Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 19

Pour un avenir socialiste au Proche-Orient

J. Habel et C. Rossi · Quatrième Internationale, n° 19 · décembre 1985 · p. 29-39 · 5 246 mots

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Le paradoxe tragique du sionisme a été de transformer un peuple discriminé et persécuté en un Etat fondé sur la discrimination et la persécution ; un peuple victime de pogroms et de massacres en une armée qui organise des pogroms et des massacres ; un peuple de réfugiés et d'expulsés en un régime qui expulse les autres de leur terre natale ; un peuple qui a donné tant de militants à la cause internationaliste du socialisme en un pouvoir chauvin et réactionnaire, allié de l'Afrique du Sud et fournisseur d'armes aux pires dictatures de l'Amérique latine.

La guerre du Liban a poussé au paroxysme ces caractéristiques du sionisme. Mais elle constitue, en même temps, un tournant : pour la première fois, Israel a connu une véritable défaite politique. C'est aussi la première fois que le « consensus national » est brisé, et une réelle mobilisation de masse contre la guerre est apparue. Il ne s'agit pas d'un affrontement entre sionisme et antisionisme, entre ouvriers et bourgeois, entre Juifs orientaux et Juifs occidentaux : toute analyse simpliste de ce type ne rend pas compte de l'essentiel. L'axe du mouvement, qui mobilisa les milieux sociaux et culturels les plus divers, est très concrètement le refus de la « sale guerre » israélienne au Liban, et en son sein est apparu un large courant qui a mis aussi en question l'occupation des territoires conquis en 1967.

L'ampleur des manifestations antiguerre, notamment à l'occasion des massacres de Sabra et Chatila, a montré qu'un des principaux alliés de la résistance palestinienne se trouve au sein de la population juive israélienne. Comment élargir la brèche et gagner une partie significative de ces masses pour la solidarité avec le combat du peuple palestinien ?

Bien entendu, ce serait une illusion de croire que l'on pourra, à court terme. provoquer une rupture de fond entre une fraction significative des travailleurs israéliens et le sionisme: par contre, il est tout à fait réaliste et possible de mobiliser des secteurs des masses juives contre l'occupation de Gaza et de la Cisjordanie. La conjonction entre la montée de la résistance palestinienne dans ces territoires et une telle mobilisation en Israël peut obliger les dirigeants sionistes à quitter les territoires. Cela correspond à une différence objective entre deux aspects du problème : la question coloniale (Gaza. la Cisjordanie, le Golan) et la question nationale (Israël, Palestine).

A notre avis, il faudrait distinguer politiquement, conceptuellement même, le problème des territoires occupés et celui de l'Etat d'Israël : l'occupation de la Cisjordanie et de Gaza est une domination coloniale classique, où il s'agit simplement d'expulser les forces d'occupation étrangères (y compris les colons des « implantations »). En revanche, la question de l'Etat d'Israël lui-même est devenue une question nationale complexe malgré son origine coloniale, une question dont la solution implique un bouleversement de l'ensemble de la région : la révolution socialiste de l'Orient arabe.

Le retrait d'Israël des territoires occupés n'implique pas une défaite générale de l'armée sioniste, ni un changement qualitatif du rapport de forces à l'échelle de la région (ni une rupture généralisée de la population israélienne avec le sionisme). șLe développement et l'intensification du mouvement de masse en Cisjordanie, son extension à Gaza, accompagnés d'actions armées dirigées essentiellement contre des objectifs militaires (ou contre les colons fascistes du Goush Emunim), avec, parallèlement, un mouvement démocratique de masse en Israël exigeant le retrait, pourront obliger le régime sioniste à reculer. L'Etat palestinien constitué à ce moment serait moins le produit de négociations diplomatiques (même si celles-ci ont lieu) qu'un résultat imposé par la résistance des masses palestiniennes des territoires occupés.

Par contre, l'abolition du sionisme et la pleine réalisation des droits nationaux du peuple palestinien implique une révolution socialiste à l'échelle de toute la région. Parce que : a) Seule une révolution socialiste pourrait rassembler une force sociale politique et militaire capable de vaincre l'impérialisme, le sionisme et la réaction arabe, et assurer ainsi les droits du peuple palestinien. b) Seule une révolution socialiste pourrait détacher une fraction significative des masses juives de l'idéologie sioniste, en reconnaissant sur une base internationaliste, les droits nationaux des Juifs israéliens. c) Seule une révolution socialiste pourrait organiser la coexistence harmonieuse et fraternelle des deux communautés dans le cadre d'un Etat unifié ou d'une fédération, qui ne serait pas un nouveau Liban, livré aux massacres réciproques de communautés qui se disputent un même territoire.

Malheureusement, il s'agit d'une perspective à long terme et non d'un objectif réalisable dans l'immédiat. Entre l'établissement de l'Etat palestinien et la révolution socialiste arabe se situent une série d'objectifs transitoires, dont le plus important est d'imposer au régime sioniste le droit à l'autodétermination de la minorité arabe d'Israël, y compris le droit de leurs régions à s'unir avec l'Etat palestinien. Inutile de souligner que l'Etat palestinien constituera un stimulant formidable à la lutte des Arabes d'Israël pour leur autodétermination : les luttes des dernières années en Galilée sont directement inspirées par les mobilisations en Cisjordanie.

Cela vaut d'autant plus pour la Palestine que, loin d'être une Pax Americana. une solution stabilisatrice, l'établissement d'un Etat palestinien indépendant et souverain dans les territoires occupés est refusé par l'impérialisme US comme une issue trop dangereuse. Dans un entretien au Monde. George Schulz, le chef du State Department, déclarait en réponse à la question : « Pourquoi êtes-vous opposé à la création d'un Etat palestinien? »: « Des Etats voisins !' verraient une force potentiellement déstabilisatrice » (le Monde, 25 septembre 1982).

Israël n'est pas l'Afrique du Sud ou la Rhodésie. C'est pour cette raison qu'il nous semble plus précis de parler à ce sujet de question nationale, plutôt que de question coloniale au sens strict. Comme le soulignait Nathan Weinstock, dans un article publié par Quatrième Internationale en 1970 : « Le fondement de l'économie israélienne n'est pas l'exploitation de la main-d'æuvre palestinienne [bien que celle-ci y joue un rôle croissant depuis les conquêtes de 1967] mais bien l'exploitation de la classe ouvrière juive. Or, les travailleurs israéliens ne sont pas structurellement liés au sionisme dont ils ne retirent pas en tant que tels des bénéfices. Le ségrégationnisme spécifique du mouvement ouvrier sioniste a eu pour effet le développement en Palestine d'une économie juive en vase clos qui refoulait les Palestiniens et non pas d'une société axée sur l'exploitation des indigènes. Il en est résulte que les travailleurs juifs d'Israël ne forment pas aujourd'hui, en bloc, une aristocratie ouvrière de type colonial, occupant une place intermédiaire dans la stratification sociale entre le capitalisme colonial d'une part, et les prolétaires indigènes de l'autre... Le fait que cette nation israélienne s'est constituée au détriment des autochtones par le refoulement des Arabes (borcott, expropriations, expulsions) ne change rien à la réalité de son existence en tant que nation et surtout pas au fait que le prolétariat israélien a des intérêts distincts de sa bourgeoisie. Voilà pourquoi /évolution de la lutte de classes au sein de la société israélienne s avérera déterminante pour avenir des Israeliens au Proche-Orient. C'est en cela que le "cas" israélien est spécifique et se distingue fondamentalement du colonialisme classique. » (N. Weinstock, « Sionisme, antisionisme, désionisation », Quatrième Internationale, n° 46, novembre 1970, p. 44).

Si l'origine d'Israël est effectivement coloniale, il n'est pas exact de définir la société israélienne actuelle comme « une société coloniale ». Nous pensons que, sur ce point, les camarades G. Taut et M. Warshawski ont tort (même si l'on peut être d'accord avec beaucoup d'analyses avancées dans leur article ; cf. « Origines et dynamique du sionisme, Quatrième Internationale, nº8, juin 1982), d'autant plus qu'ils écrivent eux-mêmes : « La société sioniste, tout en étant une colonie, a une structure sociale beaucoup plus proche de celle des Etats capitalistes développés que des régimes colonialistes, et des rapports de classes presque identiques à ceux des Etats capitalistes traditionnels. » (G. Taut et M. Warshawski, op. cit. p. 30) Pourquoi définir comme « colonie » une société dont les traits essentiels sont ceux du capitalisme « traditionnel »?

Il s'ensuit que la proposition des marxistes révolutionnaires face au problème palestinien n'est pas celle de l'Algérie (départ de la métropole coloniale) puisqu'il n'y a pas de « métropole » extérieure ; elle n'est pas non plus celle de l'Afrique du Sud : le pouvoir à la majorité noire, one man, one vote, parce que les Juifs ne sont pas une minorité en Israël. - Les marxistes-révolutionnaires soutiennent inconditionnellement le combat du peuple palestinien opprimé et spolié pour son autodétermination nationale, ce qui implique l'abolition du régime sioniste de discrimination et d'oppression, et la victoire des peuples arabes contre l'impérialisme et la réaction. Dans le cadre d'une reconstruction socialiste de l'Orient arabe, le peuple juif israelien verrait reconnu son droit à l'autodétermination. Une perspective analogue était avancée par le document des organisations de la IV° Internationale dans la région, qui affirmait : « La revendication du "droit à l'autodétermination de la nation israélienne" avancée dans les conditions actuelles de maintien de l'Etat sioniste ne peut étre, en dernière analyse, que réactionnaire ; ce n'est qu'après la destruction de l'Etat sioniste et après le retablissement des Palestiniens dans leurs droits qu'il sera possible de reconnaître le droit à l'autodétermination de la minorité nationale juive en Palestine, y compris son droit à la séparation étatique sur une partie du territoire palestinien, à la condition expresse que l'exercice de ce droit ne porte préjudice à aucun peuple, c'est-à-dire avant tout, qu'il soit compatible avec l'autodétermination du peuple arabe palestinien. »

La position des marxistes-révolutionnaires en Israël même, notamment de Jabra Nicola (A. Said), un des fondateurs du trotskysme palestinien et militant de la IV Internationale jusqu'à sa mort était encore plus explicite et plus précise. Dans un article rédigé avec M. Machover (un des dirigeants de l'organisation antisioniste Matspen) et publié dans la revue de la section anglaise de la IV° Internationale, Said écrivait : « Actuellement, les Juifs israéliens sont une nation d'oppresseurs... Mais ce dont nous discutons ici n'est pas le droit à l'autodétermination des Juifs israéliens maintenant, dans le contexte actuel. Ce qui est en discussion ici, c'est le programme de la révolution socialiste arabe. Une révolution socialiste arabe victorieuse implique le renversement du sionisme et de toute la structure d'Etat sioniste ainsi que la liquidation de la domination impérialiste dans le Mashrek. Dans ces circonstances, les Juifs israéliens ne seraient plus une nation d'oppresseurs; ils deviendraient une petite minorité nationale dans l'Orient arabe. La question que nous soulevons, et que tous les révolutionnaires de la région doivent soulever, c'est comment il faudrait traiter cette minorité.

«Il n'y a que trois possibilités: expulsion de la région, annexion forcée ou, finalement, leur concéder le droit à l'autodétermination. En tant que socialistes. nous sommes totalement opposés aux deux premières possibilités. Il ne reste donc que la troisième : l'autodétermination. Leur nier ce droit serait en soi-mème les reduire au statut de nation opprimée. et l'établissement d'un Etat prolétarien n'est pas compatible avec l'oppression de minorités nationales

« Il faut souligner que le statut d'opprimé ou d'oppresseur n'est pas immuable : être opprimé n'est pas une garantie contre le fait de devenir oppresseur. Les Juifs ont été opprimés, mais ceux qui ont immigré en Palestine sont devenus partie prenante de l'oppression sioniste. De façon similaire. les Arabes, qui sont aujourd'hui opprimés, deviendraient. en niant aux Juifs israéliens le droit à l'autodétermination, eux-mêmes des oppresseurs.

«Il doit étre clairement compris que l'autodétermination ne signifie pas automatiquement la séparation. Ce qu'elle signifie. c'est que la décision de se separer ou de rester dans le même Etat est prise par la nation minoritaire, et non imposée par la majorité. Dans le cas spécifique des Juifs israéliens. nous ne proposons pas un Etat juif séparé de l'union socialiste arabe... Mais, à notre avis. les chances d'une intégration couronnée de succès des Juifs dans cette union seront beaucoup plus grandes si la décision à ce sujet est laissée aux Juifs israéliens eux-mêmes. Par contre. leur nier le droit à l'autodétermination tendra à renforcer leur séparatisme et créera un problème de minorité nationale opprimée luttant pour la séparation.

« L'inclusion du droit à l'autodétermination pour les Juifs israéliens dans le programme de la révolution aidera le cours de cette révolution. Elle présente aux masses israéliennes une alternative au sionisme, et crée la possibilité d'attirer des secteurs de ces masses du côté de la révolution.

En leur niant le droit à l'autodétermination, on jettera les Juifs israéliens du côté de la contre-révolution : ils lutteront jusqu'au bout parce qu'ils ne verront pas d'alternative acceptable au sionisme...

« Bien entendu, le droit à l'autodétermination des Juifs israéliens ne doit pas empiéter sur le droit des Arabes palestiniens à être rapatriés et rétablis dans leurs droits. Mais même après leur retour et leur rétablissement. il y aura encore un territoire continu habité par une écrasante majorité de Juifs israéliens. C'est dans ce territoire qu'ils exerceraient leur droit à l'autodétermination. Le droit à l'autodetermination n'a rien à voir avec les frontières d'Israël, ni avec une frontière quelconque qu'on pourrait trouver sur la carte actuellement. » (A. Said et M. Machover, « Arab Revolution and National Problems in the Arab East. International. Theoretical Journal of the IMO, British Section of the Fourth International. vol. 2 n° 2, Summer 1973, p. 18).

Or, c'est à propos de cette question-clé que l'article public des camarades israéliens G. Taut et M. Warshawski ( « Origines et Dynamique du sionisme ". Quatrième Internationale nº8. juin 1982) introduisait une révision de taille par rapport aux positions traditionnelles des marxistes révolutionnaires. Critiquant les thèses de Said et Machover, ils avançaient une nouvelle orientation. qui n'est pas un simple changement de tactique, mais se situe (à notre avis du moins) au niveau des principes mêmes de la politique des révolutionnaires. Il s'agissait d'une orientation qui refuse. clairement et explicitement le droit à l'autodétermination aux Juifs dans le cadre d'une solution socialiste. Selon les camarades, il faut établir en Palestine un Etat binational. ou les Juifs joairaient de l'autonomie nationale. mais en aucun cas du droit à l'autodétermination. Examinons maintenant un à un les principaux arguments des camarades G. Taut et M. Warshawski pour justifier leur révision théorique fondamentale : 1. Le mot d'ordre d'autodétermination est « un principe abstrait » et vouloir l'appliquer à la nation juive-israélienne est « dangereusement simpliste ». Car « Lénine a développé le principe du droit à l'autodétermination dans le cas très précis, el, en fait, très commun, de peuples opprimés se trouvant sous domination etrangère » (p. 35). En réalité. Said et Machover ont déja répondu à cette objection : le caractère d'opprimé ou d'oppresseur d'une nation n'est pas figé une fois pour toutes. mais change avec les circonstances historiques. Quant à Lénine : si nous lisons ses écrits sur l'Empire austro-hongrois, nous verrons qu'il exigeait évidemment le droit à l'autodétermination des nations opprimées. hongroises, tcheques. serbes : mais il n'a jamais proposé de nier ce droit. une fois l'Empire austrohongrois démantelé. à la nation autrichienne (c'est-à-dire aux anciens oppresseurs). 2. Le peuple palestinien revendique « l'ensemble de sa patrie historique » (p. 35). Que signifie le concept de « patrie historique »? Quelle est sa signification du point de vue de l'internationalisme? La lutte de libération nationale est-elle un combat pour la libération d'un peuple ou d'un territoire ?

A notre avis. ce concept est indéfendable d'un point de vue marxiste. L'internationalisme prolétarien ne reconnait que l'autodétermination des peuples et le droit au retour des populations expulsées. Tout le reste relève de la mystique nationaliste, des mythes de la « terre promise », la « terre ancestrale ». etc. 3. On ne peut « appliquer mécaniquement les principes léninistes » parce que « la dinamique expansionniste du sionisme réduit sans arrét les territoires où les Palestiniens restent majoritaires » (p. 35).

Or, à notre connaissance. aussi bien en Cisjordanie qu'à Gaza, les colons israéliens sont une infime minorité et malgré les proclamations tonitruantes de Begin, Sharon et cie, la majorité de la population israélienne n'a aucune envie de s'installer dans les territoires. Même la Galilée, pourtant inclue dans les frontières d'Israël des 1948, reste majoritairement arabe. Considérant d'autre part que les départs d'Israël sont aussi nombreux (sinon plus) que les arrivées de nouveaux immigrants, la colonisation des territoires dont révent les chauvins sionistes mégalomanes n'a aucune base démographique possible. Ajoutons enfin que l'autodétermination des Juifs israéliens dans un cadre socialiste implique préalablement le retour de tous les expulsés palestiniens qui le désirent. 4. La reconnaissance du droit des Juifs à l'autodétermination (à l'issue d'une révolution socialiste) « comporte donc inévitablement une limite à l'autodétermination des Palestiniens, au moins en ce qui concerne "les territoires où les Juifs seraient majoritaires". Cela reviendrait soit à obliger des centaines de milliers de Palestiniens à vivre comme minorité (nationale ?) dans un Etat juif (et quelques milliers de Juifs à vivre comme minorité dans un Etat arabe) soit à des transferts des populations en fonction d'un rapport de forces créé sur le terrain.. par l'agression sioniste antérieure » (p. 36). Voyons de près les divers aspects soulevés par ce paragraphe : a. Evidemment. la reconnaissance du droit à l'autodétermination d'une population majoritaire dans un espace donné implique une « limite » à celui des populations nationales minoritaires. Mais cela est une règle générale de toute autodétermination nationale. En quoi cela permet-il de nier ce droit à une nation déterminée? b. Pourquoi des milliers de Palestiniens ou Juifs ne vivraient-ils comme minorité (avec tous les droits nationaux reconnus) dans un Etat juif ou palestinien, dans le cadre d'une fédération de républiques socialistes de l'Orient arabe ? Des problèmes semblables ne vont-ils pas se poser dans des dizaines d'autres pays, après leur révolution socialiste ? En quoi cela relève-t-il d'une injustice inacceptable d'un point de vue internationaliste ? c. Il est difficile de prévoir quel sera l'équilibre démographique d'une Palestine unifiée. Cela dépendrait de combien des Juifs partiraient ailleurs. combien de réfugiés palestiniens voudraient revenir, etc. S'il s'avère que les Juifs sont la majorité, pour quelle raison faudrait-il obliger des millions de Palestiniens à vivre dans un Etat majoritairement juif (füt-il binational)? Et vice-versa ? Pourquoi imposer à l'un ou à l'autre des peuples en question un carcan étatique à priori. plutôt que de les laisser librement choisir la forme d'organisation qu'ils préfèrent (Etat binational. république fédérative, fédération d'Etats indépendants. etc. ?) d. Des transferts de populations ne se feraient que selon la demande expresse des populations intéressées, dans le cadre du nouveau rapport de forces crée par la revolution socialiste triomphante dans tout l'Orient arabe. S. « Machover et Said semblent penser que la garantie du droit à l'autodétermination de la population juive facilitera leur passage à la lutte antisioniste. Il ni a rien de moins evident : pourquoi renonceraient-ils à une autodétermination dont ils jouissent dans la perspective d'une autodétermination dans un futur lointain et mal défini ? » (G. Taut et M. Warshawski, op. cit., p. 36) Selon la logique de cet argument. il ne faudrait pas garantir aux travailleurs des droits tels que la liberté d'expression ou de réunion dans une société socialiste. parce qu'ils en jouissent des maintenant. et donc cela ne faciliterait en rien leur passage au combat pour le socialisme...

Assurément, il faut d'autres raisons pour que la population juive soutienne une solution socialiste (antisioniste) : une perspective de paix et de sécurité (à la place de la guerre permanente imposée par le sionisme), la fin de l'exploitation des ouvriers, l'abolition de la discrimination des Juifs orientaux, etc. Mais si les révolutionnaires refusent de reconnaître le droit à l'autodétermination nationale du peuple juif israélien, il sera parfaitement impossible de gagner une quelconque fraction des travailleurs juifs à une issue internationaliste et à l'intégration dans le processus de la révolution socialiste arabe. Bien évidemment, cette reconnaissance n'est pas, en soi, une condition suffisante pour dégager les juifs israéliens de l'emprise sioniste, elle est néanmoins une condition absolument nécessaire.

Il va sans dire que les marxistes sont contre le séparatisme national et qu'ils se battront pour que la population juive choisisse l'unité avec le peuple palestinien dans le cadre d'une république fédérative et non un Etat juif séparé. Mais une chose est de mener le combat démocratique pour convaincre les travailleurs juifs que cette solution est la meilleure, et une autre, radicalement différente, est de l'imposer par la force ! C'est toute la différence entre la libre union de deux peuples et l'annexion forcée d'une population à un Etat dont elle ne veut pas... Comme le soulignait à juste titre Lénine, le droit au divorce est une précondition pour un mariage libre. D'ailleurs, peut-on parler de « socialisme » si la moitié de la population d'un Etat est contrainte, contre sa volonté, de se plier à un cadre étatique établi par d'autres ?

Si les immigrants juifs étaient des colons comme ceux d'Algérie, il est clair que le problème se poserait autrement. Toutefois, comme le reconnaissent honnétement les camarades Taut et Warshawski eux-mêmes, cette immigration a résulté d'une situation sans précédent : « La destruction des communautés juives d Europe centrale et orientale par la plus sanguinaire vague d'antisémitisme des temps modernes. Les immigrants juifs qui ont permis la création de l'Etat juif n'ont pas été les agents de telle ou telle puissance impérialiste, mais des parias rejetés par la société impérialiste décadente. » (p. 30)

Les dirigeants sionistes ont exploité cette situation pour établir un Etat fonde sur la négation des droits nationaux du peuple palestinien. Un Etat qui est devenu au fil des années de plus en plus expansionniste, agressif, chauvin, pro-impérialiste et oppresseur. La táche démocratique de la révolution socialiste arabe, en alliance avec les travailleurs juifs israeliens, est de mettre fin au régime sioniste d'oppression nationale. de réparer l'injustice en assurant le plein droit à l'autodétermination du peuple palestinien, ce qui implique évidemment. le droit au retour des expulsés de 1948. 1967. etc. Mais cette réparation ne doit pas se faire en créant une nouvelle injustice par l'expulsion des Juifs ou la négation de leur propre droit à l'autodétermination.

Si nous insistons sur cette question, c'est pour plusieurs raisons : 1. Il ne s'agit pas d'une question tactique, mais d'un problème de principe. qui est en rapport avec la définition même du socialisme que nous voulons. Le socialisme peut-il étre fondé sur la négation du droit à l'autodétermination d'une nation ? Est-il compatible avec l'inégalité entre les nations. les unes ayant la pleine reconnaissance de leurs droits, les autres non ?

2. Tant que les marxistes-révolutionnaires défendront cette position (celle des camarades Taut et M. Warshawski), ils seront condamnés à l'isolement le plus total au sein de la population juive israélienne. Le combat internationaliste et antisioniste est deja assez difficile et à contre-courant en Israël, pourquoi le rendre impossible par une orientation indéfendable? Si cette position était inacceptable aux yeux de Machover, fondateur du Matspen, et de Said, vieux dirigeant trotskyste arabe, comment croire qu'elle puisse être acceptée par une fraction significative du prolétariat juif israélien ? Il en est de même pour notre combat au sein des communautés juives dans le monde. 3. Si de telles conceptions devenaient dominantes au sein de la résistance palestinienne, ce serait une catastrophe politique, qui rendrait beaucoup plus difficile le combat du peuple palestinien et sa possibilité de trouver des alliés en Israël, chez les travailleurs européens et nord-américains, etc. Il faut par conséquent soutenir, au sein de la résistance palestinienne, non seulement les courants anti-impérialistes et qui s'opposent à la capitulation, mais aussi les positions internationalistes. Cela signifie critiquer les forces qui proposent d'expulser (en partie ou en totalité) les Juifs de Palestine, ou qui refusent de connaitre leurs droits nationaux dans un monde arabe libéré. Enfin, cela implique de favoriser une tactique militaire de résistance aux troupes d'occupation et à leurs supplétifs. les colons fascistes du Gush Emounim, et non d'attentats aveugles contre la population civile. qui ne font que souder le peuple juif autour de ses dirigeants les plus réactionnaires.

En résumé : il faut considérer la question nationale en Palestine avec les critères traditionnels de l'internationalisme socialiste et du marxisme révolutionnaire. Cela conduit, à notre avis, aux conclusions suivantes : 1. La Palestine est devenue, de fait, le territoire commun de deux nations : les Arabes palestiniens et les Juifs israéliens. 2. Dans la période historique présente, les Juifs sont les oppresseurs. les Palestiniens les opprimés. Les marxistes-révolutionnaires soutiennent inconditionnellement le combat de la nation palestinienne opprimée pour sa libération. notamment par la résistance armée à l'occupation. 3. La revendication immédiate de ce combat est le retrait des troupes et des colons sionistes des territoires occupés depuis 1967, et l'établissement d'un Etat palestinien indépendant. 4. La solution authentique du problème ne sera apportée que par la révolution socialiste à l'échelle de l'Orient arabe, qui mettra fin à la domination impérialiste. au sionisme et à la réaction arabe, ainsi qu'à tous les Etats bourgeois de la région. 5. Dans le cadre d'une fédération socialiste de l'Orient arabe, les deux nations vivant en Palestine verront reconnu leur droit à l'autodétermination (ce qui implique, cela va de soi, le droit des réfugiés palestiniens au retour). Les marxistes-révolutionnaires défendront devant les travailleurs juifs et arabes de Palestine la perspective d'une république fédérative socialiste. C'est le drapeau rouge de l'internationalisme, porté par la révolution arabe, qui arrachera les travailleurs israéliens au sionisme et au nationalisme et les intégrera au mouvement révolutionnaire uni des peuples de l'Orient arabe. Post-scriptum.

Cet article était déjà rédigé quand nous avons pris connaissance du dernier document des camarades israéliens (« L'OLP. vingt années de lutte pour la libération du peuple palestinien »). Ce texte nous semble constituer un réel progrès par rapport aux positions antérieures notamment dans l'article sur le sionisme que nous avons critiqué. Un point nouveau est particulièrement important : la reconnaissance du droit à l'autodétermination des Juifs israëliens, comme aspect du programme socialiste pour l'avenir d'Israël-Palestine.

Nous nous réjouissons de ce changement qui rapproche les camarades de la LCR israélienne de ce qui serait, à notre avis, une conception correcte de la lutte contre le sionisme. Il nous semble toutefois que la rectification est incomplète et que le nouveau document reste encore. en quelque sorte, à mi-chemin.

Tout d'abord, la façon même de formuler la nouvelle position est hésitante et conditionnelle : « Nous n'excluons pas la reconnaissance du droit des Juifs israëliens à l'autodétermination, y compris le droit à la séparation. » La reconnaissance de ce droit apparaît ainsi seulement comme une hypothèse à envisager et non comme un principe démocratique clairement affirmé.

Mais c'est surtout l'idée suivante qui fait problème : il serait « inutile et hors de propos » d'adopter une telle position actuellement. Cette restriction enlève beaucoup de sa signification au changement. Examinons brièvement les arguments avances par les camarades pour justifier ce refus : A. Les Juifs israéliens exercent actuellement ce droit, aux dépens du peuple palestinien. Nous avons déjà répondu à ce type de raisonnement dans notre article. Le probleme est simple : les marxistes-revolutionnaires israeliens presentent actuellement, des maintenant non seulement des revendications transitoires mais aussi leur programme, leur alternative democratique et socialiste au sionisme. Ce programme contient-il oui ou non le droit a l'autodétermination de toutes les nations concernées (Juifs y compris) ? Si oui, pourquoi ne serait-elle pas présentée au même titre que les autres ? En quoi l'injustice intolérable de la situation actuelle (oppression brutale du peuple palestinien par l'Etat sioniste) doit nous empêcher de proposer dès aujourd'hui notre solution juste pour l'avenir ?

Un exemple dans un autre contexte permet d'éclairer la méthode pour aborder ce type de problèmes. Dans le document programmatique « Dictature du prolétariat el démocratie socialiste » approuvé par le XII° Congrès de la IV° Internationale. notre mouvement proclame. des maintenant, de façon claire et explicite. que dans le cadre de la future démocratie socialiste que nous voulons établir, nous reconnaitrons la plus totale liberté d'expression, y compris « la liberté pour les défenseurs d'idéologies réactionnaires de défendre leurs idées ». (Quatrième Internationale n°17-18, septembre 1985. p. 84). Or, personne ne peut nier que les réactionnaires de tout poil exercent actuellement leur droit à diffuser leurs idéologies de façon pour le moins déformée et exagérée, en monopolisant les médias aux dépens des travailleurs et des idées révolutionnaires. Serait-il par conséquent « inutile et hors-propos » de garantir, des maintenant. la plus totale libérté d'expression dans une démocratie socialiste ? B. Toute concession de la souveraineté palestinienne sur le territoire palestinien dépend de négociations et accords mutuels entre les deux peuples. « On ne saurait prédire qu'elle sera la forme constitutionnelle précise de la Palestine future sous peine de prophétiser dans le vide ou, pis encore, de se substituer aux premiers intéressés. On ne peut qu'énoncer des principes : droit au retour des réfugiés, autodétermination des Palestiniens, libre exercice par les Israéliens de leurs droits nationaux. Un tel programme peut se conçevoir dans un cadre unitaire palestinien, comme dans une structure fédérale ou confédérale ou même dans un ensemble arabe. L'essentiel est de comprendre qu'il n'est pas possible d'escamoter par des subtilités verbales le problème national israélien. » (Nathan Weinstock, « Sionisme, antisionisme et désionisation », revue Quatrième Internationale, novembre 1970). Il est tout à fait raisonnable de prévoir que le tracé précis des frontières en cas de séparation nationale s'établisse par accord mutuel entre les peuples. La même chose vaut pour la constitution des régions autonomes dans une république federative. Mais ce qu'écrivent les camarades israéliens relève d'une autre problématique.

Tout d'abord ils partent de la prémisse que le peuple palestinien a un droit de souveraineté exclusive sur tout le territoire de l'ancienne Palestine. C'est le concept de « patrie historique » que nous avons mis en question dans notre article. Or. comme le dit Nathan Weinstock. « Bien que la population israélienne soit un produit de la colonisation sioniste qui s'est effectuée an détriment des Palestiniens et ce durant une époque toute récente — de sorie que la meurtrissure est encore profondément ressentie par les Palestiniens, peuple traumatisé par l'exil et la dépossession brutale de son territoire —, aucun marviste digne de ce nom ne peut remettre en cause l'implantation des Israéliens en Palestine. Les révolutionnaires prennent pour cible des structures sociales et politiques et non l'équilibre démographique ou ethnique. La lutte contre le colonialisme vise le sestème colonial et les privilèges qu'il constitue et non la présence physique d'une communauté d'origine étrangère dans le pars colonise. » (Nathan Weinstock, op. cit.). li decoule des premisses des camarades israéliens la conclusion suivante : après la révolution socialiste et la fin du sionisme. si les représentants du peuple palestinien refusaient de reconnaitre la souveraineté des Juifs israéliens sur une parcelle quelconque du territoire d'Israël-Palestine. il leur serait impossible d'établir un Etat séparé. Or. cela est exactement le contraire du droit à l'autodétermination nationale : celle-ci implique qu'un peuple (dans l'aire géographique ou il est majoritaire) puisse décider lui-même indépendamment des autres nations s'il veut l'union (selon nous la meilleure solution) ou la séparation étatique. Faire dépendre la décision de l'accord préalable d'un autre peuple. c'est nier l'essence même de l'autodétermination. qui serait ainsi vidée de tout contenu.

Ces remarques critiques n'ont pas d'autre but que de revenir à la démarche de Machover et Saïd, seul cadre capable d'offrir une issue internationaliste au conflit. Cela donnerait plus de cohérence démocratique et socialiste à notre position. et plus d'efficacité à notre combat contre l'hégémonie sioniste sur les masses juives.

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