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La revue › 3e série n° 2

La classe ouvrière juive d'Europe orientale

Alain Brossat · Quatrième Internationale, 3e série n° 2 · octobre-novembre-décembre 1980 · p. 131-141 · 5 237 mots

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Il était une fois une classe ouvrière trés concentrée, surexploitée, homogène du point de vue de ses conditions d'existence, de sa langue, de ses traditions culturelles ; classe. Elle ne se relèvera pas de ses cendres, elle n'est plus qu'une trace dans l'histoire du mouvement ouvrier.

Cette classe ouvrière n'a pas été écrasée comme le prolétariat allemand en 1933, elle n'a pas subi un revers dont elle puisse se relever comme la classe ouvrière chilienne en 1973. Non, bien plus radicalement, elle a été rayée de la carte, détruite comme classe. Elle ne se lèvera pas de ses cendres, elle n'est plus qu'une trace dans l'histoire du mouvement ouvrier.

Nous ne parlons pas d'avant le déluge, mais de ce siècle : de la classe ouvrière juive d'Europe orientale qui, en 1905, joua un rôle pionnier lors du premier assaut contre le tsarisme ; qui, dans les années 30, en Pologne, savait encore pratiquer une autodéfense efficace face aux pogromistes.

C'est un étrange paradoxe qu'en ces temps de quête d'identité les retours de judéité, si nombreux à gauche, voire à l'extrême-gauche, fassent flèche de tous bois anciens (de Martin Buber au théâtre yiddish), mais pas de cette filiation-là (1). Malgré la republication du maître-ouvrage d'Abraham Léon (2), la recherche historique et politique sur cette question demeure, en France, l'apanage de quelques spécialistes. La publication du témoignage de Moshé Zaleman (3) a suscité un légitime intérêt, mais sans beaucoup de suite. Comme si l'on préférait se passionner pour les jongleries méthaphysiques de Portier de nuit, les demi-vérités confortables d'Holocaust, se satisfaire de la thèse stalino-chauvine de la responsabilité collective du peuple allemand dans le massacre des Juifs, comme si le dernier mot sur le Bund avait été dit par Lénine, en 1903. De ce point de vue, le discours pléthorique, moralisant, méthaphysique-autojustifiant pour le sionisme, déculpabilisant pour la bourgeoisie impérialistede l'holocauste joue le rôle d'une solide enveloppe mystifiante qu'il faut perforer pour nous réapproprier cette part de l'histoire du mouvement ouvrier européen.

Il est difficile d'appréhender dans sa pleine dimension ce phénomène vertigineux de la disparition de cette classe ouvrière comme telle. Depuis 1945, de puissants facteurs historiques et idéologiques se sont conjugués d'une façon telle que cette question en est venue à se dissoudre, pour la conscience historique, dans celle plus générale de l'holocauste. Ni les sionistes (de droite comme de gauche), ni les staliniens, ni les fondés de pouvoir de la bourgeoisie impérialiste n'avaient le moindre intérêt à ce que la «mémoire du peuple» enregistre le souvenir de cette classe ouvrière, de ses organisations et de ses combats. Tous, sans exception, sont interpellés par sa disparition. C'est pour cela qu'en lisant les souvenirs de Hersch Mendel (4) ou le livre de notre camarade John Bunzl (5), on a le sentiment d'aborder un continent inconnu, refoulé. Nous voulons ici en porter le bref témoignage. CONSTITUTION D'UNE CLASSE

Pour commencer, il convient d'éclairer le paradoxe qui consite à parler de «classe ouvrière juive» d'Europe orientale alors que la population juive de cette région ne vivait pas sur une territoire séparé. Chacun sait que la population juive qui, à la fin du Moyen-Age, s'est installée dans cette partie de l'Europe, refoulée par le développement d'une classe bourgeoise-capitaliste «autochtone» en Europe occidentale, ne s'est pas assimilée aux populations locales, polonaise, ukrainienne, biélorusse, etc. Cela est da pour l'essentiel à la fonction économique infiniment spécifique qu'elle remplissait alors, dans ces sociétés «retardées» comme intermédiaire entre seigneurs, propriétaires fonciers et masses paysannes. Mais à partir des premières décennies du XIXe siècle, le tableau change progressivement. En 1818, selon le recensement russe, la composition sociale du judaïsme oriental est la suivante (6):

Commerçants Artisans Agriculteurs Ukraine 86,5% 12,1% 1,4% Lithuanie et Russie Blanche 86,6% 10,8% 2,6% Ensemble 86,5% 11,6% 1,9%

En 1897, toujours selon les statistiques russes, 36,2% de la population juive de la «Zone de résidence» autorisée aux Juifs dans l'Empire tsariste sont employés dans l'industrie —alors que seulement 14,6% de l'ensemble de la population de cette zone est employée dans le secteur industriel (7). On assiste donc à un processus de prolétarisation important d'une partie de la population juive de cette région, une population qui se concentre dans les centres urbains: 52% de la population de Minsk, 41% à Wilna, 55% à Gomel (8); à Chrzanow, tout près d'Auschwitz, la ville comptait 4 500 Juifs pour 6 000 habitants lorsque Isaac Deutscher y naquit en 1907 (9).

Cette concentration explique que, malgré l'évolution de la composition sociale de la population juive, celle-ci conserve une grande homogénéité du point de vue de son mode d'existence et de sa culture; la vivacité du yiddish en est un bon indice: en 1897, 96,6% de la population juive de cette région parle yiddish. De surcroît, cette population est soudée par les restrictions qui pèsent sur son existence sociale, l'inter- diction d'acquérir des biens immobiliers hors des villes, l'exclusion du service de l'Etat, le numerus clausus dans les Universités, etc. Mais surtout, ce qui fait la cohésion objective du prolétariat juif qui se constitue alors, c'est sa concentration dans des secteurs très particuliers de l'industrie de transformation, à l'autre extrémité des secteurs décisifs de la production. «La désintégration du commerce et de l'artisanat juifs,» remarque Nathan Weinstock, «est à l'origine de la formation d'un prolétariat juif nombreux en Europe de l'Est. La structure de la classe ouvrière juive diffère cependant notablement de celles des classes laborieuses en général. En réalité la majorité des salariés juifs sont des artisans travaillant pour de petits patrons juifs dans des ateliers ou la petite industrie de consommation» (10). John Bunzl relève que 19,1% de ces «artisansouvriers» sont tailleurs, 14,4% cordonniers et 3,1% seulement forgerons. Ces chiffres donnent une indication suffisamment éloquente de l'insertion très particulière de ce prolétariat dans la production.

La quasi-totalité de ces nouveaux prolétaires travaillent dans de minuscules entreprises, voire à domicile. Elle travaille dans des conditions technologiques extrêmement retardataires, à la pièce, pour des salaires de misère, sans aucune protection sociale: les journées de travail de 18 heures sont courantes, la tuberculose endémique. Entre ce prolétariat misérable et le lumpen pléthorique des ghettos, la frontière est mouvante, comme en témoigne Hersch Mendel qui, comme il le dit luimême, s'y serait sans doute enlisé «sans la révolution».

Borochov, l'ancêtre du sionisme socialiste ou prolétarien, a résumé d'une formule saisissante ces conditions: «Plus un métier est éloigné de la nature et plus de travail juif y est concentré». Elles fondent le paradoxe d'une classe ouvrière juive géographiquement ancrée dans un territoire qui est un creuset de nationalités et néanmoins fortement isolée de la classe ouvrière issue de ces nationalités. Les travailleurs juifs sont concentrés dans des métiers qui rendent, dans les conditions existantes, très difficile leur passage dans la grande industrie.

Mais le paradoxe se prolonge lorsqu'on examine l'articulation des conditions politiques avec les conditions sociales et économiques: le ghetto socio-économique constitue le terrain du développement d'une radicalisation, d'une conscience de classe, d'une combativité élevées parmi les travailleurs juifs. Il crée le terrain d'un radicalisme très spécifique où s'entrelacent la lutte contre l'exploitation économique (cette classe ouvrière est, dans l'absolu, une des couches les plus pauvres sur le territoire de la Russie d'alors) et la protestation contre l'oppression nationale. Le Bund dont la naissance coïncide avec la création du Parti social-démocrate russe dans les dernières années du XIXe siècle, loin d'être une création artificielle inspirée par un narcissisme chauvin, est l'expression spécifique de ce radicalisme spécifique. Le terrain de son développement, au tournant du siècle, ce furent les premières grèves de la classe ouvrière juive, en liaison avec l'apparition d'un embryon de mouvement syndical, des premiers cercles marxistes. Dans sa composante nationale spécifique, il utilise le yiddish comme langue d'agitation parmi les masses, insiste sur le fait que l'émancipation des masses juives sera leur œuvre même - non dans un sens séparatiste d'avec le combat de la classe ouvrière polonaise, russe, etc.; mais au sens où cette émancipation ne doit pas être rendue dépendante du combat pour l'indépendance de la Pologne, de la restauration du nationalisme ukrainien, etc. Hersch Mendel rend compte avec une abondance de détails de cette composante nationale particulière, qu'il s'agisse de la lutte contre le cléricalisme judaïque si vigoureusement entreprise par le Bund, de l'identification à une tradition culturelle vivace (littérature, théâtre yiddish), de la lutte contre les bas-fonds employés à briser les grèves, le système patriarchal lié à la religion judaïque, les mouchards... Une composante particulière qui, au début du siècle, n'empêche pas les militants du Bund de manifester le ler Mai avec les socialistes polonais, de faire —le cas échéant— le coup de poing avec eux contre la police et les pogromistes, mais selon le principe du «marcher séparément, frapper ensemble». LE BUND ET LA SOCIAL-DÉMOCRATIE RUSSE

La polémique et la scission de 1903 -surtout connue par les textes de Léninetendent à accréditer l'image du Bund comme celle d'une organisation séparatiste et à demi-chauvine. En réalité, les choses se présentent de façon plus complexe. Dans les premières années du siècle, le Bund était réputé comme «la partie la plus puissante et numériquement la plus forte de notre parti» (le POSDR) comme devait le rappeler Zinoviev plus tard (cité par Bunzl). Jamais la police tsariste ne parvint à démanteler son appareil. Ses liens avec les masses juives de la «Zone» étaient intimes, ainsi qu'en témoigne sa capacité à organiser des grèves, des manifestations de rue, la vivacité de sa presse, l'extrême dévouement de ses militants dont Hersch Mendel est un prototype. Après la scission, les efforts du courant bolchevique pour enfoncer un coin dans son influence sur la classe ouvrière juive furent vains. Ses dirigeants ne sont pas de simples nationalistes radicaux (11), mais des marxistes. Son influence est en prise sur la combativité et le radicalisme des masses juives à cette époque (plus d'une grève par jour entre 1900 et 1904 dans la classe ouvrière juive de la «Zone») (12). Les conditions misérables d'existence et de travail de ces prolétaires font que les frontières entre la lutte économique et l'affrontement direct, politique, avec le pouvoir sont floues-plus encore que pour le reste de la classe ouvrière de Russie. Le radicalisme du Bund reflète cette situation et c'est bien à tort qu'on l'identifierait aux courants économistes naissants.

Pour le reste, il ne faut pas oublier qu'il fut aux avant-postes de la lutte idéologique contre les mouvements sionistes qui voient le jour alors -et n'ont d'ailleurs qu'une influence insificante dans la classe ouvrière juive. Le Bund désigne alors le sionisme comme un courant réactionaire, lié au désarroi de la petite-bourgeoisie juive prise de panique face au regain de l'antisémitisme, aux pogromes. A l'utopie du «Retour», il oppose l'autodéfense des masses juives, et la pratique.

En réalité, la scission de 1903, examinée non pas du point de vue de Que faire? mais du développement du Bund, est l'éclatement d'une contradiction réelle: formellement, le Bund n'est qu'une partie, une composante du POSDR, il l'est au sens où il concentre ses forces contre le tsarisme, mais dans la pratique il s'est consolidé comme un parti national autonome -ainsi que le remarque justement Bunzl. En dernière analyse, cette situation reflète celle de la classe ouvrière juive.

En réalité, le débat du Ilième Congres du POSDR qui se solde par le retrait du Bund est une discussion à double ou triple fond. Le Bund veut y faire admettre comme principe ce qui est alors un fait: il représente, comme courant social-démocrate, marxiste, la classe ouvrière juive de Russie. Derrière cette pétition, il y a nécessairement et une certaine conception «fédéraliste» ou semi-fédéraliste du Parti et un pronostic sur l'avenir historique de la classe ouvrière juive. Derrière la revendication organisationnelle du Bund, il y a celle —encore vaguement formulée alors— de «l'autonomie nationale» (officiellement adoptée par le Bund en 1905) dans le cadre d'un Etat multinational, fortement inspirée par les travaux d'Otto Bauer. Dans la polémique de 1903, la discussion sur le concept du Parti et sur la question nationale juive dans la «Zone» s'enchevêtrent; sur la définition du statut de membre, débat célèbre, le Bund a soutenu la position des mencheviks. Cela n'empêche que, dans la discussion sur «l'autonomie» du Bund, celui-ci n'a pas que Lénine contre lui, mais aussi Martov et Trotsky... Et Lénine lui reproche pêle-mêle son opportunisme et son nationalisme, n'hésitant pas à voir dans la notion d'une nation juive une idée «réactionnaire et sioniste». L'unité et la discipline du Parti dans la lutte contre le tsarisme l'emportent pour lui sur toute autre considération.

L'enchevêtrement des différents niveaux du débat ne contribue évidemment pas à la clarté de la discussion, pas plus que les positions assez oscillantes du Bund sur la question de l'autonomie nationale. Il reste cependant à souligner qu'il joua un rôle décisif dans la mobilisation des masses juives en Russie pendant la période révolutionnaire de 1905: lançant des appels au combat, organisant la lutte dans les régions à forte densité juive, prônant l'insurrection généralisée contre le tsarisme dans la perspective d'une révolution démocratique-bourgeoise à l'image de la quasi-totalité des sociaux-démocrates russes de l'époque. Ce fut son apogée dans la Russie pré-révolutionnaire, la crise économique des années 1907-08 frappant frontalement le prolétariat juif et contribuant, avec la répression, à l'affaiblissement de son potentiel de combativité (moins en Pologne que dans les autres parties de la «Zone», semble-t-il). VERS L'ASSIMILATION?

Au fond, il apparaît rétrospectivement qu'un aspect essentiel de cette discussion était le pronostic sur l'avenir de la classe ouvrière juive et plus généralement de la question nationale juive en Europe orientale. La quasi-totalité des dirigeants sociauxdémocrates russes de l'époque prévoyaient l'assimilation à terme de la population juive. Leurs positions étaient renforcées par celles d'un Bauer ou d'un Kautsky qui, se fondant sur l'évolution en Europe occidentale, prédisaient un processus semblable. Cela ne signifie pas qu'un Plekhanov ou qu'un Lénine ne tenaient pas compte des conditions spécifiques de l'exploitation subie par les masses juives, et dans une certaine mesure, de la dimension spécifique du problème. Mais il apparaissait que, du point de vue économique, la situation particulière du prolétariat juif ne pouvait être considérée que comme transitoire et qu'à terme, la classe ouvrière juive se trouverait entraînée dans le processus d'assimilation par le développement même de la grande industrie (le cours objectif du développement capitaliste); ce processus d'intégration se dessinait d'ailleurs, dès le début du siècle dans les grandes villes du Sud de la Russie (Odessa, Kiev, Kharkov....).

D'autres facteurs venaient compliquer cette question nationale singulière. D'une part, elle s'enchevêtrait avec d'autres problèmes nationaux, comme celui de la Pologne ou de l'Ukraine. Entre les projets d'indépendance de la Pologne pour lesquels militaient le PPS (et l'on vit en 1920 ce que Pilsudski entendait par là) et l'autonomie de la nation juive que prônait le Bund, il y avait comme de l'incompatibilité d'humeur; ce n'est pas pour rien que, comme le rappelle Bunzl, les rapports entre la direction du PPS et les sociaux-démocrates juifs ont été, dès la fin du XIXe siècle, conflictuels. Il ne faut d'ailleurs pas perdre de vue, lorsqu'on évoque la lutte pour l'autonomie du Bund, la part de défiance vis-à-vis de l'antisémitisme latent ou ouvert des populations polo naise ou ukrainienne, antisémitisme plus ou moins reflété dans toutes leurs organisations. En 1920 (selon H. Mendel) lors de la marche de l'Armée Rouge sur Varsovie, le Bund se dit prêt à participer à un gouvernement soviétique-polonais, à condition qu'on lui confie la Ministère...des Affaires juives!

D'autre part, il faut noter qu'à cette époque la (forte) partie de la population juive qui exerce des emplois non productifs, commerçants pour l'essentiel, se heurte à l'hostilité et la concurrence acharnée des embryons de bourgeoisie autochtone qui se développent; les tendances de ces secteurs à l'assimilation s'en trouvent d'autant freinées, ce qui contribue d'une part à la réactivation incessante d'une question nationale sui generis et de l'autre à l'accélération des courants d'émigration (qui deviennent massifs au tournant du siècle).

Tout ceci fait que, s'il est raisonnable, au début du siècle, de prévoir l'assimilation de la classe ouvrière juive à de plus vastes ensembles prolétariens, il n'en découle nullement que l'on s'achemine vers l'extinction de la question nationale juive en Europe orientale. Trop de facteurs contribuent à sa réactivation. Isaac Deutscher a mis notamment en évidence (13) que les dirigeants sociaux-démocrates de cette époque, à commencer par ceux qui étaient d'origine juive comme Trotsky, Martov, Rosa Luxemburg etc., ont considérablement sous-estimé la permanence de l'antisémitisme parmi les masses de ces régions, comme trait de l'arriération culturelle, d'un antisémitisme prêt à s'incendier au premier bégaiement de l'Histoire. Mais la question essentielle que ne résolvent pas vraiment les sociaux-démocrates d'Europe orientale (Bund inclus) à cette époque est la suivante: comment se situer face à des courants économiques/historiques contradictoires avec, à un pôle, l'assimilation, et à l'autre la pérennité de l'identité culturelle de la population juive. Tous peuvent s'entendre naturellement sur le terrain de la défense d'un certains nombres de droits, à commencer par celui d'exister —contre les antisémites et les pogromistes—, de pratiquer la réligion, parler yiddish, lire une presse yiddish, etc. Mais qu'en est-il des «tendances» historiques générales? Où commencent les tendances historiques «automatiques», «naturelles» auquelles il ne serait possible de s'opposer qu'au prix du passéisme ou d'un conservatisme culturel que répudie la conception du progrès en vigueur dans la social-démocratie de l'époque, et où commence l'oppression, le refoulement d'une identité sociale et d'une culture dans l'affrontement inégal avec des ensembles sociaux et culturels plus vastes, plus dynamiques? Face à cette redoutable question, un théoricien du Bund, Vladimir

Medem, a élaboré une théorie de la «neutralité» vis-à-vis des processus objectifs. Cette discussion demeure aujourd'hui, par bien des aspects, brûlante. LES EFFETS D'OCTOBRE

La Révolution d'Octobre, la guerre civile, l'occupation de l'Ukraine et de la Russie Blanche par les contre-révolutionaires, la proclamation de l'Indépendance de la Pologne changent radicalement les données du problème, concernant l'avenir de la communauté juive, singulièrement du prolétariat juif, en Europe orientale. Après la guerre sovièto-polonaise, la consolidation de l'Etat polonais tend évidemment à créer des conditions spécifiques pour les Juifs de Pologne et le mouvement ouvrier juif en Pologne; conditions dont Isaac Dutscher résume un aspect de façon saisissante lorsqu'il écrit:

«J'ai vécu trois pogromes pendant la première semaine qui a suivi la résurrection de la Pologne» (14).

En Ukraine, la guerre civile agit comme un révélateur: le Bund qui, à partir de 1912, s'est nettement orienté vers le menchévisme, soutient, contre la Russie soviétique, la Rada (Parlement) et la République bourgeoise d'Ukraine. Il est vrai que celle-ci, dans un premier temps, a accordé l'autonomie aux Juifs. Mais rapidement, l'exacerbation de la guerre civile et les massacres de la population juive qui accompagnent les campagnes des bandes blanches de Petlioura et Koltchak amènent la majorité du Bund d'Ukraine à rejoindre les bolcheviks: un «Kom-Bund» y voit aussi le jour, ainsi qu'un «Parti communiste juif». Même processus en Russie Blanche avec la fondation d'un éphémère «PC juif». Ce n'est évidemment pas par hasard que les grands ébranlements historiques qui ont accompagné la révolution russe et la fin de la guerre mondiale ont totalement transformé le paysage politique des organisations juives: la ligne de partage s'effectue désormais autour de la question décisive du rejet ou du soutien de la Révolution soviétique; une partie du mouvement sioniste «prolétarien» est entraînée à ses côtés, ainsi que d'autres groupements de moindre importance. Une partie importante de prolétariat juifs est entraînée dans le grand courant de radicalisation qui accompagne la révolution. Surtout, la structure traditionnelle de la communauté juive de la «Zone de résidence» se trouve démantelée. Il faut évoquer, bien sür, les massacres, le renforcement de l'émigration qui en est la conséquence, l'atomisation de la population, mais surtout la disparition de la base économique de cette structure sociale particulière: le petit commerce, le petit artisanat juifs se trouvent ruinés, ainsi que pour une bonne part la petite industrie de transformation où se trouvait concentré le prolétariat juif. Pour une part, la population juive se trouve prolétarisée. assimilée à la grande industrie que s'efforce de remettre en marche le pouvoir soviétique, pour une autre, privée de ses racines sociales et économiques traditionnelles, réduite à l'état de «Luftmenschen» vivant de petits trafics et de marché noir. L'assimilation de cette population juive essentiellement issue des secteurs non-productifs aux classes laborieuses soviétiques fut une préoccupation du pouvoir soviétique. Curieusement, il rencontrait là une des préoccupations centrales du Poalé-Sion: comment en finir avec la pyramide sociale

«inversée» de la population juive? On trouve un écho singulier de ce souci du pouvoir soviétique dans les efforts qu'il déploya, dans les années 20, pour stabiliser une partie de cette population dans les communautés rurales, en Crimée, en Ukraine puis au Birobidjan. En 1926, Kalinine, Président de l'Union soviétique, déclarait même que ce n'est qu'en se transformant en paysans, en devenant une population agricole compacte, en s'installant par centaines de milliers à la campagne, que les Juifs pouvaient espérer se perpétuer comme nation.

Le courant qui se dessine dans les années 20 est donc, pour l'essentiel, un courant d'assimilation de la population juive (même si une partie d'entre elle résiste à sa prolétarisation, par exemple en s'assimilant...à la bureaucratie d'Etat) à la production soviétique. Cette tendance a nécessairement des conséquences au plan culturel, au sens le plus large: Hélène Carrère d'Encausse (16) indique qu'en 1926, 70,4% de la population juive d'URSS a encore le yiddish comme langue nationale (26% de moins qu'en 1897 dans l'Empire tsariste) (17). Pour autant qu'on puisse en juger, cette tendance a coexisté avec la protection des droits spécifiques de la population juive: propagande officielle contre l'antisémitisme, abolition de toutes les dispositions discriminatoires de l'époque tsariste, publication de journaux en yiddish, théâtre, etc. (18).

Au plan politique, l'évolution de la direction de l'Etat soviétique semble avoir été assez hésitante. La création de divers organismes soviétiques chargés de veiller à la prise en charge des «affaires juives» témoigne du souci de ne pas négliger la dimension spécifique du problème, de même, évidemment que la création en 1928 du territoire administratif «juif» du Birobidjan. En 1919 fut crée un «Komfarband» qui regroupait l'ensemble des courants politiques juifs ralliés à la Révolution d'Octobre. Mais la même année, fut décrétée par la «Jewsektia» du Parti la fin de toutes les organisations juives particulières qui étaient apparues dans le cours de la guerre civile, à l'encontre des principes bolchéviks. Néanmoins, si ces organisations devaient être intégrées au Parti communiste, celui-ci comprenait, selon Bunzl, des «sections juives». Il n'est pas ninteressant de noter aussi que le Poalé-Sion exista légalement jusqu'en 1928. L'ECHEC DU BIROBIDJAN

Au fond, la création du territoire administratif du Birobidjan apparaît comme la cristallisation de toutes les incertitudes de la politique de la direction soviétique concernant la question juive en URSS. Dans son principe, cette décision s'oppose à la perspective traditionnelle de l'assimilation de la population juive; elle se présente à la fois comme une réponse et une concession aux conceptions du Poalé-Sion et des «territorialistes» juifs. Il faut noter d'ailleurs que ces représentants des fractions de ces courants ralliés a la révolution jouaient un rôle considérable dans les organismes étatiques chargés des «Affaires juives»; les représentants que les bolcheviks y avaient délégués étaient en général des assimilés qui ne parlaient pas yiddish, comme M. Diamanstein, nommé «Commissariat aux Affaires juives» en 1918 (ce commissariat était une branche du Commissariat aux Affaires nationales dirigé par Staline). Concernant le Birobidjan, il faut noter aussi que sa création tardive ne fut pas dépourvue d'arrière- pensées: il s'agissait de donner un coup d'arrêt aux infiltrations de populations chinoises dans cette partie d'Extrême-Orient. Au reste l'expérience fut un échec: le climat rigoureux découragea bien des colons, les routes promises ne furen pas construites, etc. A la fin de l'année 1933, sur les 60 000 colons prévus, 8 200 étaient effectivement sur place: Fin 37, il y avait au maximum 20 000 Juifs à Birobidjan. Jamais les Juifs ne constituèrent la population majoritaire au Birobidjan. Il faut dire que la liquidation par Staline de toute une génération de dirigeants juifs comme cadres de l'opposition - y compris ceux du Birobidjan aurait constitué en elle-même un facteur suffisant pour rendre vaine cette expérience (19).

L'attitude des bolcheviks face à la question juive en URSS fut empreinte d'hésitations et de contradictions; lorsque Kalinine déclare en 1926 que «Sous la dictature du prolétariat apparaît la possibilité pour le peuple juif de se consolider comme nation», il entre manifestement en contradiction avec le point de vue défendu par Lénine et Trotsky, avant 1917, conformément à une certaine tradition du socialisme européen. Mais avec la contre-révolution stalinienne, la question se pose sur un tout autre plan: le développement d'un antisémitisme encouragé «d'en haut» - dont les premiers signes se manifestent dès 1926 lors des campagnes contre l'opposition, à la très grande surprise de Trotsky (20), et qui culminera après la Seconde Guerre mondiale avec le procès des blouses blanches et celui de Slansky en Tchécoslovaquietend à faire régresser la question dans les termes classiques de l'oppression d'une nationalité, à réactiver les termes classiques d'une «question juive» comme on le voit aujourd'hui en URSS. En Pologne, l'orientation suicidaire que le Komintern impose au jeune PCP illégal se conjugue avec le développement de l'antisémitisme pour donner un second souffle au Bund; à la veille de la Seconde Guerre mondiale, celui-ci est redevenu l'organisation la plus influente parmi les masses juives en Pologne. De ce point de vue, la trajectoire d'un Hersch Mendel qui le rejoignit en 1936 après avoir participé à la création du PCP puis animé l'Opposition de Gauche en Pologne est parfaitement significative.

Isaac Deutscher a souligné à juste titre que «c'est Hitler qui a le plus contribué à 'redéfinir' l'identité juive» (21). Il faut ajouter que la politique contre-révolutionnaire de Staline y a également contribué pour une bonne part, et pas seulement en portant l'Etat d'Israel sur les fonds baptismaux. Le stalinisme a joué un rôle décisif dans l'occultation, la déstruction de la mémoire vivante du mouvement ouvrier juif d'Europe orientale. Sans doute l'essor politique que connut ce mouvement à la fin du XIXe siècle et jusqu'à la Première Guerre mondiale et qui fut la grande époque du Bund était-il lié à des conditions sociales et économiques infiniment particulières, vraisemblablement vouées à disparaître rapidement, même au fil d'une évolution capitaliste «normale» à l'Est - telle que la prévoyait par exemple un Plekhanov. Mais c'est à juste titre que Bunzl, Moneta (22) et Deutscher insistent sur la disproportion existant entre le rôle économique marginal du prolétariat juif d'Europe de l'Est et son rôle politique éminent au début du siècle. Deutscher écrit:

«Nulle part, je n'ai retrouvé le vaste horizon politique, l'idéalisme, la disposition au sacrifice et le courage qui étaient le propre des ouvriers juifs d'Europe orientale» (23). Un Staline ne pouvait que souhaiter que s'efface le souvenir de cette flamme, de même qu'il ne pouvait que hair d'instinct le révolutionnaire juif dans la figure du militant de l'Opposition qui refuse de se satisfaire du «socialisme dans une rue» (Radek).

Le stalinisme, comme l'hitlérisme, a contribué à remettre en selle le discours vide de sens historique de la «communauté juive» en général et à assurer le triomphe des misérables mythes fondateurs du sionisme et de l'Etat d'Israël. Le problème national juif, la question de l'avenir de la classe ouvrière juive en Europe orientale qui se posaient au début du siècle n'avaient rien à voir avec ces mythes-refondés sur l'inversion de l'histoire contemporaine de la communauté juive en général. Il s'agissait d'un problème national, d'une question sociale très spécifiques dans leur dimension géographique et historique. Si cette question nationale et sociale particulière a opéré ce retour tragique au coeur de l'histoire universelle de ce temps, c'est un effet du balbutiement de cette histoire. A la réflexion, d'ailleurs, le propos bien connu de Trotsky (1937):

«La nation juive se maintiendra pendant toute une époque à venir. Or, la nation ne peut exister normalement sans un territoire commun (...) Mais les faits de chaque jour nous démontrent que le sionisme est incapable de résoudre la question juive» (24) est on ne peut plus énigmatique, comme le reflet conceptuel de ce bafouillement de l'histoire. De la position décidée de Trotsky, révolutionnaire russe en 1903 contre le Bund à ce propos, il y a comme un miroir de l'histoire de ce siècle.

Alain Brossat NOTES : (1) Nous traversons un moment de réindividualisation de la conscience sociale, historique, culturelle, du sentiment de l'identité en général. Sans doute ce phénomène estil est plus spectaculaire chez les intellectuels que dans d'autre couches, mais il ne semble pas se limiter à la débine idéologique de l'intelligentsia ex-radicale. En tout cas, il fait bon ménage avec le retour d'une pensée essentialiste qui fait bon marché du mouvement de l'histoire réelle, retombe sous l'empire du concept comme abstraction généralisante et creuse, nomme et étiquette pour s'épargner la peine d'analyser et, le plus souvent, nous ressert de vieux coucous idéologiques. (2) La conception matérialiste de la question juive, EDI. (3) Histoire véridique de Moshé, édition Encres. (4) Erinnerungen eines jüdischen Revolutionärs, Rotbuch Verlag. Comme celle du livre de Zaleman, l'édition originale de ce livre est en yiddish. (5) Klassenkampf in der Diaspora - Zur Geschichte der jüdischen Arbeiterbewegung, Europaverlag. (6) In: Abraham Léon, op cit, p121. (7) Chiffres indiqués par Bunzl, p42.

(8) Ibidem, p28. (9) Tamara Deutscher: «L'éducation d'un enfant juif», présentation de: Essais sur le problème juif, d'Isaac Deutscher, Payot, p14. (10) Le sionisme contre Israël, Maspéro, p22. (11) Fondateur du PPS à qui on prête la célèbre boutade: «J'ai pris le train pour le socialisme, mais je suis descendu à la gare du nationalisme». (12) Bunzl, p64. (13) Op cit, p94 et passim. (14) Op cit, p22. (15) Ce sionisme «prolétarien» qui fait son apparition en Europe orientale au début du siècle prône l'installation des Juifs en Palestine afin qu'ils s'y constituent en prolétariat. Son inspirateur fut Ber Borochov. (16) In : L'empire éclaté, Flammarion, p 208 sqq. (17) Autre chiffre intéressant: en 1926 , toujours, selon A.Léon, 40% des mineurs juifs du Bassin du Donetz parlent yiddish. (18) «Les Juifs furent autorisés et même encouragés à publier leurs journaux et leurs livres en langue yiddish, et à développer leur théâtre: le théâtre yiddish était un des meilleurs que j'aie jamais connus. On a probablement oublié maintenant que le premier grand théâtre hébreu de l'histoire, la Habima, fut fondé en Russie sur l'initiative du Commissaire à l'Education, A.V. Lounatcharsky» (Isaac Deutscher, op cit p90). Sur l'intégration culturelle des Juifs à la société soviétique, dans ses aspects contradictoires, voir aussi certains aspects de Cavalerie rouge et des Contes d'Odessa d'Isaac Babel. (19) Cette expérience parfaitement artificielle paraît être l'aboutissement des tentatives de résoudre les difficultés nées des répercussions de la phase de transition vers le socialisme sur la communauté juive. Mais elle a vraisemblablement été inspirée surtout par le désir de combattre des courants sionistes qui se manifestaient encore au sein du judaisme soviétique grâce à cet «ersatz» de Palestine (La Russie comptait quelque 300 000 sionistes en 1917)...Les conditions bureaucratiques de la mise en oeuvre de cette tentative d'apporter une solution territoriale à la question juive sous régime ouvrier la condamnaient d'avance». Nathan Weinstock, op cit, p31. (20) Voir l'interview d'Isaac Deutscher publiée sous le titre: La tragédie du com nisme polonais entre les deux guerres in Les Temps modernes no. 145, mars 1958. (21) Essais..., p64. (22) Postface au livre de Hersch Mendel. (23) Préface, ibidem. (24) Sur la question juive, interview donnée au journal Der Weg.

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