Le texte qui suit a été présenté comme rapport au dernier plénum du comité exécutif international de la IVe approuvé dans sa ligne générale.
1. La situation en Afrique du Sud a connu un changement important au cours des derniers mois qui s'est notamment exprimé au travers de la radicalisation du mouvement de masse, de la violence et de l'audace des manifestations populaires. Les éléments de ce changement, accumulés au cours des douze dernières années, ont ainsi permis
Internationale en février 1986 et a été de modifier les rapports de forces établis par l'approfondissement de la discrimination raciale et l'institutionalisation de l'apartheid au cours des années cinquante et au moment de la défaite du mouvement populaire noir en 1960-1963.
L'année 1985 a été marquée par la permanence des mobilisations, des émeutes, des grèves. Le régime raciste a deja fait payer cher au mouvement de masse le défi que celui-ci lui lance : près de neuf cents morts, des milliers de blessés, près de vingt-cinq mille personnes arrêtées, bannies ou emprisonnées au cours de l'année 1985.
L'Afrique du Sud est entrée dans une période de très grande agitation politique et sociale. Le régime du Parti national conserve jusqu'à présent un appui majoritaire au sein de la population blanche tandis que la population opprimée, de son côté, radicalise ses luttes et ses résistances.
Le secrétariat unifié de la IV° Internationale a voté en janvier 1983 une résolution intitulée : « Question nationale et question de la terre dans la révolution sud-africaine ». Ce document fournit, entre autres, une caractérisation de l'économie sud-africaine comme étant capitaliste, semi-industrialisée et dépendante. Il donne également une analyse de l'Etat sud-africain, une description de l'apartheid et du système des bantoustans, une évaluation de la croissance du mouvement de masse à partir des années soixante-dix et précise enfin le contenu immédiatement national et démocratique du processus révolutionnaire. Les événements survenus depuis lors nécessitent d'apporter des compléments et des précisions. C'est l'objet de cette résolution. Depuis trois ans, de nombreux événements sont venus modifier la situation. En réponse aux projets constitutionnels et aux lois Koornhof, le mouvement des opprimés s'est remobilisé et de nombreuses organisations, fronts et regroupements unitaires, ont vu le jour. L'agitation dans les townships s'est transformée, à partir de septembre 1984, en de véritables émeutes. D'autre part, le régime n'a pu empêcher le développement continu du mouvement syndical indépendant et la constitution d'une fédération unitaire, le COSATU, forte de cinq cent mille adhérents. L'ensemble du mouvement politique de masse, à commencer par l'ANC, a renforcé son audience et les degrés de conscience et d'organisation de la population opprimée se sont considérablement développés dans la dernière période. Cette ampleur du mouvement de masse en Afrique du Sud a permis la relance des mobilisations anti-apartheid dans le monde.
LES RESPONSABILITES
DE L'IMPERIALISME ET LE SYSTEME DE L'APARTHEID
2. Les Etats et le capital impérialistes ont une très grande responsabilité dans l'instauration et le maintien de l'apartheid. Ils ont aidé et défendu la mise en place de ce système de domination afin de se garantir d'importants profits pour leurs investissements agricoles, miniers et industriels et de manière à disposer dans ce pays d'un Etat capable de remplir un rôle de puissance régionale contre-révolutionnaire.
L'impérialisme est d'autant plus responsable de cette situation qu'il détenait les instruments de pression et de contrôle sur le gouvernement sud-africain quand celui-ci mettait en place les nouvelles institutions. C'est ainsi que pour les industriels sud-africains et pour les entreprises d'Etat, l'accès aux technologies sophistiquées, essentielles à la croissance survenue dans les années soixante, n'a été possible que grâce aux liens établis avec les entreprises étran-
AFRIQUE DU SUD gères. Des sommes considérables ont été allouées à l'époque et continuent de l'être, pour l'importation de techniques et de procédés. C'est, entre autres, cette collaboration qui a permis à l'Afrique du Sud de monter une industrie d'armement sophistiquée, à partir de l'achat de licences occidentales.
On est donc loin de la simple « dépendance de l'Occident» envers les minerais sud-africains comme veut l'accréditer la classe dominante des pays impérialistes. En 1969, un tiers des investissements impérialistes en Afrique du Sud étaient placés dans l'industrie manufacturière (48 % pour les investissements américains en 1968) et un quart dans les mines. Entre 1956 et 1969, l'investissement étranger direct augmenta de 156 % contre 26 % pour les investissements indirects, ceux-ci permettant notamment le contrôle majoritaire sur les nouvelles branches de la chimie, du pétrole, de l'informatique et de l'automobile. Tel fut le contexte économique de l'âge d'or de l'apartheid. En 1985, la Grande-Bretagne, les USA, la RFA, la France et la Suisse détenaient ensemble plus de 90 % des investissements étrangers directs dans le pays, soit plus de quinze milliards de dollars. A elle seule, la Grande-Bretagne représentait la moitié de ces investissements. Le total des investissements directs et indirects britanniques, soit quatorze milliards de dollars représentaient 10 % de l'investissement britannique à l'étranger.
La part des USA était de 20 % des investissements directs, celle de la RFA de 10 %. Sur les 1 068 multinationales operant en Afrique du Sud, un tiers avait son siège en Grande-Bretagne, 25 % étaient basées aux Etats-Unis et 25 % en RFA.
Entre le milieu de l'année 1982 et la fin 1984, 4,25 milliards de dollars ont été prêtés à l'Afrique du Sud, aussi bien à des entreprises publiques que privées. Les banques britanniques, suisses, ouest-allemandes et françaises ont assuré l'essentiel des prêts.
3. Le mouvement de masse exprime fondamentalement une volonté d'en finir avec le régime d'apartheid. La population noire exige la démocratie. Elle veut en finir avec les lois de discrimination raciale. Cet objectif nécessite de l'attaquer frontalement à l'appareil d'Etat. Cette lutte est donc largement déterminée par les conditions politiques et sociales de l'apartheid.
La théorie du « développement séparé », a été systématisée et appliquée par le Parti national depuis 1948. Mais elle constituait le prolongement et l'aggravation de toutes les regles racistes et discriminatoires instaurées aussi bien par les Boers que par les Britanniques au cours des décennies précédentes. Les principales lois de l'apartheid proviennent de dispositifs législatifs établis avant 1948 : Land Act (1913 amende 1936), Immorality Act (1927 amende 1950), Group Areas Act (1945).
Comme dans de nombreuses autres situations coloniales, la force de travail indigène est rémunérée au plus bas niveau et la communauté rurale traditionnelle est ainsi chargée de pourvoir a une partie substantielle de sa reconstitution. Le système des réserves permet, d'une part, de conserver une agriculture africaine traditionnelle afin d'apporter un moyen de subsistance supplémentaire à la main-d'œuvre ouvrière noire et, d'autre part, d'y concentrer l'armée de réserve. Elle facilite aussi le contrôle policier de la population et des flux migratoires de la main-d'œuvre de manière à empêcher toute forme d'organisation collective des opprimes.
Ce système avait toutefois commencé à épuiser ses possibilités au début des années quarante. Les réserves étaient de moins en moins capables de nourrir leurs habitants. Le système agraire traditionnel était en pleine crise et partiellement démantelé par la pression demographique. Ce déclin de la production agricole des réserves signifiait un déclin de leur contribution aux moyens de subsistance additionnels de la force de travail ouvrière. En conséquence, la pression objective pour une augmentation des salaires risquait de réduire les taux de plus-value et de profit et de favoriser le syndicalisme noir. Afin de résoudre ce problème, le capital devait tenir compte des effets sur le prolétariat et sur les sociétés rurales africaines de la disparition progressive des fonctions économiques initiales des réserves. Après la Seconde Guerre mondiale, la combativité des masses noires se renforça et d'importantes grèves éclatèrent. Il y avait des difficultés nouvelles à contrôler les pressions pour des hausses de salaire dans l'agriculture dès lors qu'une partie de la main-d'œuvre préférait aller s'employer dans les villes. Il fallait donc aussi résoudre la question de la répartition de la main-d'œuvre entre les différents secteurs économiques alors que les mécanismes antérieurs commençaient à se dérégler.
L'arrivée du Parti national au pouvoir coïncide avec un débat au sein des classes dirigeantes sur la manière de résoudre cet ensemble de contradictions. Le choix qui a été fait par le nouveau régime a été d'aggraver la discrimination afin de maintenir au plus bas possible le prix de la force de travail noire et d'empêcher la population opprimée de renforcer son organisation propre. L'apartheid renforce le contrôle policier sur la population noire et est conçue comme un moyen de diviser les non-Blancs entre eux. Par conséquent, des règles spécifiques nouvelles sont établies pour les Métis et les Indiens, qui leur retirent certains droits antérieurs. Les nouvelles dispositions en matière de résidence des non-Blancs et le déplacement de la main-d'œuvre mettront cependant dix ans à se préciser et à se mettre en place. Il faudra la défaite du mouvement de masse de 1960-1963. Les classes dirigeantes ne sont pas simplement confrontées aux problèmes de l'organisation et du prix de la main-d'œuvre noire. L'acuité de ces questions tient au fait que le pays connaît des mutations économiques et sociales importantes. En 1946, l'industrie manufacturière devient la principale composante du PNB. Mais ce secteur reste encore peu concentré et peu performant ; la récession qui frappe le pays de 1955 à 1960 aggrave ses difficultés. L'industrie minière qui, pour sa part, maintient sa croissance à cette période grâce à sa fonction exportatrice, demeure par conséquent la colonne vertébrale de toute l'économie sud-africaine, alimentant les caisses de l'Etat et assurant le système de crédit. L'apartheid combine les réponses de la bourgeoisie à la fois au déclin de la production précapitaliste dans les réserves, aux besoins en main-d'œuvre bon marché dans le jeune secteur industriel et dans l'agriculture boer ainsi qu'aux besoins particuliers d'une économie minière dont l'essentiel de la
AFRIQUE DU SUD production est exportée et dont les profits ne dependent pas d'une demande intérieure solvable. C'est parce que l'économie sud-africaine était restée centrée sur la production minière, notamment aurifère, qu'il était possible et nécessaire de défendre les profits en institutionnalisant un système comme celui de l'apartheid. Cela impliquait l'instauration d'un double marché du travail entre Blancs et Noirs et un écart démesuré entre le salaire des premiers de plus en plus orientes vers des tâches d'encadrement et celui des seconds. L'apartheid constitue un système bureaucratique et répressif de régulation extra-économique de la main-d'œuvre.
Ce sont, par conséquent, les spécificités du développement capitaliste en Afrique du Sud qui expliquent que différents secteurs bourgeois dominants ont fait le choix d'un système ségrégationniste radical, fondé et systématisé à partir de l'héritage colonial et ce, alors qu'ailleurs en Afrique, le système de domination impérialiste tendait à se modifier. Cette évolution politique n'était pas le résultat d'une sorte d'autonomie de la bourgeoisie sud-africaine vis-à-vis de l'impérialisme. Au contraire, c'est parce qu'en Afrique du Sud existaient une communauté blanche importante et des couches bourgeoises stables, modernes et prospères que l'impérialisme a pu favoriser et soutenir une politique exceptionnelle combinant croissance de l'accumulation capitaliste et aggravation d'un système de domination raciale « anachronique ». Mais un tel système ne pouvait qu'entrer en crise dès lors que l'accumulation en développant l'industrie et les services appelle la création d'un vaste marché pour des biens de consommation.
Le développement industriel qu'a connu l'Afrique du Sud dans les années soixante s'est fait par l'utilisation intensive de main-d'œuvre dont le faible coût est garanti par l'Etat et par l'extrême rapidité de la rotation de la main-d'œuvre. Mais les developpements économiques ultérieurs, mis à part ceux réalisés par l'investissement direct des entreprises étrangères, se sont heurtés aux problèmes de la dépendance technologique, vis-à-vis de l'imperialisme, de la faible qualification de la main-d'œuvre noire et de l'étroitesse du marché intérieur.
C'est l'Etat qui a favorisé, en relation avec le grand capital minier, la mise en place d'un marché financier local. C'est l'Etat qui a favorisé la centralisation du capital, la formation de holdings, la constitution de « joint ventures » avec les multinationales impérialistes. L'Etat remédie alors à la faiblesse particulière de la classe dirigeante sud-africaine et cherche, entre autres, à dépasser la division historique entre capitalistes anglo-saxons et afrikaaners, ces derniers ayant été largement promus et protégés par le régime. Les possibilités d'industrialisation du pays ont été dépendantes des mesures d'incitation gouvernementales, ce qui impliquait le dépassement des intérêts sectoriels traditionnels de l'agriculture et des mines.
Il a fallu une décennie pour mettre au point et imposer aux masses ce système. Vingt ans après, des la fin des années soixante-dix, celui-ci ne ne répond plus aux besoins de certains secteurs capitalistes dominants et commence de nouveau à être mis en échec par le mouvement populaire. Les contradictions économiques et sociales, dont le développement avait été plus ou moins retardé ou dissimulé par le système politique en vigueur, éclatent aujourd'hui brutalement. Les debats sur la question de l'apartheid n'ont jamais cessé durant quarante-cinq ans entre bourgeois libéraux et nationalistes. Mais toutes les périodes de croissance ont vu s'établir des consensus politiques entre le gouvernement et le grand capital, combinés à une intégration et une cooptation croissante du salariat blanc. Si le système radical a été parfois décrit par une partie du patronat comme incompatible avec le capitalisme « libéral » c'est, entre autres, parce que l'apartheid régule de manière trop rigide l'offre de la main-d'œuvre noire et donne à l'Etat un rôle hypertrophié. Mais les plus récents événements confirment que la discussion entre fractions bourgeoises commence à prendre une autre nature : - Parce que l'économie sud-africaine a atteint un degré de développement qui appelle des réformes substantielles. Les distorsions du marché intérieur dues à l'apartheid ont abouti à des difficultes structurelles dans les relations interbranches, avec un poids considérable donné aux branches lourdes sous contrôle de l'Etat. L'élargissement du marché nécessiterait une profonde évolution du mode de consommation de la majorité noire. Une croissance des capacités d'exportation vers des marchés autrement plus substantiels que ceux des pays de la région nécessiterait une augmentation de la productivité et, par conséquent, de la qualification de la main-d'œuvre ouvrière. La rigidité du double marché du travail, engendré par l'apartheid, raréfie la main-d'œuvre qualifie et en augmente constamment le coût. - Parce que la situation sociale pose aujourd'hui la question du danger révolutionnaire et qu'il faut trouver dorénavant une voie réformiste bourgeoise à la crise de domination raciale.
Le système politique de l'apartheid, tel qu'il est, a fait son temps pour une partie du grand patronat. Mais rien n'est moins facile pour celui-ci que de s'engager dans des réformes. Une partie de l'industrie, du commerce et évidemment l'agriculture ne pourraient pas se remettre d'une libéralisation totale du marché du travail et de la croissance des salaires qui s'ensuivrait. Les rapports d'inégalité raciale sont tellement intégrés au système d'exploitation capitaliste que ce qui menace les premiers, menace aussi les seconds. L'appareil d'Etat qui a été le moteur de cette imbrication n'est pas autoréformable et n'a aucune légitimité aux yeux des opprimés pour le faire. Toucher à l'édifice de l'apartheid peut créer une brèche par laquelle le mouvement de masse s'engouffrerait. Mais de cette analyse ne doit pas découler l'idée simpliste que la bourgeoisie et l'impérialisme resteront incapables de favoriser des réformes partielles. Ce serait une conclusion mécaniste qui omettrait l'autonomie des luttes de classes qui, en dernière instance, détermine les marges de manæuvre du capital.
Le système de l'apartheid n'a pas été un détour irrationnel du développement capitaliste en Afrique du Sud, il en a été la condition. C'est grâce à ce système de domination que le pays a pu jouer le rôle qu'il a encore dans la production d'or et de métaux stratégiques pour le marché mondial, qu'il a pu développer une agriculture capitaliste et un appareil industriel modernes et qu'il a pu stabiliser l'existence de 4,6 millions de Blancs, héritiers de la conquête coloniale, en position dominante dans un pays de trente-deux millions d'habitants.
AFRIQUE DU SUD
La question nationale se combine avec une formation sociale tout à fait spécifique. A première vue, cette société conserve les traits du colonialisme avec une minorité blanche (incluant une aristocratie ouvrière et une vaste bureaucratie parasitaire) et une majorité noire opprimée, mise au travail par la force. Mais la domination capitaliste a maintenant près d'un siècle dans ce pays. Elle y a instauré de longue date des rapports économiques modernes, bien éloignes de l'économie coloniale traditionnelle. Ceci a non seulement abouti à des différenciations sociales parmi les opprimés eux-mêmes, mais a permis un début de prise de conscience de classe parmi les couches prolétariennes et semi-prolétariennes noires.
La société sud-africaine entremêle certains traits d'une formation sociale coloniale et certains traits d'une formation sociale d'un pays capitaliste avancé. L'oppression nationale est constituée par le fait que tout droit démocratique est refusé à la majorité de la population sur la base de la couleur de sa peau. En même temps, le système est verrouillé par des lois qui limitent y compris les droits politiques des Blancs et qui constituent la base d'une dictature policière.
Mais les formes de cette combinaison n'ont jamais été figées et les rapports entre ces deux aspects d'une même société ont changé, favorisant par là même une évolution des programmes politiques et idéologiques dans le mouvement de masse. Le dualisme de la société sud-africaine est le produit historique d'une phase de l'accumulation capitaliste dans ce pays. Elle en constitue maintenant les limites.
La prise de conscience des rapports entre oppression nationale et exploitation capitaliste apparaît peu à peu dans la conscience des couches proletariennes noires. La croissance du mouvement syndical indépendant est l'un des signes de cette évolution. La fragmentation éthnique des opprimés que produit l'apartheid se trouve progressivement contrecarrée par les tendances objectives des mécanismes du marché et des rapports patrons-ouvriers. Les forces combinées du développement capitaliste et des luttes de masse ont favorisé l'émergence d'un sentiment national commun, parmi les couches les plus avancées de la population non blanche. A la différence de la période antérieure, c'est-à-dire jusque dans les années soixante, l'état des préjugés au sein des masses et le niveau de conscience populaire ne peuvent plus justifier les théories sur la cohabitation de deux ou de plusieurs « nations » en Afrique du Sud. Aussi bien les développements sociaux qu'idéologiques confirment que les luttes actuelles convergent vers l'unité de tous les opprimés, faisant ainsi progresser la conscience de se battre pour une nation unifiée. C'est dans l'affrontement et la bataille contre l'apartheid que se forgera cette nation. On ne peut donc présager des formes de fragmentation qui interviendront parmi les Blancs bien qu'il soit prévisible qu'une partie d'entre eux préferera quitter le pays.
La théorie du « colonialisme d'un type spécial » ou du « colonialisme interne » que le PC sud-africain a utilisée jusqu'à présent est erronée. Elle part du principe de l'existence de « deux nations », l'une colonisant l'autre. Cela tend à privilégier arbitrairement un des traits de cette société et retire toute la compréhension dialectique des combinaisons spécifiques de la formation socio-économique et leur évolution histo- rique. Elle constitue d'autre part la justification théorique d'une révolution démocratique nationale non combinée à l'émancipation de classe.
LA CRISE ECONOMIQUE,
LA CRISE DU REGIME ET
LA CLASSE DOMINANTE
4. L'économie sud-africaine est entrée en récession depuis le début de 1982, malgré quelques signes de reprise dans la seconde moitié de 1983. Le résultat en est de très nombreux licenciements et l'augmentation du chômage. La crise économique s'est combinée en 1985 avec la crise politique affectant notamment les rapports entre le gouvernement et les principaux secteurs financiers et industriels. Et les coûts exorbitants du système raciste et des opérations militaires à l'étranger alourdissent considérablement les charges de l'Etat.
Les statistiques officielles annonçaient pour 1985 une moyenne d'environ huit mille emplois supprimés par mois. Ceci s'est ajouté à un chômage massif qui s'était développé dans la période 1978-1981, malgré une croissance des emplois. Le chômage oscille aujourd'hui entre 40 % et 70 % de la population active noire selon les régions. En 1977, approximativement 4% des femmes et 8 % des hommes urbanisés avaient été au chômage durant plus de deux ans. En 1984, ces statistiques atteignaient respectivement 54 % et 36 %. Le chômage et la misère touchent dorénavant certains secteurs ouvriers blancs non qualifés qui se sont d'ailleurs vu préférer la main-d'œuvre noire par les patrons quand les réglementations en matière d'emplois réservés aux Blancs commencèrent à s'es- tomper.
Pour le patronat, la récession a été un moyen de restructurer son appareil industriel. La fusion des entreprises Ford et Amcar aurait, par exemple, selon le syndicat de l'automobile NAAWU, fait perdre leur emploi à dix mille ouvriers.
Les patrons en ont aussi profité pour porter des coups importants aux syndicats indépendants qui s'étaient construits dans la période de croissance qui avait précede. Ils en ont profité aussi pour introduire de nouvelles technologies, afin de remédier au retard technologique qui caractérisait l'industrie sud-africaine et qui était dans beaucoup de branches compensé par une forte utilisation de main-d'œuvre. Les ripostes à toutes ces attaques ont abouti dans certains cas à de premières exigences de contrôle ouvrier quand certains syndicats ont commencé à demander l'accès aux livres de comptes et à réclamer un droit de regard sur les conditions de licenciement et de travail.
Les multinationales impérialistes qui, pour certaines, se déclarent aujourd'hui opposées au système de l'apartheid, n'ont pas attendu les campagnes de dénonciation pour retirer une partie de leurs investissements d'Afrique du Sud. Beaucoup ont commencé à retirer des capitaux en 1983 et 1984, après que la récession sud-africaine s'est vue confirmée. Selon l'hebdomadaire The Economist, il y eut plus de trente sociétés américaines qui quittèrent l'Afrique du Sud entre 1980 et 1984.
Depuis le début de l'année 1985, les effets politiques de la crise sont venus s'ajouter à la récession économique entraînant une crise beaucoup plus grave que celles qui avaient suivi la répression de Sharpeville en 1960 et celle de Soweto en 1976, lorsque les
AFRIQUE DU SUD partenaires etrangers preteraient conloncturellement reurer ou retarder leurs investissements.
L'or constitue à la fois un baromètre de l'économie du pays et l'une de ses principales ressources financières. C'est la première exportation sud-africaine. Les débuts de la récession ont été entre autres marqués par le fait qu'après le boom du prix de l'or en 1979-1980, celui-ci s'est mis à baisser substantiellement. Du fait de la surévaluation à l'époque du dollar américain, l'or a alors cessé d'être la seule valeur-refuge et a cédé une part de son rôle spéculatif à la monnaie américaine. Avant même que ne s'engage, notamment aux Etats-Unis, une campagne pour le boycott des pièces d'or, le krugerrand, les ventes de celui-ci avaient baissé de 25%. Les secteurs miniers les plus importants, à savoir ceux de l'or et du charbon, ont tout de même réussi à faire des profits records en 1984 et 1985, grâce à une croissance de leur production et de leurs exportations. Alors qu'en 1984, l'or baissait de 15 %, les revenus des mines ont pour leur part augmenté de 13,6 %. Mais ces gains relatifs ne sauvent pas l'équilibre général de l'économie sud-africaine, du fait même de l'ampleur des retraits et de la sortie de capitaux. En 1982, le pays bénéficiait encore d'une entrée nette de 662 millions de rands. En 1983, ce fut au contraire un déficit de 93 millions de rands. En 1984, il y eut une balance négative (outflow) de 2,6 milliards de rands. Or, pour les seuls neuf premiers mois de 1985, on comptabilisait déjà une perte 5,4 milliards de rands. Depuis 1983, la monnaie sud-africaine connaît une très nette baisse de sa valeur. Le rand qui valait 1,09 dollar americain en 1982, valait moins de
123 0,37 dollar à la fin de 1985. Dans la mesure où une grande partie des importations sont jugées essentielles et sont le plus souvent facturées en dollars, la balance des paiements est donc au plus mal. L'Afrique du Sud s'est trouvée dans l'obligation d'interrompre le paiement de sa dette qui s'élèverait à environ 24 milliards de dollars et les négociations à ce propos constituent un des éléments du dialogue politique entre Pretoria et les capitales impérialistes.
Les effets inflationnistes sont considérables. L'inflation a dépassé les 16 % en 1985 et l'on s'attend à un taux de 20% pour le début de 1986.
L'essentiel des importations est constitué de machines, de technologies et de produits semi-finis, dont les prix ont suivi la croissance du différentiel entre la valeur du rand et celle des monnaies des principaux partenaires.
Des branches comme celle de l'automobile subissent maintenant les effets combinés du retrait des investissements impérialistes et du tassement du marché intérieur. En un an et demi, cette branche a perdu trente-trois mille emplois.
Afin de remédier à cette crise économique le gouvernement a tenté en vain plusieurs politiques de relance. Il a reinstaure un « rand commercial» pour les places financières extérieures, afin de valoriser les investissements étrangers. Il a cherché en 1984 à relancer la consommation intérieure par des mesures fiscales qui ont débouché sur une forte inflation. A la fin de 1985, la priorite proclamée était la lutte contre le chômage. Mais aucune de ces mesures n'a été susceptible de sortir le pays de la récession, et encore moins de désamorcer la crise politique.
5. Les contradictions du système de domination agissent immediatement sur la crise du régime dirigé par P. Botha. Celui-ci est contraint de concilier des intérêts divers au sein de la classe dirigeante et de tenir compte des pressions de sa base électorale. Il est aussi le principal responsable de la mise à jour des lois de l'apartheid afin que celles-ci s'adaptent aux besoins du moment. Il est contraint d'être à la fois le premier artisan des réformes qui visent à désamorcer la crise sociale et le grand défenseur du système raciste. Il est enfin et surtout l'organisateur de la répression et doit pour cela s'appuyer sur un fort lobby militaire et policier.
Dans le contexte des modifications structurelles et sociales survenues dans les années soixante-dix, le gouvernement recherche une adaptation des institutions en vigueur en suivant les propositions des commissions Wiehahn et Rieker. La première visait à modifier les lois du travail, à codifier les droits syndicaux pour les Noirs et à réduire l'application du « colour bar » (barrière de couleur), c'est-à-dire du système des emplois réservés pour les Blancs. La seconde visait à réformer le mode d'application du contrôle de la main-d'œuvre migrante noire (« Influx Control »), afin d'en rationaliser les méthodes et de stabiliser une partie de la classe ouvrière noire.
En 1978, fut également introduite la possibilité pour certains Noirs de bénéficier d'un bail de quatre-vingt-dix ans pour leur habitation dans les townships.
Les projets de lois Koornhof concernant les droits de résidence en zone urbaine pour les Noirs ont constitué en 1983 l'un des grands thèmes de mobilisation contre le régime. Ces projets de lois délimitaient une catégorie de Noirs qualifiés, de résidents urbains perma- nents, et maintenaient pour la majorite restante l'impossibilité de légaliser sa presence en zone urbaine. Ces lois visaient d'une part à répondre à une croissance non contrôlée de l'urbanisation des Noirs : malgré les limites, les interdits et la répression, 25 % de la population noire est maintenant urbaine, dont une partie de manière illégale. D'autre part, l'objectif des lois Koornhof était de diviser cette population en créant un statut « privilégie ».
L'objet principal de ces dipositions n'était pas de faire des concessions au mouvement de masse afin de le canaliser. Il était fondamentalement d'adapter les institutions aux besoins nouveaux du grand patronat et de l'impérialisme. Ces dispositions devaient être évidemment prises, sans pour autant donner un espace nouveau au mouvement des opprimés.
Les objectifs étaient différents en ce qui concerne les modifications constitutionnelles proposées par P. Botha. Celui-ci organisa le 2 novembre 1984 un référendum pour les 2,7 millions de Blancs. Les réformes proposées et approuvées par les deux-tiers de l'électorat blanc comprenaient la désignation d'un président de la République disposant de tout l'exécutif, assisté d'un conseil présidentiel - en partie désigné - et l'élection d'un Parlement à trois chambres distinctes pour les Blancs, les Metis et les Indiens.
Il s'agissait alors de freiner les tendances unitaires parmi les opprimés et d'isoler les Indiens et les Métis du reste de la population noire. Il s'agissait aussi de créer les conditions politiques pour pouvoir coopter une partie des couches petites-bourgeoises indiennes et métis dans le jeu institutionnel.
Sur l'ensemble de ses projets de
AFRIQUE DU SUD réformes, Botha a fait trop tard et trop peu. Les instruments politiques et la base électorale dont il dispose ne lui laissent que de faibles marges de manœuvre pour réaliser ces objectifs. Dans ces circonstances, les tentatives de canaliser le mouvement de masse se sont transformées en leur contraire. Les dispositions inspirées par la commission Wiehahn ont finalement favorisé le syndicalisme indépendant et radical. Loin de calmer la situation parmi les Métis et les Indiens, le projet d'élections à des chambres séparées déboucha sur une radicalisation de la mobilisation de ces derniers. Actuellement, le système tri-caméral est un échec total et ne fonctionne d'ailleurs pas. La période préparatoire à ces élections a permis un vaste mouvement d'appel au boycott qui s'est combiné avec d'autres luttes dans les townships et dans les écoles et a débouché sur la fondation de nouvelles formes d'unité et de centralisation de la lutte avec principalement la création du Front démocratique uni (UDF). Les forces politiques « métisses » ou « indiennes » qui ont joué le jeu de Botha ont été très minorisées.
Finalement, moins de 20% des Métis et moins de 10 % des Indiens se sont rendus aux urnes. Cet épisode prouvait que toute réforme de façade qui maintient les séparations raciales se heurte dorénavant à l'intransigeance du mouvement poupulaire, y compris par la population métisse et indienne. Dans les townships, il est de plus en plus difficile d'être un élu de l'administration. Sur trente-quatre conseils municipaux élus en décembre 1983, trois seulement restaient en fonction à la fin de 1985. Deux cents conseillers municipaux ont été obligés de démissionner, quinze ont été assassinés. La décision, le 21 juillet 1985, d'instaurer l'état d'urgence dans les principales zones urbaines noires a souligné l'échec de la politique des réformes de façade.
Jusqu'à son discours du 31 janvier 1986 annonçant la suppression des « pass », les gains politiques obtenus par Botha ont été très modestes. L'un des rares objectifs atteint par le gouvernement au cours de ces dernières années aura été d'accroître le developpement des couches petites-bourgeoises noires. A l'aide de certaines réglementations et en s'appuyant sur les autorités politiques et économiques régionales souvent libérales, il a favorisé le développement d'un petit patronat métis, indien et africain. Tout cela n'est évidemment pas suffisant pour changer radicalement le panorama social, mais il ne faut tout de même pas négliger l'existence d'une couche petite-bourgeoise cossue parmi la population noire, dont les revenus et les moyens de contourner les effets les plus durs de l'apartheid sont remarquables. Le gouvernement et la direction du Parti national n'ont pas, d'autre part, amélioré leur situation au sein de la population blanche. La volonté de réformes affichée par le régime a débouché sur une scission en 1982 au sein du Parti national. Depuis le milieu des années soixante-dix, le Parti national a perdu un tiers de son électorat. Une partie de celui-ci a évolué vers l'extrême droite au profit du Conservative Party et du Herstigte Nasionale Party. De 1974 à 1982, le Parti national a vu son influence électorale parmi les Afrikaaners passer de 86 % à 56 %.
Par le référendum qu'il proposa aux Blancs en 1984 pour soutenir sa réforme constitutionnelle, Botha espérait se reconstituer un soutien elargi allant d'une fraction de son parti à une partie des libéraux. Le PFP appela, en effet, à voter « non » au réferendum, mais une partie importante de son électorat vota « oui », compensant les pertes que Botha enregistrait sur sa droite. La presse anglophone liberale appela à voter favorablement. Mais l'opération politicienne et la trève accordée tacitement par une partie des libéraux à Botha fit long feu, dès qu'il s'avéra que le mouvement de masse était encore plus fort qu'auparavant et que le pouvoir était à nouveau déborde.
Botha et son gouvernement apparaissent de moins en moins capables de juguler les difficultés actuelles. Mais aucune solution de rechange n'existe vraiment et la seule démission de Botha aujourd hui réclamée par certains milieux ne suffirait pas. Sous la pression d'intérêts divergents, le pouvoir doit osciller en mettant tantôt l'accent sur la répression, tantôt sur la recherche d'une réforme. En 1978, Botha déclarait déjà que les Blancs devaient « s'adapter ou mourir ». Le 15 août 1985, le Président fit grand bruit à propos d'un nouveau projet de réformes. Le discours, baptise « passage du Rubicon », fut pourtant insipide et sans nouveauté. Quelques semaines plus tard, il devait affirmer son « principe d'une Afrique du Sud unie, avec une seule citoyennete, un suffrage universel, mais dans le cadre des structures choisies par les Sud-Africains ». Les libéraux, se rendant compte que cela ne suffisait plus à canaliser le mouvement de masse, ont rejeté ce discours qui, voilà quelques années, les aurait enthousiasmes. L'abolition des lois interdisant les rapports sexuels et les mariages interraciaux (Immorality Act et Prohibition of
Mixed Mariages Act) est apparue comme un acte d'autant plus dérisoire que celui-ci souligna l'absurde logique du système : rien n'était, en effet, prévu pour savoir où ces couples « mixtes » pourraient habiter et où ils pourraient aller ensemble dans un même restaurant compte tenu du Group Area Act et du Liquor Act qui imposent la séparation des races, sans parler du problème de l'école ou pourraient aller leurs enfants.
Le régime veut bien réformer quelques aspects du système mais il ne peut, au risque de scier la branche sur laquelle il est assis, remettre totalement et fondamentalement en question les trois principaux piliers de l'apartheid: le Land Act, le Groupe Area Act et l'Influx Control. Il est pressé par les libéraux d'en finir avec ces lois. Mais il est plus conscient que les libéraux que ces lois sont les bases mêmes de l'apartheid, et qu'en les supprimant on peut fort bien ouvrir une situation insurrectionnelle. Les libéraux font, quant à eux, le pari qu'il est possible de négocier avec les représentants noirs, y compris avec l'ANC, afin de réduire ce risque et de réformer en profondeur le système sans debordement de masse. P. Botha ne croit pas pour le moment à cette possibilité. Il cherche à gagner du temps, à manœuvrer et y compris à éviter maintenant une crise ouverte au sein de son propre gouvernement. Le régime a egalement, dans la même période, tenté de modifier la situation dans le reste de l'Afrique australe afin de se préserver de tout risque de déstabilisation venant de l'extérieur. Utilisant d'abord l'intimidation militaire, l'aide à des forces de guérillas réactionnaires (UNITA, RNM) qui lui sont liées et les pressions économiques, il a cherché à amener les gouverne-
AFRIQUE DU SUD ments des Etats voisins - à commencer par ceux du Mozambique et d'Angola - à normaliser leurs rapports avec le régime sud-africain. Le regime de Pretoria cherchait à négocier un consensus qui permette un élargissement des possibilités commerciales en direction du marché régional, constitue une reconnaissance de fait de sa propre légitimité et isole l'ANC dont les bases arrières se situent dans ces pays.
De ce point de vue, l'accord signé avec le Mozambique le 16 mars 1985 à Nkomati a été un succès. L'ANC a dû réduire sa présence au Mozambique, l'Afrique du Sud a pu y accroître son engagement économique et n'a pas pour autant arrêté de soutenir la guérilla du RMN. Cet accord résultait de l'inégalité des forces entre l'Afrique du Sud et le Mozambique, pays laissé exsangue par le colonialisme portugais. Mais si le regime de Samora Machel a été contraint de signer cet accord, comme lui-même l'a reconnu, c'est aussi le résultat des faiblesses et des contradictions propres du pouvoir mozambicain.
Le même type d'accord a été passé sans difficulté avec le régime néo-colonial du Swaziland. Et le blocus économique du Lesotho, combiné à un coup d'Etat, vient de déboucher sur l'expulsion des militants de l'ANC du Lesotho. Par contre, la tentative de normalisation des rapports avec l'Angola qui avait été faite avec la signature de l'accord de Lusaka du 17 fevrier 1984 n'a pour le moment debouché sur rien de substantiel. Cet accord prévoyait notamment le retrait des troupes sud-africaines d'Angola. Ce que Pretoria a bien du mal à appliquer, l'affaire namibienne contraignant l'Afrique du Sud à multiplier les opérations militaires en territoire angolais. Bien que ceci aggrave la crise economique en Angola, celle-ci peut s'abriter derrière les négociations internationales sur la Namibie pour trouver quelques appuis et ne pas céder au chantage sud-africain. La présence des troupes cubaines en Angola et l'aide militaire des pays de l'Est permettent d'autre part une résistance militaire qui impose aux Sud-Africains une escalade coûteuse. L'impérialisme américain a soutenu tout ce processus. Il a participé directement, y compris en exerçant luimême sur ces pays des pressions économiques et militaires dans le cas de l'aide à l'UNITA en Angola. Alors que l'administration Reagan se montrait plutôt ouverte envers le régime mozambicain, elle a voulu, en Angola, pousser son avantage plus loin en s'affichant ouvertement aux côtés de l'UNITA et en liant toute la négociation sur la Namibie au départ des Cubains de l'Angola. Le gouvernement sud-africain, fort de cette position américaine, a maintenu sa présence en Namibie et a continué sa politique d'intervention militaire dans toute la région.
Le succès qu'a représenté pour Pretoria la signature de l'accord de Nkomati ne suffit plus au gouvernement s'il veut se garantir à long terme un maximum de neutralité, voire de complicité de la part de ses voisins. La poursuite de cette politique agressive est devenu un facteur supplémentaire de crise politique en Afrique du Sud, d'autant plus que l'économie ne supporte plus le coût disproportionné de l'appareil répressif de l'apartheid et des opérations militaires. Ce pays est en effet virtuellement en guerre depuis dix ans. Le service militaire de deux ans place les jeunes Blancs dans l'obligation de prendre dorénavant des risques en partant pour la Namibie ou pour la frontière avec le Mozambique. Ce sont maintenant plusieurs milliers d'entre eux qui échappent à la conscription. A la fin de 1985, on comptabilisait trois mille Sud-africains qui quittaient le pays chaque mois. Un sondage a révélé qu'environ 18 % des Sud-Africains anglophones se disaient prêts à quitter le pays dans les cinq prochaines années.
6. A la suite de nombreuses mobilisations du début de 1985, la situation politique s'est modifiée. Les libéraux se prononcent aujourd'hui avec véhémence contre certains des principaux règlements de l'apartheid. A la différence du passe récent, lis ne se contentent pas de réclamer un assouplissement des lois, une amélioration du sort des Noirs et des progrès dans le système d'éducation et de formation professionnelle. Ce n'est plus seulement le « petit apartheid » qui est dénoncé. Maintenant, ils demandent la disparition des principales lois de l'apartheid, l'Influx Control et le Group Area Act. Or, le courant libéral sud-africain est principalement représenté au plan politique par le PFP considéré de longue date comme une formation liée aux milieux financiers et au patronat anglophone, notamment celui de l'Anglo-American Corporation. Dans ce pays, le capital est très fortement concentré. Une demi-douzaine de groupes contrôlent l'immense et richissime industrie minière et six compagnies contrôlent le secteur financier. L'Anglo-American Corporation dirige les cinq premières compagnies minières et détient, à elle seule, soit la majorité, soit une minorité conséquente des actions des cinq premiers trusts industriels. En 1976, cette multinationale possédait deux cent cinquante compagnies qui commerçaient dans vingt-deux pays différents. Son capital était mêlé à celui de soixante-treize banques et industries étrangères.
Les libéraux représentent donc une fraction décisive du grand capital sud-africain. Ils sont pour les mêmes raisons très liés aux intérêts impérialistes. Parmi le patronat qui se prononce contre l'apartheid et qui s'organise en groupe de pression se trouvent, entre autres, les dirigeants de la Netbank de Toyota, de la banque Barclays, de l'Anglo-Americain, d'IBM, de Rank Xerox, de Caltex, de Kodak, de BMW, de Control Data, de Coca-Cola, du groupe de presse Argus, de Colgate, de Volkswagen, de General Motors et de l'importante Association des chambres de commerce (ASSOCOM). On y trouve donc beaucoup de filiales des entreprises americaines qui ont, elles-mêmes, fondé le « Conseil des entreprises américaines sur l'Afrique du sud » et qui se sont organisées en «lobby » aux Etats-Unis pour faire pression sur le régime sud-africain.
Tout cela constitue un événement de première importance. Le fait que le grand capital financier sud-africain et une partie des multinationales et politiciens américains comme Edward Kennedy s'engagent ouvertement contre un régime pro-occidental considéré comme un maillon du dispositif contre-révolutionnaire impérialiste est à souligner. Il faut donc prendre très au sérieux la tentative de solution négociée, orchestrée par ces gens qui veulent éviter une explosion révolutionnaire ou du moins un pourrissement de la situation et qui cherchent dorénavant à résoudre les contradictions objectives de l'économie capitaliste d'apartheid
Mais les perspectives des libéraux
AFRIQUE DU SUD restent confuses dans la mesure où ils ne peuvent échapper à la situation contradictoire dans laquelle les place la crise même du système. Ils se déclarent partisans d'une Afrique du Sud démocratique. Ils évoquent la nécessité d'une pleine citoyenneté pour les Noirs et le suffrage universel pour tous. Mais ils demeurent partisans d'une formule fédérative et ne peuvent évidemment s'engager à faire disparaître toutes les inégalités sociales et raciales engendrées par la discrimination. Les intérêts capitalistes qui sont les leurs sont une limite absolue à leur volonté de réforme. Toute solution fédérative garantirait une place privilégiée et spécifique aux Blancs. Le projet de Convention nationale que le PFP a tenté de concrétiser en y invitant le parti Inkatha de Buthelezi, chef du bantoustan kwazulu, visait à attirer l'UDF ou une partie de celui-ci. La prise de position de dirigeants du PFP en faveur du suffrage universel évite pour le moment la formule « une personne, une voix ». Enfin et surtout, ils expliquent en partie leur actuelle condamnation de l'apartheid par la recherche d'une issue à la crise économique en élargissant le marché, en réduisant le poids de l'Etat, en Jaisant disparaitre les inerties hureaucratiques du système racial et en constituant un tissu industriel large en partie aver les petites entreprises contrôlées par des non-Blancs. La récession a radicalisé une partie du patronat contre le régime. Mais si aujourd'hui ces gens affichent une volonte de compromis avec le mouvement de liberation, ils savent que le principal compromis devra être passé au sein de la classe dirigeante, entre eux et d'autres secteurs du patronat et de l'appareil d'Etat. Ceci ne peut qu'aboutir à la recherche d'une solution intermédiaire, à une politique « réaliste » proposée par le courant libéral et qui serait un piege pour le mouvement populaire.
SITUATION ACTUELLE
DU MOUVEMENT DE MASSE
1. La lutte de masse en Afrique du Sud, par bien des aspects, mais de manière non exclusive, demarre sur le terrain des revendications democratiques el nationales. La population opprimée veut s'émanciper du joug de l'apartheid ; elle veut une nation égalitaire, démocratique et non raciale. Le niveau atteint par la violence et la haine du pouvoir blanc dans les actuelles mobilisations confirment que le mouvement ne cherche pas de simples reformes : il veut abattre le regime, balayer le systeme raciste el détruire l'ensemble des institutions. C'est une révolution que porte en lui ce mouvement de masse.
Les objectifs immédiats de cette lutte révolutionnaire sont les suivants : - La levee de l'état de siège, la liberation de tous les prisonniers politiques, le droit pour tous les opprimes de s'organiser librement, le droit à l'existence pour toute organisation politique, syndicale ou associative et le retrait de tous les interdictions (banissements). - Démanteler l'ensemble du système de l'apartheid, ses lois, ses institutions et ses forces armees et policieres. Demanteler les bantoustans et faire disparaître toute ségragation raciale en matière politique, éducative et culturelle. - Etablir un seul Parlement démocratique élu au suffrage universel sur la base de « une personne, une voix », sans discrimination ni ségrégation fondées sur la couleur, la classe sociale, le sexe ou la religion. - Construire une Afrique du Sud unique, indivisible, indépendante, non raciale et démocratique. Mettre fin à l'occupation de la Namibie et arrêter les agressions militaires contre les pays voisins.
C'est parce que la lutte s'organise autour de ces objectifs que la révolution sud-africaine commence comme une révolution démocratique nationale. Le rythme et les étapes de radicalisation des plus larges masses ne peuvent étre dépassés artificiellement. Toute appréciation considérant de manière mécaniste que la nature sociale de l'apartheid implique ipso facto une conscience anticapitaliste de masse serait une attitude sectaire et inefficace.
Mais le mouvement populaire sudafricain - mouvement des masses opprimées - a été profondément remodelé par des mutations sociales et économiques survenues depuis les années cinquante. La lutte actuelle est une lutte pour le pouvoir. C'est une lutte dont l'aboutissement est l'établissement d'un nouvel Etat. Dans un pays qui a connu plus d'un siècle de discrimination raciale, la pleine réalisation des revendications démocratiques et nationales ne sera pas atteinte par une simple démocratisation des institutions, ni la désagrégation des lois par quelques decisions gouvernementales. Une Afrique du Sud démocratique et non raciale serait un pays où les travailleurs pourraient se faire embaucher pour n'importe quel emploi, sans discrimination. Il faudrait que tous et toutes puissent avoir droit à la même formation professionnelle et, ce faisant, au même salaire pour le même travail. Il faudrait que les jeunes puissent accéder à la même éducation sans que l'inégalité des revenus, qui recouvre aujourd'hui l'inégalité raciale, puisse être une forme maintenue de ségrégation. Il faudrait que chacun puisse habiter ou se porter acquéreur d'une maison dans n'importe quelle partie du territoire, ce qui signifie que le prix de la terre et des terrains urbains ne devra plus permettre une discrimination de fait, combinant inégalités sociales et raciales comme c'est encore le cas aujourd'hui au Zimbabwe.
Les services publics et les prestations sociales devraient être équivalents pour tous. Les pauvres des campagnes et une partie des chômeurs des villes devraient pouvoir travailler une terre et en vivre, etc. Il n'y a pas en Afrique du Sud de bourgeoisie noire susceptible d'être l'artisan de cette transformation révolutionnaire. Le prolétariat qui s'est développé durant les vingt dernières années et qui a commencé à introduire ses propres méthodes d'action et d'organisation constitue la seule classe qui puisse diriger réellement ce combat révolutionnaire. Dans un pays comme l'Afrique du Sud, compte tenu des moyens dont dispose le pouvoir et des enjeux pour l'impérialisme, il serait infiniment utopique de croire qu'un mouvement populaire confus et démuni d'un centre de gravité prolétarien puisse vaincre. Les objectifs démocratiques et nationaux posent immédiatement la question de la nature de classe du pouvoir qui réalisera cette révolution, rebâtira un Etat et sera capable de le défendre face aux agressions intérieures et extérieures, organisées par l'impérialisme. La formation sociale sud-africaine ne permet aucune autre réponse que celle qui confère au prolétariat le rôle de direction du mouvement de
AFRIQUE DU SUD masse. Il est donc de toute première importance que dans les mobilisations actuelles et futures, les travailleurs et leurs organisations puissent jouer un rôle moteur. L'exploitation et l'oppression des travailleurs, partie intégrante de l'oppression des masses noires, n'a été possible qu'en les privant de tout droit politique. Les travailleurs noirs sont exploités en tant que prolétaires et opprimes en tant que Noirs. La solution aux problèmes de la classe ouvrière est aujourd'hui liée aux développements du mouvement national de libération de toutes les masses noires. Le mouvement ouvrier fait partie de ce mouvement.
Mais la victoire de la révolution nécessite que se réalise l'unité des travailleurs et des pauvres des campagnes (rural poors) sous la direction de la classe ouvrière. C'est cette unité qui permettra de consolider le front de tous ceux qui sont opprimés par l'apartheid. Elle impliquera d'autre part que les intérêts de ces travailleurs et de ces populations rurales soient au centre des préoccupations dans la constitution d'un Etat et d'une nation unifiée, démocratique et non raciale. Elle implique enfin que soit réduite la dépendance économique, vis-à-vis de l'imperialisme, ce qui souligne l'importance dans les luttes présentes de l'indépendance du mouvement de masse vis-à-vis de l'impérialisme ou d'une quelconque fraction d'intérêts politiques ou économiques du camp impérialiste. Le courant chartiste, dirigé par lANC, fait dorénavant réference au socialisme. Mais il n'a pas éclairci ce que devrait être la nature de classe du nouvel Etat. Il maintient séparation entre lutte de libération nationale et une édification du pouvoir par les masses laborieuses. Ce faisant, il tend à sous-estimer, voire à négliger la place spécifique qu'il donne aux mobilisations de la classe ouvrière industrielle. Dans sa critique des autres courants politiques, il condamne comme gauchistes ceux qui avancent la perspective d'une lutte pour le socialisme. Mais cette polémique ne porte pas sur de simples problèmes de pédagogie et d'agitation dans le mouvement de masse. Le vrai débat porte en fait sur la nature de classe de l'Etat, issu du renversement révolutionnaire de l'apartheid.
Or, seule la dictature du prolétariat, au sens léniniste du terme, est susceptible de résoudre et de défendre les exigences de la révolution démocratique nationale. Cette compréhension du processus révolutionnaire est déterminante pour orienter le mouvement de masse. Elle n'implique aucun sectarisme s'il est parfaitement compris que le mouvement se mobilise d'abord sur des revendications démocratiques et que cela nécessite le front unique de tous les opprimés et de leurs organisations. La perspective de la dictature du prolétariat comme nature de classe du nouvel Etat découle en fait du contenu de la révolution démocratique nationale. C'est pourquoi la révolution sud-africaine sera combinée, ininterrompue, permanente.
Le mouvement de masse lui-même peut avoir besoin à certains moments d'objectifs transitoires comme celui de l'expropriation des secteurs monopolisés et des multinationales. Cette question est implicite dans certaines resolutions du congrès de fondation du COSATU. Elle est aussi au cœur du débat sur le contenu des nationalisations proposées par la Charte de la liberté.
Cette perspective révolutionnaire n'est ni un mouvement isolé de la classe ouvrière ni une tentative sectaire de vouloir forcer le destin d'une « société arriérée ». L'accomplissement des tàches démocratiques et nationales nécessite au contraire la construction et la transformation de toute la nation sous la direction des masses prolétariennes car aucune autre classe n'est susceptible de le faire à leur place. Toute tentative de vouloir passer outre cette conception ne peut que déboucher sur une demirévolution, c'est-à-dire en réalité, sur une absence de résolution des questions démocratiques el nationales.
En d'autres termes, la lutte pour la libération nationale des opprimés se combine à une lutte pour l'émancipation de classe. Ceci ne présage pas du rythme actuel auquel doivent s'appliquer des mesures strictement socialistes. Dans un pays comme l'Afrique du Sud, où une partie des salariés blancs se rangeront du côté de la contre-révolution, les problèmes de la transition seront très spécifiques et complexes. Les mesures de socialisation ne dépendent d'ailleurs pas seulement des rapports de forces internes mais aussi externes. Comme l'ont montré les révolutions antérieures, l'hégémonie révolutionnaire du prolétariat prend à chaque fois des formes particulières.
Cet ensemble de problèmes ne peut pourtant pas être résolu par la seule dynamique spontanée du mouvement de masse. Afin que le processus révolutionnaire puisse s'accomplir pleinement, il faut que le inouvement soit dirigé par une direction révolutionnaire prolétarienne. 8. La remontée du mouvement de masse a notamment pris la forme, durant les dernières années, de centaines d'associations communautaires (civic associations). Celles-ci peuvent prendre la forme de comités de quartiers, d'associations de townships, de groupes de jeunes ou de parents d'élèves, d'organisations du sport sur une base non raciale, etc. Au sein de cet ensemble d'associations se rencontre une grande diversité politique et idéologique. Certaines sont d'obédience religieuse, chrétienne ou musulmane notamment; beaucoup sont contraintes d'exister dans les faits comme groupement racial dans la mesure où elles correspondent à des lieux de résidence définis par les catégories de l'apartheid. Elles n'en constituent pas moins un moyen important d'animation politique, d'entraide et de mobilisation.
Ce sont principalement ces mouvements que l'on trouve groupés au sein des fronts, le plus vaste et le plus connu étant le Front uni démocratique (UDF). Ces associations sont le plus souvent dirigées ou contrôlées par des membres de la petite-bourgeoisie noire locale, des professions libérales ou par des enseignants. Mais elles ont assez. souvent une représentativité et autorité réelles malgré leur faible capacité à organiser durablement et de manière permanente leur base populaire.
La formation de ce type d'organisation ei a fortiori leur unité dans des fronts plus larges reflètent d'une certaine manière une unité entre différentes catégories sociales au sein de la population oppriméc. Ceci s'explique fort bien par le fait que loutes ces couches sociales subissent ensemble la discrimination raciale. Sur le terrain de la lutte démocratique, la petite-bourgeoisie noire n'est pas la moins mobilisée comme l'a d'ailleurs prouvé le boycott des élections aux chambres indienne et métisse en 1984. Il serait donc erroné
AFRIQUE DU SUD de vouloir opposer systématiquement les intérets des masses prolétarisées et semi-prolétarisées à ceux des couches petites-bourgeoises dans les mobilisations démocratiques contre l'apartheid. Le problème n'est pas seulement d'unifier dans un même mouvement l'ensemble des opprimes doni les positions sociales peuvent étre très diverses. Le problème est de savoir si le centre de gravite de tels fronts unitaires doit se situer au sein des couches les plus ouvrières et populaires. Le problème qui se pose en realité est celui d'une combinaison entre front unique de tous les opprimés et autonomie d'organisation de la classe ouvrière.
La formation d'une organisation comme l'UDF a eté l'occasion d'un debat sur ces questions. Les directions de l'UDF sont généralement restées dans ie vague à ce propos et ont contourné le problème en rappelant simplement la nécessaire unité de tous les opprimes. Certaines critiques qui lui ont été faites par d'autres courants ont eu cependant quelquefois tendance à être « ouvriéristes », c'est-à-dire à sous-estimer, du moins dans la polemique, les besoins d'une unité organisée avec les couches non prolétariennes. I! est vrai que l'action politique doit chercher à faire progresser la conscience de classe et l'expression propre des masses laborieuses. Mais la situation sud-africaine rend cette tâche extrêmement complexe et les questions tactiques peuvent y avoir une importance considérable selon les moments et les rapports de forces. Les mobilisations dans les townships et les communautés posent le problème des formes de lutte, de démocratie et d'organisation pour lesquelles différents secteurs sociaux peuvent avoir des réponses assez différen- tes. Mais la prise de conscience de classe des masses laborieuses ne peut se faire par exemple à partir d'une dénonciation abstraite de la petite-bourgeoisie et des petits patrons noirs
Il demeure que les contradictions sociales existent et peuvent même s'aggraver au sein de la population non blanche. Ces contradictions ne doivent donc pas être sous-estimées et encore moins ignorées. Elles produisent des attitudes divergentes sur des questions comme les structures démocratiques à la base ou comme les rapports avec le mouvement syndical.
Le développement des couches moyennes au sein de la population opprimée est une question importante. Membres de professions libérales, gros et moyens commerçanis, petits patrons constituent maintenant un petit secteur capitaliste noir qui est bel et bien l'aboutissement de certaines évolutions du système. Certes, une partie importante de ces couches se rangent aujourd'hui dans le mouvement démocratique. Mais une partie d'entre elles forme aussi la base des organisations politiques collaborationnistes. C'est aussi grâce à ces différenciations sociales que les pouvoirs fantoches des bantoustans trouvent une base et des complicités. Le cas des Kwazulus dirigés par Buthelezi et son parti Inkhata doit être analysé à la lumière de ces développements sociaux. Buthelezi ne règne pas seulement par la violence et la complicité du régime de Pretoria. Il exprime des intérêts matériels qui sont ceux d'une petitebourgeoisie cossue et d'un petit patronat zoulou. Dans le mouvement démocratique, des problèmes sont aussi apparus à propos de l'opportunité de relancer des organisations spécifiques comme le
Transvaal Indian Congress et le Natal Indian Congress, membres de l'UDF. La question est de savoir s'il s'agit d'un compromis nécessaire avec certaines couches petites-bourgeoises indiennes, alors que monte la revendication de non racialisme et que s'affirme un refus de toute catégorie ethnique ou raciale.
Le mouvement associatif dans les quartiers et les townships est confronté à cette question du poids des classes moyennes dans ses directions. Ce ne sont pas les exclusives à leur encontre qui peuvent résoudre la difficulté. Il s'agit de renforcer dans ces organisations le poids des masses les plus exploitées, de faire progresser l'organisation démocratique de la population et de dépasser ainsi la seule fonction des comités d'initiatives qu'ont beaucoup de ces associations communautaires. Mais au-delà de ces débats politiques, il reste que la répression et les conditions d'existence des masses limitent dans de nombreux cas les possibilités de stabilisation des organisations communautaires. C'est pourquoi la première difficulté à résoudre est celle du rapport de forces général face à la répression afin de dégager un espace qui permette de faire progresser la structuration à la base et les possibilités d'organisation. Bien des problèmes d'orientation tactique sont liés à cette première nécessité.
Les principales critiques qui ont été portées contre l'UDF par ceux qui ne l'ont pas rejointe soulignaient que son fonctionnement ne garantissait pas la démocratie à la base ni l'expression propre de la classe ouvrière et qu'il recherchait implicitement le front unique avec les courants libéraux (PFP, Nusas, Black Sash).
L'UDF est d'abord apparu comme un front entre les Eglises opposées à l'apartheid (Boesak, Tutu) et le courant chartiste. Ces Eglises, tres influentes parmi les Noirs, ont apporte une partie de la base militante de l'UDF et une certaine protection démocratique; elles ont par ailleurs contribué à drainer d'importantes aides financières de l'étranger. Les dirigeants ecclésiastiques font face à des pressions contradictoires: d'une part, en provenance du mouvement de masse, ce qui les pousse à durcir leur langage et leurs prises de position et, d'autre part, en provenance de l'opposition libérale bourgeoise, ce qui les pousse à se présenter comme une troisième force prête à la modération. Les hiérarchies religieuses sont amenées à vaciller entre ces deux positions. Certains responsables comme D. Tutu peuvent, à certains moments, osciller entre deux engagements, l'un dans le cadre de l'UDF, l'autre aux côtés des libéraux dans des tentatives réformistes des libéraux du type « convention nationale ».
En dépit de ces contradictions, le courant chartiste a pu gagner dans de nombreux endroits une hegémonie au sein de l'UDF, se dotant ainsi d'un espace nouveau pour son intervention. L'une des conséquences en a été qu'un nombre important d'intellectuels blancs et de libéraux ont rejoint l'UDF ou sympathisent activement avec lui.
Tout cela n'a certes pas résolu les problèmes particuliers de l'UDF. Mais la fonction que lui a assignée le courant chartiste n'était pas de devenir une direction effective du mouvement de masse, mais de former un cadre de recomposition du mouvement politique et d'alliance avec d'autres composantes. Les problèmes de structures militantes, d'organisation permanente, de forma-
AFRIQUE DU SUD tion politique de la population y sont donc fort peu abordés. C'est pourquoi, souvent dans la dernière période, l'UDF est d'abord apparu dans les mobilisations sous la seule forme des groupes de jeunes.
Ceci pose évidemment de sérieux problemes, notamment quand ces groupes affichent un fort sectarisme envers tout ce qui ne se réclame pas de l'UDF et de la Charte de la liberté. Ce sont ces groupes qui sont à l'origine des heurts avec les syndicalistes de la FOSATU à Uitenhagen en mars 1985, des attaques dans l'East Rand en juillet 1985 de conducteurs noirs d'autobus de compagnies appartenant à des Blancs ou des heurts avec l'AZAPO, ou encore durant le boycott des commerces blancs (consumers boycott) des excès que les organisateurs ont d'ailleurs désavoués. De la même manière, lorsque le 29 novembre 1985 à Johannesburg, dans une vaste réunion nationale regroupant de nombreux mouvements - dont évidemment l'UDF - on discutait des suites à donner au boycott scolaire, il a été fréquemment souligné le « désordre », les « excès » et l'usure des manifestations de jeunes.
Certaines des actions de ces groupes de jeunes ont pu s'avérer désordonnées à cause de l'absence de réelle hegemonie prolétarienne dans le mouvement de masse. La répression sélective du pouvoir contre les directions locales de l'UDF et de ses composantes a affaibli l'ensemble du Front. Celui-ci, qui n'avait pas réussi à rassembler à sa création toutes les composantes du mouvement de masse, n'a guère la possibilité dans ces conditions d'y parvenir maintenant sur les mêmes bases. L'UDF a d'ailleurs cessé d'être présenté comme l'interlo- cuteur éventuel des fractions libérales. Celles-ci se sont tournees directement vers la direction de l'ANC en exil.
Mis à part l'UDF, l'autre front unitaire significatif est le Forum national regroupant, entre autres, l'organisation AZAPO et des groupements de gauche comme la Cape Action League. Le Forum national s'est voulu, dès le départ, un regroupement plus restreint que l'UDF. Il a été défini comme un cadre unitaire de réflexion politique et non comme un front de masse. Il a voulu par contre apparaitre comme une alternative à la gauche de l'UDF et de la Charte de la liberté. Le programme du Forum, le « manifesto of the azanian people » combine des demandes démocratiques immédiates et des mots d'ordre stratégiques pour l'établissement d'une république démocratique antiraciste et ouvrière ». Mais ce mouvement n'a pas réussi pour le moment à résoudre les difficultés et les contradictions de son projet initial. Il tentait en effet de concilier deux objectifs : celui d'apparaître comme une alternative à l'UDF dans le mouvement de masse et d'autre part, de s'affirmer comme un pole politique nouveau luttant pour un objectif socialiste. Or, son hétérogénéité, due à ses différentes composantes, ne lui permettait pas d'avancer sur ces deux terrains. Il n'est pas un front de masse car il cherche à découper programmatiquement un courant socialiste qui, dans les circonstances actuelles, serait de toute manière minoritaire. Il n'est pas non plus un courant politique spécifique et délimite car ses diverses composantes ont entre elles d'importantes divergences. A cela se sont ajoutées les difficultés propres du Forum qui, tout en constituant une avancée progressiste par rapport à l'an- cienne tradition de la « conscience noire », est demeurée hétérogène et s'est fait souvent reprocher son sectarisme. Il semble en effet que l'AZAPO ait été parfois rétive à une pratique de front unique avec l'UDF. Elle n'avait pas par exemple soutenu la grève général du Transvaal en novembre 1984. Tout cela paralyse serieusement le Forum national et rend son travail précaire. Mais il a pourtant eu le mérite de poser publiquement le probleme des objectifs stratégiques de la révolution sud-africaine, en prenant notamment position pour une république socialiste. Ce débat politique est de toute première importance et touche tous ceux qui ont des reponsabilités dans le mouvement de masse et ses organisations. Mais le propagandisme pour une république socialiste ne peut être aujourd'hui la base de ralliement d'un mouvement de masse. Ni front de masse ni parti politique, le Forum national a donc beaucoup de mal à remplir l'une ou l'autre de ces tâches.
Pour le mouvement de masse, la principale question à resoudre est celle de l'unité d'action des différents secteurs populaires, et notamment celle entre la population des quartiers et des townships et les travailleurs industriels. Peu à peu sont apparues des initiatives communes et unitaires de ces divers secteurs comme la grève génerale du Transvaal ou certains boycotts des commerces blancs. Mais ces unites conjoncturelles ne permettent pas encore de résoudre durabiement la question du front unique face au pouvoir et au patronat. Une véritabie convergence unitaire des formes d'action et d'organisation reste encore à constituer. Il y a en effet des raisons objectives à la formation distincte des associations commu- nautaires et à celle des syndicats : l'imporiance du chômage auquel est contrainte une grande partie de la population, la précarité de certains emplois, l'emploi de beaucoup de Noirs dans de petites entreprises ou dans des travaux domestiques. Tout cela forme une expérience bien différente de celle acquise par les secteurs ouvriers qui ont connu une certaine stabilité malgré la rotation de la main-d'œuvre ei les licenciements actuels.
Le mouvement syndical est d'abord l'expression de cette couche ouvrière, minoritaire, mais qualitativement decisive pour l'avenir de la lutte révolutionnaire. Cette division entre secteurs sociaux ne sera pas résolue par la seule juxtaposition des différentes formes d'organisation. Il faut qu'apparaissent des formes originales d'unité d'action qui, une fois améliorées les capacités propres d'organisation communautaire, renforcent le poids du mouvement populaire et singulierement du mouvement ouvrier. Aujourd'hui, à part quelques rares exceptions, les plus importants syndicats sont très extérieurs aux quartiers et aux townships. Les directions syndicales auront donc à résoudre ce problème et à constituer ainsi des pôles stables au sein des communautes. 9. L'un des événements les plus marquants des dernières années a été le developpement des syndicats independants et la création, le 30 novembre 1985, d'une fédération unitaire regroupant une grande partie de ceux-ci. Malgré le fait qu'une partie des syndicats proches des thèses de la conscience noire ait refusé d'intégrer le COSATU, celui-ci represente un pas en avant considerable pour la classe ouvrière et une victoire importante au profit de tous les opprimes de ce pays.
AFRIQUE DU SUD
Cette étape n'a pas été atteinte sans peine. De nombreux syndicalistes ont payé de leur vie cet effort pour donner une organisation réelle aux travailleurs noirs. Le développement d'un syndicat des mineurs (le NUM) en 1984 a été un événement très important favorisant le mouvement vers l'unification des differents secteurs éclaires de la classe ouvrière sud-africaine. Cette progression di sindicalisme de classe a, d'autre part, permis le développement d'une réflexion et d'un débat politiques sur les revendications et les objectifs de la lutte syndicale. Les résolutions du congrès de fondation du COSATU expriment cet acquis, certaines d'entre elles étant ouvertement anti-impérialistes et anticapitalistes, à travers notamment la dénonciation des multinationales. Le syndicalisme indépendant et non racial qui vient de s'unifier au sein du COSATU s'est développé sur la base de l'évolution économique du pays et de l'élargissement du prolétariat noir dans la grande industrie qui ont permis l'émergence d'une nouvelle génération de militants ouvriers. Après la défaite de 1960-1963, l'Afrique du Sud a connu une croissance industrielle considérable. Celle-ci combinait le reinvestissement des profits réalisés par les grandes compagnies minières et l'entrée massive de capitaux imperialistes. S'y ajoutait le retour de certains capitaux sud-africains qui avaient été placés à l'étranger dans la période de récession qui avait précédé. Cette croissance industrielle bénéficia de mesures incitatrices de la part de l'Etat et de la création d'un marche financier local. L'industrie sud-africaine était devenue en 1946 la principale composante du PNB sud-africain mais il a fallu attendre les années soixante-dix pour que le pays devienne à proprement parler un pays industrialisé. Dans les annees cinquante, la majorité des entreprises sont de petite taille. En 1954 par exemple, 65 % de celles-ci empioyaient moins de 9 ouvriers, et 92 % moins de 49 ouvriers. Aujourd'hui encore, dans certaines branches, cette industrie est loin d'être pertormante et moderne. Ce sont essentiellement les multinationales qui ont constitué les entreprises technologiquement avancees.
Tout cela a tout de même permis le développement d'une classe cuvrière noire fortement concentrée si ce n'est dans de grandes entreprises, du moins, dans de vastes ghettos au sein des quatre ou cinq grandes régions industrielles du pays. Durant tout une periode, le patronat a eu besoin de stabiliser cette main-d'œuvre et de lui faire acquérir une qualification. Une partie des employeurs contourna la loi et chercha à s'attacher une frange de travailleurs noirs semi-qualifiée. Ceci favorisa la siabilité d'emploi et de résidence d'une couche substantielle de travailleurs en dépit du statit de migrant imposé aux travailleurs africains. Produit de cette évolution, il y a dix millions de Noirs vivant en zone urbaine, hors des bantoustans. Simultanément, la classe ouvrière métisse et indienne s'élargit, favorisant ainsi la rencontre sur les lieux de travail de communautes separées dans tous les autres domaines de la vie sociale. De 1960 a 1970, le nombre de salariés dans l'industrie manufacturière augmenta de 63 % et passa de 658 026 personnes à 1 070 033. En volume, la production augmenta de 8,4% par année en moyenne. entre 1963 et 1968.
La seule production de l'industrie privée augmenta de 157,6 % durant les années soixante. La contribution de l'industrie manufacturière et du bâtiment au PNB atteignit 28,2 % en 1970 contre 10,5 % pour le secteur minier. Expression de l'élargissement du prolétariat, la féminisation de la classe ouvrière progresse tout au long des vingt dernières années. De 1973 à 1981, la part des ouvrières dans l'ensemble de la main-d'œuvre noire augmente de 23.9 % dans l'industrie de la chaussure, de 15,2 % dans le commerce, de 12 % dans le textile.
Cette évolution sociale s'illustre aussi par un nouveau mouvement revendicatif dès 1972. Mais ce sont surtout les grèves du Natal en 1973 qui constituent le tournant dans le développement d'un nouveau mouvement ouvrier.
Les statistiques officielles indiquent un saut de 71 grèves en 1972 impliquant 8 814 ouvriers noirs à 370 grèves en 1973 impliquant 98 029 ouvriers noirs. Ces luttes portaient essentiellement sur des revendications de salaires mais elles exprimaient évidemment l'émergence d'une nouvelle forme de contestation sociale de l'apartheid, certains secteurs demandant entre 50 % et 300 % d'augmentation salariale.
En 1969, il n'y avait plus que 13 syndicats africains qui ne regroupaient pas plus de 16 000 adhérents. A partir de 1973, naît un nouveau type de syndicalisme. notamment à partir du Trade Union Advisory and Coordinating Council. Ce syndicalisme se construit à l'intérieur du TUCSA, fédération corporatiste contrôlee par les syndicats blancs. Il aboutit entre autres à la création, en 1979, d'une fédération nationaie, la FOSATU, regroupant des syndicats par branches industrielles. Se constituent d'autre part un certain nombre de syndicats dit « généraux » comme la Western Province General Workers Union (future GWU) ou le South African Allied Worker's Union (SAAWU). Durant cette periode, le nombre de syndiqués au sein de ces organisations indépendantes passe de 70000 en 1979 à 200 000 en 1982, et à plus de 400 000 en 1983. Le nombre de travailleurs africains qui se syndiquent, y compris dans les syndicats de là TUCSA, grâce à leur reconnaissance et au système de « closed-shop », passe de 223 661 en 1980 à 741 194 en 1983.
Le mouvement revendicatif des ouvriers noirs, qui était retombé après 1973-1974, connait une nouvelle croissance dès la fin des années soixante-dix. On passe de 90 conflits en 1977 avec 15 091 grévistes à 394 conflits en 1982 avec 141 571 grévistes. En 1984, selon les chiffres officiels, il y eut 469 grèves mobilisant 181 942 personnes dont 174 897 Africains. Le nombre de journées de travail perdues a été de 379 712 et ces conflits portaient essentiellement sur des questions de salaires, de reconnaissance de syndicats indépendants et de licenciements. Enfin, durant ces mouvements, les nouveaux syndicats font la preuve d'une influence et d'une implantation grandissantes.
Les nouvelles lois inspirées par la commission Wiehahn (1979-1981) avaient tenté de modifier quelque peu le marché du travail, tout en essayant de limiter le mouvement syndical naissant. Elles aboutirent finalement à donner un espace nouveau pour l'existence puis la reconnaissance legale de syndicats non raciaux. Ceci fut possible parce que dans ce mouvement, des directions surent utiliser tactiquement les nouvel-
AFRIQUE DU SUD les réglementations et parce qu'elles surent utiliser les différences de politique entre d'une part, le régime, de l'autre, le grand patronat, notamment celui des firmes étrangères. La volonté de certains syndicats de se construire d'abord au niveau des usines, à la base de la classe ouvrière, et de stabiliser leur existence au travers de luttes partielles, souvent victorieuses a constitué une politique très constructive. Le syndicalisme non racial a pu ainsi s'imposer, y compris face aux tribunaux.
Ce sont toutefois ces questions tactiques qui divisent le mouvement syndical lorsqu'en 1981 démarrent les pourparlers sur l'unification. Si tous les syndicats indépendants dénoncent les réglementations en vigueur, certains acceptent d'être enregistres officiellement et de sieger dans les conseils industriels (Industrial Councils) sur une base tactique. Les autres dénoncent cette pratique comme étant plus ou moins collaborationniste. Ce sont généralement les syndicats membres de la FOSATU et du CUSA qui adoptaient la première position. Sur la seconde position, se trouvaient au début certains syndicats de tradition « conscience noire », les syndicats d'obédience chartiste et quelques autres comme la GWU.
Une autre discussion portait sur le type de syndicalisme à construire, à savoir des syndicats par branche industrielle ou des syndicats géneraux. Le choix débouchait naturellement sur des différences de structuration à la base. Pour certains, le choix des syndicats generaux se justifiait pour intervenir dans les communautés. En réalité, cette question combinait deux problemes : celui de la manière dont les syndicats devaient s'intégrer dans le mouvement politique de masse et celui de la main-d'œuvre la moins stable, les « commuters » (les migrants rentrant chaque jour ou très fréquemment dans leur bantoustan) ayant souvent des emplois très précaires, notamment dans les services. Un syndicat comme le SAAWU a tenté de donner la priorité à ce type de syndicalisme en se construisant comme un syndicat général, intervenant dans les communautés, intégrant l'UDF et cherchant à mobiliser les travailleurs du bantoustan Ciskei. Le SAAWU a connu d'importantes difficultes provenant notamment de sa tres faible existence au niveau des entreprises et de la répression que le régime blanc et l'administration du Ciskei exercèrent sur lui.
Le troisième grand débat qu'il y a eu départageait ceux qui voulaient un syndicalisme non racial et ceux qui se réclamaient d'un syndicalisme noir, c'est-à-dire sans possibilité d'y trouver des dirigeants blancs. Sur cette seconde position, se trouvent encore aujourd'hui les syndicats CUSA et AZACTU qui ont refusé de rejoindre le COSATU et qui restent les plus fidèles à l'idéologie de la « conscience noire ».
Dans toutes ces discussions qui ont divisé les syndicats selon des lignes de partage a chaque fois différentes, la FOSATU apparait comme l'organisation vis-à-vis de laquelle les autres organisations se définissaient. C'est aussi elle et quelques autres syndicats (General Workers Union, Food and Canning Workers Union, Caper Town Municipal Workers Association auxquels vint s'ajouter à la fin le National Union of Mineworkers) qui jouèrent un rôle moteur dans les pourparlers d'unification. Ce rôle, la FOSATU le tenait de son poids réel dans les luttes. En 1982, les syndicats de la FOSATU dirigèrent conflits avec un total de 87 226 grévistes. La même année, l'autre fédération, le CUSA, par exemple, dirigea dix grèves avec 3 675 grévistes et le SAAWU, six grèves avec 2 671 grévistes. Ces problèmes d'orientation débouchent en 1983 sur la question de l'affiliation des syndicats à des fronts politiques de masse, c'est-à-dire en fait à l'UDF ou au Forum national. Les principaux syndicats décidèrent de n'intégrer aucun de ces fronts. Contrairement aux critiques qui leur ont été faites par les syndicats qui adhérèrent à l'UDF, le problème n'a jamais été de nier la nécessité pour le mouvement syndical de s'intégrer au combat politique en général. Le problème était et demeure celui du rythme et des formes que peut prendre cette activité politique du mouvement syndical, en tenant compte de la jeunesse et de la fragilité de celui-ci. Ensuite, chacun des syndicats devait se déterminer vis-à-vis des courants politiques animant ces fronts. La question de la démocratie ouvrière à la base. celle de la représentation spécifique des syndicats ou celle des relations avec les liberaux (qui sont parfois les patrons des syndiques) découlaient logiquement de ce debat politique. Il est tour à fait significatif que les syndicats qui jouèrent le rôle central dans la marche vers l'unification sont précisément ceux qui refusèrent d'entrer dans l'UDF ou dans le Forum national. Deux conceptions de la construction du mouvement ouvrier se sont donc plus ou moins explicitement opposées durant cette période. En 1982, le secrétaire général de la FOSATU, Joe Foster, avait souligné « le besoin d'un mouvement de la classe ouvrière ». indiquant que « les travailleurs doivent tendre à construire leur propre organisation, puissante et efficace même s'ils sont partie prenante d'une lutte populaire plus large. » Ceci s'opposait effectivement à la ligne proposée par les syndicat membres de l'UDF exprimée par exemple par Sydney Mufamadi, du GAWU, qui déciarait : « Certains prétendent que le seul fondemeni de la classe ouvrière, c'est l'entreprise. Quant à nous, nous pensons que même si les gens ne sont pas derrière des machines, on peut dire qu'ils mènent une lutte de classes dans la mesure ou les questions pour lesquelles ils se battent à divers niveaux contribuent à miner les rapports de classes sur lesquels repose la société actuelle. »
Ce débat illustre les contradictions qui traversent actuellement le mouvement de masse. Une grande partie de la population qui est socialement marginalisée dans les bantoustans, les townships et les quartiers pauvres ne peut s'organiser qu'au travers des associations communautaires. La partie de la population noire, minoritaire mais tout de même composée de plusieurs millions de personnes, qui a un emploi plus ou moins stable dans l'industrie, les mines et certains services peur trouver dans ie mouvement syndical une nouvelle forme d'organisation. Le rapport entre ces deux formes complémentaires d'organisation ne peut simplement s'établir en fonction de leur representativité respective. Il y a certes la question de l'unité en général de toutes les organisations de masse à laqueile l'UDF ou le Forum national ont cherché à répondre. Mais il y a par ailleurs la question du poids qu'il faut réussir à donner à la classe ouvrière dans un mouvement de masse fortement hétérogène du point de vue de son expérience de iutte, de ses formes d'organisation et
AFRIQUE DU SUD parfois de sa composition sociale. Ceci constitue les bases de différenciations politiques et organisationnelles. Si tout le monde s'accorde à dire qu'il faut améliorer et garantir l'unité de ce vaste mouvement, il reste des divergences sur le contenu de cette unité, notamment en ce qui concerne le rôle qu'il faut attribuer au jeune mouvement ouvrier ainsi que les rythmes et la forme qu'il faut donner à son expression politique indépendante.
C'est fondamentalement ce débat qui sépare depuis plusieurs années un certain nombre de directions syndicales et le courant chartiste. Alors que les premières voulaient affirmer l'autonomie de leurs projets, le second tentait de se poser en direction alternative dans le mouvement syndical. - Le SACTU, organisation en exil liée à l'ANC, a faussement prétendu qu'il était une sorte de « centre syndical clandestin » qui présidait plus ou moins au développement en cours du mouvement syndical, invitant ce dernier à se ranger sous la bannière de l'ANC. - Le Parti communiste a violemment attaqué la direction de la FOSATU à qui il reprochait tantôt de ne pas reconnaître son rôle d'avant-garde proletarienne et de vouloir s'y substituer. tantôt de réduire son combat à de l'économisme. En 1979, à un moment décisif de développement syndical, le comité central du parti déclarait vouloir encourager d'abord les syndicats noirs qui prenaient position contre le principe de l'enregistrement. - Le courant syndical chartiste à l'intérieur du pays, notamment le SAAWU. a pris une position rigide contre l'enregistrement et la participation aux conseils industriels. Il a, lui aussi, dénonce ce qu'il estimait être un refus d'interve- nir sur le terrain politique quand les plus importantes directions syndicales refusèrent d'intégrer l'UDF.
En définitive, dans cette discussion, le courant chartiste est apparu durant un temps avec des positions sectaires. Les faits ont tranché: l'orientation dénoncée n'a pas conduit à la trahison ni à l'intégration, les syndicats incriminés n'ont sans doute pas résolu tous leurs problèmes, mais il ont établi des structures stables. La marche vers la fusion syndicale est à mettre d'abord à leur actif. Dès lors que le mouvement vers la fondation d'une fédération syndicale unitaire se confirmait, le courant chartiste a peu à peu rectifié sa ligne. Mais d'autres problèmes sont apparus : alors qu'à l'extérieur du pays, le SACTU se disait partisan d'un seul syndicat par industrie, à l'intérieur, des organisations comme le SAAWU semblaient prendre un grand retard à transformer leur organisation de syndicat général en syndicat industriel, ce qui leur valut durant une période d'être considérés comme « observateurs » par les syndicats les plus engagés dans le processus d'unification. Mais, de l'autre côté. les « syndicats unitaires », comme ils ont été qualifiés, qui cherchaient à s'affirmer comme une force spécifique et indépendante, devaient pour leur part résoudre une difficulté importante, celle d'apparaître hors des entreprises, c'est-à-dire dans les quartiers et les townships. Dans la mesure où ils voulaient s'affirmer comme un pôle prolétarien, il ne leur fallait pas seulement stabiliser l'organisation syndicale dans les usines ; il leur faliait encore élargir peu à peu leur champ d'activités à d'autres secteurs de masse. Il y a eu une importante désynchronisation entre les degrés de réalisa- tion de la première tâche et de la seconde. La propagande active faite par certains syndicats pour l'appel au boycott des élections « indiennes » et « métisses » en 1984, puis leur presence décisive dans la grève générale du Transvaal en novembre 1984 et dans l'organisation de certains boycotts des commerces blancs ont permis une première présence significative de ces organisations sur ce terrain. Mais il est probable que le retard à combler reste important.
La question des chômeurs, c'est-à-dire de la masse des laisséspour-compte, est aussi une question importante pour le mouvement syndical. Le congrès du COSATU a décidé d'entreprendre l'organisation de ces travailleurs. Mais tout progrès dans ce sens permettra une présence et un travail d'organisation des syndicats sur les lieux d'habitation. Le problème de la syndicalisation des chômeurs touche donc au problème de l'expression politique autonome des syndicats au sein des townships et des communautés.
L'ANC, SON PROGRAMME POLITIQUE
L'ensemble de ces problèmes va être maintenant débattu au sein du COSATU. La nouvelle fédération va connaître des débats internes d'une importance décisive pour l'avenir de la lutte des opprimes sud-africains et pour l'avenir de cette classe ouvrière. A un moment où il est tant question de reformes et où les patrons des plus grosses entreprises parlent de « démocratie », il est décisif que la classe ouvrière industrielle puisse s'exprimer de ma- niere independante et faire valoir ses propres revendications. 10. L'ANC constitue aujourd'hui la principale organisation politique au sein du mouvement de libération. Son influence est particulièrement forte dans les townships africains. Il influence considérablement l'UDF en tant que tel ainsi qu'un grand nombre d'organisations qui composent celui-ci. Il est également considéré par les franges démocrates blanches comme l'organisation de référence. Le maintien en prison d'un dirigeant comme Nelson Mandela symbolise aux yeux des masses la continuité et la ténacité d'un mouvement dont la création remonte à 1912. Ceci concourt à lui donner une sorte de légitimité aux yeux de larges secteurs de masse.
L'ANC a été constitué à l'origine comme un regroupement nationaliste et réformiste dont les objectifs étaient de faire pression sur le pouvoir afin d'obtenir de réels droits démocratiques pour les Africains. Après la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle génération militante commença à faire évoluer les pratiques de l'ANC. Cette radicalisation était due à plusieurs facteurs : l'influence des luttes de libération à travers le monde, l'évolution sociale de l'Afrique du Sud qui favorisait de nouvelles formes de lutte, l'arrivée au pouvoir du Parti national et la mise en place de l'apartheid, des contacts avec le Parti communiste et la possibilité de profiter des nouveaux développements nationalistes en Afrique noire. Mais jusqu'à la fin des années cinquante, l'ANC se voulait encore un mouvement africain, restant attaché à la conception d'une Afrique du Sud démocratisée, mais prêt au compromis sur une organisation fédérative en rapport à l'existence de plusieurs « races » ou « nations ». C'est
AFRIQUE DU SUD cette conception de la question nationale qui présida au lancement du Congrès du peuple qui ratifia en 1955 la Charte de la liberté et qui regroupait l'ANC, le Congrès indien sud-africain, le Congrès du peuple métis, le Congrès des démocrates et l'organisation syndicale SACTU.
Durant toute cette période, malgré les évolutions de sa direction, l'ANC maintient une politique oscillante entre mobilisation de masse et soutien aux libéraux blancs. C'est l'époque où il est partisan d'une vaste négociation nationale regroupant les différents peuples de l'Afrique du Sud. Beaucoup de ses dirigeants pensent toujours que le changement peut venir sans violence. Mais l'évolution va se poursuivre ainsi que le débat interne. La question de l'entrée des Blancs dans l'ANC constitue l'un de ses problèmes, liée par ailleurs à celle des relations avec le Parti communiste et de l'adhésion à ce dernier de certains de ses cadres. Ce sont ces problèmes qui engendrent une scission de la part d'un courant qui refuse de rompre avec la tradition nationaliste africaine du mouvement et qui va fonder en 1958 le Pan african Congress (PAC). C'est à la même époque que la situation commence à se détériorer. Le mouvement de masse se cherche de nouvelles formes de lutte mais ne réussit pas à faire reculer le pouvoir alors que se mettent en place les règles de l'apartheid et le carcan répressif. Dès 1957, les grèves ouvrières déclinent en nombre et en participation. Le mouvement de masse est divisé, peu politisé, et peu structuré. En 1960, à l'appel du PAC, des rassemblements ont lieu à Sharpeville et Langa pour brûler les passeports intérieurs attribués aux Africains. La police tire et fait plusieurs dizaines de morts. L'ANC et le PAC sont interdits, la défaite prend forme et sera confirmée en 1963 par l'arrestation des principaux dirigeants. L'ANC va alors opter pour la lutte armée. Ce choix ne fut pas seulement le résultat d'une rectification politique due aux nouveaux rapports de forces et à la violence du régime. L'ANC corrige par là même sa compréhension de la société sud-africaine et intègre les expériences étrangères, à commencer par celle de la révolution algérienne. Il fait aussi le choix de la lutte armée en fonction des rébellions armées qui sont apparues dans les réserves au long des années cinquante et jusqu'en 1963. L'ANC opte par conséquent pour ce qu'il appela une lutte armée rurale, option qu'il semble avoir conservée jusqu'aux événements de Soweto de 1976. L'Afrique du Sud était pourtant un pays dont les structures économiques et sociales changeaient rapidement et où la possibilité de mener à bien une telle stratégie s'affirmait de plus en plus comme illusoire.
Mais l'essentiel de la direction de l'ANC est alors en exil, pour partie dans les pays africains de la région pour y organiser les actions armées, et pour partie en Europe afin de constituer un appareil de représentation à l'étranger. Alors que le mouvement de masse renaît en 1973, l'ANC paiera, en s'en trouvant marginalisé, son éclectisme stratégique et sa faiblesse directionnelle à l'intérieur. La vie politique du mouvement se fait uniquement en exil et le projet de lutte armée se réduit à une propagande armée. Bien que celle-ci n'ait pas été inutile, puisque l'ANC y puise encore maintenant un important crédit aux yeux des masses, elle n'en constituait pourtant pas une ligne d'in- tervention dans le mouvement de masse tel qu'il renaissait. L'ANC ne corrigea pas cette ligne après la grève ouvrière de Durban en 1973 qui annonçait pourtant une nouvelle époque et semble ne l'avoir finalement fait, mais en retard, qu'après les luttes de Soweto en 1976. Les effets de la défaite de 1960-1963 n'avaient duré qu'une douzaine d'années et le mouvement de la jeunesse en 1976 venait de confirmer cela. Mais à nouveau, c'était un autre courant que l'ANC qui marquait ces événements, celui de la conscience noire portée par une nouvelle génération militante.
L'ANC va cependant réussir par la suite à gagner une partie de ces nouveaux militants, notamment ceux qui, ayant fui le pays, sans solution politique, se retrouvaient dans les pays voisins, dans des camps de réfugiés, où l'ANC était influent et offrait la perspective de la lutte armée. C'est à cette époque que le mouvement s'oriente vers des actions d'éclat en milieu urbain avec notamment l'espoir de déstabiliser économiquement le pays.
L'ANC va rattraper son retard en se liant à la nouvelle vague de radicalisation du mouvement de masse à partir de 1981. Si cette organisation a été capable de réaliser cela malgré l'absence de stratégie claire durant toute la période précédente et malgré une relative extériorité par rapport aux recompositions à l'intérieur du pays, c'est, d'une part, parce qu'elle a attache une très grande importance aux questions d'organisation, notamment à celle des réseaux clandestins de militants et de cadres. L'ANC est parvenu à éduquer certains de ses militants en les rendant capables d'audace et de courage pour prendre des risques considérables dans le militantisme clandestin. Il a eu raison de vouloir utiliser et capitaliser le sentiment radical démocratique qui peut exister dans une petite frange de jeunes Blancs, l'origine évidemment petite bourgeoise de ces gens n'étant pas un obstacle pour utiliser ce courant et même pour en gagner une partie à la lutte. L'ANC a, d'autre part, été capable de prendre des initiatives tactiques et d'exploiter certaines opportunités dont la principale a bien été le lancement de l'UDF. A cette étape de la lutte où le mouvement de masse n'a pourtant pas résolu toute une série de questions d'organisation et de tactique, l'ANC a du moins établi une influence durable parmi une majorité d'associations communautaires.
Les positions stratégiques de l'ANC sont maintenant celles d'une révolution démocratique assurant la libération nationale des opprimés. Bien que désormais il insiste sur le rôle particulier des travailleurs dans cette révolution, il ne définit pas précisément quel doit être le contenu social du nouveau pouvoir d'Etat. Compte tenu de l'influence de l'ANC et de ses militants, ceci n'est pas sans conséquences sur les actions et les formes d'organisation prises aujourd'hui au sein du mouvement de masse. Cela peut avoir aussi des conséquences sur la manière dont l'UDF traite de ses relations avec le courant libéral.
L'ANC a peu à peu modifié sa ligne durant les dernières années. Il semble avoir abandonné sa conception plurinationale de la lutte démocratique. L'émergence du syndicalisme indépendant affirmant son caractère « non racial », en d'autres termes, non « multiracial » a été un élément de cette rectification. L'ANC a également affirmé dans le même ordre d'idées qu'il n'était
AFRIQUE DU SUD plus partisan d'une convention nationale qui impliquait une voie fédéraliste.
Depuis plusieurs mois, il a, par contre, fait le choix de faire apparaitre plus clairement qu'auparavant ses relations avec le Parti communiste. Sa presse met en évidence les similitudes programmatiques avec le PC. L'élection du comité excutif de l'ANC à son congrès de juin 1985 a confirmé ce fait avec l'intégration officielle de dirigeants notoires du PC. Depuis vingt-cinq ans, la question des rapports avec le PC a été un problème politique important au sein de l'ANC. La scission du PAC avait été partiellement liée à cela. La mise en place de l'aile militaire « Umkonto we Sizwe » (le Fer de la nation) permit au PC de renforcer sa collaboration et son influence. La période de la conférence de Morogoro en 1969, dernier congrès avant celui de 1985, fut une nouvelle occasion de débat sur cette question. L'ANC avait toujours dénoncé l'amalgame qui était fait entre lui et le Parti communiste, le régime de Pretoria utilisant cet argument pour justifier la répression.
Mais récemment, la presse de l'ANC a commencé à louer le PC comme le parti de la classe ouvrière et a publié des articles sous la signature de dirigeants connus du PC. Celui-ci est systématiquement présent comme l'allié permanent du mouvement. La presse du Parti communiste affiche ostensiblement ses orientations vis-à-vis de l'ANC. Le PC, dont la direction est aussi en exil, a tenu son 6° congrès quelques semaines avant celui de l'ANC et y a confirmé dans sa nouvelle plate-forme qu'il s'agissait « d'être partie prenante et de renforcer l'alliance de libération de toutes les classes et couches dont les intérêts correspondent aux but immédiats de la revolution nationale démocratique. C'est le Front de libération dirigé par l'ANC qui incarne cette alliance. » Le Parti communiste, qui se présente comme l'expression de l'avant-garde proletarienne, defend une conception de la révolution héritée de son histoire stalinienne. Sa presse dénonce en permanence ce qu'elle appelle les ultragauchistes, les « nouveaux marxistes sud-africains » et certains dirigeants syndicaux qui ne se reconnaissent pas dans l'ANC. Le PC combine une analyse exagérément otpimiste de la situation, un sectarisme envers les autres courants et un fractionnement mécaniste du processus révolutionnaire. II écrit par exemple : « C'est du fond de ses souffrances et de la tragédie qu'elle vit que la très grande majorité du peuple sud-africain, blanc comme noir, s'inspire de la Charte de la liberté dans ses luttes afin d'échapper au cauchemar de son existence présente. Il est possible que certains opposants au régime continuent à résister à la Charte par peur d'être identifiés à l'ANC ou au SACP qu'ils considèrent comme ses initiateurs et ses principaux garants. Néanmoins, en dehors des racistes et d'une poignée d'éléments ultra-gauches, il est difficile de trouver quelqu'un récusant les principes fondamentaux exposés dans la charte qui, aujourd'hui, fait l'unité entre les adhérents de l'ANC et ceux qui n'en sont pas, entre les communistes et les non-communistes, entre les combattants de la liberté et les pacifistes, dans le cadre d'un large front visant à renverser l'apartheid et à mener à bien la première étape de la révolution nationale démocratique. » A présent, l'ANC combine tradition nationaliste et conception stratégique inspirée du Parti communiste. Cette synthèse a fortement fait évoluer l'ANC depuis vingt ans. Cela lui a apporté une nouvelle analyse de la société et des classes en Afrique du Sud. La constitution d'un appareil, l'aptitude à former un réseau dense de soutien international, la capacité à manœuvrer tactiquement que l'ancien ANC ne possédait pas, ont été largement acquises grâce aux relations avec le PC. Tout cela l'a doté d'une capacité d'intervention qui lui permet y compris de capitaliser partiellement des mouvements dont il n'est pas l'instigateur. L'utilisation symbolique de Mandela et de la Charte de la liberté lui permet de se présenter pédagogiquement aux masses comme le débouché politique, naturel et logique de leurs mobilisations. La Charte de la liberté est utilisée comme un programme démocratique élémentaire. Ecrite en 1954, la Charte - même interprétée comme une simple plateforme minimum d'agitation - est marquée par la situation sociale d'alors et les positions que l'ANC avait sur la question nationale. Elle était le produit d'un moment historique donné. La formulation de la Charte sur les nationalisations des monopoles pourrait d'autre part, s'avérer aujourd'hui contradictoire avec une ligne de compromis avec l'opposition blanche. L'ensemble de ces problèmes se reflète dans la manière dont l'ANC utilise la Charte. Tantôt elle est présentée comme le programme actuel de la lutte et l'expression achevée d'une révolution nationale démocratique. Tantôt elle est utilisée comme un symbole, un point de ralliement qui vise à rappeler la continuité historique de l'ANC et de son projet de front élargi, du Congrès du peuple de 1955 à l'UDF d'aujourd'hui.
L'un des principaux problèmes au- quel est maintenant confrontée la direction de l'ANC est celui du mouvement syndical et du COSATU. Au cours des quatre ans qu'a duré le débat syndical pour l'unification, le courant chartiste dans le mouvement syndical s'est montré faible et minoritaire. Ceci confirmait le retard pris par ce courant à saisir les modifications survenues en Afrique du Sud, mais également le fait qu'il existe dans le mouvement politique de masse un débat vieux de plusieurs décennies, sur des questions aussi importantes que le rôle de la classe ouvrière, les objectifs sociaux de la lutte de libération, les alliances de classes et la démocratie de masse.
Les libéraux ont entrepris l'organisation au grand jour de discussions entre l'opposition blanche et l'ANC. Le 13 septembre 1985, une délégation d'hommes d'affaires s'est rendue en Zambie pour rencontrer la direction de l'ANC. Elle était composée de représentants des principaux groupes et institutions capitalistes du pays. Le 12 octobre, c'était au tour de la direction du PFP de se rendre en Zambie pour rencontrer l'ANC. Depuis, les Eglises méthodistes et des cercles étudiants afrikaners ont fait de même. Il a été reconnu publiquement par les protagonistes que les discussions avaient porté sur le projet de société de l'ANC, sur la manière de démanteler l'apartheid, sur le projet libéral de « convention nationale ». Aucun accord n'a été mentionné et les deux parties ont insisté pour que ces discussions soient considérées comme des échanges de vues. Les libéraux, pour leur part, affirment à l'encontre du gouvernement Botha, qu'il faut résolument intégrer l'ANC dans tout projet négocié. Un certain nombre de déclarations, voire certaines initiati-
AFRIQUE DU SUD ves qui sont prises regulièrement, confirment la sérieuse volonté de l'opposition bourgeoise d'aller maintenant dans ce sens. En réclamant maintenant du régime qu'il négocie avec les leaders noirs, à commencer par ceux de l'ANC, les libéraux cherchent une troisième voie à la crise actuelle de la société sud-africaine. Mais les contradictions sont telles que cette solution impliquerait qu'une direction comme celle de l'ANC s'engage à limiter le mouvement de masse et à le canaliser durablement. Pour le moment, l'ANC a utilisé les pourparlers de Zambie pour s'affirmer comme le principal interlocuteur tant sur la scène nationale qu'internationale. Il a refusé la proposition d'une « convention nationale » qui avait été une de ses exigences dans les années cinquante. Il est bien trop tôt pour évaluer les possibilités d'un accord quelconque entre ces parties. Les contacts de l'ANC avec les libéraux ne datent pas de maintenant et l'actuelle montée du mouvement de masse joue en sa faveur dans les discussions présentes. A cette étape des discussions, les masses noires perçoivent les relations avec les libéraux comme une nécessité tactique qui accentue l'isolement de Botha, aggrave la crise gouvernementale et entrave les capacités répressives du système. Ces discussions ne peuvent être condamnées en soi, même s'il est légitime que dans le mouvement de masse on débatte des objectifs à terme de tels pourparlers. Il est juste de vouloir utiliser les divisions au sein de la classe dirigeante. Il est possible de tirer parti de la crise de direction bourgeoise, mais il faut que cela se fasse en n'hypotéquant pas l'indépendance du mouvement populaire et sa dynamique révolutionnaire. Il est certain que toute progression des négociations ou des pourparlers officieux accéléreront les debats politiques et strategiques au sein du mouvement des opprimés. S'il ne s'agissait plus simplement d'utiliser tactiquement les divisions au sein de la ciasse dirigeante mais de négocier, le débat porterait par conséquent sur les questions de compromis. Ce serait dès lors l'ensemble des perspectives de la révolution sudafricaine et des besoins des masses qui seraient discutées en regard de la politique de l'ANC.
Depuis qu'ont été rendues officielles ces entrevues entre les libéraux et l'ANC, ce dernier a mis parmi ses principales exigences celle de la levée de son interdiction (unbanishment). Il cherche à pousser le plus loin possible l'avantage acquis par ces rencontres. Si le grand capital et les liberaux veulent le considérer comme leur principal interlocuteur, comme l'intermédiaire nécessaire entre eux et le mouvement de masse, alors l'ANC exige d'eux qu'ils obtiennent sa légalisation. Si une telle éventualité survenait comme conséquence d'une crise gouvernementale et d'une recomposition politique au sommet de l'Etat, il est certain que l'ANC deviendrait un parti massivement implanté et une nouvelle situation politique verrait le jour. Alors que l'ANC se présente parfois comme un front national large dans lequel tout le monde aurait sa place, les autres composantes le perçoivent au contraire comme un courant politique bien délimité, a fortiori, en tenant compte de ses liens avec le Parti communiste. Mais la légalisation de l'ANC ou plus modestement le simple élargissement de sa représentation réelle dans le mouvement populaire soulignerait les difficultés à vouloir être à la fois mouvement national de masse et courant politique idéologiquement très délimité. Si l'ANC pouvait, sous une forme cu une autre, s'exprimer légalement ou semi-légalement à lintérieur du pays, cela signifierait que les conditions générales de l'action politique auraient profondément changé. Toutes les forces politiques devraient alors avoir la possibilité d'exister publiquement et de défendre leurs positions. Dans de telles circonstances se poserait la possibilité d'une organisation politique exprimant les intérêts de la classe ouvrière, c'est-à-dire un parti des travailleurs. 11. D'autres courants politiques que l'ANC luttent en effet en Afrique du Sud. Le plus connu d'entre eux est celui de la conscience noire apparu à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. C'est ce courant qui marqua profondément les mobilisations de la jeunesse du Transvaal en 1976. Mais il s'est rapidement fragmenté par la suite. Son idéologie nationaliste favorisait certains comportements sectaires qui s'ajoutèrent aux difficultés organisationnelles. Un partie de ce courant a tout de même construit ou inspiré une aile importante du mouvement syndical indépendant (CUSA et AZACTU). C'est ce secteur syndical qui, à l'exception du syndicat des mineurs, le NUM, a refusé pour le moment de rejoindre le COSATU en prétextant de la présence de militants blancs dans ses directions. Si cette position n'était pas modifiée, les deux organisations syndicales pourraient se trouver à l'avenir marginalisées, et peut-être même, connaître une crise grave.
Les forces qui sont issues de la « conscience noire » vont aujourd'hui de positions nationalistes noires assez droitières à des courants qui assimilent peu à peu une approche marxiste de la société. Une partie définit dorénavant le prolétariat noir comme l'avant-garde sociale du mouvement populaire et se déclare favorable à un parti ouvrier noir.
L'organisation AZAPO exprime entre autres cette évolution. Mais elle demeure elle-même hétérogène. Elle est toutefois la seule organisation ayant une implantation nationale et qui ne soit pas rattachee au courant chartiste. L'AZAPO fait face à des problèmes d'orientation tels que la tactique de front unique, les rapport unitaires avec les organisations de l'UDF, et celui de l'analyse du syndicalisme non racial. Sa position ambigüe au moment de la grève du Transvaal en novembre 1984 révélait ces difficultés politiques. En devenant l'une des composantes essentielles du Forum national, l'AZAPO cherchait à constituer un pôle alternatif au courant chartiste. Mais cet objectif n'a pas été rempli.
Le Pan Africanist Congres (PAC) ne semble plus disposer de forces réelles et centralisées à l'intérieur de l'Afrique du Sud. Ceci n'exclut pas que certains militants s'en réclamant plus ou moins n'agissent au sein d'autres mouvements. Le PAC a maintenu un petit réseau à l'extérieur du pays, ce qui lui permet d'intervenir parfois dans la solidarité. Il existe, d'autre part, un certain nombre d'organisations, d'associations et de regroupements qui cherchent à affirmer une autre ligne que celle de l'ANC et de la conscience noire par une propagande sur le rôle d'avant-garde de la classe ouvrière, sur la perspective socialiste, sur le refus des alliances avec le courant libéral beurgeois. Certains de ces groupes défendent de longue date le « non racialisme » et se réclament tradi-
AFRIQUE DU SUD tionnellement du combat pour une nation unique, en opposition à l'ancienne position plurinationale de l'ANC. Ca courant demeure cependant très faible et dispersé, parfois limité à une pratique propagandiste et idéologique. Parmi ses organisations les plus connues, on peut citer la Cape Action League (membre du Forum national) et le New Unity Movement. Une partie de ces organisations ont cherche, des 1983, à mettre en place un front unique large en riposte aux projets de réforme constitutionnelle du régime. C'est ainsi que vit le jour le Disoderly Bill Action Committee au Cap (DBAC). Mais très vite, les frictions avec les organisations chartistes sur le fonctionnement du DBAC et les alliances aboutirent à une rupture. Ce courant se trouve confronte à deux problèmes principaux qui limitent aujourd'hui son impact : d'une part, sa division qui l'appeile à unifier ses forces afin d'accroitre ses moyens et son alldience et, d'autre part, la nécessité de preciser son orientation concrète en ne se réduisant pas à defendre des positions de principe. Pour ce faire, il lui faudra sans doute aborder avec beaucoup de souplesse les questions de tactique et d'agitation dans le mouvement de masse. Sa critique de l'UDE portait par exempie principalement sur l'alliance avec les libéraux. Or, les masses apprennent d'abord par leurs propres experences quotidiennes et cette denonciation de l'UDF ne pouvait être vraiment comprise. Une organisation ne peut gagner une certaine crédibilité dans le mouvement qu'au travers de ses capacites propres d'initiatives et d'interventions militantes.
Malgre ses difficultés, ce courant bénéficie pour le moment de l'existence du mouvement syndical dont certaines directions ont affirme leur independance vis-à-vis de l'UDF et du chartisme. Le haut degré d'organisation de ces syndicats et leur poids objectif légitime des positions radicales sur le rôle de la classe ouvrière. Mais cela ne peut servir éternellement de justification et de contre-poids à l'influence de l'UDF et de l'ANC. Pour développer son inluence, ce courant ne peut pas seulemen: compter sur son affirmation programmatique. Il pourrait, à partir de sa capacité propre d'initiative et d'intervention militante, entrer en dialogue avec d'autres forces sur des questions stratégiques mises à l'ordre du jour par l'essor du mouvement de masse et l'émergence du mouvement syndical. 12. Parmi les grandes questions politiques auxquelles est confronté le mouvement de libération nationale se trouve celle du sori et de l'avenir des masses rurales noires. L'une des principales discriminations de l'apartheid concerne l'accès à la propriété de la terre et le droit de la travailler. La loi foncière (Land Act) réserve 87 % du territoire aux Blancs. Les objectifs de ce dispositif législatif sont de fabriquer des bantoustans regroupant sur une base tribale les réserves de main-d'œuvre agricole et industrielle et de libérer les meilleures terres pour le developpement de l'agricultare capitaliste blanche. Cette politique a abouti à la déportation de la paysannerie africaine et par conséquent à l'élimination partielle des différentes categories d'agriculture africaines communautaires traditionnelle, petite production individuelle, metayage, lermage contre une rente en travail ou en argent qui vivaient à la périphérie de l'agriculture blanche.
La dernière phase de ce processus s'accomplit en 1956 quand toutes les dispositions des amendements de 1936 sont étendues à l'ensemble du pays. Il restait en 1936 environ 1 million d'Africains qui travaillaient la terre en zone blanche, contre une rente en travail dans des fermes blanches. Ils n'étaient plus que 163 000 en 1964, puis 16 000 en 1973 et exclusivement dans le Natal. A la fin des années soixante disparurent également les derniers « squatters » africains travaillant la terre - beaucoup contre une rente en argent à l'égard d'un propriétaire blanc. Il restait au début des années soixante environ 350 poches d'agriculture africaines en zone blanche (dont 250 dans le Natal). Elles ont quasiment disparu aujourd'hui.
Il y a par contre environ 1,5 million d'ouvriers agricoles travaillant pour les 70 000 agriculteurs blancs et les multinationales de l'agro-business. Leurs salaires sont dérisoires et les conditions de travail épouvantables. Selon le gouvernement lui-même, leurs salaires ont baissé en termes réels depuis vingt ans. D'importantes multinationales impérialistes (Unilever, Nestlé, Leibig, Cadbury, Tate and Lyle) se sont établies dans l'agro-industrie et les plantations, profitant des règles de l'apartheid. Ces compagnies ont, par la suite, entrepris de mécaniser leurs exploitations, licenciant une partie de la main-d'œuvre noire et favorisant par là même ce processus dans toute l'agriculture blanche. Celle-ci est généralement moderne et le processus de concentration des terres se poursuit, 25 % des plus grosses entreprises assurant 75 % des revenus agricoles. L'Etat protège fortement cette agriculture et lui garantit une main-d'œuvre sous-payée ainsi que des cours surévalués. A l'opposé, l'agriculture des bantoustans est vouée à une crise permanente. Avant même la Seconde Guerre mondiale, les réserves connaissaient un déficit nutritionnel important. L'agriculture africaine commençait à se disloquer, notamment sous l'effet de la pression démographique. La production de subsistance chuta au cours des années trente. Le processus s'est poursuivi et s'est aggravé au cours des années cinquante, notamment sous l'impact des modifications sociales, économiques et foncières introduites par le développement des industries « frontalières » (« border industries ») qui entraînaient des déplacements de populations et leur concentration dans certaines parties du homeland.
Cette destruction progressive de l'agriculture de subsistance a abouti y compris à des famines lors de la sécheresse en 1982-1983. En 1981, les agriculteurs africains fournissaient moins de 6% de l'ensemble de la production agricole du pays. Mais pas plus de 10 % de cette production était commercialisée. La situation est, de plus, très inégale selon les régions, le Natal ayant pour sa part une agriculture indienne et le Kwazulu, une petite agriculture africaine. Cette dernière mettait encore en 1975 12 % de sa production sur le marché local. Mais la couche de petits agriculteurs zoulous constitue précisément une base pour le parti Inkatha de Buthelezi,
Une partie de l'agriculture des bantoustans est d'autre part sous le contrôle de la bureaucratie réactionnaire des régimes fantoches locaux et dans certains cas, des agriculteurs blancs se sont appropriés de la terre dans ces zones.
AFRIQUE DU SUD
L'agriculture de subsistance ne constitue généralement pas le principal revenu des familles africaines vivant sur un lopin de terre. En 1970 déjà, plus de la moitié des adultes de sexe masculin résidant normalement en zone rurale étaient absents, ce taux atteignant 70 % dans certaines régions. En 1975, la valeur des revenus envoyés chez eux par les migrants était une fois et demie plus grande que les revenus tirés de l'agriculture et correspondait à 86 % de la valeur de la production de subsistance. Cette tendance s'est accentuée depuis lors.
Il apparait que le niveau de vie dans les zones rurales noires est substantiellement supporte par le travail des hommes dans les zones blanches. L'existence d'une paysannerie africaine constituant un groupe social stable et se reproduisant au travers d'une agriculture domestique est donc contestable.
Les dernières grandes luttes rurales ont été celles de Witzieshoek (1950), Mpondoland (1960), Tembuland (1962-1963). Il n'y a pas aujourd'hui de lutte pour la terre en tant que telle. Les seules résistances qui prennent parfois forme ont trait aux déplacements de populations (relocations) pour redéfinition des frontières du bantoustan. La lutte pour la terre n'a pas pris pour le moment la forme de révoltes dans les fermes blanches ou dans les réserves. La spoliation massive des terres combinée aux déplacements de populations remontant à plusieurs générations et au carcan répressif de l'apartheid en général réduit les possibilités objectives et subjectives de luttes partielles pour la seule réappropriation d'une terre.
C'est la lutte pour la destruction de tout le système raciste qui déterminera l'apparition éventuelle de mobilisations rurales sur cette question. L'aspect que cela prendra dépendra largement des formes d'organisation et des rapports de forces établis dans les villes. Le développement d'une agriculture capitaliste intensive blanche pourrait favoriser à la suite d'une victoire révolutionnaire une appropriation collective (sous une forme quelconque) d'une partie des grandes propriétés et plantations. Mais il n'est pas possible aujourd'hui de cerner ce que seraient en la matière les exigences précises des masses noires dans les campagnes et parmi les couches semi-prolétarisees des villes. La destruction du système des bantoustans est la première mesure conduisant à une réforme agraire radicale permettant une redistribution des terres à la population rurale et éventuellement à une partie des sans-travail des ghettos noirs. Cette redistribution ne pourra pas se limiter aux anciens bantoustans dont les terres sont généralement mauvaises ; elle touchera fondamentalement l'agriculture blanche actuelle. Mais il est impossible à l'étape actuelle de prévoir les imbrications d'une réforme agraire bouleversant le système foncier national et les possibilités de socialiser une partie de la grande agriculture capitaliste. Ce sont les mobilisations elles-memes et le rôle des organisations du prolétariat qui détermineront en partie le niveau de conscience et de revendication des masses rurales et semi-prolétariennes.
La classe ouvrière et les directions du mouvement de masse doivent intégrer tous ces facteurs pour avancer sur la voie de l'unité entre les masses urbaines et rurales. L'organisation des luttes dans les fermes et plantations blanches est rendue très difficile par l'extrême précarite d'emploi des ouvriers agricoles. Il en est de même en ce qui con- cerne les bantoustans ou la répression exercee par des administrations réactionnaires est particulièrement violente. Dans les deux cas, les moyens d'une agitation politique er d'organisation parmi ces populations restent à inventer. La decision du congres du COSATU d'entreprendre la construction d'un syndicat de travailleurs agricoles pourrait constituer un tournant important dans l'histoire de la lutte des Noirs. Les difficultés seront énormes, compte tenu du statut éminemment précaire de ces travailleurs et des capacites repressives dont disposent les propriétaires blancs connus pour être la base la plus réactionnaire du régime. Mais la décision du COSATU permettra d'engager un travail militant dont les conséquences politiques peuvent être décisives.
Le niveau atteint actuellement par les luttes pose de nouveaux problèmes. Dans la phase presente, se pose avec urgence la question de la convergence entre les mobilisations de masse (boycolt scolaires, boycott des commerces, boycott des transports, ect.) et le mouvement organisé de la classe ouvrière. Sans cela, des difficultés se manifesteront comme lors des mouvements de boycott en 1985. Cette question peut commencer à se résoudre grâce à la fondation du COSATU. Mais les syndicats ne pourront à eux seuls résoudre tous ces problèmes. Jusqu'à la fondation de la fédération unitaire, chaque syndicat ou fédération s'est construit sur une ligne et un projet bien précis. Aujourd'hui, tout le monde, ou presque, est dans le COSATU, ce qui change la forme du débat d'orientation qui va se poursuivre. Le second problème est celui de l'autodéfense de masse et des initiatives prises sur ce terrain pour que puisse se degager une nouvelle oftensive de masse. Jusqu'à présent, il y a eu peu ou pas de réponse à ce niveau. Il est probable que l'ANC cherche une réponse éventuelle à ce problème, mais la propagande armée qu'il a menée jusqu'à maintenant ne pourra pas s'y substituer. Or, on ne peut pas escompter en Atrique du Sud un processus de désagrégation au sein de l'armée. Cette question ne peut trouver de réponse rapide, mais toute organisation qui aspirerait à diriger le processus révolutionnaire doit commencer à avancer sur ce terrain.
Toutes les principales questions politiques et organisationnelles d'importance sont dépendantes des objectifs stratégiques que chacun assigne à la revolution sud-africaine. Plus précisément, la dynamique et le contenu des diverses revendications democratiques et nationales dependent de la nature de classe de l'Etat qui surgira du renversement du régime d'apartheid et qui entreprendra d'y répondre. On ne resoud pas de la méme manière tous ces probiemes selon que l'on se fixe comme objectif un « Etat démocratique » que l'on ne définit pas socialement ou un Etat de dictature du prolétariat.
De notre analise du processus revolutionnaire sud-africain découle la nécessité d'une direction prolétarienne. L'existence d'une telle direction ne se mesurerait pas seulement au degré de contrôle qu'exerce telle ou telle organisation sur le mouvement de masse, mais se mesurerait aussi à son programme et à sa pratique. La lutte pour la résolution effective des tâches démocratiques exige de toute manière que l'on place la classe ouvrière au centre des mobilisations. Or, on est encore loin de cet objectif en Afrique du Sud. Le renforcement du
AFRIQUE DU SUD mouvement ouvrier et la constitution d'une direction ouvriere reconnue sont des tâches nécessaires afin d'empêcher les luttes actuelles d'aboutir à des impasses, sans même avoir pu régler les principales exigences démocratiques. Cette direction, c'est-à-dire un parti révolutionnaire, personne aujourd'hui, mis à part le Parti communiste, ne prétend l'être. L'ANC se présente comme la direction du mouvement de libération nationale englobant toutes les classes, mais nullement comme un parti ouvrier révolutionnaire, rôle qu'il laisse implicitement au PC. Or, il n'est guere possible d'envisager la victoire révolutionnaire des masses avec une telle désynchronisation entre la montée de la lutte de masse et la construction de ce parti révolutionnaire, à moins de croire à une révolution démocratique sans même une hégemonie organisée des masses laborieuses. Il serait d'autre part erroné de déduire de la formation sociale sudafricaine une sorte d'hegemonie populaire, spontanée et automatique, sans qu'une direction ne vienne par son programme et son action l'organiser et la défendre.
La question du parti des travailleurs a eté également abordée au travers de la question syndicale. En 1981. Joe Foster, secretaire general de la FOSATU, avait évoqué la nécessité d'un tel parti. Cela a été l'occasion d'importantes speculations sur la possibilité réelle de voir apparaitre un parti ouvrier base sur le mouvement syndical. Cette évocation par Joe Foster d'un éventuel « parti des travailieurs » lui a valu depuis de tres vives attaques de la part du Parti communiste. Toutefois, depuis cette date, personne n'a donné de réponse arithmétique claire sur l'éventualité énoncée par le dirigeant syndical. Le problème n'est évidemment pas simple, compte tenu du poids de l'ANC d'un côté, et de l'hétérogénéité du mouvement syndical de l'autre. La croissance d'un parti ouvrier de masse à partir des syndicats risquerait fort, du moins dans les circonstances présentes, d'entraîner une répression contre les syndicats eux-mêmes, ce qui pose d'importants problèmes de défense des acquis. La possibilité d'émergence d'un parti à partir des acquis syndicaux dépendrait de toute manière d'une combinaison d'initiatives diverses tant au sein du mouvement syndical lui-même qu'à sa périphérie et dans le mouvement politique. C'est au travers de pratiques unitaires de collaboration, de pratiques unitaires et de réflexions politiques communes que pourraient se dégager à terme une convergence de vue et une confiance mutuelle entre militants agissant sur des fronts différents mais prets à construire une même organisation politique. Mais cette necessaire convergence sur un projet aussi ambitieux ne pourrait se faire qu" en partant de l'assise de masse d'ores et deja acquise dans les syndicats.
L'ORGANISATION
D'UNE SOLIDARITE LARGE ET UNITAIRE
Il est impossible de preciser aujourd'hui les voies et les rythmes que prendront la construction d'une direction politique ouvrière et révolutionnaire ainsi que les recompositions politiques internes au mouvement de masse pour y parvenir. Il apparait toutefois que les debats et les confrontations politiques pour gagner l'hégémonie sur le mouvement de masse sont en cours. Les developpements de l'ANC d'une part, et la formation du COSATU d'autre part, constituent des éléments de cet enjeu. 14. La montée des mobilisations populaires en Afrique du Sud et la riposte répressive du pouvoir blanc nécessitent le soutien et la solidarité active les plus larges à travers le monde. La IV° Internationale appelle toutes ses sections à donner une grande priorité à ce travail, en aidant à organiser de vastes actions unitaires contre le régime raciste sudafricain pour la libération de Nelson Mandela et de tous les prisonniers politiques et syndicaux et contre la complicité des gouvernements impérialistes et des multinationales avec le régime d'apartheid. Certains gouvernements impérialistes et une partie des entreprises agissant en Afrique du Sud ont entrepris des pressions politiques et économiques d'envergure contre le gouvernement sud-africain. Leurs motivations respectives sont diverses mais concourent toutes à chercher une solution négociée qui évite une crise révolutionnaire et maintienne dans l'avenir un cadre propice pour la pérennité des intérêts impérialistes dans ce pays.
Des institutions américaines ont retiré plus de 5 milliards de dollars d'entreprises ayant des intérêts en Afrique du Sud. En 1985, au moins vingt entreprises américaines ont arrêté ou ralenti leurs interventions économiques dans ce pays. Douze Etats, 39 villes et 67 universités ont vendu 5,4 milliards de dollars d'actions détenues dans des entreprises agissant en Afrique du Sud. Selon le département commercial (commerce Department) l'investissement direct américain est passé de 2,6 milliards de dollars en 198l a 1,8 milliard en 1984. La politique sud-africaine en Namibie ne convainc plus ces milieux. Les manœuvres militaires en Angola, y compris la tentative de sabotage des puits de pétrole de la compagnie americaine Gult Oil, les irrite. La répression systématique des manifestations les inquiète parce qu'elle est la preuve d'une absence de politique alternative. Tout au long de l'année 1985, la crise de confiance envers le gouvernement Botha s'est aggravée. Une partie de la classe dirigeante américaine ne croit plus à « l'engagement constructif » de Ronald Reagan qui consistait à soutenir sans faille le régime de Pretoria au nom de la défense des intérêts globaux des Etats-Unis. La crise actuelle confirme en effet que l'aide et le soutien américains n'ont été d'aucun secours pour éviter la crise du régime, même s'ils ont aidé celui-ci dans ses menées militaires et diplomatiques dans le reste de l'Afrique australe. La politique de réforme que Reagan promettait en échange de ce soutien s'est avérée une farce. Les lobbies capitalistes qui veulent aller plus avant dans les réformes de structures en Afrique du Sud ne préjugent pas seulement des risques sociaux. Ils estiment que le temps est venu de modifier durablement le système économique sud-africain reposant sur les lois de l'apartheid. C'est la combinaison de critères politiques et économiques qui fait qu'aujourd'hui des cercles capitalistes tiennent un discours autrement plus ferme que par le passé. La plus grande attention doit être apportée à cette évolution car, loin d'absoudre ces milieux pour leur pratique anterieure, elle constitue une arme nouvelle dans l'arsenal de l'impérialisme pour canaliser le mouvement noir, le
AFRIQUE DU SUD tromper et l'affaiblir. Le gouvernement britannique, qui affiche envers le gouvernement sud-africain les mêmes critiques formelles que Reagan, cherche cependant lui aussi à aider un processus de négociation en soutenant discrètement un « groupe d'éminentes personnes », dont l'objectif serait de favoriser des contacts entre l'ANC et le régime de Botha. Toutes ces manœuvres ne doivent pas gêner la solidarité réelle et active. Les appels à briser tout lien avec le gouvernement sud-africain, l'opposition à la vente de Krugerrands, le boycott de toutes les manifestations sportives avec des équipes sud-africaines doivent être systématisés. La demande d'un boycott économique de l'Afrique du Sud constitue pricipalement dans les pays imperialistes un thème central de la solidarité. Les arguments selon lesquels ce sont d'abord les travailleurs noirs qui feraient les frais d'un boycott ne tiennent pas. Toutes les organisations sud-africaines ont elles-mêmes réfuté cette explication et ont souhaité que s' aggravent les mesures économiques à l'encontre de l'Afrique du Sud. La campagne pour le boycott doit être l'occasion de démontrer la complicité ou la passivité des gouvernements envers le regime raciste et de mettre en évidence l'importance des intérêts impérialistes dans ce pays. Ces activités de dénonciation doivent être aussi un moyen d'engager la solidarité concrete du mouvement ouvrier et anti-impérialiste au profit des organisations luttant en Afrique du Sud. L'organisation de liens directs et d'un soutien aux associations communautaires, aux syndicats indépendants, aux organisations étudiantes et à toute autre organisation en lutte, doit être le débouche naturel des campagnes de de- nonciation du régime. Dans les pays africains où la situation sud-africaine a un écho particulier, il peut être nécessaire de souligner la passivité des gouvernements qui se contentent le plus souvent d'une simple rhetorique anti-apartheid, mais n'apportent aucune aide réelle au mouvement noir. Lorsque dans ces pays il peut exister un début de solidarité indépendante, il est nécessaire de populariser les formes de lutte et le courage des opprimés sud-africains. Alors que le COSATU s'est déclaré favorable à des liens avec le syndicalisme africain indépendant, il faut, dans les pays où celui-ci existe, prendre des initiatives qui favoriseraient ces relations. L'objectif dans la solidarité doit être d'accroître la participation active de la jeunesse et du mouvement ouvrier en solidarité avec les opprimes sud-africains.
Le mouvement des masses sud-africaines connait une différenciation interne, soit au plan politique, soit au plan syndical ou associatif. La presse de l'internationale doit rendre compte de cette diversité. Dans un pays où les masses luttent contre la barbarie raciste et exigent notamment des droits démocratiques élémentaires, il n'est pas du ressort des organisations de solidarité de faire un tri parmi les organisations et les militants et de désigner ceux à qui le soutien devrait s'adresser prioritairement. Dans les conditions présentes, aucun a priori politique ne peut justifier que l'on agisse de la sorte. La lutte dans ce pays va durer. Elle sera longue et très complexe. La solidarité doit être adressee à toutes les composantes du mouvement sans sectarisme et sans exclusive. Elle doit se faire au profit du COSATU, de l'ANC et de toutes les forces sociales ou politiques luttant contre l'apartheid
Dans les campagnes de solidarité ou dans les comités auxquels nos militants participent, nous defendons cette conception. Nos sections agissent sur une ligne de solidarité envers toutes les organisations indépendantes et non raciales représentatives d'une partie des pprimés et combattant l'apartheid illes proposent à l'occasion d'initiati ves de masse que soit reprise et affirmée dans la pratique cette conception du soutien.
Dans certains pays comme les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne, les ampagnes de solidarite anti-apartheic nobilisent un grand nombre de jeunes et de travailleurs noirs, ce qui doit être pour nos sections un moyen de se lier à ces secteurs de masse.
Nous travaillons d'autre part a ce que les organisations ouvrières envoient des délégations d'information et de solidante en Afrique du Sud. Dans les entreprises, nous demandons aux syndicats de participer aux structures permanentes de solidante. Nous visons a leur faire également prendre en charge des tâches spécifiques de solidarité envers les syndicats indépendants sud-africains au plan national comme au niveau de chaque branche industrielle ou au sein du même trust. Une aide syndicale appropriée, la popularisation des grèves, la diffusion de la presse syndicale et des liens permanents peuvent et doivent être organisés non seulement pour aider les syndicats sud-africains, mais aussi pour faire pénétrer au cœur des entreprises le mouvement de solidarité.