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La revue › n° 19

Ni plan, ni loi de la valeur : sur la logique de l'accumulation et la crise économique en Pologne

Cyril Smuga · Quatrième Internationale, n° 19 · décembre 1985 · p. 131-160 · 14 228 mots

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L'évolution de l'économie polonaise durant la décennie 1971-1980 pourrait être résumée par cette blague courante dans les pays de l'Est : «.Il y a dix ans, nous étions au bord du gouffre ; grâce à la politique clairvoyante de X, nous avons fait un immense pas en avant. »

Au milieu de la décennie, la croissance du revenu national, celle de la production industrielle et aussi celle du salaire moyen réel étaient en Pologne plus rapides que dans la plupart des pays industrialisés. En 1982, le revenu national a baissé de 23,6 % par rapport à son niveau maximum en 1978. La production industrielle nette dans le secteur public a chuté de 24,2 % par rapport à son niveau maximum atteint la même année. Quant au salaire réel moyen, il a baissé de 29,8 % par rapport à son niveau de 1977, et même de 32,5 % si on le compare à son niveau maximal en 1981'. Le revenu national et la production industrielle nette ont ainsi été ramenés à leur niveau de 1974, le salaire moyen réel à celui de 1972. Malgré une amélioration en 1984 - à l'exception des salaires -, les estimations disponibles montrent qu'aucun des indicateurs n'a retrouvé son niveau d'avant 1979, début de l'effondrement économique. En 1984, selon les experts économiques de la direction clandestine de Solidarnosc, la production indus- durée, la crise économique polonaise est sans doute l'une des crises les plus graves connues par les pays industrialisés dans une période de paix. C'est aussi la plus importante des crises connues jusqu'alors dans les Etats ouvriers bureaucratisés d'Europe. A ce seul titre,

1971-1982

1975 1976 1977 + 9.0 + 6.8 + 5.0 287,2 306,7 322,0 379,7 414,6 444,9 169,0 176,5 180,8 3783 4116 4415 135,5 141,9 148,9 2792 2901 2965

1978 + 3,0 331,7 456,0 176,8 4686 161,8 2896

1979 1980 1981 1982 - 2,3 - 6,0 - 12,0 - 5,5 324,1 304,7 268.1 253,4 446.9 426.8 362,8 345,7 1563,2 180.6 187,8 192,1 144,2 5100 5786 7250 9951 172,6 188,4 235,1 478,0*1 2955 3701 3084 2082 elle mérite qu'on cherche à comprendre ses racines. Le tableau I ci-dessus résume les principaux indicateurs de la période examinée trielle était encore de 14,3 à celle de 1978 (en valeur).

les premiers mois de 1985,

% inférieure

Pire, durant on a assisté

Revenu national

(accroiss. annuel. %)

Revenu national*

Prod. nette dans l'industrie publique*

Solde commerce ext.

avec pays de l'OCDE

(en millions $ US)

Revenu mensuel moyen réel dans le secteur d'Etat*

Salaire mensuel nominal moyen dans le secteur d'Etat

Indice coût de la vie*

Salaire moyen mensuel réel

(prix constants 1960)

* Base 100 en 1960.

1971 + 8.1 194,8 245.9 + 53,6 126,2 2358 120,1 1963

1972

+ 10,6

215,4

271.8

134,3

2509

120,1

2089

1973 1974 + 10,8 + 10,4 238,6 263,6 303,3 340.2 146.0 155,5 2798 3185 123,2 131,6 2264 2420

**Estimation.

à une baisse de cette production comparativement au niveau atteint dans les premiers mois de 1984?. C'est dire que, de par sa profondeur comme de par sa

Tableau I la crise de l'économie polonaise.

• 316.4 - 1291.4- 2308.2• 2941,3 - 3256.1 - 2495.9 - 1944.7-

Tableau I

La croissance et la crise de l'économie polonaise.

• 316.4 - 1291.4- 2308.2• 2941,3 - 3256.1 - 2495.9 - 1944.7-

NI PLAN, NI LOI DE LA VALEUR

I. LE CONSTAT

La croissance rapide de l'économie polonaise a été obtenue avant tout grâce à une formidable expansion des investissements. Entre 1970 et 1983, le capital fixe immobilisé a été multiplié par deux (en valeur, en zlotys constants Dase 100 en 1960). L'accumulation et la formation nette du capital fixe ont atteint des taux jamais vus auparavant, même dans la période d'industrialisation rapide du premier plan sexennal (1950-1955). Le tableau II ci-dessous (en prix constants 1982) résume ces données

:

133 Comecon). Notons que l'endettement continue à s'aggraver: en 1983, les chiffres étaient respectivement de 26,4 milliards de dollars et de 3,8 milliards de roubles. La croissance quasi exponentielle de l'endettement de la Pologne n'était pas inévitable. Durant la première moitié de la décennie, à la suite des modifications des prix sur le marché mondial, les terms of trade polonais ont connu une amélioration, permettant ainsi un meilleur rendement des exportations polonaises. L'accroissement très rapide de l'inflation dans les principaux pays créditeurs de la Pologne réduisait le poids du service de

1975

1976

1977

46,6

45.0

41.4

37,1

34,5

35,1

1978

1979

1980

1981

1982

1983

40,3

34,1

25,6

20,7

21,6

21,5

33.4

29,5

23,7

20,0

17.9

18,6 la dette. Enfin, entre 1971 et 1975, à la suite du développement de l'industrie de la construction en Pologne, la durée moyenne du cycle des investissements (temps compris entre le début des travaux et le début de la production dans la nouvelle unité) s'est considérablement réduite. Elle est passée de 43,9 mois en 1971 à 30,3 mois en 1975',

, ce qui permettait d'espérer une augmentation plus rapide de la production et donc de meilleures conditions de remboursement des crédits.

Mais la condition pour que ces facteurs favorables puissent jouer était que les investissements nouveaux accrois-

1970

1971

36,3

38,3

Accumulation

Formation nette

26,6

26.6 du capital fixe

1972

1973

1974

40.7

44,8

47,7

30.1

33.1

35,8

Si un tel taux d'accumulation a pu être possible - alors qu'on n'assistait pas, du moins jusqu'en 1977, à une baisse des revenus réels -, c'est parce qu'entre 1973 et 1978, le revenu national employé avait été plus élevé que le revenu national produit. En d'autres termes, l'Etat polonais a eu recours à l'endettement, avant tout auprès des créditeurs occidentaux. La dette extérieure de la Pologne a ainsi atteint fin 1984 26,9 milliards de dollars et 4,8 milliards de roublego de dollars et 4,8

, contre quelques centaines de millions de dollars en 1971 (la Pologne n'était alors pas endettée auprès de ses partenaires du

Tableau II

Accumulation et formztion nette du capital fixe pourcentage du revenu national en

Tableau II

Accumulation et formztion nette du capital fixe pourcentage du revenu national sent le rendement et l'efficacité de l'industrie polonaise et qu'ils soient complémentaires entre eux, de manière à ce que l'augmentation des capacités de production dans un secteur corresponde à l'augmentation de la production des différentes composantes indispensables à cette production. Il n'en a rien été. L'efficacité de l'industrie polonaise a connu une chute libre à partir de 1975, c'est-à-dire justement à partir du moment où les premiers investissements réalisés au début de la décennie commençaient à être productifs. La productivité du capital fixe dans l'industrie étatisée (la production nette en valeur pour 1 000 zlotys de capital fixe productif immobilisé brut), comme en vité est due aux choix de développement industriel mis en pratique durant les années soixante-dix : emploi de technologies dépassées, investissements dans les secteurs disposant déjà de surcapacités de production, dépassement des coûts: des investissements, etc., voire immobilisation du capital fixe dans des investissements qui ne seront jamais menés à leur terme. Cela apparait encore plus clairement dans le rapport sur les investissements publié par le Conseil économique consultatif en mars 1984. On peut y lire : « Durant les années 1970-1975, chaque zloty investi dans l'industrie donnait un accroissement des capacités de production, mesurée par la valeur projetée de la production en prix courants, de 0,85 zloty, dans les années 1976-1979 de 0,6l zloty et en 1980-1982 seulement de 0,34 zloty®. . » En conséquence, en 1982, selon les estimations des experts économiques de la direction clandestine de Solidarnosc, 50 à 70 % seulement des capacités de production étaient employés dans l'industrie de transfortémoigne le tableau III° nuellement depuis 1975 :

Productivité du capital

1967 1970 1975

650 519 581* *Moyenne de deux chiffres Rocznik Statystyczny 1978. **Moyenne de deux chiffres Rocznik Statystyczny 1984.

baissé conti-

Etant donné que le niveau de l'emploi n'a que peu varié durant toute la période examinée, et que le rendement des travailleurs (calculé en fonction de la production globale) n'a commencé à baissé qu'à la fin de 1980, force est de constater que la baisse de la producti-

Tableau III fixe dans l'industrie étatisée (prix constants 1982)

1976 1977 1980 1981 1982 1983

548 554 402 329 278** 259 contradictoires pris dans Rocznik Statystezny 1982 et contradictoires pris dans Roeznik Statys/yczny 1983 et

Tableau III fixe dans l'industrie étatisée (prix constants 1982)

1977 contradictoires pris dans Rocznik Statystezny 1982 et contradictoires pris dans Roeznik Statys/yczny 1983 et

NI PLAN, NI LOI DE LA VALEUR mation'°. Mieczyslaw Mieszczankowski parle, lui aussi, de la « non-utilisation des capacités de production existantes" ». Ensemble de l'industrie 168, Industrie énergétique 159, Industrie métallurgique 173, Industrie électromécanique 203 Industrie chimique 201, Industrie légère 166,

A

La crise économique polonaise apparaît ainsi comme le résultat d'une longue période de gaspillage du travail social. Car d'une part l'augmentation de la production industrielle nette était obtenue grâce à une croissance exponentielle de l'emploi des facteurs de production. D'autre part, les données globales d'augmentation de la production masquaient la croissance beaucoup plus lente dans certains secteurs clés (en particulier dans la production d'énergie électrique et dans le secteur des biens de consommation, avant tout des biens alimentaires), voire la stagnation dans certaines branches. Il est significatif de comparer l'accroissement de la production d'énergie et l'accroissement de la production des principales branches consommatrices d'énergie dans l'industrie polonaise : la métallur- gie (qui en 1977 consommait près de

30 % du total de l'énergie utilisée dans l'industrie) et les industries électromécanique, chimique et légère (qui, tou-

1975

161,1

153,8

163,1

194,8

157,8

178,5

B

1980 189,6 242,0 173,0 217,0 179,7 282,0 286,0 319,6 232,9 221,8 178,8 238,9

B jours en 1977 consommaient ensemble également environ 30% de l'énergie utilisée dans l'industrie). Non moins significatives sont les données concernant l'accroissement en valeur du capital fixe productif brut dans ces branches. Le tableau IVI2 résume ces chiffres. L'insuffisance de la croissance de la production énergétique aurait pu être compensée par une réduction de la consommation unitaire d'énergie dans l'industrie. Elle aurait pu se justifier si, dans le passé, l'industrie énergétique avait été surdéveloppée. Il n'en était rien. En conséquence, la croissance de la production industrielle s'est heurtée à partir de 1977 à la pénurie d'énergie. Celle-ci a entraîné des restrictions qui ont conduit à l'arrêt cyclique des livraisons de courant électrique à certaines

Tableau IV

Dynamique de la production nette (A)

et de la valeur du capital fixe productif brut (B)

(prix constants, 1970 - 100)

Tableau IV

Dynamique de la production nette (A)

et de la valeur du capital fixe productif brut (B)

(prix constants, 1970 - 100)

branches et régions, dans les moments où la demande dépassait l'offre. La désorganisation de la production industrielle était le prix à payer pour un développement insuffisant de la base énergétique du pays.

Le manque d'efficacité des investissements réalisés dans l'industrie apparaît également au vu de la dynamique des exportations polonaises vers les pays capitalistes développés. Celle-ci, très forte en 1971-1974 (c'est-à-dire avant que les effets productifs des investissements réalisés puissent se manifester), retombe brutalement en 1975. Entre 1970 et 1974, la croissance des exportations polonaises vers ces pays est en moyenne de 25 % par an ; entre 1975 et 1979, elle n'est plus que de 9,5 % « Si nous tenons compte de l'augmentation des prix sur les marchés internationaux (de l'inflation), qui dans les années soixante-dix était bien plus forte que dans les années soixante, on pourra parler du manque de réaction des exportations face à la mise en place des technologies nouvelles '3 . » Il est vrai que la récession généralisée de l'économie capitaliste internationale et le rétrécissement du commerce mondial ont constitué un frein supplémentaire à l'expansion des exportations polonaises.

Entre 1971 et 1980, l'industrie polonaise a acheté 414 licences dans les pays capitalistes (et 38 - seulement ! -dans les pays qualifiés de « socialistes »). Pourtant, alors qu'en 1970 l'exportation des produits fabriqués sous licence étrangère représentait 5,3 % du total des exportations, ce chiffre était le même en 1978 et 1980, et en 1983 les produits fabriqués sous licence ne représentaient plus que 2,5 % du total des exportations. Jusqu'en 1978, les frais en devises occidentales occasionnés par la production sous licence étaient globalement supérieurs aux revenus tirés de l'exportation des produits fabriqués sous licence (qui se montait à vingt millions de zlotys en 1978). Enfin, alors qu'en 1970 78,9 % des licences achetées avaient été utilisées, ce taux est tombé à 63 % en 1975, pour ne retrouver sa valeur d'avant le « boom » qu'en 198014 Bien qu'à la suite de la vague de grèves de décembre 1970-février 1971, la nouvelle direction bureaucratique ait été obligée de consacrer plus d'investissements que par le passé au secteur des biens de consommation - les taux de croissance des deux secteurs de l'économie (biens de consommation et biens de production) ont été similaires durant la décennie -, le secteur des biens de consommation (secteur B) est resté sous-développé. (En 1960-1969, le taux d'accroissement de la production du secteur B était de 76 % du taux d'accroissement de la production du secteur A'S. •) Alors qu'en 1970, le secteur des biens de consommation représentait 35,9 % de la production globale de l'industrie, en 1978 ce taux n'a pas changé et en 1983 il était de 36,0 %. Dans une annexe jointe au « Rapport gouvernemental sur l'état de l'économie et de l'Etat » présenté à la Diète en 1981, S. Albinowski considérait que « la composante sociale de la politique économique de la direction Gierek est restée lettre mortel ». Nous ne disposons pas des données concernant l'áccroissement de la production nette du secteur des biens de consommation durant les années 1970-1980. On peut cependant penser que sa dynamique - une fois qu'on a soustrait la partie exportée - est restée inférieure à celle

NI PLAN, NI LOI DE LA VALEUR des salaires réels. Mieczyslaw Mieszczankowski parle d'un taux d'accroissement de revenus de 40 % supérieur à l'accroissement de l'offre de biens de consommation à partir de 1973'. . Toujours selon cet auteur, en 1971-1975, les revenus monétaires de la population se sont accrus de 85 %, alors que dans la même période l'offre de la viande et des produits dérivés n'a augmenté que de 32 % (par habitant)' . Il en est résulté un déséquilibre croissant entre les besoins sociaux (croissant rapidement du fait de l'augmentation des disponibilités monétaires) et la production offerte sur le marché. C'était particulièrement criant - les magasins vides en étaient la manifestation - en ce qui concerne les biens alimentaires et certains biens de consommation durables à partir de 1975.

Il est probable que le taux de satisfaction des besoins sociaux en général a connu une évolution semblable à celle du taux de satisfaction des besoins en logements. Le tableau V ci-dessous permet de se faire une idée du manque de logements en Pologne'° :

Tableau V Nombre d'appartements construits en

Pologne pour chaque millier de nouveaux ménages 1955 : 344 1977 : 816 1960 : 582 1978 : 869 1965 : 855 1979 : 871 1970 : 693 1980 : 707 1975 : 749 1981 : 579 1976 : 807 1982 : 589

Comme on le voit, durant les trente dernières années, il y a toujours eu plus de nouveaux mariages dans l'années que de logements construits. Rappelons par ailleurs que les destructions dues à la dernière guerre ont été très importantes ; en 1945, le manque de logements se faisait donc sentir tout particulièrement. L'insuffisance de la construction depuis lors n'a pas permis de dépasser la crise du logement. Ce qui a entraîné un déficit de logements très important et de longs délais d'attente pour ceux qui ont déjà versé leur part aux coopératives de logement. Selon Mieczyslaw Mieszczankowski, le nombre des membres de coopératives de logement en attente d'un appartement, qui était de 500 000 en 1970, a doublé durant la décennie pour atteindre un million en 1980 20 . En 1984, la crise du logement a atteint une telle gravité que le gouvernement s'est senti obligé de faire voter un programme à long terme de construction de logements. Ce programme prévoit une croissance de la construction de logements qui, en 1990, devrait atteindre le seuil de 300 000 logements par an (en 1978, l'année où le nombre de logements construits fut le plus élevé, le chiffre atteint était de 284 000, contre 240 000 en moyenne pour la décennie 1970-1980 ; en 1981-1983, cette moyenne est tombée à 200 000 par an). Or, si ce plan était réalisé (ce qui semble être remis en cause à peine un an après son adoption, à en croire le projet de plan quinquennal 1986-1990 2'), le déficit de logements se situerait autour de 0,8 million en 1990 selon les prévisions les plus optimistes du ministère de la Construction, voire de 2,1 millions selon les prévisions de l'Institut de l'environnement (IKS) qui considère qu'il faudra remplacer 1,3 million de logements d'ici 1990. Si par contre on prend en compte le nombre de logements considéré comme nécéssaire dans d'autres pays, les chiffres du déficit grimpent encore. Pour atteindre le niveau de 350 logements pour 1 000 habitants (seuil de la Hongrie et de la Tchécoslovaquie en 1982), il manquera 2,7 millions de logements en Pologne en 1990. Pour atteindre le niveau de 400 logements pour 1000 habitants (moyenne des pays capitalistes d'Europe en 1982), il en manquera 4,7 millions à la même entenanquera 4,7 milions à la même

Le secteur du logement n'a pas été, loin de là, le seul laissé pour compte durant la décennie 1970-1980. Plus généralement, c'est l'ensemble des secteurs qui influent sur les conditions de vie quotidienne qui furent sacrifiés, à de rares exceptions près. Ainsi du commerce, par exemple. Alors qu'entre 1970 et 1980, la vente au détail des marchandises dans le commerce d'Etat et coopératif augmentait de 86,8 % en zlotys constants 1970, et de 187,6 % en zlotys courants, le nombre de points de vente du réseau de distribution étatique et coopératif s'est accru de moins de 1%23 . Même en corrigeant cet indice en hausse dans la mesure où les nouveaux magasins étaient souvent plus grands que les anciens, on est loin du compte. Et faut-il préciser que le réseau commercial de la Pologne en 1970 était loin d'être surdéveloppé. D'où un engorgement permanent des points de vente, responsable, avec la pénurie, des longues queues qui sont devenues une constante du paysage urbain polonais durant toute cette période, et qui le restent.

Le rapide développement économique de la Pologne durant les années 1970-1980 a donc été caractérisé par : un « boom » des investissements, en particulier dans l'industrie ; une baisse de l'efficacité générale dans l'industrie ; de graves déséquilibres maintenus entre secteurs industriels (en particulier entre la production des biens de production et celle des biens de consommation) ; l'apparition de nouveaux déséquilibres entre les branches industrielles (en particulier le sous-développement du secteur énergétique) ; un déséquilibre croissant entre l'augmentation du pouvoir d'achat réel et l'offre des biens et services de consommation, qui a conduit à l'effondrement qu'on sait du salaire réel en 1982 ; un endettement croissant de la Pologne, en particulier vis-à-vis des créanciers occidentaux.

Un tel bilan peut surprendre dans une économie régie en principe par la planification centrale. Les erreurs de cette planification (la « bêtise » de la direction d'alors, celle de Edward Gierek, Piotr Jaroszewicz et consorts) ne permettent pas à elles seules d'expliquer le phénomène. Car dès 1973 la direction de la bureaucratie a pris conscience des dangers que représentait l'évolution de la situation pour la stabilité même de son pouvoir, et dès cette période, par « manœuvres » économiques successives, elle a tenté, sans y parvenir, de maîtriser la situation. Le niveau de conscience et d'activité de la classe ouvrière interdisait il est vrai le recours au moyen classique de résorption des déséquilibres : à savoir la baisse brutale de la consommation. Une tentative timide dans ce sens en juin 1976 - hausse des prix de certains produits alimentaires — se solda par un échec du régime, forcé de battre en retraite face aux grèves qui avaient éclaté dans plusieurs centres industriels et qui menaçaient de se propager rapidement. Cependant, malgré la réduction du pro-

NI PLAN, NI LOI DE LA VALEUR gramme des investissements (qui se solda par l'abandon de nombre de chantiers industriels inachevés), la réduction des importations en provenance des pays capitalistes et les tentatives d'augmenter à tout prix les exportations (y compris en dégarnissant le marché intérieur et en faisant fi de tout critère de rentabilité), le régime Gierek ne parvint pas à s'assurer le contrôle des processus économiques. Bien au contraire, la « manœuvre » économique de 1978 a précipité la crise, sans permettre ne serait-ce qu'un début de résorption des principaux déséquilibres qui s'étaient développés durant les années précédentes.

Plus grave, même après 1978, comme nous le verrons, la direction Gierek n'est pas parvenue à s'assurer la maîtrise des choix des investissements (de leur structure), bien qu'elle ait pu les réduire en valeur. Ainsi, lorsque les « langues se sont déliées » en 1980, c'est la propension à investir de la bureaucratie polonaise qui est apparue comme le principal facteur de crise économique.

« La faim » d'investissements (et plus généralement de l'ensemble des facteurs, main-d'œuvre, fond de salaires, matières premières et semi-produits, etc.) est un trait caractéristique des dirigeants de l'industrie dans les économies des Etats ouvriers bureaucratisés. Le déséquilibre ainsi créé a même été considéré par certains auteurs comme une situation normale?4 . Ce phénomène prend sa source dans la structure du pouvoir de ces économies et de ces Etats. Les directeurs d'entreprise y sont « coincés » entre les exigences contradictoires des salariés et de leurs chefs directs (dirigeants des unions industrielles, des ministères, de la commission du plan). Ils cherchent à obtenir les facteurs de production maximale tout en minimisant les tâches imposées par le plan afin d'en préserver la réalisation, et donc d'obtenir les primes et bonifications qui en dépendent. En Pologne, pourtant, ce phénomène « naturel » a pris des proportions considérables depuis 1970. Les investissements ont, depuis lors, toujours dépassé en valeur les seuils planifiés, parfois de manière très importante. Comment cela fut-il possible ? C'est en répondant à cette question que l'on peut dévoiler les sources de la crise économique polonaise.

II. DES CAUSES • DU « BOOM »

DES INVESTISSEMENTS

La structure de l'économie polonaise reste encore tributaire des choix effectués lors de la stabilisation du pouvoir bureaucratique durant le premier plan sexennal (1950-1955). En 1981, un sociologue polonais affirmait : « La facon dont le pouvoir approchait les problèmes économiques n'était qu'une manifestation particulière de sa conscience d'être "entouré d'ennemis". Cela se traduisait par l'élimination de toute forme de spontanéité dans la vie sociale et par l'absence de mécanismes démocratiques. De tels mécanismes, garantissant l'articulation des intérêts et des besoins, apparaissaient comme inutiles et même néfastes, car le système du pouvoir fonctionnait dans un "entourage ennemi", c'est-à-dire dans une société en laquelle ce dernier ne pouvait avoir confiance et qu'il soupçonnait d'une défiance réciproque. Je pense que cette peur de la société, quand bien même l'exercice du pouvoir se fait en son nom, permet d'expliquer ce qui s'est passé dans les années cinquante et aussi depuis lors 25 .» Cette « conscience d'être entouré d'ennemis » - produit de la genèse de la bureaucratie en Pologne -, c'est-à-dire de l'écrasement du mouvement révolutionnaire national de 1944-1946, dont la bureaucratie s'est approprié certaines des revendications tout en les vidant de leur contenu? -lui a imposé la mise sur pied d'un appareil de contrôle administratif de l'ensemble de la vie sociale et économique. La destruction de toutes les formes d'autogestion ou de participation des travailleurs à la gestion ; leur remplacement par des structures sociales artificielles qui ont été institutionnalisées a également privé la planification centrale de ses seules sources d'information sur les besoins et les aspirations des travailleurs, et plus généralement de toute la société. La structure de l'économie qui en est issue se caractérise avant tout par un très grand degré de soumission à l'autorité centrale. Ainsi, les exécutants (directeurs d'entreprise) sont hiérarchiquement dépendants des directeurs des unions d'industrie (zjednoczenia, échelon intermédiaire entre l'entreprise et le ministère de branche), eux-mêmes soumis aux ministères de branche dont les responsables (ministres, vice-ministres ou secrétaires d'Etat) sont soumis à leur tour aux organes du pouvoir économique central (départements du comité central, commission du plan, bureau politique et présidium du gouvernement). Cette structure est elle-même doublée d'une structure territoriale (départements appelés aussi voïvodies). Disposant d'importants privilèges de fonction, les chefs d'entreprise et les autres dirigeants intermédiaires de l'économie n'en sont pas moins à la merci de leurs supérieurs. Ils ne sont maîtres ni de la durée, ni de l'étendue de leurs privilèges. Ils cherchent donc à accroître au maximum les bénéfices matériels qu'ils tirent de leur fonction mais aussi, et surtout, ils cherchent à assurer leur position au sein de l'appareil. Dans le domaine strictement économique, leur comportement se résume donc à tenter d'obtenir les meilleures conditions possibles pour réaliser le plan (le maximum de facteurs pour le minimum de tâches). Toutefois, la stabilisation à long terme de leur position et leur éventuelle promotion dépend principalement du poids qu'ils peuvent acquérir au sein de l'appareil. Ils tentent donc de mettre sur pied une structure de « contre-pouvoir » au sein de l'appareil, en formant des ententes ou groupes de pression capables de remettre en cause telle ou telle décision qui pourrait leur être défavorable, qu'il s'agisse de leur carrière ou de l'avenir de leur entreprise ou de leur branche... ce qui nous ramène à l'économie. Un tel groupe de pression peut, par exemple, aider à obtenir des investissements dans la branche à laquelle il est fonctionnellement lié. Et de tels investissements, en retour, accroissent le poids du groupe de pression - une nouvelle usine signifie de nouveaux postes de responsabilité où l'on pourra placer des membres du lobby, ce qui renforcera le poids de ce dernier dans l'appareil et qui servira d'«assurance-fonction» pour ses membres -, d'où l'intérêt de tout ce beau monde pour le développement « extensif ». De tels lobbies, plus ou moins forts, occupent l'ensemble de la structure du pouvoir polonais, des échelons territoriaux aux branches de

NI PLAN, NI LOI DE LA VALEUR l'économie. Vue de l'esprit que tout cela ? Voyons quelques cas. Et d'abord, donnons la parole à Adam Jerschina, président de Solidarnosc dans les Offices des mines en 1981 : « Savez-vous qu'on a construit une mine où il n'y a [presque, note de C. S.] pas de charbon ? Elle s'appelle ZMP et l'extraction d'une tonne de houille y coûte 7000 zlotys [contre un peu moins de 1 200 zlotys en moyenne en 1981, note de C. S.J. Je ne sais pas si vous savez pourquoi la mine Czeczot a un territoire minier si défavorable. C'est qu'elle se situe à la frontière du département de Katowice et de celui de Bielsko-Biala. Le vovoïde de Bielsko voulait avoir une mine, alors on a commencé à creuser de façon à ce que le centre de la mine se trouve dans le département de Bielsko. Mais quand ils ont appris cela, à Katowice, ils ont réussi à modifier le projet : il fallait que le puits principal soit de leur côté. Et finalement le puits principal n'est pas là où l'aurait imposé l'art minier, mais là où commence le département de Katowice? .» Un des économistes polonais parmi les plus connus, Leszek Balcerowicz, écrivait pour sa part : « Les mécanismes formels ont créé à leur tour des liens informels au sein des branches, sous la forme d'intérêts communs apparaissant dans la lutte avec les autres branches pour les biens distribués "d'en haut", ainsi qu'une sorte de "mentalité de branche"28 . » Opinion partagée par S. Albinowski en 1977 : « Le système de planification et de direction de l'économie a atteint le degré zéro, si ce n'est un degré négatif, d'efficacité. Au manque de critères objectifs, dû à la faillite de la srtatégie choisie, s'ajoute une influence de plus en plus profonde des pactes informels, cliquards, particuliers qui donnent la préférence aux milieux économiques dont les différents membres du personnel dirigeant sont issus?9 . »

Mais pourquoi les lobbies cherchaient-ils à accroître le nombre d'investissements, même lorsqui'il était évident qu'ils ne pourraient être menés à terme ? Tout simplement, parce qu'en général, « le responsable de l'investissement n'était autre que l'entreprise en construction 3° ». Autrement dit, dès que la decision d'investir était prise, on mettait la direction de l'entreprise en place. L'usine n'en était encore qu'au stade du projet qu'elle existait déjà dans la nomenclature de l'appareil ! Andrzej Rychard présentait ainsi la naissance et le fonctionnement des groupes de pression en question : « Chaque structure formelle comporte une hiérarchie de postes de responsabilité dont dépendent divers groupes, avec leurs aspirations. Le succès de ces groupes dans la vie tient au jugement que le pouvoir politique porte sur leur activité dans la direction de l'économie. Mais comme ce jugement ne s'appuie ni sur les lois économiques, ni sur les aspirations de la société - dans le choix des investissements, ou la détermination des prix par exemple -, le seul mécanisme possible pour déterminer la justesse des décisions économiques, c'est le rapport de forces. (...) On peut parler de lobbies qui s'appuient à la fois sur l'appareil d'une branche et sur l'appareil politique. Les carrières de ceux qui passent de l'économie à la politique en sont un exemple. (...) Un tel fonctionnement est pathologique, premièrement parce que les règles qui déterminent les investissements et les prix sont un secret. Deuxièmement, parce qu'elles ne laissent aucune place aux critères économiques ni aux besoins sociaux. Et troisièmement, parce que le critère déci- sif semble bien être la position occupée par les représentants des différents lobbies dans la hiérarchie du pouvoir. (...) Les règles du jeu déterminées par le pouvoir pour les producteurs [l'auteur parle ici des directions d'entreprise, note de C. S.], c'est-à-dire le système économique fictif, sont donc devenues la source, la base de l'intérêt de ces producteurs. Dans son principe, le système avait pour seul but de soumettre l'économie au pouvoir, mais il a commencé à vivre sa vie propre, fondé qu'il était sur l'intérêt particulier des cadres dirigeants des organismes économiques. Le consommateur en tant qu'individu et en tant que groupe - la société - est hors-jeu. Il n'est concerné que par le résultat, l'endroit où l'on construira une usine et ce qu'elle est censée produire?!

On pourrait penser que ces phénomènes datent des années soixante-dix. Il n'en est rien. Déjà en 1971, Jan Glowczyk, alors directeur de l'hebdomadaire économique officiel Zycie Gospodarcze, parlait de « la désintégration des plans d'investissements en cours de réalisation, en raison de décisions d'investissements supplémentaires atteignant souvent plusieurs milliards de zlotys, décisions parfois prises par la Commission du plan, mais ausi en dehors d'elle ». Et il spécifiait en note que les décisions prises en dehors de la Commission du plan sont celles qui « lui ont été imposées"». L'autonomisation des différents niveaux de la hiérarchie bureaucratique par rapport à son somment a été accélérée après 1970. Mais dès le milieu de la décennie précédente, la pression des lobbies avait commencé à se manifester. Les plans d'investissements furent systématiquement dépassés (en valeur) durant les années 1965-1969, alors que le cycle moyen des investissements se rallongeait dangereusement, passant de 34 mois en 1966 à 38 mois en 1969. Le taux d'investissements en pourcentage du revenu national augmentait également: 22,7 % en 1965, 26,3 % en moyenne en 1967-1969, mais déjà 27,4% en 1969. Ce taux peut paraître faible comparé à ceux qui ont suivi. Mais par rapport aux 20,9 % de 1960, il ne l'est pas tellement . Qui plus est, la croissance des investissements en 1967-1969 dépasse les 10 % par an, ce qui est important comparé au très faible acroissement entre 1960 et 1965. La direction Gomulka tentait de jouer un rôle bonapartiste face à ces pressions. Elle dut néanmoins concéder aux lobbies les plus forts (pour l'essentiel, l'industrie lourde) un programme de croissance des investissements dans leurs secteurs, appelé « programme de développement sélectif ». Sa réalisation devait se faire au prix d'une nouvelle réduction de la consommation obtenue par une pression accrue sur les salaires - en fait une diminution non négligeable du salaire réel, alors que l'augmentation annuelle de celui-ci avait été de moins de 2 % entre 1960 et 1969 - et par une limitation drastique des investissements dans les autres secteurs de l'économie. Cela ne pouvait que renforcer le mécontentement de secteurs importants de l'appareil, secteurs qui profitèrent de la révolte ouvrière de la Baltique pour se débarrasser du Bonaparte et prendre les affaires en main. Il est significatif que, lors du VI Plénum du comité central du POUP le 13 décembre 1970, Gomulka ait tenté une dernière fois de sauver sa place en cédant aux pressions de certains secteurs de l'appareil bureaucratique, alors que l'explosion ouvrière de la Baltique

NI PLAN, NI LOI DE LA VALEUR avait commencé. Contrairement à la réalité, il affirmait alors : « Le plan annuel pour 1971 entame (...) également un nouveau plan quinquennal pour les années 1971-1975, dont l'élaboration est encore devant nous [je souligne]34 ... » Il signifiait ainsi la possibilité de revoir le plan et de prendre en compte certaines des aspirations de secteurs mécontents de l'appareil. Mais il était trop tard. Une semaine après, le VII° Plènum du comité central du POUP, tenu à la suite du massacre des ouvriers le 17 décembre 1970, destituait Gomulka et élisait Gierek à sa place. Avec la chute de Gomulka et l'avènement de Gierek, on assiste à une modification du rôle de la direction bureaucratique. C'est en effet non plus un Bonaparte mais le représentant du lobby le plus puissant qui prend les rênes. Avec lui, les groupes de pression qui se sont organisés - notamment celui de l'industrie mécanique - arrivent au sommet et espèrent enfin réaliser leurs aspirations si longtemps et si efficacement brimées par l'ancienne direction. La direction Gierek est issue de la région de Katowice, le département le plus industrialisé, dans lequel l'industrie lourdre (métallurgie et extraction de la houille) est très concentrée. Une bonne partie de l'appareil politique central des années 1970-1980 sera issue de ces branches et de cette région. Si Gierek est alors - en décembre 1970 - choisi comme premier secrétaire du POUP, cela tient, au moins partiellement, à la spécificité de son assise, à la fois territoriale et de branche. En effet, les représentants des différents lobbies, jusqu'alors écartés des flux d'investissements, pouvaient espérer une prise en compte de leurs aspirations par le nouveau pouvoir cen- tral, pour autant qu'ils disposent d'appuis au sein du département de Katowice.

Il était hors de question, pour la nouvelle direction centrale, de procéder à une modification de la répartition des investissements déjà décidés ; cela aurait impliqué pour elle de s'opposer à sa propre base au sein de la bureaucratie. Elle devait cependant chercher à stabiliser son pouvoir, ce qui impliquait de faire des concessions, du moins à certains des autres lobbies de branche, frustrés dans leurs aspirations par l'ancienne direction (Gomulka) et dont le coup de main avait été indispensable pour assurer l'élection de Gierek. Eviter une nouvelle fronde bureaucratique était d'autant plus urgent que les tentatives de maintenir certains choix de Gomulka - en particulier de ne pas revenir en arrière sur la hausse des prix du 12 décembre 1970 qui avait été à l'origine de l'explosion ouvrière - se heurtèrent à la résistance des travailleurs (grève de janvier 1971 au chantier naval A. Warski de Szczecin et grève généralisée de l'industrie textile de Lodz en février 1971). Pour Gierek, c'était d'autant plus dangereux que certains secteurs bureaucratiques pouvaient être tentés d'utiliser la résistance ouvrière, voire d'en favoriser les manifestations (ce qui, selon certaines sources semble avoir été le cas notamment lors de la grève textile de Lodz), pour répéter, face à la nouvelle direction, l'opération qui avait permis de se débarrasser de Gomulka.

Dans cette situation, la direction Gierek n'avait d'autre choix que de céder devant la pression des lobbies - en particulier celui de l'industrie mécanique, mais aussi d'autres secteurs de l'industrie de transformation - en leur accordant la possibilité de procéder aux investissements qu'ils réclamaient. Comme cela ne pouvait se faire au détriment de l'industrie lourde, il fallait procéder à une augmentation générale de la masse des investissements. Le tableau VI ci-dessous témoigne de cet emballement3 :

1956-1960 Plan 45,0 Résultat 46,0 Réalisation du plan 102,2

Il est vraisemblable que les grèves du début 1971 (non en elles-mêmes, mais parce qu'elles manifestaient le danger mentionné plus haut) ont imposé à Gierek d'agir précipitamment, ce qui conduisit finalement à une plus grande « ouverture » des possibilités d'investissements que celle prévue par la nouvelle direction. Le plan quinquennal élaboré par l'équipe de Gomulka pour 1971-1975 fut d'emblée abandonné36 Il en fut de même, bien évidemment, des plans annuels pour 1971 et, semble-t-il, 1972. Les directives générales du plan 1971-1975 ne furent adoptées qu'en décembre 1971, lors du VI° Congrès du POUP. Le plan 1971-1975, lui, ne fut adopté dans sa version « définitive » qu'en juin 1972 soit un an et demi après le début de la période concernée. Six mois après, le

Premier ministre faisait état du dépassement des indices du plan quinquennal pour les années 1971 et 1972 concernant la croissance des revenus et des investissements. En octobre 1973, la Première Conférence nationale du POUP adoptait une résolution portant sur « l'accélération » de la réalisation du

1966-1970 1971-1975 53,2 37,6 45,0 47,0 51,0 91,5 88,3 135,6 203,3 plan, surtout quant aux investissements et aux revenus. Il s'agissait donc d'une nouvelle révision du plan quinquennal. S. Albinowski écrit à ce sujet : « On peut dire que cette accélération, avant d'avoir été "décidée" lors de la Première Conférence nationale du parti (octobre 1973), se réalisait déjà spontanément durant les deux premières années, en particulier durant l'année 1972 (ce que l'on peut démontrer statistiquement)" .» En 1972, les investissements réalisés dépassaient déjà de 32,3 milliards de zlotys le niveau prévu par le plan. Cette conférence du parti avait probablement pour but, non de décider de « l'accélération » mais au contraire, en la légalisant, d'en fixer les limites. En effet, certaines des déclarations des dirigeants du parti et de l'Etat indiquent qu'en 1973, le sommet de la bureaucratie prit cons-

Tableau VI

L'accroissement des investissements en moyenne quinquennale. 1956-1975

(en pourcentage)

Tableau VI

L'accroissement des investissements en moyenne quinquennale. 1956-1975

(en pourcentage)

1961-1965

NI PLAN, NI LOI DE LA VALEUR cience des dangers qui s'accumulaient à l'horizon. Si tel était le cas, l'opération manqua son but. Lors de la Première Conférence, Piotr Jaroszewicz, alors Premier ministre, déclarait par exemple : « Le développement actif et la modernisation de l'économie seront poursuivis en 1974-1975. Il faut cependant tenir compte des possibilités réelles déterminées par la situation concrète de l'approvisionnement, des capacités de réalisation [des investissements, note de C. S.] et de la balance des paiements du pays. L'année prochaine, la somme de 416 milliards de zlotys constituera le niveau maximal des investissements ; en 1975, cette limite sera d'environ 465 milliards. Le niveau des investissements décidé pour 1974 sera d'environ 100 milliards de zlotys supérieur à celui prévu dans le plan pour cette année

Stc: y taux (%) année

0,5 :т :: Dans un commentaire, S. Albinowski écrivait : « La volonté de freiner cette accélération était manifeste, car la somme de 416 milliards n'était que de 9,96 % supérieure à celle employée en 1973, alors qu'en 1973 la croissance avait été de 22% ; ce qu'il faut comparer à la croissance annuelle moyenne de 8,3 %, planifiée pour le quinquennat. L'intention était de freiner cette accélération en fixant la croissance pour 1974 et pour 1975 à 9,9 % et 11,8% respectivement. Cela devait être la limite maximale. Mais en réalité, les investissements augmentèrent de 47,6 et 64,6 milliards, soit 112,2 milliards de zlotys de plus que ne l'avait décidé la Première Conférence nationale du parti. »

La situation fut sans doute considérée comme suffisamment grave pour que - contrairement à toute la tradition de la République populaire de Pologne - l'Office central de statistiques (GUS) décide de ne pas rendre publics les résultats de la réalisation du plan 1971-1975 ! La croissance des investissements fut

1968 1969 1970 197: 1972 1973 197: 575 197 197: 1978 1379

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0) année

1968 1969 1970 197: 1972 1973 197: 575 197 197: 1978 1379

0) année particulièrement forte en 1971 et en 1972 comme le montre le graphique ci-dessus40

Le centre bureaucratique ne put remettre en cause par la suite la « liberté » d'investir obtenue par les lobbies en 1971-1972. Au contraire, les diverses modifications des « règles du jeu » effectuées durant la décennie 1971-1980 tout comme par la suite ont toutes préservées cet « acquis ».

En règle générale, l'élaboration du plan économique, dans le cadre de la gestion bureaucratique de l'économie, est le fruit d'une lutte d'influence entre les divers lobbies. Cela vaut bien évidemment pour les premiers stades d'élaboration du plan, avant que ce dernier ne soit adopté. Mais il serait erroné de croire que cette lutte s'arrête des que le plan est adopté. Voici comment une spécialiste de la planification présentait ce processus en 1971 : « Le plan économique national [annuel, C. S.] pour l'année en cours est en général déjà adopté à ce moment de l'année. Il ne comporte cependant que les données générales concernant les investissements et ne mentionne nominalement que les investissements les plus importants. Les détails sont contenus dans le plan des investissements, qui est une partie du plan annuel. C'est à propos de ces détails qu'on assiste aux luttes les plus féroces. Chaque branche cherche à y inclure le maximum de ses propres projets. En général, ces projets dépassent le cadre du plan annuel, ce qui conduit à des marchandages qui durent beaucoup plus longtemps quils ne devraient* . » En conséquence, le plan des investissements est rarement prêt avant le mois de juin et sa réalisation ne commence pas avant août-septembre. Durant les années soixante, cela consti- tuait un frein important à la propension des cliques bureaucratiques aux investissements. Mais cette pratique conduisait également à une sous-estimation des capacités de production de l'industrie de la construction qui, durant la moitié de l'année, attendait les directives du centre avant de commencer des chantiers, pour ne travailler à 100 % de ses capacités que durant le dernier trimestre. L'absence du plan annuel en 1971-1972 libéra ce potentiel, jusque-là bloqué par les contraintes administratives. Les lobbies s'opposèrent à tout retour en arrière. Sous leur pression, une série de décrets régissant les investissements et leur financement furent promulgués en 1972. L'autonomie des entreprises en ce qui concerne la disposition du fonds d'investissement et d'entretien fut accrue. En outre, il devenait possible d'utiliser les ressources auparavant affectées à l'entretien pour acquérir de nouveaux équipements. Il s'agissait d'un accroissement important de la marge de manœuvre des directions d'entreprise. Qui plus est, sous prétexte de libérer les initiatives du carcan administratif, on lança l'idée d'un « plan ouvert ». M. Mieszczankowski écrit à ce sujet : « Cette conception sanctifiait la remise en cause des fondements du plan et signifiait, dans la pratique, l'abandon de la maîtrise des processus de développement. L'accroissement brutal des investissements aboutit à un processus chaotique, sans coordination aucune. Chaque branche prenait ce qu'elle pouvait et tant qu'elle pouvait, souvent plus que ses besoins réels ne l'imposaient, afin de ne pas se laisser distancer par d'autres. Ce qui conduisit à l'apparition des phénomènes déjà cités (investissements inutiles, gaspillages, etc.). Si dans certains cas, le

NI PLAN, NI LOI DE LA VALEUR centre pouvait désigner les branches ou les unions d'industrie comme coupables, il ne pouvait en faire autant en ce qui concerne les investissements stratégiques, dont la liste nominale était sous son contrôle. Car des investissements inutiles ou des gaspillages avaient eu lieu également dans ce domaine*2 . » Il en était ainsi parce que, comme on l'a vu, le processus de désintégration interne de la bureaucratie, de son éclatement en lobbies, n'avait pas épargné le centre lui-même. Comme devait l'écrire plus tard Zycie Gospodarcze : « Ce centre se compose de nombreuses institutions, et le fait que l'une d'entre elles prenne la décision, par exemple d'accorder des faveurs à un groupe d'entreprises, ne signifie nullement que les autres institutions en soient informées. Car l'information ne circule pas mieux horizontalement* . » Au cours de la décennie, les différents responsables centraux de l'économie (et ceux qui pouvaient avoir une influence sur les décisions concernant la répartition du revenu national) sont devenus de manière croissante des « clients » de différents lobbies. La corruption - qui a connu un développement spectaculaire en Pologne durant la dernière décennie - était en grande partie le fruit de ce clientélisme. L'accroissement des moyens financiers des lobbies, dû au boom des investissements et au relâchement du contrôle sur les finances des entreprises et des unions d'industrie, constituait la base matérielle pour cette corruption : voyages à l'étranger afin de « négocier » l'achat de licences, distribution de biens divers sous prétexte de « sondages d'opinion » parmi les clients, achat de voitures, construction de villas au titre de « coûts de production » ; la presse quotidienne et les bulletins de Solidar- nosc en 1980-1981 ont fourni des centaines d'exemples de ce type. Il ne s'agissait pourtant que du sommet de liceberg.

Faut-il s'étonner que, dans ces conditions, les tentatives que la direction Gierek décida d'effectuer en 1976, puis de nouveau en 1980 pour reprendre l'économie polonaise en main, n'aient pas été suivies d'effet. M. Mieszczankowski les qualifie de manière lapidaire : « Pas un seul parmi les principes de la manœuvre économique n'a été réalisé * .» Au contraire, alors que les investissements devaient être stabilisés si l'on en croit la décision du V° Plénum du comité central du POUP (les 1° et 2 décembre 1976), ils ont continué à croitre en 1977. Qui plus est, des investissements importants ont été réalisés en dehors du plan. Parmi les exemples les plus connus, citons la construction de la seconde partie du complexe sidérurgique Huta-Katowice (la maind'œuvre et les biens matériels nécessaires à cet investissement durent être déplacés des chantiers de construction des centrales électriques Dolna-Odra, Polaniec et Elblag ; cette dernière étant abandonnée, la mise en marche des deux premières étant retardée de plusieurs années alors que ces trois chantiers avaient été planifiés... -) dont le coût total se chiffre en centaines de milliards de zlotys. Ou encore la construction du building des lignes aériennes LOT dans le centre de Varsovie (coût de 100 millions de dollars US), commencée sans l'accord de la Commission du plan et continuée malgré l'opposition de la dite commission (censée représenter le pouvoir suprême en la matière, en Pologne !).

Le manque total d'efficacité de la planification durant la période exami- née peut être résumé par l'intervention suivante de l'un des participants à une table ronde organisée par l'hebdomadaire Zycie Gospodarce*s : " Quand il fallait mettre au point le plan, par exemple celui de l'embauche, on allait voir le chef du département du ministère avec une longue liste de postes à créer, nettement surévaluée. Le chef enlevait le surplus et le plan était approuvé. Quant au pourvoi des postes en question, il n'avait aucun rapport avec le plan. » Pour sa part, M. Mieszczankowski écrit à ce sujet : « Le système économique a connu une décomposition totale ; le système de planification et de gestion centrale est devenu un bateau ivre évoluant au gré des vagues, un système d'économie spontanée et non planifiée 46

III. L'EFFONDREMENT

ET LA REFORME ECONOMIQUE

Le seul effet des mesures de la « manœuvre économique » introduites par Gierek, fin 1976, fut de créer un senti-. ment d'insécurité pour les différents lobbies de branche. Les tentatives de limiter les investissements - pourtant non seulement infructueuses mais aussi rapidement abandonnées - provoquérent en retour une vague d'investissements « prophylactiques » ; des chantiers nouveaux furent commencés un peu partout afin d'éviter que les coupes prévisibles dans l'avenir ne les touchent. « La limitation des investissements (...) pousse les sujets économiques à augmenter leurs plans d'investissements par crainte de coupes », écrit Antoni Maciejewski. Un spécialiste de la planification, Jan Macieja, analysant les investissements en 1980, écrit:

« Les branches continuent à mettre en œuvre la vieille stratégie éprouvée qui consiste à introduire dans un premier temps dans le plan des investissements ceux de leurs projets qui sont les moins effectifs et dont le degré d'utilité sociale est faible, pour ensuite promettre "la poule aux œufs d'or" en échange de moyens supplémentaires. Elles parvinrent aussi, par la méthode du fait accompli, à obtenir des moyens supplémentaires pour les investissements d'accompagnement [par exemple les stations d'épuration, etc., note de C. S.] des projets déjà réalisés 48

.»

Par ailleurs, dans la deuxième moitié de la décennie, on a assisté à un processus de concentration rapide des entreprises dans les branches jusqu'alors faiblement concentrées. Ces dernières ont réagi vivement car elles disposaient d'une moindre force de négociation face au centre bureaucratique à cause de leur éparpillement et se voyaient donc les premières laissées pour compte lorsque la masse des investissements stagnait ou diminuait. L. Balcerowicz écrivait en 1981 : « On trouve des groupements d'entreprises particulièrement importants dans l'industrie des biens de consommation. Parmi les 13 principales unions industrielles du point de vue de l'emploi - chacune comptant au moins 70 000 employés -, 8 se trouvent dans ce secteur, dont 4 dans l'industrie légère (3 de ces dernières emploient plus de 100 000 personnes). (...) Ces grands organismes ont été créés par l'unification d'organismes plus petits imposée d'en haut, presque exclusivement en fonction du critère d'appartenance à la branche. La tendance était de rassembler toute la branche dans une seule organisation 49 . » En même temps, on a pu observer la « tendance à assurer la même

NI PLAN, NI LOI DE LA VALEUR structure de production dans chaque région ». Quoi d'étonnant si cette voie apparaissait comme la plus sûre pour se garantir face aux retournements de situation (changements du rapport de forces entre cliques de branches dominantes) et aussi comme le meilleur moyen de s'allier une branche forte pour une région ne participant que faiblement à la manne des investissements distribuée centralement ? « L'étude de la répartition géographique de ces derniers montre une concentration importante des investissements maintenus, d'une valeur unitaire dépassant les 50 millions de zlotys, dans le département de Katowice [et cela en 1981, après la chute de Gierek, alors que nombre de chantiers avaient déjà été arrêtés ou abandonnés, note de C. S.]. Dans ce département, la valeur totale des investissements est de 340 milliards de zlotys. (...) Les cinq départements suivants sont par ordre d'importance: la ville de Varsovie (108 milliards), le département de Piotrkow (106 milliards), celui de Opole (61 milliards), celui de Gdansk (51 milliards), celui de Kielce (50 milliards) "I

. »

Le fonctionnement de l'économie polonaise en 1980, lorsque la classe ouvrière rentre massivement sur la scène avec ses propres organisations - le syndicat Solidarnosc puis, en 1981, les conseils ouvriers et leurs coordinations régionales -, n'a déjà plus que très peu de rapports avec une économie planifiée centralement. Bien que la planification stalinienne (ou post-stalinienne) ait toujours été une planification partielle, parce qu'incapable de prendre en compte les besoins sociaux dont l'expression était réprimée, l'emploi des divers facteurs utilisés y était pour une large partie décidé et réalisé en fonction d'une rationalité globale (à l'échelle du pays). C'est ce système, comme nous avons tenté de le montrer, qui a été subverti au cours de la décennie de Gierek, par le développement de nombreuses et puissantes cliques au sein de l'appareil bureaucratique. Ces dernières sont devenues capables, non seulement de bloquer les choix du centre bureaucratique (du gouvernement, de la Commission du plan, des instances du parti, etc.), mais elles sont parvenues à lui imposer leurs propres choix. Ces lobbies - ou en tout cas les plus puissants d'entre eux - ont pu s'assurer l'appui de dirigeants centraux de l'économie (quand ils n'ont pas place leurs propres représentants à ces postes de direction). Ils ont égalemont réussi à phagocyter les centrales nationales de distribution des biens d'équipement et de production. Ainsi à la rationalité globale du plan central (fut-elle subordonnée aux intérêts de caste de la bureaucratie) s'est peu à peu substituée une somme de rationalités individuelles des diverses cliques; somme imparfaite, puisque régie par la loi de la jungle des rapports de forces instaurés au sein de l'appareil. Cette transformation sociale de la bureaucratie, son éclatement en multiples féodalités régionales et de branche, jalouses de leur autonomie, a certainement affaibli la capacité de réaction de la bureaucratie lorsque son pouvoir s'est vu menacé par la classe ouvrière. L'effondrement economique profond que le pays a connu en 1981 est aussi imputable à cet état de choses. Car les nouvelles « régles » de fonctionnement de l'économie, issues de cette « féodalisation » de la caste bureaucratique, étaient totalement illégales aux yeux de la législation polonaise. Lorsque les travailleurs or- ganisés indépendamment ont été capables, à partir de la fin 1980, d'exiger des comptes des directeurs d'entreprise, ceux-ci ont été paralysés. Les voies légales d'approvisionnement et de distribution, depuis belle lurette hors d'usage, ne pouvaient remplacer la multitude des « arrangements ». Mais le recours à ces derniers tombait sous le coup de la loi, et pour la première fois, un sujet indépendant - les travailleurs organisés - était capable d'exiger que la loi soit exécutée. La paralysie fut d'autant plus grande avec la multiplication, fin 1980 et début 1981, de mouvements de grève exigeant le châtiment des « voleurs » (c'est-à-dire des bureaucrates ayant eu recours aux « arrangements » pour en tirer un profit personnel).

Les travailleurs ont fait de l'exigence de la réforme économique l'une de leurs principales revendications. Mais des secteurs non négligeables de l'appareil bureaucratique comprirent en 1980-1981 la nécessité de modifier les règles régissant l'économie, devenues de toute manière inapplicables. Ils cherchèrent à remettre sur pied un pouvoir central disposant au moins de certaines de ses prérogatives. d'antan. En modifiant les règles du jeu et en accordant certaines prérogatives aux directions d'entreprise, le centre bureaucratique espérait affaiblir l'échelon intermédiaire (unions d'industrie, ministères de branche, etc.), principal point d'appui des lobbies. Dans la situation de danger mortel pour le pouvoir de la bureaucratie que représentait le mouvement de Solidarnosc, le centre bureaucratique pouvait espérer une moindre résistance de la part de l'appareil. Par ailleurs, l'introduction de la réforme économique en 1982 (qui avait fort peu de choses à voir avec ce que les différents secteurs du mouvement des conseils et du syndicat Solidarnosc entendaient par « réforme économique ») devait également servir d'élément de continuité aux yeux des secteurs les moins conscients de la classe ouvrière. L'équipe du général Jaruzelski espérait ainsi tirer profit de l'opposition de secteurs, ne serait-ce que limités, de la classe ouvrière à la partie de l'appareil hostile à ses projets de réforme économique et, accordant son appui tantôt aux uns, tantôt aux autres, jouer un rôle de Bonaparte au petit pied. La polarisation sociale de la classe ouvrière d'une part, et d'autre part la force des lobbies bureaucratiques qui n'acceptérent pas l'affrontement sur le terrain des débats à propos de la réforme économique, firent échouer ce projet.

Les deux principales modifications introduites par la réforme économique de 1982 dans le fonctionnement de l'économie sont l'autonomie de l'entreprise et son autofinancement. En particulier, le droit pour les entreprises de fixer les prix selon certains critères déterminés fut la principale innovation de cette réforme. Cela avait une importance certaine pour les entreprises produisant des biens de production, dont les prix « de vente » étaient auparavant fixés centralement. Le secteur produisant des biens de consommation (des biens vendus à des particuliers) jouissait déjà, depuis l'époque de Gierek, de la possibilité de fixer ses prix sous certaines restrictions ; pour ce secteur, la réforme économique signifiait la levée de ces restrictions. L'ancien système de détermination centrale (à priori) des prix a donc été détruit, l'Etat se gardant la possibilité de bloquer les prix de certains produits pour des périodes déterminées. Trois sortes de prix ont

NI PLAN, NI LOI DE LA VALEUR été mis en place : les prix libres (dits «prix conventionnels », ceny umowne) fixés par les entreprises ; les prix « régulés » (ceny regulowane), fixés par les entreprises en tenant compte de leurs coûts et de leurs profits (le calcul des coûts est fondé sur une réglementation nationale ; en 1984, pas moins de 51 actes juridiques déterminaient ce calcul'3 !) ; les prix administratifs (ceny urzedowe), qui sont déterminés par les organes de l'Etat. Mis à part certains biens alimentaires, dont les prix sont dages effectués par les organes officiels polonais auprès des entreprises, il apparaît que la majorité de la production est vendue selon les prix libres. Selon une enquête de l'Institut de l'économie nationale (IGN) effectuée en 1984, dans la majorité des 54 entreprises soumises à l'enquête, « la totalité ou la grande majorité de la production étant vendue selon les prix libres », « la quasitotalité des biens de production (machines et instruments) également ». Les prix officiels apparaissaient dans 10 cas sur 54, dont la production sidérurgique et une partie de la production des produits alimentaires 4 . L'enquête du Conseil économique consultatif (KRG) effectuée peu auparavant faisait également apparaître que la majorité des entreprises utilisait les prix libress

Le résultat de la réforme des prix a été immédiat : en 1982, les prix ont été sur le « marché libre ». pris en compte pour le calcul de l'indice du coût de la vie, et les prix de certaines matières premières, qui sont fixés administrativement, la majeure partie de la production de l'industrie polonaise est vendue selon les deux autres catégories de prix. Nous ne disposons pas de statistiques générales pour toute l'industrie, mais si l'on tient compte des son-

Tableau VII

Evolution des prix avant et après le début de la réforme économique

(l'année précédente = 100)

1978

1979

1980

1981

1982

1983

Prix de détail

- Biens et services de consommation

108,1

107,0

109.4

121,2

200,8

122.1 dont biens alimentaires

107,4

107.4

112,8

236,3*

122,5

111,9

- autres biens et services

102,8

103.7

105.2

228,1

121,2

116,8

Prix de gros

- biens industriels

(secteur étatisé)

104,7

102,0

104,2

109.2

222,3

115,3 dont produits par

- industrie houillère

100,0

101,9

102.1

100,0

391,5

115,2

- industrie métallurgique

101,0

100,3

111,9

102,2

225,4

117,5

- ind. mat. de construction

100,5

101,3

100,1

100,0

310,9

114,0

- industrie de l'habillement

103,7

103.1

104,0

112,0

146,9

123,0

- industrie alimentaire

105,6

104,7

106,6

126,2

230,8

118,8

*Concerne l'ensemble du marché : si l'on tient compte de la seule chaine de magasins « socialisés ».

Tindice en 1982 est de 262,8 et en 1983 de 113,1. C'est dire que les prix ont augmenté moins vite

Tableau VII

Evolution des prix avant et après le début de la réforme économique

(l'année précédente = 100)

1979

107,0

107.4

103.7

102,0

101,9

100,3

101,3

103.1

104,7

*Concerne l'ensemble du marché : si l'on tient compte de la seule chaine de magasins « socialisés ».

Tindice en 1982 est de 262,8 et en 1983 de 113,1. C'est dire que les prix ont augmenté moins vite multipliés par deux, voire par trois. Le tableau VII ci-dessus résume ces chiffres56

La très forte augmentation des prix en 1982 n'a pas été freinée (sauf cas d'espèce) par les autorités. Au contraire, tirant profit de la militarisation du pays, la junte a tenté de réaliser le principe contenu dans l'article 4-3 de la loi sur les prix du 26 février 1982, selon lequel « les prix administratifs des biens de production et services (...) sont fixés en fonction des prix moyens obtenus ou payés dans les échanges en devises [occidentales, note de C. S.] du commerce extérieur' », c'est-à-dire en fonction des prix du marché mondial. Cependant, dès fin 1982 et surtout en 1983, les autorités de l'Etat ont tenté de freiner la hausse des prix. Elles l'ont fait par des moyens paralégaux le plus souvent, mais aussi en imposant des prix administratifs pour certains produits ou producteurs. Notons que certaines entreprises ont intérêt à ce que leurs prix soient fixés administrativement. Ainsi, dans la branche de production des pneus, les prix administratifs ont été fixés en fonction des plus hauts coûts de production dans la branche, qui sont ceux de l'usine Stomil de Debica; l'usine Stomil d'Olsztyn, dont les coûts de production sont sensiblement plus bas, bénéficie ainsi d'une rente importanteS8 . C'est pourquoi les auteurs du rapport de l'Institut de l'économie nationale disent que si les prix libres dominaient en 1984, « les conditions dans lesquelles les entreprises décidaient de leurs lutonomie formelle ele ent au ne prix ne permettaient qu une rant 1984, les autorités ont modifié le mode de calcul des prix libres, imposant qu'ils soient fondés sur des « coûts justifiés », ce qui les rend dorénavant comparables aux « prix régulés ».

En ce qui concerne l'autonomie des entreprises, la loi laisse une très large marge de manœuvre aux directeurs.La réalité est toutefois plus complexe. L'essentiel des matières premières et des biens intermédiaires reste rationné en Pologne. De plus, les entreprises sont tributaires de très nombreuses aides et faveurs que seule l'administration centrale peut leur accorder. Enfin, une large partie des investissements finances par le centre dans les années soixante-dix est maintenant sous la responsabilité des entreprises. Ces dernières dépendent donc d'aides de l'Etat pour pouvoir poursuivre et achever un jour ces investissements. Ainsi, formellement autonomes, les directions d'entreprise restent, plus que jamais, soumises à l'autorité des unions d'entreprises, ministères de branche, centrales d'achat, etc. Or, ce niveau de l'appareil est le plus « féodalisé » par les cliques et lobbies divers. Au cours d'une réunion de la Commission de la réforme économique, dont le compte rendu fut publié dans l'hebdomadaire Zycie Gospodarcze, le ministre de la Réforme économique, Wladyslaw Baka, affirma : « La possibilité d'avoir des entrées dans les canaux d'approvisionnement et dans les institutions décidant de l'approvisionnement est devenue décisive » pour les entreprises. Lors de la même réunion, le professeur Jozef Pajestka a cependant remarqué que « plus nous parvenons à l'équilibre économique, et plus on observe le développement du rationnement » des biens industriels60 D'après une enquête réalisée parmi 49 entreprises, « les difficultés (...) imposent aux entreprises de rechercher le soutien de diverses institutions extérieures ». 37 des 49 directeurs d'entreprise

NI PLAN, NI LOI DE LA VALEUR interrogés ont admis avoir recours à de telles pratiques. Parmi les institutions capables de les aider, les directeurs citaient le plus souvent: « les unions industrielles, les ministères de branche, les entreprises de commerce extérieur, les instances départementales du POUP et le comité central du POUpé ». La presse économique polonaise publie des exemples semblables quasiment chaque semaine, depuis 1982. Non seulement la dépendance des directions d'entreprise des lobbies de branche et de région ne s'est pas amoindrie grâce à la réforme économique mais, à en croire les informations rendues publiques par la presse officielle, cette dépendance s'est au contraire accrue. Et la puissance des cliques bureaucratiques s'est, elle aussi, développée. L'autonomie que la réforme accorde aux entreprises, ce sont en fait les unions industrielles et les ministères de branche qui en bénéficient, eux qui servent de « centres » aux lobbies. En principe supprimées par la réforme, les unions industrielles se sont en effet reconstituées en 1982 et continuent de jouer le même rôle qu'auparavant. Quant aux ministères de branche, ils auraient dû disparaitre eux aussi, selon les principes de la réforme, mais la direction Jaruzelski s'est avérée trop faible pour en assurer l'application. Par contre, la réforme économique a effectivement affaibli le rôle de la Commission centrale du plan, en particulier en ce qui concerne le contrôle des investissements. Car la majeure partie des investissements dépend dorénavant des entreprises ellesmêmes, à part une fraction des investissements dits « stratégiques », censés déterminer les grandes orientations de développement du pays. Et c'est sans doute là l'innovation la plus importante, avec celle de la liberté des prix. Ces investissements peuvent être soit autofinancés, soit se faire grâce à des crédits bancaires, soit enfin (ce qui devrait être exceptionnel mais semble assez fréquent) grâce à des aides accordées sous diverses formes par les ministères de branche, par d'autres entreprises, par les unions industrielles, etc. A en croire la presse polonaise et les atermoiements des principaux dirigeants de l'Etat, cette modification du système d'investissements n'a pas permis d'assainir la situation. Commentant le communiqué de l'Office central des statistiques (GUS) pour l'année 1983, l'hebdomadaire Zycie Gospodarcze écrivait que cette année-là « le plan des investissements a été dépassé de 215 milliards de zlotys, de 115 milliards si l'on calcule en prix constants, alors que le plan central annuel pour 1983 prévoyait une diminution des investissements par rapport à ceux réalisés en 1982 (...) Malgré le dépassement du niveau des investissements en valeur, le plan d'avancement des chantiers ne fut réalisé qu'à 70 % (...) En ce qui concerne les investissements stratégiques, la situation est différenciée : dans de nombreux cas, le plan n'a pas été réalisé en valeur, mais simultanément, le plan a été considérablement dépassé sur certains chantiers, y compris ceux dont le tains chantiers, y compris ceux dont le

». Afin de combattre l'inflation des investissements - dépassements importants du plan en 1982 et 1983 -, le plan annuel pour 1984 prévoyait de limiter en valeur les investissements cette année à 1 160 milliards de zlotys, c'est-à-dire au niveau prévu dans le plan triennal 1983-198562 . Un an plus tard, Zycie Gospodarcze commentait les résultats en ces termes : « Les investissements en valeur se sont élevés a 1 300 miliards de zlotys et dépassaient ceux de 1983 de 10 % en prix constants. Le plan annuel pour 1984 prévoyait une baisse de la valeur des investissements, nous avons donc affaire à un important dépassement de ce plan. (...) En 1984, le plan de réalisation matérielle des investissements n'a été réalisé qu'à 70 % environ ; c'est dire que la situation est semblable à celle de 198364 . » Au moment où nous écrivons, il est encore impossible de dire ce que sera la réalisation du plan des investissements en 1985. Cependant, les résultats des six premiers mois de l'année laissent à penser que la situation risque d'être pire que celle des deux années précédentes : « Le plan de réalisation matérielle des investissements n'est pas pleinement réalisé. Les indicateurs de la réalisation des tâches annuelles sont plus mauvais que ceux de l'année précédente dans ce secteur. (...) Les premières informations concernant les investissements en valeur pour les premiers mois de l'année témoignent d'un dépassement de 2% par rapport aux résultats de la période analogue, l'année précédente. Le plan annuel prévoyait un dépassement de cet indice de 0,4 % pour toute l'année 198565 En ce qui concerne la structure des investissements, aucune amélioration sensible n'est en vue, cinq ans après la condamnation officielle des erreurs de la décennie précédente. Un des principaux experts économiques des autorités polonaises, le professeur Pajestka expliquait en 1984 : « Nous en sommes toujours au programme des investissements des années soixante-dix, celui-là même qui nous a conduits à une crise très grave 6. . » Dans le plan 1983, 87% de l'ensemble des investissements avaient trait à la poursuite de ce pro- gramme. Seuls 10 % des investissements concernaient le secteur des biens de consommation, alors que 74 % étaient affectés aux industries de matières premières et à celles des premiers stades de transformation. Selon les estimations faites alors, une telle situation risquait de se prolonger au moins jusqu'en 1988-1991, à condition que les investissements nouvellement entrepris aient une structure différente®7 maintien de cette structure d'investissements et le fait que la construction de nouvelles unités de production continue d'engloutir la majeure partie de la masse des ressources disponibles est à la source d'un autre problème grave, celui de la décapitalisation. En 1983, 40 % seulement de la valeur globale des investissements servit à l'achat de machines et d'instruments®® . En 1984, environ 41,5 % de la masse des investissements était employée pour la reproduction ou la modernisation du capital fixe 69 . Le rapport du Conseil économique consultatif (KRG) publié en 1984 insiste également sur le risque de décapitalisation : « La durée moyenne de vie du capital fixe était de 16 ans en 1961-1965, de 13 ans en 1966-1970 et de moins de 10 ans durant le boom des investissements des années soixante-dix. En 1982 (après une modification dans l'évaluation du capital fixe), cette durée était de 42 ans. Dans certaines branches de l'industrie, la durée moyenne est encore plus élevée: dans l'industrie de précision elle est de 55 ans, dans celle des moyens de transport de 60 ans, dans l'industrie des combustibles de 63 ans, dans l'industrie des matériaux de construction de 83 ans et dans l'industrie textile de 88 ans?° . » Ainsi, la structure actuelle des investissements, non seulement ne permet pas d'améliorer la

NI PLAN, NI LOI DE LA VALEUR satisfaction des besoins sociaux à terme, mais elle met même en danger le niveau actuel de satisfaction de ces besoins.

Dès 1980, il a été décidé de geler toute une série de chantiers nouveaux, voire de les abandonner, le critère retenu étant celui de leur degré de réalisation, de durée et des dépenses nécessaires à leur achèvement. Ces mesures n'ont pas produit l'effet escompté. Pour l'essentiel, ce sont les petits chantiers qui furent abandonnés , c'est-à-dire ceux dont les promoteurs ne disposaient pas d'un rapport de forces suffisant pour les défendre. « L'action de gel des investissements commencée fin 1980 peut difficilement être considérée comme une réussite. Pire, chaque pas en avant dans cette voie rend plus difficile la normalisation de la situation. les révisions incessantes des listes d'investissements abandonnés ou maintenus, l'instabilité des décisions prises, le contournement des lois par les investisseurs voulant poursuivre leur entreprise, tout cela a créé un mouvement perpétuel qui déstabilise le front des investissements, les mêmes projets étant tour à tour stoppés, pour disposer à nouveau du feu

. » Cette instabilité est avant tout le fruit des pressions contradictoires des divers lobbies bureaucratiques. Tous les moyens sont bons pour obtenir, à défaut d'investissements nouveaux, le « dégel » d'anciens chantiers?3 En 1983 par exemple, une résolution du Conseil des ministres concernant l'arrêt définitif ou la remise en activité des chantiers gelés a été adoptée. Sa spécificité consistait dans le fait qu'elle ne concernait pas l'ensemble des chantiers gelés mais seulement ceux dont les dossiers seraient soumis par les intéres- sés. Cela permit aux lobbies de ne présenter que les cas où ils étaient certains de l'emporter. « Cette résolution est le fruit de marchandages et d'une défense acharnée de grands chantiers. La défense s'est avérée payante et a entrainé une reprise des investissements gelés, avec un accroissement du Programme de 150 millards de zlo-

. » Il n'est pas étonnant, des lors, que le total des investissements - y compris les sommes devant permettre d'achever les projets en cours de réalisation - ne diminue pas : 3 339,2 milliards de zlotys en 1982, 3 395,4 milliards de zlotys en 1983, environ 4 000 milliards fin 198475

Bien que depuis 1983 la production industrielle et le revenu national aient légèrement augmenté, on est loin des niveaux atteints avant la crise. Qui plus est, cette croissance est fragile, comme en témoigne son très net ralentissement durant le premier semestre 1985. Les principaux facteurs de crise, ceux qui ont produit l'effondrement de la production et du revenu national en 1979-1982, restent présents: l'inadéquation entre les investissements et les besoins sociaux, déséquilibre de l'emploi du revenu national au profit de l'accumulation, maintien d'un endettement extérieur très important (dont la croissance, bien que ralentie, se poursuit), graves déficits en matières premières et en biens intermédiaires qui provoquent de fréquents arrêts de la production, déséquilibre du marché de la consommation malgré les incessantes hausses des prix, baisse de la productivité du capital fixe... Ainsi, la seule « réussite » • de la nouvelle direction bureaucratique en matière économique est la baisse de près d'un tiers du salaire réel moyen, et la baisse de la consommation qui s'en est suivie. Le tableau VIII ci-dessous présente quelques données à ce propos?

En ce qui concerne la consommation de la viande - bien traditionnellement « sensible » en Pologne, car considéré comme indicateur du niveau de vie par la majorité des travailleurs -, la chute est encore plus spectaculaire : en 1980 la consommation moyenne annuelle de viande pour un habitant était de 74 kilos ; en 1983, elle s'élevait à 57 kilos ; « On prévoit qu'en 1984, elle sera de l'ordre de 53,6 kilos". » Accroissement des réserves monétaires personnelles Consommation globale dont Consommation alimentaire Consommation logement Consommation tourisme/loisirs * L'année précédente Base 100 = 100. **1980 = 100.

Cette baisse de la consommation survient malgré une augmentation de la durée réelle du travail. Les heures supplémentaires sont en hausse constante : en moyenne 77 heures pour un ouvrier en 1981, 112 heures en 1982 et 124 heures en 1983 dans l'industrie étatisée?. . Le travail obligatoire du samedi a été réintroduit dans une série de branches industrielles sous couvert de l'état de guerre. Enfin, le 8 octobre 1984, le gouvernement a promulgué un décret introduisant la flexibilité du travail : la durée légale du travail peut dorénavant atteindre 9 heures quotidiennes et 48 heures hebdomadaires (sous réserve qu'elle ne dépasse pas 42 heures hebdomadaires en moyenne semestrielle) ; des arrêts de deux heures minimum peuvent être décomptés du temps de travail;

1982*

68,2

85,1

90,0

70,7

71,2 maximum d'heures le de l'épargne

1983*

1983**

61,4

104,3

106,5

87,1

101,7

87,4

85,9

114,1

89,2

129,8 supplémentaires est triplé (le Code du travail prévoyait un maximum de 120 heures par travailleur et par an, ce qui n'était du reste pas respecté) pour atteindre 360 heures par travailleur et par an (et 720 heures pour les employés du

Tableau VIII

Tableau VIII

Dynamique de la consommation et

NI PLAN, NI LOI DE LA VALEUR secteur des transports)"

. Ce faisant, la bureaucratie cherche à faire payer aux travailleurs le prix de sa propre incapacite, en généralisant la surexploitation de la classe ouvrière®° . Mais une telle pratique ne peut qu'accroître à terme le gaspillage du travail social et risque d'engendrer un nouvel effondrement de la production et du revenu national. La crise économique polonaise, dont les premières manifestations datent du milieu de la décennie précédente, se poursuit donc dix ans après, et rien ne permet de prévoir quand elle se terminera. Et ce, malgré le changement de direction de la bureaucratie, et malgré une modification non négligeable des règles régissant le fonctionnement de l'économie. Le cancer bureaucratique est en train d'étouffer les forces productives en Pologne.

* * *

La durée et la profondeur de la crise économique polonaise, l'affaiblissement du contrôle du pouvoir bureaucratique sur la vie économique et sur la vie politique du pays, l'entrée en scène de façon durable de la classe ouvrière polonaise sont autant d'éléments déterminants dans l'analyse du fonctionnement de la société polonaise. Le chercheur dispose aujourd'hui en Pologne d'une richesse d'informations sans comparaison avec ce qui est accessible dans les autres Etats ouvriers dégénérés ou déformés bureaucratiquement. Cette richesse devrait être mise à profit pour vérifier les modèles théoriques de fonctionnement de ces sociétés. Le but de cet article est aussi d'attirer l'attention du lecteur là-dessus. C'est pourquoi nous voudrions, pour conclure, men- tionner quelques éléments qui découlent de l'analyse présentée ci-dessus.

Même si nous admettons (ce qui n'est à priori pas évident) que ce qui se passe depuis une décennie en Pologne est « atypique » pour les économies de transition dans lesquelles le pouvoir est aux mains de la bureaucratie, il n'en reste pas moins que c'est de ce type d'économie qu'il s'agit. Une économie qui, du fait de son caractère post-capitaliste, n'est pas régie par la loi de la valeur, cette dernière n'y jouant qu'un rôle limité. En même temps - comme nous l'avons vu -, elle n'est pas non plus regie par le plan, même bureaucratique (en supposant que quelques chose d'analogue à un « plan bureaucratique » puisse exister, à savoir qu'un parasite puisse planifier le développement de l'organisme qu'il parasite). La décomposition du « plan bureaucratique » ne s'accompagne pas d'une renaissance du rôle de la loi de la valeur. Les principales tendances de l'économie polonaise, qui l'ont conduite et qui la maintiennent dans la crise que l'on sait, ne peuvent être appréhendées à partir de la contradiction entre deux logiques de régulation (celle du plan et celle de la loi de la valeur) fondées sur deux logiques d'accumulation.

La bureaucratie n'est porteuse ni de la première ni de la seconde de ces logiques car c'est un parasite et non une classe dominante. Mais cela ne signifie pas qu'elle ne fasse qu'osciller entre elles, incapable d'engendrer autre chose que le gaspillage de l'économie. L'exemple polonais démontre clairement que la bureaucratie possède sa propre tendance à la régulation, « la loi du rapport de forces (et de concurrence "monopoliste") entre cliques bureaucratiques » qui joue le rôle d'une sorte de « loi d'accumulation ». A quel point cette « loi » peut engendrer l'accumulation, de quels éléments de crise et de destruction elle est porteuse, c'est ce que nous avons montré dans cet article. Le comprendre peut aider à appréhender un aspect important de la domination de la bureaucratie totalitaire ; cela ne vaut pas seulement pour la décennie écoulée en Pologne, et cela vaut ailleurs qu'en Pologne.

Ces remarques ont également une portée plus immédiate, concernant la méthode d'analyse des phénomènes économiques dans les sociétés de transition sous domination bureaucratique. De nombreux observateurs ont été surpris par le brusque effondrement de l'économie polonaise après une croissance rapide de la production industrielle et du revenu national pendant près de dix ans. Aujourd'hui, certains se fondent sur la reprise (encore hésitante il est vrai) de cette même croissance pour annoncer que la Pologne sort de la crise. Or, justement parce que l'accumulation dans ce type d'économie n'est pas régie par la loi de la valeur ni par celle des besoins sociaux, les indicateurs de la production industrielle ou du revenu national n'y ont pas la même signification qu'ailleurs. Autrement dit, on peut assister à une croissance à plus ou moins long terme, quand bien même l'augmentation des capacités de production qui en résulte conduit à une dimi- nution absolue de la satisfaction des besoins sociaux durant une longue période. Le seul mécanisme qui permet de freiner ce processus - et il s'agit d'un facteur exogène ! -, c'est la capacité de résistance de la classe ouvrière. Mais la révolution polonaise de 1980-1981, et la contre-révolution bureaucratique qui l'a suivie ont aussi montré que ce facteur, au moins tant qu'il ne parvient pas à renverser le pouvoir bureaucratique, est d'une efficacité limitée.

La bureaucratie est un cancer sur le corps de l'Etat ouvrier. Mais tout comme le cancer, elle ne se contente pas de prendre la place des cellules saines de la société postcapitaliste. Elle les malaxe et les transforme en fonction, non d'un plan préétabli, mais de ses besoins immédiats. Et tout comme le cancer, elle ne peut empêcher ce corps de mourir chaque jour davantage, même si cela implique en même temps sa propre mort. La crise polonaise - crise économique, crise sociale et politique, crise de la bureaucratie et de sa domination - est l'une des manifestations de l'avancée du chancre bureaucratique dans ce pays. Elle témoigne de ce que le point de non-retour a été atteint, de ce que la bureaucratie n'a plus d'autres ressources que de prolonger l'agonie. L'échec de la politique économique du général Jaruzelski en témoigne.

Paris, juillet-septembre 1985

Notes :

1. Selon Rocznik Statystyczny 1984, pour le revenu national et la production industrielle. Pour le salaire réel, nous nous fondons sur les calculs de M. Gizycka et A. Kubiczek publiés dans Wiadomosci Statystyczne n°6, 1982. Ces calculs, effectués courant 1982, sont des estimations ( Rocznik Statystyczny 1984, employant la catégorie de revenus salariaux, indique une réduction un peu moins drastique : moins 25 % par rapport à 1981 et moins 20 % par rapport à 1977) mais ils ont l'avantage de mettre en valeur la très forte baisse durant les

NI PLAN, NI LOI DE LA VALEUR premiers mois de 1982. Quels sont les poids respectifs de la manipulation statistique et des concessions salariales obtenues par les travailleurs courant 1982 dans la différence indiquée ?

C'est une question que nous laisserons ouverte. Voir également le tableau I.

2. Tygodnik Mazowsze nº131, 1985.

3. En prix constants, selon

Rocznik Statystyczny 1984, sauf en ce qui concerne les données sur le commerce extérieur que nous empruntons à l'étude parue dans Gospodarka

Planowa n°10, 1981, et ceux concernant les salaires et le coût de la vie dus à M. Gizycka et A. Kubiczek, op. cit.

4. Rocznik Statystyczny 1984.

S. Ibid.

6. Polityka Eksport-Import nº5, 1985 (suplément mensuel à l'hebdomadaire Polityka).

7. D'après R. Kucharski, Inwestycje i Budownictwo n°12, 1976. Notons que en 1980, cette durée était déja de 39,2 mois et en 1982 de 48 mois.

8. Calculs de l'auteur sur la base des données des annuaires statistiques ( Roczniki

Statystyczne) de 1977, 1978, 1982, 1983 et 1984, de Rocznik Statystyczny Przemyslu 1983 et de 'article de R. Gajecki dans Przeglad Techniczny n°1, 1985.

9. Zycie Gospodarcze n°16, 1984.

10. Tygodnik Mazowsze nº131, 1985.

11. Zycie Gospodarcze nº29, 1984.

12. Rocznik Statystyczny 1984 et Rocznik Statystyczny Przemyslu 1983.

13. W. Kuczynski, Po wielkim skoku, Varsovie, 1981, p. 19 et p. 115.

14. Rocznik Statystyczny Przemyslu 1984. Le « zloty-devise » était une unité de compte abandonnée en 1980, basée sur les variations des devises occidentales et sur le « roubletransfert ».

15. Zycie Gospodarcze nº1, 1971.

16. Gospodarka Planowa n°7-8, 1981 (l'article a été écrit en 1977).

17. Zycie Gospodarcze nº29, 1984.

18. Ibid.

19. Calculs de P. Dominiak sur la base des données de GUS, Zycie Gospodarcze n°39,

1984.

20. Zycie Gospodarcze n°29, 1984.

21. Przeglad Techniczny nº28, 1985.

22. Zycie Gospodarcze n°39, 1984.

23. Calculs effectués sur la base de Rocznik Statystyczny 1984.

24. Cf. par exemple J. Kornai, Anti-Equilibrium, Varsovie, 1977.

25. Przeglad Techniczny nº5, 1981.

26. Cf. à ce sujet les articles publiés dans Inprecor n°189, 1985.

27. Przeglad Techniczny nº46, 1981.

28. Zycie Gospodarcze nº48, 1981.

29. Gospodarka Planowa'n°7-8, 1981.

30. Entretien avec le professeur Hadjuk, membre de la Commission pour la réforme économique, Zycie Gospodarcze nº43, 1983.

31. Przeglad Techniczny nº5, 1981.

32. Zycie Gospodarcze nº7, 1971.

33. Calculs de l'auteur (prix constants 1982) sur la base des données de Rocznik

Statystyczny 1984.

34. Kronika, 1970, p. 1055, cité d'après S. Albinowski, Gospodarka Planowa nº7-8,

35. Calculs de W. Kuczynski, op. cit., p. 100.

36. Cf. M. Mieszczankowski (Zycie Gospodarcze n°29, 1984), S. Albinowski (Gospo- darka Planowa nº7-8, 1981), ainsi que W. Kuczynski, Po wielkim skoku, Varsovie, 1981.

37. Gospodarka Planowa n°7-8, 1981.

38. Nowe Drogi nº11, 1975.

39. Gospodarka Planowa nº7-8, 1981.

40. W. Kuczynski, op. cit., p. 102. L'auteur utilise les prix constants de 1977, d'où une différence avec les chiffres fournis précédemment, qui prenaient pour base les prix constants de 1982.

41. Zycie Gospodarcze n°19, 1971.

42. Zycie Gospodarcze n°29, 1984.

43. Zycie Gospodarcze n°45, 1983.

44. Zycie Gospodarcze n°29, 1984.

45. Zycie Gospodarcze nº43, 1983.

46. Zycie Gospodarcze n°29, 1984.

47. Zycie Gospodarcze n°44, 1981.

48. Gospodarka Planowa nº1, 1981.

49. Zycie Gospodarcze nº48, 1981.

S0. Zycie Gospodarcze n°44, 1981.

51. Gospodarka Planowa nº1, 1981.

52. Loi du 26 février 1982, Dziennik Ustaw nº7, 1982, poz. 52.

53. Zycie Gospodarcze nº20, 1984.

54. Zycie Gospodarcze n°21, 1984.

55. Zycie Gospodarcze n°24, 1984.

56. Rocznik Statystyczny 1984 et Rocznik Statystyczny Przemyslu 1984.

57. Dziennik Ustaw n°7, 1982, poz. 52.

58. Zycie Gospodarcze n°38, 1983.

59. Zycie Gospodarcze n°27, 1984.

60. Zycie Gospodarcze nº28, 1984.

61. Zycie Gospodarcze n°28, 1984.

62. Zycie Gospodarcze n°7, 1984.

63. Zycie Gospodarcze nº44, 1983.

64. Lycie Gospodarcze n°6, 1985.

65. Zycie Gospodarcze n°30, 1985.

66. Zycie Gospodarcze nº28, 1984.

67. Zycie Gospodarcze n°34, 1984.

68. Zycie Gospodarcze nº28, 1984.

69. Zycie Gospodarcze n°29, 1985.

70. Zycie Gospodarcze nº16, 1984.

71. Zycie Gospodarcze nº7, 1984.

12. Zycie Gospodarcze n°18, 1984.

73. Zycie Gospodarcze n°41, 1983.

74. Zycie Gospodarcze n°18, 1984.

75. En zlotys courants ; pour les années 1982 et 1983, les chiffres cités sont ceux de

Rocznik Statystyczny 1984, pour 1984, il s'agit d'une estimation de la Commission du plan

(cf. Zycie Gospodarcze n°34, 1984).

76. Rocznik Statystyczny 1984.

77. Zycie Gospodarcze n°7, 1984.

78. Rocznik Statystyczny Przemyslu 1984.

79. Baza n°1-2 (19), 1985.

80. Cf. à ce sujet mon article « Réforme économique et surexploitation de la classe ouvrière », Inprecor n°170, 1984.

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