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La revue › n° 19

Révolution permanente et démocratie socialiste

Michael Löwy · Quatrième Internationale, n° 19 · décembre 1985 · p. 161-172 · 5 515 mots

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Nous publions des extraits de la dernière partie du livre de M. Lowy, The politics of Combined and Uneven Development. The Theory of the Permanent Revolution, publié en Grande-Bretagne par le New Left Books

(Londres, 1981).

En 1905, Trotsky a manifesté l'espoir que la révolution permanente conduirait à l'établissement d'une démocratie ouvrière. Cela s'est effectivement réalisé en Russie pendant les premières années après la révolution, mais aucune des révolutions après 1917 n'a établi une vraie démocratie prolétarienne ou même des phases temporaires de démocratie de masses par des soviets ou des conseils. C'est une question essentielle pour l'avenir du mouvement socialiste de savoir si cette absence de démocratie est inévitablement inscrite dans la nature des conditions objectives existantes dans les pays sous-développés.

Certains penseurs marxistes suivant l'exemple de Karl Kautsky ont interprété l'évolution de l'URSS et des au- tres Etats post-capitalistes exactement selon ce cadre fataliste. Une telle perspective « néo-menchévique » diffère du menchévisme traditionnel par le fait qu'elle reconnaît la possibilité d'une révolution anticapitaliste dans les pays périphériques, mais en même temps elle insiste sur le fait qu'une telle révolution est condamnée à dégénérer dans le despotisme totalitaire. Puisque Kautsky a été le premier à présenter de façon cohérente cette position et parce qu'il a contribué à une reformulation importante de la problématique étapiste, il est utile d'examiner brièvement l'évolution de son analyse de la Révolution russe.

Initialement, Kautsky s'est tenu à l'orthodoxie menchévique traditionnelle, en arguant, encore en 1918, que la Révolution russe ne peut pas échapper à son destin fondamentalement bourgeois-démocratique. Dans son premier pamphlet antibolchevique (la Dictature du prolétariat (1918) par exemple, il prétend que selon le marxisme « la prochaine révolution... considérant l'arriération économique de la Russie, ne peut ètre que bourgeoise » ; les bolcheviks rejettent Marx quand ils « tentent d'avancer par sauts hardis ou d'éliminer par des mesures légales les obstacles que représentent les phases successives du développement moral ». Il nie catégoriquement la possibilité que le régime soviétique puisse accomplir des tâches socialistes durables : « Personne ne peut accepter l'idée qu'ils ont radicalement détruit le capitalisme... Le capitalisme surgira à nouveau et doit nécessairement ressurgir. Probablement, il réapparaîtra très vite... . » Cependant, une année plus tard, dans Terrorisme et communisme, il y a un certain changement dans son optique: le principal argument est maintenant la chute inévi- table du bolchevisme dans l'avenir prochain? . C'est seulement au cours, des années vingt, quand le caractère postcapitaliste et la stabilité de l'URSS sont devenus indiscutables, que Kautsky a commencé à élaborer une nouvelle formulation théorique. Il reconnaît que les soviets ont réussi à détruire le capitalisme, mais il prétend que le nouveau régime - qu'il désigne parfois comme un « capitalisme d'Etat » - est plutôt pire que le capitalisme et même pire que l'Italie de Mussolini. Vers 1930, il arrive à une position qui ressemble presque à une image de miroir de la doctrine du « social-fascisme » avancée par le stalinisme à cette époque: le bolchevisme et le fascisme sont fondamentalement identiques ( « Mussolini n'est que le singe de Lénine »); le principal ennemi de la classe ouvrière n'est plus la contre-révolution « primitive » des « gardes blanches » mais le danger « fasciste-bolchevique » (faschistisch-bolchevistisch)? Bien entendu, ces excès polémiques ne peuvent être pris trop au sérieux d'autant plus qu'ils furent catégoriquement rejetés par les plus proches amis de Kautsky (mencheviques russes ou austro-marxistes). Plus importante et plus intéressante est la contribution de Kautsky à la doctrine fataliste de la dégénérescence inévitable d'une « révolution prématurée ». Dans tous ses écrits postérieurs à 1917, il insiste que le subjectivisme et le volontarisme débridés des bolcheviks ont conduit à violer les mutations imposées par les conditions historiques et à essayer d'imposer un projet socialiste à une base socio-économique immature - ce qui devait inévitablement produire une brutale dictature bureaucratique 4.

*. Il est intéressant de noter qu'il n'a pas attri- bué la responsabilité de cette catastrophe historique uniquement au parti bolchevique, mais aussi à la « dégradation » du prolétariat russe lui-même (ce même prolétariat qu'il a tellement admiré dans ses écrits d'avant 1917): « La guerre mondiale a conduit à la dégradation morale et intellectuelle des classes laborieuses, non seulement parce qu'elle a brutalisé presque toutes les couches de la population et porté les sections les moins développées du prolétariat à l'avant-garde du mouvement social, mais surtout parce qu'elle a aggravé énormément la misère du prolétariat, remplaçant ainsi la calme délibération par la plus amère exaspération Il va si loin dans cet argument qu'il critique les bolcheviks pour avoir capitulé de façon opportuniste au radicalisme de ces masses arriérées: « Les bolcheviks doivent leur accession au pouvoir au fait qu'ils ont dit oui et amen à tout ce que voulaient les masses, que ce fut raisonnable ou non® . » La dictature bonapartiste en URSS était donc une espèce de punition envoyée par les lois de l'histoire pour châtier le radicalisme fou, « irraisonnable » et « exaspéré » de la classe ouvrière russe.

Aux yeux de Kautsky, la seule alternative à cette dictature bureaucratique était le rétablissement des « phases successives du développement normal » : la restauration du capitalisme démocratique (le successeur nécessaire de l'absolutisme féodal). En 1930, il avance un « programme démocratique » pour la Russie qui demandait l'abolition du monopole d'Etat sur le commerce extérieur pour « permettre le libre échange », et l'établissement d'entreprises capitalistes à la place des industries étatisées « quand cela est avantageux aux consommateurs et aux ouvriers'».

La justification de ce programme régressif avait deja été formulée des 1919 : « Plus un Etat est capitaliste d'une part et démocratique de l'autre, plus il est proche du socialisme® . » Ce n'est que grâce au capitalisme démocratique que le prolétariat peut accroître sa force numérique et acquérir la maturité socio-culturelle nécessaire pour lui permettre d'accomplir une transformation socialiste. En réalité, pour Kautsky, capitalisme et démocratie sont virtuellement synonymes; il prévoyait au cours des années vingt que le fascisme serait nécessairement confiné à des pays agraires arriérés comme l'Italie, puisque le capitalisme industriel moderne n'est pas comptatible avec de telles formes de réaction ou autoritarisme... 9 Par conséquent, personne n'a été aussi tragiquement surpris et désarmée par les événements de janvier 1933 que Kautsky lui-même. Mais il est important de reconnaître que ses arguments n'étaient que des réaffirmations et reformulations des prémisses de la doctrine classique et inflexible de l'étapisme : le seul chemin vers le socialisme passe par l'évolution du capitalisme avancé, démocratique.

Kautsky et ses continuateurs persistent cependant à vouloir faire abstraction d'une des contradictions les plus fondamentales de leur théorie: si les masses russes « arriérées » voulaient la révolution socialiste, et si le péché originel des bolcheviks, c'est qu'ils ont dit « oui et amen à tout ce que voulaient les masses », alors comment la révolution d'Octobre aurait-elle pû être empêchée sans une sanglante répression du prolétariat « déraisonnable » ? En d'autres termes, le pouvoir de la terreur blanche (Denikine) n'était-il pas la seule alternative historique réelle à la défense obstinée de la révolution prolétarienne ? Et, après la formation de T'URSS, est-ce qu'une tentative de restaurer le capitalisme ne conduirait-elle pas inévitablement, comme Max Adler l'a souligné contre Kautsky en 1932, non à un capitalisme « normal », « démocratique », mais plutôt à une dictature contre-révolutionnaire qui ouvrirait difficilement le chemin pour un développement démocratique et socialiste ultérieur '°? En outre, l'expérience historique de la majorité écrasante des pays capitalistes dépendants non-révolutionnaires ne montre-t-elle pas que la démocratie est une exception rare, épisodique, et que la forme la plus habituelle de pouvoir y est la dictature autocratique ou militaire ?

Le thème central dans les conceptions étapistes de l'histoire chez Kautsky est précisément le fétichisme de la « maturité ». Il est parti de son orientation théorique générale, qui conçoit le développement socio-historique en terme néo-darwinien, comme « l'évolution d'un organisme », obéissant aux lois de la « nécessité historique » "' . Pour Kautsky, « l'immaturité » politique du prolétariat russe est directement liée à l'immaturité économique du pays; analysant la situation catastrophique de l'économie soviétique vers la fin de la guerre civile, il en déduit la conclusion suivante : « Cela ne prouve pas que le socialisme est impossible en lui-même... Mais cela signifie que le prolétariat d'un certain pays à un certain moment n'est pas encore mûr pour le socialisme, pour l'autogestion industrielle. Que la productivité de son travail décline dès qu'il n'est plus soumis aux coups de fouet capitaliste ; qu'il manque des connaissances économiques nécessaire et du sentiment du devoir néces- saire, qui sont autant de présuppositions du socialisme qu'un certain niveau de concentration du capital'" . » C'est seulement en passant par « l'école de la production capitaliste » que le prolétariat pourrait, selon Kautsky, atteindre le niveau de maturité requis pour le socialisme et l'autogestion "

Il est intéressant d'observer l'affinité paradoxale entre le modèle de Kautsky et certaines opinions de Lénine (avant 1905) sur le rôle actif crucial de l'usine pour apprendre au prolétariat la discipline et l'organisation. Rosa Luxemburg, par contre, avait déjà anticipé et critiqué cette théorie de la « maturation » du prolétariat à « l'école capitaliste », au cours de sa polémique avec Lénine en 1904 : « Que peuvent avoir de commun la soumission aveugle d'une classe opprimée et le soulèvement organisé d'une classe luttant pour sa libération ? Ce n'est pas en partant de la discipline imposée par l'Etat capitaliste au prolétariat, (...) ce n'est qu'en extirpant jusqu'à la dernière racine ces habitudes d'obéissance et de servilité que la classe ouvrière pourra acquérir le sens d'une discipline nouvelle: l'autodiscipline librement consentie de la socialdémocratie'' . » Même si la descendance directe des thèses de Kautsky est limitée, des versions plus diffuses de ses idées peuvent être trouvées, dans divers contextes, chez plusieurs auteurs marxistes des années vingt à nos jours. Par exemple, . l'argument selon lequel le capitalisme et la démocratie bourgeoise sont l'indispensable « pont vers le socialisme », la pré-condition pour le « mûrissement » politique et moral du prolétariat est un thème central du livre récent (posthume) du marxiste anglais Bill Warren, l'Impéralisme, pionnier du capita- lisme (1980). Selon Warren, « La démocratie politique bourgeoise fournit au prolétariat les meilleures conditions pour acquérir la puissance culturelle exigée pour devenir une classe dominante. » Il s'agit d'un thème typiquement kautskyen comme Warren le reconnaît lui même dans une note en bas de page (cf. K. Kautsky : « La démocratie est un moyen indispensable pour faire mûrir le prolétariat pour la révolution sociale '6 ... »).

On trouve dans l'œuvre de Warren un certain nombre de points forts indéniables, qui peuvent être considérés comme des antidotes salutaires à la rejection irrationnelle du type Khomeiny, de l'héritage occidental et à d'autres mythologies national-religieuses similaires du tiers monde... Par exemple, Warren a sans doute raison de souligner que l'impérialisme a effectivement développé les forces productives dans les pays périphériques et que ce développement a, à son tour, apporté certaines améliorations sociales importantes en termes de santé, espérance de vie, éducation, etc. En outre, sa critique de la célèbre résolution de 1928 du Komintern, qui proclamait que l'impérialisme retardait nécessairement le développement des forces productives et l'industrialisation, est utile et pertinente, particulièrement si l'on considère que des conceptions vulgaires et propagandistes de ce type florissent encore dans les mouvements révolutionnaires et/ou nationalistes du tiers monde.

La position de Warren est cependant compromise par une sympathie étonnante pour le « rôle historiquement progessiste » du capitalisme et de l'impérialisme, qui sert, à son tour, de support pour une conception étapiste de la transformation socialiste. Les préjugés de Warren dans cette question sont tellement extrêmes qu'il fait penser moins au menchévisme classique qu'à Piotr Struve et l'apologie du capitalisme russe par le « marxisme légal ». Warren se réfère fréquemment aux remarques admiratrices de Marx sur le rôle progressiste du capitalisme mondial, en oubliant le contexte global de ces affirmations : l'insistance cohérente de Marx sur le caractère contradictoire du capitalisme et sa combinaison de traits progressifs et régressifs... Warren oppose systématiquement Marx au romantisme anticapitaliste, en oubliant l'intérêt et la sympathie que Marx a montré pour quelques-uns des plus célèbres critiques romantiques du capitalisme industriel (Sismondi, Carlyle, Blazac, etc.) précisément parce qu'ils ont été capables de saisir, même si de manière unilatérale et utopique, le côté sombre de la civilisation capitaliste. Il cite largement un article de Marx sur l'Inde, où le rôle « progressiste » de l'impérialisme anglais est célébré (construction de chemins de fer, intégration dans la marché mondial, etc.) mais omet de mentionner la conclusion de ce texte : après la victoire du socialisme (« quand une grande révolution sociale aura dominé les résultats de l'époque bourgoise »), arrivera enfin l'époque, « où le progrès humain cessera de ressembler à cette terrible idole païenne, qui ne buvait le nectar que dans le crâne des victimes sacrifiées ». Par ailleurs, Warren fait état mais ne tire aucune conclusion du fait que Marx espérait que la Russie, grâce à la voie alternative fondée sur les vieilles communautés rurales, pourrait faire l'économie des « fatales vicissitudes du régime capitaliste'® ».

Dans son ardeur et empressement à prouver la mission bénéfique et civilisatrice de l'impérialisme - et par conséquent, par implication, démontrer que les révolutions socialistes dans les pays « moins développés » sont un détour coûteux et inutile -, Warren minimise systématiquement les horreurs de l'époque impérialiste, devenant ainsi une espèce de docteur Pangloss moderne qui essaye de convaincre les damnés de la Terre qu'ils vivent en réalité dans le meilleur des mondes possibles. Il va jusqu'à prétendre que « l'histoire coloniale, considérant l'immense quantité de gens impliqués, a été remarquablement dépourvue de brutalité massive'' ». Le moins qu'on puisse dire d'une telle interprétation, c'est qu'elle doit plus à Cecil Rhodes qu'à Karl Marx, dont le chapitre dans le Capital sur « La genèse du capitalisme industriel » est une des dénonciations les plus virulentes de la brutalité coloniale qui furent jamais écrites. Mais cela ne suffit pas à Warren. Il nie aussi que l'impérialisme soit intrinsèquement responsable pour la malnutrition ou la famine dans le tiers monde. A son avis - pour le moins surprenant -, les famines sont seulement « le résultat d'erreurs d'orientation, manque d'incentifs adaptés et allocation insuffisante de ressources à l'agriculture ». En outre, il n'y a pas lieu de s'inquiéter pour l'avenir, parce que « ces erreurs sont en train d'être rectifiées » et « tôt ou tard des avancées majeures vont se produire, au fur et à mesure que le capitalisme agraire se développe suffisamment pour utiliser des méthodes plus productives2°». Confronté au fait que l'inégalité sociale tend à augmenter au fur et à mesure que les pays retardataires s'industrialisent, Warren ne s'en émeut nullement: « Cela ne peut pas être automatiquement considéré comme négatif, puisqu'il y a des fortes raisons... de croire que cette inégalité croissante est autant une cause qu'une conséquence de l'essor économique. » En outre, « la poursuite de l'égalité économique pour elle-même est est à la fois injuste et antidémocratique ». « Injuste » parce que « elle tend à rétribuer de façon égale des groupes différents et des individus avec des jugements de valeur différents sur la consommation, le loisir, l'intensité du travail », etc. Et « antidémocratique » parce la majorité des habitants du tiers monde ont une profonde aspiration à « se maintenir à la hauteur des voisins [keep up with the Joneses] » qui ne révèle pas un « désir pour une orientation économique égalitaire'' ». Traduit dans la réalité présente du tiers monde, l'argument de Warren, s'il doit être pris littéralement, signifierait ceci : abolir l'inégalité croissante entre, par exemple, Birla, le grand nabab indien, et les masses paupérisées de Calcutta serait « injuste » puisqu'ils ont « des jugements de valeur différents sur la consommation et le loisir [en effet !] » et « antidémocratique », parce que les foules urbaines misérables et affamées sont obsédées par l'aspiration à « se maintenir à la hauteur des voisins »...

Warren ne fait pas un bilan explicite des révolutions socialistes dans les pays du capitalisme périphérique, mais les remarques dispersées dans son livre suggèrent que l'impérialisme offre un chemin préférable, moins coûteux et plus efficient pour la modernisation et l'industrialisation des « pays moins développés ». Tout en reconnaissant que l'Union soviétique s'est industrialisée dans une période extraordinairement courte, il pense que cela « est dû à des facteurs spécifiques qui ne sont pas nécessairement ou facilement répétables » ; quant à la Chine, il ne la mentionne que pour souligner que « plusieurs décades de guerre civile ont été nécessaires pour l'établissement d'une régime égalitaire en Chine, avec tout ce que cela implique en terme de pertes économiques"».

Pour Warren, comme pour Kautsky, le socialisme ne peut-être que le produit directe du capitalisme industriel avancé, et il insiste sur la continuité économique et culturelle nécessaire entre eux 23 L'idée que le socialisme doit inaugurer ue civilisation entièrement nouvelle, une rupture radicale avec les modes de production-consommation actuels, et éliminant les irrationalités inhérentes au développement capitaliste (gaspillage, obsolescence planifiée, consommation ostentatoire, destruction écologique, etc.) semble lui être complètement étrangère.

Toutefois, le principal pilier de la conception néo-étapiste de Warren, ainsi que sa convergence la plus évidente avec la tradition kautskienne, c'est l'idée que toute une ère de démocratie bourgeoise constitue la pré-condition indispensable pour « l'éducation » de la classe ouvrière pour le socialisme. Comme Kautsky, Warren est profondément convaincu que « capitalisme et démocratie sont liés comme des frères siamois4 »; cependant, comme il l'explique dans une note en bas de page, il limite l'examen de cette affirmation à l'Europe occidentale. Cela est regrettable parce que le problème fondamental est précisément de savoir si cette supposée équation entre capitalisme et démocratie peut être observée comme tendentiellement vraie dans les pays moins développés. Ce qu'on observe est plutôt le contraire : la norme politique dans les pays périphériques qui s'industrialisent le plus rapidement (avec quelques exceptions partielles comme l'Inde ou le Venezuela) est le pouvoir autoritaire ou militaire, et non la démocratie parlementaire. Or, quel type de capacitation pour « administrer une société socialiste » peut être acquise sous un tel despotisme ? Et, même dans les démocraties capitalistes avancées, quel niveau de culture socialiste se développe chez les classes laborieuses dont la principale activité politique est de voter tous les quatre, cinq ou sept ans, tandis que des technocrates et des politiciens de la bourgeoisie dirigent l'économie et l'Etat dans l'intervalle ? Finalement, si la démocratie bourgeoise est le « terrain d'apprentissage » décisif pour le socialisme — ou, comme le dit Kautsky, « le moyen indispensable pour le mûrissement du prolétariat »-, pourquoi est-ce que le prolétariat nord-américain, après plus d'un siècle de démocratie représentative, est encore politiquement l'un des plus arriérés et « immatures » - d'un point de vue socialiste - du monde ? Il nous semble que Warren, comme Kautsky avant lui, a simplement ignoré la différence fondamentale entre démocratie bourgeoise et démocratie socialiste : tandis que la première est fondée sur la passivité des travailleurs, la seconde ne peut exister que par leur auto-activité aussi bien sur le plan économique que politique. Le prolétariat ne peut apprendre les compétences et le savoir-faire nécessaires pour devenir une nouvelle classe dirigeante que par sa propre expérience, sa propre praxis révolutionnaire et son propre exercice du pouvoir, depuis le niveau de l'usine jusqu'à l'administration générale de l'Etat. Ce n'est qu'en chevauchant qu'on apprend à monter un cheval et non en regardant les autres galoper ou en les aidant - une fois tous les quatre ans - à monter sur le cheval. Il y a une contradiction fondamentale et irréconciliable entre l'idéologie naturaliste et évolutionniste de la « maturation », typique de l'école kautskienne et l'idée décisive du matérialisme historique, formulée pour la première fois par Marx dans sa troisième « Thèse sur Feuerbach » : « La coïncidence du changement des circonstances et de l'activité humaine ou autochangement ne peut être conçue et rationnellement comprise qu'en tant que praxis révolutionnaire. »

D'autres échos de la problématique néo-étapiste kautskienne - dans une direction très différente de Warren -apparaissent dans l'Alternative de Rudolf Bahro. Au premier abord, Bahro ne semble pas avoir beaucoup en commun avec la tradition kautskienne. Par exemple, il considère l'Union soviétique et les autres pays postcapitalistes comme des sociétés « protosocialistes », représentant un réel progrès par rapport au retard économique: « Des révolutions comme la russe et la chinoise sont la pré-condition pour une victoire sur la faim?5 . » En même temps, Bahro montre dans son remarquable livre (sans doute une des contributions marxistes les plus importantes à une théorie des sociétés postrévolutionnaires) qu'aucun de ces Etats n'a encore atteint un réel socialisme et que leur nature politique est bureaucratique et despotique. Là où Bahro coïcide avec l'historiographie fataliste de Kautsky et compagnie, c'est dans l'affirmation que le « despotisme industriel » - la dictature bureaucratique - est un stade inévitable dans la « voie non capitaliste » des sociétés sous-développées, postrévolutionnaires. Dans le cas de l'URSS, par exemple, Bahro est convaincu que le stalinisme correspondait à une nécessité objective. Il concède sans difficulté que les formes les plus extrêmes de terreur et d'absolutisme (la « folie césarienne ») auraient pu être évitées par un dirigeant avec des qualités subjectives différentes de Staline ; il insiste néanmoins que l'écart entre le progrès matériel et l'émancipation socio-politique est inévitable, parce que « seul un grand saut dans le niveau technique et culturel des masses pourrait crées sociars de production des relacréer des pré-conditions pour des rela-

La double fonction de l'Etat soviétique pendant l'ère de Staline - discipliner le travail et résister aux tendances égalitaires des masses - était une condition nécessaire pour le développement économique du pays, considérant l'arriération et le développement inégal hérités de l'ancien régime. En outre, Bahro accuse Trotsky de n'avoir pris en considération que les déterminants subjectifs du stalinisme, et il congédie la Révolution trahie comme une version précoce de la thèse du « culte de la personnalité ». Selon Bahro, Trotsky n'a pas compris que si Staline a pris le pouvoir et l'a centralisé brutalement entre ses mains, cela est dû au fait qu'il « possédait la passion historiquement nécessaire pour créer l'appareil de pouvoir pour la transformation terroriste par en haut dont la Russie avait alors besoin"». Dans une veine similaire, Bahro polémique contre Mandel, en soutenant qu'une démocratie socialiste en URSS dans les années vingt et trente aurait été impossible, inefficace et économiquement désastreuse28 . Toutefois, il ne fait aucune tentative pour démontrer pour- quoi le « despotisme bureaucratique », avec son cortège de gaspillage, corruption et irrationalité générale, est plus « efficace » dans l'administration de l'économie que la démocratie socialiste, et que, par conséquent, il était la seule alternative qui garantissait le développement et même la survie de l'URSS.

L'analyse historique de Bahro va bien au-delà du cas soviétique : il affirme que non seulement en URSS, mais aussi en Chine et dans tous les pays du tiers monde, l'Etat est « le maître de la société dans sa modernisation technique et sociale? ». Dans tous les pays insuffisamment industrialisés, « la discipline d'obéissance aux instruction, qui ne peut devenir effective sans un despotisme d'un type ou d'un autre, est la garantie la plus sûre que les intérêts progressistes triompheront° ». Il reconnaît honnêtement et. franchement qu'une telle perspective court le danger d'apparaître comme apologétique, mais il prétend que le « réalisme critique » révèle les diverses formes de domination despotique qui surgissent au cours de l'industrialisation non capitaliste, comme « des conséquences pratiquement inévitables d'un progrès historiquement défini"" ».

C'est seulement après la création d'une infrastructure industrielle et culturelle pour le socialisme que la démocratie prolétarienne peut devenir une possibilité historique concrète : c'est le stade atteint actuellement par l'URSS et les Etats industrialisés de l'Europe de l'Est. Contrairement à Kautsky, Bahro opte clairement pour la voie non capitaliste pour l'industrialisation et la modernisation des pays sous-développés ; mais, en même temps, il partage la conviction kautskienne selon laquelle, en l'absence des pré-conditions essentielles pour la démocratie prolétarienne - industrialisation, modernisation, et la « qualification technique-culturelle des masses -, le despotisme bureaucratique est inévitable. Par conséquent, il conclut que c'est uniquement après l'industrialisation (non capitaliste) de ces sociétés postrévolutionnaires que leur prolétariat deviendra assez compétent pour pouvoir exercer directement le pouvoir comme classe. Encore une fois, Rosa Luxemburg avait anticipé pleinement ce type d'argument; dans sa polémique de 1918 avec les bolcheviks, elle écrivait : « La démocratie socialiste ne commence pas seulement en Terre promise, lorsque l'infrastructure de l'économie socialiste est créé, ce n'est pas un cadeau de Noël tout prêt pour le gentil peuple qui a bien voulu, entre temps, soutenir fidèlement une poignée de dictateurs socialistes. La démocratie socialiste commence avec la destruction de l'hégémonie de classe et la construction du socialisme (...) Elle doit émaner de l'éducation politique croissante des masses populaires 32 : » En d'autres termes, la précondition décisive pour la démocratie socialiste - beaucoup plus importante que le degré d'industrialisation ou le niveau de qualification technique - est la praxis révolutionnaire accumulée par le prolétariat comme classe, aussi bien avant qu'après la prise du pouvoir. Ce que Bahro partage donc avec la tradition kautskienne, c'est une conception passive de la « maturation » (mécaniquement liée à la modernisation, au développement économique, etc.), qui ne rend pas compte de la centralité de l'auto-activité et l'auto-organisation de masse dans « l'éducation » du prolétariat, son « apprentissage » pour devenir le maître de la nouvelle société. Derrière l'historiographie de Bahro se cache la vieille philosophie matérialiste du XVIIlsiècle, qui croyait que « les circonstances façonnent les hommes » et que, par conséquent, des circonstances arriérées font des classes « arriérées ». Cette doctrine, que Marx avait critiquée de façon radicale dans les Thèses sur Feuerbach et autres écrits, mène logiquement à une impasse dont la solution classique est l'idée d'un « despote éclairé » qui change les circonstances et ouvre la voie pour la transformation pédagogique du peuple. De ce point de vue, Bahro est un Diderot socialiste justifiant le rôle historique de Staline comme le simulacre de Catherine la grande...

En conclusion, cependant, il nous faut reconnaître un certain noyau rationnel dans les conceptions de Kautsky, Warren et Bahro : il est indiscutablement vrai que le sous-développement économique, social et politique est un obstacle majeur à l'établissement de la démocratie socialiste et constitue un environnement très favorable pour la croissance du parasitisme bureaucratique, l'autoritarisme économique et le monolithisme idéologique, Trotsky lui-même en était parfaitement conscient, et dans la Révolution trahie il souligne le rôle puissant des conditions objectives - surtout la pénurie - dans le triomphe du stalinisme. Il est aussi convaincu que dans un pays avancé comme les Etats-Unis, avec un haut niveau d'industrialisation et une longue tradition de démocratie, le danger de dégénération bureaucratique à la suite d'une révolution prolétarienne serait bien moindre. Mais, en même temps, il croyait à la possibilité réaliste de combattre, même dans les pays les plus pauvres et les moins développés, les tendances vers la bureaucratisation et l'usurpation de la démocratie prolétarienne. Contrairement à Kautsky et ses semblables, Trotsky n'a jamais accepté la thèse selon laquelle le despotisme bureaucratique est une espèce de punition inévitable infligée aux mouvements de masse qui osent briser le capitalisme et la domination impérialiste avant leur complète « maturation ». Le bilan historique de notre époque ne permet pas encore d'émettre un jugement définitif sur les positions antagoniques de Kautsky et Trotsky, mais il semble confirmer plutôt l'orientation politique du deuxième que celle du premier. Au moins, il montre qu'il n'y a pas de relation directe entre le degré d'industrialisation d'un société postcapitaliste (ou ses traditions parlementaires) et son niveau d'ossification bureaucratique. En réalité, la variable la plus importante semble être si oui ou non — et jusqu'à quel degré - l'Etat postcapitaliste a été le produit d'une authentique révolution populaire. C'est certainement cela qui distingue Cuba et la Yougoslavie d'une part (où l'Etat posrévolutionnaire jouit d'une popularité authentique et où certaines formes de pouvoir local - au niveau des usines ou des villes - existent) de la RDA ou de la Tchécoslovaquie de l'autre (malgré leur industrialisation et la tradition démocratique de la deuxième). L'URSS n'est pas, comme on pourrait le croire dans un premier moment, une exception à cette règle : la révolution bolchevique a produit un Etat révolutionnaire avec plus d'éléments de pluralisme (jusqu'en 1920-1921, d'autres groupes socialistes étaient légalisés et participaient aux soviets) et démocratie socialiste que n'importe quel autre régime post-capitaliste. Sans doute, ces éléments de démocratie ont été profondément érodés par la guerre civile et la retraite forcée vers la NEP, mais il a fallu l'extermination massive et systématique du vieux parti révolutionnaire pour établir définitivement la dictature bureaucratique dans les années trente.

Il semble donc raisonnable de supposer que l'intervention de ce qu'on appelle « les facteurs subjectifs » - le caractère participatoire du processus révolutionnaire, les conceptions démocratiques-pluralistes de l'avant-garde socialiste, le degré d'auto-activité et d'auto-organisation du prolétariat et des larges couches populaires, etc. - peut, sinon abolir, au moins limiter et contrebalancer les tendances vers la bureaucratisation inhérentes à la transition au socialisme dans un pays pauvre et sous-développé. Considérant par exemple la dégénérescence bureaucratique de l'URSS, il faut compter parmi les déterminants « subjectifs » négatifs, le manque de vigilance socialiste-démocratique de la direction révolutionnaire. Les erreurs des bolcheviks en 1917-1923 ont ouvert le chemin pour l'essor et plus tard le triomphe de l'ordre bureaucratique stalinien. Les révolutionnaires d'Octobre ont créé, en laissant s'affaiblir la démocratie prolétarienne, un Golem - l'appareil bureaucratique - qui a bientôt échappé à leur contrôle, a été pris de folie meurtrière et finalement les a détruits. Encore une fois, la préscience de Rosa Luxemburg inspire l'admiration. Contrairement à Kautsky et les mencheviks, elle a exprimé sa totale solidarité avec le projet audacieux de la révolution bolchevique, mais en même temps elle a averti Lénine et Trotsky que le dépérissement de la démocratie socialiste mènerait, tôt ou tard, à un Thermidor bureaucratique

Par conséquent, il est loin d'être évident que le despotisme bureaucratique est inévitablement inscrit dans le processus de révolution permanente des pays capitalistes périphériques. En particulier, il faudrait vérifier si l'existence de formes massives d'auto-organisation populaire, combinées avec un authentique engagement des organisations politiques révolutionnaires hégémoniques pour la démocratie socialiste ne peut pas freiner ou neutraliser les tendances « naturelles » vers la bureaucratisation qui résultent de la pénurie et de l'arriération. La recherche historique et l'analyse sociologique ne peuvent pas donner une réponse sans équivoque à cette question ; la réponse appartient au royaume de la future praxis, dans le sens marxiste classique du terme.

Notes :

1. Kautsky, The Dictatorship of the Proletariat, 1918, The University of Michigan Press,

1964, p. 98, 124-126, 136.

2. Kautsky, Terrorismus und Kommunismus, 1919, cité par M. Salvadori, Karl Kautsky and the Socialist Revolution 1880-1938, Londres, NLB, 11979, p. 301.

3. Kautsky, Der Bolchevism in der Sackgasse, Berlin, Dietz, 1930, p. 102-103 (Existe en français : le Bolchévisme dans l'impasse, Paris, PUF, 1982, avec une introduction de

Henri Weber.)

4. Voir Salvadori, op. cit, p. 266.

5. Cité par Salvadori, op. cit.., p. 205.

6. Kautsky, Der Bolchevismus in der Sackgasse, p. 46. Voir aussi Salvadori, op. cit., p. 271.

7. Kautsky, op. cit., p. 137.

8. Kautsky, The Dictatoryship of the Proletariat, p. 96.

9. Salvadori, op. cit., p. 333.

10. Ibid., p. 310-311.

11. « Le marxisme nous enseigne que le socialisme arrivera inévitablement, selon une nécessité naturelle, à un certain niveau de développement du capitalisme. Mais avec cela est indissolublment liee cette autre connaissance, a savoir que le socialisme est impossible à un stade antérieur du développement. » Kautsky, Die Proletarische revolution und ihr Programm, berlin, Dietz, 1922, p. 89.

12. Ibid., p. 159.

13. Ibid., p. 335.

14. Voir par exemple Un pas en avant, deux pas en arniere.

15. Rosa Luxemburg, « Questions d'organisation de la social-démocratie russe », 1904, annexe à Trotsky, Nos tâches politiques, Paris, Belfond, 1970, p. 214.

16. Bill Warren, Imperialism, Pionner of Capitalism, Londres, NLB, 1980, p. 26-27.

17. Marx, « The Future Results of the British Rule in India », 1853, in Marx and Engels,

On Colonialism, p. 90.

18. Warren, op. cit., p. 34.

19. Ibid., p. 128.

20. Ibid., p. 238, 253.

21. Ibid, p. 208-211, 251.

22. Ibid., p. 116, 210.

23. Ibid., p. 24.

24. Ibid., p. 28.

25. Rudolf Bahro, The Alternative in Eastern Europe, Londres, NLB, 1978, p. 58.

en trançais,

[Altern ative,

Pal ris,

Stock,

-

8.)

26. Ibid., p. 117.

27. Ibid., p. 19-20

28. Ibid., p. 104-105.

29. Ibid., p. 129.

30. Ibid., p. 130.

31. Ibid., p. 163.

32. Rosa Luxemburg, « La révolution russe », 1918, Oeuvres II, Paris, Maspero, 1971, p. 88

33. Ibid., p. 85.

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