Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 19

Yougoslavie 1945-1985 : le bureaucrate, l'ouvrier, l'autogestion

Catherine Verla · Quatrième Internationale, n° 19 · décembre 1985 · p. 107-130 · 11 342 mots

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Le FMI et les multinationales pourront-ils se soumettre la Yougoslavie, ce petit pays au cœur de l'Europe, où la révolution a tenu tête aux armées fascistes, aux partisans du roi, aux alliés occidentaux et à Staline' ?

La réponse n'est pas jouée aujourd'hui. Mais on peut affirmer que le principal responsable d'une éventuelle défaite sur ce terrain, qui se traduirait probablement par l'éclatement de l'Etat fédéral, serait le stalinisme: le stalinisme en tant que repoussoir, auquel la planification reste identifiée dans l'idéologie dominante dans le pays; le stalinisme en tant que puissance étatique qui a imposé à la Yougoslavie en 1949 un traumatisant blocus ; le stalinisme dans ses répercussions intérieures au régime yougoslave lui-même, les ruptures sur ce plan n'ayant été que partielles. C'est tout cela qui a affaibli et affaiblira la possibilité d'une résistance aux pressions du marché capitaliste mondial.

Le bilan globalement désastreux que l'on peut tirer aujourd'hui de l'hyperdécentralisation marchande et bureaucratique débouche sur un pronostic : la Ligue des communistes yougoslaves

(LCY) ne sera pas capable d'impulser la mobilisation ouvrière qu'exigeraient des réponses antibureaucratiques et anticapitalistes à la crise actuelle? 2. Pire, si les luttes ouvrières se développent aujourd'hui , il s'agira d'une résistance à des attaques non seulement contre le niveau de vie déjà détérioré des travailleurs mais aussi contre ce qu'ils estiment être des droits acquis. Et ces attaques sont et seront le fait de la direction de la LCY, au plan fédéral et républicain.

UNE CRISTALLISATION

BUREAUCRATIQUE SANS

CONTRE-REVOLUTION

Cela changerait radicalement la dynamique des luttes : jusqu'alors chacun des tournants du régime a eu pour caractéristique d'être à la fois une consolidation des pouvoirs politiques des dirigeants du pays (quelle qu'en ait été la forme) et une extension des droits reconnus aux travailleurs sur le plan local, la seconde donnant sa légitimité et sa base sociale au pouvoir. L'augmentation des droits de l'autogestion n'a pas été une simple formalité : elle a modifié l'expérience, la conscience ouvrière en même temps qu'elle a permis une très grande tolérance du système aux conflits éclatés, émoussés, tournés vers des cibles fragmentées et canalisés dans un très souple réseau d'expression des aspirations ouvrières.

Dans la plupart des domaines - armée mise à part —, il y a eu une décentralisation institutionnelle qui a donné des pouvoirs croissants aux bureaucraties de chaque république, et de chaque commune.

L'Etat, loin de dépérir, a proliféré sous des formes nouvelles en se nourrissant de rapports marchands. Dans le processus de bureaucratisation yougoSlave, on trouve des étapes, parce que chaque droit nouveau accordé a stimulé des dynamiques sociales et nationales qui échappaient aux autorités-apprentis sorciers. Mais on ne trouve pas l'équivalent de la contre-révolution stalinienne de la fin des années vingt en URSS ou des lendemains de la Révolution culturelle en Chine, en dépit d'une répression sélective réelle. Le nouveau régime issu de la guerre en Yougoslavie avait été le produit d'une révolution dont la force armée décisive était intérieure: quelque huit cent mille partisans yougoslaves, appuyés sur des Comités de libération qui avaient remplacé dans leurs fonctions les anciens organes de l'Etat royaliste. Comment en est-il arrivé à la paralysie actuelle ? Qu'en est-il de l'autogestion ?

STALINIEN OU PAS ?

La révolution yougoslave fut une authentique mobilisation en masse des diverses populations nationales*

*, paysans pauvres, intellectuels et travailleurs. Mais elle n'aurait pas été victorieuse sans la capacité de ses dirigeants à prendre les mesures sociales qui, sur les territoires libérés, assuraient le soutien de la population à armer cette révolution pour se défendre contre une répression sanglante et à reconnaître les droits des diverses nationalités en les organisant ensemble dans une fraternité de combat qu'ils furent les seuls à proposer. Mais c'est précisément parce qu'ils étaient les initiateurs de la plupart des mesures clés qui ont assuré la prise

YOUGOSLAVIE 1945-1985 du pouvoir, qu'ils pouvaient en même temps contrôler de façon extrêmement centralisée cette révolution, assurés d'un soutien populaire incontestable : l'état-major de l'armée était le comité central du PCY, en gros. La guerre et la nécessité d'une telle centralisation, l'immense base sociale paysanne éclatée de cette révolution, sans traditions d'organisation, facilitait cette double caractéristique, qui signifiera la possibilité et la réalité d'un pouvoir d'Etat hyper-centraliste dès la victoire. Bousculant les visées de Staline, insoumis, les dirigeants yougoslaves étaient des révolutionnaires et souvent, en même temps, les pires bureaucrates. Tito, si fin politique, remarquable leader, n'était-il pas aussi ce Borsalino rouge aux somptueuses dachas, populaire sans nul doute et pourtant peu sympathique au fond.

Les rapports avec le Kremlin furent tout aussi ambigüs, se prêtant mal à une caractérisation unique: il est possible qu'avec « l'après-titisme » et l'ouverture croissante de bouches critiques depuis 1981, les éclairages se fassent plus crus sur l'histoire de ce parti. Mais il faut retenir au moins deux grands traits de la période pré-révolutionnaire qui se répercuteront sur le cours de la révolution : premièrement, une lutte de classes très aiguë avec une bourgeoisie incapable de résoudre les questions nationales et, deuxièmement, dans ce contexte, l'effet désastreux des lignes successives préconisées par le Kremlin.

La révolution d'Octobre a eu un très profond impact populaire dans cette région et sur la formation du Parti communiste yougoslave. Lorsque celui-ci se créa en 1919-1920 (à partir de la fusion des ailes révolutionnaires de plusieurs partis sociaux-démocrates), il eut une influence considérable: soixante mille membres dans un pays de quelques quinze millions d'habitants, 78 % de paysans, à peine 10 % de salaries (certaines régions ne seront industrialisées qu'après la révolution) : aux élections de 1920,, il fut le troisième parti en nombre de sièges, majoritaire dans les villes industrielles (cinquantehuit députés qui opposaient aux cris de « Vive le roi ! » celui de « Vive la République soviétique ! » à l'ouverture du Parlement...). Le PCY prit rapidement la direction de syndicats forts de trois cent mille membres... et fut, après un an d'existence, interdit (il le restera, comme les syndicats, jusqu'à la révolution). L'évolution dictatoriale du régime était inévitable pour une bourgeoisie faible et divisée, servile par nécessité envers le capital étranger dominant l'industrie. La bourgeoisie n'avait pas eu le temps et les conditions historiques - à cause de la soumission de cette région aux grands empires austro-hongrois et ottoman - de se constituer comme force nationale. L'Etat yougoslave, né aux lendemains de la Première Guerre mondiale, avait été dominé par la bourgeoisie grand-serbe comme relais intérieur du capital étranger : à l'oppression extérieure imprimant à la société yougoslave les caractéristiques habituelles du néo-colonialisme, s'ajoutait l'oppression intérieure des diverses nationalités de la région, affaiblissant encore le pouvoir des classes privilégiées et leurs capacités d'attraction sur les intellectuels et les paysans. A l'opposé, le prolétariat, bien que faible en nombre, fut rapidement organisé et radicalisé par la première vic-/ toire révolutionnaire en Russie. Cela donnera à la lutte des classes un caractère très aigü, où l'adhésion au communisme sera punie de prison, sinon de mort. A la veille de la Deuxième Guerre mondiale, la popularité de la « patrie du socialisme » , restait considerable, en dépit de Staline, dont les crimes demeuraient cachés. Aux dires des vieux communistes yougoslaves, l'existence du grand-arrière fut un stimulant psychologique considérable de la résistance intérieure contre le fascisme. En même temps, les formes sanglantes de domination bourgeoise de cette société rendaient les compromis de classe quasiment impossibles, voire suicidaires.

Dans cé contexte, en effet, les directives successives du Kremlin dans l'entredeux guerres avaient été particulièrement dramatiques : le PCY a subi le même contre-coup répressif de la ligne ultragauche à la fin des années vingt que le PC chinois. Il est tombé à quelques mille membres en 1924 à cause de l'interdiction de ses activités (il ne s'était pas préparé à un tel coup). II n'avait guère plus que trois mille adhérents lorsqu'il lança le cours insurrectionnel de 1928 qui l'anéantit à nouveau. Le tournant vers les fronts populaires ne sera pas moins désastreux. Les divergences intérieures vont aussi recouper des clivages nationaux (le parti croate, plus à gauche, manifestant pour « une Croatie soviétique » alors que le Kremlin imposait de soutenir « l'opposition unifiée »).

Il est certain que plusieurs facteurs favoriseront au moins une certaine défiance envers le Kremlin chez Tito qui, en dépit de séjours en URSS qui le font percevoir en Yougoslavie comme « le russe » doté d'un accent particulier, n'était pas « l'homme du Kremlin » : le constat des effets négatifs des lignes imposées de l'extérieur ; le constat des purges qui feront disparaitre plusieurs dizaines de cadres yougoslaves à Moscou... On dit que Dimitrov a averti à temps Tito de ne pas s'y rendre quand il fut à son tour visé et Tito préféra rester en Yougoslavie... Il semble que Staline ait envisagé de dissoudre le PCY comme son homologue polonais en 1938. Peut-on néanmoins caractériser ce parti - ou en tout cas sa direction - de « stalinien » ?

Non, si l'on veut garder à ce qualifitatif son sens de subordination aux intérêts diplomatiques du Kremlin. Staline télégraphiait en 1942 : « A la lumière des informations que vous nous avez envoyées, il semble que le gouvernement yougoslave [royaliste, en exil à Londres, CV] et la Grande-Bretagne aient de bonnes raisons de suspecter que le Mouvement des partisans a pris un caractère communiste et vise à la soviétisation de la Yougoslavie. Pourquoi avez-vous cree, par exemple, une Brigade spéciale prolétarienne? [dont l'emblème était la faucille et le marteau, et qui fut proclamée le jour de l'anniversaire de Staline... pour lui faire plaisir, croyaient les communistes yougoslaves, CV] »

L'on sait en effet que la Yougoslavie devait rester à 50% (sic !) sous linfluence royaliste selon les accords entre «grands ». Autrement dit, les communistes, en Yougoslavie comme ailleurs, devaient contenir la lutte dans ses dimensions antifascistes, remettre le roi en place et obtenir quelques sièges. L'effondrement très rapide du fragile Etat yougoslave et l'agressivité anticommuniste des Tchetniks, partisans du roi, avec lesquels les communistes étaient censés s'allier et qui préféraient de loin passer la main aux fascistes que

YOUGOSLAVIE 1945-1985 serrer celle (à peine tendue) des partisans, ne pouvaient que radicaliser les communistes yougoslaves. Les Comités de libération nationale, leurs fonctions de double pouvoir, l'organisation de la lutte armée n'eurent rien de spontané. Ils furent, au contraire, impulsés et encadrés par l'état-major communiste, qui mena une politique consciente et explicitement hostile au compromis avec le roi. Tout en sachant que le retour de celui-ci était discuté et accepte à la Conférence de Téhéran par Staline et ses alliés, les communistes yougoslaves proclamèrent un gouvernement intérieur provisoire sans en informer Moscou et envoyèrent un télégramme aux Alliés déclarant que le retour du roi signifierait la guerre civile et qu'ils ne reconnaissaient pas le gouvernement. Staline qualifiera ce télégramme de « coup d'épée dans le dos de l'Union soviétique » et de « manœuvre contre la Conférence de Téhéran » (cf. Fejtö).

Quels qu'aient été les compromis conclus ou recherchés avec les royalistes - et quel qu'ait été le langage public des communistes yougoslaves -, ils briseront en pratique le pouvoir d'Etat antérieur pour garder entre leurs mains la force armée d'un nouvel Etat. Cela, Staline ne l'avait pas voulu. Ils n'accepteront pas non plus la subordination économique à l'URSS après la victoire, ultime tentative du Kremlin de se soumettre cette révolution victorieuse.

La rupture de 1948-1949 surprit le monde entier alors que le Kominform venait d'installer ses bureaux à Belgrade et avait laissé le soin à Tito, qui se déclarait premier « stalinien » du monde, de critiquer la politique timorée des partis frères français et italiens pendant la guerre. Mais cette rupture puisait ses racines dans les luttes socia- les et nationales du pays allant à l'encontre du carcan diplomatique. Cela restera une source d'indépendance durable envers Moscou pour les dirigeants communistes yougoslaves et en retour une contrainte sur leur propre pouvoir qui les rendra toujours plus sensibles aux pressions sociales et nationales qu'une bureaucratie née de l'écrasement d'une révolution.

Toutefois, ils demeuraient staliniens sous l'angle de leurs méthodes, de leur conception du parti et même de leur conception de l'Etat et de la planification jusqu'à la rupture avec Staline. Les méthodes de liquidation physique des opposants , voire de dénonciation aux forces policières ennemies qui pouvaient faire le sale boulot, ont été abondamment pratiquées avant-guerre. La direction croate en a été une des victimes à l'époque. Tout cela a laissé des traces dans les consciences, dans les défiances actuelles. Tous ceux qui ont osé poser des questions sur les purges de Moscou avant la révolution ont été qualifiés de trotskystes, agents de la bourgeoisie, et tués. Quelques rares rescapés en témoignent. Il suffit par ailleurs de lire le rapport de Rankovic au congrès de 1949, ultime tentative de s'accomoder les bonnes grâces de Staline, pour s'en convaincre. Il est encore truffé de ces ignominieuses et tristement classiques qualifications envers les opposants interieurs, dont Rankovic dit d'ailleurs qu'ils ont été « éliminés » comme il se doit. Au lendemain de la rupture avec Staline, il sera réservé aux présumés ou réels partisans de Moscou le même sort que Staline imposait à ses opposants : il existe une île en Yougoslavie qui fut le goulag de ce régime. Certes, les règlements de comptes antérieurs à la révolution et la popularité réelle d'un régime qui avait conduit à la victoire révolutionnaire et qui rompait avec Staline en introduisant l'autogestion, diminuait le nombre des opposants - dans les années cinquante. Ce furent des années fastes. Mais non sans continuité avec les méthodes et conceptions anterieures. L'IMPACT PROGRESSISTE

DE LA RUPTURE AVEC STALINE, SUR LE PLAN POLITIQUE...

Il est évident que de très réelles différences vont marquer par la suite, et jusqu'à ce jour, le régime politique yougoslave par rapport à ses voisins. Les rebondissements du récent procès des six de Belgrade en ont condensé toutes les contradictions

Sur le plan politique, la rupture avec Staline, jusque-là encensé, contraindra à se démarquer du régime intérieur de l'URSS, à fournir une explication sur ce qu'il était advenu de la « patrie du socialisme », à proposer un autre « modèle », à modifier de façon immédiate le système existant pour pouvoir tenir dans une situation économique dramatique. Sur le plan idéologique, la rupture se fera au nom de Marx et de Lénine. Cela ne sera pas sans conséquence sur la perception spécifique du socialisme et du marxisme qu'auront des militants et des intellectuels en Yougoslavie dans les années cinquante. Il est incontestable que cette période a donné un souffle de vie critique considérable à l'intelligentsia marxiste yougoslave, dont les plus brillants représentants étaient alors membres de la LCY, et le restèrent en gros jusqu'en 1968. Des sondages réalisés alors dans la jeunesse plaçaient Lénine, oui Lénine, en tête de popularité. Dans aucun autre pays frère, la jeunesse n'a connu une telle effervescence, une telle circulation d'idées, de tels sentiments socialistes et anti-impérialistes. A partir de 1963, les colloques internationaux de la revue Praxis confrontaient - chose inimaginable à l'Est, en Chine ou au Vietnam - de façon pluraliste les divers courants de la gauche internationale, dont des intellectuels trotskystes et l'élite des étudiants et chercheurs yougoslaves (avec publication des travaux et débats de ces rencontres). Par ailleurs, les idéologues du régime, Kardelj en tête, caractériseront la société yougoslave non pas comme un socialisme achevé, mais comme une transition conflictuelle : quelle que soit la démagogie des propos, cela tranchera toujours avec les proclamations staliniennes et laissera un peu plus de marge aux critiques ouvertes.

...ET SES LIMITES

Mais tout cela ne doit pas nous empêcher de saisir les limites étroites de ce libéralisme. Le mouvement de libération politique de la fin des années cinquante favorisa effectivement l'expression de points de vue critiques aussi bien dans l'intelligentsia que dans la classe ouvrière. Mais, face à cela, la réaction des dirigeants sera constante : le monopole politique de la LCY devait être préservé. Aucune forme d'organisation indépendante ne sera jamais tolérée et la liberté d'opinion et de débat existera pour autant qu'elle ne se traduira pas en manifestations publiques indépendantes ou en force organisée.

YOUGOSLAVIE 1945-1985

Au plein cœur de la réforme libérale marchande (1965-1971) qui voyait l'économie se privatiser, les inégalités et le chômage s'accroitre, les grèves ouvrières se déployaient et la critique des philosophes marxistes de Praxis contre le marché commençait à nourrir un juin 1968 étudiant égalitaire, anticapitaliste, internationaliste, réclamant l'abolition des privilèges et de toute censure, la lutte contre la « propriété du groupe », la « démocratisation de la LCY ». La riposte fut sans ambiguité. Ce fut la fin de la liberté de recherche et d'enseignement relativement large de la période antérieure et la fin de Praxis et de ses séminaires, même s'il fallut plusieurs années au régime pour se doter des instruments légaux lui permettant de licencier des professeurs par dessus les organes d'autogestion de leurs universités. L' attitude de Tito vis-à-vis du mouvement étudiant occupant les universités fut tout à fait typique: les leaders furent frappés, mais I'« esprit socialiste » du mouvement fut loué. La gauche fut réprimée mais ses idées reprises (en les dénaturant politiquement) dans le tournant institutionnel suivant qui marqua un frein, par des méthodes bureaucratiques, à l'extension marchande intérieure. De même, le mouvement nationaliste croate sera-t-il réprimé, mais ses principales revendications seront-elles satisfaites ensuite «par en haut ». Plus tard, les autorités du régime auront le droit de dénoncer le coup de Jaruzelski, mais ceux qui voudront dire tout seul la même chose iront en prison.

La répression entamée contre la gauche après 1968, même si elle fut numériquement réduite, puis les procès contre ceux qui eurent le malheur de pousser trop loin et trop longtemps la ligne officielle de la réforme libérale marchande ouvrent une longue décennie de censure (d'autocensure aussi) qui ne s'achève qu'avec la mort de Tito : depuis 1981, les bouches recommencent à s'ouvrir. Mais le climat idéologique et social est profondément transformé, comme la LCY. En dix ans, ses effectifs ont doublé, passant de un à deux millions d'adhérents. Mais dans un contexte où la carte du parti est de plus en plus une sécurité sociale et une source de promotion, et alors que toute pensée critique est étouffée, la montée des arrivistes, carriéristes et cyniques en tout genre fait rage. La corruption et les scandales de dilapidation de fonds sociaux entament l'image publique de la LCY. Le narxisme est de plus en plus rejeté dans les milieux intellectuels avec une pénétration, particulièrement accentuée en Yougoslavie, d'idéologies libérales marchandes et une identification du plan avec l'idée d'un pouvoir politique stalinien. Il est vrai que d'authentiques jeunes et vieux communistes militent toujours dans la LCY. Mais la mort de Tito et, par la suite, de Kardelj et de Bakaric laissent la place à tout d'autres types de cadres, qui font carrière dans l'appareil d'Etat sans être des « idéologues ». Par exemple, le chef de gouvernement Milka Planinc, une Croate, qui est en tête dans les sondages de popularité dans la jeunesse, se prononce contre tout cours néo-stalinien mais elle le fait en s'engageant à satisfaire les créanciers occidentaux et le FMI et à renforcer l'orientation marchande du régime. Il est difficile de dire ce qui se passe dans la classe ouvrière. Mais l'impres- sion d'ensemble que l'on peut dégager de l'analyse du tournant de 1971 est la suivante: les travailleurs sont d'abord sensibles à leur situation matérielle et au statut qui leur est reconnu dans l'entreprise et la société. De ce fait, un dramatique écart risque de s'être creusé depuis 1968 et la répression de la gauche marxiste entre une intelligentsia qui identifie de plus en plus sa liberté avec le marché et une classe ouvrière qui a vécu le tournant de 1971 comme une forme d'alliance entre elle-même et la bureaucratie politique contre la technocratie montante et contre le marché. Il n'est pas possible de porter un jugement sur le système dans son ensemble et ses tournants, à partir du seul jugement sur les libertés politiques. Il en va de même des questions et revendications nationales qui ne peuvent être séparées des programmes socio-économiques. Il faut comprendre ce qui est menaçant aujourd'hui en Yougoslavie, et que certains intellectuels expriment (dans les couloirs) : toute centralisation économique est immédiatement qualifiée de dogmatique et stalinienne, alors même que le marché serait le pire des totalitarismes et qu'il aura besoin d'un Etat fort pour s'imposer aux ouvriers, contre l'autogestion. Le mouvement étudiant et internationaliste égalitaire de 1968 commence à être désigné (toujours en coulisses) comme le responsable du tournant (hostile au marché) de 1971, comme la cause de l'échec de la réforme libérale marchande de 1965... et dans cette foulée, c'est la classe ouvrière elle-même que l'on qualifie de « stalinienne ».

En fait, si l'on veut avoir une idée de ce qui peut se passer dans la conscience ouvrière, il faut reprendre l'histoire de l'autogestion dans ses grandes étapes, et notamment sur les dix dernières années, tout en gardant en tête les caractéristiques de l'histoire politique du régime.

L'AUTOGESTION

ETOUFFEE PAR L'ETAT

L'autogestion yougoslave a été introduite « d'en haut ». On peut dire la même chose de chaque élargissement de ses droits, sans pour autant sousestimer l'ampleur des pressions sociales et des conflits qui ont précédé chaque réforme. C'est pourquoi il manquera toujours à cette autogestion-là le souffle émancipateur d'un mouvement de masse d'auto-organisation des travailleurs. Les conseils ouvriers introduits en 1950 ne furent pas le prolongement des Comités de libération nationale, lesquels, par ailleurs tout en étant des structures de double pouvoir par rapport à l'Etat bourgeois n'avaient pas, eux non plus, le contenu spontané des soviets de Russie et furent rapidement supprimés après la révolution. L'absence d'une organisation politique et syndicale démocratique derrière l'autogestion atomisée empêchera à son tour la classe ouvrière d'avoir une conscience globale des problèmes de gestion-défense de ses intérêts. Cela marque la continuité négative de l'ensemble du système post-révolutionnaire à la lumière de laquelle les tournants ou les réformes institutionnelles doivent être jugés. L'introduction de l'autogestion dans le contexte de la rupture avec Staline fut conçue comme un moyen de consolider la base ouvrière du régime, de stimuler la productivité du travail et de proposer

YOUGOSLAVIE 1945-1985 un « modèle » cohérent avec la critique de la dégénérescence de l'Etat en URSS. L'autogestion fut limitée à la gestion courante et elle comporta dans l'immédiat un partage de pouvoirs avec les organes locaux de l'Etat. Mais elle représenta quand même un progrès et elle fut présentée comme le premier pas d'une transformation qui devait tendre vers la gestion de l'économie par les « producteurs associés ». La planification devait se « désétatiser ». Les fonds d'investissement furent désormais séparés du budget de l'Etat. On supprima les ordres administratifs hyper-détaillés au profit d'une planification par grandes proportions et priorités. L'allocation des crédits, le système de prix et la fiscalité devenaient les instruments privilégiés d'application du plan. Cela laissait des marges de responsabilités décentralisées pour la gestion opérationnelle des unités de production.

Mais le plan, bien que reflétant dans les choix effectués les pressions ouvrieres, demeurait élaboré et appliqué bureaucratiquement. Il est très difficile d'apprécier clairement comment pouvait être perçue la tutelle étroite des autorités syndicales et commmunales sur la gestion courante. Il serait erroné d'identifier le rôle des militants de la LCY au niveau local à celui de simples bureaucrates. De nombreux témoignages montrent au contraire leur tendance à s'identifier davantage aux structures de base qu'ils représentaient plutôt qu'à une ligne de parti dans un contexte où la transformation de nom (le parti laissant la place à la « ligue ») s'accompagnait d'une certaine décentralisation et d'une hétérogénéité idéologique et sociale croissante de ce parti. Ceci étant, et c'est sans doute là une dimension permanente du bilan, la bureaucratie locale s'avéra souvent pire que la bureaucratie politique centrale : elle obéissait à une logique de gestion des fonds étroitement localiste et gaspilleuse et pas nécessairement favorable aux entreprises autogérées qui se voyaient étouffees par les impôts locaux. Certes, en contrepartie, les fonds communaux couvraient les pertes. Mais l'ensemble du système maintenait les travailleurs dans une situation subordonnée, où ils défendaient leurs intérêts par un jeu de cache-cache avec les autorités centrales et locales sur les normes et les règlements.

Pourtant, ce serait passer totalement à côté d'une dimension importante du bilan que de considérer l'autogestion reconnue en droit aux ouvriers comme une simple démagogie. L'introduction d'une série de droits et la participation de plusieurs dizaines de milliers d'ouvriers aux organes de gestion étaient stimulantes pour l'expérience et la conscience ouvrière. Les revendications exigeant un accord plus grand entre le droit et la réalité ne pouvaient que s'accroitre.

1957-1958 L'AUTOGESTION A LA CROISEE DES CHEMINS

Si 1968 est, sur le plan de la répression des idées de la gauche intellectuelle, le tournant décisif, 1957 est le premier grand moment de l'histoire de l'autogestion, la croisée des chemins quant aux grands choix socio-économiques.

En 1957 se tient le premier congrès des conseils ouvriers. Ce sera aussi le dernier. On peut imaginer l'extraordi- naire dynamique d'une telle réunion où 61 % des délégués étaient des ouvriers du rang dans un contexte où des conseils ouvriers étaient nés spontanément en Hongrie et en Pologne l'année précédente, et avaient été glorifiés en Yougoslavie. Ces événements se refléteront dans le congrès de la LCY en 1958, boycotté par tous les partis « frères » : l'autogestion y sera proclamée non seulement « voie yougoslave », mais aussi voie universelle au socialisme.

Toutefois, la réponse bureaucratique aux pressions ouvrières apparaît déjà à ce premier congrès si on en « relit » les textes à la lumière de la suite. La deuxième intervention soviétique en Hongrie, qui, au contraire de la première, avait été soutenue par les dirigeants de la LCY ne fut pas mentionnée. Mais surtout c'est de cette date qu'il faut faire partir un tournant socio-économique, donc politique, essentiel : le recours au marché pour briser l'unité de la classe ouvrière et détourner ses aspirations de gestion vers les unités locales. Le prolongement international de cette politique intérieure n'est pas seulement le « non-alignement ». Il y aura, certes, le refus compréhensible d'une subordination au « camp socialiste » : le blocus de 1949 et les frictions survenues en 1956 ne pouvaient que conforter le sentiment qu'il fallait équilibrer les dépendances. L'insertion sur le marché capitaliste pouvait être également très utile au développment économique de la Yougoslavie, et toute logique d'autarcie n'avait évidemment aucun sens. Mais la vraie question était celle du mode d'insertion sur ce marché mondial, c'est-à-dire la façon dont elle se répercutait sur les choix de production intérieurs et sur les rapports sociaux qu'ils recouvraient. Les échanges extérieurs allaient-ils être subordonnés aux objectifs d'une transformation socialiste de la société ou bien ces derniers seraient-ils compromis, sacrifiés sur l'autel de la compétition marchande ? C'est la loi de la valeur qui doit orienter l'économie commence-t-on à affirmer en 1958. Le contenu social des relations marchandes sera de plus en plus gommé. Il n'y avait pas là un pur mouvement « d'idées » ou de simples « erreurs théoriques ». En 1957, avec le congrès des conseils ouvriers, le régime yougoslave se trouvait au plus haut, pourrait-on dire, de la vague de progrès impulsée par la rupture avec Staline, mais soumis à de puissantes pressions et contradictions sociales et nationales que le pouvoir bureaucratique avait du mal à contenir. La révolution avait été victorieuse sur la base de ses réponses immédiates aux aspirations ouvrières, paysannes et nationales. Or, dans les trois domaines de relations de l'Etat à l'autogestion, aux paysans et aux républiques/nationalités, les conflits étaient importants.

En 1950, la priorité avait été donnée à l'industrialisation et à la consolidation de la base ouvrière de l'Etat. Mais la collectivisation forcée de l'agriculture - introduite en 1950 en grande partie pour tenter de satisfaire Staline - et la suppression de la Chambre des nationalités au profit d'une Chambre des producteurs furent une forme bureaucratique de la politique « de classe ». La décollectivisation en 1953, le tournant vers le développement de l'agriculture et de la consommation en 1955 en avait positivement rectifié les outrances aux effets catastrophiques chez les paysans et pour le niveau de vie de la popula-

YOUGOSLAVIE 1945-1985 tion. Mais, en dépit des progrès, l'autogestion demeurait aliénée par l'Etat qui lui restait extérieur; les paysans se trouvaient très souvent en conflit avec des bureaucrates particulièrement arrogants dans les zones rurales et conservaient globalement un statut social et idéologique inférieur. Enfin, les résistances des régions développées à une politique d'industrialisation prioritaire des républiques les plus pauvres s'exprimaient sans doute avec d'autant plus de poids que Kardelj (slovène) et Bakarie (croate) étaient avec Tito, les plus hauts dignitaires de cet Etat ; ils seront les principaux artisans de la décentralisation marchande et étatique.

Telle était en effet la seule réponse bureaucratique qui puisse continuer à se distinguer du « modèle stalinien » puissammment rejeté. Elle combinait plusieurs « atouts » : - accroître les droits de l'autogestion et des républiques riches tout en maintenant le pouvoir politique du parti unique dans l'Etat ; - briser la solidarité et l'égalitarisme de la classe ouvrière en essayant de la soumettre aux pressions de la compétition marchande pour accroître la productivité du travail ; - soumettre ce faisant l'économie aux exigences des institutions économiques bourgeoises vers lesquelles la Yougoslavie se tournait pour obtenir des crédits et des accords commerciaux (GATT, FMI).

En un mot, l'accroissement des pouvoirs locaux sera la façon de ne pas céder le pouvoir tout court. Le recours au marché sera un moyen de consolider l'Etat. Mais cela ne sera pas socialement neutre ; d'une part, parce que les relations marchandes feront (re) naître et s'accroître les différenciations socia- les et régionales; d'autre part, parce que les droits reconnus aux ouvriers élargiront les raisons et les moyens sociaux de résistance aux « règles » du marché tout aussi peu respectées - et respectables - que les « règlements » étatiques.

L'AUTOGESTION

ETOUFFEE PAR LE MARCHE

L'autogestion avait été jusque-là étouffée par l'Etat, par ses taxes et ses choix planifiés. Elle ne pouvait réellement s'émanciper qu'en s'emparant de l'Etat et de la planification et non pas en élargissant davantage le marché. Le plan par grandes proportions introduit dans les années 1950 aurait dû être démocratisé. La Chambre des producteurs n'aurait pas dû être opposée à celle des nationalités : les deux auraient pu avoir des fonctions essentielles dans l'élaboration des grandes options du plan et dans la gestion, sous contrôle public, des fonds d'investissements et de consommation collective. Il était possible de donner aux délégués des citoyens, des producteurs et des républiques, un pouvoir de décision prépondérant pour les uns ou les autres selon la nature des problèmes posés. La gestion par les « producteurs associés » pouvait s'effectuer au plan d'un atelier, d'une entreprise, de branches et d'espaces territoriaux (interprofessionsels et locaux, différents) : selon la nature du produit ou service à gérer. Il pouvait en aller de même du financement dont la source et le niveau territorial de la gestion pouvaient être différenciés pour se rapprocher des utilisateurs autant que possible. Mais le problème n'est pas le même pour une crèche, des centres hospitaliers de quartier, des chemins de fer qui traversent tout le pays, de grands hopitaux ayant besoin de coûteuses infrastructures. De même, la réorganisation du travail productif pouvait être plus efficace en rendant transparentes les interdépendances, en comparant et en généralisant les améliorations matérielles de façon directe, par le jugement des producteurs sur leur travail et par le développement des qualifications/rotations des tâches.

Mais la réforme de 1965 va briser les solidarités, ajouter l'aliénation par le marché à celle par l'Etat, détourner les travailleurs vers l'acquisition d'un revenu monétaire et sa répartition, stimuler de ce point de vue toutes les délégations de pouvoirs envers des experts ès finances, lesquels ne manqueront pas d'avoir leur propre logique antagonique aux intérêts ouvriers.

Le radicalisme de la réforme yougoslave tient au fait que le projet d'autogestion décentralisée par le marché fut alors soutenu de façon convergente par plusieurs forces sociales (en dehors de la bureaucratie politique). Les syndicats (et à leur tête Vukmanovic Tempo, qui se retournera plus tard contre la réforme et les technocrates en organisant des assemblées ouvrières) défendirent une conception anarcho-syndicaliste de l'autogestion. Les managers exercèrent sur l'appareil de la LCY et de l'Etat une pression croissante pour une réforme qui les émanciperait des tutelles politiques centrales. Leurs intérêts étaient théorisés par certains experts dont les points de vue devinrent dominants chez les économistes yougoslaves pendant et après la réforme - malgré de persistantes divergences avec les rares « dissidents » toujours convaincus de l'anta- gonisme de la loi de la valeur avec les objectifs socialistes. Enfin, la croissance importante des années 1950 posait les problèmes de l'essouflement d'un développement très extensif et d'une amélioration nécessaire de la productivité pour équilibrer les échanges extérieurs. La force des arguments préconisant une croissance plus rapide des républiques développées se comprend également dans ce contexte. En 1957, pour les travailleurs, pragmatiquement, l'élargissement des droits de l'autogestion avait été identifié avec une plus grande liberté de déterminer localement la distribution des revenus et avec la suppression du plan puisqu'aucune autre orientation en presence ne répondait au conflit Etat/autogestion. En 1965, la planification est démantelée... Il faut comprendre le saut qualitatif que représente cette réforme libérale marchande par rapport à toutes les autres expérimentées à l'Est, du moins jusqu'au début des années 1980. L'existence d'une gestion courante décentralisée (comme dans le système yougoslave des années 1950) et la suppression des ordres planifiés ne signifient pas automatiquement que la logique d'un plan en nature, établi sur la base de choix socio-économiques et politiques, est remise en cause. La planification peut se subordonner le marché, même si cela crée des conflits. Si l'on fixe un taux de change aux automobiles importées tel qu'il faut plusieurs années d'un salaire de directeur pour acheter un tel bien, il n'est pas nécessaire d'interdire aux entreprises d'en importer. Formellement, l'entreprise fait son choix de façon autonome, en fonction des « prix ». Mais si le prix est ainsi formé, il n'incitera pas à im-

YOUGOSLAVIE 1945-1985 porter des voitures. Une fiscalité, différente selon les branches, se répercutant sur les prix, de même que les fonds alloués aux branches peuvent avoir la même fonction de subordination des choix décentralisés à une série de priorités établies centralement, tout en laissant les entreprises acheter ou vendre « librement » ce qu'elles veulent. Les prix ne sont alors ni le reflet des coûts ni celui de l'offre/demande et les investissements n'obéissent pas à la loi de la valeur. Mais la réforme yougoslave veut, de façon explicite et consciente, respecter au contraire la loi de la valeur, telle qu'elle domine le marché mondial. Pour ce faire, c'est le mode de canalisation et de répartition du surplus qu'elle doit transformer en substance : cela passe nécessairement par la libération des prix industriels (pas seulement ceux des biens de consommation) par la transformation du sytème bancaire en institution financière autonome orientée sur critère de profit marchand (et non plus subordonnée à des choix planifiés). En fait, la réforme de 1965 démantèle les fonds sociaux d'investissements, supprime une bonne partie des taxes qui les alimentaient (laissant 57% de la valeur ajoutée par les entreprises à leur disposition), distribue les fonds disponibles aux banques qui sont désormais gérées par les membres fondateurs (entreprises et institutions locales de l'Etat dont la part est limitée) au prorata des fonds apportés. Les bénéfices alimentent des fonds de crédits bancaires et sont distribués sous forme de dividendes aux membres (leur usage reste réglementé à des fins productives). Si, dans la période antérieure, les échanges avec le marché international et intérieur restaient subordonnés au plan, désormais, le plan n'est plus qu'indicatif et d'ailleurs non respecté. L'argent fonctionne de plus en plus comme capital et les entreprises s'endettent rapidement à l'égard des banques qui contrôlent bientôt plus de 50 % des investissements. Pourtant, on l'a dit, la réforme étend les droits de l'autogestion par les trois « samo » (auto) : autogestion-autonomie-autofinancement. Cela comporte une réduction massive des subventions (pour que les prix deviennent réels, reflétant les coûts et les relations d'offre/demande) ; la suppressison de toute directive centrale ; la liberté pour l'entreprise de décider en matière d'embauche et de répartition du revenu, entre fonds d'investissements, fonds de consommation collective et revenus personnel. En pratique, cette période sera marquée - en ce qui concerne l'autogestion - par la montée du pouvoir des équipes de gestion technocratiques dans les entreprises (souvent alliées avec les directions des banques et les pouvoirs communaux). Les travailleurs, en utilisant leurs droits, peuvent résister aux licenciements mais la concurrence et la décentralisation réduisent l'embauche. Les jeunes et les paysans quittant les campagnes ne trouvent pas d'emploi. D'où les 800 000 chômeurs et le million de travailleurs émigrés à la fin des années 1960.

Le système va très vite connaître tous les fléaux du marché, même si la loi de la valeur ne joue pas son rôle jusqu'au bout (il n'y a pas licenciements ni mises en faillite). Des inégalités sociales et régionales se développent en faveur de toutes les entreprises, branches, régions en bonne position de marché. Les secteurs industriels de base stagnent, pénalisés par un mode décentralisé de crédit et par un système de prix moins protégé du marché mondial que les industries de transformation ou les services. Mais l'essentiel des industries de base se trouve précisément aussi dans les régions les moins développées. Les écarts se creusent et les pressions sociales et nationales augmentent.

Deux logiques de distribution se combattent : à chacun selon son travail, quels que soient les résultats marchands et à chacun selon les résultats sur le marché. Il va de soi que les régions, branches et entreprises en bonne position marchande (pour des raisons historiques, technologiques, voire naturelles (être situé par exemple sur la côte adriatique croate, propice au tourisme) revendiqueront comme « leur » dû, de tout aussi évident que les autres, ceux qui, à l'intérieur du pays, fournissent aux hôtels croates l'électricité à bon marché ou les produits agricoles, considèrent aussi comme leur « dû » de partager les ressources de ventes qui proviennent d'un travail associé... Et ils ont raison contre les premiers du point de vue d'une logique socialiste. Mais la réforme stimule l'orientation de chacun vers le revenu monétaire. Elle stimule ainsi un comportement que les appels à la solidarité ne pourront plus combattre efficacement. Les porte-parole des régions pauvres dénonceront le colonialisme et l'échange inégal subi par leurs entreprises. Et les républiques riches combattront la centralisation persistante d'une partie des ressources redis-

CAPITAL FIXE- PRIX. 1972*

(en dinars)

Yougoslavie

Montenegro

Bosnie et Herzégovine

Macédoine

Kosovo

Les sous-développés (1-4)

Slovénie

Croatie

Voïvodine

Rép. de Serbie (sauf les RA)

Les développés (5-8)

* Indicateur du niveau : Yougoslavie = 100

Source : Journal officiel de Yougoslavie 1982.

garder les résultats de leurs ventes.

tr

Notamment en devises... Mais il est

1952

32,7

79,7

53,1

36,1

63,0

228,2

117,3

86,5

90,6

117,0

1980 100 115,1 76,7 70,2 37,6 70,4 199,1 125,8 109,1 86,7 117,5 ibuées, non pas en faveur de la Serbie, contrairement à ce qu'en disent les

YOUGOSLAVIE 1945-1985 nationalistes croates, mais en faveur des républiques les plus pauvres à travers des organes fédéraux localisés en Serbie, ce qui n'est pas la même chose (les résultats du développement serbe en temoignent jusqu'à aujourd'hui, cf. le tableau)

Parallèlement à la réduction de la participation ouvrière aux organes de gestion, on assiste, surtout à partir de 1968, à une montée des grèves dans le secteur productif particulièrement dans les républiques riches. Les inégalités de situation face au marché, le non-respect des décisions autogestionnaires sur les revenus marquent l'essentiel des conflits éclates (les revendications nationalistes n'apparaissent jamais dans les grèves). En même temps que les conflits dans les entreprises, se développe la radicalisation des étudiants et des intellectuels de gauche contre la réforme. La convergence possible est explosive. Voilà pourquoi, il faudra la stopper à tout prix. A son tour, la montée des tensions nationales • en 1968-1971 reflètera des polarisations entre les républiques riches et les autres et précipitera le tournant de 1971.

LE TOURNANT DE 1971

Le scénario du tournant est important à rappeler : 1971-1972 : purges en Croatie puis en Serbie contre les cadres « libéraux » trop partisans de la réforme : mini-révolution culturelle impulsée par Tito par-dessus les instances du parti. Dans une lettre adressée aux membres et à la population, c'est un appel à la mobilisation contre la corruption et les milliardaires qui est lancé. Les écarts de revenus tolérés sont ramenés à un éventail de l à 7. Les tribunaux et les médias s'ouvrent à la délation. Des comités de contrôle ouvriers autogestionnaires sont impulsés dans les entreprises par les syndicats, puis seront institutionnalisés dans la nouvelle Constitution. Un congrès de l'autogestion est convoqué, enfin, après plusieurs reports, en mars 1971. Les délégués y sont triés : à peine 20 % sont ouvriers. Le centre de gravité des rapports est une attaque en règle contre la technocratie et les pouvoirs incontrôlés des banques et entreprises import/export. La trop grande extension du marché et l'atomisation de l'autogestion sont explicitement critiquées. Enfin, la nouvelle Constitution sanctionnera les changements d'orientation après un congrès du parti. Les fonds anonymes des banques sont supprimés et la gestion bancaire est réorganisée pour être subordonnée aux entreprises. En même temps, les grandes entreprises sont démantelées alors que les pleins pouvoirs de gestion sont accordés à de plus petites unités, supposées plus contrôlables par les travailleurs, de la taille des ateliers. Ce sont là désormais les cellules de base du système. Elle peuvent librement s'associer à tous les niveaux territoriaux qu'elles souhaitent. Dans son livre, la Transition socialiste, Serge-Christophe Kölm fait, dans une brève annexe, la présentation suivante de la nouvelle Constitution de 1974:

« C'est par la nouveauté et l'étendue de ses applications de l'idée gestionnaire (...) un des grands chefs-d'œuvre de la philosophie politique et la grande charte du socialisme associationniste. Le principe d'ensemble est la démocratie générale la plus pure possible, dans tous les domaines, avec le moins possi- ble de délégation de pouvoir. Toute institution est une association volontaire et égalitaire de ses membres et n'est que celà. Le "contrat social" entre citoyens ou associations (donc pas au sens de Rousseau) est la seule légitimité. Tout le pays est organisé en associations et associations d'associations, volontaires et pouvant être dissoutes par leurs membres pour chaque groupe de problèmes de la société (p. 86) »

Ce jugement se fonde sur l'étude du texte de la Constitution et des débats sous-jacents - au moment où Kölm écrivait, le système en question se mettait en place. Mais il était possible, dès cette époque, de signaler les purges politiques du tournant des années soixante-dix qui allaient étroitement conditionner, tant la perception dans la population yougoslave de cette « grande charte » de plus de trois cents pages que peu de gens ont lue, que son application.

Si le jugement de Kölm est erroné, il n'est pas fou : la Constitution étend réellement les droits autogestionnaires en même temps que ceux des républiques (celles-ci sont représentées de façon égalitaire dans toutes les instances de direction avec rotation de la présidence ; et ceci est progressiste).

Elle introduit un système totalement original de planification par accords et contrats entre unités de base et entre républiques (chacune élaborant son plan puis essayant de s'harmoniser avec les autres). Les services sociaux sont gérés par des Communautés d'intérêt autogestionnaires qui associent travailleurs et utilisateurs de ces services : ils fixent leurs propres ressources, déterminent des « échanges directs de travail ». Des systèmes de délégation sont supposés représenter l'autogestion dans des chambres spécifiques de l'Etat, au plan communal et républicain. Malheureusement, le système qui intègre un bon nombre des conceptions de la gauche, se trouve totalement dénaturé, déformé, caricaturé par l'absence de démocratie politique. En outre, la «planification autogestionnaire » conçue comme une harmonisation de plans régionaux et locaux entre en contradiction avec la défense par chacun des positions acquises. Les dépenses de consommation collective augmenteront plus vite que le produit social; mais les « communautés d'intérêt » connaîtront une rapide prolifération de leur appareil de gestion. De même, le système renforcera le poids des bureaucraties républicaines : chacune d'entre elles ayant acquis un droit de veto sur les questions concernant les républiques et un pouvoir économique croissant au point que chaque République a sa propre balance de commerce extérieur, son propre taux de change, sa fiscalité, ses banques, son contrôle des devises.

Le nouveau système tentait de freiner l'extension du marché sur le plan intérieur, mais il accentuait au contraire l'ouverture en ordre dispersé sur le marché mondial (sans contrôle fédéral des crédits et accords contractés). Au total, les taux d'investissements sur la décennie ont été parmi les plus forts au monde, à peine inférieurs au Japon, au même moment où l'augmentation des prix du pétrole et la récession mondiale allait coûter très cher à l'économie yougoslave. L'endettement généralisé des entreprises entre elles et les crédits extérieurs croissants ont financé un accroissement simultané des salaires réels et des investissements jusqu'en 1979, qui ne suivait pas la hausse de la productivité. Les gaspillages et doubles

YOUGOSLAVIE 1945-1985 emplois ont été le résultat de tous les replis localistes et régionaux. L'endettement extérieur a été le prix à payer, en devises fortes, pour un tel système.

Aujourd'hui, l'orientation officielle voudrait imposer à nouveau des automatismes marchands sur le plan intérieur: l'économie devrait être réunifiée par le marché et l'Etat fédéral disposer des moyens pour faire face à l'endettement. On comprend que cela heurte désormais de plein fouet des droits économiques acquis par chaque république, et ceux de l'autogestion. COMMENT LES OUVRIERS

ONT-ILS PERÇU

LE TOURNANT DE 1971?

La décentralisation, les inégalités face au marché, et l'extrême hétérogénéité de la LCY elle-même, fait que la situation des travailleurs et la perception de leurs intérêts sont très diverses. Les enquêtes sociologiques en donnent un certain reflet.

L'une d'entre elles, réalisée en 1982 dans la classe ouvrière croate (de moins de trente ans) donne les résultats suivants (les travailleurs sélectionnent les réponses qui leur apparaissent les plus adéquates) : • Pensez-vous que l'évolution du système a marqué un dépérissement de l'Etat ou son renforcement? - 42 % : un dépérissement en faveur de l'autogestion - 16 % : un renforcement de l'Etat - plus de 38 % ne savent pas. • Quel est le rôle des syndicats en pratique ? - 18 % : courroie de transmission de la LCY - Plus de 35 % : courroie de transmis- sion des managers - 47 % : ils défendent les travailleurs.

Des sociologues différents soulignent généralement un fait : toutes les enquêtes qui portent sur la prise de décision dans l'entreprise montrent que la structure sociale et hiérarchique du pouvoir ne s'est pas fondamentalement modifiée. Lorsqu'on interroge les ouvriers productifs sur les décisions essentielles concernant les plans de développement de leur entreprise, ils ne sont souvent pas (ou mal) au courant, qu'ils soient ou non membres des conseils ouvriers. Pourtant, le sentiment d'être des autogestionnaires est majoritairement exprimé. La contradiction se résoud si on interprète les réponses en termes de délégation de pouvoir, ce qui signifie une réelle identification des travailleurs à l'autogestion, même si d'autres qu'eux gèrent réellement l'entreprise. Mais cela dépend très étroitement de la nature des rapports noués entre managers, bureaucratie politique et travailleurs. Ceci est variable comme l'est aussi la perception de l'autogestion. Cela se trouve corroboré par plusieurs types d'enquêtes. L'une d'elles, faite en 1979 auprès d'un échantillon de travailleurs de Serbie et de Croatie, demandait aux travailleurs : • De quelle façon étaient-ils impliqués dans la décision (d'investissement)? - 4% : activement - 28 % : formellement - 53% n'étaient pas impliqués.

Mais les neuf-dixièmes pensaient que la décision était de leur intérêt. Si on pose la question sous une autre forme : • Pensez-vous que les managers et politiciens ont les mêmes intérêts que les ouvriers ? - 48 % disent oui, 50% non. • Quels intérêts défendent les politi- ciens? - 43% : les intérêts ouvriers; 29% : leurs intérêts. • Quels intérêts défendent les managers ? - 35% : les intérêts ouvriers; 31% : leurs propres intérêts. Des enquêtes faites en Slovénie confirment cette dualité de réponses. Si la question est : qui décide ? La structure hiérarchique de l'entreprise transparaît clairement. Si la question est : vous sentez-vous autogestionnaire (ou autre question sur la condition ouvrière) ? 30 à 40% des travailleurs (parfois plus) répondent positivement.

Une enquête faite auprès des jeunes ouvriers croates essaie de cerner notamment la perception ouvrière des différenciations de classe (en 1982) sur les dix dernières années. Les réponses sont les suivantes : - 22,5 % : il n'y a pas moins de différences de classe - 18,5 % : il subsiste des différences significatives - 10,2 % : les différences de classe ont continué de croître - 42 % : il existe toujours des différences mais elles n'ont pas un caractère de classe.

L'enquête faite en 1979 en Serbie et en Croatie demandait : • Les ouvriers ont-ils plus en commun avec les managers de leur entreprise ou avec les ouvriers des autres nationalités ? - 32 % : avec les managers - 66 % : avec les ouvriers (la force de sentiment de groupe apparaît davantage si on pose la question sous la forme suivante : Avez-vous plus d'intérêts en commun avec le manager de votre entreprise ou avec les ouvriers d'une autre). Pourtant, si la question est plus large :

• Qu'est-ce que la propriété sociale ? - Une propriété gérée par les politiciens au nom de toute la société : 3 % - des moyens de production gérés par les employés d'une entreprise qui ont tous les droits de gestion : 33 %. - des moyens de production gérés par des managers au nom de tous : 3 % - des moyens de production qui appartiennent à toute la société : 50 %. Les questions qui tentent de cerner l'attitude des travailleurs face au marché et à la concurrence sont également convergentes dans les diverses enquêtes : la question de l'emploi est au cœur des réponses (et des répondants) ; Parmi les jeunes ouvriers croates (1982): • Est-ce que c'est le gouvernement qui doit fournir du travail aux jeunes chômeurs? - Oui, par tous les moyens: près de 50 % - Non, c'est une question qui est du ressort des organisations de base de l'économie : 31% - c'est une affaire privée: 7,4 %. La réponse est ici particulièrement frappante pour la Yougoslavie actuelle alors que l'idéologie dominante depuis vingt ans serine la deuxième réponse :

Parmi les travailleurs serbes et croates (1979) : • Si le produit d'une entreprise se vend mal sur le marché, faut-il : - diminuer les salaires de tous : 21 % - licencier l'éventuel surplus de travailleurs : 0,6 % - licencier le manager : 17 % - changer le manager (en continuant à lui donner du travail dans l'entreprise) : 58 %. • Si une autre entreprise se trouve en mauvaise posture, faut-il:

YOUGOSLAVIE 1945-1985 - l'aider à ne pas fermer : 90% - laisser l'Etat s'en occuper : 7% - la laisser fermer : 1 %.

L'analyse des grèves donne à son tour un éclairage de l'hétérogénéité de la situation des travailleurs. Les enquêtes évoquées auparavant indiquent la possibilité qu'une partie subtantielle de la classe ouvrière perçoive la défense de ses intérêts dans le cadre de l'autogestion. On ne peut, de façon matérialiste, estimer que les ouvriers s'identifient avec leur entreprise et ses organes de gestion sans qu'ils aient obtenu, même de façon informelle et diffuse, un poids réel en son sein. Certains sociologues décrivent cela comme une présence ouvrière en négatif: les managers se comportent souvent en tenant compte de façon préventive du point de vue ouvrier.

En 1982, on a demandé aux jeunes ouvriers croates : • Comment les travailleurs se protégent-ils de l'exploitation si elle existe ? - 31 % des réponses : pas d'exploita• tion - 40 % : elle existe mais on peut le mieux s'en protéger par le système institutionnel existant - 6,3% : il faut avoir recours aux actions extérieures au système institutionnel, comme la grève - 18,7 %: les travailleurs ne peuvent pas se protéger contre l'exploitation.

Les réponses reflètent au moins le fait que, pour 40 % des jeunes interrogés, des formes de résistance sont possibles avec l'autogestion, telle qu'elle existe depuis les dix dernières années: Mais il s'agit nécessairement d'une réponse très localiste et à court terme. Si l'on place avant le tout dernier tournant libéral marchand de 1982-1983, quelle a été l'ampleur et le caractère des grèves dans les années suivant 1971? Il faut d'abord rappeler que les grèves ne sont ni interdites ni légalisées. Depuis leur montée sous la réforme, elles ont été reconnues par les autorités du régime comme une preuve des dysfonctionnements de l'autogestion. Elles sont jugées préférables à une interdiction qui déboucherait sur des explosions moins « contrôlables ». Les syndicats n'organisent quasiment jamais des grèves, elles sont « sauvages » ; mais généralement, ils ne condamnent pas et parfois, ils soutiennent leurs revendications, pas la forme de l'action. Il n'y pas, pour l'instant du moins, de répression contre les ouvriers grévistes. Les informations sur les grèves sont très fragmentaires, la presse en rend compte quand elles prennent de l'importance. Seuls les syndicats slovènes ont mis en place des commissions d'étude des grèves, survenant sur les territoires de leur république depuis 1973. Leur résultat est significatif car il s'agit de centres industrialisés où se localisent le plus grand nombre de grèves yougoslaves. Une enquête slovène a rencensé entre 1974 et 1980 en moyenne une cinquantaine de grèves touchant environ 3 500 travailleurs par an. C'est très peu : 0,51 % de tous les travailleurs employés (dans l'industrie stricte, cela couvre 0,59 % des effectifs). Mais c'est très efficace. Comme l'enquête de Neca Jovanov sur les années 1958-1968 le montrait déjà, les grèves sont restées généralement très courtes (quelques heures) et d'un succès fulgurant, du moins pour la satisfaction de demandes immédiates. Le caractère politique du pouvoir dans les entreprises et la volonté de contenir le conflit au plan local expliquent cette efficacité. L'enquête slovène indique que les conflits ont surgi au sein des entreprises démantelées en unités de base, mais uniquement dans une partie de l'entreprise, sans se généraliser : cela reflète l'hétérogénéité de situation des diverses unités dans l'acquisition d'un revenu.

Enfin, l'enquête confirme une corrélation étroite entre la structure de pouvoir de l'entreprise et l'éclatement des grèves : celles-ci surgissent là où les travailleurs n'ont guère d'espoirs d'obtenir quoi que ce soit par les organes autogestionnaires (au point que dans la majorité des cas, ils n'ont même pas essayé les procédures légales à leurs disposition pour régler le conflit). Dans tous les cas où il y a eu des grèves, la hiérarchie intérieure de l'entreprise était plus accusée, les contrôles sur les travailleurs plus formalisés, les possibilités d'expression ouvrières moindres, et ceci en comparant des entreprises fournissant le même type de produits. Il apparaît systématiquement aussi que les grèves touchent les entreprises ou unités de production en position marchande moins favorables que d'autres, et où les travailleurs essaient d'égaliser leurs revenus sur le niveau atteint ailleurs pour un travail équivalent. L'enquête sous-estime-t-elle (ou cache-t-elle) le nombre de grèves réel ? C'est peu probable, car les syndicats sont intéressés à ce type d'enquêtes qui, en Yougoslavie comme dans les autres pays de l'Est sont un substitut à une expression démocratique des travailleurs et permettent à une bureaucratie plus intelligente de mieux contrôler la situation.

Il semble que la moyenne des grèves ait considérablement augmenté (passant d'environ 50 à 150 par an) la dernière année. Une tentative d'inter- dire le double emploi a provoqué une protestation généralisée. Toutefois, il serait faux d'opposer les travailleurs grévistes et les autres, en supposant que seuls les premiers se défendent, ou que la réalité du système est tout entière reflétée dans le type de relations sociales de leurs entreprises.

Le problème essentiel pour les travailleurs est l'absence de vision d'ensemble non tant sur les moyens de lutte - la grève pourrait se généraliser - que sur les objectifs et les revendications. L'absence de parti des travailleurs, l'absence d'élaboration programmatique commune entre intellectuels socialistes et ouvriers (qu'ils soient membres ou pas de la LCY) pour donner des réponses globales à la crise actuelle, se font cruellement sentir. Le lien entre militants socialistes, intelligentsia technique et travailleurs est décisif car il est démagogique d'imaginer qu'un système d'autogestion intégral pourrait se passer des institutions scientifiques et des débats politiques sur des options d'ensemble. On comprend le réalisme des travailleurs, qui, en l'absence d'un système donnant à la démocratie directe les moyens politiques et scientifiques de choisir entre des options alternatives, se replient sur l'unité de production et des formes de contrôle ouvrier avec délégation de pouvoir. Mais si dans les enquêtes, on propose aux ouvriers un système différent de fonctionnement socialiste, leurs aspirations, la démocratie directe intégrale apparaisse très clairement en même temps que leur confiance en eux-mêmes. Voici quelques-unes des réponses à l'enquête de 1979 en Serbie et Croatie : • Est-ce que les travailleurs pourraient gérer sans managers et travailleurs professionnels ?

YOUGOSLAVIE 1945-1985 - 48 % répondent non, 51 % oui. • Est-ce que les travailleurs pourraient prendre correctement des décisions concernant l'ensemble de la société si l'intelligentsia mettait en évidence les aspects positifs et négatifs de chaque choix ? - 92 % répondent oui. • Qui devrait décider des choix de distribution dans l'entreprise ? - les ouvriers : 64% - les managers: 19 % - l'intelligentsia technique : 13 % - tous : 7%, réponse supplémentaire possible. • Qui devrait décider de la distribution au niveau de la société tout entière ? - les travailleurs : 56% - les gouvernants : 20% - l'intelligentsia technique : 18% - tous : 5 %. • Quelles sont les priorités du dévelop pement de la société dans un sens socialiste ?

Huit réponses sont proposées, les travailleurs doivent choisir les deux plus importantes à leurs yeux.

- le développement de l'autogestion à l'échelle de toute la société est venu en tête avec 78 % de réponses (et dans

58 % des cas, elle était mise au premier rang des deux choix).

- abolition des inégalités : 57 %

- plus de discipline : 45 %

- développement de choix planifiés :

39 %

- abolir les différences entre dirigeants et dirigés : 25 %

- plus de démocratie : 22 %

- abolir les différences travail physique-intellectuel : 22 %

- Plus d'initiative privée : 8%

• Quelle est la meilleure forme d'Etat pour le socialisme?

- L'Etat avec des professionnels politiciens : 16 %

- L'Etat avec des technocrates : 1%

- Toute forme d'Etat est négative parce qu'opposée à l'intérêt général : 7 %

- Un Etat basé sur des soviets : 74 %.

Notes :

1. Sur l'histoire de la révolution yougoslave, on peut lire notamment :

- Le tableau guide donné dans le dossier Yougoslavie d'Inprecor n° 75

- Les nombreux articles parus dans Quatrième Internationale en 1948-1952 et les textes des

Il° et III° Congrès mondiaux de la IV° Internationale à ce sujet.

- François Fejtö : l'Histoire des démocraties populaires, poche.

- Milovan Djillas, notamment Une guerre dans la guerre, Lafont.

- Vladimir Dedijer, le Défi de Tito, Gallimard.

- Phyllis Autis, Tito, le Seuil.

2. Voir l'article de Catherine Verla, « Débats autour de la réforme », Inprecor nº205.

3. Voir l'article de M. Lee, Inprecor n°205.

4. L'actuel Etat recouvre six républiques et deux provinces autonomes au sein de la

Serbie ; il y a deux alphabets (cyrillique et latin), trois religions principales, plusieurs langues différentes, et variantes d'une même langue. Dans le passé, les peuples de cette région ont été soumis à des puissances différentes qui ont dispersé les co-nationaux.

5. Voir Inprecor n°188.

POINTS DE REPERES CHRONOLOGIQUES

Sur la période post-révolutionnaire

* 1945-1950 : Planification hyper-centralisée comme en URSS. L'essentiel de l'industrie, du commerce, des banques est nationalisé. Monopole d'Etat du commerce extérieur. Par la réforme agraire de 1945, l'Etat détient 15 % des terres. Le reste est prive (maximum : 25-30 hectares). Maximum de cinq salariés dans le secteur privé.

- 1948-1949 : Dénonciations par le Kominform de la clique « tito-fasciste ». Staline critique la non-collectivisation des terres, « preuve » d'une « soumission au capitalisme ».

- 1949 : V* Congrès du PCY, ultime tentative de conciliation.

- 1950 : Collectivisation des terres. Blocus économique des pays « frères ».

# 1950-1964 : Mise en place d'un nouveau système de planification par grands agrégats.

Des fonds d'investissements sont gérés par les banques en application des grandes parts attribuées à chaque branche par le plan.

- 1950 : X* Introduction de l'autogestion, d'abord expérimentale sur quelques entreprises. Puis généralisée à toute l'industrie, aux services, à la culture :

elle porte sur l'organisation du travail et la gestion courante. Elle est sous tutelle des autorités communales. Les entreprises contrôlent 40 % des investissements environ. Les normes de distribution restent très réglementées. Mais des marges croissantes seront laissées après 1957 pour une répartition autonome de son revenu net d'impôts entre divers fonds par l'entreprise.

- 1952 : VI Congrès, transformation du « parti » en « Ligue » (LCY).

- 1953: Décollectivisation + limitation des terres privées à un maximum de 10 hectares. 85 % des terres seront privées, jusqu'aujourd'hui. Mais entre 1955 et 1964, la coopération volontaire progresse, engageant un paysan sur deux en 1964. Les moyens de production privés sont très fortement taxés.

- 1953 : Mort de Staline. Puis rétablissement des liens = voyage de Khrouchchev à

Belgrade, en 1955 (cf. IV Internationale, décembre 1956).

- 1954 : purge de Djilas.

- 1956 : Evénements de Pologne et Hongrie. Les Yougoslaves condamnent la première intervention soviétique en Hongrie et saluent le développement des conseils ouvriers. Mais ils soutiendront la deuxième intervention soviétique au nom d'une menace de restauration capitaliste.

- 1957 : 1" Congrès des Conseils ouvriers de Yougoslavie. Vukmanovic Tempo à la tête des syndicats défend la conception d'une réforme qui étende l'autonomie financière et de gestion des entreprises, et la suppression des impôts qui pénalisent les plus productifs ou les meilleurs résultats marchands.

- 1958 : VII Congrès. Nouveau programme faisant de l'autogestion la voie universelle au socialisme (cf. IV Internationale, juillet 1958).

# 1965-1971 : Réforme économique libérale marchande. Suppression du plan impératif et des fonds d'investissement. L'Etat ne garde (à tous les niveaux territoriaux)

que le contrôle de 15% des investissements dans ses fonds. Le système bancaire recueille les ressources des anciens fonds, puis se décentralise et doit obéir à des critères « économiques » de gestion pour le profit des crédits. Les impôts taxant les entreprises sont réduits leur laissant environ

YOUGOSLAVIE 1945-1985 129

57 % de leur valeur ajoutée à gérer. Les prix sont libéralisés et les protections de l'économie réduites (unification du taux de change et adoption des regles du GATT sur les tarifs douaniers). Mais l'essentiel des devises reste centralisé, et redistribué au plan fédéral. Réduction des subventions aux entreprises du secteur public et réduction des impôts sur les moyens de production privés (d'ou chute de la coopération et extension massive des tracteurs prives). - 1966 : Chute de Rankovic (responsable de la police secrète). - 1968 : Révolte étudiante-intellectuels universitaires de gauche. Revendications :

contre les inégalités et les privilèges, contre le chômage et la privatisation de l'économie, soutien aux grèves ouvrières, pour une démocratisation de la LCY, contre la bureaucratie et contre l'extension du marché. Contre l'impérialisme US. Répression des leaders et démantèlement des organi- 1968 : Conicis ce sations étudiantes. Mais mesures de restriction du secteur privé. - 1968 : Congrès des syndicats yougoslaves. Tito fait un discours où il dit que les syndicats se sont développés comme une sorte d'« Etat dans l'Etat ». Montée des grèves ouvrières contre les pouvoirs technocratiques. Les syndicats demandent à l'Assemblée d'amender la Constitution pour réduire les droits des experts dans les entreprises. Vukmanovic Tempo organise des assemblées générales ouvrières dans les entreprises contre les managers. - 1968 : Pour la première fois, tous le congrès des républiques se tiennent avant le congrès fédéral et élisent leurs dirigeants. Poussée des libéraux contre les anciens partisans. Renouvellement massif des délégués. Accroissement des représentations ethniques locales. - 1968 : Intervention soviétique en Tchécoslovaquie. Dénoncée par les Yougoslaves.

Rapprochement avec l'Albanie malgré une répression des manifestations des Albanais du Kosovo réclamant le statut de république. Extension des droits des provinces autonomes (Kosovo et Vojvodine) au sein de la Serbie. - 1971 : Manifestations en Croatie : revendications contre le maintien d'une centralisation bancaire des devises (les institutions fédérales localisées en Serbie sont dénoncées comme oppressives). Revendications d'une plus grande décentralisation étatique au profit des républiques. * 1971-1981 : Nouveau système institutionnel après la répression des leaders libéraux marchands, et de toute forme d'opposition, de gauche comme de droite (Constitution et lois 1974-1976). Tentative de mise en place d'une « planification autogestionnaire » par accords : la procédure d'harmonisation des divers plans locaux est obligatoire pour les secteurs prioritaires, facultative ailleurs. • Les entreprises sont démantelées en Organisations de base du travail associé (OBTA) qui gèrent leur revenu et s'associent librement aux autres. • Le système bancaire est remodelé pour devenir une institution financière des entreprises, appliquant les plans élaborés au commun. Elle n'est plus une organisation indépendante gérant ses fonds sur critère de profit. Les fonds de crédits sont redistribués aux entreprises. | Les prix sont déterminés par accords directs entre intéressés. Les pouvoirs économiques des républiques sont accentués (contrôle de leur commerce extérieur, de leurs devises, droits de veto) et représentation égalitaire à l'Assemblée et dans tous les organes exécutifs fédéraux. • L'autogestion est représentée dans des Chambres spécifiques communa- les et républicaines, par un système de délégués révocables (mais les candidats sont étroitement contrôles).

• Le monopole d'Etat du commerce extérieur est totalement démantelé au plan fédéral, au profit des entreprises, avec tentative de coordination après 1976 au plan des républiques.

- 1979-1980 : Mort de Kardelj et de Tito.

- 1981 : Emeutes au Kosovo. Etat de siège. Revendication d'un statut de république.

Répression. Et augmentation de l'aide économique.

- 1979-1982 : Crise économique, chute de la croissance à zéro. Endettement extérieur renégocié.

* 1982-1983 : Plan d'austérité et accords avec le FMI sur une politique qui « doit laisser à la concurrence le role qui lui revient »... Conflits autour d'une redéfinition du système bancaire, du rôle économique de la fédération (les créanciers occidentaux veulent que l'Etat fédéral ait davantage de pouvoirs pour contrôler le remboursement de la dette). Levée des limitations sur les investissements étrangers : la part extérieure peut aller jusqu'à 99 % des fonds et tous les secteurs sont autorisés.

On peut trouver dans Inprecor:

* Un dossier et des statistiques sur les grèves en Yougoslavie entre 1958 et 1968 dans le nº75 du 17 avril 1980.

* Des articles sur l'évolution du système yougoslave dans les années soixante-dix. Voir notamment

Inprecor nº3 du 4 juillet 1974, nº20 du 27 février 1975, nº61-62 du 11 novembre 1976, nº25 du 30 mars 1978 et n°41-42 du 30 décembre 1979, ainsi que le dossier du nº75 du 17 avril 1980.

* Sur l'évolution récente des années quatre-vingt, voir :

- Sur les émeutes au Kosovo : Inprecor n°104 du 22 juin 1982 et /V* Internationale nº9,

- Sur l'évolution économique: Inprecor n°136 du 8 novembre 1982, nº176 du 25 juin

1984, nº181 du 8 octobre 1984, nº188 du 21 janvier 1985.

- Sur le récent procès des six de Belgrade: Inprecor n°176 du 25 juin 1984, n°181 du

8 octobre 1984, nº188 du 21 janvier 1985.

- Sur la montée des grèves actuelles: nº205 du 21 octobre 1985.

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