Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 19

Anatomie d'une rupture : pourquoi le SWP australien a quitté la IVe Internationale

Ernest Mandel · Quatrième Internationale, n° 19 · décembre 1985 · p. 45-105 · 31 042 mots

In English: Anatomy of a Split: Why the Australian SWP Left the Fourth International (International Viewpoint Special Supplement to No. 93, 24 February 1986).

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La décision du SWP australien de rompre avec la IV° Internationale ne surprendra pas la plupart des cadres de notre mouvement. Ils ont eu l'occasion d'étudier les écrits et les discours des délégués de cette organisation au cours du XII° Congrès mondial de l'Internationale. Ils ont pu constater jusqu'à quel point la pensée et la sensibilité de ces délégués s'étaient éloignées de celles de militants marxistes-révolutionnaires, jusqu'à quel point leur loyauté envers la IV° Internationale avait dépéri. La rupture effective avait été soigneusement préparée depuis longtemps, y compris par une « école de formation » ou les écrits de Trotsky étaient devenus des objets de critique systématique et malveillante. La rupture formelle prononcée par le comité national du SWP le 17 août 1985 n'est que la reconnaissance publique de cette rupture.

Il suffit d'ailleurs d'examiner les raisons de la rupture, évoquées par le rapport de Lorimer devant ce comité raponal de lur saperevoit qui sagit d'une pure formalité. Car ces raisons. notamment l'argument selon lequel l'existence de la IV Internationale serait un obstacle pour « faire la jonction avec les nouvelles directions révolutionnaires » de Cuba, des Philippines et du Nicaragua, si elles étaient vraies, auraient été aussi valables en 1982 qu'en 1985. La décision de rompre maintenant avec la IV Internationale n'a rien de principiel ni de programmatique. Elle est purement tactique et organisationnelle.

En fait, comme aucune « jonction » n'est en vue avec la direction cubaine, que le SWP australien soit à l'intérieur ou qu'il soit à l'extérieur de la IV° Internationale, la formule utilisée signifie en réalité bien plus modestement l'espoir d'approfondir la collaboration avec les directions révolutionnaires centroaméricaines. Or, à ce propos, loin d'avoir été un obstacle, la présence du SWP au sein de la IV° Internationale a été une source de compréhension et de pratiques d'insertion dans le vaste mouvement de solidarité internationale avec les révolutions en cours de par le monde. C'est la IV* Internationale qui a stimulé plus que n'importe quel autre courant du mouvement ouvrier international les vastes mouvements successifs de solidarité avec les révolutions algérienne, vietnamienne, cubaine. Son rôle dans la solidarité internationale avec la révolution centro-américaine et la lutte du peuple kanak n'est pas moindre. Nous agissons et agirons de même par rapport au mouvement de solidarité avec la lutte d'émancipation des masses sud-africaines qu'il s'agit d'amplifier aujourd'hui.

Les véritables causes de la rupture du SWP australien avec la IV Internationale ne se situent donc pas là où les dirigeants de cette organisation le prétendent. Elles sont essentiellement politiques. Elles découlent de la substitution progressive d'un pragmatisme op- portuniste à la politique marxiste-révolutionnaire de classe. Démonter le mécanisme idéologique de ce glissement, et des conséquences politiques qui en découlent, est utile, dans la mesure où cela révèle les dangers qui menacent toute organisation révolutionnaire en voie de construction dans un contexte national défavorable et un contexte international encore fort complexe, sinon difficile. Cela doit faire réfléchir tout autre groupe ou fraction tenté par les mêmes démons qui ont inspiré le révisionnisme du SWP australien. L'évolution lamentable de cette - organisation leur montre comme dans un miroir l'image de leur propre destinée, s'ils ne s'arrêtent pas à temps.

UNE CLE QUI N'OUVRE

AUCUNE PORTE

Le rapport de Doug Lorimer au comité national du SWP situe la divergence principale avec la IV° Internationale autour du refus de la majorité de reconnaître le caractère central des « pays du tiers monde » dans le processus de révolution mondiale, d'accepter ce que Lorimer appelle « l'axe anti-impérialiste » de la lutte de classe mondiale. Cette définition en elle-même confirme ce que nous avons prédit lorsqu'un certain nombre de groupes avaient entamé la remise en question de la théorie de la révolution permanente. Celle-là ne peut pas s'arrêter à ce point. Elle se développe logiquement jusqu'à la remise en question du programme marxiste dans toute une série de ses principaux chapitres, sinon dans son intégralité.

Pour justifier ce qu'il appelle « l'axe central anti-impérialiste » de la lutte de classe mondiale (« la lutte de classe », et même pas la révolution mondiale !), Lorimer s'efforce de partir de la théorie de l'aristocratie ouvrière qui, grâce aux surprofits coloniaux, serait devenue le facteur principal « pour retarder et remettre à plus tard la révolution socialiste dans les pays capitalistes avancés ». II commet tout de suite une première erreur, en substituant le terme de « bureaucratie ouvrière » à celui d'« aristocratie ouvrière » utilisé par Lénine. Cette identification conduit dans une impasse.

Les « surprofits coloniaux », par définition, ne peuvent corrompre que des couches ouvrières des pays impérialistes. La bureaucratie ouvrière est un phénomène universel. Celle des syndicats argentins ou mexicains est beaucoup plus puissante que celle de l'Australie ou du Canada. Et pourtant, ni l'Argentine ni le Mexique ne sont des pays impérialistes, jouissant de surprofits coloniaux. Quant aux deux bureaucraties ouvrières les plus riches et les plus puissantes du monde, ce sont celles de l'URSS et de la RP de Chine, qui ont le monopole de l'exercice du pouvoir dans des Etats ouvriers, s'appropriant sur cette base d'énormes priviléges matériels. Mais aucun artifice de langage ne pourrait faire dériver ces avantages matériels - et le conservatisme politique et social qui se fonde sur eux - de quelconques « surprofits coloniaux ».

La confusion entre « aristocratie ouvrière » et « bureaucratie ouvrière » n'est pas fortuite. Les dirigeants du SWP australien commencent à abandonner toute analyse de la bureaucratie ouvrière en tant que couche sociale spécifique ayant des intérêts propres, analyse qui n'aide effectivement pas à

47 « s'insérer » dans le courant post-stalinien.

Le recours aux « surprofits coloniaux » et à « l'aristocratie ouvrière » qu'ils font? est une fausse-clé pour interpréter le cours réel de la révolution mondiale depuis la Première Guerre mondiale. Il ne permet en aucune manière d'expliquer soit les victoires soit les défaites. Tout d'abord, il escamote un fait capital : la Russie tsariste où, après tout, la première victoire de la révolution socialiste a eu lieu, n'était mas un « pays du tiers monde », pour reprendre la terminologie de Lorimer. On pourrait difficilement affirmer que la bourgeoisie russe était plus faible en 1917 que la bourgeoisie chinoise, indienne, mexicaine ou turque. Pourtant, c'est la bourgeoisie russe qui a été renversée la première. La cause objective fondamentale en réside manifestement dans la corrélation de forces sociales plus favorables en Russie, c'est-à-dire la force relative du prolétariat par rapport à la faiblesse relative de la bourgeoisie.

Ensuite, il faut constater que quelques-unes des défaites les plus graves de la révolution mondiale ont eu lieu dans des pays semi-coloniaux, avec des classes dominantes bien plus faibles que les classes dominantes russes, et même que les classes dominantes chinoises. Pour ne citer que deux exemples récents : la défaite de la révolution indonésienne qui, en 1965, a abouti au massacre de près d'un million de communistes, d'ouvriers, de paysans et de jeunes, et la défaite du Chili de 1973, qui a coûté vingt-cinq mille morts. En outre, ces deux pays, l'Indonésie et le Chili, étaient dotés de partis communistes parmi les plus puissants du monde capitaliste. Personne ne peut argumen- ter que ces défaites sont le résultat de la corruption de « l'aristocratie ouvrière » indonésienne et chilienne par des « surprofits coloniaux ».

Lorsqu'on se tourne vers des défaites décisives de la révolution mondiale dans des pays impérialistes, leur explication par « l'aristocratie ouvrière » et les « surprofits coloniaux » devient tout aussi intenable à la lumière d'une analyse tant soit peu concrète.

La plus grande chance de victoire révolutionnaire, le combat révolutionnaire le plus long, le plus acharné auquel ont participé le plus grand nombre de prolétaires dans un pays capitaliste avancé fut la révolution espagnole de 1931-1937. La défaite dans la guerre civile espagnole fut-elle causée par des « surprofits coloniaux »? Quelle partie de la classe ouvrière espagnole a-t-elle été « corrompue » par ces fameux « surprofits » ?

La dernière exprosion révolutionnaire que nous avons connue en Europe capitaliste fut la révolution portugaise de 1974-1975. A-t-elle subi une défaite en fonction des « surprofits coloniaux » qui auraient « corrompu » la classe ouvrière portugaise ? Mais celle-ci connait un niveau de vie misérable, inférieur à celui du pays d'abord semi-colonial puis dépendant semi-industrialisé qu'est la Grèce, pour ne citer que cet exemple !

Et l'échec de la montée révolutionnaire en Italie en 1920, qui aurait pu changer le cours de l'histoire, est-il dû à des « surprofits coloniaux »? Lesquels ? L'échec de la crise révolutionnaire en Allemagne en 1923 s'est produit au moment où le salaire moyen en Allemagne ne permettait plus à un ouvrier d'acheter un costume par an. Fut-il dû aussi aux « surprofits colo- niaux » ? Lesquels, dans une Allemagne sans colonies ?

On pourrait rétorquer que les « surprofits coloniaux » expliquent ces défaites sinon directement, du moins indirectement. Internationalement, elles auraient (pour l'Allemagne: dans le passé) fait surgir le courant réformiste au sein du mouvement socialiste. Ce courant aurait maintenu son influence politique paralysante même lorsque ses racines matérielles étaient coupées. Il l'aurait même étendue (par influence et imitation) politiquement à des pays où ces racines étaient peu ou prou présentes. Mais ce raisonnement plus subtil passe lui aussi à côté de la vraie question.

Sans aucun doute, l'apparition du réformisme au sein du mouvement ouvrier international s'explique en dernière analyse par un enchevêtrement de causes objectives et subjectives, économiques, sociales, institutionnelles, idéologiques, historiques. Mais pour le déroulement effectif de la lutte de classe et la détermination des tâches des révolutionnaires, il s'agit de savoir quel est l'anneau décisif dans cette chaîne. Il s'agit de savoir si, malgré l'existence du système impérialiste, malgré les surprofits coloniaux qu'il génère, malgré l'existence d'aristocraties et de bureaucraties ouvrières, des millions de salariés (en fait la majorité des salariés) se sont engagés périodiquement sur la voie d'actions de masse extra-parlementaires dans toute une série de pays impérialistes. Il s'agit de savoir si parmi ces actions de masse, il y en avait dont l'ampleur fut telle qu'elles créèrent des « crises révolutionnaires » qui ont largement paralysé le pouvoir de la bourgeoisie et rendu objectivement possible la conquête de pouvoir par le prolétariat.

Il s'agit en d'autres termes de savoir si, à ces moments précis, ce qui a sauvé le capital, ce ne fut point sa force économique encore trop grande, ou la présence au sein du prolétariat de l'aristocratie ouvrière, mais la politique des directions ouvrières, c'est-à-dire le refus politique des réformistes de renverser l'appareil d'Etat, et la faiblesse organisationnelle et politique relative des révolutionnaires. Il s'agit de savoir si même dans le contexte objectif économique donné, la question pouvait se trancher sur le terrain politique. Tel fut en tout cas l'avis de Lénine et de l'Internationale communiste en ce qui concerne les crises révolutionnaires des années 1918-1923. Tel fut l'avis de Trotsky et de la IV° Internationale pour des crises révolutionnaires qui ont éclaté depuis lors. L'argument de « l'aristocratie ouvrière » affirme fondamentalement le contraire: la cause était économique et non pas politique. la défaite était inévitable.

UNE RECHUTE

DANS LE FATALISME

ECONOMISTE

Cette réponse constitue une rechute dans le fatalisme économiste dont Kautsky fut le représentant le plus éminent. L'issue de toutes les grandes luttes de classe serait prédéterminée par les « rapports de forces » objectifs, considérés avant tout comme économiques. Le facteur subjectif est évacué de l'analyse. Toute défaite est d'avance inscrite dans les astres. Le comportement des directions politiques des classes sociales, des partis et de leurs dirigeants n'y est pour rien. Ou, ce qui revient au même, ce comportement découlerait plus ou moins automatiquement des conditions économiques, en l'occurrence « les surprofits coloniaux ».

Le caractère fataliste de cette approche saute aux yeux, de même que son caractère apologétique des directions traditionnelles. Ce qui sous-tend ce déterminisme économique vulgaire est une admiration béate du fait accompli : « Tout ce qui est arrivé était inévitable et devait arriver, tout ce qui n'est pas ne pouvait être. »

Dans la discussion préparatoire au dernier congrès du SWP américain, la camarade May S. nous a même explicitement reproché de ne pas être « matérialiste » parce que nous « espérions » une répétition de révolutions victorieuses d'après le « modèle soviétique », qui ne s'est produite nulle part au cours du dernier demi-siècle (Discussion Bulletin, vol. 40, n°l, juin 1985). Avec la meme logique, on pourrait condamner comme « non matérialiste » et « utopique » la lutte pour la création d'un parti ouvrier de masse (Labor Party) aux USA, qui est resté sans succès depuis cinquante ans, la lutte pour la rupture politique de masse des travailleurs américains avec les deux partis bourgeois, non couronnée de succès malgré trois quarts de siècle d'efforts, la lutte pour éliminer l'hégémonie d'un parti ouvrier bourgeois sur la classe ouvrière australienne qui dure depuis quatre-vingts ans « sans succès », etc. Le caractère non dialectique de cette pensée est désolant. Elle oppose de manière absolue « ce qui est » à « ce qui n'est pas », comme deux pôles mécaniquement séparés. La dialectique matérialiste au contraire part de ce qui devient, de ce qui change, de ce qui croît.

Elle analyse la réalité non pas comme figée (« il n'y a pas eu de victoires révolutionnaires dans les pays impérialistes ») mais comme soumise à des processus de transformation, à des tendances de développement. Elle enregistre la tendance à l'éclatement périodique de profondes crises prérévolutionnaires ou révolutionnaires dans toute une série de pays impérialistes depuis 1905 : Russie, Autriche, Allemagne, Belgique, France, Espagne, Portugal (à la limite, même Grande-Bretagne en 1926). Ces crises sont généralement caractérisées par des mouvements de masse d'une ampleur colossale, des grèves et des grèves politiques générales, des grèves avec occupation d'usines, qui secouent la société bourgeoise jusque dans ses fondements. Elles paralysent temporairement l'Etat bourgeois. Indépendamment de leur point de départ et du niveau de conscience du prolétariat, elles expriment la tendance instinctive du prolétariat à réorganiser la société sur une base socialiste, pour reprendre la formule de Trotsky. Pour nier ces tendances, on doit réécrire toute l'histoire des luttes de classe internationales dans les pays impérialistes, depuis la révolution russe et allemande de 1917-1918 jusqu'à la révolution portugaise en 1974-1975 et aux luttes tumultueuses en Italie entre 1969 et 1976. Certes, la différenciation politique du prolétariat et le niveau insuffisant de la conscience de classe ont des racines historiques parmi lesquelles les facteurs économiques, y compris les « surprofits coloniaux », là où ils existent effectivement, et les privilèges de qualification qui sont souvent indépendants des « surprofits coloniaux », ne peuvent être négligés. Mais cette différenciation po- litique n'est ni absolue ni permanente. Elle est ouverte à une recomposition possible, nous dirions même inévitable, justement au cours des mouvements de masse impétueux qui caractérisent des crises ou explosions révolutionnaires. Au cours de la montée révolutionnaire de 1918-1923, la majorité du prolétariat allemand organisé passa, en l'espace de moins de deux ans, d'abord de la social-démocratie de droite aux « Indépendants » (social-démocratie de gauche), puis de la social-démocratie de gauche au communisme. Grâce à la grève générale de juin 1936, le PCF se substitua en moins d'un an à la SFIO en tant que parti majoritaire dans la classe ouvrière française. La social-démocratie espagnole perdit l'hégémonie sur le mouvement ouvrier organisé (qu'elle avait partagée en Catalogne et en Aragon avec l'anarcho-syndicalisme) dans la période 1934-1937. On pourrait citer d'autres exemples. La dialectique du facteur subjectif et du facteur objectif est une véritable dialectique, et non une variante du déterminisme économique vulgaire et fataliste.

Est-ce à dire que la force et les réserves encore énormes dont dispose la bourgeoisie impérialiste n'ont aucune influence sur le déroulement effectif des processus objectifs révolutionnaires dans ces pays, comparés à ceux des pays coloniaux, semi-coloniaux ou semi-industrialisés ? Ce serait évidemment absurde de soutenir cette thèse extrême qui prend le contre-pied mécanique du « déterminisme des surprofits coloniaux ». Le problème n'est pas de « reconnaître » cette « influence » (c'est l'ABC du marxisme) mais de la situer correctement. La force et les réserves de la bourgeoisie impérialiste ne la rendent pas capable d'éviter l'éclatement périodique de crises révolutionnaires extrêmement graves, d'explosions de luttes de masse d'une ampleur telle qu'elles mettent objectivement à l'ordre du jour la possibilité d'une révolution socialiste. Croire le contraire, c'est sous-estimer gravement la crise qui secoue l'impérialisme et le capitalisme en général depuis 1914. La force et les réserves de la bourgeoisie impérialiste la rendent apte à manœuvrer de façon plus subtile et plus audacieuse envers les masses que les bourgeoisies plus faibles confrontées avec des situations analogues. Elles permettent à la bourgeoisie impérialiste de « récupérer », de « rétablir l'ordre », bien plus rapidement, si le mouvement dépasse son zénith sans avoir conquis le pouvoir.

Les crises révolutionnaires ont donc été de plus courte durée dans les pays impérialistes que dans les pays moins développés. Pour faire front aux manœuvres de la bourgeoisie, pour la neutraliser et la paralyser politiquement, pour profiter de cette paralysie en vue de la conquête du pouvoir, il faut dans les pays impérialistes et semi-industrialisés dépendants une direction révolutionnaire plus expérimentée, dotée d'une stratégie adéquate à long terme, prête à réaliser des tournants extrêmement brusques, capables d'unifier des masses prolétariennes très vastes, c'est-à-dire ayant dépassé le stade du pragmatisme révolutionnaire qui peut suffire dans certains pays sousdéveloppés pour arracher la victoire, vu justement la faiblesse et l'extrême pourrissement des classes possédantes, ainsi que la longue durée de la crise.

Par un détour, la force et les réserves de la bourgeoisie impérialiste nous ramènent au cœur du débat : le rôle-clé du « facteur subjectif », de la direction révolutionnaire, de la conscience de classe politique, pour la victoire révolutionnaire ; la responsabilité-clé des directions traditionnelles (de la bureaucratie ouvrière) pour les défaites des montées révolutionnaires. « La crise de l'humanité, c'est la crise de la direction révolutionnaire. »

LA STRATEGIE DU PROGRAMME DE TRANSITION

Doug Lorimer pose la question : « Où se trouvent les conditions objectives les meilleurs pour la révolution, dans les pays du tiers monde ou dans les pays impérialistes ? » Loin de nous l'idée de sous-estimer l'importance du Nicaragua. Mais il n'en reste pas moins que c'est la seule victoire d'une révolution socialiste au cours des dix dernières années, si on laisse de côté l'épisode tragique de Grenade. Et surtout, la question est celle d'un observateurcommentateur, non d'un marxiste-révolutionnaire ayant compris la gravité de la crise d'ensemble du capitalisme. Elle remplace la nécessité d'élaborer et d'appliquer progressivement une stratégie révolutionnaire adéquate par la spéculation d'un joueur de loto : quel sera le prochain numéro gagnant ? En 1962, il pouvait apparaître que les « conditions objectives les meilleures » pour la révolution se trouvaient en Algérie et non en France. Et pourtant, en Mai 68, la France était plus proche d'une révolution socialiste que l'Algérie ne l'a jamais été.

Ce qui est grave dans une telle approche, c'est qu'elle désoriente la pratique des marxistes-révolutionnaires dans les pays impérialistes et dans les pays dépendants semi-industrialisés, voire dans les Etats ouvriers bureaucratisés. Car elle fait dépendre leurs tâches de spéculations sur la « probabilité » ou « l'improbabilité » d'explosions, voire de victoires révolutionnaires à court terme, au lieu de la faire dépendre des impératifs d'intervention dans les luttes de masse effectivement en cours, déteminées par les contradictions sociales réelles.

Tout ceux qui partent de l'hypothèse que des explosions de luttes de masse à potentiel révolutionnaire sont impossibles dans les pays impérialistes, du moins dans un avenir prévisible, limiteront leurs interventions dans les luttes en cours à l'appui des revendications immédiates et des formes d'organisation traditionnelles, tout au plus complété d'une propagande générale pour le socialisme et d'une agitation pour la solidarité avec les révolutions dans d'autres parties du monde. Mais lorsque le mouvement de masse lui-même dépasse périodiquement le niveau des « grèves économiques + élections » - ce qui est inévitable, vu la gravité de la crise structurelle qui secoue la société des pays impérialistes -, cette pratique purement routinière n'aura préparé ni les masses, ni l'avant-garde ouvrière large, ni même les militants et cadres de l'organisation révolutionnaire ellemême, aux tâches nouvelles qui surgissent brusquement de la lutte de classe.

Ils deviennent ainsi eux-mêmes un facteur supplémentaire pour empêcher la victoire de la révolution socialiste, pour la même raison fondamentale que celle qui fut sous-jacente dès le départ au réformisme : parce qu'ils croient que cette révolution n'est pas possible (du moins dans un avenir prévisible). La plupart des fois, ils se convaincront d'ailleurs que dix millions de travailleurs en grève avec occupation d'usines comme lors de Mai 68 ne voulaient « réellement » que des augmentations de salaire et de bonnes élections, et qu'il fallait limiter la dynamique du mouvement à ces objectifs « réalistes ». La preuve ? « Il n'y a pas eu de victoire révolutionnaire » ! Que toute base politique pour critiquer le réformisme des PS et des PC disparaît de ce fait, et du même fait toute base politique pour construire à ces moments un parti révolutionnaire plus large, cela coule de source.

Par contre, tous ceux qui partent d'une compréhension de la gravité de la crise historique du capitalisme et de la société bourgeoise, et qui comprennent, avec Trotsky, que le caractère révolutionnaire de la période ne réside point dans l'imminence de la révolution partout et toujours, mais dans l'inévitabilité de tournants brusques et radicaux des « conditions objectives »3 , appliqueront la stratégie du Programme de transition. Ils interviendront dans toutes les luttes de masse en partant de l'appui aux revendications immédiates de ces luttes - économiques, démocratiques, même les plus modestes - mais sans se limiter a cet appui.

Ils s'efforceront de combiner un tel appui avec la défense de revendications transitoires et la propagation (et si possible la réalisation initiale) de formes d'auto-organisation des masses, qui feront faire à celles-ci un apprentissage pratique qui les prépare à affronter les tâches nouvelles qui se dégagent lorsque se produiront les explosions plus larges. Ils couronneront cette combinaison de revendications immédiates et d'objectifs transitoires dans les luttes de masse par la défense d'une ligne politique d'ensemble et d'un projet gouvernemental qui est capable de satisfaire les préoccupations fondamentales des travailleurs.

Mais pour pouvoir défendre avec conviction et suite dans les idées pareille orientation, il faut évidemment être convaincu que les explosions de lutte de masse mettant la question du pouvoir à l'ordre du jour sont tôt ou tard inévitables : « La tâche stratégique de la prochaine période - période prérévolutionnaire d'agitation, de propagande et d'organisation - consiste à surmonter la contradiction entre la maturité des conditions objectives de la révolution et la non-maturité du prolétariat et de son avant-garde (désarroi et découragement de la vieille génération, manque d'expérience de la jeunesse). Il faut aider la masse dans le processus de sa lutte quotidienne à trouver le pont entre ses revendications actuelles et le programme de la révolution sociale. Ce pont doit consister en un système de revendications transitoires, partant des conditions actuelles et de la conscience actuelle de larges couches de la classe ouvrière, et conduisant invariablement à une seule et même conclusion : la conquête du pouvoir par le prolétariat. » ( Programme de transition).

Tout cela, nos révisionnistes l'abandonnent au nom de la realpolitik, c'est-à-dire d'un retour à la vieille combinaison social-démocrate du programme minimum et de la propagande abstraite pour le socialisme (programme minimum plus solidarité avec le « camp socialiste »). L'idée même de stratégie révolutionnaire est abandonnée, du moins pour les pays impérialistes et pour les Etats ouvriers bureaucratisés (en réalité, pas seulement pour

5 3 ceux-là). Car, comme le précise Trotsky : « Le concept de stratégie révolutionnaire ne s'est formé que dans les années de l'après-guerre, sous l'influence initiale, sans doute, de la terminologie militaire. Mais ce n'est pas par hasard qu'il s'est affirmé. Avant la guerre, nous ne parlions que de la tactique du parti prolétarien, et cette conception correspondait exactement aux méthodes parlementaires et syndicales qui prédominaient alors et qui ne dépassaient pas le cadre des revendications et des tâches courantes. La tactique se limite à un système de mesures se rapportant à un problème particulier d'actualité ou à un domaine séparé de la lutte de classe. La stratégie révolutionnaire couvre tout un système combiné d'actions qui, dans leur liaison et leur succession, comme dans leur développement, doivent amener le prolétariat à la conquête du pouvoir [nous soulignons]. » (L'IC après Lénine, vol. I, p. 171-172 de l'édition PUF, 1969).

L'UNITE ET

LA DIALECTIQUE

DES TROIS SECTEURS

DE LA REVOLUTION

MONDIALE

La ligne de « l'axe central anti-impérialiste » de la révolution mondiale, chère à Percy et Lorimer, s'oppose carrément à la ligne de l'unité et de l'interaction dialectique des trois secteurs de la révolution mondiale, qui est à la base des documents adoptés par le Congrès de réunification de la IV° Internationale de 1963.

A première vue, cela ne semble pas évident. Dans la résolution de son congrès de 1984, le SWP australien s'ap- puyait encore sur une citation de Lénine qui inclut explicitement la lutte du prolétariat des pays impérialistes contre sa propre bourgeoisie comme partie intégrante de la lutte anti-impérialiste ; elle la plaçait même en première position de celle-ci.

Mais il est clair que Percy et Lorimer n'utilisent plus la formule de « l'axe anti-impérialiste de la révolution mondiale » dans ce sens léniniste traditionnel. Sinon, Lorimer ne pourrait pas reprocher à la IV° Internationale de « sous-estimer le caractère central de la révolution de libération nationale » dans la révolution mondiale. « L'axe anti-impérialiste de la révolution mondiale » devient en réalité « l'axe des luttes du tiers monde ». Cette conception est fausse. Loin d'être plus radicalement « anti-impérialiste » que celle de la IV° Internationale, elle débouche politiquement sur l'acceptation de la coexistence (fut-elle conflictuelle et non pacifique) avec l'impérialisme.

La base de l'impérialisme, dans la conception léniniste du terme, ce n'est pas l'exploitation du tiers monde. Elle en est un élément important, mais seulement un element. La base de l'impérialisme, c'est le capitalisme des monopoles, ce sont les trusts et le capital financier monopolistique des pays impérialistes, et l'énorme puissance economique et militaire qui s'en dégage. C'est cette puissance qui permet l'exportation des capitaux, le contrôle du marché mondial et la soumission des pays semi-coloniaux et dépendants. Que celle-ci renforce à son tour la richesse et la puissance des bourgeoisies impérialistes, personne ne le contestera. Mais cela ne change rien au fait que la base de la puissance impérialiste, des grands trusts monopolistiques, du capital financier et de leurs armées, se trouve dans les métropoles et non dans les pays semi-coloniaux.

Il s'ensuit que l'impérialisme ne peut être renversé que dans les métropoles, et ce par le prolétariat de ces métropoles. Les masses du tiers monde peuvent l'ébranler mais pas le renverser. Cette confluence du prolétariat métropolitain et des masses du « tiers monde » est indispensable pour la défaite finale de l'impérialisme. Derrière l'idée de « l'axe anti-impérialiste » de la révolution mondiale, voire de la lutte de classe internationale, il y a la conviction que l'impérialisme ne peut pas être renversé pendant une longue période. Seul son affaiblissement serait à l'ordre du jour.

Percy et Lorimer aggravent leur cas lorsqu'ils fondent la prétendue « primauté » des luttes de libération nationale par rapport aux luttes des travailleurs des pays impérialistes sur le fait que les premières seraient, du moins potentiellement, des luttes offensives pour le pouvoir, alors que les luttes ouvrières dans les pays impérialistes seraient pour le moment purement défensives . Ne nous attardons pas sur le caractère schématique de cette distinction. Combien de fois la lutte de classe n'est-elle pas passée en l'espace de quelques mois, voire de quelques semaines, de l'offensive à la défensive, et de la défensive à l'offensive. La faiblesse principale de cette conception des « primautés » et des « priorités », c'est qu'elle aborde les différents secteurs de la révolution mondiale, les différents continents, les différents pays comme des pièces strictement séparées d'un puzzle, ayant chacun ses contours propres établis une fois pour toutes (ou du moins pour une longue période).

La réalité est toute différente. Le monde capitaliste constitue un tout organique dont les composantes sont constamment modifiées par leurs contradictions internes et leurs répercussions globales, avant tout économiques, politiques et militaires, et des explosions que ces contradictions provoquent périodiquement. Ainsi une lutte purement défensive comme la lutte contre la montée du fascisme en Allemagne entre 1930 et 1933 était infiniment plus importante pour le sort de la révolution mondiale que la lutte offensive qui se produisit simultanément en Indochine, en Indonésie et en Mongolie extérieure et qui, dans ce dernier pays fut couronnée de succès. Trotsky avait mille fois raisons de dire que « la clé de la situation mondiale était en Allemagne » à cette époque, malgré le caractère défensif de la lutte de classe dans ce pays. La victoire de la contrerévolution allemande a modifié les rapports de forces à l'échelle mondiale de manière bien plus importante que ne l'aurait fait la victoire de la révolution dans plusieurs pays semi-coloniaux et coloniaux.

La résolution du SWP australien de juillet 1984 dit à juste titre que plus la crise capitaliste se prolonge, plus le réarmement et la guerre - et pas seulement la guerre contre les révolutions en cours dans le « tiers monde » -deviendront la « solution » se dégageant de la nature même de l'impérialisme. Sur cette voie vers la troisième guerre mondiale (guerre-suicide de la civilisation humaine, sinon de l'humanité tout court) se dresse un obstacle formidable : la puissance du mouvement ouvrier international et de tous ses alliés dans les pays dits du tiers monde, le mouvement antiguerre faisant partie de ces alliés-là.

Pour vaincre la résistance contre la folie que représenterait une guerre mondiale aujourd'hui, la bourgeoisie impérialiste devrait réaliser des changements radicaux dans le climat politique, la forme de gouvernement et le personnel politique de ses principales métropoles. Cela demande beaucoup de temps. Cela demande surtout un changement radical des rapports de forces entre les classes dans ces pays, pas tellement différent du changement des rapports de forces que signifia l'arrivée au pouvoir d'Hitler en Allemagne en 1933 (même si la forme de ce changement peut être différente de celle de l'établissement d'une dictature fasciste au sens classique du terme).

Mais pour quiconque connaît et comprend les liens qui existent entre la force du mouvement ouvrier, le potentiel de combat du prolétariat, et la solidité relative des libertés démocratiques en société bourgeoise, il est évident qu'une défaite durable et grave de luttes défensives actuellement en cours dans les pays impérialistes porterait un coup mortel au potentiel de lutte antiguerre. L'obstacle principal sur la voie vers la troisième guerre mondiale et sur celle d'un écrasement dans le sang de la lutte de libération nationale dans de nombreux pays semi-coloniaux serait éliminé.

Ce serait la plus grave des illusions que de croire qu'un mouvement antiguerre de plus en plus ample et audacieux, avec un impact et des succès politiques de plus en plus efficaces, pourrait se développer simultanément avec un affaiblissement qualitatif de la classe ouvrière dans les principaux pays impérialistes. Comme au cours des années trente, chaque défaite décisive dans les luttes défensives du prolétariat occidental serait un pas décisif vers la guerre. Chaque victoire ouvrière importante (même « purement défensive ») du prolétariat occidental paralyserait au moins temporairement la marche de l'impérialisme vers la guerre, y compris vers des guerres « partielles » contre la révolution dans un ou plusieurs pays dits du « tiers monde ».

Toute cette scolastique sur ce qui est « plus important » ou « moins important » doit d'ailleurs être radicalement rejetée. L'approche marxiste du problème, c'est celle présentée dans la citation de Lénine, utilisée par la résolution du congrès de juillet 1984 du SWP: la communauté d'intérêts du prolétariat occidental, des masses prolétariennes et semi-prolétariennes du «tiers monde », et nous ajoutons aujourd'hui : du prolétariat des Etats ouvriers bureaucratisés. L'unité de la révolution mondiale ne trouve de fondement matérialiste que dans cette communauté d'intérêts. Les adversaires les plus conséquents de la conception marxiste de la révolution socialiste mondiale en tant qu'unité indissociable entre les trois secteurs de la révolution rejettent explicitement cette communauté d'intérêts, du fait du caractère prétendûment « corrompu » du prolétariat occidental. Nos révisionnistes ne vont pas encore aussi loin, bien que la manière extensive et excessive avec laquelle ils appliquent le concept d'« aristocratie ouvrière » les rapproche dangereusement de cette position. Mais si l'on admet l'identité fondamentale d'intérêts de tous les prolétaires du monde, on doit appliquer la méthode du Programme de transition dans les trois secteurs de la révolution mondiale, c'est-à-dire partir des préoc- cupations immédiates des travailleurs et de leurs revendications réelles, pour autant qu'elles soient capables de déclencher de vastes mobilisations et luttes de masse, indépendamment de toute distinction scolastique entre « le politique » et « l'économique », « l'offensif » et «le défensif », en estimant dans chaque cas de manière strictement objective les répercussions réelles de ces luttes sur la lutte de classe à l'échelle internationale. Et on doit surtout rejeter comme à proprement parler monstrueuse toute idée de subordonner les revendications et les luttes réelles du prolétariat dans un quelconque pays aux « exigences » prétendůment « supérieures » de la « lutte anti-impérialiste », inteprêtée dans le sens d'une lutte contre la seule domination impérialiste sur les seuls « pays du tiers monde ». Or, cette subordination est déjà avouée ouvertement par les dirigeants du SWP pour les travailleurs des Etats ouvriers bureaucratisés. Car réclamer que ceux-ci acceptent « l'axe anti-impérialiste » de la révolution mondiale, c'est leur refuser le droit de partir de leurs revendications et préoccupations immédiates pour engager leur combat immédiat. L'entreprise est de toute façon totalement utopique. Les travailleurs polonais, hongrois, tchécoslovaques, et demain les travailleurs soviétiques et chinois, ne demanderont pas conseil à Percy et Lorimer pour savoir quels sont les objectifs immédiats de leurs luttes, si ces objectifs visent la dictature bureaucratique ou s'axent sur la « solidarité anti-iméprialiste ». Personne n'a le droit de leur demander cela, pas plus que Lech Walesa ou la Charte 77 n'ont le droit d'exiger des travailleurs du Nicaragua, du Salvador, de Palestine ou d'Afrique du Sud qu'ils subordonnent leur combat immédiat contre l'impérialisme et ses alliés sur place au nom d'une quelconque « priorité » de la lutte antibureaucratique en Europe orientale.

Mais il s'agit en même temps d'une utopie profondément réactionnaire. Car elle implique que la révolution politique doit être retardée jusqu'après la chute ou du moins l'affaiblissement décisif de l'impérialisme dans le reste du monde. Cette idée est tout aussi réactionnaire que celle selon laquelle les peuples opprimés du tiers monde devraient attendre le renversement de l'impérialisme avant d'engager leur lutte de libération avec des chances de succès.

Notre conception de l'unité des trois secteurs de la révolution mondiale se fonde sur le droit et la possibilité des prolétaires de tous les pays de lutter non seulement pour leurs revendications immédiates (réformes), mais pour l'exercice du pouvoir (révolution), indépendamment de la « situation mondiale dans son ensemble » jugée prétendûment « défavorable » pour une telle lutte dans tel ou tel sucteur. Lorsque les masses prolétariennes sont prêtes à engager une confrontation globale avec le gouvernement et l'Etat qui les opprime, elles ont parfaitement le droit de ie faire. En agissant de la sorte, elles « modifient » du même fait la situation mondiale en faveur de la révolution et aux dépens de la contre-révolution. C'est même le seul moyen de la modifier foncièrement dans ce sens.

Nous ne voyons aucune contradiction entre l'appui et l'encouragement donnés aux travailleurs des Etats ouvriers bureaucratisés pour qu'ils renversent par l'action révolutionnaire de masse la dictature de la bureaucratie dans la situation mondiale actuelle, et les impératifs de la lutte anti-impérialiste et anticapitaliste dans le reste du monde. Nous sommes profondément convaincus qu'indépendamment de la confusion idéologique qui peut régner parmi ces travailleurs - et qui est le produit du stalinisme, que seule l'expérience pratique se dégageant de leurs actions de masse permettra de surmonter effectivement -, ils n'agiront pas dans le sens du rétablissement du capitalisme. Ils ne renforceront donc pas le capitalisme à l'échelle mondiale. Nous sommes encore davantage convaincus que tout progrès politique dans le sens de la révolution politique antibureaucratique en Europe de l'Est et en URSS, tout début d'instauration de régimes d'autogestion dans l'économie et dans la société, et d'auto-administration pluraliste dans l'Etat, stimuleront de manière colossale la lutte anti-impérialiste et anticapitaliste dans tous les pays capitalistes où le prolétariat constitue déjà la majorité des combattants. L'expérience concrète du Printemps de Prague en 1968 et de Solidarnose en 1980-1981 confirme ce diagnostic. RAISONS ET DYNAMIQUE

DE LA SOLIDARITE AVEC LES LUTTES

ANTI-IMPERIALISTES

DANS LE MONDE

Notre conception globale, « mondialiste » et non « tiers mondiste » de la révolution, ne s'oppose en rien à la tâche de solidarité avec les masses des pays semi-coloniaux et dépendants, qui se trouvent aujourd'hui au premier front de la lutte contre l'impérialisme, en tant que tâche-clé des révolutionnaires par- tout dans le monde, avant tout au sein des forteresses impérialistes elles-mémes. L'expérience a d'ailleurs prouvé que la IV° Internationale n'a de leçons à recevoir de personne à ce propos.

La différence entre notre conception de la solidarité avec les combats anti-impérialistes dans les pays semicoloniaux et dépendants et celle de tous ceux qui sont entraînés dans la logique du tiers mondisme réside en ceci. Les révisionnistes ont tendance à justifier l'importance du mouvement de solidarité pour des raisons foncièrement morales. Les révolutionnaires du tiers monde sont les seuls qui luttent aujourd'hui dans les faits de manière révolutionnaire contre l'impérialisme. Il est donc du devoir des révolutionnaires du monde entier de leur accorder un appui en priorité sur tout autre préoccupation. En outre, ces révolutionnaires sont les seuls à pouvoir prendre le pouvoir dans un avenir prévisible. Cela justifierait donc encore plus la priorité accordée à l'appui de leur lutte, quel que soit le pays où l'on milite.

Le premier de ces motifs est honorable ; nous le partageons en bonne partie. Mais il est insuffisant pour motiver une action de solidarité efficace et de longue haleine. Combiné avec le deuxième, dans le cadre d'une vision fausse, immédiatiste et impressionniste, du processus réel de révolution mondiale, il risque de conduire à des contradictions croissantes, voire dans une impasse. Il est donc inefficace même du point de vue de la lutte de solidarité elle-même.

La solidarité avec les victimes de la surexploitation et de l'oppression impérialistes, qui commencent à résister contre cette barbarie, est un devoir pour les révolutionnaires de tous les pays, indépendamment du fait de savoir si cette résistance a une chance d'aboutir à une victoire révolutionnaire à court ou à moyen terme. Aujourd'hui, les masses sud-africaines et palestiniennes sont les plus opprimées et les plus persécutées du monde, du fait de l'impérialisme et de ses agences régionales semi-autonomes qui prennent le relais pour exercer cette oppression : le régime d'apartheid et l'Etat sioniste. Vu la force militaire de ces deux Etats, il n'est pas du tout certain que les masses en question aient une chance d'arracher une victoire révolutionnaire à court terme. Mais bien loin de dévaloriser leur lutte héroïque, une telle analyse ne fait qu'augmenter nos devoirs de solidarité à leur égard. Quant bien même on considèrerait leur combat comme « purement défensif » (formule aussi insensée que des formules similaires à l'égard d'autres secteurs du prolétariat mondial et de ses alliés), ce devoir resterait intact. Disons même qu'il en deviendrait encore plus brûlant, comme le fut le devoir de solidarité avec les masses du Chili en 1973 ou avec les victimes de la dictature argentine en 1976. La motivation qui inspire notre combat de solidarité est foncièrement politique, c'est-à-dire internationaliste dans le sens social du terme. Pour paraphraser Marx: nous sommes convaincus que tout peuple qui tolère l'oppression d'un autre peuple ne réalisera jamais sa propre libération. Cela s'applique à tous les peuples du monde, sans distinction aucune. Nous sommes convaincus que sans une lutte permanente, tenace, ininterrompue contre le poison nationaliste, chauvin, raciste, xénophobe, la révolution prolétarienne sera mille fois plus difficile dans n'importe quel pays du monde.

Nous sommes en outre convaincus que la pratique de collaboration de classes, de « solidarité avec sa propre bourgeoisie » est un des obstacles subjectifs principaux sur la voie de la révolution prolétarienne dans les pays impérialistes, et de maniěre croissante dans les pays dépendants semi-industrialisés également. Cette pratique ne sera éliminée avec succès que si s'y substitue celle de la solidarité de tous les travailleurs contre tous les patrons, indépendamment de leur nationalité, race, origine éthnique, etc. Comme nous savons que la conscience, chez les masses, naît de l'expérience d'action plus que de la propagande, de la lecture, des discours, la manière la plus efficace de stimuler la conscience internationaliste, c'est d'engager des actions internationalistes, parmi lesquelles les actions de solidarité internationale occupent, du fait de leur continuité, une place de choix évidente. Pour la même raison, nous nous efforçons de stimuler l'engagement du mouvement ouvrier organisé, avant tout des syndicats, dans ces mouvements de solidarité.

Pour nous, le devoir internationaliste n'est donc pas une tâche à part de la stratégie révolutionnaire mondiale, y compris dans les pays impérialistes (bien qu'elle puisse en prendre des formes et un poids conjoncturel particuliers à tel ou tel moment de la lutte de classe nationale et internationale). Il fait partie intégrante de l'ensemble de cette stratégie. L'abandonner ou même le sous-estimer, ce n'est pas seulement moralement répréhensible, cela porte un coup mortel à la nécessité de se préparer à des luttes de classe révolutionnaire conséquentes dans chaque pays, à commencer par les pays impérialistes eux-mêmes. Mais une telle conception essentiellement politique de l'internationalisme prolétarien, de la nécessaire solidarité des prolétaires et des opprimés à l'échelle mondiale, n'a de base cohérente que si elle se fonde de manière matérialiste sur la communauté d'intérêts des prolétaires de tous les pays. On constate immédiatement jusqu'à quel point toute hypertrophie du concept « d'aristocratie ouvrière nourrie de surprofits coloniaux » s'érige en obstacle grave pour une activité permanente de solidarité avec le combat des masses dans les pays semi-coloniaux et dépendants. Car de deux choses l'une. Ou bien la fameuse « aristocratie ouvrière » ne représente qu'une petite minorité qui peut-être effectivement neutralisée par l'action politique: lutte pour le front unique, lutte pour la démocratie syndicale, formes de plus en plus avancées de grève de masse, formes de plus en plus avancées d'auto-organisation de masse, etc. Dans ce cas, elle ne constitue pas un obstacle à une amplification de la solidarité anti-impérialiste au sein du prolétariat lui-même, à condition que l'avant-garde révolutionnaire remplisse ses tâches et ne commette pas de graves erreurs sectaires. Mais dans ce cas, cette « aristocratie » ne peut expliquer en aucune manière la persistance de l'influence réformiste au sein des larges masses. Ou bien « l'aristocratie ouvrière» représente la base de l'influence de masse du réformisme dans les pays impérialistes. Mais cette « aristocratie ouvrière » a des intérêts matériels opposés à ceux des prolétaires moins rémunérés, à commencer par ceux du « tiers monde ». Alors la capacité de s'engager dans une action de solidarité durable avec ces prolétaires et masses opprimées du tiers monde sera limitée à une petite minorité motivée essentiellement par des considérations morales, contrastant avec ses intérêts matériels propres. Par le biais de la fausse conception des « surprofits coloniaux explication du réformisme, de la collaboration de classes, du nationalisme de classe dans les pays impérialistes », les tiers mondistes se placent dans la même position que les bureaucrates syndicaux et les politiciens social-démocrates et staliniens, fût-ce évidemment avec des conclusions politiques tout à fait différentes et avec les meilleures intentions du monde (mais, comme on le sait, la voie vers l'enfer est souvent pavée des meilleures intentions).

Tous les deux affirment que les travailleurs « surpayés » des pays impérialistes ont intérêt à ne pas se solidariser avec la lutte d'émancipation des peuples du « tiers monde ». Logiquement, ils auraient également intérêt à prôner l'expulsion des travailleurs immigrés en période de crise. Ils auraient intérêt à s'opposer à l'industrialisation des pays du tiers monde. Ils auraient intérêt à constituer un « bloc protectionniste » avec leurs propres patrons. Percy et Lorimer ne vont évidemment pas aussi loin. Mais la logique tiers mondiste risque de les entraîner dans cette direction. Notre logique au contraire affirme que les masses laborieuses des pays impérialistes n'ont point ces intérêts-là. Elles peuvent donc être gagnées à la solidarité internationaliste la plus large. Le SWP australien, suivant l'exemple du SWP des Etats-Unis, avait commencé la révision du programme mar- xiste-révolutionnaire en s'attaquant à la stratégie de la révolution permanente. Nous retrouvons des formes avancées de cette révision dans la résolution du congrès de juillet 1984 de cette organisation et dans le rapport de Lorimer au comité national d'août 1985.

LA STRATEGIE

DE LA REVOLUTION

PERMANENTE

La résolution du congrès de juillet 1984 est caractérisée par une grande confusion à ce propos. D'une part, elle reprend les formules proto-staliniennes (zinonievistes, boukharinistes), staliniennes et poststaliniennes de la « révolution par étapes » : d'abord une « révolution nationale démocratique », ensuite une « révolution socialiste caractérisée par l'expropriation de la bourgeoisie ». Elle croit polémiquer avec Trotsky. Elle ne polémique en réalité qu'avec la caricature des positions de Trotsky par les premières directions de la bureaucratie soviétique (hélas reprises parfois par des représentants sectaires et dogmatiques du « trotskysme », comme le fut le SWP australien d'avant-hier !).

Jamais Trotsky ou la IV° Internationale n'ont postulé que la révolution permanente se caractérise par le fait que dans les pays sous-développés, de même que dans les pays impérialistes, la tâche de supprimer toute la propriété privée des grands moyens de production se pose dès le premier jour de la prise du pouvoir comme tâche immédiate ou même principale. Le terme même de « révolution permanente » n'aurait aucun sens dans cette éventualité. Il y aurait révolution prolétarienne instantanée et identique dans les pays impérialistes et dans les pays du tiers monde Ce qui est particulier à la stratégie de la révolution permanente, c'est avant tout le fait que la solution des tâches classiques de la révolution nationale démocratique - solution de la question agraire, solution de la question nationale, solution de la question de la modernisation dans son ensemble -exige la conquête du pouvoir par le prolétariat s'appuyant sur la paysannerie pauvre, c'est-à-dire exige la dictature du prolétariat, la création d'un Etat ouvrier. Si nous récusons le concept de la « révolution par étapes », ce n'est pas parce que nous nions de quelque manière que ce soit la primauté des tâches nationales démocratiques au début du processus de révolution permanente. C'est parce que nous nions de la manière la plus catégorique la possibilité de réaliser ces tâches nationales démocratiques sous d'autres formes de gouvernement et de pouvoir d'Etat que celles de la dictature du prolétariat. Il n'y a pas une « étape nationale démocratique » de la révolution pendant laquelle les tâches nationales démocratiques de la révolution peuvent être résolues sans que le prolétariat exerce le pouvoir d'Etat. Et du fait de la logique implacable de la lutte de classe elle-même, le prolétariat ne peut pas exercer le pouvoir d'Etat sans un début de transcroissance de la révolution vers la solution des tâches socialistes. Voilà la deuxième particularité de cette stratégie. C'est dans ce sens que la révolution est « permanente » : on passe de la solution des tâches nationales démocratiques à la solution des tâches socialistes de la révolution, c'est-à-dire sans l'interlude d'un Etat autre que l'Etat ouvrier. Les premières précédent évidemment les secondes, mais pas de manière absolue et totale, sans remettre le début des mesures socialistes à une « deuxième étape ». La marche concrète de la lutte de classe et les rapports de forces réels socio-politiques décident du rythme, des modalités et des limites de cette transcroissance.

La confusion introduite par la résolution du congrès de juillet 1984 du SWP australien évite toute précision sur la nature de l'Etat qui doit réaliser les tâches nationales démocratiques à l'époque impérialiste dans les pays sous-développés. Elle évite de préciser si la destruction de l'Etat bourgeois, de l'armée bourgeoise, de l'appareil politique de domination des classes dominantes, et si l'armement des ouvriers et des paysans pauvres, la création d'un Etat nouveau sont une précondition pour la réalisation de ces tâches nationales démocratiques.

Or, une approche non pas scolastique mais historique et empirique de la question permet de conclure rapidement. En Russie, en Yougoslavie, en Chine, au Vietnam, à Cuba, au Nicaragua, il a fallu détruire l'armée et l'Etat de la bourgeoisie, il a fallu créer l'Etat de la dictature du prolétariat, pour réaliser les tâches nationales démocratiques de la révolution. La stratégie de la révolution permanente s'est trouvée confirmée à cent pour cent de manière positive dans toutes ces révolutions. Et dans tous les cas où les dirigeants opportunistes du processus révolutionnaire ont voulu intercaler une « étape nationale démocratique » du point de vue du gouvernement et du pouvoir d'Etat, ils ont abouti à une défaite souvent sanglante, à la victoire de la contre-révolution. Le concept de « gouvernement ouvrier et paysan » ne résout rien en la matière. Il peut en effet être utilisé comme synonyme de dictature du proletariat, comme il peut être utilisé en tant que synonyme d'un gouvernement qui existe encore dans le cadre d'un Etat bourgeois.

Dans le premier cas, nous n'y trouvons aucune différence avec la position traditionnelle de Trotsky sur la révolution permanente. Dans le deuxième cas, il s'agit d'une différence fondamentale avec cette théorie, d'une rechute vers les positions de type menchevique pour autant qu'on postule que l'ensemble de tâches de la révolution nationale démocratique peuvent être résolues sans la destruction de l'appareil d'Etat bourgeois. La formule utilisée par le SWP selon laquelle l'alliance avec la bourgeoisie « nationale » serait un problème « tactique », tandis que l'alliance avec la paysannerie serait « stratégique » et durable, esquive de nouveau le vrai problème. Toute question d'alliance est toujours un problème tactique. La question stratégique est toujours la question du pouvoir. La véritable question est donc celle de savoir quelle est l'implication stratégique, c'est-à-dire l'implication dans le domaine du gouvernement et de l'Etat, des diverses tactiques d'alliance. Toute l'histoire du xx*siècle confirme que des alliances tactiques qui enferment le prolétariat et son (ses) parti(s) dans les limites de l'Etat bourgeois conduisent à la victoire de la contrerévolution. L'alliance ouvrière-paysanne, absolument indispensable dans des pays où la paysannerie constitue encore la majorité ou une importante minorité des masses laborieuses, ne peut conduire à la victoire de la révolution que si elle se réalise sous la direction du prolétariat et dans le cadre de la dictature du prolétariat, quelle que soit « l'étape » que traverse la révolution quant aux tâches à réaliser en priorité. La tâche de libération nationale n'a pu être réalisée par la révolution vietnamienne que grâce à la création d'un Etat ouvrier. Le fait que la révolution algérienne n'ait pas abouti à la création d'un Etat de dictature du prolétariat a eu comme conséquence que l'indépendance nationale n'y est pas totalement résolue.

Lorimer pose la question : « Croyezvous qu'un changement qualitatif de la nature de classe de l'Etat algérien sous Ben Bella était nécessaire pour qu'il devienne une dictature du prolétariat pleine et entière? » (SWP Discussion Bulletin n° 9, décembre 1984). La question réthorique conclut par une analogie avec le Nicaragua.

Mais justement, l'armée de Boumédienne a effectué un coup d'Etat contre-révolutionnaire contre Ben Bella. A notre connaissance, l'armée sandiniste n'est pas et ne sera pas l'instrument d'une quelconque contre-révolution au Nicaragua. Confondre une armée potentiellement contre-révolutionnaire avec une armée révolutionnaire, ou croire que la même armée peut jouer indifféremment deux rôles dans l'histoire, voilà où l'on aboutit si l'on substitue la théorie de la « révolution par étapes » à la théorie de la révolution permanente. L'infortuné Aidit a cru la même chose concernant l'armée indonésienne (la formule venait d'ailleurs de Mao-Tsé-toung, qui s'est pourtant bien gardé de l'appliquer en pratique à l'égard de l'armée de Chiang-Kaïchek). On connaît le résultat.

Lorimer n'a pas encore compris vingt années plus tard qu'il n'y a pas eu manifestement destruction de l'armée bourgeoise en Algérie et dore pas dictature initiale du prolétariat, alors qu'il y a eu manifestement destruction de cette armée au Nicaragua. Cela revèle bien toute la régression théorique dont il a été victime.

La formule « gouvernement ouvrier et paysan », ou à plus forte raison « gouvernement de deux classes exerçant le pouvoir avec droits égaux », ne peut rien résoudre à ce propos, parce que comme Lénine le précise en 1921 (Trotsky avait énoncé cette vérité historique des 1905-1906) : « Notre expérience nous a appris - et nous en trouvons la confirmation dans le développement de toutes les révolutions du monde, si l'on considère la nouvelle époque, disons les cent cinquante dernières années - que partout et toujours, il en a été de même : toutes les tentatives faites par la petite bourgeoisie en général, et par les paysans en particulier, pour prendre conscience de leur place, pour diriger à leur manière l'économie et la politique, ont abouti à cet échec. Ou bien ils doivent se placer sous la direction du prolétariat, ou bien sous celle des capitalistes. Il n'y a pas de milieu. Ceux qui rêvent d'un moyen terme sont des réveurs, des songe-creux. L'économie, la politique et l'histoire leur infligent un démenti. » (V. I. Lénine, « Discours au congrès des ouvriers des transports », p. 839 in Oeuvres choisies en deux volumes, Moscou, 1947. Nous soulignons).

Ecartant les enseignements de Lénine, nos « songe-creux » d'aujourd'hui continuent à sévir plus de soixante ans plus tard, additionnant les élucubrations sur les « composantes paysannes » des « gouvernements ouvriers et paysans » qui se seraient manifestées au sein des révolutions victorieuses du xx* siècle. Mais ils sont incapables de répondre à la simple question que nous leur posons: ou donc étaient ces fameux « ministres paysans » ou « composantes paysannes » du gouvernement arrivé au pouvoir par la Révolution russe d'octobre, du gouvernement yougoslave d'après décembre 1945, du gouvernement chinois d'après novembre 1949, du gouvernement de Hanoï après les accords de Genève, du gouvernement castriste à Cuba, du gouvernement vietnamien après la fusion du sud et du nord, du pouvoir sandiniste au Nicaragua? Il s'agit de toute évidence d'une mystification pure et simple.

Cette régression théorique contraste avec le bon sens de Fidel Castro qui, quant à lui, malgré son pragmatisme, n'hésite pas à énoncer quelques vérités théoriques générales qui sont justement celles que les dirigeants du SWP australien rejettent maintenant. Dans la Deuxième Déclaration de La Havane, nous lisons : « Mais la paysannerie en tant que classe, du fait de l'ignorance dans laquelle elle vit, réclame la direction révolutionnaire et politique de la classe ouvrière et des intellectuels révolutionnaires. Sans cette direction, elle ne peut pas déclencher la lutte pour remporter la victoire. » Et quelques années plus tard, il affirme : « Au Chili (...) il sera nécessaire d'avoir une révolution socialiste, et j'ai expliqué pour quelles raisons. En tant que pays sous-développé, écrasé de dettes, un pays où les larges masses de la population vivent dans les conditions les plus mauvaises, il faudra frapper des coups contre les intérêts des impérialistes, de l'oligarchie, de la grande industrie, du commerce d'importation-exportation et de la banque, si l'on veut réaliser quelque chose, si l'on veut donner quelque chose aux masses paysannes et aux masses ouvrières du pays. Pour pouvoir mener la lutte contre l'oligarchie et contre l'impérialisme, il est nécessaire de gagner l'appui des masses ouvrières et paysannes contre l'impérialisme (...) Et les masses ouvrières et paysannes n'accordent pas d'appui à une quelconque révolution bourgeoise, car les ouvriers et les paysans ne seront pas prêts à collaborer pour servir les intérêts d'une classe exploiteuse. » (nous soulignons, Granma du 20 mars 1966).

N'est-il pas désolant que ces formules de Fidel, qui reflètent l'expérience réelle de toutes les révolutions du Xx* siècle, soient identiques à celles du « trotskysme orthodoxe »... alors que les ex-trotskystes du SWP australien, sous prétexte de se « rapprocher de Fidel », proclament aujourd'hui que précisément ces thèses fondamentales de la théorie de la révolution permanente seraient fausses ?

Le rapport de Lorimer au comité national d'août 1985 du SWP australien pousse la confusion plus loin. D'une part, suivant les falsificateurs proto-staliniens, staliniens et poststaliniens, il attribue maintenant à Trotsky et à la IV° Internationale explicitement l'idée d'une réalisation simultanée de l'ensemble des tâches nationales démocratiques et des tâches socialistes de la révolution, c'est-à-dire l'idée absurde selon laquelle il faut exproprier totalement la bourgeoisie dès le lendemain de la prise du pourvoir. Inutile de dire qu'on ne trouvera dans les textes fondamentaux de Trotsky ( Bilan et perspectives, la Révolution permanente, les Trois Conceptions de la Révolution russe) ou dans les documents programmatiques de l'Opposition de gau- che internationale et de la IV° Internationale, pas un mot qui permettrait d'étayer cette thèse. La seule chose que Trotsky et les marxistes-révolutionnaires ont toujours affirmée, c'est qu'ayant pris le pouvoir pour réaliser dans l'immédiat les tâches nationales démocratiques de la révolution et quelques tâches politiques comme la paix en 1917, le prolétariat ne pourra pas reconstruire une économie capitaliste, ne pourra pas sacrifier ses propres intérêts de classe, ne pourra donc pas retarder la prise de certaines mesures socialistes jusqu'à une étape ultérieure. Des mesures de contrôle ouvrier furent prises par le gouvernement bolchevique des novembre 1917. Sont-elles des tâches « nationales démocratiques » ou des tâches socialistes ? De là à postuler l'expropriation immédiate et simultanée de toute la bourgeoisie, il y a une différence que seuls les gens de mauvaise foi peuvent ignorer. Mais à côté de cette falsification manifeste, il y a accentuation de la révision du programme. Car Lorimer parle maintenant ouvertement de la différence entre « la nature du régime » dans les deux « étapes ». Le contenu de son « étapisme » se révèle lorsqu'il se réfère au problème tactique du Frente Amplio en Uruguay. Mais si des accords tactiques temporaires du style Frente Amplio sont certes possibles, un gouvernement interclassiste est un guet-apens dans lequel seuls des opportunistes impénitents, après tant de défaites, peuvent encore entraîner le prolétariat et les paysans pauvres. Et un Etat interclassiste est un non-sens, qui n'a jamais existé et qui n'existera jamais. La question à laquelle les dirigeants du SWP australien doivent répondre est celle de savoir si un gouvernement du Frente Amplio, ou un gouvernement du même type, est capable de réaliser les tâches de « l'étape nationale démocratique » de la révolution, si des « alliances de classe » doivent aboutir à des gouvernements de ce type. Pour nous, l'expérience historique a répondu une fois pour toutes « non » à cette question.

D'aucuns ironisent lorsque nous affirmons que la justesse de la théorie de la révolution permanente a été confirmée par la victoire des révolutions yougoslave, chinoise, cubaine, vietnamienne de même que par la défaite des révolutions bolivienne, chilienne, algérienne, égyptienne, iranienne : « Comment pouvez-vous affirmer que vos idées triomphent, alors que d'autres prennent le pouvoir? », sussurrent-ils.

L'ironie est totalement déplacée. Elle reflète l'incompréhension de l'enjeu du dilemme, qui est avant tout stratégique et non organisationnel. Le mouvement de masse et le mouvement révolutionnaire dans les pays sous-développés étaient, restent et resteront confrontés avec une alternative claire: ou bien pousser la révolution en avant vers la dictature du prolétariat, ou bien s'arrêter à un stade intermédiaire. Notre mouvement proclame depuis soixante ans que dans le premier cas, c'est la victoire, dans le deuxième cas c'est la défaite inévitable. Les événements ont confirmé la justesse de ce diagnostic. Est-ce faux de le souligner ?

Marx et les marxistes proclamaient de même, dès 1948, que les prolétaires de tous les pays avaient un choix très clair : ou bien constituer des syndicats de lutte de classe et des partis politiques indépendants, ou bien être constamment grugés par le grand capital. L'histoire leur a donné raison. Devrait-on passer cela sous silence, sous prétexte que dans de nombreux pays, les syndicats de lutte de classe et les partis politiques ouvriers indépendants ont été constitués par d'autres que les marxistes ?

LES FORCES SOCIALES

EN PRESENCÉ A L'ECHELLE MONDIALE

Les conceptions stratégiques erronées du SWP australien sont fondées sur une vision fausse de la réalité mondiale. Celle-ci est résumée dans la formule suivante de la résolution du congrès de 1984 du SWP : « Dans la période présente, la révolution coloniale reste le secteur le plus dynamique de la révolution mondiale. Les pays sous-développés, qui représentent l'écrasante majorité de l'humanité, sont la zone dans laquelle les contradictions du système impérialiste sont les plus aiguës et l'exploitation du capitalisme est la plus intense et la plus insupportable. » (p. 43)

Il est certainement vrai que l'exploitation capitaliste est la plus intense et la plus insupportable dans les pays sous-développés capitalistes. Mais il n'est pas vrai qu'elle est la plus intense et la plus insupportable dans les pays sous-développés tout court. Sinon, quelle aurait été la portée de la révolution socialiste victorieuse dans des pays comme la Chine, le Vietnam, Cuba, Nicaragua?

Or, si l'on sépare ces pays, et avant tout la Chine, des pays visés par la révolution coloniale, comme il faut manifestement le faire, les pays sous-développés capitalistes ne représentent pas « l'écrasante majorité de l'humanité ».

Mais ce genre d'estimations n'a pas non plus beaucoup de signification concrète, c'est-à-dire sociale et politique. Ce que les dirigeants du SWP australien veulent réellement dire quand ils utilisent la formule « révolution coloniale » dans le même sens où l'utilisent les idéologues du tiers mondisme, c'est une révolution dominée par des forces sociales autres que le prolétariat, et caractérisée par des formes d'organisation et de luttes différentes de celles de la Révolution russe.

Or, cette vision de la révolution à venir dans un certain nombre de pays sous-développés est radicalement fausse. Elle ne tient pas compte d'un fait capital: la semi-industrialisation que ces pays ont connue au cours des dernières décennies et qui a eu pour conséquence que le prolétariat y a aujourd'hui un poids bien plus important dans la société dans son ensemble qu'il n'en eut en Chine, en Indochine, à Cuba, au Nicaragua ou même en Yougoslavie au moment ou ces pays ont connu la phase décisive de leurs révolutions.

Certes, il s'agit d'un petit nombre de pays. La grande majorité des pays sous-développés restent encore des pays caractérisés par la prédominance de l'agriculture, et celle de la paysannerie et de la population marginalisée. Mais cette majorité des pays concerne une minorité, d'ailleurs en voie de rétrécissement, de la population mondiale, et surtout en termes de poids dans l'économie et la politique mondiales. Les pays connaissant un processus de semi-industrialisation sont des pays sous-développés parmi les plus grands : le Brésil, le Mexique, l'Argentine, la

Corée du Sud, l'Afrique du Sud, partiellement l'Inde plus quelques autres. Dans tous ces pays, le poids du prolétariat, c'est-à-dire de la masse des salariés urbains et agricoles (et c'est là la seule définition marxiste correcte du prolétariat !), est aujourd'hui plus grand qu'en Russie lors de la révolution de 1917. (Même en Chine, 35 % de la population active sont aujourd'hui représentés par des salariés, pourcentage supérieur à celui de la Russie de 1917. La même chose s'applique à l'Inde.) Dans la plupart de ces pays, notamment les trois principaux pays latinoaméricains, la Corée du Sud, l'Afrique du Sud, Taïwan, Singapour, HongKong, le prolétariat constitue déjà la majorité absolue de la population active. Et cela entraîne une conséquence capitale pour la révolution mondiale. C'est seulement aujourd'hui que se réalise la prévision de Marx - qui était loin de la réalité en 1871, en 1917 ou même en 1950 - à savoir que le prolétariat représente la majorité absolue des producteurs à l'échelle du monde. Il y a aujourd'hui environ un milliard de salariés, se répartissant grosso modo de la manière suivante: 140 millions en Europe capitaliste, 120 millions en Amérique du Nord, 130 millions en URSS, 130 millions en Chine, 120 millions en Inde, 180 millions dans les autres pays dépendants semi-industrialisés, 50 millions en Europe de l'Est, 50 millions au Japon, le reste dans les autres pays du monde'

La stratégie de révolution mondiale devrait inclure cette estimation globale des forces sociales en présence et de leur dynamique socio-politique. Elle n'a rien à voir avec une vision « européocentrée » ou « ouvrieriste » dans le sens étroit du terme. Le rapport de Lorimer contient d'ailleurs un lapsus significatif à ce propos. Il reproche a la resolution votée au IX° Congrès mondial d'avoir mentionné une prédominance croissante de la classe ouvrière des pays impérialistes dans la lutte de classe à l'échelle mondiale. Cette formule ne se trouve pas dans la résolution critiquée. Celle-ci parle d'une prédominance croissante du prolétariat mondial, que nous n'identifions nullement avec le prolétariat des seuls pays impérialistes. La même formule se trouve d'ailleurs dans la résolution du X° Congrès mondial. Si l'on veut faire un bilan objectif, non déformé par des œillères et des préjugés, de ce qui s'est passé réellement au cours des dix dernières années, en examinant l'Iran, le Nicaragua et l'Amérique centrale, mais encore la révolution politique en Pologne avec la montée de Solidarnosc, l'explosion des luttes de masse en Afrique du Sud, l'analyse de la résolution du XI° et du XII® Congrès mondial s'avère plus proche de la réalité que les schémas des tiers mondistes.

En voyant la réalité des forces sociales dans le monde tel qu'il est, nous ne sous-estimons nullement l'importance des motifs anti-impérialistes et démocratiques qui continuent et continueront à animer les participants aux luttes de masse dans les pays sous-développés (et même dans certains pays impérialistes). Ces motivations restent très importantes. Elles peuvent même être décisives à certains moments de la lutte. L'alliance ouvrière-paysanne, le caractère explosif de la question agraire et du problème des marginalisés urbains restent des problèmes-clés pour une juste stratégie révolutionnaire même dans des pays comme le Brésil, le Mexique, la Corée du Sud, l'Afrique du Sud, ou le prolétariat constitue déjà la majorité absolue de la population active.

Mais le dosage des motivations anti-impérialistes et des motivations anticapitalistes dans les luttes de masse se modifie inévitablement si le prolétariat passe de 15-20 % à 50-60 % de la population active, sans parler de son poids prépondérant parmi les participants aux luttes révolutionnaires à proprement parler. Estomper ou retarder systématiquement la place des revendications propres dans ces luttes équivaut à les freiner et à les fragmenter. Toute stratégie dans laquele la mobilisation des masses urbaines et donc leur auto-organisation et leur autodéfense n'occupent pas la place prépondérante dans la lutte est condamnée à l'échec. Ce qui est en train de se passer en Afrique du Sud est une confirmation éclatante de cette analyse et de ce pronostic. La vision tiers mondiste sous-jacente à « l'axe anti-impérialiste de la révolution mondiale » est un schéma qui correspond de moins en moins à la réalité, à la marche réelle de la lutte de classe à l'échelle mondiale, pour des raisons avant tout objectives.

REFORME

OU REVOLUTION DANS LES ETATS OUVRIERS BUREAUCRATISES

« L'axe anti-impérialiste de la révolution mondiale » implique, nous l'avons vu, une subordination des préoccupations et luttes réelles des travailleurs de Etats ouvriers bureaucratisés a des prétendues « priorités » à l'échelle mondiale. Cette vision fausse de la révolu- tion mondiale recouvre une vision fausse de la réalité sociale et politique dans ces Etats, parallèle à la vision fausse de la réalité dans les pays sous-développés. « La majorité (...) place la tâche par rapport à l'appareil d'Etat, en particulier son appareil de répression - armée, police - dans un pays postcapitaliste comme la Pologne, sur le même plan que la tâche avec laquelle les travailleurs d'un pays impérialiste comme l'Australie sont confrontés. Voilà une position fausse et extrê mement dangereuse. Dans un Etat socialiste [sic] bureaucratisé, l'appareil de répreșsion a un rôle et caractère double. Il est utilisé pour défendre les conquêtes sociales du prolétariat, les nouvelles formes socialistes de propriété, contre l'impérialisme ; et il est utilisé par l'oligarchie bureaucratique pour protéger ses privilèges et son monopole de pouvoir politique contre la classe ouvrière. L'armée soviétique par axemple n'a pas seulement été utilisée pour supprimer les luttes ouvrières pour la démocratie socialiste comme en Hongrie et en Tchécoslovaquie, mais aussi pour arrêter la restauration du capitalisme comme au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Ce double rôle de l'appareil de répression des Etats socialistes bureaucratisés signifie qu'on ne peut pas dire d'avance que cet appareil devra être détruit dans son ensemble pour que se produise une démocratisation réelle et radicale. Comme l'a montré l'expérience du soulèvement hongrois de 1956, des secteurs de l'appareil de répression devront probablement être détruits, ceux qui, comme la police secrète sont hautement privilégiés et s'identifient le plus étroitement avec la bureaucratie contre les travailleurs. Mais cela ne peut pas être dit de l'appareil de répression dans son ensemble. Cela a été démontré par l'expérience hongroise où des unités entières de l'armée, y compris les officiers, sont passées du coté des ouvriers contre l'oligarchie bureaucratique. C'est la lutte qui tranchera la question de savoir si des secteurs de l'appareil d'Etat devront être détruits, s'ils s'opposent [se mettent en travers] de la classe ouvrière réalisant une démocratisation radicale. » (rapport de Doug Lorimer). L'Etat « socialiste » est une monstruosité classique rompant avec toute la tradition marxiste de Marx à Lénine et à Trotsky. Comme la formule du « socialisme réellement existant » chère aux staliniens et poststaliniens, elle est la meilleure aide propagandiste et idéologique qu'on puisse aujourd'hui accordée au capitalisme et à l'impérialisme. Elle constitue le principal repoussoir antisocialiste pour l'immense majorité des travailleurs des pays impérialistes, des Etats ouvriers bureaucratisés, et de la plupart des pays dépendants semiindustrialisés. Leur réaction peut se résumer en quelques mots : « Si c'est ça le "socialisme" , nous n'en voulons pas ! » La formule du « double rôle de l'appareil de répression » est abstraite et confuse. Elle laisse de côté un aspect décisif du problème : la double fonction de l'appareil de répression ne s'exerce pratiquement jamais de manière équivalente à un moment donné. Lorsqu'il y a agression militaire directe contre l'URSS - plus généralement : en situation de guerre -, la fonction de l'armée soviétique dans la défense de la propriété collective des moyens de production contre une tentative de l'impérialisme de restaurer le capitalisme est de toute évidence prépondérante. Mais personne ne peut arguer de bonne foi que, parce que l'entourage impérialiste subsiste, parce que les armées impérialistes survivent, parce qu'on reste en période de réarmement intensif, lors de la révolution hongroise de 1956, lors du Printemps de Prague de 1968, ou lors de la révolution politique en Pologne en 1980-1981, les forces armées soviétiques (et polonaises) avaient pour fonction prépondérante « la défense de l'URSS) contre une tentative de l'impérialisme de restaurer le capitalisme en URSS (c'est-à-dire contre une invasion qui n'a pas eu lieu et qui n'était pas à l'ordre du jour à court ou même à moyen terme). Cette « menace » n'a été qu'une mystification, une justification grossière par la bureaucratie et ses alliés de la répression anti-ouvrière.

Il est donc beaucoup plus correct de dire que dans un conflit ouvert avec l'impérialisme, l'appareil de répression de l'URSS défend avant tout ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre, tandis que dans un conflit ouvert avec les masses, il défend avant tout les privilèges et le monopole de pouvoir de la bureaucratie.

L'argumentation du SWP australien charrie une autre confusion : celle entre la nécessité d'un appareil d'Etat sous la dictature du prolétariat - c'est-à-dire l'impossibilité de parachever d'un seul coup le dépérissement de l'Etat, même en URSS, au lendemain d'une révolution politique victorieuse - et les appareils d'Etat existant, bureaucratisés, dégénérés, corrompus, haïs des masses. Il faudra certainement encore un appareil syndical (plus réduit) au lendemain de la révolution politique antibureaucratique. Mais après l'expérience hongroise, tchécoslovaque et polonaise, on peut prédire avec certitude que cet appareil naîtra de la destruction com- plète de l'appareil des syndicats inféodés à la bureaucratie, et de son remplacement par un appareil que les travailleurs éliront à sa place. La même remarque s'applique à l'appareil de planification et de gestion de l'économie. Croire que selon l'attitude individuelle des directeurs, des ingénieurs, des économistes, etc., l'appareil existant pourra être cónserve à 80 %, 50 % ou 30 %, c'est ne rien comprendre à la nature de l'appareil bureaucratique en tant que tel, et à la gestion ouvrière de l'économie que l'immense majorité des travailleurs désirent substituer à sa gestion bureaucratique, comme toutes les expériences historiques concrètes de débuts de révolution politique le démontrent. Qu'en est-il de l'appareil judiciaire ? Lorimer et Percy voudront-il laisser en place l'appareil des goulags et des asiles psychiatriques répressifs, y compris les juges qui y envoyent les prisonniers. « pour autant » que tout ce beau monde « passe du côté des travailleurs » le jour de la révolution politique? Nous leur promettons bien du plaisir. S'ils trouvent 1 % d'ouvriers pour appuyer cette «ligne stratégique » dans les pays de l'Est, ce sera beaucoup.

Qu'en est-il de « l'appareil culturel ». c'est-à-dire de la censure ? Lorimer et Percy voudront-ils « récupérer » les « bons » censeurs, les « bons » manipulateurs de la presse, du théâtre, du cinéma, de la télévision, des manuels scolaires, de la recherche scientifique, si seulement ils passent du bon côté lors du soulèvement des masses? Ne vaudrait-il pas mieux exiger d'avance la disparition radicale de toutes ces abominations, comme l'exigent l'immense majorité des travailleurs manuels et intellectuels, et comme le réclame l'inté- rêt de la construction efficace et effective du socialisme, ce qui est l'ABC du marxisme?

Ce qui s'applique à tous les appareils mentionnés s'applique également à l'appareil militaire. C'est un sophisme grossier que d'affirmer que « puisque » des officiers et des unités entières de l'armée hongroise sont effectivement passés du côté du peuple en 1956, il ne fallait pas dire d'avance que l'appareil de l'armée stalinienne devra être détruit. L'armée stalinienne en Hongrie a été détruite de fond en comble au cours de la révolution. Une autre armée, un autre appareil ont été construits à sa place. Le Kremlin l'a si bien compris qu'il a, par traîtise, fait condamner à mort en procès secret et assassiné Pal Maleter, Imre Nagy et Geza Lozonszci, responsables de cette révolution militaire (c'était leur « crime » principal). L'incompréhension de cette nécessité irrémédiable à l'égard de l'armée polonaise a été une des faiblesses idéologiques et politiques les plus graves, sinon la plus grave, de Solidarnosc, qui a conduit tout droit à la défaite de décembre 1981.

Répétons-le encore une fois : éliminer les appareils de répression existant en URSS et dans les autres Etats ouvriers bureaucratisés ne signifie point « désarmer » ces Etats face à l'impérialisme. Cela signifie éliminer l'obstacle principal sur la voie de la victoire de la révolution politique® . Ces appareils peuvent et doivent être remplacés par des appareils (des structures) armés nouveaux. Une armée de milice élisant ses propres commandants se substituera à l'armée permanente d'aujourd'hui, que chapeaute d'ailleurs une caste d'officiers de plus en plus coupée des soldats, impopulaire, et qui risque de déclencher de graves conflits en son sein. Cette milice sera associée à des formations hautement techniques, nécessaires pour le maniement d'armes sophistiquées, mais sous le contrôle et la protection des masses populaires. Nous sommes convaincus qu'une telle armée nouvelle, une véritable armée ouvrière et paysanne, une véritable armée rouge, sera dix fois plus efficace dans la protection de l'URSS contre l'impérialisme que l'armée actuelle de la bureaucratie'

Sous-jacente à l'analyse erronée des appareils bureaucratiques en URSS, il y a de la part du SWP australien une sous-estimation systématique et grave des contradictions, tensions et crises internes dans ce pays (et dans les autres Etats ouvriers bureaucratisés) provoquées par la bureaucratie elle-même. Il n'est pas exagéré de dire que les menaces qui pèsent sur la propriété collective et sur la planification de l'économie du fait des gaspillages, de la corruption et plus généralement du dysfonctionnement de la gestion bureaucratique sont de loin supérieures, du moins à court et à moyen terme, aux menaces que font peser sur elles l'entourage ou les armées capitalistes (bien que les deux soient évidemment liés à l'échelle historique).

Pour nier cette vérité évidente, les dirigeants et journalistes du SWP, de Direct Action, et de diverses autres publications du SWP australien, doivent systématiquement enjoliver la réalité économique, sociale, politique, culturelle en URSS. Ils doivent en présenter une image qui a de moins en moins de rapport avec la réalité. Comme les malheureux « amis de l'URSS » de la période 1933-1963, ils se condamnent de ce fait à rester en-deçà de l'image bien plus sombre de la réalité soviétique que les dirigeants de la bureaucratie eux-mêmes doivent brosser de temps en temps, quand il s'agit d'initier telle ou telle « autoréforme » de la bureaucratie un peu plus radicale. Ils se condamnent du même fait à paraître littéralement déculottés, effondrés, chaque fois que le coup vient non pas des « trotskystes sectaires » mais directement de Moscou. Andropov affirme qu'un tiers des heures de travail annuellement payées dans l'industrie (ou dans l'économie) soviétique sont payées en pure perte, c'est-à-dire n'aboutissent pas à une production quelconque. De hauts dignitaires du Kremlin reconnaissent que les taux moyens de croissance de l'économie soviétique sont en baisse quasi constante depuis plus de trente ans. Gorbatchev proclame qu'une réforme radicale du système de gestion économique dans son ensemble est d'une nécessité vitale et urgente pour l'URSS, et qu'elle est réclamée par tout le peuple. Khrouchtchev proclama que Staline avait tué douze millions de personnes, dont un million de communistes. Mais dans la littérature du SWP australien, on ne voit pas trace de ces vérités-là. On y lit des épanchements apologétiques puérils du type que voici : « Il faut insister sur le fait que la nourriture des citoyens soviétiques est depuis longtemps adéquate [!] d'un point de vue diététique. le but du programme alimentaire est d'améliorer la variété des vivres disponibles, d'accroître l'offre de marchandises hautement estimées comme la viande, le poisson, les œufs et les produits laitiers. Même en termes de ces "vivres de prestige" [!], la nourriture soviétique courante est loin d'être inférieure. Déjà en 1975-1977, le citoyen soviétique a consommé en moyenne 51,1 grammes de protéines animales par jour, chiffre proche de la moyenne européenne de 52,8 grammes et largement supérieur | !] aux chiffres de pays comme l'Italie. La consommation courante de viande par tête d'habitant en URSS est d'environ 61 kilos par an, approximativement égale à celle de la Grande-Bretagne'° . S'il y a abondance de viande dans les magasins en Grande-Bretagne, alors que les magasins soviétiques sont souvent vides, cela est largement dů au fait que la viande est trop chère pour être achetée régulièrement par beaucoup de familles ouvrières britanniques. En URSS, les prix de la viande sont fortement subsidiés, et toute offre est arrachée dès qu'elle apparaît dans les boucheries ''

.» (Geoff Streeton dans Direct Action du 29 mai 1985).

« Des kremlinologues occidentaux continuent d'avancer l'idée que l'économie soviétique se trouve en crise profonde... Ils prennent leurs désirs pour la réalité. Il n'y a pas de crise économique en Union soviétique. » (David Holmes dans Direct Action du 31 juillet 1985). « (...) Le déclin récent [!] du taux de croissance de l'économie soviétique" est partiellement dû à un déplacement des investissements vers les industries produisant des biens de consommation, déplacement qui a produit une élévation significative du niveau de vie des ouvriers et des paysans...» (The Sruggle for Socialism in the Imperialist Epoch, p. 67). « Du haut des autocars qui nous ont conduits de l'aéroport vers la ville, Moscou ressemblait de manière étonnante à n'importe quelle autre grande ville, sauf pour une chose: toute la voie était couverte banderoles aux couleurs du festival, reproduisant le principal mot d'ordre : "Pour la solidarité anti-impérialiste, pour la paix et l'amitié". » «A part les réunions formelles, les occasions de rencontrer et de discuter avec d'autres ne furent limitées que par le nombre d'heures de la journée... Et il semblait que tout Moscou voulait prendre part à ces rencontres. Quel que fut l'endroit où l'on se trouve et quelle que füt l'heure, si on avait l'air d'un délégué du festival, on était constamment abordés par des citoyens locaux qui voulaient savoir d'ou lon venait, qui offraient l'aide et voulaient échanger des cadeaux. »

Cette prose n'est pas seulement ridicule. Elle est odieuse d'un point de vue prolétarien. Car nos voyageurs ingénus ne se sont apparemment pas aperçus qu'un ouvrier soviétique travaille 20% d'heures de plus par an qu'un ouvrier des pays impérialistes, pour un salaire réel moyen inférieur de 35 à 50 % de celui de son homologue occidental. Ils ne se sont pas aperçus du fait que le nombre d'accidents du travail est bien plus élevé, tandis que les soins de santé, sans parler de l'espérance de vie de l'ouvrier soviétique sont inférieurs à ceux des travailleurs des pays impérialistes - autres que les USA - où le mouvement ouvrier a pu arracher un niveau élevé d'assulances sociales. Ils ne se sont pas aperçus du fait qu'un ouvrier soviétique qui publierait un tract pour dénoncer les abus de son directeur d'usine serait traîné devant les tribunaux sinon interné comme fou. Ils ne se sont pas aperçus que dans la ville de Moscou, des milliers de malades et d'invalides pauvres manquent cruellement de médicaments modernes que les bureaucrates peuvent acquérir facilement. Ils ne se sont pas aperçus qu'en URSS, quarante millions de retraités, de mutilés, d'invalides et de veuves doivent survivre avec un revenu misérable d'environ cinquante roubles par mois, ce qu'un bureaucrate haut placé dépense parfois pour un seul banquet de luxe ! Ils ne se sont pas aperçus du fait que pas un seul livre critique par rapport à la direction ou à l'idéologie de la bureaucratie n'est en vente dans les librairies.

Ce manque de sensibilité en dit plus sur l'éducation que reçoivent aujourd'hui les militants et sympathisants du SWP australien que cent articles encore « critiques » à l'égard du stalinisme. En réalité, la sous-estimation de la crise structurelle qui secoue la société soviétique, et de la chape de plomb bureaucratique qui pèse sur elle, conduit logiquement Percy et Lorimer à effacer la révolution politique de leurs perspectives et de leur programme. Ils y substituent un espoir de « démocratisation radicale » de la société, sous l'effet combiné de l'auto-réforme de la bureaucratie et de la pression d'en bas, sinon comme produit « organique » de la croissance économique et de l'élévation du niveau culturel de la population. Mais toute l'expérience des trente dernières années, en URSS, en Europe orientale et en Chine démontre le caractère fallacieux de cet espoir.

Ce que la direction du SWP australien ne comprend plus, vu sa position « réformiste » à l'égard de la bureaucratie, c'est que la perspective de la révolution politique antibureaucratique n'est pas une « marotte » de Trotsky ou un point d'honneur sectaire des « trotskystes de la IV° Internationale », mais le résultat inévitable de la tension croissante, dans les faits, entre les masses et la bureaucratie. Tout ce qui s'est passé en RDA, en Hongrie, en République socialiste tchécoslovaque, en Pologne et en Chine - exemples successifs d'activité et de mobilisations de masse très larges contre la bureaucratie - confirme cette analyse. La nécessité de briser les appareils bureaucratiques correspond aux aspirations des travailleurs, à la logique interne de leurs mobilisations de masse autant qu'aux besoins objectifs d'un nouveau progrès vers le socialisme: voilà le verdict de l'histoire. Voilà pourquoi elle fait partie de notre programme, et non comme produit d'un quelconque préjugé dogmatique.

Nous comprenons mieux maintenant ce qui oppose fondamentalement la ligne du SWP australien à celle de la IV° Internationale. Dans les trois secteurs de la révolution mondiale, nous agissons en partant des aspirations réelles des masses, avant tout des masses prolétariennes. Nous nous efforçons de stimuler et de mener à la victoire leurs mobilisations réelles. Nous prônons leur auto-organisation autonome. La ligne du SWP, c'est celle d'une subordination - certes encore initiale, tendancielle, mais qui risque de s'approfondir demain - de ces aspirations et mobilisations réelles à des « axes », des « priorités », des « étapes », des « impossibilités », dogmatiquement préétablis, qui donnent au prétendu parti d'avant-garde le droit de dicter aux travailleurs non seulement ce qu'ils doivent, mais encore ce qu'ils ne doivent pas exiger dans l'immédiat.

Les hésitations et les reculs progressifs de la direction du SWP australien par rapport à la révolution politique antibureaucratique ont été marqués par une opposition croissante à l'égard de notre programme de démocratie socialiste, tel qu'il s'exprime dans les thèses « Dictature du prolétariat et démocratie socialiste », approuvées par le XI° Congrès mondial et définitivement adoptées par le XII° Congrès de la IV° Interna- tionale. (voir Quatrième Internationale n°17-18). Dans son rapport, Lorimer nous reproche d'identifier la démocratie socialiste avec l'existence d'une pluralité de partis et d'insister sur le fait que c'est seulement lorsque cette pluralité existe effectivement qu'il peut y avoir une démocratie socialiste réelle. « Mais comme nous l'avons indiqué dans notre résolution sur Cuba, poursuit Lorimer, la situation idéale, le but que nous devrions chercher à atteindre, ce n'est pas un système multi-partis, mais un pouvoir populaire dans lequel les masses ont le droit de former différents partis, mais dans lequel les marxistesrévolutionnaires cherchent à gagner, par persuasion, les masses à n'appuyer qu'un parti, le parti marxiste-révolutionnaire. »

LE CARACTERE FONCTIONNEL

DE LA DEMOCRATIE

SOCIALISTE

Et dire que Percy et Lorimer nous accusent d'être « normatifs »'3 ! Certes, dans un monde idéal, dans lequel le prolétariat serait totalement homogène, dans lequel aucune pression sociale hostile ne s'exercerait sur lui, dans lequel il serait non stratifié économiquement, dans lequel il serait en permanence et en totalité politiquement actif, dans lequel le parti marxiste-révolutionnaire serait parfait, ne commettrait jamais d'erreurs, et serait à cent pour cent démocratique : dans pareil monde imaginaire, il n'y a évidemment de place que pour un seul parti ouvrier pendant la dictature du prolétariat, puisqu'il représenterait, par définition, l'ensemble du prolétariat.

Malheureusement, ce monde de l'harmonie parfaite et universelle au sein du prolétariat n'a pas existé dans le passé. Il n'existe nulle part aujourd'hui. A notre humble avis, il n'existera jamais non plus dans l'avenir. A quoi bon, dès lors, poursuivre un but « idéal » et « normatif », dont on sait d'avance qu'il est irréalisable?

Dans le monde réel et mauvais dans lequel nous vivons, et qui est celui dans lequel il faudra tout de même réaliser la révolution socialiste mondiale, le prolétariat est économiquement stratifié, socialement hétérogène, politiquement différencié, notamment en fonction de ses traditions, du passé historique, voire des origines de ses différentes couches et courants. Dans ce même monde mauvais et réel, des pressions sociales adverses s'exercent constamment sur le prolétariat, auxquelles des couches et des courants différents répondent de manière bien différente. De ce fait, même le meilleur des partis révolutionnaires ne représentera jamais qu'une fraction du prolétariat (qui doit certes s'efforcer d'étre majoritaire, mais cela n'est guère assuré d'avance une fois pour toutes). Ce même parti, loin d'être infaillible, commettra beaucoup d'erreurs. Il ne sera jamais parfaitement démocratique, mais connaîtra des débuts de bureaucratisation et des tentations successives de manipulation paternaliste des masses.

Dans ces conditions réelles d'établissement et de consolidation de la dictature du prolétariat, et de debut de construction du socialisme, le but réel à atteindre doit être dès lors celui de la représentation politique réelle de l'ensemble du prolétariat, impossible sans le plein épanouissement du pluralisme politique, idéologique, culturel pour les masses. C'est la précondition d'un fonctionnement adéquat des conseils des travailleurs, des organes de pouvoir populaire, des soviets. Sans ce pluralisme-là, les travailleurs ne pourrons pas exercer réellement le pouvoir. Ils ne pourront pas décider réellement des grands problèmes de politique économique, sociale, culturelle, internationale. Car toutes ces questions ne peuvent être tranchées au niveau de l'entreprise ou au niveau local. Toutes ces questions impliquent des choix entre des alternatives cohérentes au niveau national (et même, de plus en plus, international). De telles alternatives cohérentes sont synonymes de platesformes politiques différentes, c'est-à-dire du pluralisme politique.

La démocratie socialiste pluraliste, loin d'être «normative », est donc fonctionnelle. Loin de constituer une concession quelconque à la bourgeoisie, à la petite bourgeoisie ou à la social-démocratie, elle correspond aux intérêts du prolétariat. Elle permet de mieux connaître les aspirations et les opinions réelles des différentes couches des travailleurs. Elle permet de mieux planifier la production, en la rapprochant de réelles préférences d'effort productif et de consommation des travailleurs. Elle permet d'éviter au maximum les erreurs politiques et, lorsque des erreurs ont été commises (ce qui est inévitable), de les corriger le plus rapidement possible.

Dans le monde réel dans lequel nous vivons, et non le monde des harmonies universelles imaginé par les dirigeants du SWP australien, le pluralisme politique est une garantie nécessaire et indispensable contre la bureaucratisation du parti révolutionnaire, de l'Etat ouvrier et de la société de transition, c'est-à-dire une condition indispensable pour une lutte plus efficace pour le socialisme.

Telle fut la conclusion tirée par Trotsky de vingt années d'expérience de l'histoire de la Révolution russe : « L'interdiction des partis d'opposition entraîna l'interdiction des fractions; l'interdiction des fractions aboutit à l'interdiction de penser autrement que le chef infaillible. Le monolithisme policier du parti eut pour suite l'impunité bureaucratique qui devint à son tour la cause de toutes les variétés de démoralisation et de corruption. » (la Révolution trahie, p. 124 de l'édition Grasset de 1937). Et tout aussi clairement en ce qui concerne la liberté de la presse: « Néanmoins, dans ce domaine également, si des mesures spéciales [prises dans des conditions de guerre civile, E. M.] sont étendues jusqu'à devenir un modèle durable, elles portent en elles-mêmes le danger d'échapper à tout contrôle, le danger que la bureaucratie ouvrière gagne un monopole politique qui sera une des sources de sa dégénérescence. Nous avons un exemple vivant d'une telle dynamique avec la suppression détestable de la liberté de parole et de presse qui est maintenant la règle en Union soviétique. Cela n'a rien à voir avec les intérêts de la dictature du prolétariat. Au contraire, c'est destiné à protéger les intérêts de la nouvelle caste régnante contre l'opposition ouvrière et paysanne... Tous les courants de l'opinion publique qui n'ont pas pris les armes contre la dictature du prolétariat doivent pouvoir s'exprimer librement. Il est du devoir de l'Etat ouvrier de mettre à leur disposition tous les moyens techniques dont ils peuvent avoir besoin, tels qu'imprimerie, papier, moyens de transport, en proportion avec le nombre (de leurs partisans).. » (Léon Trotsky, « Freedom of the Press and the Working Class »,

75 August 21, 1938, p. 418, Writings of Leon Trotsky, notre propre traduction). Il fut bien reconnaitre que Rosa Luxemburg avait de manière impressionnante prévu dès 1918 le danger d'une aggravation de la bureaucratisation qui découlerait de la suppression du pluralisme politique : « Lénine et Trotsky ont présenté les' soviets à la place des assemblées représentatives issues d'élections populaires générales comme seule représentation réelle des masses laborieuses. Mais avec la suppression de la vie politique dans tout le pays, la vie dans les soviets doit également de plus en plus se paralyser. Sans élections générales, sans liberté de presse et de réunion sans entrave, sans lutte d'opinions libre, la vie s'éteint dans chaque institution publique. devient une vie fictive, dans laquelle seule la bureaucratie restera l'élément actif. La vie publique s'endort progressivement, quelques dizaines de dirigeants du parti... dirigent et gouvernent, et une élite de la classe ouvrière est de temps en temps convoquée dans des assemblées pour applaudir les discours des dirigeants, et approuver à l'unanimité les résolutions présentées... » (Zur Russischen Revolution, p. 362, tome 4, « Gesammelte Schriften », Dietz Verlag, Berlin, 1974. Notre propre traduction, nous soulignons). Rosa Luxemburg s'est sans doute trompée en ne tenant pas suffisamment compte des restrictions inévitables des libertés démocratiques découlant des conditions de guerre civile. Elle s'est incontestablement trompée en reprochant à Lénine et Trotsky des mesures de suppression définitive des partis politiques, que ceux-ci n'ont point prises en 1918 ; le pluralisme politique a survécu en Russie au moins jusqu'en 1921. Elle s'est également trompée en présupposant que la vie politique dans le parti bolchevik et dans les syndicats resterait limitée à l'activité de quelques dizaines de dirigeants. En fait, cette vie a encore concerné des dizaines de milliers de travailleurs et de militants pendant une décennie, ampleur hélas trop limitée pour arrêter efficacement le processus de bureaucratisation. Mais tout cela étant dit, Rosa a correctement défini le risque fondamental et tracé la tendance historique générale. L'histoire l'a confirmé : sans pluralisme politique, pas de véritable pouvoir des soviets, pas de véritable exercice du pouvoir par les travailleurs, pas de véritable contrôle et vérification des décisions gouvernementales par les masses et, de ce fait, accumulation et aggravation d'erreurs et du dysfonctionnement économique, inefficacité croissante de la politique gouvernementale, obstacles croissants sur la voie de la consolidation de la dictature du prolétariat et sur celle de la construction du socialisme, accentuation de l'inégalité et des dangers de bureaucratisation du parti, de l'Etat et de la société tout entière.

Lorimer nous reproche de nous appuyer sur l'expérience du Nicaragua qui, selon nous, confirmerait la justesse de nos positions sur le pluralisme politique. Il pose la question suivante: « Que va-t-il arriver si les sandinistes interdisent les autres partis au cas où la guerre s'approfondit, ces partis étant, à des degrés divers, opposés à leur gouvernement révolutionnaire ? Les camarades... abandonneront-ils dès lors leur enthousiasme pour les sandinistes? » Nous ne sommes nullement embarrassés pour répondre à cette question. Si, au cours de la guerre civile, les sandinistes interdisent des partis qui participent à la lutte armée contre l'Etat ouvrier ou l'appuient explicitement, nous serons en faveur de cette interdiction. Nos thèses sur la démocratie socialiste énoncent clairement ce principe élémentaire, conforme au bon sens!4

Mais si après la fin de la guerre civile, la suppression vise des partis d'opposition qui n'engagent aucune action militaire ou terroriste contre la dictature du prolétariat, qui sont interdits seulement parce que, pour reprendre la formule élémentaire de Lorimer, ils « s'opposent à un certain degré » au gouvernement, c'est-à-dire parce qu'ils sont des partis d'opposition, parce qu'ils proposent une autre politique, alors nous critiquons cette mesure comme contraire aux intérêts des travailleurs et des paysans pauvres du Nicaragua. La critique sera fraternelle, parce que nous avons un énorme respect pour les qualités et les mérites révolutionnaires des camarades sandinistes. Mais ce sera une critique franche et ouverte, fondée sur une conviction profonde de notre part, s'appuyant sur soixante-dix années d'expérience des révolutions contemporaines, sinon sur plus d'un siécle d'expérience du mouvement ouvrier international. Nous dirions alors aux camarades sandinistes qu'une telle décision constitue un pas en arrière par rapport aux positions de principe excellentes et exemplaires en la matière qu'ils avaient défendues en 1984.

Nous avons eu exactement la même attitude à l'égard de la révolution cubaine. Lorsqu'à l'époque de la lutte contre la micro-fraction d'Anibal Escalante, Fidel Castro proclama que la révolution doit être une école de pensée sans entrave, nous avons applaudi avec enthousiasme cette position de principe correcte, énoncée pour la première fois par le dirigeant reconnu d'un Etat ou- vrier. Mais lorsqu'en pratique, on a commencé, avant tout sous la pression de la bureaucratie soviétique, à restreindre sévèrement les débats théoriques et politiques publics ; lorsque les livres de Trotsky, de Rosa Luxemburg, des grands dirigeants bolcheviques, des théoriciens marxistes et socialistes contemporains non « conformistes » aux yeux de Moscou, voire des dirigeants yougoslaves et chinois, ont commence à disparaître des librairies politiques à Cuba, nous avons dit qu'il y avait régression et non progrès. Cette régression nuit aux intérêts de la révolution cubaine et internationale. Les dirigeants du SWP australien sont-ils d'un autre avis ? Croient-ils qu'il soit bon, que ce soit même un progrès, que leurs propres écrits ne soient plus librement vendus à Cuba ?

Sans liberté de pensée, de discussion, de confrontation d'opinions différentes, il est beaucoup plus difficile de trouver la voie juste sur n'importe quel problème politique et théorique. Tel n'est pas seulement le verdict de l'histoire. Telle était aussi la position de départ de Marx et d'Engels. Engels écrivait à Bebel : « Le parti a besoin de la science socialiste et celle-ci ne peut se développer que dans la liberté. » Cette proclamation reçut un écho tardif et mélancolique en URSS. Le père de la physique nucléaire soviétique, le grand savant Kapitsa, affirma en 1967 : « Notre jeunesse ne sait plus discuter ; elle doit réapprendre cet art de ses grandsparents, qui ont fait la révolution d'Octobre. » En effet.

Inspirée par un scepticisme croissant quant au potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière, écartant pratiquement les perspectives révolutionnaires dans les pays impérialistes et les Etats ou- vriers bureaucratises, du moins dans un avenir prévisible, la direction du SWP australien est amenée à rechercher des substituts à plus de 65 % du prolétariat mondial qui disparait ainsi en pratique comme sujet de la révolution mondiale en cours. Ce substitut, c'est le « camp socialiste », l'ensemble des « Etats ouvriers » comme s'expriment maintenant les dirigeants du SWP.

LE « CAMPISME » ET LA SITUATION

MONDIALE ACTUELLE

Ainsi, la résolution adoptée par les congrès du SWP de 1984 utilise la formule des « trois secteurs de la révolution mondiale » pour joindre au conflit entre le prolétariat et la bourgeoisie impérialiste d'une part, et celui entre l'impérialisme et les nations opprimées d'autre part, « la lutte entre les Etats socialistes et l'impérialisme » (The Struggle for Socialism in the Imperialist Epoch, p. 15). Elle s'appuie à ce propos sur la citation de Lénine datant de 1920 que nous avons déjà mentionnée plus haut, oubliant un petit détail : la dégénérescence bureaucratique de l'Etat soviétique intervenue depuis lors. Poussant plus loin la même vision du rôle des Etats ouvriers dans le monde d'aujourd'hui, elle condamne comme « une erreur grave » pour les « luttes de libération nationale » le refus « d'établir des liens avec les Etats socialistes » (p. 16).

De nouveau, un petit détail est oublié. Si la bureaucatie soviétique exige comme prix de ces « liens » une capitulation politique, un alignement sur les besoins diplomatiques et les exigences économiques du Kremlin, une destruction de l'indépendance politique de la part de ces « mouvements » et de leurs dirigeants, y compris ceux qui se reclament du communisme, voire une suppression de l'organisation autonome des masses, faut-il faire ces concessions pour « établir » ou « maintenir » les dits liens? Tito et le PC yougoslave ont-ils eu tort de ne pas suivre les diktats de Staline ? Mao et le PC chinois ont-ils eu tort de ne pas suivre les diktats analogues de Krouchtchev et de Brejnev ? Fallait-il « établir » et « maintenir » ces « liens » à tout prix ? Le PC tchécoslovaque aurait-il dû agir de même en 1968 ?

Le camarade Doug Jenness, répondant au SWP australien dans Intercontinental Press, lui emboîte malheureusement le pas en attribuant à l'ensemble de la IV° Internationale l'opinion suivante, prétendument exprimée aux lendemains de la révolution cubaine, c'est-à-dire lors du Congrès de réunification de 1963: les conquêtes des ouvriers et des paysans cubains auraient aidé la IV° Internationale à comprendre « le poids décisif [!] de l'Etat ouvrier d'Union soviétique dans la politique mondiale. Sans cette conquête révolutionnaire, la révolution cubaine n'aurait pas été capable de survivre. Cela a richement confirmé le point de vue historique de la IV° Internationale que le caractère progressiste des Etats ouvriers de l'Union soviétique, de l'Europe orientale et de la Chine est un facteur bien plus lourd pour la révolution mondiale que les obstacles que représentent les bureaucraties staliniennes » (numéro du 23 septembre 1985, p. 561).

Rien de tout cela ne se trouve dans un quelconque document du Congrès de réunification, dans un quelconque document d'un congrès antérieur ou ultérieur de la IV° Internationale, ou dans un quelconque document politique officiel du SWP des Etats-Unis des années soixante et soixante-dix. En fait, le contraire y est souvent affirmé.

Nous avons estimé à cette époque, et nous continuons à le penser aujourd'hui, que le rôle contre-révolutionnaire de la bureaucratie soviétique pèse plus lourdement sur l'histoire mondiale que les effets positifs objectifs - indéniables, et que nous n'avons jamais niés -de la survie de l'Etat ouvrier. Il est difficile de contester ce jugement à la lumière d'une vue d'ensemble de ce qui est arrivé au cours des soixante dernières années.

Staline, ses successeurs, et la bureaucratie soviétique portent une reponsabilité écrasante dans des catastrophes aussi graves que la défaite de la révolution chinoise en 1927, l'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933, la défaite de la révolution espagnole de 1936-1937, l'étranglement de la montée révolutionnaire en France de 1936, l'étouffement de la possibilité historique d'arriver à la création d'un parti travailliste de masse aux USA en 1936-1939, le déclenchement de la guerre mondiale en 1939, les défaites lourdes de l'Armée rouge en 1941, la restauration de l'Etat et de l'économie capitalistes en France et en Italie en 1945-1948, la défaite de la révolution grecque, la stabilisation du pouvoir du parti bourgeois du Congrès en Inde, l'absence d'une perspective socialiste crédible pour les masses des Etats-Unis, la défaite sanglante des révolutions indonésienne et chilienne, l'échec de la grève générale française de Mai 68, l'échec de la révolution portugaise de 1974-1975, sans parler de leur responsabilité pour l'écrasement du mouvement de masse prolétarien en

Hongrie, en Tchécoslovaquie et en Pologne. Ce bilan négatif peut-il être contrebalancé par la protection accordée à la révolution cubaine et vietnamienne ?

Encore faut-il se rappeler que toutes les victoires remportées par des révolutions populaires depuis la Deuxième Guerre mondiale l'ont été parce que les directions de ces révolutions, qu'elles soient originaires ou non du courant stalinien, ont su se libérer des instruction, des ordres et surtout de la stratégie émanant de Moscou. Le mouvement du 26 juillet n'a pu prendre le pouvoir que parce qu'il a suivi une orientation diamétralement opposée à celle du PSP cubain. Le Kremlin, par PC cubain interposé, voulait empêcher cette prise du pouvoir. Même à Cuba, le poids contre-révolutionnaire du stalinisme a longtemps dépassé les effets positifs de l'existence de l'Etat soviétique sur l'arène mondiale.

Nous continuons à partager l'avis que Léon Trotsky a formulé à ce propos au début de la Deuxième Guerre mondiale : « Pour pouvoir gagner la possibilité d'occuper la Pologne par une alliance militaire avec Hitler, le Kremlin a longtemps trompé les masses et continue à tromper les masses en URSS et dans le monde entier. De ce fait, il a provoqué la désorganisation complète des rangs de sa propre Internationale communiste. Le critère politique primordial pour nous n'est pas la transformation des rapports de propriété dans telle ou telle région mais plutôt le changement de la conscience et de l'organisation du prolétariat mondial, l'élévation de sa capacité de défendre ses anciennes conquêtes et d'en réaliser de nouvelles. De ce point de vue, qui est le seul point de vue décisif, la politique de Moscou, prise dans son ensemble, conserve totalement son caractère réactionnaire et reste le principal obstacle sur la voie de la révolution mondiale. » (The USSR in War, p. 19 de la première édition de In Defence of Marxism, notre propre traduction).

L'approche « campiste » de la situation mondiale, qui minimise le rôle contre-révolutionnaire de la bureaucratie soviétique, désarme la direction du SWP australien - et tous ceux qui adoptent une analyse analogue - devant les péripéties réelles de la lutte de classe internationale. La contre-offensive impérialiste en cours depuis 1979, et surtout le développement de la révolution et de la contre-révolution en Amérique centrale, en fournissent une bonne illustration.

Après la défaite subie en Indochine en 1975, l'impérialisme américain s'est trouvé temporairement paralysé pour des raisons de politique intérieure (le fameux « syndrome vietnamien »), mais nullement par affaiblissement militaire, financier et économique. Pendant cette période, indépendamment les uns des autres, des mouvements de masse anti-impérialistes comme ceux de l'Iran, des révolutions socialistes comme celles du Nicaragua et de Grenade, et des opérations militaro-bureaucratiques du Kremlin comme l'invasion de l'Afghanistan ont pu marquer des points sans réaction sérieuse de la part de Washington.

Mais comme résultat de ces défaites, . la bourgeoisie impérialiste américaine a resserré les rangs. Elle a dépassé le « syndrome vietnamien ». Elle a organisé une vigoureuse « reprise en main » idéologique, à laquelle les crimes staliniens au Cambodge et en Afghanistan, ainsi que la contre-révolution politique en Pologne, ont puissamment contri- bué. Elle a lancé une campagne de réarmement énergique en vue de s'opposer comme jadis, par la force, à tout nouveau progres de la révolution dans le monde. Mais il n'est pas question pour elle de lancer une agression militaire contre l'URSS. Tout au plus s'agit-il d'accentuer la pression sur la bureaucratie soviétique.

La vue " campiste » idéalisée du monde prévoyait au contraire une « confrontation globale » en Amérique centrale, entre d'une part le « camp socialiste » dans son ensemble et d'autre part l'impérialisme américain appuyant les bourgeoisies centro-américaines et les contras au Nicaragua.

Cette confrontation globale n'a pas eu lieu. Elle n'aura pas lieu. La révolution à Grenade a été écrasée de manière isolée par une intervention impérialiste rapide, facilitée par les crimes staliniens de la fraction Coard. Une intervention militaire accentuée de l'impérialisme contre la révolution salvadorienne et guatémaltèque provoque l'isolement de ces révolutions, une absence de perspective de victoire rapide dans ces pays, bien qu'aucune stabilisation contre-révolutionnaire ne soit en vue. L'Etat ouvrier au Nicaragua se trouve à son tour rejeté sur la défensive, encerclé et fortement isolé. Dans une confrontation avec l'ensemble de la contre-révolution centro-américaine, armée, financée et de plus en plus militairement aidée par Washington, il lutte pour sa survie. Une énorme pression économique, politique et militaire s'exerce conjointement sur Cuba, pour que ce pays arrête toute politique d'encouragement de la révolution en Amérique centrale.

Certes, la bureaucratie soviétique continue à subsidier et à armer l'Etat ouvrier cubain. Elle arme aussi - dans une mesure bien plus limitée - l'Etat ouvrier au Nicaragua. Nous approuvons evidemment cet appui. Mais cette aide ne dépasse pas des limites étroites. Elle est circonscrite dans une orientation d'ensemble : contribuer à la survie de ces Etats, sans mettre en échec la stratégie fondamentale de coexistence pacifique avec l'impérialisme. Le but, c'est un nouvel accord global avec Washington. Les révolutions aidées sont traitées comme monnaie d'échange dans la négociation de cet accord.

Cela n'implique aucune critique de l'attitude prudente des camarades fidélistes et sandinistes, qui luttent littéralement pour la survie de leurs Etats dans des conditions de plus en plus difficiles. Cela confirme seulement que la lutte globale contre l'impérialisme ne peut pas être tranchéé victorieusement sur les fronts actuellement ouverts, beaucoup trop étroits. Mais cela implique la nécessité d'un jugement réaliste du véritable rôle du Kremlin, qui est à mille lieues de représenter, avec ses alliés des autres « pays socialistes », un quelconque « troisième secteur de la révolution mondiale ».

LE BILAN HISTORIQUE

DU STALINISME

ET LA JUSTIFICATION

HISTORIQUE

DE LA QUATRIEME

La logique implacable de leurs positions de plus en plus « campistes » entraîne les dirigeants du SWP australien vers des positions de révision globale du rôle contre-révolutionnaire du stalinisme dans le passé. Ils s'en défen- dent encore en partie. Ils publient encore des dénonciations des procès de Moscou. Ils mettent encore l'accent sur le rôle « réformiste » des grands PC staliniens (et poststaliniens) de masse dans les pays capitalistes. Mais cette révision s'exprime de manière nette dans les propos du secrétaire du SWP, Jim Percy. Prenant la parole au comité national du 16-18 août 1985, Percy déclare ce qui suit ' : « Je crois qu'il était erroné dès le départ de constituer la IV Internationale, bien que nous n'allons pas nous prononcer par un vote à ce propos. En définitive, cette forme organisationnelle a coupé Trotsky et le trotskysme de tout autre possibilité de développement du mouvement communiste. Et certains partis, comme nous les avons aujourd'hui, par exemple le PC vietnamien, se sont développés dans une direction révolutionnaire, ont fait des révolutions (...) Si nous n'avions pas eu ces œillères concernant le stalinisme, cette lutte massive [en Indochine] (pour laquelle la IV° Internationale a beaucoup œuvré) aurait suffi pour nous faire comprendre qu'un parti communiste ne peut pas traverser cela sans qu'il y ait quelques chose de bon en lui. » (Direct Action du 28 août 1985).

On peut à peine en croire ses yeux. Ainsi, donc, parce que le PC vietnamien a réalisé une révolution, prouvant qu'il y a quelque chose de bon en lui - chose que nous n'avons non seulement jamais niée, mais reconnue il y a plus de dix ans, alors que Percy et ses alliés politiques adoptaient encore une position ultra-sectaire à son égard 16 -, nous devrions modifier notre attitude à l'égard des autres PC staliniens qui, à 95 %, non seulement n'ont pas fait de révolution, mais ont la plupart des fois contribué activement, sinon de manière décisive, à ce qu'il n'y en eût point dans leur pays respectif. Soixante années d'histoire du mouvement communiste international, soixante années de luttes de classe colossales sont ainsi effacées d'un trait de plume et ramenées au seul cas du Vietnam. Cette citation confirme d'ailleurs encore une fois le subjectivisme sectaire de Percy et Lorimer. Pourquoi faire une exception du seul PC vietnamien ? Le PC yougoslave et le PC chinois n'ont-ils pas dirigé des révolutions victorieuses ? Ont-ils pu renverser le capitalisme dans leur pays respectif sans qu'il ait eu « quelque chose de bon » dans ces partis ? Trotsky, l'Opposition de gauche internationale, des dirigeants communistes aussi éminents que Chen Dou-Siou, fondateur et secrétaire général du PC chinois, Maring-Sneevliet, fondateur du PC indonédien, Pouliopoulos, secrétaire général du PC grec, Van Overstraeten, fondateur et secrétaire du PC belge, James P. Cannon, membre de l'exécutif de l'Internationale communiste pour les USA, trois membres sur six du bureau politique du PC italien, ne se sont pas séparés du Komintern par lubie sectaire, ou parce qu'ils avaient des « œillères » quant à la nature du stalinisme. Ils ont été obligés de s'en séparer, parce que la fraction stalinienne exigea, comme prix de leur maintien au sein du « mouvement communiste », qu'ils taisent toute critique à l'égard des fautes monumentales, puis des crimes, des dirigeants de l'URSS et du Komintern. Elle exigea, en plus de ce silence, la capitulation politique, c'est-à-dire « l'aveu » public que les critiques formulées dans le passé avaient été fausses et que Staline avait eu raison sur tout.

Le résultat d'une telle abdication et capitulation politiques n'aurait pas du tout été de rapprocher Trotsky et les autres opposants de gauche de la révolution vietnamienne ou cubaine... trente ans plus tard. Il aurait été avant tout leur destruction politique sinon physique, comme le confirma tragiquement le cas de capitulards comme Zinoniev et Radek. Le résultat aurait été ensuite un énorme vide politique, un monopole idéologique et politique de la fraction stalinienne, une démoralisation qualitativement plus grave de toute l'avantgarde communiste et prolétarienne à l'échelle mondiale pendant des décennies. De ce fait, la reprise de la conscience et de l'initiative révolutionnaire dans le monde aurait été infiniment plus difficile qu'elle ne le fut en pratique.

S'il n'y avait pas eu des voix pour critiquer comme ils le méritaient des crimes comme la collectivisation forcée et les grandes purges en URSS, la politique du social-fascisme en Allemagne, l'étranglement de la révolution espagnole, le pacte Hitler-Staline et le régime totalitaire en URSS, la politique du « produire d'abord » et du « un seul Etat, une seule armée, une seule police (bourgeoise !) » de Thorez et de Togliatti, il est plus que vraisemblable que l'esprit critique aurait percé avec infiniment de retard au sein des PC eux-mêmes et en dehors d'eux.

Grâce à l'exemple venu de Trotsky et de l'Opposition de gauche, l'idée qu'il puisse y avoir une critique et une pratique communistes, révolutionnaires, en dehors de lIC et contre la ligne et les instructions de Moscou - idée que pratiquement tous les communistes responsables rejetèrent à la fin des années vingt - s'est petit à petit imposée. Sans cet exemple, des phénomènes comme Mao Tse-toung, Ho Chi-minh, Fidel Castro ne se seraient produits que quelques décennies après leur apparition dans le processus historique réel, sur lequel les écrits et l'action de Trotsky et des trotskystes ont incontestabement pesé. Le rapport Khrouchtchev au XX® Congrès du PCUS - avec toutes ses répercussions internationales, notamment en Hongrie et en Pologne, sans parler des répercussions sur les PC dans de nombreux autres pays du monde - aurait été difficilement concevable sans la lutte antistalinienne incarnée par Trotsky, l'Opposition de gauche soviétique et la IV° Internationale. Rien que la denonciation du danger de la grève des livraisons de céréales par les koulaks et la campagne incessante pour une industrialisation accélérée de l'URSS et contre la suppression du monopole étatique du commerce extérieur, menée par l'Opposition entre 1923 et 1927, ainsi que son agitation en faveur de l'indépendance politique et militaire du PC chinois par rapport au Kuomintang - les trois principales campagnes politiques « trotskystes » qui ont conduit à leur expulsion du PCUS et de l'IC - ont été des contributions décisives pour sauver l'Etat soviétique et sauvegarder les chances de victoire de la révolution chinoise. Cela suffit déjà pour justifier amplement dans les conditions historiques données l'existence organisationnelle « à part » du courant trotskyste. Ce que Percy édulcore en un simple jeu d'idées « abstraites » sinon en un jeu de mots fut en réalité une guerre civile sanglante et sans merci menée par la bureaucratie stalinienne contre les communistes soviétiques et internationaux. Pratiquement, tous les cadres du parti de Lénine en URSS, toute la direction du PC polonais, toute la direction du PC coréen, une bonne partie des dirigeants des PC yougoslave et allemand, au total un million de communistes, furent assassinés au cours de cette guerre civile. Le « marxiste » Percy nous doit une explication matérialiste de ce conflit sanglant. Fut-ce un simple conflit entre différents « courants communistes », tous coupables d'« excès sectaires » ? Ou fut-ce un conflit social entre une caste bureaucratique privilégiée et le prolétariat, comme le reconnaît encore la résolution du congrès de 1984 du SWP australien? Mais s'il s'agissait d'une tel conflit social, de quel droit un communiste peut-il exiger du courant qui représente les intérêts historiques du prolétariat face à la contre-révolution politique de la bureaucratie, de ne pas s'organiser en parti séparé ? En fait, les ex-trotskystes du SWP australien se condamnent de plus en plus eux-mêmes à boire le calice stalinien jusqu'à la lie. Ainsi, dans une brochure écrite par Alan Meyers, The Vietnamese Revolution and its Leadership, fondée sur un rapport adopté en octobre 1984 par le comité national du SWP australien, la répression sanglante contre les trotskystes vietnamiens par les dirigeants du PC de Saïgon en 1945 est justifiée, bien qu'on regrette ses « excès ». Croit-on que nous exagérons ? Voici la citation textuelle : « Pendant cette période extrêmement dangereuse pour la révolution, les trotskystes de Saïgon paraissent s'être dépassés en poursuivant une ligne sectaire, ultra-gauche, qui aurait empêché une lutte réelle quelconque contre l'ennemi impérialiste. Au cours de la manifestation du 21 août (1945) par exemple, les trotskystes déployèrent une énorme banderole de la IV Internationale... et portèrent des pancartes et des drapeaux réclamant : "A bas l'impérialisme! Vive la révolution mondiale! Vive le front unique ouvrier et paysan ! Comités populaires partout! Pour une Assemblée populaire ! Nationalisez les usines sous contrôle ouvrier ! Pour un gouvernement ouvrier et paysan !". Ce pot-pourri de revendications (qui, soit dit en passant, mélange les tâches bourgeoises démocratiques et socialistes !) ne représenta que des attitudes dangereuses et contradictoires (...). » (p. 46)

« (...) Il n'est pas difficile de comprendre que des événements comme ceux qui suivent, cités avec approbation évidente par les "témoins oculaires trotskystes vietnamiens", auraient renvoyé d'autres couches [de la population] dans les bras des impérialistes: "Les paysans de la province de Sadec ont pillé une douzaine de villas magnifiques de leurs maîtres le 19 août. Ils ont aussi brûlé un grand nombre de greniers débordant de riz. Beaucoup de notables et de fonctionnaires furent arrêtés par les paysans et un certain nombre d'entre eux furent immédiatement fusillés... Les anciens serviteurs des gouvernements français et japonais, désignês en bloc comme ennemis du peuple, virent leur propriété brûlée... " La haine des paysans à l'égard des propriétaires fonciers riches et de l'appareil colonialiste est compréhensible. Mais il faut justement un parti révolutionnaire parce que des révolutions sont conduites à la défaite si la haine des masses frappe à l'aveuglette, au lieu de se concentrer sur l'ennemi principal (...). » (p. 47) « Les échecs sévères ré- sultant de l'aventurisme du Comité du Sud ont fortement affaibli le gouvernement de Hanoï dans ses négociations avec les Français. Mais les provocations trotskystes ne se sont pas arrêtées à ce point. Feldman et Johnson rapportent que les trotskystes "répondirent au débarquement imminent des troupes britanniques en réclamant des armes pour le peuple. Sous l'influence trotskyste, les comités populaires ont lancé un manifeste, dénonçant la permission accordée par les staliniens aux [troupes] britanniques de débarquer. Les staliniens ont riposté par une vaste campagne contre les trotskystes dans leur presse et le 14 septembre [1945), ils envoyèrent des troupes pour désarmer les trotskystes". (p. 47-48)

" (...) Comme résultat de l'ultragauchisme et des excès que le Parti communiste a essayé d'éviter mais qu'il fut incapable d'empêcher, les forces françaises revenant [à Saïgon] et leurs alliés britanniques ont pu réaliser de sérieux progrès dans le Sud. Le 24 septembre, il y eut des émeutes pendant lesquelles des Vietnamiens ont pénétré dans le quartier européen de Saigon et ont massacré cent cinquante personnes. Le général Gracey a utilisé cela comme prétexte pour supprimer le mouvement nationaliste à Saïgon et pour forcer le Vietminh à quitter la banlieue ' • Les vingt mille forces du Vietminh, faiblement armées et rassemblées en hâte, se sont avérées incapables de faire plus que retarder l'avance impérialiste. Elles furent obligées de se replier vers des zones rurales inaccessibles. C'est à ce moment que les dirigeants des trotskystes et des nationalistes bourgeois et petits-bourgeois furent exécutés. d'après la plupart des sources, les exécutions furent ordonnées par Tran Van Giau. Les trotskystes et leurs alliés nationalistes firent une contribution majeure à la quasi-destruction de la révolution dans le Sud. Il était impératif d'empêcher des dégâts supplémentaires, au besoin par la répression physique. Il parait cependant que le Parti communiste estima que Giau a utilisé une violence excessive en s'occupant de la situation. » (p. 48) (nous soulignons).

Les positions politiques exprimées par Alan Meyers, un des dirigeants du SWP australien, révèlent de la manière la plus nette toutes les conséquences désastreuses du rejet de la stratégie de la révolution permanente par cette formation. Le « mélange » des revendications démocratiques et socialistes reproché aux trotskystes vietnamiens est pratiquement identique à l'agitation bolchevique entre mai et octobre 1917. Qu'on lise donc la brochure de Lénine, la Catastrophe imminente et les moyens de la conjurer, et qu'on cherche à démontrer qu'elle ne contient que des revendications démocratiques-bourgeoises ! D'ailleurs, 90 % des usines de Saïgon étaient propriété impérialiste ; le mot d'ordre de nationalisation était donc essentiellement anti-impérialiste. L'alliance ouvrière et paysanne devrait s'effectuer sans mobilisation des paysans contre les gros propriétaires fonciers et les agents répressifs de l'impérialisme. Qu'on nous fasse un dessin! L'alliance avec les bourgeois et les petits-bourgeois nationalistes contre l'impérialisme devrait s'effectuer sans libre cours aux revendications nationales, à commencer par celle de l'indépendance du Vietnam. Au besoin, il fallait fusiller les nationalistes pour leurs « excès »... nationalistes, le tout au nom de « l'étape nationale démocratique » de la révolution ! Le raisonnement est couronné par l'argument classique des réformistes : l'intervention de la contre-révolution est « causée » par les « excès » et les « provocations » des révolutionnaires. Sans révolution, pas de contre-révolution : il fallait y penser. Il est aussi d'une bêtise manifeste. La chute de Saïgon a été causée par le débarquement des troupes impérialistes britanniques et français. Ce débarquement était la riposte à la proclamation de l'indépendance par le Vietminh et non la riposte aux seuls « extrémistes ». Les impérialistes ont débarqué aussi à Hanoï où les « excès » ne s'étaient point produits ! Ils en ont chassé le Vietminh, malgré tout son effort de négociation. Ils ont de même débarqué en Indonésie et en Malaisie oủ il n'y avait point de trotskystes. Cette argumentation répète mot pour mot celle des mencheviks au cours de la Révolution russe, celle des staliniens chinois de 1927, et celle des staliniens chiliens de 1972-1973. Peut-on s'imaginer Lénine « dénonçant » des paysans qui brûlent les châteaux des propriétaires fonciers « prématurément » ? Qu'on lise donc les milliers de pages ces œuvres de Lénime, tant en 1905-1906 qu'en 1917, pour trouver une trace quelconque d'une telle « logique » !

Nous ne connaissons point tous les détails de la politique des trotskystes vietnamiens de l'époque, divisés en plusieurs groupes. Il est bien possible qu'ils aient commis des erreurs. Il est de même possible que le PC vietnamien en ait commis d'autres. Cela doit faire l'objet d'une étude historique sérieuse, qui reste à écrire. Le fait que le PO vietnamien ait gagné la bataille révolutionnaire huit ans plus tard dans le Nord, trente ans plus tard dans le Sud, n'est point un argument contre l'hypo- thèse qu'il ait commis de graves erreurs opportunistes en 1945 19 , de même que l'étiquette « trotskyste » de qui que ce soit n'est point une garantie qu'il n'ait commis aucune erreur sectaire ou ultra-gauchiste en matière d'application correcte de la stratégie de la révolution permanente.

Mais deux choses sont certaines. L'assassinat des dirigeants trotskystes et nationalistes fut un crime, un moyen indéfendable pour trancher des différends politiques. Il a causé un tort immense à la lutte anti-impérialiste et communiste dans le sud du Vietnam. Le camarade Ta-Tu-Tau, principale figure trotskyste de Saïgon, élu au Parlement dans un front unique avec le PC en 1937, était tout sauf un sectaire. Il fut assassiné alors que la défaite à Saïgon était déjà consommée, et qu'il se dirigeait vers le Nord pour offrir de nouveau un front unique au PC. Il fut un des principaux porte-parole reconnus des masses prolétariennes de Saïgon. Le débat sur la démocratie socialiste reçoit un contenu très concret en fonction de cette prise de position d'Alan Meyers.

UNE RECHUTE DANS

LE NATIONAL«COMMUNISME »

La rupture du SWP australien avec la IV Internationale condamne cette formation à vivre dorénavant en dehors de tout cadre international organisé. Car il n'existe pas manifestement pas d'organisation internationale « fidéliste » à laquelle Percy et Lorimer pourraient adhérer. Organisationneliement, nous nous trouvons donc en face d'un repli national caractérisé. Lorimer s'en trouve gêné. Il cherche à calmer des inquiétudes à ce propos parmi les membres et sympathisants du SWP : « Est-ce que cela signifie que nous abandonnons l'internationalisme? Une telle opinion ne saurait être avancée que par ceux qui confondent internationalisme et forme particulière d'organisation internationale. Notre conception de l'internationalisme s'appuie sur l'idée d'un développement de la collaboration internationale. Elle implique des échanges d'idées et d'expériences fraternels entre révolutionnaires qui désirent apprendre des autres tout en pensant par eux-mêmes. Les formes que cela peut prendre sont tout à fait secondaires. Loin d'abandonner l'internationalisme en quittant la IV° Internationale, nous nous tournons vers un internationalisme plus réel, vers une collaboration internationale avec les forces révolutionnaires qui sont en train d'élargir effectivement la révolution socialiste mondiale. »

Cet « internationalisme plus réel » n'est que de la poudre aux yeux. Les dirigeants du SWP australien le savent parfaitement. « L'échange fraternel d'opinions et d'expériences » avec quelques organisations se limite en réalité à un échange d'opinions sans engagement quelconque. On ne voit pas très bien les sandinistes, sans parler des dirigeants du PC cubain, s'enflammer pour l'expérience du SWP australien ou s'intéresser à elle. Cet « échange » n'avancera pas d'un pouce parce que le SWP a rompu avec la IV° Internationale. Par contre, le SWP australien perd l'échange réel et démocratique, sur pied d'égalité, qu'il avait établi vec des organisations marxistes-révolutionnaires dans un grand nombre de pays, réunis au sein de la IV° Internationale. Il perd la possibilité d'influencer des milliers de militants par ses idées, possibilité qui lui restait largement ouverte, même après s'être engagé dans son cours révisionniste. Au XII® Congrès mondial, les représentants du SWP australien ont disposé d'un temps de parole, y compris comme contre-rapporteurs, bien au-delà de leur poids numérique au congrès lui-même, ou dans l'Internationale. Notre organisation respecte scrupuleusement le droit de tendance. Le SWP apprendra à ses dépens qu'il n'en est pas ainsi de la part d'une quelconque des organisations dont il cherche en vain de se rapprocher actuellement 20.

« Les forces révolutionnaires qui sont réellement en train d'étendre la révolution socialiste mondiale » auxquelles se réfère Lorimer - il s'agit concrètement, selon lui, du FSLN nicaraguayen, du PC cubain, du PC vietnamien et du PC des Philippines - ne sont présentes que dans quelques pays du monde, dont aucun pays impérialiste. L'échange réel d'expériences avec des forces révolutionnaires certes plus modestes mais réellement présentes dans des pays similaires à l'Australie, dont la pratique quotidienne dans les entreprises, dans le mouvement syndical, dans le mouvement antiguerre, dans le mouvement de solidarité anti-impérialiste, a été source d'enseignement et source de renforcement réel pour le SWP australien, sera donc remplacé par le néant. En outre, les organisations dont les dirigeants du SWP australien cherchent à se rapprocher, sont limitées dans leur volonté et dans leur capacité d'étendre leurs rapports internationaux par de sévères contraintes. La dépendance militaire et économique de la plupart d'entre elles par rapport à la bureaucratie soviétique ne leur permet pas de jouer un rôle politique indépendant sur l'arène internationale, au-delà d'une zone géographique strictement circonscrite. La fragilité de leur situation les oblige à s'engager dans des manœuvres dans lesquelles les intérêts du mouvement ouvrier de nombreux pays - qu'on pense à quelques grands pays d'Amérique latine, à l'Espagne, à la France, sans même mentionner la Pologne ! - cèdent le pas à la « raison d'Etat ». Le pragmatisme qui leur est propre restreint en outre sérieusement leur compréhension de nombreux processus sociaux, économiques et politiques dans lesquels ils ne se sont pas directement et massivement engagés. Quant au PC philippin, s'il manifeste effectivement des préjugés antitrotskystes, il n'y a aucune raison de lui faire des concessions à ce propos ; les préjugés n'ont jamais servi la cause révolutionnaire.

Mais voilà que Lorimer s'indigne : « "Ce n'est pas à nous de reculer en ce moment, s'exclame Bensaïd. Ce n'est pas à nous de nous morfondre ou de passer des examens de conscience quand l'histoire nous donne raison." Rendezvous compte de ce qu'il dit: d'autres ont fait des révolutions, mais l'histoire a donné raison à la IV Internationale. Qu'une telle attitude puisse être adoptée par quelqu'un qui se considère un marxiste, un léniniste, voilà ce qui devrait réellement nous morfondre! Il ne se pose apparemment même pas la question : si la IV Internationale a toujours eu raison, pourquoi n'a-t-elle pas dirigé des révolutions ? »

Percy et Lorimer ne comprennent pas que ce genre d'argument apparemment « convaincant » constitue un formidable boomerang qui risque de leur fracasser la colonne vertébrale. Car étendons le même raisonnement, en l'appliquant au SWP australien luimême. Un maoiste australien lui criera avec indignation : « Rendez-vous compte de ce que vous dites avec vos critiques par rapport aux maoïstes! Mao a dirigé une révolution victorieuse dans le pays le plus peuplé du monde. Et vous, qui n'avez point dirigé une révolution, qui n'avez point conquis le pouvoir dans votre pays, vous osez dire qu'il a eu tort sur n'importe quoi et que vous avez raison contre lui ? » Un partisan du PC pro-Moscou fera à son tour écho à cette sévère critique maoïste : « Rendez-vous compte de ce que vous dites avec vos critiques par rapports aux camarades Gorbatchev, Andropov, Brejnev, Khrouchtchev, Staline. Ces camarades ont triomphé avec succès de l'impérialisme nazi. Ils ont maintenu l'Etat socialiste (c'est votre propre formule !) en URSS. Ils l'ont étendu à plus de 1500 millions d'habitants en Europe orientale. Ils sont en train de l'étendre en Afghanistan. Mais vous, qui n'avez jamais conquis le pouvoir nulle part, à commencer par l'Australie, vous osez critiquer ces camarades qui ont fait leurs preuves dans la lutte de classe internationale, puisqu'ils ont pris et conservé le pouvoir ? »

Un partisan du Parti travailliste australien leur emboîtera, lui aussi, cyniquement le pas (quand il s'agit de combattre les révolutionnaires dans leur propre pays, les bureaucrates réformistes ne s'embarrassent point de logique politique) : « Rendez-vous compte de ce que vos dites avec vos critiques par rapport au citoyen Hawke ! Les dirigeants de l'ALP ont construit un puissant parti de masse. Ils ont réussi à arracher le gouvernement aux représentants attitrés du grand capital et des riches. Mais vous, qui n'avez jamais construit un parti de masse, qui n'avez même pas conquis un seul siège au Parlement, qui n'avez causé aucun dommage réel à la grande bourgeoisie, vous osez traîner dans la boue ces dirigeants couronnés de succès ? »

On le voit, se mettre à plat ventre devant la « réalité du pouvoir », nier toute validité aux idées de ceux qui n'ont encore nulle part conquis le pouvoir, c'est pour un courant comme celui du SWP une véritable opération suicide. C'est littéralement scier la branche sur laquelle il est assis. Car cette branche, qu'il le veuille ou non, c'est sa spécificité politique et programmatique, et non un pouvoir matériel quelconque dont il ne dispose point, pas plus que la IV° Internationale, et qu'il n'acquerra point non plus en essayant de faire rejaillir indirectement sur lui-même - si peu d'ailleurs - le pouvoir d'autres, comme celui des sandinistes, des bureaucrates staliniens et poststaliniens, sans parler des bureaucrates de l'ALP. Les sandinistes et les fidélistes ont certes des titres de noblesse révolutionnaires que poststaliniens et bureaucrates réformistes n'ont point. Mais pour révéler ces titres de noblesse, il faut parler justement politique et non pas pouvoir en lui-même. Et du moment qu'on parle politique, tout le discours de Lorimer contre « la Quatrième Internationale qui n'a pas le droit d'affirmer sa politique puisqu'elle n'a nulle part conquis le pouvoir » s'évanouit comme neige au soleil.

Ce discours n'est d'ailleurs que de la démagogie. Il exprime une adoration aveugle du « pouvoir » au point de devenir naïve. Il rationalise un pragmatisme myope, incapable de saisir les grande tendances historiques, sous pré- texte qu'elles ne se sont pas encore pleinement réalisées. Avec la même logique on pourrait dire : de quel droit Marx et Engels ont-ils donné des leçons à tout le monde dans le Manifeste communiste, alors qu'ils ne représentaient que quelques centaines de personnes ? De quel droit Lénine a-t-il péroré sur la construction du parti dans Que faire ?, alors qu'il n'avait même pas cinq cents partisans ? De quel droit Rosa Luxemburg a-t-elle condamné un parti d'un million de membres pour vote de crédits militaires en 1914, alors qu'elle n'était même pas capable de publier un hebdomadaire?

La question réelle est celle de savoir si leurs analyses des grandes tendances de l'évolution sociale, économique et politique étaient justes ou fausses, si les propositions qu'ils faisaient pour la lutte de classe prolétarienne étaient conformes ou non aux intérêts de la classe, si les tendances qu'ils critiquaient mettaient ou non des obstacles graves sur la voie de l'émancipation du prolétariat, s'ils avaient une pratique qui leur permettrait tôt ou tard de fusionner avec le mouvement de masse réel de mobilisation et d'auto-émancipation de ce prolétariat. Si la réponse à cette question est oui, alors leurs idées étaient justes et ils avaient mille fois raison de les formuler, que leur « percée » se réalisât trente, quarante ou cinquantes années plus tard. Si la réponse à cette question était non, alors ils avaient tort, non pas parce qu'ils n'avaient pas encore conquis le pouvoir à l'heure H ou au jour J, mais parce que leur théorie et leur pratique ne correspondaient pas aux intérêts de la classe ouvrière, et donc à ceux de la révolution socialiste mondiale.

La capacité ou l'incapacité de la

IV° Internationale à prendre le pouvoir ne peut être testée que lorsque sont réunies les trois conditions suivantes : le declenchement d'une crise prérévolutionnaire ou révolutionnaire dans un pays où notre courant est déjà présent depuis assez de temps ; le dépassement par ce courant, avant le début de la crise, d'un seuil d'accumulation primitive de cadres enracinés dans la classe, groupes dans une organisation connue et reconnue comme telle par une pratique politique nationale; la capacité d'intervention sur une échelle suffisante dans la crise révolutionnaire elle-même.

Les deux premières conditions sont largement indépendantes de notre volonté et du rôle de l'Internationale en tant que telle. Elle reflètent le processus inégal d'émergence de cadres et de la conscience de classe prolétarienne à l'échelle mondiale qu'on ne peut pas artificiellement susciter dans tel ou tel pays. Notre courant au sens le plus large du terme est déjà présent dans une soixantaine de pays du monde. C'est beaucoup pour un courant ne pouvant s'appuyer que sur la justesse de ses idées. Mais cela ne couvre pas encore la moitié des pays. Aucun effort volontariste ne peut fondamentalement modifier cette situation. Personne de sérieux ne peut nous reprocher de ne pas avoir pris le pouvoir dans un pays où nous n'étions pas présents au début du processus révolutionnaire ou au cours d'une crise révolutionnaire que nous avons abordée avec une vingtaine de militants. Les trois conditions mentionnées plus haut n'ont été réunies jusqu'ici que dans un seul pays, celui du LSSP de Sri-Lanka de la période 1953-1964. Ce parti a incontestablement failli, trahi. Les conséquences en ont été désastreu- ses pour la classe ouvrière ceylanaise. Nous avons consacré une analyse critique détaillée aux origines de cette faillite qui n'a d'ailleurs rien à voir avec les « particularités » du trotskysme, bien au contraire. Mais cette expérience est manifestement trop étroite pour pouvoir conclure à une quelconque incapacité « congénitale » du trotskysme à « prendre le pouvoir ».

Dans un certain nombre de pays, les conditions pour réaliser la deuxième et la troisième des conditions mentionnées plus haut se rassemblent petit à petit, bien qu'on soit encore fort éloigné du seuil critique indiqué. Nous travaillons à la réalisation de ces conditions par la construction de partis solides enracinés dans la classe. Le reste dépendra des événements, des rapports de forces, de l'approfondissement de la crise conjointe du capitalisme et des dictatures bureaucratiques, de leurs répercussions cumulatives sur la conscience de classe du prolétariat. Nous restons plus que jamais optimistes à ce propos. D'une manière plus générale, nous ne pouvons croître qualitativement, « percer » historiquement - et à plus forte raison prendre le pouvoir - qu'en correlation avec des sauts qualitatifs du prolétariat, de son activité, de sa conscience de classe et de son auto-organisation. Toute autre vision de notre « capacité » ou « incapacité » de prendre le pouvoir - plus correctement : de diriger la prise du pouvoir par le prolétariat - serait essentiellement idéaliste et substitutionniste. Cela ne s'applique évidemment qu'à l'émergence de partis révolutionnaires de masse. La croissance de partis et de groupes révolutionnaires plus petits est largement fonction de nos propres ef- forts, de leurs réussites et de leurs échecs. Elle crée à son tour une des preconditions-cles pour que la transcroissance vers des partis de masse, que l'essor des luttes prolétariennes rend seulement possible, devienne une réalité. C'est pourquoi il est opportun, à l'étape actuelle de développement de la IV° Internationale, de centrer l'attention de ses cadres et militants sur les possibilités immédiates de construction et de croissance, qui sont réelles dans de nombreux pays. Les spéculations métaphysiques sur notre « capacité » ou « incapacité » de « prendre le pouvoir », ou sur de quelconques « tares congénitales » du « vieux trotskysme », sont stériles. La question est de toute façon pratique. Elle sera tranchée par l'histoire, notamment en fonction de nos succès ou de nos échecs courants en matière de construction. Ces succès ne dépendent pas d'une quelconque garantie que nous pourrions donner sur notre capacité à résoudre demain la question du pouvoir. Ils dépendent plutôt de notre capacité de démontrer aujourd'hui l'utilité de nos organisations pour aider les travailleurs à résoudre les problèmes de défense de leurs intérêts, pour assurer le succès de leurs luttes et mobilisations courantes. Mais cela s'avère et s'avérera impossible sans l'affirmation de notre identité politique, prenant appui sur notre programme.

Or, c'est justement lé rejet de leur propre identité politique et programmatique qui fonde la rupture du SWP australien avec la IV Internationale. Cette rupture constitue un gigantesque pas en arrière politique, non pas par rapport à un quelconque « trotskysme » considéré comme un courant bizarre à part, dont l'existence en tant qu'organi- sation internationale serait son « point d'honneur » sectaire particulier, mais par rapport au marxisme révolutionnaire, par rapport au léninisme en tant que tels. Car au plus tard depuis le début de l'ère impérialiste, sinon plus tôt déjà, c'est-à-dire depuis un siècle, les marxistes savent, ont proclamé et démontré des dizaines de fois, que l'existence d'une organisation internationale avec une discipline contraignante dans l'action sur les grandes questions internationales est le corollaire indispensable de l'internationalisme prolétarien politique, la précondition indispensable d'une pratique internationaliste conséquente dans la lutte de classe?! Le rejet de cette organisation et de ce cadre contraignant, à l'époque des guerres, des révolutions et des contre-révolutions internationales que nous vivons aboutit, pour reprendre la formule cruelle mais hautement réaliste de Rosa Luxemburg à la pratique que voici : « Prolétaires de tous les pays, unissezvous en temps de paix mais coupez-vous mutuellement la gorge en temps de guerre ! » Il est utopique de supposer que les masses laborieuses à l'échelle mondiale soient spontanément internationalistes. Au contraire, aussi bien l'influence d'intérêts sectoriels et corporatistes que la pression du milieu ambiant les entraînent spontanément vers le nationalisme si contraire à leurs intérêts à plus long terme. Il est utopique de supposer que même les militants communistes soient spontanément internationalistes sur toutes les questions-clés de la lutte de classe révolutionnaire. Les limites nationales de leur pratique quotidienne, sinon des confusions idéologiques comme le « campisme », imposent des limites étroites à leur compréhension de ce qui se passe ailleurs dans le monde (l'incompréhension des communistes cubains pour ne pas dire vietnamiens à l'égard de ce qui s'est passé en Tchécoslovaquie et en Pologne n'en est qu'une nouvelle illustration, pour la énième fois dans l'histoire). Il est surtout utopique de supposer que des communistes (et à fortiori des bureaucrates d'origine communiste) qui exercent déjà le pouvoir d'Etat soient spontanément internationalistes. Soumis aux contraintes de la défense de leur Etat, ils courent un risque terrible de justifier des manœuvres d'autodéfense diplomatiques ou militaires par des raisonnements nationalistes et chauvins. Lénine l'avait compris mieux que quiconque. Relisez le dernier codicille de son testament concernant les dangers de nationalisme grand-russe au sein du PCUS, avertissement hélas plus que confirmé par l'histoire"

Une application élémentaire du marxisme à notre propre pratique devrait de ce fait nous enseigner qu'une condition indispensable pour éviter la rechute dans le « national-communisme », c'est une expérience et une pratique internationalistes réelles, irréalisables sans la participation à une véritable organisation internationale. La construction simultanée d'une organisation révolutionnaire nationale et internationale exprime sur le plan organisationnel l'inévitable imbrication de la lutte de classe nationale et internationale à l'époque impérialiste.

Si on refuse de construire dès maintenant une organisation internationale contraignante - avec une discipline et un degré de centralisation certes différents de la discipline et de la centralisation à l'échelle nationale, justement parce que la lutte de classe nationale n'est pas intégralement intégrée à la lutte de classe internationale, parce que la loi du développement inégal joue sur ce plan également -, on paiera demain le prix terrible d'un nouveau 4 août 1914, d'ue nouvelle théorie et pratique du « socialisme dans un seul pays », d'un nouveau « messianisme national », d'un nouveau piétinement cynique des intérêts de secteurs-clés du prolétariat mondial au nom de la défense prioritaire d'un quelconque « bastion socialiste », sinon d'une nouvelle guerre entre « Etats socialistes ».

C'est un cours suicidaire, non seulement du point de vue politique et programmatique. Cela risque même d'être un cours suicidaire du point de vue physique. Car il est impossible d'éviter à la longue une guerre nucléaire mondiale sans la suppression totale et l'interdiction de fabrication d'armes de destruction massive. Une fédération socialiste mondiale devra imposer une telle interdiction à tous les Etats ouvriers, passant outre leur souveraineté nationale. Est-il réaliste de supposer que des révolutionnaires, pour ne pas dire des centaines de millions de travailleurs, accepteront spontanément de telles restrictions de la souveraineté, sans avoir vécu au préalable une pratique d'actions communes internationalistes qui leur démontre que la solidarité internationale n'est pas un vain mot, que la discipline s'applique à tous, grands comme petits, « avancés » comme « sous-développés », sans discriminations ni inégalités quelconques ? Comment les communistes et les prolétaires acquerront-ils pareille expérience, sinon par la construction graduelle de véritables organisations internationales, sinon par une pratique qui les convaincra de ce que l'Internationale est leur véritable patrie ?

La rupture avec la IV* Internationale constitue un véritable recul vers le national-communisme aussi bien en pratique qu'en théorie. Les formules sur « l'échange d'idées et d'expériences » sont les formules classiques des reformistes et des centristes qui substituent le « chacun est maître dans son pays » à la lutte nécessaire pour une action politique commune aux travailleurs de tous les pays, au moins sur les grandes questions internationales. Ce sont les arguments avec lesquels Staline a justifie la dissolution de la III Internationale. Lénine et Trotsky ont dénoncé d'innombrables fois le caractère réactionnaire d'un tel repli de l'internationalisme principiel vers la diplomatie de l'absolution mutuelle.

En pratique, le SWP australien opèrera dorénavant seul, isolé de la collaboration organisée avec d'autres forces révolutionnaires de par le monde. La seule excuse réelle qu'il présente pour ce repli, c'est que les forces avec lesquelles il s'efforçait jusqu'ici de construire une organisation internationale sont encore très faibles. C'est vrai. Mais mieux vaut construire quelque chose de nécessaire avec de faibles forces que d'abandonner purement et simplement la tâche de construction elle-même.

C'est ce que pratique le SWP australien sur le plan national, où il n'est pas plus fort que ne l'est la IV° Internationale à l'échelle internationale, alors qu'il poursuit obstinément la construction de son organisation. C'est ce qu'il cesse de pratiquer maintenant sur le plan international. Une pratique nationale sans pratique internationale correspondante, alors que les contraintes sont les mêmes, c'est bien l'expression d'un repli « national-communisme ».

L'ENJEU HISTORIQUE

Percy et Lorimer s'efforcent de justifier historiquement ce repli vers le « national-communisme » en présentant le schéma suivant de l'émergence de partis révolutionnaires de masse et d'une Internationale révolutionnaire de masse de par le monde, y compris dans les pays impérialistes: « Ce n'est pas par des débats sur des questions programmatiques abstraites ni par un accord sur "un programme, une stratégie et une tactique précis " que de réels partis marxistes peuvent se développer. Au contraire, ce sont les grands développements révolutionnaires à l'œuvre qui constituent un phare pour des secteurs importants de l'avant-garde politique ouvrière et lui permettent de se critalliser en véritables partis marxistes, de surmonter des divergences programmatiques abstraites par l'expérience vivante et d'apprendre de ceux qui ont fait des révolutions. De même que dans les années vingt, la recomposition de l'avant-garde révolutionnaire dans les pays impérialistes aura lieu grâce à l'identification avec les grands événements à l'échelle mondiale et grâce à une orientation en direction de ces événements, des révolutions vivantes et leurs avants-gardes révolutionnaires. Ceux qui ne sont pas capables ou qui refusent d'adopter un tel cours n'auront aucun impact sur le processus, même s'ils développent une activité révolutionnaire dans leur propre pays et s'ils ont une organisation internationale. C'est ce qui est arrivé à l'IWW aux Etats-Unis et en Australie au début des années vingt pour s'être montrées incapables de s'orienter vers la Révolution russe et de devenir partie intégrante du courant international qui s'efforça d'apprendre de cette révolution. »

Cette conception exprime bien une des raisons de la rupture même si elle n'en révèle pas encore toutes les dimensions. Elle est profondément volontariste et idéaliste. Elle contredit d'ailleurs en bonne partie le reste de l'argumentation du SWP australien, ainsi que son point de départ. Car il suffit de poser la question : avec quelle révolution étrangère les bolcheviks russes, les révolutionnaires cubains ont-ils donc dû s'identifier a priori pour pouvoir construire une direction révolutionnaire valable et conduire la révolution dans leur pays respectif à la victoire? Et même dans le cas du Nicaragua, l'identification avec la révolution cubaine - qui fut réelle - ne fut certainement pas la cause principale de la réussite des sandinistes. Leur stratégie révolutionnaire a acquis des spécificités propres, qui ont peu de choses en commun avec la manière dont le Mouvement du 26 juillet avait conquis le pouvoir à Cuba.

« De véritables révolutionnaires » sont des partis qui réussissent à entraîner des fractions importantes de leur classe - qui dans les pays impérialistes, les pays dépendants semi-industrialisés et les Etats ouvriers bureaucratisés constitue la majorité, voire la grande majorité de la population active - vers la prise du pouvoir révolutionnaire. Pour ce faire, ils doivent avoir regroupé auparavant des secteurs importants de la classe, c'est-à-dire avoir acquis une autorité politique réelle sur la base de leur pratique dans la lutte de classe courante, sur la base de leur capacité à s'implanter profondément dans la classe, de répondre correctement aux aspirations des travailleurs, de fournir des réponses adéquates à celle-çi, de proposer des formes et des objectifs de lutte couronnés de succès. Voilà comment se sont construits dans le passé, se construisent couramment et se construiront toujours de véritables partis marxistes. La recomposition du mouvement ouvrier organisé, précondition indispensable à la construction de véritables partis marxistes partout où les marxistes ne constituent qu'une petite minorité et ou existent à leurs côtés de puissantes organisations de masse réformistes, ne s'effectue et ne s'effectuera que sous l'effet combiné de deux facteurs: la différenciation, la radicalisation, au sein des organisations de masse existantes, syndicales et politiques, par suite d'expériences de lutte massives et explosives ; l'intervention adéquate et le renforcement organisationnel suffisant du noyau initial du parti révolutionnaire, de (ou des) organisation(s) révolutionnaire(s) existant(e)s dans le pays.

La recomposition dont parle Lorimer n'est pas cette recomposition du mouvement ouvrier organisé. Elle ne concerne pas le mouvement de masse. Elle ne concerne que les petits groupes d'avant-garde. Paradoxalement, après avoir élevé « la prise du pouvoir », c'est-à-dire l'émergence de partis de masse comme le bien absolu... ailleurs il la rabaisse à un niveau absolument secondaire. C'est bien la preuve que c'est le scepticisme à l'égard de la révolution dans la grande majorité des cas du monde et donc le scepticisme à l'égard du potentiel révolutionnaire du prolétariat, qui est sous-jacent à toute l'évolution du SWP australien. Si on examine l'évolution réelle des organisations révolutionnaires au cours des années vingt, on verra combien l'analyse de Percy et Lorimer est partielle et donc fausse, et combien la nôtre correspond bien mieux à l'expérience historique réelle. La Révolution russe a incontestablement suscité l'enthousiasme parmi les révolutionnaires du monde entier. Elle a favorisé partout l'émergence de premiers noyaux communistes, partant par ailleurs de réactions contre la guerre impérialiste. Mais dans la plupart des cas, ceux-ci sont restés au stade de petits groupes, malgré la force d'attraction de la Révolution russe et de l'Internationale communiste, qui fut pourtant sans commune mesure avec celle de la révolution cubaine ou nicaraguayenne. Beaucoup de ces groupes sont restés pendant des années, sinon pendant des décennies, de la dimension des principales sections actuelles de la IV° Internationale. De véritables partis de masse communistes ne sont apparus au cours des années vingt que dans moins de dix pays. Et partout, sans exception, ces partis ne sont apparus que sous le fouet d'événements prérévolutionnaires ou révolutionnaires qui se sont produits par suite de la guerre et de la crise du capitalisme et qui ont été vécus comme tels par les travailleurs des pays en question.

Mais la Révolution russe n'a pas joué ce rôle de stimulant seulement parce qu'elle était « un phare » qui attirait plus ou moins automatiquement les travailleurs d'avant-garde. Lénine, Trotsky et leurs camarades ont pu jouer un rôle de catalyseurs du mouvement communiste à travers la constitution de l'Internationale communiste. Et il faut toute la régression théorique initiée par les proto-staliniens et parachevée par les staliniens et poststaliniens, pour oublier que la tâche principale de l'Internatio- nale communiste ne fut précisément pas celle de « faire que tout le monde apprenne des expériences de la Révolution russe » bien que ces enseignements fussent des plus précieux, mais bien celle d'élaborer une stratégie et une tactique adéquates pour la lutte de classes en cours dans les principaux pays du monde. On ne peut lire les thèses, résolutions, manifestes des quatre premiers congrès de l'Internationale communiste sans s'apercevoir immédiatement de cette vérité élémentaire.

N'en déplaise à nos détracteurs des « débats autour de questions programmatiques » et des débats autour de « stratégies et tactiques précises », les quatre premiers congrès de l'Internationale communiste étaient sursaturés de ce genre de débats, au même titre, sinon à un degré encore supérieur à celui des congrès de la IV° Internationale. Car contrairement aux petits groupes, comme le SWP et comme la plupart des sections de la IV° Internationale, de « véritables partis marxistes » ne peuvent croître en fonction du seul enthousiasme pour des révolutions qui se passent ailleurs et pour la révolution mondiale. Ils ne peuvent croitre qu'en fonction des résultats qu'ils obtiennent dans la lutte de classes de leur propre pays. Et loin d'être « abstraits », les débats programmatiques, stratégiques et tactiques dignes de ce nom - nous parlons de débats réels et non de querelles sémantiques ou scolastiques stériles - concernent justement les problèmes d'organisation, de stimulation de perspectives, de risques de défaites et de chances de victoire, de la lutte de classes massive.

Partout où l'effet de la Révolution russe, les conseils de l'Internationale communiste, l'intervention de ses re- présentants au sein des jeunes partis communistes ont favorisé grâce à une stratégie et une tactique correctes la recomposition du mouvement ouvrier organisé, dans le sens précisé plus haut, ils ont contribué à l'émergence de puissants partis marxistes. Partout où ils ont eu un effet opposé, même à l'époque de Lénine et de Trotsky (nous ne disons pas : par la faute de Lénine et de Trotsky qui n'y étaient pour rien), ils ont eu un effet désastreux, malgré tout le poids et tout le prestige de la Révolution russe. Pour citer trois exemples : en Allemagne, l'intervention de l'Internationale communiste, favorisant « l'action de mars 1921 » aventuriste du KPD, a fait perdre à celui-ci la moitié de ses membres - 200 000 membres ! - en l'espace de quelques mois, dont la majorité absolue de ses membres et cadres ouvriers, nonobstant le prestige de la Révolution russe. En Espagne, tout le prestige de la Révolution russe n'a pas empêché le PC de rester un groupuscule insignifiant et de faire passer l'immense majorité de l'avant-garde ouvrière entre 1919 et 1936 par la CNT et par la gauche social-démocrate. Il en fut de même en Grande-Bretagne, où la radicalisation politique de masse est passée essentiellement par le syndicalisme et la gauche travailliste tout au long des années vingt. Si on ajoute les Etats-Unis et le Japon à la liste, cela fait déjà cinq des sept principaux pays impérialistes où la Révolution russe n'a pas eu l'effet décisif escompté par Percy et Lorimer. Même en Italie et en France où elle est décisive en 1919-1920, les partis communistes restent ou deviennent rapidement minoritaires au sein du prolétariat à cause des erreurs commises dans la lutte de classe. Il est vrai que le PC allemand a pu se reprendre grâce à une intervention correcte dans la lutte de classe en 1922-1923, mais nullement grâce à une identification plus grande avec la Révolution russe que celle qu'il aurait manifestée en 1921.

L'identification avec les révolutions cubaine, nicaraguayenne, vietnamienne est donc absolument insuffisante pour stimuler la naissance de « véritables partis marxistes » dans la grande majorité des pays importants du monde. Elle est utile et indispensable pour recruter des révolutionnaires jeunes et enthousiastes, pour renforcer le noyau révolutionnaire initial. Cela, nous en faisons l'expérience et nous en tirons toutes les conclusions pratiques quant à la fonction du travail de solidarité pour la construction de nos partis et de nos organisations de jeunesse, à l'étape actuelle de cette construction. Mais elle est insuffisante pour transformer ces noyaux initiaux en parti prolétarien révolutionnaire. Seule la pratique d'intervention réussie dans la lutte de classes peut aboutir à ce résultat. Et à ce propos, les révolutionnaires cubains et nicaraguayens nous offrent leur expérience d'un combat révolutionnaire national qui, pourtant, s'est déroulée dans des conditions fort différentes de celles de la plupart des pays industrialisés ou semi-industrialisés où opèrent nos sections. Une telle expérience est donc encore plus insuffisante que celle de la seule Révolution russe.

La différence avec l'époque de Lénine et Trotsky saute aux yeux. Ceux-ci n'étaient pas avant tout les dirigeants d'un Etat ouvrier, d'une révolution ayant triomphé dans un pays. Ils se considéraient avant tout comme des dirigeants et des éducateurs du proléta- riat mondial. C'est pourquoi ils ont constitué l'Internationale communiste. C'est pourquoi ils ont consacré tant d'énergie à ces fameux débats de « programme, de stratégie et de tactiques » dénigrés à la légère par les dirigeants du SWP australien. Ce qu'il leur importait avant tout était d'aider les communistes et les prolétaires des pays autre que le leur à lutter pour le pouvoir. Et à cette fin, les seuls enseignements de la Révolution russe étaient absolument insuffisants.

Les dirigeants castristes et sandinistes sont plus modestes, avant tout parce que leurs pays sont plus petits, les menaces qui pèsent sur leur survie plus grandes, leur dépendance par rapport à des forces extérieures non-révolutionnaires, à commencer par la bureaucratie soviétique, constituant un handicap supplémentaire. Il faut y ajouter les résultats négatifs de leur pragmatisme. Pour toutes ces raisons, Fidel Castro et les dirigeants sandinistes n'ont pas, ne vont pas et ne peuvent pas constituer une nouvelle organisation communiste internationale. Voilà pourquoi ils ne joueront pas un rôle majeur dans l'émergence de nouveaux partis marxistes dans la plupart des pays. Et ici, tous les éléments du débat se nouent et se dénouent en une véritable alternative.

Si, comme nous en sommes profondément convaincus et comme toute l'expérience de ce siècle le confirme, les gros bataillons du prolétariat mondial se mettent en marche tôt ou tard, ce sont eux qui engageront les batailles décisives pour la révolution mondiale. Ces batailles auront la forme essentielle de grèves de masse, de grèves générales, d'apparition d'organes d'auto-organisation de type soviétique débouchant sur des situations de dualité du pouvoir et sur des insurrections urbaines.

De cette forme essentiellement prolétarienne des combats décisifs de la révolution mondiale découlera la forme adéquate des partis révolutionnaires de masse capables de les conduire à la victoire. La IV° Internationale est infiniment mieux armée que n'importe quel autre courant du mouvement ouvrier international pour intervenir dans ce genre de luttes et pour essayer de les faire triompher, certainement mieux que le courant fidéliste ou sandiniste. Elle a patiemment éduqué ses cadres à cette fin, pour ce genre de lutte. Elle continuera à le faire, envers et contre tout.

Sa fermeté programmatique sur la stratégie des revendications transitoires et sur l'auto-organisation du prolétariat n'est pas en elle-même une garantie suffisante pour mener à bien cette tâche gigantesque : faire prendre et exercer le pouvoir par un milliard de prolétaires de par le monde. Nous devons apprendre à fusionner avec d'autres forces révolutionnaires, ce qui sera d'ailleurs, en partie, le produit de notre croissance elle-même. Mais cette croissance est et reste une précondition nécessaire pour la victoire de la révolution mondiale. Elle crée aujourd'hui les préconditions initiales de ces victoires futures. Si par contre ces gros bataillons ne se mettent pas en mouvement dans les années et les décennies à venir, alors la solution de rechange n'est pas un triomphe de la révolution mondiale par une voie plus détournée, proposée par les tiers mondistes, ou par une extension à de plus en plus de pays de l'expérience cubaine ou vietnamienne. Pareille conception sous-estime de manière irresponsable l'immense potentiel destructeur que recèle l'impéria- lisme décadent. Aucune force au monde, autre que les gros bataillons prolétariens, n'est capable de désarmer l'impérialisme. Il ne peut être désarmé reellement qu'à l'intérieur de ses forteresses. Si la révolution prolétarienne internationale ne progresse pas et ne triomphe pas de la seule manière dont elle peut triompher en pratique, alors la « solution» de rechange, c'est la destruction de la civilisation sinon de la vie humaine, par l'anéantissement de centaines de millions d'être humains morts de faim, par le rejet d'une bonne partie du proletariat mondial au rang de « prolétaires » désœuvrés et démoralisés grâce à la « société duale », par l'empoisonnement de la biosphère par la guerre nucléaire. La lutte pour la victoire de la révolution mondiale, pour la construction de l'internationale révolutionnaire de masse, la lutte pour la IV° Internationale et son programme, c'est littéralement une question de vie ou de mort du genre humain. A plusieurs reprises, Lorimer s'efforce de présenter la IV° Internationale comme une secte qui oppose son point d'honneur particulier - son shibbolet, pour citer Marx - au processus révolutionnaire réel. Mais si l'on dresse la liste de ces « particularités », cela représente bien plus qu'un ou deux « points d'honneur ». Elles comportent notamment les thèses suivantes : 1. Depuis 1914, le mode de production capitaliste - non seulement le système impérialiste international, mais la société bourgeoise dans son ensemble et le mode de production qui la soustend - est entré dans sa phase historique de déclin. Cela s'exprime par la succession périodique de crises économiques, militaires, politiques et sociales explosives, y compris des crises révolu- tionnaires, dans des pays impérialistes. 2. La raison principale de survie du système capitaliste à l'échelle internationale est depuis lors subjective et non objective. Elle ne réside pas dans le fait que la bourgeoisie est encore trop forte pour pouvoir être renversée. Elle provient du fait que les conditions subjectives pour son renversement - un niveau de conscience adéquat du prolétariat et une direction révolutionnaire à la hauteur de cette tâche - n'ont pas encore été réunies dans les principaux pays du monde. Cela résulte avant tout du rôle du réformisme, du stalinisme et du nationalisme bourgeois au sein du mouvement ouvrier organisé, qui sont à leur tour les expressions idéologiques et politiques d'intérêts particuliers de bureaucraties ouvrières en tant que forces sociales dans ces pays, le stalinisme (et le poststalinisme) est ainsi l'expression politique de la bureaucratie soviétique défendant ses intérêts matériels particuliers. Il s'ensuit que la lutte pour l'indépendance politique de classe du prolétariat est indissociablement liée à celle pour son autonomie par rapport aux bureaucraties ouvrières. Ce sont deux préconditions indispensables pour rendre possible le renversement international du capitalisme. Elles impliquent la nécessité de construire conjointement des partis révolutionnaires nationaux et une internationale révolutionnaire. 3. Les pays impérialistes ne sortiront de la crise structurelle du capitalisme que par une révolution socialiste victorieuse - l'établissement de la dictature du prolétariat - qui nécessite la destruction de l'appareil d'Etat bourgeois et l'appropriation collective des grands moyens de production et d'échange, ainsi que leur gestion planifiée par les travailleurs. La rapide substitution d'une production pour les besoins à la production marchande devra en résulter. 4. Les pays semi-coloniaux et semi-industrialisés dépendants ne pourront réaliser l'ensemble des tâches de la révolution nationale démocratique que par la conquête du pouvoir par le prolétariat allié à la paysannerie pauvre, c'est-à-dire la constitution de la dictature du prolétariat. Cette dictature, par la logique de la lutte de classes elle-même, portera des coups à la propriété privée capitaliste. 5. L'URSS et les autres pays où se sont produites les premières victoires de révolutions socialistes populaires sont restés isolées dans un milieu économique, social, culturel et politique arriéré qui ne permet pas de parachever le processus de construction d'une société socialiste. Ils ont connu du même fait, à des degrés divers, des processus de bureaucratisation qui constituent des freins supplémentaires sur la voie de l'avènement de la société sans classe. Ces pays constituent encore des sociétés de transition entre le capitalisme et le socialisme, dont le sort définitif ne sera réglé que par l'issue de la lutte de classes à l'échelle mondiale. Tout rétablissement de la propriété privée des moyens de production y signifierait une régression historique. C'est pourquoi il faut défendre l'URSS et les pays analogues contre les tentatives périodiques de l'impérialisme de réaliser pareil rétablissement. 6. La société soviétique connaît depuis des décennies une crise structurelle qui résulte de la mainmise de la bureaucratie sur l'économie et sur l'Etat et qui s'est reproduite en gros en Europe orientale et en Chine. Cette mainmise empêche toute nouvelle avance qualita- tive vers le socialisme. Il s'agit dans tous ces cas non simplement de sociétés de transition entre le capitalisme et le socialisme, mais d'Etats ouvriers bureaucratisés, bloqués dans leur avance vers le socialisme. Ce blocage ne peut être éliminé que par une révolution politique antibureaucratique. Celle-ci maintiendra et consolidera la propriété collective et la planification économique, mais brisera le monopole du pouvoir politique de la bureaucratie et son controle sur le surproduit social, ainsi que sur les principaux domaines de la vie sociale, qui en résulte. Les privilèges de la bureaucratie seront éliminés, l'inégalité sociale radicalement réduite. 7. La crise de l'humanité dans son ensemble ne pourra être résolue que par la victoire de la révolution socialiste mondiale, c'est-à-dire la création d'une fédération socialiste mondiale. Celle-ci supprimera stocks et production d'armes nucléaires, biologiques, chimiques et classiques de destruction massive. Elle effectuera une redistribution mondiale des ressources matérielles de l'humanité, afin d'éliminer rapidement la famine et la misère du tiers monde. Elle sera en mesure d'assurer la sauvegarde des conditions naturelles d'épanouissement du genre humain. 8. Dans les trois secteurs de la révolution mondiale, le prolétariat est le principal sujet révolutionnaire. L'auto-organisation du prolétariat - le pouvoir d'Etat fondé sur les conseils des travailleurs démocratiquement élus - est la seule forme de pouvoir d'Etat adéquate au but de construire une société sans classes. 9. Dans toutes les luttes courantes des travailleurs, des paysans exploites, des opprimés et opprimées, il faut combiner l'appui aux revendications immé- diates de ceux qui combattent avec la propagation et avec l'effort de mise en pratique de revendications et de formes d'action qui permettent aux combattants d'arriver, par leur propre expérience, à la compréhension de la nécessité de lutter pour la prise en main des entreprises et pour la conquête du pouvoir d'Etat. 10. Toute avance qualitative vers les socialisme, tant dans les pays où le capitalisme a déjà été renversé que dans ceux qui feront demain leur révolution socialiste, exige, une fois terminée la guerre civile et consolidé le pouvoir des travailleurs, des institutions étatiques et gouvernementales fondées sur la démocratie socialiste : exercice effectif du pouvoir d'Etat par des conseils des travailleurs et des conseils populaires démocratiquement élus : pluralité des tendances et des partis politiques ; jouissance par l'ensemble des travailleurs - y compris ceux qui sont adversaires du gouvernement, et de la majorité politique se manifestant au sein des conseils - de la plénitude des libertés démocratiques avant tout celle de défendre leurs positions et de lutter par des moyens politiques pour elles.

Loin de constituer des « points d'honneur de secte », ces positions de la IV Internationale constituent un tout programmatique, une explication cohérente de ce qui s'est passé dans notre siècle, la seule conforme au marxisme. Elles représentent de même une ligne d'action cohérente pour l'ensemble du prolétariat mondial, pour l'ensemble des exploité(e)s et des opprimé(e)s à l'échelle internationale, la seule ligne d'action conforme aux intérêts de classe du prolétariat. Loin de refléter un quelconque parti-pris dogmatique, elles ne sont que la synthèse de la marche réelle de la lutte de classes, du mouvement réel d'émancipation des travailleurs depuis plus d'un siécle, de ce que des centaines de millions d'êtres humains ont vécu dans leur chair et que des dizaines de millions d'êtres humains ont commencé à mettre en pratique. Seule la IV° Internationale défend pour le moment l'ensemble, ou même la majorité de ces positions. Il n'y a rien de « sectaire » à enregistrer ce fait. Ce qui est par contre sectaire, c'est vouloir opposer à ce mouvement réel du prolétariat à l'échelle mondiale le shibboleth de l'alignement prioritaire et immédiat sur les seules « nouvelles directions révolutionnaires » apparues dans deux, trois ou quatre pays, alignement que ces directions plus múres ne réclament d'ailleurs généralement pas elles-mémes.

Un navire sans gouvernail ni boussole n'arrivera jamais au port. La construction de la IV° Internationale, la construction des partis révolutionnaires de par le monde (hormis un petit nombre d'exceptions) s'effectue encore toujours dans des conditions exceptionnellement difficiles.

Plus faible est la force matérielle inhérente d'une organisation, plus elle est exposée à la pression centrifuge et dissolvante de forces sociales extérieures. C'est là une vérité à La Palice pour quiconque applique les théorènes du matérialisme historique à la vie politico-organisationnelle de notre époque, y compris celle des organisations révolutionnaires elles-mêmes.

La IV* Internationale a survécu, dans ces conditions, à des pressions et à des persécutions sans commune mesure avec celles auxquelles étaient exposées les Jere e, II°, III° Internationales. Pour s'en apercevoir il suffit de compa- rer Hitler à Thiers, Staline à Noske et le sénateur McCarthy au ministre Palmer 23 , dont on ne se rappelle même plus le nom ! Si elle n'a pas seulement survécu mais s'est développée, surtout au cours des vingt dernières années, c'est essentiellement pour deux raisons.

Objectivement, sa construction correspond à une nécessité de la lutte de classes mondiale, ressentie comme telle par des avant-gardes dans un nombre croissant de pays sur la base de leur propre expérience, c'est-à-dire des leçons qu'elles tirent elles-mêmes des grands combats de classes auxquels elles ont participé. Cela permet notre ancrage croissant au sein du prolétariat, une activité croissante non pas en tant qu'observateurs ou en tant que commentateurs, mais en tant que participants, et dans un certain nombre de cas, en tant que dirigeants au moins ponctuels de luttes de masse et d'organisations de masse réelles de notre classe. Notre programme a résisté avec succès à l'épreuve d'événements tumultueux et souvent imprévus. Il constitue plus que jamais la boussole pour montrer au prolétariat mondial et à son avant-garde la voie pour échapper aux catastrophes vers lesquelles nous entraîne la crise conjointe du capitalisme, du système impérialiste et des dictatures des Etats ouvriers bureaucratisés.

Si un militant est profondément convaincu qu'il en est effectivement ainsi, que le choix n'est pas entre quelques réformes de plus et quelques luttes en moins, entre des partis qui ont déjà fait leurs preuves et des groupes qui « n'ont pas encore pris le pouvoir nulle part », mais entre la victoire ou la défaite de la révolution mondiale, entre la vie et la mort de l'humanité, alors il est suffisamment motivé pour résister aux pres- sions externes, aux idées « à la mode », aux tentations du découragement, de la reprivatisation et de la résignation, qui sont d'autant plus fortes que nous nous trouvons pour le moment dans une phase de reflux défensif des luttes ouvrières dans la plupart des pays du monde, en fonction même des effets initiaux de la crise économique capitaliste et de la capitulation des bureaucraties ouvrières devant elle, qui implique l'absence d'une alternative crédible à cette crise pour les larges masses (il en sera bien autrement des effets à plus long terme de la crise).

Lorsque cette motivation, qui n'est pas fondée sur une foi naïve de type religieux mais sur d'innombrables analyses et verifications scientifiques, est sapée ou disparait, lorsqu'elle est remplacée par un scepticisme et un relativisme politique croissants, lorsque la realpolitik se substitue aux principes, alors les amarres lâchent. Alors le navire est emporté sans gouvernail ni boussole par une mer tumultueuse. Il peut échouer sur n'importe quel rocher ou sur n'importe quelle plage. Il peut surtout sombrer dans les flots. N'est-ce pas évident qu'il apparait comme insensé de consacrer toute sa vie à la construction d'organisations encore bien faibles, et dont l'impact sur le cours réel de l'histoire reste pour le moment limité, même s'il est bien supérieur à ce qu'il fût jadis, si on ne croit pas jusqu'à la moëlle de ses os à la nécessité historique inexorable de cette construction, du point de vue des intérêts du prolétariat, de tous les exploités et opprimés, de toute l'humanité ? Si la différence entre les marxistes-révolutionnaires et des organisations beaucoup plus fortes est seulement quantitative, et non pas programmatique, si nous ne sommes pas la seule organisation qui incarne les intérêts d'ensemble du proletariat mondial et qui agit en fonction de ceux-ci, alors tous ces efforts de construction apparaissent comme de véritables gaspillages d'énergie. Notre organisation fonde son existence séparée sur aucun privilège social, sur aucune force d'appareil, sur aucun Etat. Certains diront que c'est la cause de sa faiblesse persistante. Laissons les cyniques mijoter dans leur cynisme. Pour nous, au contraire, c'est une preuve éclatante de force comme il y en a eu peu dans l'histoire des classes exploitées et des organisations révolutionnaires. Que nous ayons pu survivre à tant d'épreuves, nous développer, nous étendre dans ces conditions, c'est la preuve de la justesse de nos idées et de la qualité de nos cadres. Mais cela signifie aussi que l'existence même de l'organisation est liée à son identité programmatique et politique. Toute remise en question de cette identité sape la justification organisationnelle, contrairement à ce qui se passe dans des organisations de masse, qui peuvent survivre à dix révisions programmatiques et à cent adaptations politiques, précisément parce que leur existence a d'autres fondemenis matériels.

Dans ce sens, ceux qui s'engagent dans la liquidation systématique de l'héritage programmatique et politique du marxisme révolutionnaire comme le font les dirigeants du SWP australien creusent leur propre tombe en tant que courant indépendant. Il n'y a pas moyen de survivre en tant que tel sans base programmatique et politique propre en dehors des grands courants du mouvement ouvrier international. En ayant quitté la IV° Internationale, ils seront bien rapidement confrontés au choix, soit de disparaître en tant qu'organisation, soit de se raccrocher à un des grands courants mentionnés. Le sous-courant sandiniste et castriste est trop faible à l'échelle mondiale, et comporte trop peu de références pour la pratique dans un pays impérialiste comme l'Australie, pour pouvoir servir réellement de la solution de rechange. Celle-ci ne sera offerte que par des forces bien plus larges. La trajectoire des dirigeants du SWP australien a une origine claire : le scepticisme croissant à l'égard de la révolution prolétarienne et du potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière dans les principaux pays du monde. De là. la recherche de substituts et de raccourcis à la préparation lente et obstinée des futures explosions ouvrières par une pratique quotidienne d'intervention dans les luttes historiquement justifiée par cette perspective. Ces substituts, les dirigeants du SWP les ont cherchés d'abord chez les révolutionnaires à l'étranger, au Nicaragua et à Cuba. C'était honorable, mais insuffisant. L'expérience a confirmé qu'on ne peut pas fonder la construction de véritables partis révolutionnaires sur de tels modéles. C'est une des causes essentielles de l'échec successif des staliniens (et stalino-khrouchtchéviens), maoïstes et des « albanais ». Sans l'avouer franchement. en proclamant même le contraire. les dirigeants du SWP australien démontrent par leur pratique qu'ils cherchent à étendre l'assiette. La ratatouille qui y parait maintenant est composée de mets de plus en plus variés, bizarres et peu appetissants. Il serait trop injuste d'identifier la composante sandiniste ou castriste originelle à cette ratatouille-là. On y trouve des épices franchement pro-Moscou, des nationalistes croates non moins épicés, des fruits écologistes-pacifistes encore très verts, des candidats bureaucrates syndicaux un tantinet pourris sur les bords.

En soi, il n'y a aucun mal à vouloir rechercher dans toutes les formes du mouvement de masse des ouvertures pour la construction du parti révolutionnaire. Mais il y a ouverture et ouverture. Si on est armé d'une grande confiance dans ses idées politiques et dans son programme, l'intervention dans le mouvement de masse s'effectuera dans le but de gagner des forces et de l'influence à ces idées. Si cette confiance disparait dans un scepticisme croissant. alors l'activisme et la « construction » deviennent des buts en soi, détachés de toute base de principe. Alors l'adaptation aux forces qu'on veut influencer devient la régle. Des opérations d'appareil se substituent de plus en plus à la lutte d'influence politique, fondée sur la défense des intérêts de la classe ouvière. Cette adaptation est deja manifeste dans les concessions faites au courant pro-Moscou (le PS d'Australie) contenues dans le triste « rapport » sur le Festival de Moscou. Le bateau sans gouvernail ni boussole est déjà emporté par les flots. Personne, à commencer par le SWP lui-même, ne sait encore ou il va échouer.

Nous ne sommes pas partisans de la politique du pire. Le SWP australien réunit pas mal de militants révolutionNotes :

1. Le rapport de Doug Lorimer présenté naires de valeur. Il serait regrettable qu'ils soient perdus pour le marxisme révolutionnaire. Leur pratique a souvent été proche de celle des militants des meilleures section de la IV° Internationale. Mais maintenant, il y a une différence de taille. Les uns agissent sur la base de principes solides, qui ont fait leurs preuves et en collaboration fraternelle avec des milliers de révolutionnaires qui les aident à reconnaître et à surmonter les difficultés inévitables sur la voie du renforcement de leurs organisations. Les autres doivent agir dans un isolement international croissant, sans pouvoir se référer à une base solide et cohérente de principes politiques et programmatiques.

Il faut donc les avertir franchement que leur cours actuel est un cours suicidaire. Il faut leur crier au casse-cou. La section australienne de la IV° Internationale renaîtra de toute façon, avec ou sans ces militants (nous préfèrons évidemment que ce soit avec eux), car les luttes du prolétariat australien produiront inévitablement des expériences qui confirmeront la justesse de nos idées, des cadres qui en prendront conscience. Mais le proto-stalinisme ou le poststalinisme dans un pays comme l'Australie représente un passé mort, sans avenir. Aux militants et aux dirigeants du SWP de réfléchir à ce dilemme historique et de se réorienter avant qu'il ne soit trop tard, et que le révisionnisme programmatique ne conduise à leur liquidation pure et simple. au CN du SWP australien est publié.

2. Le terme d'« aristocratie ouvrière », dans le sens scientifique du terme, s'applique à toute fraction minoritaire du prolétariat qui cherche à protéger des avantages de salaires et de conditions de travail par des comportements et des mesures qui se tournent contre la majorité de la classe : corporatisme, refus d'accès à la profession, racisme et démagogie xénophobe, interdiction d'accès aux syndicats, refus de centralisation syndicale et de grève de solidarité, etc.

Elle est surtout vive dans les syndicats de métiers du XIx siècle, ainsi que dans des cas flagrants comme ceux des mineurs blancs d'Afrique du Sud. Quelquefois, elle peut être liée à l'existence de surprofits coloniaux. Mais ce n'est certainement pas toujours le cas.

3. « Le caractère révolutionnaire de l'époque ne consiste pas à permettre à chaque instant de réaliser la révolution, c'est-a-dire de prendre le pouvoir. Ce caractere revolutionnaire est assuré par de profondes et brusques oscillations, par des changements fréquents et brutaux : on passe d'une situation franchement révolutionnaire où le parti communiste peut prétendre arracher le pouvoir, à la victoire de la contre-révolution fasciste ou semi-fasciste, et de cette dernière au régime provisoire du juste milieu ("Blocs des gauches". entrée de la socialdémocratie dans la coalition, avènement au pouvoir du parti Mac Donald. etc.) qui rend ensuite les contradictions tranchantes comme un rasoir et pose nettement le problème du pouvoir. » (L. Trotsky, /1C après Lénine. p. 179. éditions PUF. 1969.)

4. En 1927, le seul pays important du monde où se posait la possibilité immédiate d'une prise de pouvoir révolutionnaire fut la Chine, le pays le plus peuplé du monde. Et pourtant. les communistes les plus passionnés de cette entreprise gigantesque, l'Opposition de gauche internationale dirigée par Trotsky, n'ont jamais mentionné un « axe chinois » de la révolution mondiale, sans même parler d'un « axe anti-impérialiste ».

5. La deuxième thèse de « Qu'est ce que la révolution permanente » de Trotsky (1929) précise sans ambiguité aucune : « Concernant les pays à développement bourgeois retardé, avant tout les pays coloniaux et semi-coloniaux, la théorie de la révolution permanente signifie qu'une solution complète et réelle de ses tâches de réaliser la démocratie et la libération nationale est seulement concevable sous la dictature du prolétariat en tant que dirigeant de la nation opprimée, avant tout de ses masses paysannes. »

6. Percy et Lorimer ont maintenant découvert que le nombre de salariés dans le secteur privé avait augmenté de 1 à 1,5 million de personnes en Chine entre 1950 et 1953 (SWP Discussion Bulletin n° 7 de novembre 1984). Cela fait moins de 1 % de la population active du pays. Formidable « développement » du capitalisme, s'il en fût ! Et du « développement à l'américaine » bien entendu, qui donne entièrement tort aux prédictions de Trotsky...

7. Ces chiffres incluent les chômeurs pour les pays impérialistes et les travailleurs agricoles salariés sans terre (landless laborers) pour l'Inde et les autres pays capitalistes du tiers monde, ainsi que les salariés des fermes d'Etat (sovkhozes) en URSS et en Chine. Cela est conforme à la définition marxiste du prolétariat.

8. « Evidemment, personne ne contestera la nécessité d'un service de renseignements contre les intrigues de l'impérialisme. Mais le fond du problème, c'est la position occupée par les organes de ce service de renseignements par rapport aux citorens soviétiques eux-mèmes (...) En fait, il est bien connu que ce service détruit non pas les espions et agents impérialistes. mais les adversaires politiques de la clique au pouvoir. (...) L'appareil bonapartiste de l'Etat est donc un organe pour défendre les voleurs bureaucratiques et les pillards de la richesse nationale. Cette formule théorique est bien plus proche de la vérité (...) Croire que cet Etat est capable de "déperir" paisiblement, c'est vivre dans un monde de délire théorique. La caste bonapartiste doit étre écrasée. l'Etat soviétique doit étre régénérée. C'est seulement dans ces conditions que la perspective du dépérissement de l'Etat sera ouverte. » (L. Trotsky : » La philosophie bonapartiste de l'Etat » dans Writings of Leon Trotsky 1938-1939. p. 321. 322. 324. 325 (notre propre traduction).

9. Trotsky a précisé dans de nombreux écrits, notamment dans la Révolution trahie. la supériorité y compris militaire (militaro-politique) de l'armée de milice sur l'armée perma- nente.

10. Ces chiffres sont faux. En réalité, la consommation annuelle de viande par tête d'habitant plafonne en URSS depuis des années autour de 60 kilos. Elle est 50 % plus élevée, en moyenne, dans les pays de la CEE. Elle est de 80 kilos en Italie et en Grande-Bretagne.

11. Ici, chaque phrase contredit la précédente, comme c'est généralement le cas de la littérature apologétique. Si la nourriture est « depuis longtemps » adéquate d'une point de vue diététique, pourquoi faut-il accroitre brusquement la variété? Si l'effort porte sur des vivres plus variés, c'est-à-dire sur des besoins diététiques réels, pourquoi les appeler péjorativement « vivres de prestige » ? Si les ménagères prennent d'assaut les magasins de viande, est-ce parce que le prix de la viande est subsidié ou parce que la viande est rare (c'est-à-dire parce que les besoins réels ne sont pas satisfaits) ? Le prix du pain est aussi subsidié ; pourtant il n'y a point de queues devant les boulangeries, etc.

12. Voici les moyennes annuelles des taux de croissance du revenu national par plan quinquennal fournies par les statistiques soviétiques officielles: 1951-1955 : 11,2% ; 1956-1960: 9,2 %: 1961-1965: 6,6 %; 1966-1970: 7,75 % : 1971-1975 : 5,75% ; 1976-1980 : 4,75 % ; 1981-1985 : 3,50%

13. Ce n'est pas le seul cas d'ironie involontaire contenu dans le rapport Lorimer. Il nous reproche de ne pas consacrer assez de temps aux problèmes concrets de construction des sections, de nous étendre à l'infini sur des « querelles idéologiques ». Mais 95 % de son rapport est consacré à de telles « querelles » !

14. Nous ne connaissons aucun social-démocrate et aucun libertaire qui prônait en août 1936 la liberté pour les phalangistes et autres groupes fascistes, engagés dans une lutte à mort contre le prolétariat, de publier librement leurs journaux à Barcelone ou à Madrid

15. Lorimer lui avait deja lancé la balle en affirmant dans son rapport : « En outre parce que la majorité de la IV Internationale a une conception fausse du cadre dans lequel se déroule le processus révolutionnaire mondial, à cause de l'incapacité à voir que la lutte antibureaucratique est secondaire par rapport à l'ensemble des luttes contre le monde impérialiste, elle fait de la question de sa conception particulière [!] du "stalinisme" une marotte [a shibboleth]. un point d'honneur à se distinguer du mouvement révolutionnaire tel qu'il existe, une justification de son existence séparée de ce mouvement. »

16. Voir notamment leurs commentaires sur les accords de Paris, qui présentèrent ceux-ci comme une quasi-capitulation du PC Vietnamien, alors que nous les avions vues correctement comme prémisses d'une victoire rapide.

17. Ce commentaire est d'autant plus odieux qu'il ne mentionne pas que l'explosion de colère populaire du 24 septembre 1945 décrite par Myers était en réalité une riposte au coup d'Etat précédent du général Gracey et du colonel français Cédile, interdisant toute la presse vietnamienne, désarmant les forces de sécurité du Vietminth, tuant des centaines sinon des milliers de Vietnamiens, dont une bonne partie des cadres du PC. Ainsi, au nom de l'« étape nationale démocratique », il n'est pas seulement interdit de mener la lutte de classe des ouvriers et des paysans pauvres. Il est même interdit de riposter à la violence contrerévolutionnaire.

18. Dans une lettre envoyée par la suite - répondant aux polémiques internes que la brochure de Meyers avait provoquées -, Lorimer affirme que les dirigeants du SWP australien ne justifient que le désarmement des trotskystes vietnamiens et rien de plus. Mais le texte de Meyers dit ce qu'il dit. Il n'a jamais été publiquement répudié.

19. Un des principaux dirigeants du PC Vietnamien, Vo Nguyen Giap, a d'ailleurs fait une critique assez sévère de l'orientation de son parti suivie de la fin des années trente jusqu'à la fin des années quarante. Il y a donc manifestement place à une analyse critique, que les dirigeants du SWP semblent écarter pour la seule raison que le PC vietnamien a fini par prendre le pouvoir.

20. Ajoutons que la politique des dirigeants du SWP est déjà accompagnée d'une restriction des droits démocratiques de ses membres. La question de l'appartenance à la IV° Internationale n'a pas été discutée au préalable par les membres ni soumise à un congrès. Elle est simplement tranchée par un comité central ! La demande de la IV* Internationale de pouvoir défendre ses opinions devant les membres du SWP, de la même façon que le SWP a pu défendre ses opinions devant notre congrès mondial, est restée sans suite.

21. Dans son discours d'ouverture au Il° Congrès de l'Internationale communiste, Zinoviev affirma : « Nous avons introduit dans les statuts de l'Internationale communiste un phrase des statuts de la fr Internationale, dont les dirigeants étaient Marx et Engels : si la lutte de la classe ouvrière n'a pas encore été couronnée de succès jusqu'ici, cela est notamment aussi dû au fait qu'aux travailleurs a fait défaut l'accord (la confluence) international, l'organisation internationale rigoureuse, l'appui mutuel à l'échelle internationale. »

22. Voir ce codicile dans le tome 36 de la cinquième édition des Œuvres, p. 618-624.

23. Palmer fut le ministre de la Justice de l'administration Wilson. Il déclencha une vaste razzia contre les communistes en 1919, qui aboutit à l'arrestation et à l'expulsion du pays de nombreux militants.

24. Voir à ce propos l'article de Direct action appuyant non seulement la revendication du séparatisme croate mais encore implicitement la création d'une « grande Croatie » dont 40 % des habitants au moins seraient non croates.

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