Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 2

La « crise du marxisme » version fin des années 70

Livio Maitan · Quatrième Internationale, 3e série n° 2 · octobre-novembre-décembre 1980 · p. 61-88 · 14 955 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

Depuis trois ans a été relancé en Italie et, sous des formes différentes dans d'autres pays, le discours sur la crise du marxisme. Dans les cercles politico-culturels plus ou moins sophistiqués le fait que le marxisme soit effectivement et irréversiblement en crise est présenté comme une donnée acquise dont seulement des ignorants ou des paléomarxistes impénitents peuvent douter.

Tout en risquant d'être accusé d'«historicisme» nous voudrions, tout d'abord, poser deux questions : sommes-nous réellement en présence d'un phénomène nouveau ? Quelles sont les origines des critiques et des révisions actuelles ?

Rappelons pour commencer un épisode qui remonte à la fin du siècle dernier . Benedetto Croce. le philosophe idéaliste qui avait vaguement flirté avec le marxisme dans les années de sa jeunesse, publia un essai intitulé : Comment le marxisme théorique est né et mort en Italie. Il anticipa ainsi une approche qui devint courante par la suite, à savoir il identifia ses propres péripéties avec les péripéties du marxisme. D'une façon analogue il y a aujourd'hui pas mal de gens qui, par exemple, esquissent des périodisations de l'histoire du mouvement ouvrier au cours des dernières cinquante, trente ou même dix années en prétendant qu'un phénomène donné n'a commencé à se produire que au moment où ils l'ont «découvert» eux-mêmes. Il y a des gens qui, en ayant désormais des doutes politiques ou théoriques, se convainquent que ce sont le marxisme et le mouvement ouvrier dans son ensemble qui sont en crise.

En réalité la «crise du marxisme» est un phénomène qui se reproduit périodiquement. Prenons trois exemples parmi les plus significatifs.

Depuis la fin du siècle dernier certaines catégories et certaines généralisations du marxisme avaient été remises en cause (notamment la loi de la valeur et l'analyse de la dynamique de l'économie capitaliste et des classes sociales). A la base de toutes les polémiques des révisionnistes de l'époque il y avait en fait deux facteurs objectifs. D'un côté le boom prolongé de l'économie semblait comporter une croissance sans limite et une atténuation substancielle, sinon un dépassement, des contradictions indiquées par l'analyse morricte D'autre part des problèmes polition thanninnes étaient posés au mouvement ouvrier par son développement même (rôle des conquêtes partielles, possibilités d'exploiter les positions conquises dans les institutions bourgeoises, etc.).

Le deuxième exemple se réfère aux années 30 où surgissaient de nouveau des tendances révisionnistes aussi bien dans le mouvement ouvrier organisé que dans des courants petits-bourgeois autour de lui. Pour citer des cas disparates, le socialiste belge Henri De Man publiait un livre au titre éloquent : Au-delà du marxisme; l'italien Carlo Rosselli théorisait dans l'émigration en France le libéral socialisme; l'américain James Burnham - au commencement des années 40 — lançait sa Managerial revolution. A la racine de tout cela étaient, d'un côté, les défaites subies par le mouvement ouvrier dans des pays-clés d'Europe occidentale, d'un autre côté la dégénérescence bureaucratique de l'URSS qui posa à partir de cette époque des questions épineuses.

Le troisième exemple remonte à la deuxième moitié des années 50 : en partant de l'analyse du «capitalisme contemporain» et de la «faillite» du marxisme en Union Soviétique et dans les autres Etats ouvriers des théoriciens et des politiciens stimulaient une nouvelle vague de révisionnisme. La genèse pratique de ce révisionnisme était, en l'occurence, encore plus claire. Le nouveau boom prolongé de l'économie capitaliste avait engendré des illusions — et des mystifications — sur un prétendu dépassement des contradictions historiques du capitalisme. En même temps, le XXème congres du PCUS et les événements de Pologne et Hongrie avaient révélé au grand jour la crise des sociétés de transition bureaucratisées.

La nature essentiellement politique des multiples «crises du marxisme» est illustrée par le fait qu'elles ont été «dépassées» ou tout simplement oubliées sous l'impact d'événements nouveaux, de nouvelles situations.La Première Guerre mondiale et la Révolution d'Octobre balayèrent toute la problématique révisionniste du début du siècle et il fallut attendre une décennie avant qu'on n'entende parler de nouveau de «crise». La Deuxième Guerre mondiale, la victoire des armées soviétiques, la révolution yougoslave et la révolution chinoise firent justice du révisionnisme des années 30 en déplaçant les débats sur d'autres terrains. Quant à la crise des années 50, elle s'épuisa assez rapidement à la suite de trois facteurs convergents : la relance sur vaste échelle des luttes de la classe ouvrière en Europe occidentale; l'épuisement du boom économique à partir de la moitié des années 60 avec la destruction des mythes du néocapitalisme; le développement victorieux de luttes anti-impérialistes et anticapitalistes à Cuba et au Vietnam.

L'origine pratique des «crises du marxisme» ne doit, toutefois, pas faire oublier qu'elles ont été stimulées ou facilitées par les carences et contradictions réelles des conceptions présentes dans le mouvement ouvrier. Par exemple, dans les années 50, les interprétations dogmatiques et schématiques du marxisme qui dominaient à l'époque ne pouvaient pas ne pas amener à une crise face aux contradictions explosées dans les Etats ouvriers qui s'en réclamaient officiellement. Il est par ailleurs, incontestable que les marxistes, les marxistes révolutionnaires y compris, ont saisi avec retard toute la portée des phénomènes tels que le nouveau boom prolongé de l'économie capitaliste et que la plupart de ceux qui se réclamaient du marxisme, se sont trouvés désarmés face aux conséquences de la bureaucratisation de l'URSS et des autres Etats ouvriers.

LA «CRISE DU MARXISME»

6š

Pour en venir aux origines des polémiques actuelles, il faut rappeler avant tout que dans la deuxième moitié des années 60 et au commencement des années 70 une floraison sans précédent de la littérature marxiste s'est produite, aussi bien en Italie que dans d'autres pays. 1968 fut un stimulant puissant de cette renaissance du marxisme. Les événements en Chine eurent un effet analogue. Ils furent le plus souvent interprétés d'une façon absolument arbitraire. Mais les dirigeants chinois exercèrent une attraction surtout parmi les générations nouvelles parce qu'ils apparaissaient comme les défenseurs les plus intransigeants du marxisme contre les distorsions opérées par les bureaucrates de Moscou.

La relance du marxisme a comporté, notamment, une réaffirmation de la critique marxiste et léniniste de l'Etat bourgeois et de son rôle; une revalorisation des conceptions démocratiques révolutionnaires et égalitaires que le stalinisme avait rejetées ou vidées de tout contenu; une renaissance de l'esprit internationaliste; une réaffirmation du rôle de la classe ouvrière comme force motrice, principale et irremplaçable, de la révolution (rappelons que jusqu'à la veille de 1968 des théorisations négatrices en la matière d'un Marcuse, d'un Fanon et de Sweezy lui-même avaient eu un très large écho).

Dix ans après il est possible, toutefois, de voir beaucoup plus clairement que cette relance du marxisme — dans le cadre d'un développement encore très limité du courant marxiste révolutionnaire — a été influencée profondément par les facteurs spécifiques qui l'avaient provoquée ou facilitée.

Elle a été marquée, en premier lieu, par le fait d'avoir été véhiculée, dans une large mesure par des couches de la petite bourgeoisie radicalisée et le mouvement des étudiants. Cela a comporté deux approches déformées, grosses de conséquences : 1) les aspects idéologico-politiques ont été privilégiés par rapport aux aspects socio-économiques structurels ; 2) les orientations et les motifs propagandistes des groupes dirigeants de certains partis communistes ou de courants du mouvement ouvrier ont été interprétés d'une façon absolument arbitraire, en fonction des besoins des nouvelles couches radicalisées beaucoup plus que de leurs contenus réels.

Les courants politiques et politico-idéologiques des années 60 et du commencement des années 70 ont été notamment influencés par les conceptions castristes, surtout en Amérique latine, le maoisme à une plus grande échelle et les communistes vietnamiens (qui, toutefois, ont exercé une attraction plus par le caractère exemplaire de leur lutte que par leur apport théorique et politique). Cela signifie que la relance du marxisme a ressenti les limites et les contradictions intrinsèques de ces courants et par conséquent des problèmes capitaux n'ont pas été vraiment saisis (celui de la bureaucratisation des Etats ouvriers en premier lieu).

Ainsi se sont répandues des idées et des approches ambigues ou profondément erronées. Par exemple, en partant d'une polémique contre l'économisme, des courants ou des théoriciens se réclamant du marxisme ont minimisé, voire nié, la nécessité d'une croissance des forces productives dans une société de transition post-capitaliste et glissé dès lors, vers les nouvelles formes de socialisme utopique. Des déviations avant-gardistes militaristes, bien avant la naissance des Brigades rouges italiennes, se sont exprimées dans l'interprétation debrayiste du castrisme, qui pendant quelques années fit rage en Amérique latine et eut des répercussions sur le terrain théorique en

Europe occidentale aussi. La renaissance de l'esprit internationaliste a été accompagnée par une combinaison d'idéalisme et d'instrumentalisme; elle n'a pas impliqué nécessairement le refus du concept messianique de l'Etat-guide (la Chine ayant donné la relève à l'URSS en la matière); et elle a été marquée le plus souvent par l'ignorance ou la sousestimation de la dimension supranationale de l'édification socialiste. Sur un autre plan, l'idée même d'une dialectique interne du mouvement ouvrier et de ses organisations n'était absolument pas assimilée et le plus souvent, aussi bien pratiquement que théoriquement, des méthodes organisationnelles de style stalinien avaient nettement le dessus.

Ajoutons que parfois des réactions un peu enfantines aux conceptions erronées des groupes dirigeants bureaucratiques ont amené des individus ou des courants à commettre des erreurs dans un sens diamétralement opposé. Par exemple, le rejet, en soi correct, de l'historicisme dans la version togliatienne, à savoir comme justification apologétique, a stimulé des approches abstraitement rationalistes ou utopistes. La polémique nécessaire contre le démocratisme vulgaire des partis réformistes et néoréformistes a amené à la sousestimation et parfois au rejet explicite des objectifs démocratiques.

Toutes ces fissures et ces contradictions ont ouvert des brèches qu'ont exploitées les théoriciens de la énième crise du marxisme. Mais à la base de cette crise il y a eu des facteurs multiples qui, notamment dans le cas italien, ont tendance à se combiner.

Tout d'abord, la crise de la société capitaliste, ouverte par les événements de 1968, n'a pas eu de débouchés positifs : la bourgeoisie, tout en n'ayant pas imposé une stabilisation, est toutefois restée en selle après avoir surmonté les moments les plus difficiles (1968-69 respectivement en France et en Italie, 1975 au Portugal, 1975-76 de nouveau en Italie et en Espagne). En même temps, la radicalisation de la petite bourgeoisie et du mouvement des étudiants lui-même, qui avait joué un rôle si important comme détonnateur de la crise dans sa première phase, s'est partiellement épuisée ou a acquis des formes dans une large mesure stérilisantes. La classe ouvrière elle-même n'a pas pu échapper aux contrecoups structurels de la récession de 1974-75 et de la longue vague de stagnation en cours depuis plus que dix ans : la période de son renforcement social (1950-1965) a été suivie par une période de stagnation, de régression sectorielle, de partielle fragmentation. Même dans les pays qui s'étaient le plus rapprochés du plein emploi lors du cycle économique précédent, le chômage massif et prolongé est devenu un trait de la situation nouvelle, bien que jusqu'ici sans effets politiques de démobilisation et démoralisation. Il a une incidence sensiblement plus grande parmi les jeunes, notamment parmi ceux qui sortent des lycées et des universités.

En deuxième lieu, les événements des dernières années dans les Etats ouvriers, surtout en Asie, ont eu l'effet diamétralement opposé à celui des événements des quinze années précédentes, allant de la victoire de la révolution à Cuba à la victoire de la lutte anti-impérialiste en Indochine. L'affaire indochinoise a à ce propos une valeur symbolique : le Vietnam, phare de la résistance anti-impérialiste, apparaît désormais comme un Etat qui veut imposer ses intérêts aux autres Etats de la péninsule en faisant recours y compris à des moyens militaires. Quant à la Chine, poussée par la logique

LA «CRISE DU MARXISME» 65 interne de sa caste dominante à parcourir le même chemin qu'avait parcouru auparavant la bureaucratie de l'URSS, la crise qui s'était déjà esquissée à partir du tournant de sa politique internationale en 1971-72 et qui s'est accentuée après la mort de Mao, a détruit les mythes de l'époque de la révolution culturelle. Par ailleurs, ceux qui avaient nourri l'illusion qu'une déstalinisation progressive, bien que très lente, aurait finalement déterminé une situation nouvelle en Union Soviétique et dans d'autres Etats ouvriers, ont désormais dû tirer un bilan entièrement négatif.

L'accumulation et l'enchevêtrement de tous ces événements et phénomènes ont constitué la base de la remise en cause du marxisme, la relance de vieilles critiques, l'«intervention» de problématiques «nouvelles» opposées à celles du marxisme ou attribuées au marxisme, la réhabilitation de vieilles conceptions et vieux courants, des contre-attaques carrément réactionnaires.

A l'échelle internationale les courants les plus tapageurs et les plus significatifs dans leurs camps respectifs sont ceux représentés par les soi-disant nouveaux philosophes français, le plus souvent naufragés de mai 68, et par des intellectuels d'Europe orientale, soviétiques et polonais en particulier, parmi lesquels Zinoviev et Soljenitsin, aui en sont allés jusqu'à condamner non seulement le léninisme et le marxisme, mais la civilisation bourgeoise elle-même. En Italie, le tableau inclut une gamme plus ample de positions et de personnages, originairement avec des liens plus directs avec le mouvement ouvrier et ses conceptions.

Justement puisque la crise du système a été plus profonde et durable; puisque le mouvement ouvrier organisé a gagné une force si considérable et, par conséquent, la relance du marxisme a eu une portée plus ample, le phénomène de la «crise du marxisme» a acquis jusqu'à maintenant des dimensions et des formes plus spectaculaires que dans d'autres pays. Malgré l'origine différente et les différents accents, les voix se sont dans une large mesure unies dans un seul choeur s'aidant mutuellement. Le résultat en a été une cacophonie bigarrée à laquelle contribuent des socialistes et des sociaux-démocrates qui réhabilitent le libéralsocialisme, des ultragauchistes et anciens ultragauchistes qui mélangent néo-anarchisme et néo-radicalisme, des tacticiens vulgaires qui puisent avec un éclectisme sans vergogne aux sources et aux courants les plus disparates, des économistes qui, tout en prétendant rester des marxistes, rejettent, à la remorque de Sraffa, la loi de la valeur, des philosophes qui contestent la pensée dialectique dans toutes ses formes et n'hésitent pas à relancer le vieux Kant, des politiciens et des politologues qui, en partant de quelques éléments empiriques qu'ils interprètent et généralisent abusivement, s'accrochent aux valeurs et aux institutions usées de la démocratie bourgeoise.

La pléiade des intellectuels du PCI ou son influence se trouve dans une situation particulièrement délicate dans la mesure où, d'un côté, elle peut plus difficilement avaler certaines soupes dégoutantes, de l'autre côté elle doit tenir compte du fait que le groupe dirigeant du parti — par une espèce d'instinct de conservation — a fixé des limites et établi des points fermes (pour combien de temps et avec quelle crédibilité c'est une autre question). Toutefois, elle unit sa voix au choeur en remettant en cause ses approches d'ensemble du passé, laissant tomber certains mythes (par exemple, celui selon lequel les idées de Berlinguer seraient une filiation légitime de celles de Gramsci) en prenant, de plus en plus, ses distances par rapport au marxisme (à plus forte raison par rapport au léninisme), en faisant des concessions aux théoriciens de la «crise» aussi bien dans le langage que dans les concepts. A cause de sa position contradictoire et de ses nécessités tactiques, elle s'exprime le plus souvent dans un langage tordu, artificiellement sophistiqué, que ne déchiffrent que des cercles d'initiés et de fréquentateurs infatigables de tables rondes. LES PREMISSES DE LA «CRISE»

Les critiques qui sont adressées au marxisme ne sont pas, somme toute, très différentes de celles qui lui furent adressées dans d'autres époques. Trois motifs se dessinent et souvent se combinent :

1) les expériences du «socialisme réel» mettent à nu la logique interne du marxisme dont stalinisme, maoïsme et brejnevisme, etc. ne sont que l'aboutissement inévitable. Les interprétations du marxisme qui se différencient de celles qui ont été traduites dans la pratique dans des Etats ouvriers bureaucratisés, ne sont, dans le meilleur des cas, qu'utopiques;

2) le marxisme et son héritier direct, le léninisme, n'ont pas élaboré une théorie de l'Etat et des institutions politiques et cela s'est avéré fatal au mouvement ouvrier des pays avec des traditions démocratiques;

3) le marxisme n'est pas en condition d'offrir une interprétation valable des phénomènes nouveaux qui s'esquissent au niveau aussi bien des structures économiques et de l'organisation du travail que des stratifications sociales.

Nous ne nions pas que certaines critiques du marxisme posent des problèmes auxquels les marxistes doivent donner une réponse. Mais leurs interprétations et généralisations ne contribuent pas à clarifier ces problèmes. Le plus souvent, faut-il le répéter, elles ne font que reprendre des vieux motifs, malgré toutes les prétentions d'originalité.

En laissant de côté ceux qui opposent au marxisme un romantisme ou mysticisme précapitaliste, les adversaires du marxisme se regroupent, en gros, en deux catégories : ceux qui relancent les invectives de l'époque de la guerre froide et ceux qui font ressurgir — qu'ils en soient conscients ou non — des théories sur l'URSS qui remontent à il y a plus d'un demi-siècle et, de surcroît, furent élaborées dans la plupart des cas par des intellectuels se réclamant du marxisme. En ce qui concerne les théorisations prétendument originales sur la démocratie bourgeoise et son utilisation pour la transition au socialisme, les concepts et les arguments avancés et souvent même les expressions employées, sont analogues, sinon identiques, à ceux des classiques de la social-démocratie, de Kautsky aux austromarxistes. Par ailleurs, ce n'est pas par hasard que dans les dernières années ces courants ont été objets de toute une série d'études. Pour des raisons évidentes les dirigeants et les intellectuels du PCI ne peuvent pas trop s'aventurer sur ce terrain. Mais cela n'empêche que la variante italienne de l'eurocommunisme — notamment chez les partisans d'Ingrao — représente un courant idéologique avec des affinités incontestables avec l'austromarxisme qui, lui aussi, fut l'expression d'un parti majoritaire de la classe ouvrière.

LA «CRISE DU MARXISME» 67

Finalement, la problématique de la «destructuration» de la classe ouvrière et des «nouveaux sujets émergents» est l'équivalent d'aujourd'hui de la problématique révisionniste passée sur le poids de plus en plus grand des couches moyennes (en opposition au pronostic de Marx sur leur effacement tendanciel) ou pour faire un parallèle plus récent, du marcusianisme et du fanonisme des années 50 et du commencement des années 60. En réalité les partisans de la thèse de la «destructuration» opèrent des généralisations abusives en partant de phénomènes partiels et circonscrits, et présentent comme un processus déjà développé ce qui ne constitue, tout au plus, qu'une tendance qui s'esquisse. Pour éviter toute ambiguité, nous pouvons être d'accord qu'on ne saurait exclure qu'une stagnation prolongée de l'économie capitaliste détermine un affaiblissement structurel de la classe ouvrière. Mais cela ne pourra pas se produire sans un changement radical du rapport de forces entre les classes.

En tout cas, aux théoriciens du rôle prépondérant des «nouveaux sujets émergents» qui pourtant continuent à projeter une lutte révolutionnaire contre le système, nous opposons l'idée que, si la classe ouvrière s'était affaiblie ou devenue conservatrice au point de ne plus être en condition de jouer son rôle de force motrice de la révolution socialiste, il serait utopique de continuer à viser la destruction du capitalisme. A vrai dire, les thèses avancées notamment par certains théoriciens de l'autonomie ne sont pas le résultat d'analyses scientifiques, mais l'expression idéologique des couches «marginales» nouvelles, constituées par des masses d'étudiants et de petit-bourgeois sans perspective d'intégration dans le tissu économique et social existant. mais dotées d'un niveau culturel leur permettant de théoriser sur elles-mêmes, fût-ce sous des formes les plus fantaisistes (c'est un «luxe» que ne pouvaient pas se permettre les chômeurs des années 30, susceptibles de tomber plus facilement dans le piège du fascisme ou du national-socialisme et qu'aujourd'hui ne peuvent se permettre les masses plébéiennes des pays coloniaux ou néocoloniaux).

La caractérisation globale des courants susmentionnés et la définition de la genèse ne sauraient de toute évidence exonérer d'une analyse concrète des thèses avancées par leurs porte-parole les plus significatifs. C'est une telle analyse que nous allons esquisser maintenant. DEUX THEORICIENS DE L'EUROCOMMUNISME

Nous examinerons d'abord les deux longues entrevues avec Pietro Ingrao et Umberto Cerroni qu'a publiées la maison d'édition Editore Riuniti (respectivement Crisi e terza via, 1978 et Crisi del marxismo, 1978).

Ingrao affirme explicitement : «Je n'aurais pas peur de parler de crise du marxisme» (p. 165) et voit l'origine de cette crise dans les «difficultés et crises» aussi bien des «régimes ouvriers» d'Europe orientale «que des gouvernements ouvriers (non seulement sociaux-démocrates)» d'Europe occidentale. Il reprend, ensuite, les analyses du PCI sur le stalinisme (en prétendant, entre autres, régler son compte au trotskysme par un jugement sommaire) et indique deux points sur lesquels une nouvelle réflexion serait nécessaire : «la théorie de la crise» et la «notion d'impérialisme» (p. 183).

Il met en garde, à juste titre, contre les interprétations superficielles, en repoussant, entre autres, toute identification simpliste du léninisme avec le stalinisme. Mais au-delà de toutes les précautions ou clauses de style, partant de l'analyse de la crise des «régimes ouvriers» et de l'impasse du mouvement ouvrier d'Europe occidentale il tire encore une fois des conclusions sur la nature de l'Etat, la crise de la société capitaliste et les formes de la transition au socialisme qui impliquent une rupture de plus en plus nette avec le léninisme et le marxisme. Sous l'impact des événements que nous avons mentionnés, pour répondre aux nécessités d'une politique d'intégration de plus en plus systématique dans l'Etat démocratique bourgeois et sous la pression des polémiques de leurs adversaires ou concurrents, Ingrao et d'autres dirigeants et intellectuels du PCI sont poussés, en effet, à avancer sur ce terrain, à tirer plus explicitement les conclusions découlant de certaines prémisses, à adapter encore plus leurs constructions idéologiques à leur pratique politique. Dans ce sens ils alimentent à leur tour les discours sur la crise du marxisme et ouvrent les chemins à ceux qui, n'ayant pas de responsabilités vers une organisation ni de préoccupations concernant le rapport avec les masses, poussent jusqu'au bout leur logique liquidatrice.

L'interview de Cerroni confirme elle aussi que la remise en question du marxisme par le PCI concerne surtout la conception de l'Etat et les formes de transition au socialisme.

Cerroni va plus loin que d'autres et il déclare explicitement que le bagage théorique du mouvement ouvrier devrait être drastiquement réduit. Non seulement il s'associe à tous ceux qui considèrent la théorie de la valeur comme un accessoire superflu, mais il affirme la même chose à propos du matérialisme historique aussi (p. 35).

D'après lui, le socialisme doit être conçu comme «la méthode de la démocratie politique (représentative) plus des formes nouvelles de démocratie directe» (p. 25) : «puisque l'Etat socialiste est un Etat, et, si l'Etat est encore une forme séparée par rapport aux activités sociales, par conséquent les mécanismes formels seront, au delà de toutes les variantes possibles, plus ou moins les mêmes» (p.80). Voilà donc une conception juridico-formelle qui présuppose que les formes et les contenus sont tout à fait séparables et n'ont pas un lien dialectique interne. Nous ne contestons pas que du point de vue purement technico-formel il puisse y avoir des analogies entre des institutions démocratiques bourgeoises et des institutions démocratiques socialistes. Mais l'erreur de Cerroni consiste à mettre l'accent sur la continuité et non sur la rupture, en accord avec la conception gradualiste de son parti et en opposition au marxisme.

«La démocratie représentative établit des valeurs formelles, à savoir potentielles, de participation généralisée — écrit Cerroni pour clarifier davantage sa pensée —. La démocratie directe introduit des formes de participation constantes de la part de qui veut participer, à savoir l'avant-garde. Voilà son avantage, son mérite historique. Mais il peut y avoir un contrepoids négatif dans le cas où l'avant-garde dépossède par la suite tous les «ayant droit», notamment ceux qui ne sont pas disposés à participer... Pour moi la démocratie directe a un sens et des possibilités réelles seulement à une condition qu'elle puisse naître du sein de la démocratie représentative elle-même, sans l'affaiblir, en l'intégrant et l'élargissant» (pp. 40-1-).

LA «CRISE DU MARXISME» 69

Trois remarques s'imposent. La première est que Cerroni confirme ici qu'il a une idée méta-historique de la démocratie qu'il conçoit faisant abstraction des contenus socio-économiques. La deuxième est qu'il a une vue restrictive de la démocratie directe qui, en réalité, ne se limite aucunement être à l'avant-garde, mais au contraire vise à assurer la participation de masses la plus ample et la plus constante (il va de soi que, si des phénomènes de démobilisation ou dépolitisation se produisent, la démocratie directe est dans une large mesure vidée de son contenu, mais la démocratie représentative, loin de contrecarrer de tels phénomènes, les favorise par sa nature même). La troisième est qu'il déchire le voile des mystifications sur la prétendue combinaison de démocratie représentative et démocratie directe, particulièrement chère à Ingrao, en affirmant la priorité de la première sur la deuxième, qui est présentée explicitement comme quelque chose d'accessoire. Toutes les expériences historiques ont démontré que dans la pratique les choses ne peuvent pas se passer autrement. Mais les théoriciens du PCI faisaient et font semblant de l'ignorer. Il faut rendre à Cerroni cette justice : il parle sans ménagement.

L'attribution par Cerroni d'une valeur historique permanente à la démocratie politique représentative et au droit lié à une telle démocratie, apparaît encore plus clairement lorsque tout en ayant déclaré ne pas prétendre à l'imitation universelle des institutions occidentales, il explique que «justement le développement du mode de production socialiste imposera finalement à ces Etats (les Etats socialistes) de se poser même si, peut-être avec des modules différents des nôtres, les mêmes problèmes d'élaboration des formes de la liberté politique que l'Occident s'est posé lors de l'avènement de la modernité» (p.77). Plus loin il n'hésite pas à esquisser une espèce de messianisme européo-occidental : «L'eurocommunisme n'est pas seulement une perspective politique. Nous le considérons comme le chemin à suivre pour la construction d'une société nouvelle dans nos pays, mais nous devons aussi nous poser la question de savoir quelle serait la signification de ce socialisme européen, si l'Europe ellemême n'avait pas ses propres valeurs à transmettre au mouvement ouvrier».(p. 25)

Il faut souligner ici que Cerroni, de même que d'autres, tombe dans une contradiction du point de vue de la méthode. Il part en guerre pour remettre en cause des aspects centraux du léninisme (et du marxisme) en faisant appel prétendument au verdict de l'expérience historique (dégénérescence des pays du «socialisme réel», absence de révolution prolétarienne dans les pays capitalistes industrialisés) etc. Mais il oublie un autre verdict de l'expérience, non moins important : ou et quand des projets comme ceux que proposent Cerroni et les eurocommunistes et qui reprennent pour l'essentiel ceux de la social-démocratie de l'âge d'or, sinon de la social-démocratie actuelle, ont-ils été réalisés en démontrant ainsi leur validité dans la pratique ? Pourquoi Cerroni et ses amis ne se préoccupent-ils pas d'analyser les conséquences, littéralement catastrophiques, qu'a eues dans les années 20 et 30 en particulier, la conception réformiste gradualiste de la social-démocratie, sa stratégie de transformation de l'Etat de l'intérieur ?

Pour échapper à la difficulté et esquiver le problème, les néoréformistes ont recours à des mystifications pour démontrer que la social-démocratie était et reste très différente des partis communistes actuels et en même temps ils opèrent une espèce de saut de mort en passant du «réalisme» à l'idéalisme et même l'utopisme. En d'autres termes, ils projettent ce qui serait souhaitable pour éviter les inconvénients enregistrés jusqu'à maintenant, sans démontrer aucunement que ce qu'ils souhaitent est effectivement possible et sans s'interroger sur les implications pratiques pour l'organisation réellement démocratique de la nouvelle société d'une transition pacifique éventuelle. L'une des conséquences inévitables est, en tout cas, que lorsque ils se heurtent à des difficultés et contradictions réelles, ils s'efforcent de les surmonter par une gymnastique conceptuelle qui aboutit à des formules et des généralisations dont l'obsurité cache mal le vide. Pour ne donner qu'un exemple voilà comment Cerroni se tire d'affaire pour expliquer l'idée de «dépassement critique» en même temps de la tradition social-démocrate et de la tradition communiste :

«A la tradition social-démocrate il faut enlever le manque d'intérêt pour la critique du support capitaliste de l'Etat représentatif et il faut injecter une sensibilité nouvelle pour la fin, à savoir pour un projet historique global de transformation générale; à la tradition communiste il faut enlever le manque d'intérêt pour les médiations politiques consensuelles d'aujourd'hui et injecter une sensibilité nouvelle pour l'incidence immédiate et quotidienne sur le mouvement ouvrier dans son ensemble et sur les travailleurs individuels, qui puisse mettre fin à la conception de la révolution socialiste comme entreprise doctrinaire d'une secte de "purs propagandistes"» (p. 114).

Le malheur a été, donc, qu'un Noske ou un Guy Mollet n'avaient pas la «sensibilité de la fin» (on appréciera l'élégance de l'expression !) et que tous les sociauxdémocrates qui ont géré des décennies la société bourgeoise, ne se sont pas intéressés à la critique du support capitaliste de l'Etat représentatif (on appréciera l'euphémisme !). Le malheur a été que les bureaucrates et les bourreaux staliniens ne se sont pas intéressés, aux «médiations politiques consensuelles». Tous les processus historiques concrets, les conditionnements par des intérêts bien précis, tout cela disparaît grâce à la magie des mots.

En s'efforçant de donner une justification théorique plus générale de la stratégie du compromis historique, Cerroni esquisse également une conception du parti politique qui est très peu matérialiste. A la question de savoir si l'hypothèse d'une participation de la démocratie-chrétienne à la transformation socialiste est réaliste, il répond en refusant «toute conception statique des forces et des rapports politiques» et en expliquant que la DC peut modifier ses choix politiques «de même qu'elle l'a fait à plusieurs reprises en passant du centrisme au centre-gauche et du centre-gauche au gouvernement des abstentions» (pp. 120-121).

Ce n'est pas inutile de rappeler ici que le marxisme et le léninisme n'ont jamais défendu l'idée selon laquelle il y aurait une correspondance stricte, entre parti et classe et qui a été, en réalité, imposée par le stalinisme. Une classe peut être représentée par plusieurs partis ou formations politiques et des partis peuvent être dans une certaine mesure, interclassistes. Mais cela n'empêche pas qu'en fin de compte les partis et les mouvements politiques expriment des forces et des intérêts sociaux bien précis et que, dans un contexte donné, un parti défende le plus efficacement les intérêts d'ensemble de la classe dominante. Il est difficile de nier que la DC ait représenté effectivement la bourgeoisie pendant trente années et qu'elle la représente même aujourd'hui.

LA «CRISE DU MARXISME» 71 Quant à sa transformation éventuelle, Cerroni semble ignorer la différence entre des changements d'orientation dans le cadre du même système ou du même régime politique et un changement amenant à remettre en cause le système. C'est une vérité première — confirmée par l'histoire tout entière — qu'un parti politique, instrument d'une classe et d'un bloc de couches sociales, ne peut pas changer de nature et collaborer au projet stratégique d'une autre classe, de forces politiques qualitativement différentes oeuvrant à l'élimination du système dont il est l'expression. Par ailleurs, si la DC pouvait effectivement se transformer et acceptait de collaborer à une transition pacifique au socialisme, les classes qui l'ont soutenue jusqu'à maintenant ne renonceraient pas pour autant à se défendre, mais elles se donneraient d'autres instruments politiques, créeraient de nouveaux partis ou mouvements pour organiser leurs contre-attaque. Le problème que le compromis historique devrait résoudre d'après le projet de Berlinguer, resterait ainsi sur le tapis.

Il faut donner acte à Cerroni qu'il ne joue pas avec l'idée, pourtant assez répandue, d'après laquelle Marx n'aurait pas élaboré une théorie de l'Etat : il explique, en effet que celui-ci nous a légué des «indications méthodologiques générales» importantes. En réalité, le problème n'est pas tellement de savoir si la conception de l'Etat est chez Marx plus ou moins achevée, le problème est que les critiques de Marx ne partagent pas sa conception. C'est sur ce terrain surtout qu'il faut placer le débat. LE «SOCIALISME MODERNE» DE MONDO OPERAIO

Des dirigeants et des intellectuels socialistes se sont plongés avec gourmandise sur la «crise du marxisme», le plus souvent en faisant recours aux sources et aux arguments les plus disparates. Nous ne revenons pas sur les performances estivales de Bettino Craxi dont le but était essentiellement tactique et la cible le PCI. D'après le secrétaire socialiste deux courants se sont opposés historiquement dans le mouvement ouvrier : d'un côté, les staliniens, les autoritaires et les collectivistes, de l'autre, les antistaliniens, les libertaires et les non-collectivistes. Le PCI n'aurait pas rompu ses liens avec le léninisme, resterait, essentiellement totalitaire et n'offrirait donc pas une alternative de gouvernement crédible. Si tout cela a ou non à voir avec le marxisme c'est un problème qui ne préoccupe pas Craxi outre mesure... (1).

Les rapports qui ont été présentés à un colloque de la revue socialiste Mondo Operaio en novembre 1978 méritent plus d'attention.

Un premier rapport — par Luciano Cafagna — n'est, en dernière analyse qu'une énième variante — prétentieuse dans la forme — d'interprétation mystifiée du léninisme. Il suffit de souligner que, selon l'auteur, la réponse que Lénine aurait donnée à la crise du marxisme de son époque, peut être synthétisée comme suit : «le remède radical est de nier de facto la classe ouvrière en tant que sujet historique souverain. Il faut superposer au véritable mouvement ouvrier une minorité organisée rigidement, avec une discipline d'acier, inspirée par une volonté révolutionnaire, qui subordonne tout à elle-même. En des termes idéologiques, la réponse de Lénine consiste en cela : si la classe ouvrière n'est pas (phénoméniquement) révolutionnaire, imposons lui son essence (révolutionnaire) sous forme d'un parti qui soit l'incarnation de cette essence, construite par ceux qui connaissent cette essence, inconnue, par contre, à la classe ouvrière» (décembre 1978, p. 68).

Il s'agit d'une interprétation qui tout simplement ne tient pas debout du point de vue philosophique et ne prend même pas en considération l'expérience pratique de 1917. Au fond, c'est l'accusation traditionnelle du blanquisme qui revient derrière une terminologie «nouvelle». Il est possible que les léninistes ne «se renouvellent» pas assez : mais leurs adversaires non plus.

Le rapport de l'économiste Ruffolo est plus ambitieux : il prétend innover en profondeur et esquisser les lignes d'une «théorie du socialisme moderne». En partant de la «faillite du socialisme réel», l'auteur parle du «paradoxe du socialisme moderne» qui consisterait dans :

«l'absence d'une théorie de la démocratie socialiste» (p. 87). Et il ajoute : «Le socialisme scientifique marxiste n'est pas une théorie du développement socialiste, mais une théorie du développement capitaliste intégrée dans une théorie plus générale de l'histoire». Cela non tellement parce qu'il ne pose pas les problèmes du développement socialiste, mais surtout à cause de sa logique interne.

«La logique même de cette théorie plus générale du socialisme — à savoir le mouvement dialectique de la lutte de classes — exclut une théorie du socialisme, à savoir d'une époque où cette dialectique disparaîtra et, en pratique, détermine une coincidence de cette théorie avec l'utopisme».

Ce n'est pas une objection qui est avancée pour la première fois et il ne faut pas aller trop loin pour y répondre : 1) la lutte de classes n'est pas une sorte d'entité métaphysique — ou métahistorique —, mais elle se traduit dans des formes concrètes différentes (même qualitativement). Il est bien connu que dans certaines sociétés il n'y a pas eu des oppositions de classes proprement dites. On ne voit pas pourquoi le «mouvement dialectique» ne saurait continuer sous des formes différentes - difficilement prévisibles à long terme — après le dépassement éventuel de l'actuelle société divisée en classes; 2) en ce qui concerne la société de transition, Marx n'a jamais envisagé l'extinction de tout conflit social et politique. Il a indiqué explicitement par quels éléments conflictuels elle sera marquée. Ce n'est que faisant recours à une véritable falsification que Ruffolo peut écrire : «La théorie marxiste ignore le problème de l'organisation et des institutions socialistes; un problème secondaire, voire inexistant, dans sa logique, puisque l'abolition de la propriété privée déterminera la fin des conflits de classes et, par conséquent, après une courte période de transition, de toute cause de différenciation et de coordination autoritaire.» (p. 91). On peut admettre que la théorie avait un peu simplifié le problème, mais cela n'empêche qu'elle l'avait posé dans ses termes essentiels;

LA «CRISE DU MARXISME» 73 3) de nombreux théoriciens de la société de transition telle qu'elle s'est présentée jusqu'à présent, ont analysé les contradictions qui en constituent le «mouvement dialectique» en distinguant les contradictions propres d'une société de transition en tant que telle de celles découlant de sa dégénérescence bureaucratique; 4) des théoriciens marxistes — de Trotsky à Ernst Bloch — se sont efforcés de saisir les éléments conflictuels possibles y compris d'une société communiste. Ce n'est pas du tout utopique de supposer que, dans une société dont les fondements auront été complètement révolutionnés, les rapports, les conceptions, les ressorts du «mouvement dialectique» se poseront dans des termes et sur des plans qualitativement différents. Pour ne pas glisser vers l'utopisme, devrions-nous souhaiter que le «mouvement dialectique» garde ses formes déjà connues historiquement et, donc, renoncer, sur le terrain politique, à tout projet de dépassement révolutionnaire ? En dernière analyse, Ruffolo est poussé par la logique de sa position à rejeter cette problématique en elle-même, et à remplacer l'«utopisme» marxiste par un projet de théorie du développement qui n'est «socialiste» qu'au niveau des intentions. Mais qu'est-ce que ce projet ?

Le problème décisif, qui a créé et crée au mouvement ouvrier, notamment dans les pays capitalistes industrialisés, les difficultés les plus sérieuses, c'est-à-dire celui de savoir comment le pouvoir pourra être arraché aux vieilles classes dominantes, est dépassé dans la mesure où il est tout simplement ignoré. L'«affirmation» de l'alternative qu'il esquisse

«exige une longue confrontation historique avec le capitalisme - non une coupure nette qui serait impossible - et le développement continu - non remis à un après métahistorique - d'une nouvelle formation sociale différenciée, fondée sur la diffusion au lieu que sur la concentration du pouvoir».

Nous voudrions poser ici une question (non seulement à Ruffolo, mais à beaucoup d'autres étant donné que la tendance à utiliser une terminologie fumeuse ou ambigue est assez généralisée) : qu'est-ce que cela signifie exactement «confrontation» ? Est-ce que cela signifie que pour une période indéterminée il sera impossible de détruire ou de «dépasser» le capitalisme et nous devrons nous contenter de changements dans son sein ? Que par un élargissement on aboutira finalement à cette société socialiste qu'apparemment Ruffolo ne cesse de souhaiter ? L'idée de «confrontation» implique-t-elle que la société nouvelle pourra commencer à être édifiée déjà dans le cadre du système existant ?

Dès qu'on saisit la mystification conceptuelle et terminologique, l'approche du problème indique par elle-même que nous nous trouvons en face, encore une fois, d'une conception réformiste gradualiste, bref d'un projet de rationalisation du système. Mais, souhaitable ou non, ce projet est-il réalisable ?

Nous le contestons. Si le cadre du système se maintient, si en d'autres termes, les mécanismes économiques et la dynamique sociale ne cessent de fonctionner comme ils ont fonctionné sous le capitalisme historiquement et comme ils fonctionnent maintenant, tous les ravages, les irrationnalités, les manifestations de barbarie que Ruffolo dénonce lui-même, loin de s'atténuer, vont s'aggraver davantage. Des illusions en ce domaine seraient encore moins fondées qu'entre la fin des années 50 et la moitié des années 60, lorsque l'espoir d'un plein emploi permanent et d'une croissance en condition de satisfaire les besoins de masses de plus en plus larges semblait avoir un certain fondement (de nombreux économistes espéraient, par ailleurs, que les pays arriérés auraient connu un décollage, malgré leurs difficultés multiples). Aujourd'hui la perspective est que les pays industrialisés ne sortiront pas de sitôt de la vague de longue stagnation et les pays arriérés où, vit la majorité de la population mondiale, s'enfonceront encore plus dans la misère.

En passant, l'affirmation de Ruffolo d'après laquelle

«la crise capitaliste n'est pas le résultat d'une croissance inadéquate, mais d'une croissance incontrôlée» (p. 89) est pour le moins ambigue de même que sa polémique facile contre le «culte positiviste du produit national brut». Aurait-il oublié qu'à l'échelle mondiale et même dans la plupart des pays industrialisés le problème d'une croissance économique quantitative subsiste, qu'on est loin de la possibilité de satisfaire effectivement les besoins de la population dans son ensemble ? Pense-t-il par exemple que la production d'acier est effectivement excédentaire (par rapport, évidemment, non pas à la demande solvable, mais aux besoins réels et potentiels) ? Ou qu'on a résolu le problème de produire suffisamment de produits agricoles de base alors que la majorité de la population du globe est affamée ou sousalimentée ? Quant aux Etats ouvriers, ce n'est pas nous qui défendrons certains choix économiques staliniens ou maoistes ; toutefois, quelle direction aurait pu ignorer dans ces pays la nécessité primordiale de développer le PNB en commençant par les produits industriels de base ?

En tout cas, l'exposé de Ruffolo se termine en queue de poisson. Il ne fait qu'exprimer des voeux pieux en écrivant qu'«il faut une plus grande égalité économique» (quelle géniale découverte !) et ajoutant que :

«Pour que l'égalité distributive soit compatible avec le maintien d'un système dynamique, il faut qu'une économie du décalage, de la compétition et de l'exploitation, basée sur les stimulants de l'intérêt, soit remplacée par une économique de consensus, basée sur la participation» (p. 91).

Consensus entre qui et qui ? Entre les différentes forces sociales et les différents partis qui les représentent ?

Mais continuons la citation :

Une alternative socialiste au capitalisme ne peut pas se placer sur le même terrain que le capitalisme, celui de la productivité matérielle ; elle doit ouvrir une nouvelle frontière à la floraison de rapports humains qui trouvent leur gratification en euxmêmes, dans leur réciprocité directe, dans leur intérêt intrinsèque, dans leur caractère de libre choix. Leur croissance sera, donc plus sobre dans la consommation d'énergie, d'espace , de temps justement dans la mesure où elle sera plus riche dans la production d'activités et rapports humains auto-gratifiants».

Une simple question : ruffolo estime-t-il que toutes ces choses merveilleuses n'ont pas été réalisées parce que personne n'y avait pensé ou trop peu les avaient souhaitées ?

Il nous semble qu'il n'a tiré aucune leçon de l'expérience faite en tant que protagoniste dans les années du plan Pieraccini (2). A l'époque il avait commis une erreur d'analyse en se basant sur l'hypothèse que la croissance économique aurait duré

LA «CRISE DU MARXISME» 75 infiniment alors qu'elle s'approchait de sa fin. En même temps, il avait esquissé la solution de problèmes historiques comme le plein emploi et le développement du Mezzogiorno, dans les termes rationalistes abstraits, c'est-à-dire en faisant abstraction de mécanismes socio-politiques inhérents à la logique du sytème ou s'illusionnant de pouvoir les rectifier sans changer qualitativement le cadre d'ensemble. Les résultats furent clairs. Aujourd'hui, il veut hausser le tir, il se pose des objectifs plus ambitieux. Mais il ne fait que donner à soi-même une «liberté de projet» qui l'amène à ignorer encore plus radicalement le contexte réel. Il aboutit à un mélange d'utopisme (il exprime des voeux), de rationalisme abstrait (il recherche des solutions sur un terrain purement conceptuel) et réformisme dans la pratique avec le contrepoint de vieilles balivernes qu'on a opposées au marxisme tout au long de son histoire («changement des rapports humains», «accent sur la praxis éducationnelle et formative» etc...). On peut y trouver aussi quelque ingrédient «philosophique», prétendument nouveau, sur le passage qui s'opérerait dans la science d'un monde axiomatique des certitudes au monde probabiliste de l'indétermination («le nouveau caractère scientifique ne réside pas dans le déterminisme, mais dans la capacité de déterminer; ne réside pas dans la conscience de la nécessité, mais dans la liberté de la conscience et de la raison».

Est-ce par hasard qu'on retrouve ici l'écho des polémiques développées depuis le début du siècle contre le marxisme et le matérialisme, comme Ruffolo lui-même le rappelle ?

L'exposé de Massimo Salvadori a un intérêt plus grand puisqu'il se place sur un terrain plus strictement politique et l'auteur se préoccupe beaucoup moins de cacher les contenus réels derrière des concepts et des termes fumeux.

Salvadori, en partant de sa propre interprétation de l'expérience historique, remet en cause trois points centraux, à savoir «le rôle du prolétariat dans le système industriel et la riposte ouvrière à l'exploitation en termes d'organisation et de finalités pratiques et politiques», «la conception du rapport entre prolétaires et communistes» et la définition de «l'axe central du pouvoir révolutionnaire» (la question de savoir si cet axe doit être représenté par «les masses qui s'auto-organisent ou une force politique révolutionnaire conséquente, incontestablement marxiste, qui prenne le contrôle de l'Etat dictatorial» (Pp. 78-80).

Le léninisme avait constitué, d'après Salvadori, un effort de surmonter ces difficultés ou apories du marxisme et la victoire de la révolution russe semblait avoir confirmé ses conceptions. Toutefois aujourd'hui, soixante années plus tard, «l'illusion est tombée». La réalité de l'URSS et des autres pays «socialistes» ne détermine pas seulement «un désenchantement par rapport aux «bons sentiments» propres du marxisme, mais également quelque chose de plus grave et important : la fin de l'illusion créée par l'hypothèse d'interprétation selon laquelle l'abolition de la propriété privée... produirait par la force même de l'«objectivité» l'avènement d'une société unifiée et réconciliée dans l'affirmation de l'«intérêt général».

Un réponse à Salvadori et tous ceux qui partagent ses opinions ne saurait être donnée, essentiellement sur le seul terrain des analyses historiques concrètes, en d'autres termes, en reprenant toutes les analyses et les généralisations de Trotsky et des marxistes révolutionnaires après lui. Il est, en tout cas, incontestable que le phénomène de la bureaucratisation des sociétés de transition a acquis une portée et une durée dépassant les prévisions de Trotsky lui-même. Mais, comme nous l'avons souligné à d'autres occasions, un demi-siècle ou trois quarts de siècle ne représentent pas une longue période pour une transition historique. Le vrai problème est d'analyser : période pour une transition historique. Le vrai problème est d'analy les causes de la dégénérescence, de saisir les facteurs qui ont rendu possible le restauration du capitalisme) et entravé l'éclatement de révolutions antibureaucratiques victorieuses, de définir les tendances à court et moyen terme. Des historiens ou des politologues comme Salvadori ignorent ou font semblant d'ignorer toutes les contributions de Trotsky et de la IVe Internationale en la matière. Ils préfèrent apparemment se contenter d'analyses conjoncturelles plus ou moins impressionistes, et jouer le rôle de ceux qui expriment des états d'esprit qui peuvent prévaloir dans certains milieux pendant une certaine période, en s'exposant ainsi au risque de céder à des pressions sociales et politiques concrètes.

Salvadori a précisé davantage sa démarche dans une intervention à un colloque organisé par Il manifesto en janvier 1979. Cette intervention peut être résumée comme suit: 1) le développement capitaliste au niveau le plus élevé n'a produit aucune révolution socialiste; 2) les révolutions socialistes qui ont eu lieu dans des pays arriérés, ont abouti à une variante de modernisation capitaliste; 3) le rôle du prolétariat n'a pas été tel que Marx en avait fait l'hypothèse. Les Etats-Unis n'ont pas encore un mouvement socialiste; le prolétariat anglais a connu une «déviation» déjà indiquée et condamnée par Marx et Engels; des phénomènes de type anglais se sont produit en Allemagne aussi en troublant Lénine lui-même; le prolétariat japonais n'agit pas non plus selon les schémas prévus par Marx; même dans des pays comme l'Italie et la France, où il existe une classe ouvrière dynamique et bien organisée, la réalité est bien différente de celle qu'avaient esquissée les projets révolutionnaires.

Conclusion : pour toute une époque il n'est pas possible de mettre à l'ordre du jour ce qu'est l'objectif du socialisme, à savoir le dépassement de la séparation entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés. Entre-temps, on doit se fixer comme objectif, aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est, d'élargir les espaces de démocratie politique comme «frontière réaliste et défendable» dans le but de permettre la confrontation entre groupes et classes sociales; d'expérimenter des modèles sociaux nouveaux; de discuter sur la crise idéale et historique.

C'est une conclusion qui pourrait être partagée par un jeune Parti libéral ou par un membre du Parti républicain et qui par sa nature même — voire par sa banalité — devrait mettre en garde sur le caractère «scientifique» des prémisses. C'est une conclusion qui propose une stratégie étroitement défensive, en dernière analyse utopiste derrière l'apparence de «réalisme». Dans un monde déchiré par des contradictions sur tous les terrains, où «les espaces de démocratie politique» n'existent que dans un nombre limité de pays, pour combien de temps serait possible un statu quo, où se réalisent les objectits fixés par Salvadori ? Avec quelles forces réussirait-on à maintenir dans le cadre de tels schémas les conflits inévitables entre les forces sociales et politiques antagonistes ?

LA «CRISE DU MARXISME» 77 LES PALINODIES DE LUCIO COLLETTI

L'itinéraire de Lucio Colletti est encore plus significatif du fait de son appartenance de longue date au mouvement ouvrier et de sa participation aux batailles théoriques des années 50 et 60. Pendant toute une période il contribua efficacement à l'affirmation d'une interprétation correcte du marxisme et à la défense de certains concepts essentiels du léninisme, notamment sur la nature de l'Etat, en rejetant les conceptions réformistes et néoréformistes de même que les théories marcusiennes et démystifiant le maoisme lors de son apogée.

Mais paradoxalement, c'est 1968 qui a pesé négativement sur lui. Par une généralisation abusive il n'a retenu de la radicalisation étudiante que les éléments d'irrationalisme ou d'utopisme ambigu, en sous-estimant les éléments fondamentaux et les racines structurelles. Le coup d'Etat de septembre 1973 au Chili a marqué un autre tournant dans son évolution. Face à un événement qui balayait les idées réformistes gradualistes en confirmant a contrario la conception léniniste de l'Etat, il réagit par un réflexe, en dernière analyse, analogue à celui de Berlinguer, en réhabilitant la démocratie bourgeoise et ses valeurs. Depuis lors il commença à parcourir un trajet dont l'entrevue politico-philosophique à la New Left Review fut un autre jalon et qui l'amena finalement à rejeter explicitement le marxisme y compris dans ses prémisses philosophiques et méthodologiques. Ce n'est pas par hasard que cet intellectuel dont les écrits les plus valables furent relativement peu connus en dehors de milieux restreints lors de leur parution, est devenu depuis son tournant le protagoniste convoité de toutes sortes de débats et tables rondes et a trouvé une hospitalité généreuse dans la grande presse hebdomadaire et quotidienne. Sa crise était, en réalité, fonctionnelle aux besoins d'une bataille politico-idéologique dont les secteurs les plus lucides de la classe dominante comprennent toute l'importance.

Grâce à sa formation et à son passé, Colletti était et est en condition de systématiser la «crise du marxisme» mieux que beaucoup d'autres. Ajoutons - faut-il lui rendre cette justice — qu'il évite d'habitude les fumisteries de tant d'intellectuels de gauche — qu'ils se réclament ou non du marxisme — et il s'efforce toujours de mettre en évidence les implications de ses analyses. Ainsi, il en est allé jusqu'à rejeter tout ce qu'il avait défendu pendant vingt ans environ, à nier tout caractère scientifique au marxisme dans son ensemble, du matérialisme à la théorie de la valeur (entre parenthèses, il ne partage absolument pas la thèse de ceux qui estiment que cette théorie pourrait être mise de côté sans préjudice pour le marxisme en général Il n'a pas hésité non plus à caractériser le marxisme comme un nouveau messianisme — opposé au messianisme catholique — et une nouvelle philosophie de l'histoire. Ceux qui lui ont riposté sur le terrain philosophique, en polémiquant contre son interprétation actuelle de la dialectique, du fétichisme et de l'aliénation, ont été traités par lui avec mépris; leurs arguments n'ont même pas été pris en considération (3).

Colletti fait explicitement son autocritique pour ne pas avoir compris plus tôt que la théorie de la valeur ne tient pas debout. La question se pose de savoir comment il a été subitement éclairé sur le chemin de Damas. Mais de plus il a fait son autocritique pour n'avoir compris que récemment que dans le capital, Marx avait employé la méthode dialectique. Lui même, il écrit :

«même un enfant peut le comprendre».

Nous posons encore une fois la question : pourquoi lui ne l'avait-il pas compris tout en étant un exégète si minutieux ?

Ces détails sont intéressants parce qu'ils révèlent sans possibilité d'équivoque que la critique de Colletti n'est pas déterminée par des événements historiques nouveaux ou des nouvelles découvertes sur le terrain théorique. Colletti tout simplement semble se convaincre maintenant de ce que d'autres adversaires du marxisme, ou d'autres révisionnistes avaient déjà dit auparavant. De même, il ne propose aucune théorie ou méthodologie nouvelle : il revient au passé sans se préoccuper d'enlever la poussière aux vieux meubles. Sur le terrain philosophique, le rejet du matérialisme le ramène à Kant; sur le terrain politique, il accepte l'idée que chez Marx et Lénine il n'y aurait aucune analyse sérieuse des institutions et il réhabilite la démocratie bourgeoise.

«La Commune n'existe pas — écrit-il — parce qu'elle ne peut pas exister, parce qu'il n'y a aucune société si peu développée et complexe soit-elle — qui puisse être réglée par des principes si simplistes et vagues. Et alors si vous permettez, face à l'Etat policier, je me range du côté des instituts libéraux démocratiques, même s'ils sont imparfaits et insuffisants.» «En dehors de ce système, il n'y a que le

«socialisme réel». Celui qui n'a pas envie de l'embrasser, aura intérêt à ne pas perdre du temps en imaginant des alternatives au «système», mais à se consacrer à la tâche beaucoup plus importante de trouver des alternatives à l'intérieur du système. C'est la voie des réformes».

Voilà donc, l'essentiel, aussi bien chez Colletti que chez Salvadori.

Il vaut la peine, finalement, de mentionner un autre écrit (Corriere della Sera,

20 mai 1979).

«Dans sa fureur généreuse, 1968 avait été, du moins chez nous, fondamentalement, une tentative extrême de «galvaniser» le marxisme — écrit Colletti — mais au cours de cette opération, le marxisme «classique» avait été soumis avec audace et sans préjugés a une torsion violente... Le point de référence décisif avait été l'expérience inaugurée en Chine lors de la révolution culturelle par la condamnation parallèle de l'accumulation socialiste à la manière de l'URSS et une relance du marxisme ainsi renouvelé comme base d'une stratégie de la révolution en

Occident aussi. » Mais le cours des événements et en premier lieu «la fin sans gloire de l'expérience chinoise» provoquèrent une crise, une nouvelle crise du marxisme.

«En réalité la crise avait commencé depuis des décennies. Un marxiste-révolutionnaire comme Karl Korsch, l'avait saisie en 1931 : «le marxisme — avait-il écrit — se trouve aujourd'hui dans une crise. Il ne s'agit plus d'une crise à l'intérieur du marxisme. mais d'une crise du marxisme lui-même.» Des années durant — conclut

Colletti - les théoriciens marxistes les plus intransigeants avaient dénoncé la déformation de la théorie révolutionnaire de Marx en de Lénine par les épigones, en estimant pouvoir expliquer ainsi le décalage qui s'était créé entre la théorie et le cours des événements. Aujourd'hui on commence, par contre, à prendre conscience du fait que Korsch avait eu raison de liquider comme superficielle une telle explication».

Le problème est posé ici dans la forme la plus radicale (on reconnaît entre autres, que la problématique de la crise du marxisme n'est pas nouvelle). Nous n'avons pas besoin de préciser que nous ne partageons pas l'appréciation sur 1968 exprimée par Colletti. Pour nous 1968 a ouvert une nouvelle phase dans la crise du capitalisme en

LA «CRISE DU MARXISME» 79 tant que système; cette phase n'est pas close et elle ne pourra pas être surmontée si facilement dans le futur non plus. On est loin de l'idée d'un sursaut du marxisme déjà mortellement blessé !

Comme il arrive souvent, le prétendu réalisme cache au moins en partie, une volonté d'espérer contre tout espoir. Ainsi, Colletti n'hésite pas, parfois, à exprimer une certaine sympathie pour l'eurocommunisme. Mais il fait lui-même ce commentaire : «C'est une ligne difficile, très dure, que rien ne garantit».

On saisit ici — comme ailleurs — une veine de pessimisme profond. C'est une confirmation supplémentaire que l'itinéraire de Colletti a débouché sur une crise qui est le produit non des résultats d'une recherche historico-scientifique originale, mais des déceptions face aux échecs et aux retards enregistrés par la classe ouvrière dans sa lutte pour le socialisme. STAME : ENTRE «MARAIS INTERMEDIAIRE» ET «DEMOCRATIE POLITIQUE»

Le leitmotiv des écrits de Federico Stame, publiés sous le titre de Movimenti e istituzioni nella crisi (Savelli, Roma, 1979) est l'analyse de la transformation de l'Etat et de ses fonctions et de la tendance vers une démocratie de type autoritaire. Ce processus de longue haleine est devenu plus contradictoire :

«à partir de la crise du pétrole et de la modification des termes d'échange entre pays industrialisés et pays producteurs de pétrole» : «la possibilité illimitée d'intervention de l'Etat a subi une réduction drastique... D'où l'explosion de conflits nouveaux».

«Face à la crise qui s'exprime par un blocage des fonctions de formation des bases matérielles du consensus — écrit Stame - il existe la réalité d'une société où les phénomènes de marginalisation, désagrégation, chômage matériel et intellectuel deviennent le critère principal de la formation des lignes de conflit...La société civile apparaît comme le lieu de formation de demandes radicales qui ne peuvent pas être satisfaites par l'Etat parce que, ontologiquement, elles ne peuvent pas être médiatisées, elles sont perverses...» (p. 121) Ailleurs, il esquisse le tableau suivant :

«Contre le système politique une pression de plus en plus radicale est exercée par des mouvements collectifs. Elle se base sur le polymorphisme des formes d'action, l'acéphalie de leur organisation interne, le refus de la délégation et de la centralisation des attitudes qui refusent en bloc d'être intégrées dans un système d'action basée sur le mot d'ordre de la lutte contre le «corporatisme» et de l'acceptation du principe de la compatibilité des revendications... Les caractères, les objectifs, les méthodologies et les phénoménologies que les nouveaux conflits sociaux ont révélés au cours des dix dernières années. constituent une dislocation irréversible de la lutte sociale et tendent à devenir une composante structurelle des sociétés industrielles avancées ou le conflit ne soit pas «dépassé» institutionnellement. Si l'on ne peut pas affirmer que toutes les instances d'émancipation sont passées, dans les dernières années, par les nouveaux mouvements, il est toutefois certain qu'ils ont été les seuls acteurs d'une demande de transformation aussi bien du système social dans son ensemble que de ses formes de représentation politiques... Que des nouveaux mouvements provoquent la crise des formes de la politique qui ont précédé, est une pure tautologie, justement parce qu'ils sont le produit de la crise de la politique» (pp. 32-4).

Si tout cela est vrai, le marxisme et le léninisme ne peuvent pas ne pas apparaître comme des instruments inutilisables ou utilisables très partiellement. L'auteur écrit, par ailleurs, explicitement que «la dynamique des conflits sociaux échappe de plus en plus à une classification de mouvements sociaux qui ne sont que l'expression d'une «contradiction» et d'autres mouvements qui se basent sur des contradictions susceptibles d'être orientées tendanciellement dans un sens «socialiste». Il relègue parmi les antiquailles du «marxisme classique de la Ille Internationale» «les dichotomies classe-parti, trade-unionisme-conscience de classe, revendication compatible avec le maintien du système-objectif impliquant la rupture du système».

Pour donner une cohérence à sa construction, Stame doit avant tout opérer un renversement méthodologique par rapport au marxisme, en accentuant au maximum l'autonomie de l'action de l'Etat et en affirmant même sa priorité par rapport aux mécanismes socio-économique (cela non sans contradiction avec d'autres de ses écrits) :

«L'Etat devient de plus en plus le centre et l'âme d'une forme historique de reproduction sociale qui a en lui même les raisons d'autofondation et de validation. La nature de classe de l'Etat ne consiste pas dans un rapport de lien ou de subordination de l'Etat en tant qu'appareil extérieur à des groupes sociaux donnés, mais dans le fait que dans l'Etat les agrégations de besoins économiques, exigences de légitimation de groupes politiques, satisfaction de demandes sociales, etc., trouvent leur point de médiation. L'Etat - en tant qu'intervention politique dans un but de régulation sociale — est la société capitaliste avancée comme forme politique du processus» (p. 19)

Le langage n'est pas sans ambiguïté. Certes, il est incontestable que : 1) depuis l'origine du capitalisme l'Etat a eu la fonction de créer des conditions favorables au processus d'accumulation ; 2) aujourd'hui il accomplit des tâches sans comparaison plus amples que jamais dans le passé ; 3) dans des pays coloniaux ou semi-coloniaux il a, pour ainsi dire, engendré la bourgeoisie comme force sociale.

Mais de tout cela il n'en découle pas que l'Etat soit, pour utiliser la terminologie de Stame, le prius ontologique. L'ambiguité méthologique, par ailleurs, n'est pas sans conséquence sur le terrain de l'analyse : elle amène, en effet, à une surestimation des possibilités que l'Etat a effectivement de réaliser l'intégration stabilisatrice, canaliser les conflits sociaux, imposer le consensus. Pour briser le cercle infernal, l'auteur fait recours aux «mouvements sociaux nouveaux», qu'il présente comme extérieurs au mécanisme en leur attribuant des potentialités subversives presque mythiques.

Le concept de démocratie autoritaire n'est pas dépourvu d'ambigulté non plus. L'idée selon laquelle dans les pays les plus industrialisés et les plus dotés de traditions démocratiques «durables» le régime représentatif ne peut pas être éliminé, comme forme extérieure, du point de vue des forces conservatrices non plus» est, pour le moins, discutable. Il serait plus correct de dire que, dans le cas des pays susmentionnés et dans le contexte donné, pourtant susceptible de changements, le régime représentatif est la forme politique préférable pour la majorité de la classe dominante. En deuxième lieu, il ne faut pas oublier que le consensus implique, en tout cas un minimum de liberté; sinon il vaudrait mieux parler d'imposition tout court. Finalement — c'est le plus important — toutes les explications sur la démocratie

LA «CRISE DU MARXISME» 81 autoritaire et sur le caractère «insupprimable» du régime représentatif risquent de cacher ou de minimiser la tendance effective de la bourgeoisie à imposer des régimes de plus en plus autoritaires dans le but d'assurer le maintien et le fonctionnement «normal» du système. Ce n'est pas la logique abstraite d'une conservation d'institutions s'étant avérées valables pour les classes dominantes qui constitue le facteur décisif. Le facteur décisif est constitué par la nécessité, du point de vue bourgeois, d'imposer une relance du taux du profit et une stabilité des mécanismes économiques «normaux» et par le rapport de forces dans la situation donnée. Aussi longtemps que ce rapport de forces est favorable ou relativement favorable aux classes exploitées, on ne saurait parler, à la rigueur, d'autoritarisme et même pas de démocratie autoritaire : les classes exploitées arrachent des conquêtes partielles, défendent leurs conquêtes précédentes et, dans le pire des cas, on aboutit à une impasse (impliquant éventuellement une érosion limitée de certains droits démocratiques). Si le rapport de forces change et permet des initiatives réactionnaires, l'aboutissement ne sera pas une «démocratie autoritaire», mais un régime autoritaire tout court. C'est la leçon du Chili. Ce fut la leçon de l'Italie des années 20 et de l'Allemagne des années 30 (celle-ci était déjà à l'époque très industrialisée et jouissait d'une constitution modèle du point de vue démocratique bourgeois).

Nous reviendrons plus loin sur les nouveaux mouvements sociaux. Ici, nous nous limitons à poser une question : comment est-il possible de maintenir une perspective de renversement du système capitaliste et de transformation vers le communisme en misant sur des forces que Stame lui même place dans un «marais intermédiaire» et qui n'ont pas été capables jusqu'ici — pour des raisons intrinsèques — d'exprimer un projet politique d'ensemble ni de se donner une forme organisationnelle effective ? En réalité, Stame, tout en maintenant une perspective communiste, jette désormais des catégories qui pour nous restent essentielles et il en va jusqu'à théoriser non tellement la crise d'orientations, méthodes et instruments politiques donnés, mais, plus en général, la «crise de la politique». Où est-ce qu'il aboutit ?

Il écrit :

«Si les luttes ouvrières, étudiantes, des femmes, etc., des dernières années n'ont pas produit la naissance de nouvelles organisations politiques, alternatives aux partis historiques du mouvement ouvrier, elles ont produit, toutefois, une fracture irréversible dans la conception du monde bourgeoise... La vielle morale est morte et les nouvelles formes de contestation politique sont l'expression

- stratégique et permanente bien que non systématique — de la naissance d'une échelle de valeurs nouvelles. Elles ont proposé une conception éthique et politique où la gestion non déléguée de sa propre énergie de travail, de son propre corps, le droit à la satisfaction des besoins, au bonheur y compris individuel, le refus de la sélection et le droit à l'égalité, la liberté conçue comme absence de contraintes et comme autonomie du sujet, le refus d'une éthique de l'abstinence et de la prestation, sont des fragments qui, recomposés sous quelle forme que ce soit, fournissent les premiers éléments d'une conception éthique nouvelle, différente de celle libérale aussi bien que de celle des mouvements socialistes et communistes de la Ile et Ille Internationale. Elle se base sur le dépérissement des raisons d'une éthique de la pénurie et de l'ascèse mondaine et sur le développement énorme des forces productives, produit du capitalisme, et elle est matérialiste, aussi bien dans ses formes extérieures que dans sa forme ontologique, dans la mesure où les possibilités d'une éthique basée sur la satisfaction des besoins trouvent leur justification justement dans la dimension technique, productive, de domination sur la nature, de cette société» (p. 59).

On retrouve ici un courant idéologique qui est commun à d'autres théoriciens et militants de gauche ou d'extrême-gauche d'après 1968. La conscience des potentialités qu'offrent la technique moderne et le niveau des forces productives atteint aux points les plus élevés — combinée au refus, tout à fait justifié, du possibilisme et gradualisme myope des réformistes et néoréformistes de tout acabit - nourrit, en dernière analyse, une forme de néo-utopisme qui, tout en n'ignorant pas les préconditions matérielles, conçoit le communisme, pour ainsi dire, comme un objectif immédiat et croit d'en pouvoir saisir des anticipations déjà aujourd'hui, dans le cadre du capitalisme. Il s'agit, en d'autres termes, d'une variante extrême de la théorie et de la stratégie des contrepouvoirs.

Toutefois, puisque une telle approche laisse un vide politique, Stame se voit obligé d'ajouter quelque chose. Il énonce ainsi le concept de défense de la «démocratie politique dans la lutte contre la transformation autoritaire de l'Etat, de la fonction stratégique et non tactique de la démocratie».

Nous ne contestons aucunement l'importance de la défense des droits démocratiques. Mais d'un côté Stame fait des concessions lui aussi à une conception métahistorique de la démocratie, d'autre part il glisse vers une appréciation apologétique des institutions démocratiques bourgeoises actuelles. Il y a un passage qui est suffisamment clair :

«Nous croyons fermement dans la démocratie politique parce que nous la considérons l'instrument le plus adéquat, par rapport aux autres dont nous disposons, pour vivre dans des institutions les plus ouvertes possibles au changement social et à la possibilité d'exprimer le conflit politique; nous voulons nous battre pour une organisation sociale ou les rapports entre les sujets soient autant que possible transparents et rationnels — en tenant compte des possibilités énormes et même des contretendances qui opèrent dans la société du capitalisme avancé; nous croyons que — dans la phase historique actuelle — le socialisme ne peut pas être caractérisé que comme un processus d'émancipation et de libération aussi bien de ce qui est public que de ce qui est privé (dans la mesure où ces termes ont encore un sens)» (p. 139).

Voilà, donc, encore une conception gradualiste qui n'est pas qualitativement différente, sur le terrain des formulations générales, de celles des réformistes et néoréformistes. Celui qui accepte une telle conception, doit nécessairement rompre avec Marx et Lénine. LES THEORICIENS DE L'AUTONOMIE : LES REVISIONNISTES LES PLUS CONSEQUENTS

Bien que cela puisse apparaître un peu paradoxal, il faut admettre que les seules théorisations qui introduisent des éléments nouveaux dans le débat sur la crise du marxisme sont celles qu'avancent des intellectuels et des militants de l'autonomie qui. pourtant, à leur façon ne cessent de se réclamer du marxisme. Les analyses de Marx y sont remises en discussion en partant de phénomènes qui se sont produits au cours des dernières années dans des pays capitalistes parmi les plus industrialisés.

Nous examinerons ici des textes publiés dans le premier numéro de la revue Magazzino (janvier 1979) et du supplément au numéro 0 de Metropolis, Autonomia possibile (décembre 1978).

Magazzino formule un concept de classe ouvrière, ou plus précisément de force motrice de la révolution, qui se différencie radicalement du concept marxiste classique (qui dans les années 60 avait été défendu par le courant «Pouvoir ouvrier» dont Magazzino est l'un des avatars les plus récents). Le point de départ est une analyse qui

LA «CRISE DU MARXISME» 83 met l'accent sur les services et l'économie dite submergée non seulement parce qu'ils sont en expansion rapide et croissante, mais aussi et surtout parce qu'ils engendreraient les forces les plus dynamiques d'opposition au système. Ce n'est pas par hasard que le numéro auquel nous nous référons, est axé sur un dossier concernant le black out de 1977 aux Etats-Unis auquel on attribue une importance plus grande qu'à la grève des mineurs qui y est aussi analysée, et sur des aspects de la crise urbaine, toujours aux etats-Unis.

«A quoi donc pourraient recourir les ouvriers des grandes villes ? — écrit

Magazzino —. Le seul pouvoir qui leur reste semble être celui de propager le désordre en refusant systématiquement de se montrer prêts à collaborer, en pratiquant la désobéissance civile. On peut imaginer toute une série d'actions, allant d'actions ponctuelles provoquant du malaise dans les municipalités jusqu'a des actions de grande envergure qui perturbent ouvertement l'économie urbaine.

Les couches qui sont le plus frappées par la crise fiscale, n'ont justement pas accès aux formes classiques de lutte du mouvement ouvrier. Elles ne peuvent pas compter sur le pouvoir de la grève parce que la majorité de ceux qui les composent, sont des chômeurs ou ne travaillent pas dans des entreprises-clé. Nous ne pouvons qu'imaginer des formes de désobéissance civile massives qui soient à la portée des couches paupérisées des grandes villes et aptes en même temps à exercer une pression sur les élites politiques et les milieux d'affaire. Les actions les plus spectaculaires sont les occupations par la population des quartiers des services sociaux obligés de fermer par les restrictions budgétaires. Des quartiers entiers tomberaient aux mains d'occupants abusifs, la violation généralisée des normes de propriété porterait un coup terrible à l'industrie immobilière et les municipalités n'auraient aucune possibilité de fixer l'impôt sur les biens immobiliers. Mais ce qui frapperait davantage les élites politiques, ce serait la mobilisation de la population ouvrière des centres urbains pour empêcher la libre circulation des marchandises et des voyageurs par le blocage des routes, des ports, des lignes d'autobus et des trains de banlieue» (p. 46). En ce qui concerne plus particulièrement l'Italie une valeur d'exemple est attribuée à la lutte des travailleurs des hôpitaux qui aurait marqué

«le commencement d'une phase nouvelle» (p. 46).

On pourrait déjà faire une première remarque. L'exaltation de certaines luttes et de certaines mérhodes qui auraient une portée de rupture avec l'establishment (celui incluant non seulement le PCI, mais les syndicats aussi) empêche les auteurs de saisir un aspect essentiel : toutes ces luttes dont ils parlent, n'amènent dans le meilleur des cas qu'à une redistribution des revenus et à des conquêtes partielles ; elles n'impliquent aucunement, par elles-mêmes, une dynamique de rupture et de renversement du système.

Mais nos théoriciens insistent surtout sur l'idée que «la classe ouvrière est partout». Puisque le processus de production devient production sociale financée par l'Etat, le nouveau producteur social occupe tous les plis de la société».

Cette généralisation est formulée surtout dans l'éditorial qui dit, entre autres : «Du point de vue de la subjectivité collective nous pouvons esquisser un cycle qui jusqu'a maintenant a connu trois phases fondamentales. Le premier est celui qui, en partant de la fin des années 60, à travers 1968-69, arrive jusqu'à la crise de 1973. Cette phase est dominée par la continuité des luttes de l'ouvrier-masse et la circulation de ces luttes... Depuis 1973 une nouvelle phase de luttes s'ouvre. La restructuration a commencé d produire ses premiers effets, mais elle ne s'est pas encore réalisée en tant que projet global : les avant-gardes de la classe comprennent tout cela et réussissent à faire un effort d'organisation et de lutte qui déplace constamment la pression de classe dans la tentative de briser la restructuration... Le mouvement n'est pas réussi (étant donné l'isolement de la situation italienne) a empêche que la restructuration s'impose ; toutefois le mouvement prolétarien n'a pas été détruit ni affaibli ; il sort de la deuxiè- me phase globalement renforcé. Les comportements de lutte ont anticipé la restructuration et maintenant ils proposent de nouveau un terrain de lutte permanent et original, correspondant à la restructuration du capital social et de son état. Nous croyons que 1978, la révolte des travailleurs des hôpitaux et de la force de travail social contre le plan Pandolfi et la ligne de l'EUR (4) ouvrent une troisième phase... Une nouvelle circulation de luttes et des formes nouvelles très élevées, de recomposition s'esquissent autour de la figure ouvrière gagnate, l'ouvrier social... Nous voulons travailler sur la figure de l'ouvrier social en tant que figure hégémonique de la lutte de classes à l'étape actuelle. Lorsque nous mettons ce concept au centre de notre analyse nous ne posons aucunement de contradictions insolubles. Au contraire, d'un côté nous reconnaissons, comme il le faut, les différences profondes qui caractérisent aujourd hui la composition de classe ; de l'autre, nous estimons que seulement l'ouvrier social possède une dynamique de recomposition du processus qui peut unifier tout le travail exploité» (p. 98).

Ainsi l'ouvrier social non seulement inclut les «sujets nouveaux», mais il les inclut avec un rôle privilégié : cela grâce à leur position par rapport à l'Etat, «premier distributeur de revenus», à leurs méthodes de lutte et à leur indépendance plus grande par rapport au mouvement ouvrier traditionnel. Dans une telle approche s'explique parfaitement l'adoption du concept d'«usine diffuse» (faut il reconnaître à certains intellectuels d'extrême-gauche le génie des métaphores) et d'«un rapport de travail par rapport auquel le travail salarié et contractuel ne constitue plus le moment exclusif qui définit les rapports de production sociaux et n'est plus la mesure de la distribution du revenu entre les masses» (p. 85). L'exaltation du rôle structurellement prioritaire des travailleurs des services s'explique aussi. Nos auteurs opèrent également une extrapolation au niveau mondial :

«Les "fils" de l'ouvrier-masse sont d'un côté les ouvriers en formation des usines des pays émergents et de certaines zones du sous-développement, d'autre part la masse énorme du prolétariat urbain scolarisé (en tout cas d'origine «urbaine») qui est présent surtout comme résidu vivant, opérant du refus du travail abstrait propre de la grande usine tayloriste» (p. 84).

Ici on est très loin de toute l'approche analytique et conceptuelle du marxisme et on en tire les conclusions logiques sur le terrain de la définition des forces motrices de la révolution.

Autonomia possibile pousse à l'extrême les idées avancées par Magazzino avec le résultat de faire apparaître encore plus clairement ses aberrations analytiques et méthodologiques.

L'éditorial écrit par Piperno — au titre éloquent : «Le travail non ouvrier» -part de la prémisse que la société italienne aurait atteint des niveaux de développement tels que les problèmes de la satisfaction des besoins et même de l'emploi se posent sous une forme qualitativement différence et il semble sous-estimer, entre autres, les difficultés créées par la crise économique et la stagnation prolongée. En fait, il ne s'agit pas tellement d'une erreur d'analyse concrète mais plutôt des implications d'une erreur de méthode plus générale qui amène à concevoir la dynamique de la société capitaliste comme déterminée essentiellement non par les mécanismes internes du système, mais par les manifestations de la subjectivité ouvrière. Il en découle des interprétations paradoxales : le travail au noir et le second travail sont présentés comme des valeurs positives, imposées par la classe ouvrière, et le chômage est considéré comme la conséquence du refus partiel ou total du travail par les générations nouvelles.

LA «CRISE DU MARXISME» 85

Le point central de l'élaboration réside, toutefois, dans le concept de travail non ouvrier. Piperno part d'une tendance réelle : le déclin du travail purement manuel et le développement du travail improductif (selon la définition de Marx). Mais la confusion réside dans le fait que l'auteur ne comprend pas que l'intégration plus directe du travail intellectuel dans la production, loin de représenter une croissance du travail non ouvrier, comporte un renforcement du prolétariat. Cela parce que le prolétariat se renforce structurellement et non pas pour la raison avancée par Piperno, c'est-à-dire parce que certains fournisseurs de travail intellectuel refuseraient d'exercer des fonctions de contrôle et de commandement à l'égard des ouvriers manuels (ce qui ne représente, après tout, qu'un élément secondaire).

Laissons de côté les extravagances sur la «possibilité d'autonomisation du procès productif par rapport au processus de valorisation» (à la limite, une telle autonomisation empêcherait le fonctionnement même du système). Voyons plutôt comment le travail non ouvrier réalise son autonomie ou, en d'autres termes, exprime sa spécificité :

«L'idée-force grâce à laquelle le travail non ouvrier se construit comme subjectivité est celle du commandement de la valeur d'usage sur le travail social. Bien que cette idée-force ne soit pas pénétrée dans les travailleurs individuels au niveau de conscience, les mouvements productifs et les gestes de lutte se développent dans cette ligne. Il suffit de penser aux luttes à propos des services sanitaires, de l'école, du problème de l'énergie. Pourtant, cette valeur d'usage n'a pas la signification protosocialiste artisanale de possession intellectuelle et contrôle par le producteur individuel de la médiation technique spécifique avec la nature en rapport à une mouvement hippy, déification fantastique de l'individu et mépris réactionnaire utile» comme possibilité matérielle pour les sujets qui produisent, d'user de la richesse sociale, d'user dans le sens d'en jouir». C'est une interprétation assez singulière du concept de valeur d'usage. Piperno, par ailleurs, la développe davantage avec des accents presque lyriques : «Valeur d'usage c'est le dégoût pour le travail stable, éventuellement tout près de la maison ; c'est l'horreur pour le métier ; c'est la mobilité ; c'est la fuite du travail stupidement cristallisé, en tant que résistance active à la marchandise, à devenir marchandise, à être entièrement possédé par les mouvements de la marchandise... Valeur d'usage c'est l'allégresse pensive du vol d'objets utiles, désirés — qui est un rapport direct avec les choses, libéré de la médiation, sale parce qu'inutile, de l'argent : mais aussi nostalgie de vivre gratuitement, d'une plénitude de consommation et de jouissance comme possibilité latente, matérielle de la société moderne — qui est peut-être aspiration au paradis, mais seulement en tant que mépris pour les difficultés, inutiles parce que déjà surmontables...» De tout cela on aboutit à attribuer un rôle d'avant-garde au travail non ouvrier, aux «nouveaux sujets», dans un mouvement subversif généralisé, brisant le cadre du système, ses catégories, ses mécanismes, ses valeurs. «Le circuit productif utilise surtout la nature comme industrie plutôt que la production de plus-value et le vol du temps de travail qui s'ensuit. Pour utiliser le jargon : les différentes formes de la production sociale ne sont plus organiquement déterminées par la loi de la valeur... Apparaît un sujet prolétarien nouveau, qui est le créateur de la richesse, mais ne peut plus être interprété (aux fins du calcul économique non plus) en termes de travail productif et improductif.

L'intelligentsia technico-scientifique en particulier (que nous pouvons appeler grossièrement travail non ouvrier) occupe désormais une place centrale dans la production de la richesse matérielle... Le changement dans la composition du prolétariat détermine «une nouvelle spontanéité» qui entre en scène pour la première fois dans l'inoubliable année 1968. La spontanéité nouvelle a son trait caractéristique dans le rapport qu'elle entretient avec la richesse sociale. Celle-ci, en effet, est vécue comme valeur d'usage dans le sens que s'en approprier signifie jouir d'elle... Nous nous trouvons, donc, en face des comportements typiques de cette nouvelle spontanéité : l'absentéisme comme sabotage de masse contre la contrainte du travail; le vol dans les supermarkets comme réappropriation individuelle d'objets dont la jouissance est empêchée par la médiation monétaire; la disponibilité généreuse et ravie par rapport à ces moments de l'activité sociale ou ktravail et besoin coincident»; les mille formes de rébellion par lesquelles une insoumission sociale radicale et parfois violente s'use dans «l'anonymat quotidien»»(p. 14).

Dans sa rigueur abstraite Piperno ne peut pas tirer les conclusions de tout cela. Le travail ouvrier et le travail non ouvrier ont tendance à se séparer ou même à s'opposer à la suite du décalage qui se crée inévitablement entre ceux dont le comportement est déterminé par la valeur d'échange et ceux dont le comportement est déterminé par la valeur d'usage. Dans une telle optique l'expulsion de Lama de l'Université de Rome par les autonomes acquiert la signification d'un événement qui fait date.

«Ce que nous appelons comportement dominé par la valeur d'usage, on le retrouve de préférence parmi les jeunes qui font un travail non ouvrier ; et ce que nous appelons comportement dominé par la valeur d'échange, on le retrouve le plus souvent dans le travail ouvrier de la grande entreprise. Donc, le déchirement existe et tout nous autorise à penser qu'il va s'approfondir».

Si une intégration effective entre les deux réalités — il vaudrait mieux dire entre les deux concepts - n'est pas possible pour des raisons structurelles, en dépit des allusions purement littéraires et en opposition à la logique de l'approche d'ensemble, à la «combinaison de travail non ouvrier et de travail ouvrier», il est inévitable de choisir une priorité. le choix fait par Piperno est clair : il faut opter pour «le deuxième mouvement ouvrier qui est en train d'émerger et qui est caractérisé par d'autres formes de lutte», et qui non seulement devient «autonome» par rapport au premier, mais il s'y oppose même en le combattant ouvertement.

Dans le même numéro de la revue, un autre porte-parole des autonomes, Oreste Scalzone, explique pour sa part que :

«L'hypothèse qu'il faut avancer est que grâce à ses comportements (par exemple, aujourd'hui la rupture du «cordon ombilical» avec le syndicat), le travail non ouvrier puisse représenter un point de référence et exercer une force d'attraction y compris à l'égard de couches minoritaires intégrées dans la composition traditionnelle de la classe ouvrière d'usine. A savoir à l'égard de toute une zone qui refuse la religion de la place stable, qui refuse d'adapter à l'usine sa propre vie» (p. 64). De même que Magazzino, Autonomia possibile indique dans les travailleurs des hôpitaux des protagonistes d'une lutte exemplaire en opposition au mouvement ouvrier traditionnel (p. 82). Piperno n'hésite pas à écrire, par ailleurs :

«L'opposition des différents segments du travail va s'accentuer, du moins en Italie, en alimentant un affrontement qui, dans la mesure où il concerne des millions

LA «CRISE DU MARXISME» 87 d'hommes, peut être considéré comme une forme de guerre civile, bien que souterraine» (p. 12).

Toutes ces théorisations des autonomes, de même que celles avancées par d'autres à propos de la prétendue destructuration de la classe ouvrière n'ont en réalité aucun fondement scientifique et elles se basent, tout au plus, sur l'extrapolation de quelques données empiriques et leur généralisation abusive.

Il ne s'agit pas — cela va de soi —, d'ignorer des phénomènes tels que le travail au noir ou, plus en général, l'économie submergée et tels que le chômage intellectuel, d'oublier les changements dans l'organisation du travail dans les usines, de nier les répercussions que la critique développée après 68 sur la division du travail, le travail aliénant, l'«objectivité de la science», a eues dans des couches de générations nouvelles. Mais il est nécessaire de saisir la portée et la dynamique réelle de ces phénomènes en évitant les distorsions et les déductions fantaisistes.

Au-delà des appréciations largement impressionnistes, personne n'a par exemple, démontré que l'économie submergée est devenue le facteur déterminant dans l'économie italienne ou celle d'autres pays capitalistes industrialisés ni qu'elle va le devenir dans l'avenir. En tout cas l'acceptation éventuelle d'une telle théorie imploquerait l'hypothèse d'une désagrégation progressive, économique et sociale, du système déjà dans la phase où nous sommes entrés. Une hypothèse qui — c'est le moins qu'on puisse dire — n'est pas étayée sur des données analytiques exhaustives et dans le contexte historique actuel, ne saurait être acceptée sous l'angle théorique. Pour notre part, nous estimons que l'économie submergée restera un phénomène conjoncturel, un épisode d'une phase tourmentée de restructuration du système (dans l'hypothèse , bien entendu, que le rapport de force politique permet au système de se maintenir). Des procès d'homogénéisation nouvelle seront inévitables, tout d'abord en ce qui concerne la condition de la main-d'oeuvre qui représente un aspect essentiel du phénomène. En effet, si l'économie submergée s'élargit davantage, la fraction de la classe ouvrière qui y est impliquée, se renforcera structurellement, en gagnant un plus grand pouvoir contractuel qui, dans un contexte politique favorable, ne pourra rester indéfiniment à l'état potentiel. La revendication de conditions analogues à celles du reste de la classe ouvrière ou classe ouvrière «historique» sera à l'ordre du jour. Dans l'hypothèse inverse, à savoir que le rapport de force évolue dans un sens radicalement négatif, ce sera la classe ouvrière organisée qui perdra du terrain et sera rejetée vers des conditions analogues à celles des travailleurs de l'économie submergée.

Quant au problème des changements dans l'organisation du travail, pour donner un seul exemple, l'expérience de la production par îlots n'a aucunement altéré le tissu ouvrier à l'usine ni changé les réflexes socio-politiques des secteurs concernés. Les éléments de différenciation qui pèsent effectivement sur la classe ouvrière d'usine (dans cet exemple-ci le maintien de rapports avec l'économie paysanne, une situation familiale plus favorable, la possibilité d'avoir un deuxième travail) ne sont aucunement nouveaux, même si dans une phase de stagnation ils peuvent avoir une incidence plus grande.

Par ailleurs, nous constatons que, dans des pays capitalistes où la classe ouvrière est forte et solidement organisée, malgré des échecs partiels (en Italie, en France, au Portugal et en Espagne), son potentiel de combat n'a pas subi d'érosion décisive. Si ce potentiel n'a pas été exploité, c'est pour des raisons essentiellement politiques, à savoir à cause du refus de l'exploiter de la part des directions réformistes et néoréformistes majoritaires (tout cela les marxistes révolutionnaires l'ont analysé concrètement à plusieurs reprises).

Des luttes d'envergure parfois très dures, ont eu lieu malgré tout et des projets du patronat et/ou des gouvernements n'ont pas pu se concrétiser dans la mesure que leurs auteurs souhaitaient. Il suffit de rappeler les luttes de secteurs importants de la classe ouvrière belge, des ouvriers de la sidérurgie lorraine et d'autres régions de la France, des ouvriers allemands de la Ruhr, des mineurs des Etats-Unis. Quant à l'Italie, est-il nécessaire de rappeler la nouvelle vague de luttes des métallos et d'autres catégories fondamentales dans la première moitié de 1979 qui, entre autres, n'a pas été bloquée par le recul électoral du PCI ? La classe ouvrière a-t-elle donné l'impression d'être structurellement affaiblie, d'être désormais incapable de jouer un rôle de premier plan ? Et ceux qui avaient théorisé sur la «destructuration», par exemple, chez FIAT, n'ont-ils rien à rectifier après les mobilisations impétueuses dont le rempart turinois a été encore une fois le centre et qui ont eu parmi les protagonistes, à côté des militants plus expérimentés, des jeunes embauchés dans les dernières deux ou trois années ?

Pour éviter tout malentendu, ajoutons que, malgré ces luttes et les quelques résultats partiels obtenus, la classe ouvrière se trouve effectivement dans une situation difficile, acculée à la défensive, et des effets négatifs pourraient se produire à moyen terme. Mais cela nous amène sur un terrain différent, où, répétons-le, les rapports et les orientations politiques seront décisifs.

Les théorisations sur la «destructuration», le travail ouvrier, les «nouveaux sujets émergents», sont, donc l'expression d'états d'esprit et de réflexes de couches de la petite-bourgeoisie radicalisée, déçue par le mouvement ouvrier ou, plus précisément - à juste titre - sceptique envers la politique de ses directions. Des franges des nouvelles générations ouvrières n'en sont aucunement immunisées. Les théoriciens de l'autonomie, en particulier, se veulent les porte-parole de couches ou fractions de la société autre que la classe ouvrière, qui subissent effectivement une marginalisation croissante. Le phénomène ne doit pas être minimisé, soulignons-le encore une fois : le marxisme révolutionnaire doit y faire face, aussi bien théoriquement que politiquement. Mais sans faire aucune concession à ceux qui prennent des vessies pour des lanternes.

Livio Maitan automne 1979 NOTES : (1) Cf. à propos d'un article de Craxi publié en été 1978, notre article Léninisme, social-démocratie et eurocommunisme, Inprecor, n° 37, 1979. (2) Le plan Pieraccini a été adopté à la moitié des années 60 par le gouvernement de centre-gauche. Ruffolo fut le responsable du plan. (3) Voir l'allusion polémique à l'article de George Novack : Back to Kant ? The retreat of Lucio Colletti (Intercontinental Press, n° 43, 1977). (4) Le plan Pandolfi avait été esquissé par le gouvernement en 1978, sans toutefois avoir de suites pratiques.

Une erreur sur cette page ?