Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 2

Les ouvriers palestiniens dans l'économie israélienne

Emmanuel Farjoun · Quatrième Internationale, 3e série n° 2 · octobre-novembre-décembre 1980 · p. 95-130 · 16 481 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

Introduction

Dans la société israélienne, le terme « Arabe », qui désigne le membre de la société arabe dans les régions contrôlées par Israël, possède une double signification. Premièrement, l'Arabe est l'homme qui est né et a grandi dans la société arabe palestinienne; c'est l'habitant non-juif de l'Etat juif. Deuxièmement, l'Arabe est l'ouvrier, celui qui vient tôt le matin, de son village, pour construire, goudronner, nettoyer, s'occuper du jardin, réparer la voiture et remplir le réservoir d'essence, et qui rentre généralement le soir chez lui, en Cisjordanie ou dans la bande de Gaza, en Galilée ou dans le Triangle. Du point de vue de l'idéologie sioniste officielle, l'existence de l'Arabe en tant qu'homme est intolérable. Le simple fait de son existence est une tache qui macule le caractère juif de l'Etat d'Israël. Il fait partie de ce peuple arabe contre lequel la société des colons israéliens est en guerre depuis ses premiers jours. Comme l'écrit A.B. Yehoshu'a « c'est pourquoi ce peuple est sévèrement mis en garde ; il lui faut vivre seul, sans l'étranger son voisin... rien n'est plus grave pour nous que le retour de l'étranger parmi nous (et pourtant, il est profondément en nous, il est intimement tissé dans notre structure économique, et il pénètre également d'autres aspects de notre vie) ». (1) La société israélienne persécute l'homme arabe et de ce fait, elle le hait. Elle cherche à cacher son existence par tous les moyens et elle va même jusqu'à le repousser complètement des régions qu'elle domine. Il ne peut devenir membre d'un kibboutz ou d'un moshav, images de marque de la société israélienne. La plupart des villes et des agglomérations juives de l'Etat d'Israël lui sont interdites par les ordonnances municipales ou gouvernementales. (Dans tout l'Etat d'Israël, il n'existe que six agglomérations dont la population est « mixte », composée de membres des deux nationalités). Le soir, après le travail, il ne peut pas marcher librement dans les rues de Tel-Aviv; il doit se cacher dans un coin obscur, s'enfermer derrière une porte verrouillée ou rentrer dans son village. D'ailleurs, le terme même d'Arabe ne figure dans aucune des statistiques officielles publiées par l'Etat d'Israël. Pour celles-ci, il n'existe en Israël qu'un seul groupe national - les Juifs. Le reste, ce sont les « minorités », les « non-juifs », les « chrétiens », les « Druzes », etc. L'Arabe, en tant qu'ouvrier est, par contre, tout à fait habituel et même recherché dans de nombreux lieux de la société israélienne. Et c'est bien ce qui ennuie et révolte les « libéraux »; il est dans les jardins de l'élite sociale en Israël, où il nettoie et pioche; il est dans les cuisines; il est sur les chantiers, dans les stations d'essence, les menuiseries et les usines, et il arrive même qu'on le trouve à l'intérieur d'une base militaire. Depuis l'annulation des laisser-passer quotidiens et la modification du cadre du gouvernement militaire en 1966, les portes des usines lui sont ouvertes. Ces mesures de libéralisation ont permis à des masses d'ouvriers arabes de se déplacer plus ou moins librement. (sauf pour les régions du sud). La Histadrouth, structure de base de l'administration israélienne, ne leur a pas seulement ouvert ses portes, qui leur étaient fermées depuis sa création en 1920, mais elle a également changé de nom en leur honneur: de « Centrale syndicale des travailleurs hébreux en Israël», elle est devenue : « Centrale syndicale générale des travailleurs en Israël ».

L'ouvrier arabe, nous le verrons, est devenu une force considérable dans des secteurs de base de l'économie israélienne, comme le bâtiment, la construction des routes, les tourisme, l'agriculture et diverses branches de l'industrie. Il fait maintenant son entrée dans des secteurs caractéristiques de l'industrie israélienne : l'industrie alimentaire, le textile, les matériaux et de nombreuses autres industries. Ce dossier est une tentative de définition des caractéristiques de la main-d'oeuvre arabe en Israël. C'est-à-dire que nous nous efforcerons, dans les limites du possible, de ne pas aborder la question du statut de l'Arabe en tant qu'être humain, en tant que citoyen, et en tant que membre du peuple arabe palestinien, bien qu'il s'agisse là d'un aspect capital de la structure nationale et des classes de la société en formation à l'intérieur de l'Etat d'Israël. Nous nous limiterons au rôle tenu par les ouvriers arabes dans la vie économique de l'Etat d'Israël et notre propos englobera les ouvriers arabes qui viennent de l'intérieur de la « ligne verte » autant que ceux de Cisjordanie et de la Bande de Gaza.

De fait, cette enquête ne traite pas du rôle général du peuple arabe palestinien dans l'économie israélienne. Elle se penche uniquement sur leur apport en tant qu'ouvriers ou travailleurs qualifiés indépendants. La raison en est simple : la force de travail arabe en Israël est employée dans sa grande majorité sous la forme du salariat ou du travail indépendant. La couche capitaliste de la société arabe en Israël est très mince, et il n'y a pas de concentration d'Arabes dans des postes

ISRAEL 97 administratifs assez importante pour être prise en compte. La société arabe possède une base économique très limitée. D'après les chiffres officiels, (2) il n'y avait en 1976 que trois entreprises industrielles appartenant à des Arabes en Israël. Dans l'économie nationale israélienne, il est impossible de créer et de faire vivre une usine sans une aide gouvernementale active, et les institutions gouvernementales ne permettent même pas aux villageois qui collaborent systématiquement de développer leurs propres zones industrielles (Cf. l'article sur Kafr Kana, Ha'aretz, 4.11.77). Deux de ces entreprises sont des petits ateliers de couture et la troisième est une entreprise de métallurgie qui compte 200 ouvriers à Kafr Yarka, en Galilée. Même si une ou deux nouvelles entreprises ont été créées ces derniers temps, cela ne change pas le fait qu'il n'existe pas en Israël, de bourgeoisie capitaliste arabe. De plus, il n'existe presque pas d'entreprises juives dans les villages arabes. D'après les derniers rapports, il y aurait environ 50 petites entreprises dans ces villages, pour la plupart des menuiseries et des ateliers de couture. La bourgeoisie arabe existante est une petite bourgeoisie de commerçants et de producteurs agricoles. Plus de 70% de la main d'oeuvre arabe est composée de salariés qui sont surtout employés dans les secteurs de productions suivants : le bâtiment, l'agriculture, l'industrie, les entreprises hôtelières ; seul un petit nombre d'entre eux a un emploi dans les bureaux, les services publics, les finances et les professions libérales. La contribution des Arabes à l'économie israélienne se fait presque uniquement dans la production. Ce sont des ouvriers, dont le travail profite directement à quelqu'un : un entrepreneur, un industriel, un commerçant. Et il n'y a parmi eux qu'une petite minorité de producteurs indépendants : paysans, petits entrepreneurs sous-traitants, etc. Le rôle particulier de l'ouvrier arabe. Si nous suivons le processus de répartition de la force de travail arabe au niveau des secteurs dans lesquels elle se concentre, et ses caractéristiques économiques et sociales, nous voyons qu'il existe des règles définies qui régissent le développement du rôle des Arabes dans l'économie israélienne. Quelles sont ces règles ? Tout au long de l'histoire de la colonisation sioniste en Palestine, la communauté juive a tenté de créer une société basée sur le monopole juif du travail, tout au moins dans plusieurs secteurs importants. Mais le développement naturel de l'économie capitaliste, ainsi que les nombreux conflits avec le monde arabe, ont poussé l'ouvrier juif à se consacrer de plus en plus à une production essentiellement stratégique. Au début, il s'agissait de monopoliser la production agricole en s'installant sur les terres, avec la création de colonies, moshavim et kibboutzim, partout où cela était possible, et seulement pour des Juifs. C'est dans ce cadre qu'ont été élaborés les statuts du Fonds National Juif (K.K.L.) qui interdisent toute vente, mise en gérance ou exploitation de ces terres par des non-Juifs. D'autres secteurs de l'économie étaient réservés aux Juifs : les ports et l'industrie du diamant. La création de l'Etat et l'exode forcé de milliers d'Arabes de centaines de villages, ont été accompagnés de l'expropriation de la plupart des terres arabes, dans le but de s'emparer de la propriété fondamentale : la terre, qui est aussi la condition de la prise du pouvoir sur la production agricole. Mais, d'autre part, la croissance démographique des Arabes restés sous domination israélienne (la moitié de cette population a été annexée à Israël par les accords de Rhodes et le changement de la ligne de cessez-le-feu dans les régions du Triangle et de Wadi Ara). Son passage rapide de 160.000 âmes à la fin de 1949, à 300.000 en 1960, 400.000 en 1967 jusqu'à 500.000 en 1978, crée une pression énorme de main-d'oeuvre prête à travailler pour de bas salaires, dans de mauvaises conditions. En même temps, un changement important s'effectuait dans l'économie israélienne avec le développement de l'industrie militaire des années 60, et surtout avec les changements radicaux tant sur le plan géographique que sur le plan des rapports de force entre Israël et le monde arabe après la guerre de juin 67. Ces changements ont fait affluer d'énormes capitaux en Israëlet l'ont transformé de protégé privilégié de l'Occident qu'il était, en allié, occupant une position de puissance locale. En raison de ces changements, l'agriculture a perdu son importance stratégique et le développement économique accéléré, tant dans l'agriculture que dans l'industrie, a créé une forte demande de main-d'oeuvre mobile, bon marché, et privée de droits : une main-d'oeuvre indépendante, dans le sens économique classique du terme. Cette main-d'oeuvre est toute trouvée, en la personne de l'ouvrier arabe, qu'il vienne des nouveaux territoires annexés à Israël, ou des anciens. Pour faire vivre une société de colons sur le qui-vive, en conflit perpétuel et onéreux avec le monde qui l'entoure, il fallait donner aux Juifs des privilèges et tenter par tous les moyens de leur assurer un niveau de vie élevé, pour les dissuader d'émigrer (de « descendre » en langage courant). Ce besoin politique a, dans le passé, limité considérablement la liberté d'action économique de la bourgeoisie israélienne envers l'ouvrier juif. En particulier, pour la fraction de la bourgeoisie qui était au pouvoir, représentée par le parti travailliste et le Mapam : la bourgeoisie bureaucratique d'Etat. Avec eux, la sécurité de l'emploi et du revenu pour les Juifs, et le maintien d'un niveau de vie supérieur à celui du monde arabe environnant étaient devenus les bases de la structure politique israélienne. C'est ainsi que le développement économique accéléré d'après 1967 a créé une demande de cette main-d'oeuvre indépendante dont nous avons parlé . Cette demande de main-d'oeuvre bon marché, mobile, non stable et privée de représentation politique, ne pouvait être satisfaite par les travailleurs juifs. Par ailleurs, la croissance militaire et politique qui a suivi la guerre de 1967 a créé une énorme demande de main-d'oeuvre juive dans l'industrie militaire, dans l'armée et dans l'administration du nouvel empire. La conséquence inévitable de cette situation fut que cette main-d'oeuvre indépendante (dans le sens noté ci-dessus) composée jusqu'alors principalement de juifs orientaux, devint en grande partie composée de travailleurs arabes. Nous verrons comment, depuis 1967, ceux-ci sont devenus un sujet économique primordial, au côté des couches les plus défavorisées du prolétariat juif, composé principalement de juifs orientaux. L'économie civile israélienne,

ISRAEL 99 et en particulier l'économie privée, liée au marché intérieur et extérieur, dépend aujourd'hui, pour une grande part, de la main-d'oeuvre arabe. L'identité nationale des habitants dans les régions gouvernées par Israël revêt une signification économique de plus en plus profonde. Il y a ceux qui jouissent de leurs droits, qui travaillent dans l'industrie, dans l'administration, dans l'armée ou dans les secteurs de production d'ordre stratégique. Ceux-là sont protégés et jouissent d'un monopole. Ils ont des emplois stables, il est difficile de les licencier, et ils peuvent toujours améliorer leurs conditions, le plus souvent pas des luttes communes et organisées, et par le biais des pressions politiques (Histadrouth, parti travailliste...). En face, il y a la partie « indépendante » de la classe ouvrière. Ceux qui donnent à l'économie privée sa souplesse et sa capacité d'adaptation en temps de crise. Ceux-ci font de la réserve de main-d'oeuvre un marché du travail, au sens capitaliste classique du terme, et représentent ainsi une armée de réserve pour l'économie. De plus, cette main-d'oeuvrequi n'est pas liée à la Histadrouth non plus qu'aux institutions d'Etat donne à la bourgeoisie privée une force, source de sa puissance et de sa richesse, qui la différencie fondamentalement de la bourgeoisie d'Etat. En effet, la Histadrouth n'a que faire d'entrer en conflit avec un chef d'entreprise privée qui emploie des Arabes.Elle n'organisera ni grève, ni autre pression, puisque quand il s'agit d'Arabes, elle est du même bord que le patron. Une grève d'ouvriers arabes comporterait des risques pour tous les deux. De plus, le champ d'action de ces ouvriers et leurs possibilités de marchandage sont extrêmement limitées, du fait même de leur affluence sur le marché du travail. En ce sens, la main-d'oeuvre arabe a contribué et contribue toujours au mouvement historique qui s'est fortement accentué depuis 1967 - celui du renforcement de la bourgeoisie privée face à la bourgeoisie bureaucratique d'Etat en Israël.C'est cette situation qui est à la base des paradoxes ridicules où des représentants de la bourgeoisie bureaucratique qui font partie de la « gauche » sioniste s'expriment et agissent avec encore plus d'agressivité, de racisme et de dogmatisme contre la présence arabe en Israël que les représentants des partis de droite, qui pour leur part, aspirent à la cohabitation des peuples - sous l'égide de la main de fer de l'armée israélienne. 1. La composition de la classe ouvrière arabe. Un simple aperçu du rapport entre les deux groupes nationaux en'Israël, le groupe juif israélien et le groupe arabe palestinien, montre le poids numérique de ce dernier. Les Arabes d'Israël, ceux qui résident à l'intérieur de la « ligne verte » ont une moyenne d'âge de 15 ans, alors qu'elle est de 22 ans chez les Juifs. Une des causes en est que le pourcentage de population juive de plus de 65 ans (âge de la retraite) est 9%, c'est-à-dire presque trois fois plus que chez les Arabes où il est de 3,4%. Si le rapport numérique entre les deux communautés est environ 1 à 6, (3 millions de Juifs pour 1/2 million d'Arabes) le rapport entre les croissances annuelles des populations actives des deux groupes (20-65 ans) est de 1 à 3. Ces dernières années, pour la même tranche d'âge, la population juive s'est accrue de 24.000 personnes par an (3) et la population arabe de 9.000. La croissance numérique de la population active arabe n'est pas étonnante si l'on considère que le taux de croissance démographique de la population arabe est d'environ 4% par an, c'est-à-dire deux fois plus fort que dans la population juive (2%) malgré l'immigration. Tous les ans, la population augmente de 60.000 Juifs et 20.000 Arabes. Aujourd'hui déjà, le nombre d'enfants arabes de 0 à 10 ans représente le 1/3 du nombre d'enfants juifs (4).

On peut donc dire que le nombre d'Arabes en Israëlest le 1/6 du nombre de Juifs, mais que le potentiel de la force de travail arabe (pour les citoyens d'Israël) est égal au 1/3 du potentiel de la force de travail juive ; dans la population active on compte 3 Juifs pour 1 Arabe. Ces données numériques ne suffisent pas à donner une image de la réalité ; il faut considérer d'autres éléments, comme par exemple, le travail des adolescents arabes. 37% de la population arabe entre 14 et 17 ans (5) sont à intégrer dans la population active, qu'ils travaillent ou qu'ils cherchent un emploi ; il n'y a que 23% des adolescents juifs du même âge dans le même cas. De plus l'éducation secondaire est moins importante pour la population arabe que pour la population juive ; cela est bien sûr le fruit d'une politique déterminée qui avait été exprimée bien avant le célèbre rapport Koenig par l'ex-conseiller du premier ministre pour les affaires arabes, Ouri Louvreni, qui avait écrit dans « Ha' aretz » (6) : « S'il n'y avait pas d'étudiants arabes, tout irait peut-être mieux. S'ils étaient encore tous bûcherons ou puisatiers, il aurait été sans doute plus facile de les contrôler. Mais il y a des choses qui ne dépendent pas de notre volonté. Et nous n'y pouvons rien, sauf réfléchir afin de définir les problèmes ». Cette attitude se reflète dans l'aide gouvernementale accordée à l'éducation arabe et aux conseils régionaux, qui n'est absolument pas en rapport avec leur nombre dans la population totale. C'est ainsi que l'on trouve 1.800 postes d'enseignants du secondaire dans le secteur arabe contre 24.000 dans les lycées juifs. Un peu moins de 7% des enseignants du secondaire du pays travaillent dans le secteur arabe où se trouvent pourtant environ 20% des lycéens du pays. De plus, les travailleurs arabes, citoyens d'Israël, ne représentent que la moitié du chiffre global des travailleurs arabes en Israël. L'autre moitié vient des territoires occupés (Cisjordanie et Bande de Gaza) et quelques centaines d'entre eux viennent du Liban. Entre ces deux catégories on trouve les ouvriers de JérusalemEst, qui font officiellement partie de la population israélienne et figurent généralement en tant que tels dans les statistiques officielles. Le nombre des Arabes en Israël, habitants de Jérusalem compris, est d'environ 540.000 en 1978. D'après les rapports officiels 110.000 d'entre eux forment la population active, mais ce chiffre ne correspond pas à la réalité, pour plusieurs raisons : les chiffres sont calculés sur la base d'enquêtes et de recensements et il est évident qu'une partie des personnes interrogées ne répondent pas pour échapper à l'impôt sur le revenu. De plus, une petite partie seulement des femmes arabes qui travaillent est prise en

ISRAEL 101 compte par les statistiques, qui n'incluent dans la population active que 10.000 femmes arabes, citoyennes d'Israël. Or, des milliers de femmes travaillent dans l'agriculture familiale ou se louent à des entrepreneurs (de travail) pour les travaux saisonniers, les récoltes, etc. Il est clair qu'une grande partie d'entre elles n'est pas comptabilisée dans les statistiques. Mais comme ce phénomène de brouillage existe peut-être autant pour la population active juive, on peut penser que les rapports numériques entre les deux groupes nationaux sont approximativement justes. (Dans la population juive ce sont surtout les travailleurs indépendants des commerces et des services qui ne sont pas déclarés et donc pas recensés, alors que dans la population arabe ce sont à l'inverse des ouvriers qui travaillent « au noir »). Mais on ne peut tenir compte des chiffres officiels donnés pour évaluer la

1977, étaient les suivants :

Population de plus de 14 ans

Cisjordanie

373.000

Bande de Gaza et

235.000

Sinai

Total

608.000

Population active

125.000

78.000

203.000 chiffres, pour l'année

Travaillant en Israël

37.000

25.000

62.000

Ces chiffres recueillis sur la base d'enquêtes auprès de

2.000 familles représentatives en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza ne correspondent pas à la réalité, car les employeurs qui déclarent leurs employés arabes sont rares. D'abord en raison de l'interdiction qui est faite aux ouvriers de passer la nuit en territoire israélien, ensuite à cause des impôts sur le revenu et du paiement des charges sociales pour assurer les employés. Le statisticien officiel, Hanoch Smith, directeur du Centre de Planification du Ministère du Travail (7) explique lui-même « le nombre de travailleurs de Cisjordanie est de 50.000 d'après les données officielles mais en réalité il dépasse le double » (8). Le chef de la police de TelAviv a, pour sa part, déclaré en fin 77 que 70.000 travailleurs arabes des territoires occupés venaient tous les jours dans la région de Tel-Aviv (Cf. article cité dans l'introduction). Le Ministère du Travail assure lui aussi qu'il possède un fichier de 150.000 ouvriers de Cisjordanie et de la Bande de Gaza qui ont à un moment ou un autre travaillé en'Israël. Tous ceux-ci ont bien sûr travaillé légalement, c'est-à-dire qu'ils sont passés par les Agences pour l'Emploi. Mais tout cela ne correspond pas au chiffre officiel du total de la population active dans les territoires occupés qui est de 203.000, même s'ils ont été obtenus en cumulant les enregistrements pendant dix années d'occupation. D'après les mêmes données, il y aurait aujourd'hui 60.000 travailleurs des territoires inscrits dans les Agences pour l'Emploi (9). L'Agence de population active des Arabes des territoires occupés; ces la Bande de Gaza et du Nord Sinai fait état par exemple d'une diminution régulière dans le nombre de travailleurs inscrits. Les responsables de l'Agence en trouvent les causes dans les retards pour le paiement des salaires, qui font que les ouvriers préfèrent s'arranger avec les entrepreneurs privés (Rais), qui payent sur le champ. Il semble également que le salaire officiel payé par les Agences est inférieur à celui du marché indépendant, et de plus il est amputé des impôts et charges diverses comme celle destinée à constituer une retraite, que les habitants de la Bande de Gaza ne veulent pas payer n'ayant aucune garantie de la toucher un jour.

Nombre d'enregistrements effectués par l'Agence pour l'Emploi de le Bande de Gaza de 1969 à 1976 1969 1970 1971 1972 1973 1974 1975 1976 Nombre de trav. enre- 31,000 25.000 25.000 26.000 23.000 24.000 18.000 20.000 gistrés

On constate une baisse importante et cela même pendant les années d'essor économique, 1969-1973, au cours desquelles le nombre de travailleurs arabes des territoires en Israël avait fortement augmenté. D'après ce même rapport du Ministère du Travail il y aurait 4 travailleurs non déclarés pour 5 qui sont déclarés. En tenant compte de tout cela, il ne subsiste aucun doute que le nombre des travailleurs en provenance des territoires qui travaillent en Israël est d'au moins 100.000 par an et en moyenne, avec une augmentation pendant la saison agricole et certaines périodes d'activité dans le bâtiment. Le nombre total des employés arabes de l'économie israélienne est d'environ 210.000 hommes et femmes, c'està-dire 17% de la population active dans l'économie israélienne. L'importance de ce chiffre est liée au fait que le pourcentage de la population participant à la force de travail en Israël est un des plus bas du monde (on appellera ici force de travail, la partie de la population totale qui constitue les travailleurs salariés et les demandeurs d'emploi). En Israël, ce pourcentage est de 33%; à titre de comparaison, il est en Angleterre de 46%, en Suisse de 48%, en Hollande de 38%, à Hong Kong de 45%, au Japon de 48%, en Roumanie de 54%; Israël se trouve dans la même catégorie que des pays comme l'Inde (33%) ou le Soudan (29%). Un pourcentage aussi faible dans un pays industrialisé comme Israël est dû, tout d'abord, à l'imprécision des statistiques, dûe elle-même à l'existence d'un marché noir de l'emploi; ensuite à l'importance de l'armée régulière qui emploie d'énormes quantités de force de travail ; et également au fait que dans l'économie israélienne, la force de travail employée dans l'agriculture, le bâtiment et la production industrielle est relativement faible par rapport à d'autres pays industrialisés. Mais le développement accéléré d'Israël, de son infrastructure économique, et les investissements énormes réalisés au cours des années 1967—73 n'auraient pas

ISRAEL 103 été possibles sans l'apport de la force de travail arabe, et sans les travailleurs des territoires occupés en particulier. La Banque d'Israël résume, dans son rapport de l'année 1976, le rôle du travailleur arabe de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza dans les termes suivants : « les travailleurs des territoires, qui jusqu'en 1974, avaient pénétré en grand nombre le marché du travail israélien, en ont été partiellement refoulés dans les deux dernières années. Ce refoulement a été facilité par l'essor économique des pays arabes et des territoires eux-mêmes. Mais, mis à part les facteurs d'attraction situés à l'extérieur du marché israélien, le facteur principal de l'emploi ou du non-emploi reste du domaine de la demande israélienne ; ceci est particulièrement évident si l'on examine les différentes branches: dans le bâtiment, qui est en régression, on note le refoulement de 6.000 travailleurs des territoires en 1976, alors que dans les branches de l'industrie et des services, le nombre d'employés venus des territoires a augmenté en 1976 - sans doute en relation avec la croissance de l'exportation et du tourisme. Ces travailleurs dont les salaires sont inférieurs à ceux des travailleurs juifs et ont même diminué en valeur relative au cours de 1976, ont cependant la quasi exclusivité de l'emploi dans différents secteurs de travail comme le bâtiment, l'agriculture et les services (spécialement les hôtels avec la croissance du tourisme). Le ralentissement de l'économie israélienne n'a pas encore touché les travailleurs arabes en dehors des secteurs où ils sont fortement concentrés comme le bâtiment. La raison en est que la compétition avec les Israéliens diminue de plus en plus tant à cause du développement intellectuel de la main-d'oeuvre israélienne, qu'à cause de l'aide sociale accordée aux familles juives, qui leur enlève toute envie de rechercher des emplois non qualifiés, dont les salaires sont de plus en plus bas. Une différence existe entre les travailleurs de la Cisjordanie et ceux de la Bande de Gaza: les premiers peuvent plus facilement trouver du travail dans les pays arabes, et de ce fait leur nombre a diminué en Israël durant les deux dernières années. Leur place est maintenant occupée par des travailleurs de la Bande de Gaza dont le nombre a, par contre, augmenté dans tous les secteurs productifs en Israël pendant l'année 1976. » Ce rapport signale au moins trois caractéristiques importantes du travailleur arabe : premièrement, sa dépendance totale par rapport à la demande du marché ; nous traiterons de cet aspect dans le chapitre sur la mobilité de la force de travail arabe. Deuxièmement, sa concentration dans certains secteurs; mais comme nous le verrons dans le chapitre sur la répartition par secteur et par profession de la force de travail arabe, elle n'est pas uniquement concentrée dans les emplois de manoeuvres. Troisièmement, la basse rémunération de leur travail dont nous parlerons en détail dans le chapitre sur les salaires des travailleurs arabes. 2. Répartition de la force de travail arabe par professions et par entreprises Nous avons vu que le rapport entre les deux mains-d'oeuvre, arabe et juive, sur le marché du travail israélien est de l'ordre de 1 à 5. C'est-à-dire que la force de travail arabe représente 17%, ou 1/6 de la force de travail totale sur le marché, en comptant les travailleurs venant des territoires occupés. Pour définir l'apport réel de cette force de travail et son rôle dans l'économie nous analyserons la répartition de la force de travail arabe comparée à la force de travail juive selon trois critères : - le secteur économique qui l'emploie : bâtiment, tertiaire, etc. - l'aspect professionnel du travail à l'intérieur de chaque secteur : ouvrier qualifié dans l'industrie ou travailleur de service, chercheurs, enseignants, etc. - le caractère des entreprises qui l'emploient : propriété publique ou privée, grandes entreprises ou petits ateliers... Une des caractéristiques du salariat juif en Israël est sa concentration dans les secteurs de service : bureaux, finances, commerce, etc., et une baisse croissante de son emploi dans les secteurs de production, comme l'industrie, le bâtiment, l'agriculture, ainsi qu'une baisse du taux de l'emploi de la main-d'oeuvre juive dans certains services comme le nettoyage ou le travail de serveur. Cette répartition se mesure de deux façons soit à l'aide de chiffres réels, en prenant par exemple le nombre de travailleurs de l'industrie en Israëlet en notant leur progression au cours des années, soit à l'aide des pourcentages. Il fait alors considérer le pourcentage de force de travail employée dans l'industrie et examiner s'il augmente, diminue ou reste stable. Ce deuxième mode d'analyse est plus intéressant, dans la mesure où le nombre de salariés progresse avec la croissance démographique en Israël et que notre propos est la répartition globale de l'emploi et le sens de son développement. Il existe une nette tendance à la diminution pour la force de travail juive dans les trois secteurs déjà cités. Cette tendance persiste quelle que soit la situation du marché du travail et se manifeste dans les périodes d'essor économique comme en temps de crise. Ces dernières années, en raison du ralentissement économique, on constate une baisse absolue du nombre d'ouvriers juifs dans chacun de ces secteurs. Par contre, la force de travail arabe a toujours été concentrée dans les trois secteurs principaux de la production : agriculture, industrie et artisanat, bâtiment. Quelque 86% des ouvriers de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza travaillent dans ces secteurs et 70% desArabescitoyens d'Israel, c'est-à-dire, 78% de tous les Arabes employés sur le marché du travail israélien, travaillent dans les trois secteurs en question, qui ne comptent que 36% d'ouvriers juifs pour l'année 1976. Les activités du tertiaire dans lesquelles on trouve une majorité d'Arabes sont en général de l'ordre du « tertiaire de production », tertiaire commercial dans lequel le profit est immédiat. Les Juifs sont par contre plutôt dans le tertiaire gouvernemental, domaine dénué de but lucratif, qui fait partie de l'institution au pouvoir, ou encore services accordés par l'Etat à la société en général, police, administration, enseignement, etc. Le tableau suivant a été dressé à partir d'enquêtes sur la main d'oeuvre ; il indique la répartition professionnelle pour les deux peuples d'Israël pour certaines années choisies entre 1969 et 1976. Nous distinguons deux sortes de professions : les professions dites productives, catégorie A, incluant les tra-

ISRAEL 105 vailleurs de l'industrie, de l'artisanat, de l'agriculture et du bâtiment, qu'ils soient ou non qualifiés; les professions techniques et indépendantes du tertiaire : catégorie B, qui comprend les universitaires, les employés de bureaux, les agents commerciaux, les administratifs, les ingénieurs, etc. incluant donc des emplois qui ressortent de la production, comme les ingénieurs, mais ceux-ci sont peu nombreux. On pourrait dire pour résumer que la catégorie A désigne les « cols bleus », et la catégorie B, les « cols blancs », mais cela serait quelque peu inexact dans la mesure où les travailleurs du nettoyage sont par exemple comptabilisés dans la catégorie B. Le tableau indique par année et pour chacun des deux peuples le pourcentage de travailleurs par catégorie :

Répartition professionnelle par groupes nationaux des habitants d'Israël (par année, tous les chiffres sont en pourcentage par rapport à la force de travail totale par groupe national), A : activités productives, et B: services.

Années

1969

1970

1971

1973

1975

1976

Juifs

45.2 54.8 44.4 55.6 43 57 40.5 59.5 36.8 62.5 36.1 64

65.7

67.7

Arabes

26.1

28.5

34.3

32.3

Pour compléter ce tableau basé sur les répartitions professionnelles de la population active en Israel, nous ajoutons un tableau détaillé indiquant en chiffres absolus le nombre de travailleurs par profession pour chaque peuple ; ce tableau ne se réfère qu'aux citoyens d'Israël (excluant les travailleurs venant des territoires occupés). Explicitation d'une partie des professions indiquées (10) : libérales et techniques : enseignants, comptables, travailleurs sociaux, infirmières, techniciens, dessinateurs. Intellectuels : chercheurs, pharmaciens, avocats, ingénieurs. Services: travailleurs de l'alimentation, employés de maison, employés du nettoyage, salons de coiffure, policiers, gardiens. Nous examinerons par la suite la répartition professionnelle de manière plus détaillée, mais l'on peut déjà constater que la force de travail juive est en général concentrée dans les professions « à col blanc » et dans le tertiaire. En 1976, la proportion de travailleurs juifs dans cette catégorie est de 64% ; ce chiffre résulte de la croissance régulière de la catégorie B de 54.8% à 64%. Par ailleurs, la force de travail arabe est canalisée dans des activités purement productives et sa concentration dans la catégorie A atteint 67% en 1976. On constate aussi une lente diminution de la catégorie A, mais elle n'est pas régulière et dépend sans doute des conditions économiques. Malgré cela la majorité de la force de travail arabe reste en catégorie A. Un examen plus détaillé par professions et groupe national montre que le pourcentage de travail juif est en diminution régulière dans toutes les professions productives (par exemple, pour la main-d'oeuvre qualifiée elle est de 28% en 1973, de 26% en 1975 et de 25% en 1976). Chez les Arabes, la diminution du nombre de travailleurs de la catégorie A provient d'une baisse régulière du pourcentage des travailleurs dans une seule activité : l'agriculture. Quant aux autres professions ouvrières industrielles, ou du bâtiment, elles accusent une hausse régulière. Répartition professionnelle de la population active en Israël par groupes nationaux; les chiffres désignent des milliers. J: Juifs israéliens A: Arabes, citoyens d'Israël. (Ne sont pas compris les travailleurs venant des territoires occupés).

1971

1071

J groupe nat.

Pop. active 902.5

Professions

Intel.

Scientifiq.

151.7

Prof. libér.

et techniques

Administr

171.9

Empl. bur.

Agents

68 5

Agents

00.3 commerc.

Services

110.8

14.6

6.6

3.3

2.5

LAn-

1973

J

34.5

122.5

J 107 995.2 0.8 72 8.2 131.7 0.8 34.3

5 184.8 7.5 75 79.6 70 k 11.5 117.4 15.6 51.6 38 262.6 16.7 51.8

107.8

1.4

7.7

0.5

4.1

6.7

9.6

17.4

43.4

13.6

3.4

1976

J 1018 109 75.8 1.3 135.8 7.8 43.4 0.4 187.9 4.5 82.4 07 A 7.5 7 -117 10.2 54.3 17.1 258.2 44.2

55 12.3

3.5

Agricult.

61.5

O.S. bâtim.

et industrie 327.4

Ouvriers non qualif.

Profession

4.9 inconnue

1975

10.3

ISRAEL 107

Il y deux raisons à la baisse du nombre de travailleurs arabes dans l'agriculture : d'abord l'absence de terres ; les bonnes terres accessibles à l'agriculture moderne ont été, dans leur grande majorité expropriées en faveur des kibboutzim et des moshavim juifs ; depuis 1948, trois dunam sur quatre, appartenant à des villages arabes ont été expropriés et les spoliations continuent. Dans son livre, « Les arabes en Israël », Sabri Geries montre la discrimination systématique dont le gouvernement fait preuve à l'égard de la production agricole arabe. La deuxième raison est d'ordre plus général : il est normal d'observer une baisse de la main d'oeuvre dans l'agriculture et une croissance de celle-ci dans l'industrie au stade économique actuel qui voit la généralisation des méthodes de production et de culture industrielles. Cependant que la force de travail juive accuse une baisse régulière dans l'agriculture, celle-ci n'est pas accompagnée d'une hausse correspondante de Temploi juif dans l'industrie, mais d'une augmentation du nombre de fonctionnaires, administratifs, comptables et autres professions libérales. Mais où se dirige la main d'oeuvre arabe qui quitte les emplois agricoles ? La réponse à cette question est donnée par le tableau ci-dessus. La main d'oeuvre est récupérée par d'autres secteurs de la production ainsi que par les services : travailleurs de services privés, nettoyage et gardiennage sont les seules professions à l'intérieur de la catégorie B où s'accroit le nombre de travailleurs arabes tous les ans. Cette partie de notre analyse pourrait se résumer comme suit : la main-d'oeuvre employée dans l'agriculture diminue sur tout le marché israélien ; dans la population arabe cela se traduit par une augmentation de la main-d'oeuvre employée dans les « cols bleus »; par contre chez les Juifs le nombre d'emplois dans les mêmes professions diminue en même temps qu'augmente régulièrement le nombre d'emplois « à col blanc ». Il existe également un autre processus que l'on peut examiner à la lumière des chiffres pour ces dernières années (mais qui n'existent malheureusement pas pour les années antérieures) : si l'on examine le rapport numérique entre les ouvriers arabes qualifiés et nonqualifiés dans l'industrie et le bâtiment, on observe une rapide augmentation annuelle, malgré la crise de l'industrie israélienne. Le tableau suivant indique le rapport numérique entre les ouvriers qualifiés et non-qualifiés de l'industrie et du bâtiment :

Années Groupes nationaux Juifs Arabes 1973 5.1 2.3 1975 5.1 3.2 1976 4.7 3.5

Il y parmi la main-d'oeuvre juive environ 5 fois plus d'ouvriers qualifiés que de non-qualifiés, et ce rapport numérique reste relativement stable. Par contre, dans la main-d'oeuvre arabe, ce rapport augmente de 2.3 en 1973 à 3.5 en 1976 (pour les Arabes d'Israël) ; nous ne disposons d'aucune information sur la qualification des ouvriers arabes des territoires occupés, mais il semble que la même tendance y existe. Ce phénomène témoigne d'une dépendance grandissante de l'industrie et du bâtiment israéliens envers la main-d'oeuvre arabe, et pas seulement pour la catégorie des travaux non-qualifiés. Qui remplit le vide créé par la défection des travailleurs d'Israël dans les travaux non-qualifiés depuis 1976 ? La réponse est claire : les travailleurs arabes des territoires occupés, dont nous parlerons tout de suite. Le phénomène de concentration croissante de la main d'oeuvre arabe dans les activités qualifiées et productives se fait en dépit d'obstacles politiques : une partie très importante de l'industrie israélienne est liée plus ou moins directement à la production d'armes, de munitions, ou de pièces de rechange à fonction militaire ; les ouvriers arabes n'ont pratiquement aucune possibilité d'emplois dans les entreprises de métallurgie ou d'électronique, qui sont, d'une manière ou d'une autre, liées à l'industrie militaire. Le nombre d'ouvriers arabes employés par les grandes entreprises publiques comme les entreprises de la Mer Morte, Kour (11), les ports maritimes, etc. est également très restreint. L'industrie du diamant ainsi que des branches plus spécialisées de l'entreprise publique comme « Tnouva » (12) font en sorte de n'employer que très peu d'Arabes. On peut voir tous les jours dans les journaux israéliens des annonces d'offres d'emploi demandant des ouvriers qualifiés avec la précision : « ayant accompli le service militaire »; ce n'est qu'une façon polie et codifiée pour dire « juif », tout comme « membre des minorités » est la formule codée pour dire « arabe » ; bien entendu, les grandes sociétés du tertiaire comme les compagnies d'assurances publient elles aussi des offres d'emploi pour des secrétaires ou des standardistes à qui on demande également « d'avoir accompli le service militaire ». La discrimination ambiante dans le marché du travail s'exprime surtout par le fait que les grandes entreprises, dont la plupart appartiennent à l'Etat ou à la Histadrouth (les cimenteries, l'industrie chimique, les entreprises métallurgiques, les ports) interdisent presque totalement l'emploi à l'ouvrier arabe. Elles s'appuient sur une main-d'oeuvre relativement stable sans subir les variations du marché. Bien entendu, l'industrie militaire et aéronautique et toutes les entreprises satellites comme par exemple l'énorme complexe «Tadiran », n'acceptent pas d'ouvriers arabes. Cette branche de l'industrie privée emploie à elle seule à peu près la moitié des ouvriers juifs de l'industrie. Il y aussi des branches de l'industrie privée qui sont traditionnellement fermées au travailleurs arabes, comme les entreprises de taille du diamant (bien que ces derniers temps on commence à y trouver des ouvriers arabes en très petit nombre). Le tableau général est celui d'une concentration de la main-d'oeuvre arabe industrielle dans les moyennes et petites entreprises privées. Ces entreprises pratiquent des bas salaires (environ la moitié de ceux versés dans les entreprises

ISRAEL 109 publiques) mais sont à la merci des pressions du marché. Elles travaillent pour le marché civil en ne sont pas liées à l'industrie militaire ; elles produisent des biens de consommations alimentaires, des pièces de rechange, des matériaux de construction, des objets manufacturés de bois ou de caoutchouc, des produits textiles, etc. Il est douteux que ces entreprises puissent se développer sans maind'oeuvre arabe. Le manque de main-d'oeuvre est tel qu'elles sont souvent obligées de passer des commandes à des entreprises de sous-traitance, situées en Cisjordanie ou dans la Bande de Gaza, car il y est plus facile d'employer de la maind'oeuvre féminine. Ceci est particulièrement courant pour la branche de la confection. D'après « Yedioth Aharonoth » du 29.8.77, «l'industrie de la couture souffre d'un grand manque de main-d'oeuvre qualifiée, et particulièrement de tailleurs et couturières de modèles... Les entreprises doivent se concurrencer en proposant de bonnes conditions financières à leur main-d'oeuvre... L'offre de travailleurs qualifiés est restreinte... un grand industriel de la couture s'est plaint devant moi de la trop grande dépendance de cette branche envers les ateliers situés derrière la ligne verte (i.e. les territoires occupés, n.d.t.). D'après lui, un changement politique pourrait gravement toucher la production et il doute que, si les cas se présente, il puisse faire face aux commandes... » De petits ateliers de couture ont d'ailleurs été montés ces derniers temps dans les villages arabes en Israël, comme par exemple à Oum el Fahem. Leurs propriétaires accordent aux ouvriers un salaire équivalent à la moitié de ceux pratiqués à Tel-Aviv. Mais les conditions sociales et la structure familiale arabe font que de nombreuses jeunes filles et femmes préfèrent travailler pour un demi-salaire près de chez elles que d'aller à Tel-Aviv toucher un salaire entier. Au début de l'année 1978, un jour de travail était payé 40 L.I. dans un tel atelier (cf. chapitre sur les salaires). Cependant, la croissance de l'industrie privée constitue un courant qui fait basculer les obstacles de la qualification devant l'ouvrier arabe. Le critère principal est le marché du travail ; or le marché israélien manque de main d'oeuvre d'une manière chronique dans tous les secteurs de la production. Ce manque est particulièrement sensible dans l'industrie privée où le salaire moyen est la moitié du salaire pratiqué dans l'industrie publique. Le passage de la main-d'oeuvre juive des secteurs productifs au tertiaire implique forcément un afflux croissant de la force de travail arabe, qui constitue la seule réserve de main-d'oeuvre pour l'industrie privée. Répartition détaillée par professions L'analyse qui précède nous donne un aperçu général de la situation. Nous nous proposons à présent d'examiner en détail la répartition des travailleurs arabes par professions. On arrive ainsi aux conclusions suivantes : 1. Pour toutes les activités rapportées ici, et en fait pour presque toutes les activités mentionnées dans l'original, le salaire d'un Juif est supérieur, pour le même travail, à celui d'un Arabe ; la différence pour la même activité est de l'ordre de 20%, et la différence générale dans les salaires de l'ordre de 40% (cf. chapitre sur les salaires). 2. Le tableau complet des professions fait état d'une centaine de professions. Près de 60% des salariés arabes enIsraël, en 1972, sont concentrés dans 16 professions caractéristiques de la production, et ce qui est encore plus spectaculaire, 46% d'entre eux, soit environ la moitié, sont concentrés dans neuf professions : paysans qui exploitent leur terre, ouvriers agricoles qualifiés, fer-blantiers, travailleurs du bois, ouvriers du bâtiment, chauffeurs, et ouvriers non-qualifiés de l'industrie et du bâtiment. 3. Les Juifs sont répartis de manière beaucoup plus homogène dans l'ensemble des professions. Trois professions seulement regroupent 4% ou plus des travailleurs juifs : comptables : 5.3%, travailleurs du tertiaire en général, et soudeurs-ferblantiers. 4. Dans le tableau original on peut voir que dans des branches entières de l'industrie, on ne trouve qu'un très petit nombre d'ouvriers arabes (moins de 0.1%); ainsi dans l'industrie du diamant où travaillent 0.8% de l'ensemble des salariés juifs, soit 7.000 ouvriers. 5. Les activités de service dans lesquelles on trouve un grand nombre d'employés arabes sont celles dites productives au sens économique du terme, comme serveurs, employés d'hotels, etc... professions qui servent directement le tourisme israélien. 6. Il existe une très forte concentration d'ouvriers arabes dans des entreprises dont les proportions sont modestes de par leur activité : ferroniers, soudeurs, menuisiers, chauffeurs, maçons et ouvriers agricoles. 7. En se fondant sur ce tableau on peut calculer le nombre global d'ouvriers de chaque peuple dans chaque profession. D'après ce calcul, il s'avère qu'il existe plusieurs professions dans lesquelles les ouvriers arabes de tous les territoires actuellement sous contrôle israélien, sont en majorité absolue (cf. plus loin le passage sur l'apport global des ouvriers arabes). Les ouvriers de Cisjordanie, de la Bande de Gaza et du Nord Sinai L'emploi en Israël constitue 32% de l'emploi total des habitants de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza. L'importance de l'emploi en Israël est encore plus grande pour les salariés, car il totaliserait d'après les sources officielles près de 50% de la totalité des salaires perçus par les populations des territoires occupés. Ce pourcentage augmente régulièrement depuis la conquête de 1967, à cause du chômage sévissant dans ces territoires. En effet, depuis 1967, selon l'évaluation de la Banque d'Israël et du Ministère du Travail on n'a noté aucune augmentation du

ISRAEL 111 nombre de salariés d'entreprises industrielles arabes en territoire occupés qui sont toujours autour de 15.000. Bien que la proportion des ouvriers des territoires dans la force de travail israélienne ne soit pas très importante - de 7% à 10% - il s'avère que dans certaines branches industrielles et dans certaines activités comme le bâtiment, la menuiserie et les travaux non-qualifiés, elle atteint de 40% à 50% des salariés. De plus, ceux-ci constituent la partie la plus souple et la plus « indépendante » de la force de travail. Par exemple, pendant la période d'essor du bâtiment (1970-1973), 3/5 de l'augmentation de la main-d'oeuvre dans le bâtiment, soit 60%, venaient des territoires occupés (13). Ces 20% supplémentaires venaient de la population arabe d'Israël. Tous les rapports de la Banque d'Israël soulignent l'importance de la souplesse de cette main-d'oeuvre. Par exemple (14) la Banque d'Israël : « Un élément qui ressort de l'examen des recensements de la force de travail, est la stabilité, malgré la crise, du nombre d'hommes employés, ainsi que la continuité dans l'augmentation du nombre de femmes qui travaillent dans les branches de services. Les données indiquent une faculté d'adaptation de l'offre des travailleurs au développement de la demande sous tous ses aspects, phénomène qui existait aussi lors de la phase de croissance: changement des normes d'immigration. Tendance au travail pour les personnes d'âge limite. Souplesse dans la profondeur de l'emploi et mobilité des employés des territoires vers le travail dans le marché israélien et en dehors de celui-ci. Tout cela explique le phénomène inhabituel de ralentissement allant jusqu'au gel de la production, sans qu'il y ait pour autant augmentation significative du chômage. » Bien sûr, le mot « hommes » utilisé ci-dessus ne comprend pas les hommes arabes des territoires. Avec la crise économique et les licenciements d'ouvriers qu'elle entraine, l'économie israélienne ne peut éviter une crise politique dûe à un chômage massif, en se contentant de licencier la fraction souple de la force de travail: les âges limites, adolescents et vieux, et les ouvriers « marginaux » : travailleurs des territoires. Il est évident que dans un système entièrement supervisé par les Juifs israéliens, rares sont les Arabes ayant suivi des études supérieures et qui auraient leur place dans le service de l'Etat et de la société. Bergman écrit dans le rapport de la Banque d' Israël (15) : « L'analyse de l'emploi par rapport au degré d'instruction montre qu'à l'opposé de ce qui se passe dans la population juive d'Israel, les proportions de l'emploi dans les territoires occupés diminuent au fur et à mesure que le niveau d'étude, mesuré au nombre d'années d'études, augmente. Cela provient sans doute du manque d'emplois adéquats pour les travailleurs arabes ayant des diplômes. Le même problème existe pour les « non-Juifs » d'Israël qui ont des diplômes. Chez eux aussi, le taux de chômage est relativement élevé ». La répartition des ouvriers palestiniens des territoires occupés par branche d'activité est elle aussi claire et précise : grande concentration dans la production de base. Ici aussi, on note une tendance à aller vers les métiers de l'industrie et à remplir les postes qui se libèrent dans les catégories d'ouvriers non-qualifiés :

Tableau de répartition des ouvriers des territoires occupés, par secteur d'activité et par année.

Années

1970

1972

1975

1976

Total en milliers

Agricu ture %,

/-

Industrie

%

Bâtiment

Autre

%

%

On observe un accroissement régulier du total, ainsi que de l'industrie et « autres » ; par contre l'agriculture est en baisse et le bâtiment reste stable.

Ce tableau ne fait état que des 65.000 ouvriers qui travaillent régulièrement et officiellement. On peut émettre l'hypothèse que les dizaines de milliers d'ouvriers employés par le biais des entrepreneurs de travail ( les « Ra'is » ) travaillent plus dans l'agriculture et le bâtiment que dans l'industrie.

Le nombre des travailleurs des territoires employés dans le tertiaire est en augmentation régulière. De nombreuses municipalités leur font effectuer tous les travaux de nettoyage, de ramassage des ordures, etc. En octobre 77, on avait pu apprendre que la municipalité de Holon employait, par l'intermédiaire d'un Ra'is, des jeunes garçons âgés de douze ans « dans les zones industrielles et dans les centres commerciaux, dans le nettoyage des restaurants et des rues. »

Ils travaillent aussi dans les services de maintenance dans des institutions privées de différente importance. L'hôpital Hadassah, de Jérusalem, emploie des dizaines d'employés du nettoyage venant de Cisjordanie, autant dans les laboratoires que dans les services de soins. Dans ce cas, les surveillants et responsables du nettoyage sont d'anciens employés juifs. Le fait que l'agriculture des moshavim et des kibboutzim est dépendante des travailleurs arabes des territoires occupés, est bien connu. Lorsque, à cause des combats au Liban, des centaines d'ouvriers libanais n'ont pu venir effectuer le travail de la récolte dans les kibboutzim de la vallée du Houleh, on a pu vérifier qu'il y avait une grave pénurie de main d'oeuvre. L'agriculture israélienne est de plus en plus dirigée vers l'exportation (environ 50% de la production). Si elle a pu entreprendre des formes de culture exigeant beaucoup de travail, comme les légumes, les fleurs, les fraises, etc., c'est seulement grâce à l'abondance de main-d'oeuvre bon marché venant des territoires. Pendant les saisons agricoles, des dizaines d'ouvriers arrivent tous les matins dans chaque moshav et ce sont eux qui effectuent tout le travail des champs, du désherbage jusqu'au ramassage des fruits. La plupart des moshavniks juifs sont devenus des propriétaires agricoles qui organisent le travail, font de temps en temps marcher du matériel lourd, et effectuent les travaux de secrétariat reliés au travail agricole. Une grande partie de

ISRAEL 113 ces travailleurs arabes ne sont inscrits nulle part et il n'y a aucune raison de les déclarer, lors des enquêtes sur lesquelles sont basées toutes les statistiques officielles. La pyramide des âges chez les ouvriers de l'industrie et du bâtiment La tendance régulière à l'accroissement des Juifs citoyens d'Israël dans les métiers « à col blanc » et plus particulièrement dans le tertiaire, s'explique de deux façons. D'abord par le passage d'ouvriers des postes de production dans les entreprises et le bâtiment, aux branches du tertiaire : ce mouvement s'effectue en temps de crise économique, quand les entreprises ne font pas de nouveaux investissements, ferment leurs portes, ou licencient leurs employés ; certains sont dirigés dans le cadre de la même société vers les branches de service. Par exemple, les ouvriers doivent quitter le travail de production des articles pour s'occuper de leur distribution sur les marchés, ou encore de l'importation de tels articles. Comme, par exemple, l'usine Friedman, à Jérusalem, qui produisait des éléments de chauffage, qui s'est transformée en entreprise d'importation et de vente de ces articles. Ensuite, un afflux de jeunes travailleurs apparait sur le marché du travail dans certains secteurs de l'économie. Ce phénomène est analysable à partir de l'examen des classes d'âges des ouvriers dans différentes professions. Si nous examinons, par exemple, l'âge des ouvriers du bâtiment il s'avère que la majorité des ouvriers a de moins en moins de jeunes Juifs qui choisissent ce métier. La plupart des ouvriers juifs du bâtiment sont des travailleurs expérimentés qui sont entrés dans le métier il y a de nombreuses années, s'y sont entre temps bien installés, jouissent de la titularisation, de l'ancienneté et d'autres privilèges qui les aident à rester dans le métier. Il y a donc des dizaines de milliers de Juifs qui travaillent dans le bâtiment, mais beaucoup d'entre eux sont dans l'administration et le secrétariat. Ces calculs portent sur environ 4000 entreprises du bâtiment. Par contre, si nous examinons la main-d'oeuvre jeune - et c'est là en général la main-d'oeuvre qui se trouve sur les chantiers du pays et qui effectue le travail même du bâtiment, nous voyons qu'elle est composée en très grande partie d'Arabes. On sait par exemple que l'équipe régulière de la société Solel Boneh, principalement entreprise du bâtiment, est essentiellement composée de Juifs. Cette équipe s'occupe de maintenance, de secrétariat et de l'administration, activités indépendantes des chantiers de construction et peu dépendante des variations saisonnières ou économiques du marché. Par contre, les travailleurs temporaires, les journaliers de Solel Boneh sont pour la plupart des Arabes, qui travaillent sur les chantiers, y compris aujourd'hui de nombreux contremaîtres. Solel Boneh est une entreprise publique, qui considère qu'elle a une « mission » et une « destination » dépassant le simple intérêt financier, et qualifie cette situation d'anormale en la mettant au compte de la crise. D'après la société, les Juifs doivent véritablement travailler dans le bâtiment, et si de nouvelles forces juives n'arrivent pas dans le bâtiment, c'est là un signe de crise, qui préoccupe le « Conseil de regroupement des travailleurs du bâtiment ». Ce conseil est, bien entendu, entièrement dirigé par des Juifs-israéliens, bien que plus de la moitié des ouvriers du bâtiment soient arabes. Le président de ce conseil a fait part de ses craintes en ces mots : « De nombreux travailleurs du métier quittent le bâtiment (à cause de la crise économique) et ils ne reviennent pas, même si les choses s'améliorent. La jeune génération ne s'engage pas dans cette branche, et les vocations juives se font plus rares d'année en année. » (16) Si l'on examine les classes d'âge des travailleurs selon les professions, on voit que les craintes de M. Amster sont bel et bien justifiées. (Cf. tableau ci-dessous). Les chiffres indiquent une affluence des jeunes Arabes vers les secteurs de la production du tertiaire productif (Hôtels, restaurants), alors que les Juifs qui travaillent dans ces branches sont plus âgés. Le marché entraîne les jeunes Juifs d'un autre côté : vers les services publics, le secrétariat, les affaires financières etc. C'est ainsi que 70% des travailleurs arabes de l'Industrie et du Bâtiment ont de 14 à 34 ans. Le même phénomène se remarque dans la branche des services privés ou les travailleurs sont en général employés par un propriétaire d'une entreprise de services privés, petite ou grande. Si chez les Arabes, il y a plus de jeunes ouvriers qu'il ne devrait y en avoir selon la composition d'âge de la population dans son ensemble, chez les Juifs, la situation est inverse. Les jeunes Juifs se trouvent, surtout dans les services publics et le tertiaire financier, en pourcentage plus élevé que ne le donnerait à penser la composition d'âge de la population dans son ensemble. Tableau sur la répartition professionnelle d'après les classes d'âge en 1975. En %. Le tableau ne se lit que par colonnes, et si le total des pourcentages de chaque colonne par groupe national n'atteint pas 100, c'est que l'on ne prend pas en compte les gens de plus de 50 ans. On ne peut non plus y déceler les tendances dominantes des vingt dernières années.

Age Total Arabes Arabes 14-24 30 24-34 30 34-50 28 Juifs 14-24 20 24-34 22 34-50 30

Agricul- Industrie Bâtiment Tertiaire Services Services ture 26 40 26 30 30 22 23 22 20 23 25 27

30 34 26 15 21 34

20 27 31 26 26 24 privés 19 34 32 29 30 25 1 7 13 26 10 30 10

Financier publics

ISRAEL 115

Pour utiliser pleinement ce tableau, il faut comparer la répartition des âges dans chaque colonne avec celle de la première colonne qui est celle du total des travailleurs. Par exemple, si la répartition d'âge des travailleurs juifs dans l'industrie est équivalente à la répartition globale, chez les Arabes, bien que la répartition d'âge de tous les travailleurs soit presque égale (30-30-28), on voit que le pourcentage de travailleurs dans l'industrie baisse rapidement avec la classe d'âge 40-30-22. Ce qui constitue une preuve supplémentaire de l'entrée de jeunes forces arabes dans l'industrie.

Les chercheurs Matras et Weintraub, de l'Institut Brookdale de Jérusalem, ont résumé les différences dans l'orientation des jeunes générations juives et arabes vers différents métiers, d'après une enquête faite par eux en 1977 (17).

« La différence de base la plus évidente en Israël, en ce qui concerne les normes de progrès professionel et éducatif, est celle qui existe entre les Juifs et les nonJuifs.

Il nous est impossible, dans le cadre de cette recherche, de traiter de cette question en profondeur. En ce qui concerne la population masculine juive, les changements de profession, de génération en génération, de père en fils, témoignent d'un phénomène d'expansion et d'infiltration dans un grand éventail de professions de l'économie moderne, à partir d'une relative concentration dans les professions des parents. Ce processus inclut une forte tendance générale à « s'élever » vers les métiers universitaires, les professions spécialisées, ainsi que les activités d'administration et les métiers les plus bas de la catégorie des « cols blancs », ainsi qu'un mouvement vers le bas, vers des activités qualifiées ou semiqualifiées. Pour les non-Juifs, les normes de changement de profession de père en fils témoignent d'un mouvement quasi unique, d'une économie agricole vers des professions à « cols bleus », que ce soit vers des métiers qualifiés, semi-qualifiés ou sans qualification, avec un mouvement très limité vers les professions à « cols blancs ». Ce résumé concis de la différence écrasante entre les deux groupes nationaux, est basé sur des enquêtes détaillées et citées. « L'apport global à la production en Israël » De par leur forte concentration dans la production des marchandises et dans le tertiaire, et de par leurs faibles salaires, les ouvriers arabes contribuent énormément à la production de la plus-value et de la valeur globale des marchandises en Israël. Leur apport est presque égal à celui de l'ensemble des ouvriers juifs, en dépit du fait que le nombre de travailleurs juifs est 5 fois plus élevé que celui des travailleurs arabes sur le marché israélien. Pour examiner cet apport, la méthode la plus simple consiste à ne tenir compte que de la production de marchandises, c'està-dire : l'industrie du bâtiment, les entreprises industrielles et la production agricole. Nous prendrons comme hypothèse le fait que toutes les valeurs produites sur le marché proviennent de ces secteurs. En négligeant des branches comme l'hôtellerie, le tourisme, les transports etc. Mais il semble que même si nous ajoutons ces autres branches de la production, cela ne change pas grand chose au tableau général, car elles n'emploient pas moins d'Arabes proportionnellement que les secteurs de base de la production. Tout calcul de ce genre ne peut être qu'une approximation, et cela pour plusieurs raisons. Par exemple, il existe en Israël un secteur de l'économie dominé par le travail « au noir», qui n'est pas mentionné par aucun rapport officiel (mis à part peut-être, le rapport Shimron sur la délinquance organisée et le livre de Barouh Nadel « Rapport Nadel » (18). Il serait absurde de croire que ce secteur n'emploie pas d'ouvriers arabes ; bien au contraire. Dans de nombreuses entreprises non déclarées, la production est effectuée par des Arabes dénués de droits, sans organisation syndicale, et même sans permis de travail - quand il s'agit d'ouvriers des territoires conquis en 1967. Il est done clair que l'apport réel des ouvriers arabes est plus élevé que celui qui serait calculé à partir de statistiques officielles. De plus, comme nous l'avons déja noté, des raisons politiques empêchent les entreprises de licencier des ouvriers juifs, et cela même en période de crise économique prolongée. Ce n'est pas le cas des petites entreprises, mais pour les grandes entreprises sur lesquelles repose toute l'économie des petites villes de développement, le licenciement de plusieurs centaines de travailleurs est généralement accompagné de pressions publiques et politiques qui s'opposent aux licenciements, font parvenir à l'entreprise en difficulté les fonds nécessaires pour les empêcher. De plus, de nombreuses entreprises hésitent à licencier des ouvriers juifs spécialisés car ils sont très rares sur le marché israélien. De nombreuses entreprises d'armement et de métallurgie préfèrent garder leur main-d'oeuvre juive qualifiée pendant de longues périodes de stagnation, bien qu'elles n'aient pas de travail à leur donner dans l'immédiat, plutôt que de perdre cette main-d'oeuvre. Elle n'est pas remplaçable par des ouvriers arabes, car il s'agit d'entreprises travaillant essentiellement ou même partiellement dans la production d'armes, de munitions et autre matériel militaire. Par contre, on peut supposer que tout ouvrier arabe employé par une entreprise privée ou publique est un ouvrier absolument nécessaire. Lui, n'a pas de système de protection politique. La presse ne pousserait pas les hauts cris si Friedman licenciait 100 ouvriers de Cisjordanie - et on peut toujours les réembaucher. Cela est surtout vrai pour les ouvriers spécialisés, c'est à dire pour la grande majorité des ouvriers de Cisjordanie et de la Bande de Gaza. Si l'on compare le nombre total de travailleurs juifs travaillant dans la production industrielle, le bâtiment, l'agriculture et les richesses naturelles à celui des travailleurs arabes, particulièrement en ces années de crise économique, on constate que le premier diminue de façon absolue, et que le second augmente régulièrement, ce qui fait que les deux chiffres tendent rapidement à s'égaliser.

ISRAEL

Le tableau ci-dessous indique le nombre d'ouvriers dans chaque groupe national travaillant dans les branches de la production déjà citées dans les autres tableaux et regroupées. Les chiffres sont en milliers, par année.

Groupe national

Total des ouvriers juifs dans les métiers de la production

Total des ouvriers arabes dans les métiers de la production

% d'ouvriers arabes par rapport au total dans les métiers de la production

1971

1973

1975

1976

23%

25%

28%

30%

On peut lire ici que le rapport numérique entre travailleurs juifs et arabes dans les branches-clés de la production, est d'environ 2 à 5. Le nombre de travailleurs arabes est environ la moitié de celui des Juifs et ils constituent environ 30% du chiffre global des travailleurs en Israël pour ces professions. Ce pourcentage est en progression constante tous les ans et est encore faible par rapport aux dimensions qu'il devrait atteindre dans un futur proche, car la population arabe, comme nous l'avons vu dans le chapitre 2, est très jeune. Le phénomène se renforce depuis quelques années pendant lesquelles environ 90% de la nouvelle force de travail arabe s'est dirigée vers les secteurs de production - surtout l'industrie et le bâtiment - alors que toute la nouvelle force de travail juive se dirige vers le tertiaire, le secrétariat, l'administration, les finances etc. Et cela s'ajoutant au passage d'anciens ouvriers de la production vers le tertiaire, surtout depuis le début de la crise économique, dont il est difficile de prévoir la fin. Le rapport numérique cité plus haut de 2 à 5, ajouté à la concentration d'ouvriers arabes dans certaines professions bien définies, comme nous l'avons déjà vu, crée une situation de majorité ouvrière arabe absolue dans certaines branches. Le tableau ci-dessous indique le nombre de salariés de chaque groupe national, dans trois professions accusant une forte concentration d'ouvriers arabes pour 1972. Mais on sait que depuis les années de crise d'après 1973, ce processus de concentration s'est fortement accentué. Conclusions : 1. Sur un total de 52.000 ouvriers sans qualification dans l'industrie et le bâtiment, 16.000 seulement sont juifs. 2. Sur un total de 46.000 ouvriers qualifiés du bâtiment, moins de la moitié, soit 20.000 ouvriers sont juifs.

Tableau des salariés

D'après

(1972) par groupe national et profession (19)

le recensement de la population.

Groupe national

Profession non qualifiés industrie et bâtiment maçons et spécialisés du bâtiment ouvriers agricoles

Travailleurs juifs

16.000

20.000

32.500

Travailleu arabes

36.000

26.200

24.000

Travailleurs arabes r'S citoyens territoires d'Israël occupés

10.000

26.000

6.200

20.000

5.500

18.500

Le tableau ci-dessus, basé sur des données officielles de l'année 1972 représente la source la plus objective que l'on puisse trouver, dans la mesure où il ne se base pas sur des évaluations statistiques, mais sur le recensement de la population effectué cette même année. Il confirme la tendance à la concentration d'ouvriers arabes dans les secteurs de base de la production. L'ensemble des tableaux de ce chapitre montre que le nombre d'ouvriers arabes est en 1978 plus important qu'il ne l'était à l'époque. 3. La mobilité

Une des caractéristiques principales de la force de travail arabe est sa mobilité. C'est un phénomène aux aspects multiples dépendant de l'ensemble des conditions de vie de ces travailleurs en Israël. Cette force de travail est composée de travailleurs aisément licenciables ; ils travaillent surtout dans le secteur privé, lui permettant de s'adapter aux conditions du marché, aux crises économiques et aux brusques pointes de production. La facilité avec laquelle on licencie repose sur deux facteurs : l'un, que la grande majorité des ouvriers arabes n'est pas permanente, mais composée de travailleurs embauchés sur une base journalière, l'autre réside dans l'absence de protection et de représentation politique. Au sens économique du terme, on distingue deux sortes de mobilité: la mobilité géographique, et la mobilité inter-entreprises. La majorité de la force de travail juive est composée de travailleurs attachés à un lieu de travail fixe et employés de façon permanente sur une base mensuelle de salaire. Toute décision de licenciement, même si elle ne dépend, juridiquement parlant, que du bon vouloir de l'employeur, implique, du fait de pressions politiques, l'obligation de fournir une indemnisation financière importante, la mise en branle de la Histadrouth et souvent même la mise sur pied de tout un système de recherche de nouveaux emplois pour les travailleurs juifs licenciés.

ISRAEL

L'ouvrier arabe, par contre, est « léger et mobile ». Pour mesurer cette mobilité, il faut tenter de mesurer le rythme selon lequel le salarié change d'emploi, et quelle est la moyenne d'ancienneté dans les différentes branches et pour les différentes tranches d'âge des ouvriers arabes, en mettant ces chiffres en rapport avec les mêmes moyennes chez les ouvriers juifs. Il n'existe qu'une seule enquête antérieure à 1967, qui traite des changements d'emploi des salariés. Les résultats de cette enquête, publiés en 1971, figurent dans le tableau ci-dessous qui indique, en pourcentage de la totalité des ouvriers du même groupe national, le nombre d'ouvriers qui n'ont pas changé de lieu de travail dans les cinq années précédant l'enquête, ainsi que le nombre de ceux qui ont changé une fois, deux fois, trois fois ou plus. Répartition des salariés d'après le nombre de changements de lieux de travail en 5 ans, 1966 - 1971 (20), par groupe national et tranche d'âge.

Les pourcentages sont en chiffres arrondis.

salariés arabes salariés juifs

Total

Sans changement changement changements changements et plus

Total

100%

13.5

20.5 âge 20-34

100%

13.5

6.5

Total

100%

72.5

19.5

4.5

3.5 âge 20-34

100%

61.5

Ce tableau révèle deux phénomènes importants.

Dramiden

Premièrement, il s'avère que les ouvriers arabes changent de lieux de travail beaucoup plus souvent que les travailleurs juifs. C'est ainsi, par exemple, que pendant la période étudiée, 20% des salariés arabes ont changé d'emploi trois fois ou plus et seulement 3,5% des salariés juifs dans des professions similaires. Dans la tranche d'âge 20 ans - 34 ans, 25%, soit le quart des salariés arabes ont changé d'emploi 3 fois ou plus, contre 5% chez les Juifs. Deuxièmement, on peut lire que les salariés juifs plus âgés sont beaucoup plus stables dans le travail que ceux de 20 - 34 ans, mais que dans le secteur arabe, l'ouvrier demeure mobile, même avec l'âge. La différence de mobilité chez les Arabes, entre la population ouvrière dans sa totalité et la fraction âgée de 20 à 34 ans est plus faible que chez les Juifs. Le travailleur arabe travaille en général loin de son village. Les usines situées dans les villages et les villes arabes sont rares, et la plupart des villages n'ont pas un seul atelier de deux ou trois ouvriers, à plus forte raison, pas d'usines. De plus, le peu de terres restées propriété arabe après les expropriations massives des années 50, explique l'impossibilité dans laquelle se trouvent les jeunes villageois de travailler dans leurs villes ou leurs villages. Le pourcentage des travailleurs arabes citoyens d'Israël qui travaillent en dehors de leur lieu de résidence est donc extrêmement élevé et il augmentera encore sans doute avec l'intégration des jeunes au marché du travail. Aujourd'hui, ce pourcentage est de 50% de la force de travail globale (Cf. 23, page 22 - par.7). Si nous tenons compte des ouvriers de Cisjordanie et de la Bande de Gaza, nous pouvons dire que 75% des ouvriers arabes qui travaillent en Israël travaillent loin de chez eux. C'est un pourcentage extrêmement élevé. Nous n'entrerons pas ici dans le détail des raisons de cette situation. Mais nous ajouterons à ce que nous avons déjà noté sur l'absence de travail dans les localités arabes, le fait notoire qu'il existe de très forts obstacles qui enlèvent aux Arabes toute possibilité de changer de lieu de résidence pour se rapprocher de leur travail. Il leur est difficile de trouver un logement, et même d'obtenir un permis de résidence permanent dans les agglomérations juives. De nombreux villages et moshavim juifs sont hermétiquement fermés aux habitants arabes, et de nombreuses villes comme Safed, Carmiel, Arad, tout comme Tel-Aviv et Haïfa ont des problèmes, car les quartiers qui tolèrent l'installation d'Arabes sont extrêmement petits et les habitants juifs s'opposent fortement à vendre ou à louer des logements aux Arabes. D'ailleurs, l'absence de stabilité dans l'emploi et la nécessité de se déplacer périodiquement d'un lieu de travail à un autre selon les besoins du marché enlèvent au logement en ville tout son intérêt pour se rapprocher des lieux de travail.

Quelles qu'en soient les raisons, cette mobilité géographique permet à l'économie israélienne d'utiliser la force de travail arabe exactement là où elle en a besoin. Quand une grande activité de construction se déploie à Kiriat-Shmoneh ou à Jérusalem, et que la main-d'oeuvre juive est retenue par son emploi fixe en ville et en milieu rural, ce sont bien entendu les travailleurs arabes des villages de Galilée et du Triangle de Cisjordanie et de la Bande de Gaza qui viennent remplir le besoin temporaire mais urgent de centaines de postes de travail supplémentaires.

La deuxième forme de mobilité est celle qui s'opère entre différentes entreprises. Un ouvrier qui travaille loin de chez lui passera plus aisément d'un emploi situé à 40 km au nord de son lieu de résidence à un autre situé à 30 km à l'ouest de chez lui, qu'un ouvrier qui travaille près de son lieu de résidence. La mobilité interentreprise et la facilité de licenciement sont les caractéristiques qui donnent sa souplesse au marché israélien.

Par exemple : la société « Solel Boneh » avait fait part de sa décision de licencier 150 travailleurs dans la région d'Afoula et des vallées, à cause d'une diminution de la quantité des travaux à effectuer. On déclara que tous les efforts seraient faits pour préserver l'existence d'un noyau « spécialisé » de travailleurs dans la région. J'ai su, de source officielle, que toute la responsabilité de l'emploi des travailleurs dans la région est en fait passée aux mains du Ministère du Logement, qui devra trouver de l'emploi pour les travailleurs juifs du bâtiment dans la vallée de Jezreel. (Yedoith Ahronoth, 14.12.77)

Le noyau spécialisé des travailleurs de « Solel Boneh » qui comprend les administrateurs, les ingénieurs et les techniciens, est presque entièrement composé

ISRAEL 121 de Juifs. Tout juste un mois plus tôt, dans le même journal, le 14.11.77, on pouvait lire, à propos de l'entreprise de construction d'ascenseurs «Herouth» : «Comptetenu de la crise dans le bâtiment, une diminution contrôlée du nombre des employés sera effectuée. Les premiers licenciés seront les travailleurs des territoires ; pour les ingénieurs et les techniciens, des efforts seront faits pour leur trouver de l'emploi à l'étranger ».

Nous pouvons évaluer le rapport entre la mobilité des travailleurs juifs et celle des arabes à partir de l'exemple suivant :

Durant l'année 1976, on a enregistré une forte baisse dans le secteur du bâtiment en Israël Il a donc fallu licencier des milliers d'ouvriers. Effectivement, au cours de cette même année, 1.500 ouvriers juifs ont été licenciés, ainsi que 10.000 ouvriers arabes. C'est à dire que 6 Arabes sont licenciés pour 1 Juif. (Yedioth Ahronoth 15.9.77). Il est intéressant de noter, pour comparer (21) qu'en 1976, dans l'ensemble du marché israélien, 10.000 ouvriers citoyens d'Israël ont été licenciés, à cause de la crise économique. Il est clair que la plus grande partie d'entre eux ont été réembauchés dans de nouveaux postes de travail. Tout employeur israélien sait parfaitement qu'en temps de restrictions, la première mesure qui s'impose est de licencier les ouvriers arabes. Le centre industriel des kibboutz le proclame luimême : «Chez nous, la force de travail est divisée en trois parties. Les temporaires (ce sont les ouvriers arabes). Les non-spécialisés et les travailleurs manuels (ce sont des ouvriers juifs salariés). Les contremaîtres et les travailleurs spécialisés (ce sont des membres du kibboutz) ». (Hashavouah bakibboutz Ha'artzi, août 1976). Nous avons noté ci-dessus quelques données relatives aux changements d'emploi des ouvriers arabes citoyens d'Israël. Pour ce qui est des habitants des territoires occupés, Arieh Bergman écrit dans son enquête qu'un tiers seulement de ces ouvriers restent chez le même employeur deux ans ou plus, et que 16% d'entre eux seulement y restent plus de 4 ans. Ces chiffres indiquent d'une part l'existence d'une grande mobilité et d'autre part, la dépendance croissante de nombreux employeurs vis-à-vis de la main-d'oeuvre arabe des territoires occupés. A Gaza, le Bureau du Ministère de Travail (Rapport du Ministère du Travail -Gaza) déclare que 430 des 600 ouvriers qui travaillent dans 27 entreprises israéliennes de la région d'Erez, ont quitté leur travail durant leurs trois premières années de travail. Les ouvriers arabes, avec quelques 25.000 ouvriers des villes de développement, sont presque les seuls travailleurs à effectuer toute une serie de travaux dont la nature implique la mobilité et le travail saisonnier, comme la moisson, la récolte des fruits, le désherbage et autres travaux agricoles, ainsi que les travaux d'emballage de l'industrie alimentaire. Ces travailleurs agricoles ne deviennent pratiquement jamais permanents et ne sont jamais payés sur une base mensuelle. D'après les règles de la Histadrouth, un ouvrier agricole est classé comme permanent seulement après 12 ans de travail suivi chez le même employeur. Bien sûr, les employeurs préfèrent licencier leurs ouvriers, ne serait-ce que temporairement, pour qu'ils ne deviennent pas permanents. Ce petit jeu est plus facilement jouable avec des ouvriers arabes et c'est une raison de plus pour les employeurs d'embaucher des Arabes plutôt que des Juifs. Dans la semaine suivant les licenciements à Afoula par « Solel Boneh » (Cf. plus haut), les licenciés juifs se sont adressés à 70 entreprises agricoles et kibboutzim de la région, pour leur demander de cesser d'employer de la main-d'oeuvre arabe dans le bâtiment et d'embaucher plutôt des ouvriers juifs. Mais les moshavim et kibboutzim ont refusé de le faire, sachant bien la lourdeur des obligations qu'implique l'embauche du travailleur juif, avec les charges, les revendications de titularisation et les difficultés de licenciement. Quand l'ouvrier arabe a fini son travail, il s'en va. Il n'en va pas de même pour l'ouvrier juif.

Les fortes différences entre les genres de travail, évoquées dans le chapitre 2, font que parfois, en cas de crise, les entreprises préfèrent plutôt licencier des Juifs ! Ceci pour deux raisons : le travailleur arabe est préférable, à cause de l'absence de droits ; et aussi parce que les Arabes effectuent généralement les tâches essentielles de la production et que très peu d'entre eux effectuent un travail de service secondaire dans l'usine ou dans l'entreprise.

C'est ce qui s'est passé en octobre 1977, quand l'entreprise « Kitan », de Dimona, a licencié 200 ouvriers et ouvrières juifs. L'histoire fit beaucoup de bruit car des centaines de familles se retrouvaient sans emploi à cause des difficultés temporaires que traversait l'entreprise. Mais les propriétaires de l'entreprise, la Société « Klal », s'obstinèrent, et les licenciements se firent. Pendant toutes les négociations, les propriétaires de l'entreprise proposaient de licencier des ouvriers arabes de production plutôt que les travailleurs juifs des services administratifs qui devaient être licenciés, si seulement ces derniers acceptaient de prendre la place des premiers sur les machines, dans des conditions de bruit très éprouvantes pour les nerfs. Aucun des futurs licenciés n'était prêt à le faire, et surtout pas pour les salaires pratiqués à ces postes. Dans les termes employés par M. Shteingrad, P.D.G. de « Kitan-Dimona » qui dirige une usine où travaillent 400 ouvriers des territoires (un tiers du chiffre global de ses employés) - et cela parce qu'il n'existe pas assez d'ouvriers juifs auxquels il sied de travailler auprès des métiers mécaniques à tisser (« Tout travailleur juif » dit-il, « peut rester pour travailler sur ces machines »). Effectivement, les conditions de travail dans les salles des machines de tissage qui font un bruit assourdissant et exigent une attention et une concentration permanente, sont extrêmement dures et la rétribution journalière est de 60 - 80 Livres pour les Juifs et environ 50 L. pour les Arabes. Dans certaines branches de la production, nous avons vu que les Arabes occupent une position-clé au niveau de la force de travail. Il s'avère que si les travailleurs de Cisjordanie et de la Bande de Gaza ne constituent que 7 à 10% de l'ensemble des employés sur le marché, leur aptitude à satisfaire immédiatement la demande sur les lieux de travail dans des secteurs-clés déjà cités fait que leur apport à ce marché est bien plus élevé. Cela se réflète même dans la satisfaction des demandes des agences officielles pour l'emploi par lesquelles passent un peu plus de la moitié des travailleurs des territoires.

ISRAEL 123 4. Salaires et conditions de travail Face à la croissance de la consommation dans les villages arabes, tant dans les limites de la « ligne verte » qu'en Cisjordanie et à Gaza, et plus particulièrement face à l'augmentation de la construction immobilière, il a pu sembler a certains que l'ouvrier arabe sur le marché israélien était bien payé, et même parfois mieux payé que l'ouvrier juif-israélien. Il est vrai que l'augmentation du nombre d'Arabes employés sur le marché israélien depuis 1967, a entraîné celle de la masse globale des revenus des travailleurs arabes. Mais si on examine les rétributions journalières ou le salaire mensuel de chaque ouvrier, c'est à dire les conditions de salaire et de travail de l'ouvrier arabe moyen, on obtient une image radicalement différente. Pour analyser les conditions de salaire de l'ouvrier, nous devons prendre en compte quelques éléments de base : en fait, tous les travailleurs des territoires travaillent sans être permanents, sur une base journalière. Ils n'ont donc pas de salaires mensuels assurés et leur salaire dépend du nombre de jours de travail qu'ils assurent chaque mois. Pour les travailleurs des territoires, en comptant les samedis et les jours de fête, les jours de maladie et les jours de pluie, le mois de travail moyen est composé de 21 jours (23). Bien entendu, il faut soustraire de ce salaire l'impôt sur le revenu, ainsi que d'autres prélèvements financiers qui sont effectués sur les salaires des travailleurs des territoires, bien que ces sommes ne leur soient reversées en aucune façon. Et ceci pour la bonne raison que la structure administrative existante n'est absolument pas capable, même si elle le voulait, d'assurer le maintien des droits des ouvriers journaliers qui changent de lieu de travail deux fois par an. Nous devons également soustraire les frais de transport, qui sont particulièrement élevés - environ 20 L. par journée de travail en 1977, pour des travailleurs qui viennent de très loin. L'importance de ces prélèvements financiers est indiquée par Gidon Kessler (24) dans sa thèse datant de 1972 et intitulée « La communauté des minorités en Israël ». L'un des cas que j'avais constaté était celui d'un entrepreneur de travaux agricoles à Javarish - près de Ramleh - qui payait 21,60 L. par jour aux ouvriers qu'il avait embauchés pour travailler dans les vergers. Il percevait d'abord le salaire de l'ouvrier des mains de l'employeur, soit 23,40 L. Après que les taxes et prélèvements aient été perçus, l'agence virait l'argent sur le compte de l'ouvrier à la succursale de la Banque Léoumi de Gaza, où l'ouvrier pouvait recevoir sa paye, soit 11,35L. » L'agence de l'emploi a donc prélevé 50% du salaire de l'ouvrier de Gaza, et des 23 L. originelles, il n'a reçu que 11 L. (il s'agit de l'année 1971). Ce pourcentage de 50% prélevé par le Ra'is ou par l'agence est tout à fait dans les normes. Bien entendu, les ouvriers n'obtiennent rien en contrepartie des énormes impôts qu'ils payent. On peut trouver ci-dessous le tableau officiel des salaires (bruts) publié par le Ministère du Travail. Ce tableau se réfère aux salaires pratiqués par les entreprises israéliennes dans la région de la Bande de Gaza, pour des ouvriers arabes de la Bande de Gaza (25) : Tableau des salaires journaliers et mensuels des ouvriers de la Bande de Gaza, en 1975, travaillant dans des entreprises israéliennes : (les salaires sont donnés en livres israéliennes)

Employeurs israéliens Salaire journalier Salaire mensuel

Banque 50 1.000

Moshav Sadoth 20 420

Menuiserie Ben Bassat 20 420

Béton - Pionneer 40 840

Métallurgie - Avi Erez 30 630

D'après les publications du centre des statistiques, contenues dans la brochure trimestrielle sur les territoires occupés (No G1 et G2), le salaire journalier moyen des travailleurs des territoires employés en Israël était de 54 L.I. en 1976, et de 44 L.I. par jour en 1975. Il y a eu une hausse de 25% en un an, alors que les prix avaient augmenté de plus de 40% dans la même année, ainsi que les salaires moyens des ouvriers juifs. De fait, au cours des années 1970-1975, le salaire réel de l'ouvrier de Gaza a diminué de 17%. Les salaires mensuels moyens (et ce sont là les chiffres les plus révélateurs) sont de 1134 L. en 1976, et de 924 L. en 1975.

Pour comparer : le salaire mensuel moyen sur tout le marché, calculé à partir de l'ensemble des salaires perçus, était en 1976 de 2.920 L. ( annuaire statistique, 1977, page 337). N'oublions pas qu'il s'agit là de salaires bruts, sur lesquels il faut prélever les impôts, les frais de transport, etc. L'ouvrier doit donc se contenter en fin de compte d'un salaire minimum pour lequel aucun ouvrier juif n'aurait accepté de travailler. D'ailleurs, les bénéfices sociaux et l'aide financière accordée aux « personnes ayant accompli le service militaire » sont plus élevés que le salaire net des travailleurs arabes des territoires, et cela est indiqué dans le rapport de la Banque d'Israël cité ci-dessus.

Le salaire des ouvriers qui travaillent à l'intérieur des territoires était de 50 L.I. en 1976. C'est-à-dire que leur salaire net était plus élevé que celui d'un ouvrier arabe en Israël, car à l'intérieur des territoires, les impôts et les frais de transport sont beaucoup moins élevés! Par contre, le salaire des ouvriers de l'industrie est encore plus faible. Il atteint 40 L.I. pour un jour de travail en Israël, ce qui fait 840 L.I. par mois, brut.

Les chiffres cités sont bien entendu des moyennes et des données officielles obtenues par l'intermédiaire des agences de l'emploi, des employeurs et des ouvriers eux-mêmes. Il y a plusieurs milliers d'ouvriers qui travaillent sans rapport avec les agences et dont les salaires sont parfois supérieurs à ceux cités, mais ceux là n'ont pas accès aux maigres privilèges accordés à ceux qui passent par les agences, comme par exemple des idemnités en cas d'accident du travail. De plus,

ISRAEL 125 leurs emplois sont en général agricoles et saisonniers et ils n'offrent aucune sécurité pour l'année. Dans ce marché libre du travail, une paye de 100 L.I. par jour en 1978 est considérée comme une bonne paye. Ces salaires sont souvent versés en argent liquide, de la main à la main, sans impôts, et le calcul du salaire net se fait simplement par la soustraction des frais de transport de 20 L. par jour. Nous obtenons donc un salaire de 80 L. par jour ou 1680 L. par mois pour une moyenne de 21 jours de travail. Quel est le rapport entre ce salaire et celui d'un ouvrier israélien? Cette simple comparaison suffit à expliquer pourquoi on préfère souvent l'ouvrier arabe bon marché à son collègue juif.

Dans la plupart des secteurs du marché israélien, les suppléments constituent environ 40% des salaires. Ces suppléments qui font partie intégrante des salaires dans toute économie moderne et plus spécialement en Israël, commencent par la rétribution des jours de congé, en passant par des primes de rendement, des cadeaux, et jusqu'au 13è et même 14è mois. La majorité écrasante des travailleurs arabes n'obtiennent aucun de ces suppléments et si le salaire moyen d'un ouvrier juif atteint 3.500 L.I. (en 1977), il devient avec ces suppléments deux ou trois fois plus élevé que le salaire mensuel moyen d'un ouvrier arabe des territoires. L'addition des congés de maladie, des congés payés et le total des indemnités dont fait état le ministère du travail (ML) ne vaut que pour l'ouvrier juif, alors que l'ouvrier arabe en Cisjordanie ou dans la Bande de Gaza ne perçoit rien en plus de son salaire. Quelle est la situation des ouvriers arabes citoyens d'Israël? Leurs salaires, bien que plus élevés que ceux des habitants de Cisjordanie et de Gaza, sont par ailleurs beaucoup plus faibles que ceux des ouvriers juifs. Les travaux effectués par les femmes dans les villages mêmes - en général dans des ateliers de couture soustraitant ou dans l'agriculture - sont rétribués par des salaires extrêmement faibles, proches des salaires des ouvriers de Cisjordanie et de la Bande de Gaza. Quant aux ouvriers du bâtiment et autres ouvriers spécialisés, ils obtiennent un peu plus sur le marché libre : un salaire journalier de 100 à 120 L.I. en 1978 (soit 2200 L.I. par mois) est considéré comme une bonne paye. Mais la plupart de ces ouvriers sont des journaliers qui ne jouissent d'aucun des avantages des salariés mensuels et ils ont aussi d'importants frais de transport à payer. A propos des salaires des ouvriers arabes citoyens d'Israël, nous disposons de chiffres plus ou moins détaillés et fiables. Les chiffres les plus fiables sur la société israélienne sont en général obtenus par le dernier recensement de la population effectué en 1972, mais, jusqu'à ce jour, seules des parties de ce recensement ont été publiées, qui incluent, fort heureusement, des données relatives aux salaires des deux groupes nationaux en Israël. Si nous examinons, pour commencer, la répartition des salariés par tranches de revenus (c'est-à-dire, le nombre de salariés dont le revenu annuel est inférieur à 4.000 L.I., le groupe dont le revenu est situé entre 4.000 et 8.000 L.I., etc.), nous voyons immédiatement la différence entre les salariés juifs et les salariés arabes.

Tableau de la répartition des salariés par tranches de revenus : (les chiffres indiquent les pourcentages des salariés du même groupe national).

Niveau de Total % moins de 4.000 à 8.000 à 12,000 de revenu 4.000 8.000 12.000 et plus

Juifs 100% 20% 28,5% 24 % 27,6%

Arabes 100% 32% 40 % 18,2% 9,8% Alors que 72% des Arabes ont gagné moins de 8.000 L.I. par an, en 1972, 48,2% des Juifs se trouvent dans le même cas. Alors que 52% des Juifs ont gagné plus de 8.000 L.I. par an en 1978, 28% des Arabes se trouvent dans le même cas. L'hypothèse qui voudrait que ces différences de salaires soient dûes au fait que les Arabes effectueraient des travaux moins qualifiés que les Juifs est réfutée par le tableau de la répartition détaillée par profession.

De ce tableau, pour 100 professions classées par le Centre Général des Statistiques, regroupant chacune plus de 1% des salariés dans chaque groupe national, on peut tirer la conclusion suivante : à part une seule et unique exception, l'ouvrier arabe obtient un salaire plus bas que le Juif qui exerce la même profession que lui. Un instituteur arabe est payé 5,8 L.I. de l'heure, et un instituteur qui a eu la chance de naitre Juif, 7,1 L.I. Et il s'agit là d'un salaire payé par un Ministère. A plus forte raison, dans les branches privées de l'économie, la différence augmente: un ferronier arabe touche 3,2 L.I. de l'heure et un ferronier juif: 4,1 L.I. ; un ouvrier du bâtiment arabe : 3,5 L.I. de l'heure, un ouvrier juif: 4,7 L.I. Il en est de même pour les manoeuvres : un arabe touche 3 L.I. de l'heure, et un juif : 3,4 pour l'année 1972.

De l'ensemble du tableau on peut déduire que le salaire moyen d'un Juif était en 1972 de 4,6 L.I. de l'heure pour un Arabe de 3,3 L.I. Ce qui revient à dire qu'un salarié juif gagne en moyenne 40% de plus qu'un salarié arabe. Dans le même métier la différence de salaire est de 20 à 25%.

Si nous examinons la totalité du revenu individuel en tenant compte des allocations familiales octroyées aux Juifs sur la base du double de celles octroyées aux Arabes (les premiers ont effectué leur « service militaire » - mot de code qui signifie « juif » en Israël), nous obtenons (21) pour la couche des salariés en Israël, un revenu annuel par personne juive de 130% plus élevé que le revenu annuel par personne arabe, c'est-à-dire plus de deux fois plus élevé (en 1972). En ajoutant aux salaires toutes les autres sources de revenus, le revenu par personne chez les salariés juifs restera deux fois plus élevé que celui des Arabes. Il est difficile de trouver des chiffres aussi fiables pour les dernières années. Si l'on se base sur des enquêtes de moindre fiabilité, on obtient l'image d'un rapprochement significatif des conditions de salaire des ouvriers juifs et arabes dans les dernières années. Ce rapprochement découle sans doute de deux phénomènes. Premièrement de la baisse générale des salaires dans ces dernières années de crise,

ISRAEL en termes de pouvoir d'achat. Autrement dit, ce rapprochement découle de la baisse dans le salaire du travailleur juif et non d'une hausse en termes absolus du salaire du travailleur arabe. Un autre phénomène, peut-être moins important, est la tendance des ouvriers arabes à passer à des métiers plus qualifiés, comme nous l'avons constaté dans le deuxième chapitre de cette étude. Les tendances au rapprochement se réflètent dans ce tableau, qui indique les revenus des salariés par groupe national : Revenu annuel brut, en milliers de livres, par salariés et par groupe national.

Année 1967 1970 1972 1974

% de l'écart Arabes Juifs 34% 9.4 7.0 47% 11.9 8.1 38% 15.5 11.2 18% 17.6 14.9 Nous voyons que l'écart stable de 40% entre le salaire de l'ouvrier arabe et celui de l'ouvrier juif est passé ces dernières années à 18%. Ces chiffres, à supposer qu'ils soient le reflet exact de la réalité, ne sont toutefois indicatifs que des salaires directs, bruts, payés aux travailleurs. La différence entre les salaires nets est plus importante, pour plusieurs raisons. 1. Comme nous l'avons constaté dans notre chapitre sur la mobilité, le nombre de travailleurs journaliers, dans de petites entreprises, est beaucoup plus grand chez les Arabes. Dans ces entreprises, les suppléments rajoutés aux salaires sont plus faibles. 2. Dans de nombreuses régions, comme dans les villes de développement, le Nord, le Sud, les salariés juifs sont partiellement exonérés d'impôts, privilège dont bien entendu les Arabes ne bénéficient pas. 3. Les salariés juifs jouissent non seulement des allocations familiales octroyées à tous par le Bitouah Léoumi, mais aussi d'une autre allocation - l'allocation pour ceux qui ont accompli leur service militaire. D'ou provient la différence des salaires ? A première vue, de deux raisons : l'écart des salaires, dans les mêmes métiers, de 25-20%, et la forte concentration des ouvriers arabes dans des métiers de production et des travaux non-qualifiés dits de « bûcherons et puisatiers ». Mais cette deuxième raison embrouille plus qu'elle n'explique. Car il n'existe pas d'axiome économique qui établirait que les salaires doivent être si bas dans les métiers de production. Aux Etats-Unis, les ouvriers de production, y compris les ouvriers du bâtiment, gagnent plus, en moyenne, que les ouvriers du tertiaire. La vérité est sans doute qu'une des raisons pour lesquelles les métiers « arabes » sont si mal rénumérés, est justement le fait qu'on trouve des Arabes en grand nombre dans ces métiers: les métiers vers lesquels les conditions politiques et sociales permettent aux travailleurs arabes d'Israël et des territoires occupés de « s'in- filtrer » sont ceux pour lesquels la demande de main-d'oeuvre est la plus forte. La main-d'oeuvre arabe n'est pas organisée et elle est dénuée de toute protection politique ; elle ne constitue pas un groupe de pression significatif dans la société israélienne. Ceci ajoute à la rivalité des ouvriers sur les postes de travail, aide les employeurs à conserver les salaires au niveau le plus bas. C'est ainsi que, comme le confirme le rapport de la Banque d'Israël de 1975 déjà cité, les salaires dans ces professions sont en baisse, tant en termes absolus (dans leur valeur réelle) qu'en termes relatifs, par rapport aux autres salaires pratiqués sur le marché. Cette baisse entraîne une défection des Juifs de ces professions, ne serait-ce qu'à cause de l'aide sociale accordée aux Juifs par le gouvernement, qui représente généralement de plus grosses sommes que les salaires pratiqués dans ces branches. C'est ainsi qu'augmente la concentration d'ouvriers arabes dans certaines professions : ouvriers du bois, du bâtiments, ouvriers sans qualification dans l'industrie, autant d'exemples qui illustrent bien ce processus. Nous avons vu plus haut qu'environ 50% des travailleurs arabes sont répartis dans 9 professions dont 5 à très faible niveau de rétribution : ouvriers agricoles, ferroniers, ouvriers du bois et ouvriers non-spécialisés de l'industrie et du bâtiment.

Comme nous l'avons vu au chapitre 2, les travailleurs arabes se concentrent non seulement dans certaines professions mais également dans certains types d'entreprises : 50% de la force de travail industrielle israélienne travaille dans de grandes entreprises qui emploient plus de 100 ouvriers. On n'y trouve que très peu d'Arabes. Ce sont des entreprises d'Etat, comme les entreprises d'industrie chimique, les entreprises de la Mer Morte et l'industrie aéronautique, les énormes entreprises de la Histadrouth comme Kour, ou des entreprises privées fortement liées à l'industrie militaire comme Tadiran, les autres grandes entreprises d'électronique, etc.

Les ouvriers arabes sont concentrés dans de plus petites entreprises, qui produisent principalement des biens de consommation locaux : industrie alimentaire, cuir, bois, caoutchouc, textile, ateliers de couture et ferroneries privées. Ils sont employés sur une base journalière, comme la plupart des ouvriers (même juifs) dans ce genre d'entreprises. Non seulement les salaires y sont plus bas, mais les divers suppléments sont beaucoup plus faibles que ceux octroyés par les grandes entreprises.

C'est une raison supplémentaire aux bas salaires des travailleurs arabes : la plupart travaillent dans des entreprises qui embauchent moins de 20 ouvriers, où le salaire moyen est de 40% plus faible que ceux que pratiquent les grandes entreprises. De plus, les salaires payés par les entreprises privées sont plus bas que ceux des entreprises publiques (appartenant à l'Etat ou la Histadrouth) : 2.500 L.I. par mois, contre 4.500 L.I. dans le secteur public.

Les grandes différences de salaire se réflètent dans la différence des niveaux de vie des populations juives et arabes. Par exemple, les Arabes constituent 17% de la population. Or, ils ne possédent que 5% du parc automobile, c'est-à-dire moins du tiers de ce qu'ils représentent par rapport à la population. D'autres facteurs

ISRAEL rentrent en ligne de compte, comme les dimensions de la famille arabe, etc. Mais l'essentiel demeure le bas niveau des salaires. A cet écart entre salaires juifs et arabes, s'ajoutent tous les privilèges et suppléments indirects perçus par les Juifs en dehors de leur travail. Les ouvriers des petites villes du Neguev et des villes de développement jouissent d'exonérations d'impôts, alors que nul village arabe ne sera jamais classé comme village frontalier ou ville de développement. Tous les Juifs ont droit à une aide aux jeunes couples pour l'achat d'un logement, ainsi qu'à l'amélioration de leurs conditions de logement. Pour les Arabes, de tels prêts sont pratiquement inexistants, sauf quand la municipalité essaie de les pousser à évacuer tel ou tel quartier. Les subventions du ministère de l'intérieur aux conseils municipaux s'élèvent à la somme de 7 L.I. par personne et par an, pour les conseils régionaux arabes, contre 120 L.I. par personne et par an pour les municipalités juives. Pour conclure, on peut dire qu'en dépit du fait que les salaires moyens attribués aux Arabes - surtout ceux de Cisjordanie et de Gaza - soient beaucoup plus faibles que ceux des Juifs (particulièrement dans l'industrie alimentaire, le textile, l'emballage, l'agriculture, et dans le secteur de l'exploitation des sols), le grand besoin de main-d'oeuvre qui caractérise le marché israélien en période d'abondance crée une situation dans laquelle un ouvrier arabe qualifié peut obtenir une rétribution plus élevée pour sa force de travail. C'est ainsi que dans les années 1972-1974, un ouvrier du bâtiment pouvait gagner sa vie de façon relativement correcte sans difficultés, ce qui n'est plus le cas en 1977. Il faut aussi ajouter que le salaire d'un ouvrier industriel en Israël est fort proche du minimum vital le plus modeste, vu le fait que le niveau des prix de la nourriture et des logements est pratiquement celui de l'Europe. De ce fait, il est difficile de rémunérer les ouvriers arabes de manière beaucoup plus basse que les ouvriers juifs. (Cet article est une version légèrement réduite de l'original qui a paru en mars 1980 dans la revue HAMMSIN, no 7).

NOTES :

(1) (2) (3) (4) (5) (6) (7) (8) (9) (10) (11) (12) (13) (14) (15) (16) (17) (18) (19) (20) (21) (22) (23) (24) (25)

« Betfutsoth Hagola », 1975-76, no 7, page 38.

« Arabes d'Israël», 1971 en chiffres. H. Harrari, Editions Giv'at

Haviva, enquêtes arabes no 10.

Annuaire Statistique d'Israël, 1977

Ibid.

Rapport du ministère du travail, 1975 (travail des adolescents)

Ha'aretz, 4.4.1961

Ministry of Labour, Administered Areas Unit. Report on activities, août 1976.

« La force de travail en Israël », rapport annuel. Hanah Smith

Ministry of Labour, Administered Areas Unit, août 1976.

Classification unifiée des professions, 1972

Complexe sidérurgique appartenant à la Histadrouth.

Monopole histadrouthique de distribution des produits agricoles.

Bergman : « Le Développement économique dans les territoires occupés, 1968 - 1973 ». Service de recherche de la Banque d'Israël 1975.

« Benefits and Burdens », B. V. Arkadie, Carnegie Endowment, 1977.

Résumé du rapport de la Banque d'Israël, 1976, page 29.

Yedioth Aharonoth, 15.9.1977.

« Ethnic Differentials in intergenerational mobility », J. Matras et D.

Weintraub, janvier 1977, Brookdale Institute, Jérusalem, Givat Ram.

Barouh Nadel : « Rapport Nadel », édition spéciale, Tel-Aviv.

Une erreur sur cette page ?