Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 19

Lutte palestinienne et révolution arabe

A. Saïd et M. Machover · Quatrième Internationale, n° 19 · décembre 1985 · p. 23-27 · 2 021 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

L'article suivant a été écrit par deux membres de l'Organisation socialiste israélienne qui publie l'organe « Matzpen », et qui mène une lutte courageuse en Israël pour la désionisation de cet Etat et pour une solution socialiste - la seule solution possible - des rapports entre Juifs et Arabes dans le Moyen-

Orient (Quatrième Internationale, septembre 1969).

Le Moyen-Orient se trouve à la veille d'un tournant. Les quatre grandes puissances se consultent pour tenter d'arriver à une « solution » convenue de commun accord qu'elles tenteront ensuite d'imposer aux habitants de la région et qui permettra, espérent-elles, de rétablir la stabilité qui a été ébranlée par la guerre de juin 1967 et par ses suites. L'objet du présent article est d'analyser les dangers qui guettent la révolution au Moyen-Orient à ce tournant et qui menacent son avenir.

Un important protagoniste nouveau est apparu sur la scène politique du Moyen-Orient : les Palestiniens. Il est vrai qu'ils s'étaient mis à agir de leur propre chef quelques années avant la guerre de juin mais le véritable élan n'est venu qu'après la guerre. Ce qui est un facteur positif à cet égard, c'est que l'action des Palestiniens a transformé en lutte de masse ce qui n'était auparavant qu'un conflit entre gouvernements. Pendant près de vingt ans, les Palestiniens avaient été un objet de l'histoire, attendant patiemment leur salut des Etats arabes en général ou des Etats arabes « progressistes », et en particulier de l'intervention de l'Egypte sous la direction d'Abdel Nasser.

La guerre de 1948 avait démasqué la banqueroute de la vieille direction du mouvement national arabe qui se trouvait aux mains de la bourgeoisie et des propriétaires terriens. Elle avait eu pour résultat qu'une nouvelle direction - appartenant à la classe petite-bourgeoise - s'était placée au premier plan : elle avait renversé l'ancien régime dans plusieurs pays arabes et remporté des succes considérables dans la lutte anti-impérialiste.

Mais la guerre de juin 1967 a révélé les limites de cette direction, limites résultant de sa nature de classe et de son idéologie nationaliste. Entre autres choses, elle a prouvé son incapacité totale de résoudre la question palestinienne. En dépit du soutien soviétique, le nassérisme et le baasisme se trouvent dans un état de banqueroute politique.

C'est sur cette toile de fond que l'on peut comprendre l'émergence de la lutte des masses palestiniennes. Commme on l'a dit plus haut, l'apparition de facteurs nouveaux constitue un phénomène positif. Mais on peut également y discerner une tendance negative et dangereuse. Certaines sections du mouvement palestinien ont adopté le point de vue que les masses palestiniennes peuvent et doivent « se débrouiller seules » et résoudre leurs problèmes elles-même, indépendamment de la lutte révolutionnaire arabe en général. Ceux qui ont cette optique presentent le problème comme étant purement palestinien et comme étant susceptible d'être résolu dans un cadre purement palestinien. Le bâton n'a pas été redressé mais recourbé en sens contraire. L'attitude passive antérieure qui consistait à attendre le salut d'autrui risque d'être remplacée par une attitude provincialiste étroite. La seule aide que l'on demande au reste du monde arabe est d'aider le front palestinien lui-même. Cette attitude ne tient aucun compte du lien entre la lutte palestienne et la lutte dans le monde arabe pris comme un tout, et elle préconise par conséquent la « non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats arabes. »

Les gouvernements arabes encouragent cette attitude. La simple mobilisation des masses dans les pays arabes - ne serait-ce qu'en vue de soutenir la cause des Palestiniens - menace les régimes existants. C'est pourquoi ces régimes souhaitent isoler la lutte palestinienne et l'abandonner entièrement aux Palestiniens. Les gouvernements arabes - aussi bien ceux qui sont réactionnaires que ceux qui sont « progressistes » - sont en train d'essayer de marchander la stabilité de leurs régimes moyennant une rançon aux organisations palestiniennes. En outre, les gouvernements veulent utiliser cette aide financière pour diriger la lutte palestinienne dans la direction qui leur convient politiquement, pour la manipuler et pour s'en servir uniquement comme monnaie d'échange afin d'obtenir une solution politique qui leur parait acceptable. Les gouvernements égyptien, syrien et jordanien sont principalement intéressés à recouvrer les territoires perdus au cours de la guerre de juin (et par là, à regagner leur prestige perdu et à consolider leur autorite) tandis qu'à leur point de vue, la cause palestinienne est uniquement une affaire secondaire, un moyen plutôt qu'une fin. Voilà ce qu'entendent les gouvernements arabes lorsqu'ils appellent à « liquider les résultats de l'agression ».

Il est clair que si les gouvernements arabes atteignent leur but (par exemple par l'entremise des quatre grands), ils seront prêts à abandonner les Palestiniens à leur sort et même à rendre une part active à la liquidation politique et physique du mouvement palestinien. Les quatre puissances en feront probablement une condition préalable à tout accord politique.

De même que les conséquences de la guerre de 1948 ont fourni la toile de fond pour la chute de l'ancienne direction petite-bourgeoise, les conséquences de la guerre de 1967 ont préparé la scène pour le remplacement de celle-ci par un direction nouvelle représentant une classe nouvelle. Puisque les classes possédantes ont fait preuve de leur incapacité à résoudre les problèmes sociaux, politiques et nationaux du monde arabe, il est devenu apparent que seules les masses exploitées elles-mêmes dotées d'une direction ouvrière sont capables de résoudre leurs problèmes historiques. Mais l'existence de conditions objectives adéquates ne signifie pas que cette direction nouvelle apparaitra automatiquement. Pour que cette éventualité se réalise, il faut un facteur subjectif : une organisation politique armée d'une théorie révolutionnaire et d'une stratégie révolutionnaire conçues en fonction du monde arabe dans son ensemble.

Pourtant c'est justement cette nécessité d'un travail politique et d'une stratégie révolutionnaire conçue en fonction du monde arabe en général qui est explicitement rejetée par certains secteurs importants du mouvement palestinien. Its préconisent le cantonnement de la lutte au seul front palestinien et sa limitation aux opérations armées, sans programme politique.

Des considérations relatives à l'équilibre des forces, de même que des considérations politiques démontrent l'impossiblité de résoudre le problème palestinien dans un cadre palestinien séparé.

Quel est l'équilibre des forces? Le peuple palestinien livre une bataille dans laquelle il doit faire face au sionisme qui est soutenu par l'impérialisme : à l'arrière, il est menacé par les régimes arabes et par la réaction arabe qui est également soutenue par l'impérialisme. Tant que l'impérialisme conservera des intérêts sérieux au Moyen-Orient, il n'est guère concevable qu'il retire son appui au sionisme, son allié naturel et qu'il permette de renverser ce dernier ; il le défendra jusqu'à la dernière goutte de pétrole arabe. D'autre part, les intérêts et la dominaton de l'impérialisme dans la région ne peuvent être brises en eclats sans renverser ces associes subalternes de l'entreprise d'exploitation impérialiste que sont les classes dirigeantes du monde arabe. La conclusion qu'il faut en tirer n'est pas que le peuple palestinien doit attendre patiemment que la domination impérialiste soit renversée dans la région tout entière, mais bien qu'il doit se rallier à la lutte plus large pour la libération politique et sociale du Moyen-Orient tout entier.

De même qu'en pratique il est impossible de vaincre le sionisme sans renverser la domination impérialiste à travers la région tout entière, il est théoriquement absurde de présenter des formules pour résoudre le problème dans le territoire de la seule Palestine. Si l'on parle de la situation existant avant le renversement de l'impérialisme dans la région tout entière, alors la désionisation d'Israël et l'établissment d'une Palestine sans sionisme sont tout à fait impossibles. Et si l'on pense à la situation après le renversement de l'impérialisme, quel est alors le sens d'une formule qui ne se réfère qu'à la seule Palestine sans tenir compte des changements qui s'ensuivraient nécessairement dans la région tout entière ?

En dernière analyse, les formules qui se limitent à la seule Palestine dérivent, en dépit de leur apparence révolutionnaire, d'une attitude réformiste qui recherche des solution partielles dans le cadre des conditions existant présentement dans la région. En fait, des solutions partielles ne peuvent être mises en pratique qu'au travers d'un compromis avec l'impérialisme et le sionisme.

De plus, les solutions confinées à la Palestine ne peuvent s'attaquer avec succès au problème national. Les formules qui font état d'une « Palestine démocratique indépendante dont tous les cioyens jouiraient de droits égaux, indépendamment de leur religion » ont deux défauts. D'une part, elles impliquent la création d'une nouvelle nation « palestinienne » séparée, dont les membres ne différeraient pas entre eux par la nationalité mais uniquement par leur religion. Les auteurs de ces formules sont eux-mêmes conscients de l'absurdité de séparer les Palestiniens de la nation arabe en général : ils s'empressent donc d'ajouter que « la Palestine fait partie de la patrie arabe ». Cela a tout l'air d'être le vieux slogan de « Palestine arabe » revêtu d'un costume nouveau et plus nebuleux.

Cette attitude résulte d'une incompréhesion du problème national en général et de la réalité israélienne en particulier. Il est vrai que les Juifs vivant en Israël sont venus s'y établir sous l'influence et sous la direction du sionisme et que, en tant que communaute, ils ont opprime et continuent a opprimer les palestiniens.

Mais il est impossible dignorer le fait manifeste que cette communaute constitue aujourd'hui une entité nationale (qui diffère du judaïsme mondial d'une part, et des Arabes palestiniens, d'autre part) ayant sa propre langue et sa propre vie économique et culturelle.

Afin de résoudre le problème palestinien, cette communauté (ou du moins une partie substantielle de celle-ci) doit être détachée de l'influence du sionisme et attirée vers un combat commun avec les forces révolutionnaires du monde arabe pour la libération nationale et sociale de la région tout entière. Mais de toute évidence, cela ne peut étre réalisé en ignorant l'existence de cette communauté en tant qu'entité nationale.

Ce problème ne peut être résolu dans le cadre étroit de la Palestine. Si l'on pense à un Etat démocratique pur et simple - « un homme, une voix » -, alors il s'agira en fait d'un Etat avec une majorité juive et alors rien ne s'oppose à ce qu'il redevienne semblable à l'actuel Etat d'Israël, à ceci près qu'il disposerait d'un territoire plus étendu et d'une minorité arabe plus nombreuse. Si l'on pense à un Etat binational, alors il s'agira d'une création artificielle séparant les Arabes palestiniens du reste du monde arabe et du processus révolutionnaire qui s'y derosie. D'ailleurs daus une se arte binationale, il ns reite pas de g gais s inhérentes que l'un des groupes nationaux ne puisse dominer l'autre. Tout cela a trait aux solutions que l'on propose et que l'on peut considérer comme réalisables dans les conditions régnant actuellement au Moyen-Orient. c'est-à-dire qui ne presupposent pas une révolution sociale générale.

D'autre part, si l'on considère la situation qui existera après une révolution socialiste victorieuse, après la défaite de l'impérialisme et du sionisme, alors il n'existera plus un problème palestinien séparé mais plutôt le problème des divers groupes nationaux vivant au sein du monde arabe (Kurdes, Juifs israéliens. Sud-Soudanais). Ce problème ne peut être résolu qu'en accordant à ces nationalités le droit à l'autodétermination.

Naturellement, la reconnaissance du droit à l'autodétermination ne signifie pas l'encouragement à la séparation : au contraire, elle fournit la base correcte pour l'integration sans contrainte et sans répression. En outre, l'autodétermination au Moyen-Orient est impossible tant que la région se trouve sous le contrôle direct ou indirect de l'impérialisme, mais n'est concevable qu'après sa libération de tout influence impérialiste, c'est-à-dire après une révolution socialiste victorieuse. Cette situation suppose, en particulier, un renversement du sionisme.

En résumé: les conditions objectives existantes permettent et exigent la création d'un mouvement révolutionnaire de masse, dirigé par la classe ouvrière, guidé par la théorie révolutionnaire marxiste, agissant dans le cadre d'une stratégie connue en fonction de l'ensemble du monde arabe, reconnaissant les droits nationaux des nationalités non arabes vivant au sein de la région et capable d'attirer leurs masses à une lutte commune pour la libération nationale et sociale de la région tout entière.

Une erreur sur cette page ?