« Iran, la révolution islamique » de Chapour Haghighat (Editions Complexe, Bruxelles, 1985)
Plus que tout autre grand événement contemporain, la révolution iranienne de février 1979 a suscité des interprétations éminemment contradictoires, jusque et y compris les aberrations les plus grotesques sur la résurgence de la « spiritualité » ou le caractère « révolutionnaire » de l'Islam en général, ou de l'Islam chiite en particulier.
Six ans de République islamique ont cependant détruit nombre d'illusions et conduit, dans la plupart des cas, à une totale inversion des interprétations. Khomeiny, en lequel nombreux furent ceux qui crurent reconnaître, en 1979, un nouveau Robespierre, apparaît en 1985 comme le symbole le plus répulsif de la réaction enturbannée, de la nouvelle « mollarchie ».
Pour beaucoup de militants qui s'étaient solidarisés avec la révolution iranienne, l'Iran est vite devenu incompréhensible : comment une révolution aussi « classique » dans son déroulement, aussi ressemblante aux scénarios de 1789 ou de 1917, a-t-elle pu déboucher sur une dictature cléricale ? Comment un régime qui figure en bonne place sur la liste des ennemis publics de l'impérialisme américain peut-il être, en même temps, si férocement opposé aux acquis les plus élémentaires de la démocratie bourgeoise, c'est-à-dire férocement réactionnaire ? Comment un régime plus sanglant que celui de Pinochet peut-il jusqu'aujourd'hui organiser des mobilisations de masse (de plus en plus restreintes, il est vrai) ? Comment un régime aussi anachronique, voire irrationnel, peut-il durer si longtemps, alors qu'il est confronté depuis plus de cinq ans à une des guerres les plus meurtrières et les plus coûteuses de l'histoire ?
Autant d'interrogations, parmi beaucoup d'autres, qui nécessitaient une réponse d'ensemble, une interprétation marxiste, au meilleur sens du terme, c'est-à-dire scientifique. Fournir cette interprétation de manière synthétique, claire et convaincante en deux cents pages au format de poche, avec suffisamment d'éléments pour armer, non seulement les militants désorientés des pays impérialistes, mais même ceux des pays musulmans confrontés à la progression de l'intégrisme islamique, c'était une gageure ! Chapour Haghighat, universitaire iranien en exil, a tenu le pari ; il l'a brillamment gagné.
Son petit ouvrage est plus édifiant que l'ensemble de la littérature publiée jusqu'à ce jour en Occident sur la révolution iranienne, et dont l'essentiel est recensé dans une bibliographie qui, avec une chronologie et un glossaire, complètent utilement le livre comme outil de travail. Haghighat évite les écueils sur lesquels se sont échouées de nombreuses analyses : loin de tout schématisme dogmatique, il évite soigneusement les analogies historiques qui ont souvent induit des visions déformées. L'auteur saisit les événements iraniens dans leur spécificité. Il décrit très concrètement, bien que très synthétiquement, la position et le rôle des diverses classes et couches ou catégories sociales aux prises avec la situation iranienne. Evitant toute simplification réductrice, il brosse un tableau de la société iranienne actuelle qui en restitue l'extrême complexité. Ainsi, le clergé chiite est l'objet d'une description précise des différents clivages qui le traversent horizontalement ou verticalement. L'assise populaire du régime Khomeiny est reconnue, disséquée, expliquée, ainsi que son effritement. Même le Bazar qui est souvent décrit comme un bloc homogène est analysé ici dans ses différentes composantes. Haghighat dresse un bilan de la politique sociale du régime khoméiniste qui, preuves à l'appui, s'avère très largement « globalement négatif » pour reprendre la fameuse expression de Georges Marchais. Il décrit l'évolution de la politique économique du gouvernement et fait notamment ressortir le rôle-clé que joue la rente pétrolière dans la survie d'un régime qui, sans elle, aurait depuis longtemps fait faillite, rôle que résume éloquemment un sous-titre de chapitre : « Pas de pétrole, pas d'Etat ! » Les relations commerciales de la République islamique avec le « reste du monde » , et notamment avec les impérialismes allemand, japonais, britannique et italien sont également passés en revue.
Les deux derniers chapitres de l'ouvrage traitent, avec une grande sûreté de jugement, de la guerre Iran-Iran. Là aussi et surtout, l'auteur rétablit des vérités souvent ignorées - délibérément ou par réelle ignorance - sur les tenants et les aboutissants d'une guerre qui a fait couler beaucoup d'encre, mais hélas beaucoup plus de sang. En vrai internationaliste, il dénonce « l'union sacrée » déclenchée par cette guerre où les travailleurs ont tout à perdre et rien à gagner, et dont l'impé-
« NOTES DE LECTURE » 175 prialisme mondial a été le seul à profiter.
Haghighat a parsemé son libre de remarques et c': commentaires sur la gauche iranienne et sur les luttes des minorités nationales, et notamment des Kurdes. S'il y avait un reproche à lui faire, c'est bien celui de n'avoir pas consacré à chacun de ses deux thèmes une section séparée permettant un exposé systématique et plus étoffé. La question des minorités, en particulier, méritait sûrement un traitement aussi important que celui consacré à la politique du régime à l'égard des ouvriers, des paysans et des femmes. C'est la seule lacune d'un livre qui reste beaucoup plus complet que ne l'aurait suggéré son volume. Un livre à lire, à faire lire et à traduire.
Salah Jaber