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La revue › 3e série n° 2

Auto-organisation ouvrière en Amérique latine

Adolfo Gilly · Quatrième Internationale, 3e série n° 2 · octobre-novembre-décembre 1980 · p. 89-94 · 2 869 mots

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C'est désormais un lieu commun que de dire que durant les dernières quinze années, l'économie, la société et l'Etat des pays latino-américains ont connu des transformations profondes, influencées dans une large mesure par l'internationalisation croissante du capital et du procès de travail. Ces transformations ont ouvert la voie -ou sont en train de l'ouvrir- à un changement de mode de domination de la bourgeoisie et du bloc des fractions bourgeoises au pouvoir. L'industrie, l'agro-industrie et le salariat se sont diffusés davantage, alors que les rapports de domination et d'exploitation pré-capitalistes ont vu diminuer leur importance, sans toutefois disparaître. Ces pays se sont modernisés et la lutte de classes a acquis elle aussi des formes plus modernes.

Tandis que le nouveau bloc dominant bourgeois, associé de manière conflictuelle à l'impérialisme par les multinationales et le capital financier, a gardé l'initiative dans ce changement, la classe ouvrière et l'ensemble des salariés ont dû les subir, en livrant des batailles défensives, qui en certains cas leur ont permis de défendre certaines de leurs positions mais dans d'autres cas ont mené à des désastres tels que celui de l' Argentine. La victoire de l'insurrection au Nicaragua peut être la confirmation d'un changement de tendance qu'avaient déjà annoncé auparavant des mouvements de grève et des grèves générales en Colombie, Bolivie, Pérou, Brésil et Argentine ellemême. Toutefois, cette tendance ne s'est pas encore affirmée et généralisée sur le terrain politique.

C'est justement sur ce terrain que la classe ouvrière latino-américaine doit faire face à une tâche qui est prioritaire et qui n'a pas été accomplie jusqu'ici dans la plupart des pays: la conquête de son indépendance politique par rapport à la bourgeoisie et à son Etat, son organisation en parti ouvrier de masse. Il s'agit là de la veille tâche qu'Engels avait déjà précisée en 1892 dans une lettre à Kautsky: «Dans notre tactique une chose est définitivement établie pour tous les pays et l'époque contemporaine: amener les ouvriers à former leur propre parti indépendant, opposé à tous les partis bourgeois. » Sauf à Cuba et au Chili (ou dans les cas particuliers et riches d'enseignements du Nicaragua et du Salvador) un tel objectif n'a pas été atteint. Cela vaut notamment pour les pays les plus peuplés et les plus industrialisés comme le Brésil, l'Argentine, la Colombie.

Dans la plupart des pays latino-américains, la classe ouvrière, organisée en syndicats, reste sous la domination idéologique de directions bourgeoises ou petitesbourgeoises nationales. Les directions des syndicats et des centrales ouvrières constituent la courroie de transmission priviligiée de cette influence. Le cas argentin avec la direction péroniste est exemplaire en la matière, mais les cas bolivien, brésilien, mexicain, colombien ou vénézuelien ne sont que qualitativement différents.

La classe ouvrière combine ainsi un niveau d'organisation syndicale relativement élevé, enraciné dans les vieilles traditions de luttes (cas typique, la Bolivie) avec un niveau d'organisation politique indépendante relativement bas. C'est la combinaison des deux facteurs qui indique le niveau de conscience atteint par la classe (qui n'est pas la même chose que le niveau de combativité) et qui par conséquent représente le point de départ concret pour la définition de ses tâches politiques.

Certains courants et partis socialistes, communistes ou de la gauche révolutionaire ont eu tendance dans le passé à ne voir dans ces syndicats que l'action de médiation de leurs directions et à ignorer leur caractère d'organismes de masse de la classe ouvrière qui concentrent leur expérience organisationnelle de lutte. En confondant le syndicat avec sa direction (une confusion que la classe ouvrière ne fait pas), ces tendances ont tiré la conclusion qu'il fallait faire progresser la conscience de classe des travailleurs par d'autres voies et ont créé des syndicats «indépendants» mais absolument minoritaires ou isolés, ont fait des tentatives «foquistes», ont pratiqué diverses variantes de propagandisme révolutionaire, notamment parmi les étudiants.

Nous savons tous que l'expérience et les échecs ont ramené beaucoup d'entre eux à changer leurs positions et à réaffirmer l'importance des syndicats de masse comme une conquête historique du prolétariat, malgré la nature bureaucratique de leurs directions. Toutefois, dans plus d'un cas, cette réaction, en principe salutaire, a amené et amène à l'extrême opposé : idéaliser ces directions, faire des concessions aux méthodes qu'elles appliquent dans les syndicats, croire que leur radicalisation verbale périodique, qui n'est pas une radicalisation politique, correspond dans une certaine mesure aux besoins des salariés et non, comme c'est effectivement le cas, au besoin qu'elles ont de réadapter leur rôle d'intermédiaire de la domination idéologique bourgeoise aux conditions changeantes de la lutte de classes.

Le prélude d'une des plus grandes catastrophes du prolétariat en Amérique latine, le coup militaire argentin de mars 1976 a été caractérisé par un «gauchissement» de la CGT qui quelques mois auparavant avait menacé des grèves générales contre le coup en préparation, demandé un grand nombre de nationalisations, exigé d'autres conquêtes, tout en acceptant la direction politique d'Isabelle Péron, qui protégeait les bandes paramilitaires de l'AAA et était la marraine sanglante du chaos qui déboucha sur le coup d'Etat.

Le gauchissement verbal de cette direction syndicale avait une origine très précise : la radicalisation réelle des travailleurs argentins qui au milieu de l'année 1975 ont déclenché une grande grève générale contre le plan d'austérité d'Isabelle et de son ministre Rodrigo. Ce mouvement a été dirigé par les coordinations surgies des commissions internes des grandes entreprises de Cordoba, Buenos-Aires, Rosario et d'autres régions, qui, en partant des lieux de travail et sans rompre avec les syndicats nationaux, ont construit une direction alternative qui en l'occurence, a pu contrecarrer le freinage de la haute bureaucratie alliée à Isabelle.

Ce mouvement, cependant, n'a pas eu d'expression politique propre, les ouvriers ont continué à être péronistes pour des raisons historiques, que nous ne pouvons pas rappeler ici. Mais, paradoxalement, la force déployée par le prolétariat lors de la grève générale a accéléré le coup d'Etat en tant que mesure d'urgence pour bloquer ce processus de radicalisation autonome et détruire l'organisation ouvrière sur les lieux de production : les commissions internes, les délégués d'entreprises, les commissions de coordination et avec eux les syndicats. Tel était l'ennemi réel contre lequel a été déclenché et est encore utilisé le massacre méthodique et scientifique introduit par les militaires au pouvoir comme système de gouvernement et de réorganisation du capitalisme.

Si j'ai insisté sur le cas spécifique, c'est parce qu'il indique en même temps l'une des voies de dépassement réel des directions ouvrières idéologiquement et politiquement bourgeoises et la politisation indépendante de la classe ouvrière et des salariés grâce à une utilisation de leur propre organisation syndicale. Les commissions de coordination ont opposé à la politique de la haute direction syndicale, d'une façon centralisée, la politique des commissions internes d'usines, des organismes de travailleurs sur le lieu de travail (une grève générale est toujours une décision politique). Les commissions internes sont des organismes propres aux syndicats et non étrangers, opposés ou alternatifs aux syndicats.

Des processus semblables se sont développés, avec des caractéristiques nationales différentes, dans le mouvement ouvrier bolivien, notamment sur la base des décisions prises par les syndicats des mineurs dont l'organe suprême dans chaque mine est l'assemblée générale des travailleurs. C'est un chemin similaire qu'ont suivi d'une façon tumultueuse les mouvements et l'organisation du prolétariat brésilien depuis 1977 jusqu'à la dernière grande grève des métallos et des travailleurs de l'automobile en avril-mai 1980, dont les commissions d'usines, les délégués élus et les assemblées générales de travailleurs ont été les protagonistes collectifs.

L'organisation d'usine (commissions, comités, conseils, etc.) formée par les délégués de section ou de département, élus et révocables, et l'assemblée générale régulière comme instance de décision démocratique collective sont les traits communs des moments culminants de ces grands mouvement syndicaux au Brésil, en Bolivie et en Argentine.

Les mesures de répression contre la grève brésilienne démontrent, comme l'avait démontré sous une forme plus terrible auparavant la répression de la dictature argentine, que l'Etat et le bloc bourgeois qui le dirige ne peuvent tolérer, au delà d'une certaine limite, sans réagir, la croissance et la centralisation d'une telle forme d'organisation du prolétariat. La bureaucratie syndicale traditionnelle ne la souhaite pas non plus dans la mesure où elle remet en discussion son rôle de médiation aussi bien avec le patronat qu'avec l'Etat et l'expose au risque, pour elle mortel, du contrôle démocratique par des organismes de base.

L'Etat, la bourgeoisie et la bureaucratie syndicale ont pu accepter une coexistence avec une telle organisation aussi longtemps que l'expansion des économies capitalistes permettait de faire des concessions au mouvement ouvrier et de maintenir ainsi l'influence de l'idéologie bourgeoise sur les travailleurs et le contrôle des directions syndicales inspirées par cette idéologie, sur les organismes d'usines. Cela devient de moins en moins possible à partir des années 1970 alors que le capitalisme s'installe dans la crise.

Cela surtout pour une raison très simple : tandis que le syndicat a la tendance à privilégier la lutte pour le niveau des salaires (lutte pleinement acceptable pour la bourgeoisie au niveau du marché), son organe d'usine élu par les ouvriers a tendance à pri- vilégier la lutte concernant l'organisation du processus de travail à l'intérieur de l'entreprise (lutte inacceptable pour le capital sur le terrain de la production, parce qu'elle remet en cause le noyau même de son pouvoir, le droit de décider comment et où utiliser la force de travail qu'il a achetée par le salaire).

Le comité d'usine ou commission interne et les délégués des ateliers, sont les véhicules de protestation et de lutte des travailleurs contre les conditions de travail imposées par le capital : accélération des cadences, augmentation de la charge de travail, insalubrité, suppression des pauses, absence de mesures de protection et de sécurité, contrôle policier par les contrôleurs, et tous les autres éléments innombrables qui constituent le régime dictatorial et despotique imposé aux travailleurs pendant leur journée de travail, à savoir pendant la plus grande partie de leur vie consciente.

Dans les nouvelles conditions des économies latino-américaines, déterminées par l'internationalisation du travail et du processus productif, la croissance industrielle (et par conséquent du prolétariat) et la crise mondiale, il est prévisible que le centre du conflit de classe se place justement à ce niveau et qu'à ce niveau se place donc le point central de la réorganisation syndicale et politique de la classe ouvrière.

Le capital, qui dans la majorité ou dans la totalité des pays a réussi à imposer par des voies différentes une baisse du salaire réel (dévalorisation de la force de travail) au cours des dernières années, tend maintenant, surtout dans les pays les plus industrialisés de la région, à mettre l'accent sur les exigences d'intensité et de rationalisation de l'exploitation de la force de travail, qui se traduit dans une augmentation multiforme des charges de travail pour chaque salarié (ouvriers ou employés). Tout cela on l'appelle productivité.

Cette nécessité du capital s'oppose directement à l'existence et au renforcement de l'organisation des travailleurs à l'usine. Il a donc besoin de s'assurer les conditions politique et juridiques lui permettant d'empêcher cette organisation ou de la détruire là où elle existe : droit de licencier selon l'intérêt de l'entreprise, instabilité du travail, taux élevé de «turnover», système sélectif de prime à la production comme complément substantiel du salaire, contrôle et répression politiques à l'intérieur de l'entreprise, non reconnaissance des commissions d'usine comme instance de négociations. Sur ce point concret, par ailleurs, l'intérêt du patronat coincide avec celui des directions syndicales traditionnelles qui négocient les salaires sans s'intéresser toutefois à tous les autres problèmes que nous avons énumérés.

L'un des traits de ce que l'on appelle la modernisation de la lutte des classes est que la modernisation de l'économie et les nouvelles exigences prioritaires du capital pousseront les travailleurs à rechercher, créer ou recréer ces formes d'organisation. Elle opère en même temps contre le capital et la bureaucratie syndicale. Cela ne veut pas dire qu'il sera possible de balayer l'un et l'autre d'un seul coup. Cela veut dire que leur base de domination incontrôlée dans les entreprises et par conséquent dans la conscience des travailleurs sera peu à peu minée par un processus cumulatif. Il s'agira d'un processus relativement long et tortueux. La dernière grève des métallos brésiliens représente un autre exemple vivant de ce type de processus. Le résultat de cette grève représente aussi une expérience importante. Parmi les raisons qui ont finalement empêché la victoire, il y a eu la difficulté de l'étendre à d'autres secteurs et l'impossibilité de lui donner une expression politique. L'Etat, organe essentiellement politique de la classe dominante, a engagé toute sa force dans le soutien à l'intransigeance patronale, parce que les revendications centrales des travailleurs - reconnaissance des délégués et de l'organisation syndicale à l'usine, reconnaissance de la stabilité du travail - avaient un contenu politique, même si elles étaient avancées sur un plan strictement syndical. C'est justement ce caractère politique qui explique l'attitude particulière de lEglise brésilienne qui s'est alignée du côté des grévistes contre l'Etat.

Comment la classe ouvrière peut-elle surmonter cette contradiction et atteindre l'organisation et l'expression politique indépendantes ? Les expériences accumulées à des étapes différentes par les travailleurs boliviens, argentins, brésiliens, colombiens et d'autres pays latino-américains confirment qu'elle ne peut le faire que par sa propre expérience vécue, un long chemin qui n'est pas rectiligne, mais au cours duquel les conquêtes accumulées par la conscience et l'expérience collectives ne sont jamais perdues, même si les conquêtes dites matérielles peuvent être annulées ou réduites pour toute une période.

Cette expérience est faite par la classe ouvrière justement dans les syndicats. Mais les syndicats et l'organisation syndicale impliquent des niveaux et des réalités différents : ils sont aussi un terrain de lutte de classe. La classe ouvrière, sur ce terrain, progresse du point de vue de la confiance en elle-même et de l'indépendance, par les expériences politiques et les formes organisationelles qui favorisent et renforcent sa vie démocratique interne, son initiative, ses possibilités d'élaborer une pensée collective et sa capacité de décision autonome. Voilà l'auto-organisation ouvrière.

Face à la nouvelle nécessité du capital et au terrain de lutte qu'elle impose aux salariés, l'auto-organisation devient la dimension et la condition primordiale pour qu'ils puissent répondre au défi. Les méthodes et les formes de l'auto-organisation ont les traits communs suivants : de même qu'elles contestent le capital dans le noyau central de sa domination à l'entreprise, elles contestent les méthodes et les décisions bureaucratiques traditionnelles et par conséquent le véhicule de la domination idéologique de la bourgeoisie sur la classe ouvrière organisée syndicalement.

Est-ce que ça signifie que l'auto-organisation ouvrière engendre automatiquement la conscience politique de classe et l'organisation politique indépendante du prolétariat ? Non, un tel saut, une telle génération spontanés ne sont pas possibles mais elle peut créer des conditions plus favorables pour le développement de cette conscience et organisation politiques.

En conséquence il est nécessaire que le processus d'auto-organisation de la classe au cours de ces luttes se combine avec l'affirmation du programme socialiste et la théorie marxiste par les tendances et les partis qui les défendent politiquement. La tactique de ces partis sera correcte si elle amène les ouvriers, pour reprendre le mot d'Engels, à former leurs propres partis indépendants opposés à tous les partis bourgeois, condition nécessaire de la lutte pour le socialisme. Chaque parti ouvrier qui existe en Amérique latine peut s'autoproclamer parti de la classe ouvrière. Mais la classe ouvrière ne le reconnaîtra qu'à condition qu'il soit capable de traduire en termes de conscience de classe une expérience vécue dans la lutte, en d'autres termes si il réussit à donner un contenu anticapitaliste et socialiste conscient à sa lutte spontanée et naturelle contre le capital. Cela ne peut être obtenu, on le sait, par la simple propagande des idées socialistes; il ne le sera que par l'organisation de l'expérience du prolétariat. Les grands partis ouvriers de masse d'Europe sont nés d'une telle accumulation d'expériences, ce qui explique leur enracinement et leur durée en dépit de leur politique réformiste et des défaites qu'ils ont essuyées.

L'Amérique latine aujourd'hui n'est pas l'Europe, mais elle n'est pas non plus l'Amérique latine d'il y a quinze ans. La lutte pour l'organisation indépendante du prolétariat, pour son parti de classe doit se baser incontestablement sur les principes expérimentés du marxisme. Mais dans chaque pays cette organisation se relie à l'histoire et aux traditions d'organisations nationales et latino-américaines :

la révolution mexicaine (son étape cardéniste y compris), la révolution bolivienne, la révolution socialiste cubaine, le mouvement péroniste de masse en Argentine, la Unidad popular chilienne, la révolution guatémaltèque, le mouvement des paysans et des mineurs au Pérou, la guerre anti-impérialiste de Sandino et la révolution actuelle au Salvador, etc. Tous ceux qui ignoraient ou minimisaient ces traces dans la conscience des masses qui ont vécu ou hérité de leurs traditions, ne pourront organiser rien d'important ni de durable.

Toutefois, les principes et les traditions ne pourront amener à la formation d'une organisation politique reconnue par la classe ouvrière s'ils ne se traduisent pas dans une politique et dans une tactique permettant d'affronter le capital dans les conditions de luttes actuelles, imposées par le dynamisme central du capital international, les formes aiguës de sa crise et les nouveaux modes de domination qui en découlent pour les Etats nationaux.

Adolfo Gilly

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