Nous publions la partie finale du rapport que le camarade Doug Lorimer a fait au mois d'août dernier au comité national du SWP australien qui a décidé la désaffiliation de la IV* Internationale.
Nous en arrivons au cœur du problème : la perspective de la construction de la IV* Internationale. Son existence même est un obstacle à une pleine participation des révolutionnaires qui en sont membres au processus de construction d'un nouveau mouvement révolutionnaire, un mouvement ayant une influence de masse. Il en est ainsi parce que la IV* Internationale s'oppose au mouvement révolutionnaire international de masse déjà existant et qui est en train de s'étendre notamment en Amérique latine.
Bensaïd lui-même y fait allusion involontairement lorsqu'il dit dans une entrevue à Critique communiste (n° 40) : « Nous sommes un courant historique qui maintient en particulier cette bagatelle, une vision internationale de la révolution, et d'avoir dès l'origine une vision alternative au stalinisme. »
Mais le mouvement révolutionnaire international représenté par le Parti communiste cubain et le FSLN a fait plus que maintenir « une vision internationale de la révolution ». Il a impulsé une extension réelle de la révolution. Il a presente une alternative au « stalinisme », c'est-à-dire aux partis communistes réformistes et aux directions bureaucratiques de l'URSS et d'Europe orientale, il l'a fait dans la pratique. L'incapacité de la majorité de la IV° Internationale à le comprendre démontre que, pour elle, les mots sont plus importants que les faits. Plus même. c'est parce que la majorité de la IV° Internationale a une conception fausse du contexte du processus révolutionnaire mondial. parce qu'elle ne comprend pas que la lutte antibureaucratique est secondaire par rapport à la lutte générale contre l'impérialisme mondial, que sa conception spécifique du « stalinisme » apparait comme une sorte de hochet, dont elle fait un point d'honneur pour se distinguer du mouvement révolutionnaire international de masse existant. pour justifier son existence distincte de ce mouvement.
Nous, par contre, nous ne pensons pas qu'il y ait une raison quelconque pour construire un courant international séparé et distinct du Parti communiste cubain. du FSLN, du FMLN et d'autres organisations révolutionnaires d'Amerique latine s'identifiant à ceux-ci, ou à d'autres partis révolutionnaires comme le Parti communiste vietnamien.
Si les cadres révolutionnaires formant la IV° Internationale veulent participer effectivement au processus de construction de nouveaux partis de masse et d'un nouveau mouvement international révolutionnaire de masse, il faut qu'ils abandonnent l'idée que leur existence en tant que « courant historique » séparé se justifie sous prétexte qu'ils ont une conception alternative du « stalinisme ». En d'autres termes, il faut qu'ils rompent avec le trotskysme et son expression organisationnelle internationale, la IV° Internationale.
Dans les pays impérialistes non plus, les nouveaux partis révolutionnaires de masse ne se construiront pas si leur perspective est de construire la IV° Internationale. Non seulement parce qu'elle est trop petite, mais aussi parce qu'elle est trop étroite politiquement. C'est une organisation internationale construite sur la base d'« un programme, d'une stratégie et d'une tactique précis »; qui plus est, un programme dont les éléments-clés se sont avérés faux à la lumière des victoires révolutionnaires de ce siécle. A cause de la façon dont elle se perçoit et quelles que soient les corrections introduites par des sections particulières, la IV° Internationale, en tant qu'organisme, a une conception fausse, idéaliste de la construction d'un mouvement international révolutionnaire de masse.
Ce n'est pas par des débats sur des questions programmatiques abstraites ni par un accord sur « un programme, une stratégie et une tactique précis » que de reels partis marxistes peuvent se développer. Au contraire, ce sont les grands développements révolutionnaires à l'œuvre qui constituent un phare pour des secteurs importants de l'avant-garde politique ouvrière et lui permettent de se cristalliser en véritables partis marxistes, de surmonter des divergences programmatiques abstraites par l'expérience vivante et d'apprendre de ceux qui ont fait des révolutions.
De même que dans les années vingt. la recomposition de l'avant-garde révolutionnaire dans les pays impérialistes aura lieu grace à l'identification avec les grands événements révolutionnaires à l'échelle mondiale et grâce à une orientation en direction de ces événements, des révolutions vivantes et de leurs avant-gardes révolutionnaires. Ceux qui ne sont pas capables ou qui refusent d'adopter un tel cours n'auront aucun impact sur le processus, même s'ils développent une activité révolutionnaire dans leur propre pays et s'ils ont une organisation internationale. C'est ce qui est arrivé à l'IWW aux Etats-Unis et en Australie au début des annees vingt pour s'être montrées incapables de s'orienter vers la révolution russe et de devenir partie intégrante du courant international qui s'efforça d'apprendre de cette révolution.
S'orienter vers les directions révolutionnaires qui ont réussi à prendre le pouvoir ne signifie pas se transformer en équipe qui applaudit ces révolutions et leurs directions ou qui demande à être reconnue par elles. Il s'agit d'établir des rapports tels qu'ils permettent d'engager une discussion politique - un échange d'idées et d'expériences - de manière à apprendre de ces directions comment elles ont construit des partis, et comment elles ont fait des révolutions.
L'existence de la IV° Internationale en tant que courant international distinct du courant représenté par ces directions qui ont réussi à faire des révolutions et qui opèrent d'un façon consciente pour élargir le processus révolutionnaire est un obstacle qui empêche ses membres de développer de tels rapports.
Or, si nous pensons que la IV° Internationale est un obstacle à notre pleine participation au processus de construction de nouveaux partis révolutionnaires et d'un nouveau mouvement révolutionnaire, la question se pose de toute évidence de savoir si notre parti doit y rester ou non.
L'exécutif national estime que nous ne devons pas y rester. Nous pourrions continuer à discuter dans le cadre de la IV* Internationale en défendant nos idees. mais nous ne croyons pas que cela serait très utile. Si le choc de la révolution nicaraguayenne n'a pas été suffisant pour amener la majorité de la IV° Internationale à rectifier son cours fondamental, ce ne seront pas nos arguments qui changeront une telle situation. Si les camarades en viennent à rectifier leur cours. ce ne sera qu'à la suite d'autres chocs, d'autres révolutions faites par « d'autres gens ».
Mais nous ne pouvons pas attendre que les camarades de la IV* Internationale se reveillent aux réalités du monde pour développer notre travail de construction du parti. Notre affiliation à la IV° Internationale est en passe de devenir un obstacle aux possibilités qui s'ouvrent devant nous d'établir des rapports politiques avec les révolutionnaires qui ont une influence de masse.
Est-ce que cela signifie que nous abandonnons l'internationalisme ? Une telle opinion ne saurait être avancée que par ceux qui confondent internationalisme et forme particulière d'organisation internationale. Notre conception de l'internationalisme s'appuie sur l'idée d'un développement de la collaboration internationale. Elle implique des échanges d'idées et d'expériences fraternels entre révolutionnaires qui désirent apprendre des autres tout en pensant par eux-mêmes. Les formes que cela peut prendre sont tout à fait secondaires. Loin d'abandonner l'internationalisme en quittant la IV° Internationale, nous nous tournons vers un internationalisme plus réel, vers une collaboration internationale avec les forces révolutionnaires qui sont en train d'élargir effectivement la révolution socialiste mondiale.
Est-ce que cela signifie que nous rompons nos rapports politiques avec les révolutionnaires qui sont dans la IV° Internationale ? Non, nous ne faisons que mettre un terme à notre participation à la IV° Internationale en tant qu'organisation internationale. Nous voulons avoir des rapports, des échanges d'idées et d'expériences avec tous ceux qui désirent avoir de tels rapports fraternels avec nous. Mais nous nous refusons à être les otages d'une forme organisationnelle particulière pour pouvoir entretenir ces rapports.
Nous voulons que nos rapports internationaux se basent sur les critères qu'adoptent les Cubains. Dans un discours prononcé en 1967, Fidel Castro a explique : « Pour nous, le marxisme c'est de penser et d'agir en révolutionnaires. On ne peut appeler communistes ceux qui n'ont pas un véritable esprit révolutionnaire Chacun peut s'appeler "aigle" sans avoir une seule plume sur le dos. De même, il !' a des gens qui se disent communistes sans avoir un seul cheveu communiste sur la tête. Le mouvement communiste international, selon nous, n'est pas une église ; ce n'est pas une secte religieuse ou une loge maçonnique nous obligeant à vénérer toute faiblesse, toute déviation, à agir comme si nous étions une association de vénération réciproque avec toute sorte de réformistes ou de pseudo-révolutionnaires... Ce qui est important, ce sont les révolutionnaires, ceux qui sont capables de faire des révolutions et de progresser dans la théorie révolutionnaire. Souvent, la pratique vient d'abord, et la théorie erisuite. Notre peuple en est un exemple. Beaucoup de ceux qui se disent avec orgueil marxistes-léninistes - en fait la plupart d'entre eux - sont venus au marxisme-leninisme par la lutte révolutionnaire. Exclure, refuser, rejeter à priori tous ceux qui ne se disent pas communistes dès le début, c'est un acte de dogmatisme et de sectarisme. Toux ceux qui nient que c'est la voie de la révolution qui amène au marxisme ne sont pas marxistes, même s'ils s'autoproclament communistes. Voilà notre ligne de conduite. C'est la ligne qui nous a guidés dans nos rapports avec le mouvement révolutionnaire. »
Ce sera la ligne de conduite que nous nous efforcerons de suivre. Nous jugerons les gens sur la base de leurs actions et c'est sur cette base que nous établirons des rapports avec eux. Nous espérons et nous nous attendons à ce que d'autres révolutionnaires nous traitent de la même façon.