte de classes elle-même « moderne ». En attendant, il faut lutter pour une révolution democratique-bourgeoise. Que fera cette révolution ? J. Barnes répond :

« Un des objectifs de la révolution sud-africaine est de "déprolétariser" une partie de cette classe, c'est-à-dire de gagner le droit de devenir des agriculteurs propriétaires... » « Elle [cette révolution] rendra possible la formation de la nation sud-africaine, ouvrant la voie à une différenciation progressive des classes. Cette différenciation permettra à tous de travailler la terre, d'occuper des professions libérales, de devenir des commerçants ou d'être des travailleurs salariés. Tout cela se fera sans distinction de race. »

Il faudrait pourtant que J. Barnes s'intéresse d'un peu plus près à la formation sociale urbaine en Afrique du Sud. Il existe en effet une couche très substantielle de professions libérales, de commerçants et de petits capitalistes noirs. Certes, ils n'ont pas le statut et l'assise des Blancs. Evidemment. Mais le terrain de golf pour millionnaires noirs à Soweto est une réalité concrète. Les placements bancaires de Noirs dans l'African Bank, les quartiers résidentiels dans les townships et les zones métisses ou indiennes, le développement d'un secteur capitaliste « africain ».... tout cela existe. La Chambre de commerce africaine (NAFCOC) en est une preuve supplémentaire car une partie de ses adhérents ne s'apparentent plus au petit commerce mais deja à un patronat capitaliste.

Il faut bien mesurer ce que nous propose J. Barnes. Il ne pronostique pas simplement que le bouleversement social provoqué par cette révolution créera un espace de développement pour une couche petite-bourgeoise non blanche. Nous serions d'ailleurs d'accord avec lui, d'autant plus que le nouvel Etat devrait éviter l'erreur gauchiste de s'attaquer, par principe, à la propriété privée quelle qu'elle soit. Il s'agirait dans ce cas d'un phénomène socio-économique certes complexe, mais que la direction révolutionnaire devrait contrôler et mesurer en connaissance de cause : le risque d'un Thermidor socialement appuyé sur ces nouvelles couches sociales. Mais quand J. Barnes nous dit que la tâche de la révolution est de développer ces classes, c'est évidemment tout autre chose car il assigne comme tâche historique à sa révolution démocratique de développer la petite bourgeoisie noire !

Notons bien au passage que la proposition de J. Barnes n'est pas assimilable - ou alors, c'est une étrange extrapolation - à ce que Lénine et Kautsky appelaient la formation après la révolution, d'une paysannerie bien assise sur la base de la propriété foncière privée. Nous avions mentionné dans le document du comité exécutif international la perspective probable ou éventuelle d'un développement de la paysannerie individuelle sur la base de la réforme agraire. C'est tout autre chose que de proposer comme tâche décisive la formation d'une petite bourgeoisie urbaine, affairiste et cossue.

Reste maintenant la question de la paysannerie qui est ici décisive puisque J. Barnes propose une dictature conjointe de deux classes : le proletariat et la paysannerie. Le rapport voté à notre comité exécutif international explique ce que nous pensons de la nature des populations rurales en Afrique du Sud. Il n'existe pas, à proprement parler, de paysannerie africaine. La masse des pauvres ruraux dont le principal revenu n'émane que très rarement du travail de la terre ne forme pas une paysannerie au sens traditionnel du terme. Cela n'enlève rien au problème de la terre en Afrique du Sud, au contraire. Mais cela change radicalement le type de lutte pour la terre, notamment de la part de ces populations.

J. Barnes se rend lui aussi compte du problème puisqu'il dit que la révolution devra fabriquer cette paysannerie ! Dès lors, sa définition de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie prend un contour tout à fait abstrait, voire métaphysique. Car il s'agirait d'une dictature conjointe dont l'une des composantes devrait être créee a posteriori, dans le cours de la révolution, c'est-à-dire en fait au cours de la république démocratique, censée incarner a priori la dictature établie de ces deux classes. Le Lénine des Deux Tactiques de la social-démocratie (quelle que soit la place que l'on attribue à cet ouvrage dans l'histoire de sa pensée) n'avait évidemment pas évoqué cet étrange scénario quand il parlait de dictature democratique, car il y avait en Russie une réelle et gigantesque paysannerie. La dictature conjointe que Lénine prônait en 1905 avait du moins une base objective. Celle de J. Barnes est un leurre.

J. Barnes aurait pu évoquer la place quantitative des masses rurales ou des populations semi-proletarisees. Il aurait pu dire que celles-ci constituaient une base décisive dans la lutte révolutionnaire... Toute cela aurait été juste. Mais, malheureusement, il nous parle de tout autre chose : une révolution dont le contenu serait strictement bourgeois démocratique parce qu'elle se fonde sur une alliance entre deux classes dont l'une n'est pas prolétarienne. Manque de chance pour J. Barnes, cette paysannerie - nous disons cette paysannerie-là, telle qu'il l'entend - est atrophiée en Afrique du Sud.

Cela ne veut pas dire qu'il n'y a aucun cultivateur ou éleveur. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a personne qui travaille la terre et qu'on nous épargne ce genre de discussion ! Ce que nous voulons savoir de la paysannerie renvoie nécessairement aux formes possibles de radicalisation des populations rurales et à leurs revendications. Il y a deux choses bien différentes qu'il faut donc distinguer : d'une part, la lutte générale de toute la population noire pour la réappropriation du territoire national et d'autre part, la lutte dans les zones rurales pour l'extension du terroir comme moyen de production. Les deux choses peuvent exister en Afrique du Sud, mais il n'y a plus une paysannerie comme il en existe une en Amérique latine ou en Asie. Si, enfin, on voulait aborder cette question sous le simple angle de la production agricole, un tant soit peu significative et offerte sur le marché local, nous pourrions circonscrire, principalement dans le Kwazoulou et le Transkei, une couche de propriétaires, cultivateurs ou éleveurs. Mais le déterminisme - et par conséquent la reproduction - de ces secteurs petits-bourgeois dépend très largement du clientélisme et des prébendes du pouvoir en place dans les bantoustans, pouvoirs auxquels ils sont liés. Par conséquent, ces poussières de paysannerie n'ont pas grand-chose à voir avec une classe révolutionnaire. La résolution de notre comité exécutif international prenait bien soin de mentionner aussi cela. Reste maintenant le rôle que J. Barnes assigne à sa paysannerie. Le voilà loin, très loin de Lénine qui disait, en mars 1909 :

« Le prolétariat entraine à sa suite [souligné par Lénine] la paysannerie, telle est donc la "formule" employée par les bolcheviks dans ce projet » (Projet de résolution de 1906). « Seul le prolétariat est en mesure de mener jusqu'à son terme la révolution démocratique car il est la seule classe completement revolutionnaire de la société contemporaine? •» « Dans les résolutions bolcheviques, on n'emploie aucune formule autre pour exprimer l'idée de la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. »

Et contre les mencheviks, il ajoutait :

« On voit donc que les fractions bolcheviques et mencheviques ont ramené elles-mêmes toutes les divergences à l'alternative suivante : le prolétariat doit-il être le "guide", ', le "dirigeant" de la révolution et "entraîner à sa suite" la paysannerie ou bien doit-il en être le "moteur" qui "soutient" telle ou telle démarche de la démocratie bourgeoise ? »

Comment J. Barnes est-il en train, pour sa part, de choisir la seconde formule, celle des mencheviks? En substituant à la dictature du prolétariat une formule diluée de dictature des « masses laborieuses » (toilers en anglais), en général... Est-ce un débat byzantin ! Peut-être pour quelqu'un qui ignore ce qu'est la direction d'une organisation politique ou d'un mouvement de masse réel. Mais, pour quiconque suit attentivement les débats et les luttes en Afrique du Sud, le rôle des syndicats ou la manière dont s'organisent des mouvements comme le Front uni démocratique (UDF) devient la question cardinale selon que l'on vise une révolution dirigée par le prolétariat ou par les masses en général?8

C'est d'ailleurs au nom de positions assez semblables à celles de . Barnes que le Parti communiste sud-africain est entré en guerre contre ce qu'il a appelé « l'ouvriérisme » de certaines directions syndicales. Par ailleurs, des mouvements comme l'UDF, qui sont souvent dirigés par des membres de classes moyennes (que J. Barnes n'a toujours pas remarquées), sont traversés par ce genre de discussion et de confrontation.

Le débat sur l'ANC

Afin de légitimer sa théorie, J. Barnes l'illustre par les positions de l'ANC qu'il juge en adéquation avec sa propre position. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de cette interprétation. Mais, pour le moment, bornons-nous à constater que le texte de J. Barnes ne produit aucune analyse concrète de ce courant et qu'il se contente d'afficher un préjugé très favorable et passe sous silence les problèmes les plus importants. Ayant réduit la question de l'ANC à sa plus simple expression, il peut ensuite élever au rang de modèle une abstraction fort différente de la réalité.

L'ANC est un mouvement complexe, traversé par des contradictions importantes. C'est un mouvement large dont on ne peut ignorer ni les débats au sommet dans sa direction extérieure, ni l'hétérogénéité de sa base ?9

Selon J. Barnes, l'ANC est « l'avant-garde de la révolution démocratique en Afrique du Sud. » Il porte ce jugement en partant de deux considérants : celui du programme de l'ANC et celui de son influence de masse. Nous sommes pleinement d'accord avec lui pour dire que :

« L'ANC s'est transformé au cours des dernières décennies, en même temps que la structure de classe et que les rapports de forces se modifiaient en Afrique du Sud. » Mais là où nous refusons de le suivre, c'est quand il prétend que : « L'ANC a gagné le droit de s'adresser aux peuples du monde au nom de la lutte pour la liberté en Afrique du Sud. »

Cela est triplement contestable :

1. L'ANC ne dispose pas d'une hégémonie véritable sur le mouvement de masse. Sa direction le sait pertinemment et c'est pourquoi elle manie avec une extrême prudence toutes les tentatives de discussion ou de négociations que plusieurs cercles bourgeois cherchent à mener avec elle. En d'autres termes, le mouvement de masse peut être majoritairement en faveur de l'ANC et se reconnaitre dans la personnalité de Mandela mais ne pas être pour autant structuré et éduqué de manière à suivre délibérément la ligne émanant de la direction de l'ANC. Les réunions larges et unitaires qui se sont déroulées en 1985 et 1986 ont assez bien montré cela.

Dans le mouvement syndical, c'est-à-dire dans la classe ouvrière industrielle, le courant ANC/UDF ne dispose pas aujourd'hui d'une position de force face aux courants indépendants. Les confrontations pour l'hégémonie au sein du COSATU se déroule actuellement. 2. La position de J. Barnes conduit immanquablement à la ritournelle des staliniens dans les mouvements de solidarité : « L'ANC est le représentant légitime du peuple sud-africain ». Or nous devons nous y opposer nettement. Les masses sud-africaines luttent d'abord pour obtenir des droits démocratiques, sans discrimination. Il est dès lors incongru de vouloir, de l'extérieur, leur attribuer un « représentant » qui aurait le droit de parler en leur nom.

C'est ce qui conduit par exemple une partie du mouvement international de solidarité à prétendre faire passer le soutien matériel au COSATU par l'intermédiaire du SACTU, appareil en exil lié à l'ANC. Une telle pratique peut être au mieux, qualifiée de soutien à un courant spécifique existant dans le COSATU, mais ne doit certainement pas être considérée comme une aide à toute la fédération.

Il serait d'ailleurs possible de reconnaître « l'hégémonie » de l'ANC sans pour autant devoir en déduire, comme le fait J. Barnes, qu'un mouvement politique - qui ne peut être qualifié de parti révolutionnaire et qui est de toute manière encore loin de la prise du pouvoir - est le seul courant qui puisse parler au nom de vingt-cinq millions d'opprimés.

C'est au nom d'un prétendu « non-sectarisme » que J. Barnes débouche finalement sur une position d'exclusive implicite dans la solidarité avec tous ceux qui luttent dans ce pays. Il est incorrect d'attribuer la solidarité au seul ANC et c'est malheureusement ce que font les militants des partis communistes en Europe. 3. La troisième erreur a trait à l'idée, plus ou moins implicite, qui découle de ce jugement: celle d'une lutte de liberation nationale dirigee par un mouvement national unifié, comme cela pouvait l'être en Algérie (encore qu'il faille se rappeler le cas du MNA de Messali Hadj), en Angola ou au Mozambique. Or, cette vision des choses est fausse, car elle fait l'impasse sur la formation sociale sud-africaine. Il est en effet erroné de croire que dans un tel pays le mouvement de masse puisse s'organiser comme dans des pays à structures sociale et économique coloniales ou nettement retardataire. Un mouvement nationaliste représentant la « nation unifiée en formation » est un leurre en ce qui concerne l'Afrique du Sud, pays semiindustrialisé, comportant une nette différenciation sociale et possédant une tradition politique riche et diversifiée.

Il est tout autant prématuré de proclamer l'hégémonie d'une direction politique

(et pas seulement d'un mouvement) quand on peut pronostiquer que la durée et la difficulté de cette lutte révolutionnaire conduira à une differenciation politique importante et à un réel pluralisme politique dans le mouvement de masse.

De toute manière, J. Barnes se garde bien de mentionner le sectarisme du courant ANC durant les cinq années de débat syndical pour l'unification. Il se garde bien d'évoquer les exclusives de certaines franges de l'UDF envers tout ce qui n'est pas membre de ce front ou qui ne se reconnait pas dans la Charte de la liberté. Et ce n'est pas parce que dans ce pays le sectarisme est ce qui se partage le mieux entre tous les courants qu'il faut absoudre l'ANC en la matière.

J. Barnes dit d'ailleurs une contre-vérité quand il affirme que « l'ANC ne prétend pas diriger la plupart des principaux syndicats ». L'ANC a pour le moins voulu tirer la couverture à lui quand le mouvement syndical indépendant était encore peu connu. Il y a de multiples citations du SACTU expliquant par exemple qu'il est la direction clandestine du mouvement syndical en formation, alors que tout observateur savait que les principaux syndicats qui formèrent le COSATU étaient opposés à cette récupération 30

Pour discuter de l'ANC, il faut donc commencer à faire place nette de toute une série de fadaises et de mythes. L'ANC est sorti, vers 1983-1984, d'une période difficile durant laquelle il était tres marginal par rapport aux luttes de l'intérieur du pays. Ses erreurs sectaires, ses luttes internes d'appareil et ses fautes politiques furent commises au nom de la Charte de la liberté. Il est d'ailleurs piquant de lire chez J. Barnes que c'est grâce à son programme, grâce à sa Charte, que l'ANC s'est construite. D'autant que tous les courants disposent d'un programme minimum de ce genre...

L'ANC a, par contre, incontestablement évolué. Il a de toute évidence affiné une partie de son action politique. Il dispose d'une série de cadres qui savent faire de la politique, qui savent profiter des opportunités, évoluer tactiquement et construire une organisation. Ceci est à prendre en compte très sérieusement et à étudier. Après quoi, il reste à discuter sur le fond : du programme réel, des objectifs et des pratiques concrètes de ce mouvement.

Les textes publies par l'ANC ne représentent pas un point de vue homogene Il est bien difficile de savoir si cette diversité recouvre un debat ou de simples nuances. Mais il existe effectivement toute une orientation qui concorde avec les positions émises par J. Barnes. Par exemple, quand l'ANC dit que :

« Les couches moyennes noires comprennent probablement mieux que quiconque cette clause (de la Charte de la liberté), parce que ce sont elles qui, en particulier, ont été privées par le régime colonial de ces droits du système de la «libre entreprise ». Cette clause implique l'ouverture d'un espace pour un large développement de ces couches moyennes, base sur les lois du developpement de la production marchande.» (Sechaba, octobre 1985). Ou encore: « A l'étape actuelle de la révolution, le mouvement de libération cherche à éradiquer l'oppression nationale et à libérer l'économie du contrôle du monopole des transnationales. Il n'est pas dirigé contre les possédants du capital domestique"

.»

Mais J. Barnes aurait seulement dû indiquer deux choses à ses lecteurs s'il avait voulu rentrer dans le vrai débat : 1. Les positions traditionnelles de l'ANC sur la société sud-africaine faisaient jusqu'ici référence à quatre nationalités (africaine, blanche, métisse, indienne), coexistantes et devant négocier un partage du pouvoir. Ceci constituait la base théorique des limites « démocratiques » que le programme de l'ANC fixait a la lutte d'émancipation. Cette conception était portée dans les années quarante et cinquante par une analyse plutôt figée, non historique, de la société sud-africaine, malgré le fait, il est vrai, que la conscience du plus grand nombre était encore celle de l'appartenance à un groupe ethnique ou à celui de la couleur de peau. C'est très tardivement que l'ANC a compris ce qui se passait, à • savoir la formation progressive d'une conscience « non raciale » parmi l'avant-garde large. Il est d'ailleurs en train d'évoluer sur cette question à la fois à cause de la pression extérieure et aussi à cause des pressions internes qu'y exerce le Parti communiste, dont les positions sont différentes. 2. Le Parti communiste, dont la place dans l'ANC s'est renforcée, fait en effet l'analyse que le pays est sous un régime de « colonialisme d'un type spécial » dans lequel se confrontent deux nations, celles des Blancs et celle des Noirs en général. C'est, pour le PC, cette analyse qui justifie l'étape démocratique nationale, c'est-à-dire celle de la lutte strictement anticoloniale

Divers courants sud-africains ont critiqué de longue date ces différentes positions. C'est sur cela que se sont fondees les divergences théoriques sur les taches Or, de cette question, J. Barnes ne dit pas un mot 33 . Il est en admiration devant la Charte de la liberté, écrite en 1955 comme programme démocratique pour la société de l'époque, mais il ne signale pas quel fut le fondement théorique de ce programme. C'est une erreur de méthode autant que d'information. J. Barnes serait surpris de voir la richesse du débat qui se déroule actuellement en Afrique du Sud sur la Charte de la liberté et sur les tâches politiques. Et comment les protagonistes évitent précisément de tomber dans la contemplation béate qui est la sienne, même de la part de ceux qui defendent l'orientation politique de cette Charte...

La discussion actuelle en Afrique du Sud à propos de la Charte porte notamment sur le contenu social de ce programme. Entre autres choses, les participants à cette discussion publique se demandent si on doit toujours donner de la Charte la définition que proposait par le passé Nelson Mandela. C'est, disait-il:

« Un programme pour l'unification des diverses classes et groupes parmi le peuple sur une base démocratique ... Sa déclaration : "le gouvernement doit appartenir au peuple !" exprime le transfert du pouvoir non pas à une quelconque classe sociale unique mais à tout le peuple de ce pays, qu'ils soient ouvriers, paysans, de professions libérales ou petits-bourgeois. »

Trente ans après, Raymond Suttner, dirigeant de l'UDF dans le Transvaal, disait lui aussi : « Mon idée est qu'il n'y a aucune raison que les autres démocrates n'accueillent pas les liberaux dans les rangs des supporters de la Charte de la liberté » (Free Azania, Southfield. Afrique du Sud, août 1985).

De tout cela est né un débat très sérieux et très large au sein du mouvement noir, débat que J. Barnes ne peut ignorer mais qu'il doit sans doute considérer comme inutile.

Oui, la Charte est un programme démocratique. Mais tous les courants politiques sud-africains mettent en avant des programmes de ce type, plus ou moins à jour par rapport aux évolutions de la société. Le Forum national évoque la perspective d'une république socialiste mais ceci dans un texte de propagande et de débat. Personne dans ce pays ne croit qu'il faille faire de l'agitation sur la dictature du prolétariat... Là n'est donc pas le problème. Mais c'est une autre question de savoir ce que l'on assigne comme tâche stratégique au mouvement de masse. C'est à ce propos qu'apparaissent les divergences en Afrique du Sud ; et ici, entre nous et J. Barnes.

C'est ce qui était au centre des divergences sur l'UDF, sur sa direction, son profil social, ses initiatives et son fonctionnement. Ces débats n'étaient pas seulement portés par de petits courants politiques propagandistes mais l'étaient aussi par les directions des plus gros syndicats ouvriers... A qui donne-t-on l'hégémonie sociale dans le mouvement de libération ? Quelle forme de démocratie organise-t-on ? Quelle place donne-t-on à la classe ouvrière et à ses organisations ? etc. Voilà ce qu'étaient par exemple les discussions entre l'UDF et les directions syndicales 34

Telles étaient et sont encore les débats qui animent les directions du mouvement populaire et que J. Barnes ignore pour les besoins de sa démonstration. Nous ne prétendons pas que les réponses soient faciles ou qu'elles vont de soi à partir d'un présupposé idéologique. Nous pensons tout le contraire. Mais le mouvement politique sud-africain est un bouillonnement d'idées et de discussions enrichissantes. La méthode doctrinaire de J. Barnes noie tout cela dans une contemplation dogmatique et desséchée.

La question du Parti communiste sud-africain

Un autre problème, concernant l'ANC, que J. Barnes passe sous silence, est celui du Parti communiste. Celui-ci a incontestablement renforcé sa position au sein de l'ANC, du moins dans l'appareil extérieur et dans la direction. L'ANC, en retour, ne cache plus comme par le passé ses relations étroites avec le PC. Il existe une profusion de textes et de déclarations qui confirment ce jugement. Joe Slovo, dirigeant du PC et de l'ANC, a pu écrire dans l'organe de ce dernier que :

« Le Parti communiste sud-africain est le parti de la classe ouvrière, le parti, discipliné et avancé, qui n'a pas d'intérêts séparés de ceux du peuple travailleur 35

Et aussi le SACTU qui explique à propos du débat syndical à l'intérieur de l'Afrique du Sud que :

« Le rôle permanent, dans le développement de notre lutte, du Parti communiste opérant clandestinement depuis 1950, a été ignoré...

Il y a cependant des choses plus importantes. L'ANC semble, par exemple, revoir ses théories anciennes à la lumière des positions programmatiques du PC. Cela pourrait être notamment le cas à propos de la question nationale. Nous avions signalé plus haut quelles étaient les positions traditionnelles de l'ANC (quatre nationalités, l'ANC représentant d'abord les Africains) et celles du PC (colonialisme d'un type particulier et existence de deux nations). Les deux organisations pouvaient tomber d'accord sur la révolution démocratique à partir de la convergence de ces deux positions, mais il demeurait des divergences d'interprétation sur ce qu'étaient la société sud-africaine et la question nationale.

Maintenant que beaucoup de monde dans ce pays reprend peu à peu à son compte le slogan d'une « Afrique du Sud unifiée et non raciale » (qui était loin d'être la position de l'ANC et du PC voilà encore quelques années), l'ANC envisage peut-être de s'aligner sur le PC en ce qui concerne l'analyse théorique du fait national. On pouvait en effet lire dans Sechaba d'octobre 1985 :

« Aujourd'hui, à la fois l'ANC et le PC reconnaissent l'existence de deux nations en Afrique du Sud, la nation opprimée et la nation oppressive... La politique du Congrès (...) ainsi que celle du PC, estime que les opprimés constituent une nation "interne" colonisée qui, finalement, apparaitra et integrera tout le peuple d'Afrique du Sud dans une nation sans oppression... L'Afrique du Sud, par ailleurs, est un cas à part, une colonie particulière. L'apartheid n'est pas une norme du capitalisme [nous soulignons), c'est l'arriération, une sorte de relation économique et politique précapitaliste. »

La position du PC sur le « colonialisme d'un type particulier » part d'une constatation juste : il y a dans ce pays « une sorte » de juxtaposition de « deux sociétés », l'une « coloniale », l'autre « impérialiste ». Mais il faut encore interpréter cela en termes de rapports sociaux. Or, précisément, pour remettre la théorie sur ses pieds, on doit admettre qu'il y a des rapports sociaux globaux dans une société sud-africaine unique. La position du PC évacue toute dialectique historique par laquelle « la société blanche » et la « société noire » s'articulent dans une économie industrialisée moderne.

Que pense J. Barnes de la théorie du « colonialisme d'un type spécial »? Comment croit-il que cette position du courant ANC-PC s'exprime au quotidien dans l'animation d'un mouvement comme l'UDF? N'est-il pas important de mentionner les problemes et les débats qui sont sous-jacents sur le front unique, sur la nature des directions, sur les mouvements politiques indiens comme le Congrès indien du Natal, membre de l'UDF? Ajoutons finalement que l'ultrasectarisme du PC, largement illustré par sa presse, pèse sur les activités de l'ANC. Son autoproclamation comme parti révolutionnaire ouvrier pese négativement dans les debats syndicaux, dans les relations sur le terrain entre courants syndicaux, entre syndicalistes « unitaires » et syndicalistes liés à l'UDF ou au SACTU.

Pour autant, nous ne pouvons dire jusqu'où va l'influence du PC dans la direction de l'ANC. Il ne fait aucun doute que nombre de capacités nouvellement acquises par l'ANC depuis dix ans lui viennent du PC. Il n'est pas superflu de rappeler au lecteur que la lutte armée et la création de l'organisation Umkhonto we Sizwe ont été conçues sous la forme d'un accord de collaboration bilatérale entre les deux organisations 3? . L'ANC à cette époque disposait de peu de cadres et surtout de fort peu d'aptitudes politiques et organisationnelles. Le PC, lui. apportait un savoir-faire, une nouvelle vision de la société et du monde, sans parler du soutien logistique de l'Union soviétique. Les rapports étaient anciens et significatifs depuis le travail dans le Congrès indien d'Afrique du Sud à la fin des années quarante puis l'écriture de la Charte de la liberté. Mais, après 1961, le PC fit le choix d'un investissement systématique dans l'ANC, à tel point que chaque réunion nationale d'importance, comme le congrès de Morogoro en 1969, et le congrès de juin 1985 par exemple, comportèrent un point implicite à leur ordre du jour sur la place du PC et des non-Africains (généralement membres du PC) dans les instances dirigeantes 38

On peut noter par ailleurs l'apparition dans la presse de l'ANC d'un certain type de langage dont il n'est pas difficile de saisir l'origine. Dans son message pour le nouvel an 1986, Oliver Tambo expliquait par exemple :

« De ce point de vue, nous devons également mentionner qu'en 1980, nous avons fait l'expérience d'une implication massive de la population "métisse" dans les luttes de masse. C'est un fait particulièrement important car cette lutte se situait dans la province occidentale du Cap, la principale région où se concentrent ces masses noires et, historiquement, le bastion principal du trotskysme dans ce pays 39 .»

Dans un article récent sur les questions de la lutte armée, un rédacteur de Sechaba, organe de l'ANC, citait plusieurs fois Staline pour illustrer la lutte contre le fascisme :

« Une fois que la lutte armée a été adoptée, cela commence à affecter toutes les activités du mouvement de libération nationale. Durant la Seconde Guerre mondiale, le fameux J. V. Staline. quand il s'adressait au peuple soviétique, commençait par s'adresser aux officiers et aux hommes de l'Armée rouge... Staline était un grand chef d'Etat et de parti mais pleinement au courant des besoins du moment, c'est-à-dire que le destin de l'Union soviétique se jouait sur le champ de bataille... A ce moment, l'ennemi frappait à la porte de Moscou et l'Armée rouge était pleinement prête ."

Dans Sechaba de juin 1986, Joe Slovo, maintenant secrétaire général du PC, est présenté pour la première fois au même niveau que Oliver Tambo, et Nelson Mandela dans un article qui dénonce pêle-mêle les critiques de l'ANC, l'antisoviétisme, les trostskystes et quelques groupes sud-africains comme le Congrès panafricaniste (PAC). Il ne fait guère de doute que ce genre de propos n'étaient pas concevables dans la presse de l'ANC voici encore quelques années. La question du PC est donc incontournable aujourd'hui si l'on veut parler de l'ANC. On peut spéculer à loisir sur ce qu'est le PC, sur ce qu'il a été et ce qu'il peut devenir... Mais on ne peut pas éviter la discussion à son propos : 1. Sur les rapports organiques entre l'ANC et le PC. Dans un texte important de 1976, « L'ennemi se cache sous la même couleur de peau », le PC explique comment certains de ses membres ont été cooptés à un congrès de l'ANC :

« Les non-Africains qui assistèrent étaient en fait désignés comme délégués par l'exécutif de l'ANC (qui à cette époque incluait des hommes comme Makiwane Resha et Matlou) afin d'assurer la présence d'au moins quelques camarades qui avaient le lien avec les alliés de l'ANC, à savoir le Parti communiste sud-africain, le Congrès indien d'Afrique du Sud, le Congrès du peuple métis et le Congrès des syndicats sud-africains (SACTU) * .» 2. Sur les bases programmatiques de son orientation: dans un article de 1964, «Œuvrer à l'unité du monde communiste », les auteurs expliquent comment la théorie du « colonialisme d'un type particulier » est liée à la mise à jour pour l'Afrique du Sud de la théorie stalinienne de l'époque sur la « voie non capitaliste » :

«Nous considerions, et nous considérons toujours, que le XXII * Congrès du Parti communiste d'Union sovietique, et le programme qu'il y adopta pour la construction du communisme, étaient des contributions marquantes au développement de la théorie marxiste-léniniste. Ces conclusions ont été concrétisées à notre cinquième conférence nationale en 196242 3. Sur son autoproclamation comme parti révolutionnaire et son sectarisme envers la gauche syndicale indépendante :

« L'histoire du mouvement ouvrier est remplie d'exemples de "théoriciens" qui acceptent le rôle dirigeant de la classe ouvrière dans la lutte contre le capitalisme, mais qui rejettent toute forme de discipline révolutionnaire. » « Les tentatives de séparer le syndicalisme des luttes politiques dirigées par le mouvement de libération ne sont pas innocentes... Quelle est alors le contenu de ce "calendrier secret" ? Tout d'abord que les intérêts des travailleurs face au capital et pour l'émancipetion sociale n'ont rien à voir avec les intérêts du Parti communiste sud-africain. Le PC est ainsi ignoré dans les références à une "organisation ouvrière" 43

Les courants de l'ANC et du PC à gauche de J. Barnes

Comment peut-on porter un jugement sur le bloc ANC-PC en ignorant tout cela et en n'indiquant pas les problèmes qui en découlent et en ne signalant pas que tout ceci est précisément la base de débats au sein du mouvement syndical et au sein des directions du mouvement de masse ? Débats qui, peut-être un jour, seront aussi au sein de l'ANC...

La défense de la théorie de la révolution par étapes n'est pas chose facile en Afrique du Sud même. La réalité sud-africaine ne se prête pas aisément à l'édification d'une « muraille de Chine » entre la révolution démocratique bourgeoise et la révolution prolétarienne. Y compris ceux qui, par conviction idéologique, sont les plus accrochés à leurs préjugés étapistes sont parfois conduits à concéder du terrain aux « théories trotskystes ». Les directions de l'ANC et du PC observent avec attention le mouvement populaire et elles savent que les meilleures professions de foi sur la révolution démocratique ne pèsent pas lourd face à la dynamique d'un mouvement de masse aussi étendu que celui de leur pays.

La direction du PC, pour sa part, aurait du mal à se présenter comme « la direction ouvrière » et à nier en même temps que le prolétarait a un rôle spécifique à jouer. Le PC agit dans l'ANC, possède des positions-clés mais ne le contrôle pas comme un parti peut contrôler un mouvement de masse qui lui serait périphérique. Le PC doit donc justifier sa propre particularité au sein du bloc qu'il constitue avec l'ANC. En rester à la stricte étape démocratique nationale mêlant sans nuances toutes les composantes sociales de la population noire donnerait donc au seul ANC la responsabilité historique de cette lutte. Le PC, « parti d'avant-garde », explique théoriquement ses rapports à l'ANC en combinant révolution démocratique et lutte pour le socialisme. Cet agencement politique apparaît bien dans la presse du PC :

«Nous avons lancé le concept selon lequel le contenu principal de l'actuelle phase de la révolution sud-africaine est la libération du peuple africain. Pour cette raison, nous avons toujours reconnu le rôle dirigeant joué dans le Front de libération par l'organisation nationale à majorité africaine, l'ANC » (...) « Il [le Parti communiste] considère que la réalisation de ses objectifs (la Charte de la liberté) répondra aux besoins pressants et immédiats du peuple et constitue la base indispensable pour faire avancer notre pays sur une voie non capitaliste vers un avenir communiste et socialiste 44

Les membres du PC défendent cette orientation dans les rangs mêmes de l'ANC :

« La position de l'ANC est que, puisqu'il y a deux sortes d'égalités, il y a deux sortes de révolutions, séparées mais combinées. L'une est la révolution nationale démocratique pour l'égalité des droits ; l'autre est la révolution socialiste pour la propriété collective, le contrôle ouvrier et une société sans classes. La révolution nationale pour l'égalité des droits est le domaine particulier des nationalités opprimées, la révolution socialiste prend la forme d'une lutte de classes de tous les groupes nationaux et dirigée par la classe ouvrière. Les deux révolutions coexistent, opérant côte à côte. Elles agissent l'une envers l'autre, se mêlant sur beaucoup de points et se fécondant mutuellement 4.

Joe Slovo précisait dans les colonnes de Sechaba :

« Cette réalité renforce la conclusion que nous ne pouvons pas restreindre les objectifs de la lutte au concept bourgeois démocratique des droits démocratiques ou civiques. Il y a un lien inséparable en Afrique du Sud entre libération nationale et émancipation sociale "

On peut évidemment mettre ces citations en contradiction avec d'autres textes. Mais, leur simple existence montre les contraditions des théories traditionnelles du PC et de l'ANC dans le contexte sud-africain. Nous pouvons discuter de l'interprétation de ces paradoxes. Nous pouvons chercher dans la position particulière du PC les raisons de ces articles. Nous pouvons également les mettre en parallèle avec la multitude des articles dénonçant les « ouvriéristes » ou les « trotskystes ». Mais, il faut au moins remarquer que les positions présentées par J. Barnes ne font pas recette dans les rangs mêmes du courant politique qu'il qualifie pour sa part d'avant-garde et qu'il présente comme l'illustration de sa théorie.

La question du parti d'avant-garde

La justification de son existence propre pousse probablement le PC à jongler avec la « combinaison » de deux révolutions. Quant à J. Barnes, ayant décidé pour sa part que les deux révolutions n'étaient pas combinées, la question du parti d'avant-garde n'a pour lui que fort peu d'importance. Voila donc un point fondamental de plus qui le distingue de Lénine.

« La lutte nationale et démocratique qui se déroule en Afrique du Sud est aussi, dit J. Barnes, d'une importance déterminante dans la formation d'une direction communiste dans ce pays. L'ANC n'est pas une organisation communiste. Il ne s'efforce pas de le devenir. C'est une organisation démocratique révolutionnaire. C'est l'avant-garde politique de la révolution nationale et démocratique en Afrique du Sud. Cependant, dans la lutte révolutionnaire dirigée actuellement par l'ANC, une avant-garde communiste va se développer et être éprouvée. »

Le Lénine des Deux Tactiques de la social-démocratie concevait la victoire de la dictature démocratique de la classe ouvrière et de la paysannerie dans un rapport étroit à l'existence du parti ouvrier révolutionnaire. Pour J. Barnes, au contraire, la direction communiste émerge peu à peu... Mais il ne précise pas quand il sera nécessaire que cette direction apparaisse et d'où elle peut surgir. Est-ce que la révolution démocratique, version J. Barnes, peut triompher sans que la direction du mouvement soit une direction communiste? Et si cela se pouvait, est-ce qu'il faudrait toute de même qu'existe au sein du mouvement de masse une forte organisation d'obédience communiste révolutionnaire ?

En faisant l'impasse sur toute cette question, J. Barnes aboutit à une conception étapiste de la construction du parti d'avant-garde. En d'autres termes, nul besoin de précipiter les choses, l'ANC dirige la révolution démocratique... après quoi, il sera toujours temps de construire un parti révolutionnaire pour la seconde révolution !

Nous sommes en désaccord complet avec cette position. Nous pensons au contraire qu'il est urgent qu'apparaisse dans ce pays un mouvement politique qui exprime les intérêts du prolétariat. Cela ne clôt pas le débat sur les voies et les moyens de cette construction. Mais on doit pour le moins signaler l'importance de cette question, non seulement parce que nous sommes pour une révolution dans laquelle le prolétarait disposerait de l'hégémonie, mais aussi parce que nous pensons que seule l'existence d'un parti marxiste de masse peut garantir les intérêts de toutes les couches populaires et des masses laborieuses en général. J. Barnes commet en effet une erreur supplémentaire en croyant que sa dictature des « masses laborieuses » ( « toilers ») peut être garantie par une direction politique qui n'est pas une direction communiste révolutionnaire. Toutes les luttes de libération ont pourtant montre que la prise du pouvoir par des forces dont le programme, voire ia nature sociale, était d'essence petite-bourgeoise ont débouche sur une marginali sation des revendications populaires*?

C'est bien pourquoi Lénine, alors partisan de la dictature démocratique de deux classes, maintenait pour autant le rôle irremplaçable du parti bolchevique. Si J. Barnes ne voit pas ce problème, c'est qu'il est prisonnier de son propre comportement envers l'ANC. Il pense que l'apologie est requise pour justifier son soutien aux positions programmatiques de l'ANC. Mais, ce faisant, il ne dit plus rien sur la nature sociale et politique de la direction d'avant-garde qui peut et doit garantir que la révolution démocratique n'échappe pas aux classes populaires.

La difficulté est de taille : il lui faudrait soutenir que ces intérêts sociaux peuvent être garantis au sein du pouvoir démocratique par un parti représentant à la fois ces diverses classes sociales. Sauf qu'il sait très bien, comme nous, que la seule classe qui puisse garantir par exemple les intérêts de la petite paysannerie c'est la classe ouvrière et elle seule; et ceci repose immanquablement la question de la dictature du prolétariat et du parti communiste révolutionnaire.

J. Barnes devrait d'ailleurs nous expliquer pourquoi il pense, à la page 40, que l'ANC, qui dirige la révolution démocratique, ne doit pas être une avant-garde communiste, et pourquoi, à la page 55, il estime que, pour se forger, une avant-garde communiste doit apprendre à diriger une révolution démocratique. Et il ajoute pourquoi :

« Une direction communiste en Afrique du Sud ne pourra pas être construite si on essaie de sauter par-dessus la révolution démocratique pour arriver plus vite à la révolution socialiste. C'est seulement à travers la lutte pour mener la révolution démocratique, pour appliquer son programme minimum jusqu'au bout, que pourra se constituer un parti communiste en Afrique du Sud. »

Mais qui, en Afrique du Sud. veut passer par-dessus le programme démocratique pour imposer au mouvement de masse un programme socialiste ? J. Barnes pense-t-il à l'AZAPO ou au Forum national ? Eh bien, il se trompe. Malgré le fait que nous ayions bien des critiques à faire à ces courants, nous ne pensons pas que l'attaque de J. Barnes soit justifiée 48 . Le Forum national reprochait à l'UDF de donner une place démesurée aux couches petites-bourgeoises noires et aux libéraux blancs. Il reprochait aux directions de cette organisation de ne pas poser le problème d'une « république socialiste » pour éradiquer la discrimination raciale. Mais il ne proposait pas que cet objectif soit inscrit dans l'agitation quotidienne.

J. Barnes devrait partager ce point de vue car Lénine ne disait pas autre chose en 1903, quand il évoquait la base programmatique du travail quotidien envers les paysans :

« Voilà pourquoi les ouvriers social-démocrates disent que le seul moyen de mettre lin a la pauvrete du peuple, c'est de bouleverser de tona en comble l'organisation actuelle de l'Etat et d'instaurer un régime socialiste [C'est Lénine qui souligne] c'est-à-dire : enlever leurs domaines aux grands propriétaires terriens, leurs fabriques et leurs capitaux privés aux banquiers, supprimer la propriété privée et remettre tout cela entre les mains du peuple travailleur dans tout l'Etat 49

Quelques erreurs supplementaires

Après avoir cité Nelson Mandela à propos de la Charte de la liberté, J. Barnes se félicite que celui-ci ait « pris soin d'expliquer "qu'il ne s'agit en aucune façon d'un plan pour une société socialiste". » Tel était effectivement le point de vue de Mandela à l'époque. A J. Barnes de nous expliquer aujourd'hui avec plus de soin comment un régime démocratique révolutionnaire en Afrique du Sud peut nationaliser les richesses monopolisées du sol, des banques et de l'industrie, « transférées à la propriété du peuple », sans que soit posée ipso facto la question du régime d'accumulation et des rapports aux lois du capitalisme !

Afin de contourner le problème, J. Barnes reprend une bonne vieille recette qui consiste à identifier dictature du prolétariat à économie socialiste et à étatisation de l'ensemble de l'industrie. Selon lui, la dictature démocratique nationalise les monopoles, mais son programme, la Charte de la liberté, « n'est pas un programme socialiste. Elle ne prône pas la nationalisation de toute l'industrie, l'expropriation de la bourgeoisie ou la dictature du prolétariat ». Bel amalgame que celui-là.

J. Barnes doit pourtant se rassurer : même une dictature du prolétariat n'aurait ni intérêt ni même la possibilité de nationaliser, y compris tous les grands trusts miniers du pays, et même certains établissements financiers. En effet, le contrôle ouvrier, voire étatique, sera particulièrement difficile, au moins dans une première période, compte tenu qu'une fraction substantielle du salariat blanc se trouvera dans le camp de l'immobilisme et que les masses noires n'auront pas encore la possibilité de s'y substituer. La transition en Afrique du Sud, dans une situation de pouvoir révolutionnaire prolétarien, serait donc très complexe et le gauchisme économique que J. Barnes semble attribuer à toute dictature du prolétariat y serait sans doute catastrophique.

Mais J. Barnes semble sous-estimer par ailleurs les coups réels que la nationalisation des secteurs monopolistes porteraient a la bourgeoisie. Lui qui pense que l'Afrique du Sud est un pays « impérialiste » devrait pourtant comprendre que le degré de monopolisation y est très élevé et que, par conséquent, la nationalisation de ces secteurs porterait un coup fatal à la classe dirigeante blanche 5° . Pourquoi veut-il défendre, d'une part, le programme de nationalisation de la Charte de la liberté et soutenir, d'autre part, qu'il est heureux que ce programme ne porte pas un coup fatal a la bourgeoisie ? Nous avions, pour notre part, signale tout autre chose, à savoir qu'il y aurait une contradiction de la part de l'ANC ou de tout autre mouvement à prétendre négocier avec les secteurs libéraux blancs et à vouloir en même temps nationaliser les monopoles que ceux-ci détiennent. J. Barnes s'emmêle dans toute cette affaire. A propos de la terre, il dit par exemple :

«L'ANC ne propose pas de prendre la terre des agriculteurs blancs qui travaillent. Au contraire, l'ANC garantit qu'il ne prendra pas les terres des agriculteurs exploités, qu'ils soient blancs ou noirs. »

Où existe-t-il une couche substantielle d'agriculteurs blanes de ce type (« working white farmers » dans son texte) ? En quoi est-ce si important, si ce n'est pour justifier péniblement que le pouvoir ne doit pas être une dictature du prolétariat dans la mesure où, selon lui, cette dictature équivaudrait à la quasi-disparition de toute propriété bourgeoise ? Pour notre part, nous dirions au contraire : « Le pouvoir révolutionnaire ne pourra pas exproprier tous les propriétaires terriens blancs. Mais tous les fermiers blancs sont des exploiteurs. » Il y a un autre problème dans l'analyse de la bourgeoisie blanche par J. Barnes. Il mentionne les libéraux comme un courant politique, mais il dit par exemple, qu'il y a beaucoup de libéraux dans l'UDF. Or, cette version des choses est fausse. Il y a, d'une part, les courants libéraux que tout le monde, en Afrique du Sud, identifie comme représentatifs d'une fraction dominante du grand capital financier et industriel, politiquement identifiables dans des partis comme le PFP S!. '. Il y a, d'autre part, des individus qui peuvent appartenir à l'électorat du PFP. mais que l'on peut analyser comme des démocrates. Les deux phénomènes ne sont évidemment pas identifiables, même s'il existe des liens et des voies de passage entre eux.

Cette distinction aurait évité à J. Barnes une fausse polémique avec nos positions. Nous n'avons jamais critiqué les discussions entre l'ANC et les représentants patronaux des plus grandes entreprises sud-africaines... Ce dont il s'agit, c'est de voir comment les classes sociales se disposent actuellement dans la crise sud-africaine. Or, il est impossible aujourd'hui de suivre correctement ces évènements si on n'observe pas les positions et les actes des patrons de l'AngloAmerican et de quelques autres dizaines de grosses entreprises. Il n'est pas indifférent que le directeur du très libéral et démocratique Institut sud-africain des relations raciales soit président de l'opération baptisée « Kwanatal » (avec en son sein des gens comme le chef Buthelezi), sorte de diversion visant à démontrer la fiabilité d'une intégration régionale du Natal « blanc » et du bantoustan zoulou.

Les tendances avancées du libéralisme se rencontrent d'ailleurs beaucoup parmi le patronat des mines qui est précisément celui que les travailleurs dénoncent pour les bas salaires et le taux d'exploitation qu'il leur impose (voir le débat entre Cyril Ramaphosa du syndicat des mineurs et H. Oppenheimer, principal actionnaire de l'empire Anglo-American).

Evidemment, une direction politique suffisamment avancée peut et doit utiliser toutes les tactiques possibles pour affaiblir l'actuel gouvernement. Le débat n'est pas là. Mais ce n'est pas l'œcuménisme de J. Barnes en la matière qui résoudra de toute manière la complexité de cette question. Pourquoi faudrait-il contourner le problème ? Parce que cela jetterait un doute sur l'ANC et ses pourparlers ? Cela n'est pas notre avis. La question des discussions de Lusaka entre l'ANC et des représentants de la haute bourgeoisie n'est pas une question de principe mais un problème tactique. L'issue de ce genre de contacts dépend de la nature des directions, de leurs ambitions, de leurs perspectives à long terme et de leurs moyens. Il n'y a en revanche, aucun intérêt à cacher le problème des libéraux, pas plus qu'il n'est utile de cacher les zigzags de Desmond Tutu envers ceux-ci ou envers le chef du Kwazoulou, Buthelezi -. Il est encore moins pertinent quand on milite aux Etats-Unis et qu'on est confronté à un fort lobby capitaliste « contre l'apartheid » de trouver sectaire l'analyse critique du voyage en Afrique du Sud, en 1985, d'Edward Kennedy, opération liée aux manœuvres du parti libéral PFP et des grands patrons.

Il semble même à le lire, que J. Barnes n'apprécie pas que l'on signale (comme cela avait été fait dans le magazine Inprecor) qu'il y avait eu dans l'UDF-même des gens opposés à se rendre aux réunions d'E. Kennedy. Cela le gêne peut-être, mais c'est la vérité. N'y aurait-il pas intérêt d'ailleurs à clarifier une bonne fois pour toutes aux Etats-Unis, l'attitude des multinationales américaines présentes en Afrique du Sud, qui ont constitué le US Corporation Council on South Africa et dont certaines achètent des pages de la presse sud-africaine pour dénoncer l'apartheid et la politique du gouvernement Botha ? Au congrès du SWP d'août 1985, J. Barnes expliquait à propos du mouvement de solidarité aux Etats-Unis :

«Nous prenons ce mouvement tel qu'il est. Nous prenons les coalitions pour l'action telles qu'elles sont. Nous prenons les gens et les organisations qui s'engagent dans cette affaire comme ils sont 53

Cela excuse-t-il que, dans un article publié dans une revue theorique comme New International, on jongle ainsi avec une réalité complexe des choses ? Les marxistes n'ont-ils pas précisément à informer et à éduquer ceux qui, dars la solidarité, veulent apprendre et découvrir ? N'est-il pas décisif pour intervenir dans les structures de soutien que les militants politiques soient les plus informes de la réalité concrète ? La pensée binaire - théorie juste et raisonnable contre théorie gauchiste sectaire - rassure peut-être certains lecteurs. Clore un débat en l'ouvrant est effectivement le meilleur moyen d'avoir raison. La construction d'une analyse à partir d'une vision plus que partielle des faits concrets débouche ensuite sur quelques déboires. Il faut malheureusement rappeler qu'on ne gagne rien à transformer la réalité comme on aimerait qu'elle soit. Les faits eux-mêmes sont interprétables de manière différente seion qu'on les éclaire sous un angle ou sous un autre. C'est d'ailleurs en principe de là que naissent les divergences sérieuses. Encore faut-il être capable de rassembler d'abord tous les faits.

Pourquoi J. Barnes contourne-t-il autant de problèmes, autant de paramètres et autant de faits ? Il est en tout cas difficile de suivre sa méthode qui apparaît comme une succession d affirmations tort peu argumentees et qui donnent l'impression que ce texte est une production dogmatique et doctrinaire dont la finalité aurait été de « donner la ligne » plutôt que de rentrer dans la complexité du problème.

C. Gabriel Juillet 1986 1. «The Coming Revolution in South Africa», New International, vol. 2, n° 2. La version française a été publiée dans Nouvelle Internationale, n° 2

2. La position du comité exécutif international de la IV° Internationale sur l'Afrique du Sud est exprimée dans le texte que nous avons publié dans le n° 20 de notre revue. L'article de J. Barnes a été écrit avant le CEI, mais il s'attaquait déjà à ce qui allait devenir dans ses grandes lignes le document de cet organisme. Il polémique, par ailleurs, avec des positions exprimées dans des articles d'Inprecor.

3. Martin Legassick, « South Africa : Capital Accumulation and Violence », Economy ans Society; vol. 3, n° 3, 1974, et « Legislation, Ideology and Economy in post 1948 South Africa », Journal of Southern Africa Studies, London 1974.

Harold Wolpe : « Capitalism and Cheap Labour Power in South Africa : from Segregation to Apartheid », Economy and Society, vol. 1, n° 4, 1972 - et « The Theory of Internal Colonialism : the South African case ». The Societies of Southern Africa in the nineteenth and mentieth Centuries. Institute of Commonwealth Studies - et « Industrialisation and Race in South Africa », Race and Racialism, Tavistock, London, 1970.

Legassick et Wolpe «The Bantoustans and Capital Accumulation in South Africa ». Review of African political Economy n° 7, 1976, London.

4. On se reportera notamment à South African communist speak, 1915-1980. Inkukuleko Publication. London.

5. H. Wolpe : « Capitalism and Cheap Labour Power in South Africa : from Segregation to Apartheid ». Opus. cit.

6. K. Marx, le Capital. Livre 1°, tome 1, pages 265 à 267. Editions sociales. Paris. 7. Doug Hindson and Marian Lacey, « Influx Control and Labour Allocation : policy and practice since the Riekert Commission ». South African Revien' n° 1. Ravan Press. Braamfontein, Afrique du Sud, 1983. Voir aussi sur cette question la revue South African Labour Bulletin, Braamfontein. Et dans la revue Work in Progress d'octobre 1985 : « A Black Future for Free Enterprise : Urban Foundation Strategies for change », de Paul Hendler. Et « Urbanisation and Influx Control » de Doug Hindson, dans Work in Progress de février 1986. Du même auteur : « Orderly Urbanisation and Influx Control », document ronéoté.

8. K. Marx, Travail salarié et capital. La Pléiade. Paris. Tome 1, page 215. Pour Marx, le « travail libre » s'entend comme « travail-marchandise », et non comme travail-liberté. Le « travailleur libre » n'est pas présenté comme travailleur « libre de choisir son exploiteur ». Il est, dit Marx, libre de le quitter quand il le veut. Il « se vend lui-même et se vend au détail ». L'idée de « travailleur libre » en système démocratique n'a rien à voir avec une juridiction démocratique du marché du travail. Chamey. South Aurica Revien Po . Ravan Pres Johannion uf the National Pay ». Craig

10. Financial Mail, 27 septembre 1985. 11. Le Sud-Africain Neville Alexander utilise le terme de caste dans le sens de caste-couleur (« Colour-cast » dans ce texte) mais en précisant que cela n'est tenable

(« tenable » dans le texte) qu'en l'articulant avec la structure de classe fondamentale d'une formation sociale capitaliste qu'il juge prédéterminante. J. Barnes a été peut-être plus inspiré par Merle Lipton qui écrit : « sa nature légale [en parlant de l'apartheid] a des similitudes avec les "états " du moyen âge - des classes dont les droits et les privilèges sent fixés par la loi ». (Merle Lipton, Capitalism and Apartheid, Wildwood House, England, 1985, page 15.) Mais Lipton a une approche de cette question qui est sans doute influencée par son desir de relativiser la nature de classe des luttes démocratiques dans la mesure où son option est assez clairement fibérale.

L'« état » (« estate » en anglais), ou la « condition » constitue un groupe uni par une situation commune dans « l'ordre juridique ». Mais le tiers état de la Révolution française était lui-même un mélange de diverses couches sociales... Le tiers etat etait l'expression juridique d'un bloc de classes opposées à la monarchie absolue et à l'aristocratie. Tout au long de l'histoire, et suivant les sociétés considérées, les rapports entre classe et « état » sont extrêmement differents. Pour rendre la chose intelligible, il faut l'étudier dans le cadre de l'organisation économique déterminée, c'est-à-dire des rapports de production dominants (ce que nous ferions par exemple pour le système des castes en Inde). J. Barnes inverse le raisonnement et fait du statut juridique du travailleur noir (pourquoi pas du gros commerçant noir qui n'a pas plus de droit constitutionnel ?) un moyen de contourner la question essentielle du lien entre apartheid et mode de production capitaliste. Les rapports sociaux entretenus par les individus dans la production sociale jouent un rôle essentiel, même s'ils sont modifiés ou obscurcis - parfois durablement - par des classifications juridiques, religieuses ou ethniques. En 1789, la notion de tiers état pouvait être relativement opératoire dans la mesure ou le prolétariat en tant que tel n'existait pas encore, si ce n'est de manière embryonnaire. Mais quand les rapports capitalistes s'étendent et s'approfondissent, la relation entre « état » et classe cesse d'être simple. On pourrait donc, par souci de démonstration, parler de « condition » ou d'« état » en ce qui concerne l'Afrique du Sud, non seulement pour désigner la situation des Africains mais aussi celle des Métis, des Indie.1s et des Blancs. Mais cet usage doit être fait à bon escient afin de ne pas en faire un terme simpliste et déroutant pour la compréhension des rapports de classes dans ce pays.

12. K. Marx Travail salarié el Capital. La Pléiade, tome 1, page 205. 13. La « liberté » de vendre sa force de travail est une contrainte économique. La condition prolétarienne implique en effet que le producteur immédiat a été « libéré » de l'accès aux moyens de production et de subsistance, accès qu'il avait, en gros, tant sous la féodalité que dans la petite production marchande. Cette « liberté » est célébrée par l'idéologie bourgeoise comme une liberté individuelle — ce que fait J. Barnes ici implicitement. Ajoutons d'ailleurs que les libertés démocratiques (droit d'association) ne sont pas non plus pour les travailleurs une condition naturelle du capitalisme.

14. International Marxist Revien n° 1. Voir aussi International Viewpoint, Paris. Et South African Labour Bulletin, Braamfontein, Afrique du Sud. On peut aussi se reporter à « Long Road to Unity », Ingrid Obery, dans Work in Progress, n° 37 de juin 1985. Et Power ! de Denis MacShane. Martin Plant et David Ward. Spokesman, Nottigham. 1984.

15. Doug Hindson. « The Role of the Labour Bureaux in South Africa : a Critique of the Riekert Commission Report ». Working Paper in Southern African Studies, vol. 3, Ravan Press. Johannesburg.

16. Intercontinental Press, 2 juin 1986. New York. 17. Work in Progress, n° 40. fevrier 1986. 18. « L'étape actuelle de construction de l'Internationale ». Résolutions du 12° Congrés de la IV° Internationale. Numéro spécial de la revue Quatrième Internationale, septembre 1985. Voir aussi Ernest Mandel, « Défense de la révolution permanente ». Revue Quatrième Internationale, n° 10. janvier 1983.

19. « Les tâches du prolétariat dans notre révolution ». Lénine. Tome 24. 20. Léon Trotksy : « Les rapports de propriété établis par la révolution socialiste sont indissolublement lies au nouvel Etat qui en est le porteur. La prédominance des tendances socialistes sur les tendances petites-bourgeoises est assuré non par l'automatisme économique - nous en sommes encore loin - mais la puissance politique de la dictature. » La Révolution trahie, page 603. Editions de Minuit. Paris. Voir aussi L. Trotsky, 1905, page 452. Editions de Minuit. Et Lénine, Euvres complètes, tome 436 ; et tome 30, page 270.

21. Lénine, Œuvres complètes, tome 36, page 132. 22. Lénine, Œuvres complètes, tome 26, page 425 à 428. 23. Lénine, Œuvres complètes, tome 26, page 59 et 60. 24. Lénine, Œuvres complètes, tome 25, page 398. 25. Lénine, Œuvres complètes, tome 2, page 241 et 242. Editions du Progrès. Moscou. 26. Nous ne sommes pas seuls à penser qu'une des perspectives du grand capital pourrait être de maintenir certaines segrégations au sein d'une Afrique du Sud formellement démocratique. Voir par exemple Linda Chisholm, « Redefining Skills : South African Education in the 1980's », Carnegie Conference Paper. Saldru University of Cape Town. 1984.

28. La question de savoir si le prolétariat dirige ou ne dirige pas le mouvement populaire n'affecte pas seulement la question du monde rural, mais aussi l'ensemble des problèmes du mouvement urbain quand, dans celui-ci, œuvrent des forces d'essence petite-bourgeoise comme les Eglises et leurs hiérarchies, ou des mouvements comme le Congrès indien du Natal, cu une organisation de femmes libérales blanches comme le Black Sash, etc. Encore une fois, la réponse n'est pas facile et les solutions ouvriéristes peuvent être aussi graves et erronées que leurs symétriques opportunistes. Mais dans le cas sudafricain, cette question est clairement revenue sur le tapis dans de nombreuses luttes, à commencer par les boycotts des commerces blancs et le boycott scolaire. Il faut, d'autre part, se souvenir que c'est le mythe d'un monde rural classiquement paysan qui anima les projets de lutte armée de l'ANC au cours des années soixante. Que pense J. Barnes de cette lutte armée, de son contexte social et de son bilan d'échec ? N'y a-t-il pas matière à débattre sur l'existence d'un « paysannerie » africaine ? A propos du monde rural, on se reportera à : Tom Lodge, Black Politics in South Africa since 1945, Ravan Press. Johannesburg, 1983. Dan O'Meara, Volks Kapitalism, Ravan Press, 1983. Et Colin Bundy, The Rise and Fall of South-African peasantry; Heinemann, Londres, 1979.

29. Le SWP avait publié en 1980 un livre de Ernest Harsch, South Africa, White Rule, Black Revolt » (Pathfinder). Ce livre que J. Barnes considère maintenant comme sectaire contenait une interprétation historique de l'ANC. Depuis, la direction du SWP a retiré ce livre de la vente.

30. Il est vrai que durant toute cette période, la presse du SWP a été avare en informations. E. Harsch reprenait à son compte la critique faite par l'ANC et le PC selon laquelle les syndicats non membres de l'UDF refusaient de s'engager politiquement dans le mouvement anti-apartheid (Intercontinental Press, 30 décembre 1985), et il accréditait l'idée que le SAAWU, syndicat très sympathisant du SACTU, avait une audience très large en Afrique du Sud (The Militant du 20 septembre 1985), ce qu'aucun observateur ne pouvait confirmer et ce que les négociations pour la création du COSATU infirmèrent évidemment.

31. Jack Simons. Sechaba, juin 1985. 32. Sur l'ANC et le PC, on peut notamment se reporter à : Tom Lodge, « Black Politics in South Africa since 1945 », Ravan Press 1983. Eddie et Win Roux, Rebel Pit; Penguin. Londres, 1970. TRH. Davenport, South Africa, a Modern History; Macmillan, Afrique du Sud, 1977. Ernest Harsch, South Africa, White Rule, Black Revolt, Pathfinder Press, New

York, 1980. Et aussi la presse de l'ANC et celle du PC.

33. Voir No Sizwe, One Azania, one Nation, the national question in South Africa. Zed Press, Londres, 1979. Quant au debat sur la Charte de la liberté, on peut se reporter à : South African Labour Bulletin, vol. 11, n° 1 de septembre 1985 (Alec Erwin, « The Question of Unity ». Vol 11, n°2, de décembre 1985 (Duncan Innes, « Workers and freedom Charter »). Vol 11, n° 3 de janvier 1986 (Bob Fine, « The Freedom Charter »). Vol 11, n° 4 de février 1986 (Hugh MacLean, « Socialism and the Freedom Charter »). Ainsi que le magazine Work in Progress, n° 41, d'avril 1986 (Duncan Innes, « Workers Politics and the Popular Movement »).

34. Power!, Denis MacShane, Martin Plant et David Ward. Spokesman. Nottingham. 1984.

35. Sechaba, septembre 1985. 36. Workers' Unity, organe du SACTU, n° 36 de juin 1983. 37. « La politique de lutte armée a été lancée en 1961 (et pas en 1960) par l'ANC et [souligné par eux] par le PC sud-africain (un fait délibérement omis par le groupe des huit). Pour des raisons tactiques, les deux organisations décidèrent que l'aile armée - Umkhonto - devrait opérer comme un organisme indépendant. » (Citation de « The Ennemy hidden under the same colour ». déclaration du comité central du PC sur les activités du gang des huit, dans African Communist, second trimestre 1976). Le PC estime d'autre part que « le mouvement révolutionnaire représenté par l'ANC, le PC sud-africain et le SACTU continue à gagner en popularité... » African Communist, second trimestre 1986.

38. « Nous devons établir une large collaboration entre l'ANC et les autres mouvements. Nous devons établir une relation de travail formalisée entre le Parti et l'ANC, etc. » (session pleinière du comite central du PC sud-africain, 1970). La « greffe » du PC au sein de l'ANC est un problème que la bourgeoisie et l'impérialisme cherchent évidemment à faire échouer. Le PC s'en inquiète et écrit : « Ceci s'accompagne d'efforts permanents pour briser l'alliance entre l'ANC et le PC sud-africain et entre l'ANC, l'Union soviétique et le mouvement progressiste mondial ainsi que des tentatives déterminées pour que l'ANC se débarrasse de son contenu anti-impérialiste. » Cette question revient ainsi deux fois dans ce même éditorial de African Communisi, n° 10S, du second trimestre 1986.

39. Sechaba, janvier 1986. 40. Sechaba, mars 1986, pages 14 et 18. L'article en question semble aborder implicitement un débat sur des problèmes de direction du mouvement armé : « La question de savoir si des officiers superieurs (au niveau national) doivent ou pas se déployer à présent à l'intérieur du pays ne doit pas être pris de manière exagérée. Le principe est qu'ils doivent être déployés là où ils pourront le mieux s'acquitter de leurs devoirs... Cette question ne doit pas être abordée de manière emotionnelle... Fou serait l'officier qui quitterait son commandement et se joindrait à ses troupes dans la bataille, et à la fin de la journée, il s'aperçoit qu il a perdu le contrôle de ses soldats. » (page 20).

41. South African Communists speak, 1915-1980. Inkukuleko Publications. Londres, 1981. Pages 400 à 416

42. Idem, pages 335 à 340 43. « Workerism and Economism », African Communist, n° 104, premier trimestre 1986. Le PC a ainsi multiplié les attaques contre ce qu'il qualifie d'ouvriérisme. Il s'en est surtout pris à Joe Foster, alors secrétaire général de la FOSATU, qui avait émis l'idée d'un mouvement syndical enfantant à terme un mouvement politique ouvrier de masse de type parti des travailleurs. Dans cette polémique, le PC a utilisé toutes les pratiques possibles de l'amalgame et de la fausse interprétation. On pourra se reporter à : « The Danger of Legal Marxism in South Africa (African Communist, n° 99) ; « Revolutionnary Trade Unions and the Tasks of the Party » (African Communist n° 97) où la ligne du PC est illustrée sur la base de citations de Georgi Dimitrov sur les Fronts populaires en 1935. Sous le titre « New "marxists" Tendencies and the Battle of ideas in South Africa » (African Communist n° 103), on peut lire un article qui explique qu'une « discussion sur le róle dirigeant de la classe ouvrière serait incomplète si nous ne disions un mot ou deux sur les "ouvriéristes" Ce sont des gens qui défendent le contrôle ouvrier sur la production comme le principal objectif de l'organisation de la classe ouvrière et ils maintiennent que l'espoir d'atteindre cet objectif élève la conscience ouvrière. Pour les "ouvriéristes" , la société capitaliste est caractérisée par la contradiction fondamentale entre le capital et le travail basée sur le fait que la richesse produite par la classe des non-possesseurs de moyens de production est appropriée par la classe des possesseurs de ces moyens de production. Ceci place ces deux classes dans une relation antagonique dans laquelle l'intérêt de l'une peut être seulement réalisé aux depens de l'autre. Les "ouvriéristes" voient cette contradiction comme la principale dans une société capitaliste et la situe explicitement au niveau de la production... Il y a des problèmes avec cette position, etc. »

44. The Ennemy hidden under the same Colour. 1976. Op. Cit page 314. 45. Jack Simons. Sechaba de juin 1985. 46. Sechaba, fevrier 1985. 47. La victoire politique au Zimbabwe de la ZANU de R. Mugabe est assez illustrative de cette situation. Dans le même numéro de New International que celui de l'article de J. Barnes, Ernest Harsch constate que dans ce pays, malgré des réformes en faveur des Africains, « beaucoup de problemes et obstacles demeurent... Le gouvernement Mugabe a jusqu'a présent appliqué les accords de Lancaster House. » Soit. Mais pour quelles raisons la révolution « démocratique » pronée par Mugabe débouche-t-elle sur cette situation ? N'est-il pas évident que pour les masses du Zimbabwe (tout comme pour Lénine), cette révolution est une révolution « pourrie » ? Et qu'il ne s'agit pas d'une quelconque « transition » vers une seconde révolution mais d'une mutation politique au sein de l'Etat bourgeois Quelle est la raison de tout cela? Les seuis accords de Lancaster ? Ou bien la ligne de révolution nationale démocratique de la direction petite-bourgeoise de la ZANU ?

48. Dans sa livraison du 22 novembre 1985, le journal Weekly Mail de Johannesburg demande aux différents courants quelles sont leurs premières revendications. Les réponses de l'UDF et de l'AZAPO ne sont pas très diffèrentes. L'interviewé de l'AZAPO répond par exemple : « Il ne peut y avoir en aucune maniere une solution politique significative du conflit qui puisse être atteinte sans le suffrage universel. Une seule personne. un vote, est une question sine qua non pour toute solution politique significative et doit étre comprise comme un point non negociable. Pour nous, l'obtention du suffrage universel ne peut que se situer dans le contexte d'une réappropriation de la terre - qui ne peut étre réalisée que dans le processus de lutte pour l'autodétermination nationale. » Nous avions fait dans le document du CEl une analyse critique du courant AZAPO, mais J. Barnes s'est litteralement construit pour lul-même une image du « gauchisme » sud-africain qui est erronée. La différence ne se fait pas comme il le prétend sur la question du programme immédiat et démocratique.

49. « Aux paysans pauvres, explication à l'usage des paysans de ce que veulent les sociaux-démocrates ». Lénine. Œuvres complètes, tome 6, pages 387 et 388.

50. Duncan Innes. Anglo-American and the Rise of Modern South Africa, Ravan. Johannesburg. 1984. Nous n'avons d'ailleurs jamais dit pour répondre à la polémique de J. Barnes que « l'Afrique du Sud est dépendante de l'aide économique » ni que « l'économie sud-africaine est.. une économie de monoculture, confrontée au desastre des pays semicoloniaux ». Nous avons dit que ce pays était semi-industrialise et dependant. La dependance fait reference aux rapport structurels en general du capitalisme sud-africain au marche impérialiste dominant (prix de l'or fixé à l'extérieur, achat de technologie. place des investissements étrangers. type d'exportations primaires et place dans la division interna tionale du travail). Cette question de la dépendance du mode d'accumulation est ur: des principaux thèmes de la littérature économique sur le tiers monde.

51. Selon un sondage, 72 % des patrons votent libéral (48 % en faveur du PFP et 24 % en faveur du NRP). Marchés tropicaux et méditerranéens. 11 juillet 1986. Paris.

52. D. Tutu participa en 1985 à une tentative de « convention nationale » avec Buthelezi et le parti libéral bourgeois PFP. D. Tutu est membre de l'UDF, qui, pour sa part, refusa d'entrer dans cette coalition.

53. The Militant. 13 septembre 1985.

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