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La revue › 3e série n° 16

Lutte pour la terre et le pouvoir : la construction de la CNPA mexicaine

Margarito Montes Parra · Quatrième Internationale, 3e série n° 16 · mars 1985 · p. 27-37 · 5 354 mots

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La Coordinadora Nacional Plan de Ayala (CNPA) constitue un front unique permanent des organisations paysannes indépendantes au Mexique. Cette unité permanente rend possible la convergence dans la CNPA de dizaines de milliers de paysans, regroupés à leur tour dans des centaines de groupes paysans.

La CNPA est le produit légitime d'une série de luttes paysannes ininterrompues qui se sont déroulées au cours d'une quinzaine d'années. Elle est également l'expression - sur le terrain national et régional - d'un processus profond de réorganisation politique de la paysannerie. En effet, pendant des décennies, le gouvernement avait réussi à imposer son contrôle presqu'absolu sur la paysannerie. Même les organisations paysannes les plus radicales étaient sous l'influence de l'idéologie officielle de la révolution mexicaine et avaient eu confiance dans les gouvernements qui se sont succédés depuis 1920. Aujourd'hui, par contre, la la CNPA mexicaine formation de la CNPA indique qu'un secteur important de la paysannerie a rompu le cadre étroit du contrôle gouvernemental. Sans forcer la réalité, nous pouvons affirmer que ce secteur - fondamentalement regroupé dans la CNPA - est inspiré par des idées politiques avancées, remet en question l'exploitation capitaliste et la domination bourgeoise, et par ses méthodes et ses objectifs est orienté vers une transformation socialiste de la société.

Au cours de son existence, la CNPA fondée en 1979, a subi des changements dans sa composition. Le document qui en a annoncé la fondation, était signé par dix-sept organisations paysannes. Mais sept n'ont participé qu'à la fondation et quatre se sont retirées entre la première et la deuxième rencontre nationale. Ainsi, sont restées les organisations suivantes :

1) Union de Ejidos(1) Independientes de Sinaloa (UEIS) ; 2) Union de Comuneros Emiliano Zapata de Michoacan (UCEZ) ; 3) Comuneros organizados de Mimía Alta (COMA) ; 4) Bloque Campesino Independiente de Venustiano Carranza, Chiapas, devenu plus tard Organizacion Campesina Emiliano Zapata (OCEZ) ; 5) Alianza Campesina Revolucionaria (ACE) ; 6) Union Campesina Independiente (UCI); 7) Coordinadora Campesina Revolucionaria Independiente (CCRI).

La rupture de la majorité des organisations qui avaient participé à la fondation, avait des raisons politiques. Les organisations qui sont parties, ne partageaient pas l'orientation indépendante que suivaient les organisations décisives pour la réalisation du projet. Mais comment des organisations qui étaient minoritaires, ont-elles pu avoir le dessus ? C'est parce qu'elles constituaient un bloc homogène dans le refus de toute collaboration avec le gouvernement, dans l'utilisation de méthodes visant à la mobilisation des masses et dans la conception du mécanisme de construction de la neuvelle organisation paysanne. L'orientation de ce bloc se basait, par ailleurs, sur des expériences importantes dans des luttes agraires d'une portée nationale qui assuraient aux différentes organisations un prestige certain. Par contre, les autres organisations n'ont jamais constitué un bloc homogène et n'ont pas été capables de proposer ouvertement et ensemble leur propre orientation dans des organismes et des rencontres de la paysannerie. De surcroît, elles ne se sont pas retirées en même temps. Certaines d'entre elles n'ont participé qu'à la première réunion, d'autres sont parties séparément par la suite après l'échec des tentatives d'imposer leur ligne.

Au fur et à mesure que ces organisations rompaient avec la CNPA, celle-ci se renforçait par l'adhésion de nouvelles organisations indépendantes qui comptent sur des contingents paysans consi- dérables et des expériences de lutte importantes. Ainsi sont entrées dans la CNPA la COCEI (Coordinacion Obrera Campesina Estudiante del Itsmo), le CDP de Chihuahua, un peu plus tard la OPA (Organización Pueblos del Altiplano), le MLR (Movimiento de lucha revolucionaria), la UELC (Union de Ejidos Lazaro Cardenas) de Nuevo Leon, le Bloque Campesino de Chiapas (qui avait rompu avec l'ACR), le FPZ (Frente Popular de Zacatecas), le CCH (Comité Coordinador Huasteco), la OIPUH (Organización Independiente de Pueblos Unidos de la Huastecas), la OCIHV (Organización Campesina Independiente de la Huatseca Veracruzana), le UPM (Union de Pueblos de Morelos), et le MULT (Movimiento de Unification y de Lucha Triqui). Par la suite sont entrée d'autres organisations régionales comme la ORCO (Organización Regional de Comunidades del Occidente) et la OPL (Organización Popular para la Liberación de la Costa de Oaxaca). Il s'agit d'organisations dont l'influence est très différente et qui subissent des pressions régionales très fortes qui parfois en remettent en question l'existence. Toutefois, un nombre considérable d'entre elles a atteint un niveau de construction suffisant pour garantir la stabilité de la CNPA.

Par ailleurs, ce processus d'adhésions de nouvelles organisations n'est pas terminé : il y a encore au moins une douzaine d'organisations régionales qui n'ont pas une dimension nationale et commencent à s'orienter vers la CNPA dans la mesure où celle-ci leur apparait comme un pôle unificateur qui pourrait les aider à résoudre leurs problèmes spécifiques. Cela pose à la CNPA le problème d'être de plus en plus capable d'aborder les problèmes spécifiques des paysans, entre autres, d'être capable y

LA CONSTRUCTION DE LA CNPA MEXICAINE compris de mener des négociations avec le gouvernement en combinant les pressions et les démarches administratives.

La construction de la CNPA est un processus difficile. En principe, il s'agit de la convergence d'une série d'organisations de masses, donc, d'un front unique d'organisations de masses, ce qui impliquerait un processus unitaire relativement simple. Mais il n'en est pas ainsi. En effet, chaque organisation subit l'influence d'un courant politique qui, par le truchement de ses cadres, veut faire prévaloir ses propres orientations et ses propres projets. Les difficultés surgissent lorsque de telles orientations et de tels projets ne sont pas partagés par d'autres organisations ou même lorsque une organisation veut imposer son point de vue ou ses initiatives sans se donner le temps de convaincre les autres de leur justesse.

Au cours de quatre années la CNPA a connu de grands débats. Parfois ces débats ont abouti à l'acceptation d'une position commune par toutes les organisations. Dans d'autres cas, on a fait des compromis, par exemple, on a accepté que telle ou telle autre organisation applique une ligne sans prétendre pour autant qu'elle soit valable pour d'autres organisations et sans que cela implique des ruptures ou des divisions sérieuses au sein de la CNPA. Nous allons donner quelques exemples des problèmes qui se sont posés et de la façon où ils ont été abordés.

Rappelons que la CNPA surgit d'une initiative unitaire commune où coexistent, toutefois, deux conceptions différentes de l'unité. Cette phase de réanimation du mouvement paysan - qui commence lors d'une relance économique éphémère, stimulée par le boom pétrolier - avait été précédée par une période de répression antipaysanne.

Depuis la fin de 1976 le mouvement indépendant avait subi des coups sévères par le gouvernement. Celui-ci avait adopté une telle orientation comme riposte à la vague de mobilisations paysannes qui avait déferlé dans tout le pays de 1973 à 1976 et qui avait été marquée en 1976 par des occupations de terres dans vingt-six états de la République mexicaine. Le gouvernement de Lopez Portillo avait voulu en même temps freiner le processus de réorganisation qui s'était développé à une grande échelle à la suite des mobilisations et regagner la confiance de la bourgeoisie agraire et, plus généralement, de la bourgeoisie dans son ensemble, qui était divisée à la fin de la gestion du président Echeverria. La répression avait comporté dans des régions importantes du pays une série d'assassinats de paysans et des persécutions systématiques contre des dirigeants paysans qui s'étaient formés dans cette période et qui étaient traînés devant les tribunaux sur la base d'accusations inventées de toute pièce. Pour donner une idée de la portée de telles opérations, il suffit de rappeler que 950 paysans ont bénéficié de l'amnistie promulguée par Lopez Portillo en 1978. La politique du gouvernement frappait, par ailleurs, la paysannerie dans son ensemble. Toute tentative de poursuivre la réforme agraire était abandonnée, et même les ejidos qui avaient partiellement bénéficié de la politique du président Echeverria, étaient désorganisées. Sous les coups de la crise économique le crédit à l'agriculture était réduit alors que la dévaluation du peso faisait monter les prix des machines agricoles et, plus généralement, les prix de revient agricoles sans qu'aucune mesure compensatoire ne soit adoptée à l'avantage des paysans (par contre, de telles mesures étaient prises en faveur des capitalistes).

Ce choix politique du gouvernement avait comme résultat de provoquer un mécontentement généralisé des paysans qui étaient ainsi poussés à se réorganiser. En même temps un secteur de la bureaucratie agraire, frappée à son tour par la nouvelle politique et préoccupée de la montée incontrôlable de la crise agraire et du blocage de la répartition des terres, s'efforçait d'exercer une pression sur le gouvernement pour le pousser à rectifier son orientation. Dans les coulisses, il allait jusqu'à aider le processus d'unification de la paysannerie.

La réorganisation et les efforts d'unification du mouvement paysan progressent lentement par des contacts qui s'établissent entre différentes organisations. En avril 1979 a lieu à Chilpancingo (Guerrero) le Premier Congrès sur les problèmes agraires avec la participation d'un nombre important d'organisations paysannes. Celles-ci expliquent quels sont leurs problèmes, dénoncent la répression et la politique du gouvernement, contribuent à radicaliser les conclusions d'un congrès qui, en principe, était un congrès universitaire, et créent les prémisses d'un lien plus étroit entre chercheurs et professeurs universitaires et paysans. Au mois de juillet de la même année le Premier Seminaire National de Sociologie et Développement rural a lieu à Chapingo. Il prévoit, entre autres, une rencontre d'organisations paysannes. La participation de celles-ci dépasse tout espoir. La tendance à la réorganisation unitaire de la paysannerie se renforce.

L'année 1979 marque le centième anniversaire de la naissance de Emiliano Zapata, le dirigeant paysan du sud du pays. L'appel lancé par le MNPA (Movimiento Nacional Plan de Ayala)

pour la célébration de cet anniversaire a un écho plus grand qu'on ne l'esperait. La plupart des organisations qui y participent sont indépendantes et ce sont elles qui prennent l'initiative de siffler monsieur le président. Malgré la nature disparate de ces organisations un accord se réalise pour la convocation d'une rencontre dans le but de constituer une nouvelle organisation.

Cette première rencontre des organisations paysannes indépendantes a lieu à Milpa Alta (District Fédéral) les 12, 13 et 14 octobre 1979. La discussion est très riche et les résolutions adoptées vont au delà de tous les projets particuliers. Toutes les tentatives de manipulation - de même que tous les projets sectaires - sont brisés par la volonté unitaire des paysans. Ainsi, malgré l'hétérogénité des forces en présence et de leurs orientations, la CNPA peut être fondée sur une base unitaire. Voilà plus précisément les conclusions de la rencontre de Milpa Alta :

1) constituer la CNPA et créer une commission permanente avec la participation par rotation de toutes les organisations qui étaient présentes à la rencontre ;

2) faire connaître et appliquer les principes zapatistes du Plan de Ayala (2) que l'on considérait encore valables ;

3) s'opposer résolument au transfert de la dépouille mortelle de Zapata au Monument de la révolution par l'institution d'une garde permanente devant le tombeau du général et par des mobilisations de paysans et travailleurs dans le pays tout entier ;

4) utiliser toutes les formes de lutte qui impliquent une discussion et une mobilisation permanente ;

5) lutter pour une augmentation des prix garantis aux paysans de façon que

LA CONSTRUCTION DE LA CNPA MEXICAINE la production de ceux-ci soit récompensée et que les conditions de vie des familles paysannes soient améliorées ;

6) lutter contre l'intervention de l'Etat dans les problèmes internes des ejidos, des communautés etc. ;

7) lutter pour que l'extension de la petite propriété ne dépasse pas les limites de l'unité de dotation (en tenant compte des conditions de chaque localité) ;

8) lutter pour que tous les paysans et leurs familles en tant qu'êtres humains aient droit à la sécurité sociale ;

9) lutter pour que les travailleurs en tant qu'être humains aient droit à l'éducation, pour que cette éducation soit critique, scientifique et populaire ;

(10) lutter pour la défense, le maintien, la relance et le développement des cultures indigènes dans toutes leurs manifestations ; (11) lutter pour que tous les paysans - en tant que travailleurs - aient droit au crédit officiel à des taux convenables ;

(12) lutter pour la terre, pour défendre les terres dont les paysans disposent, et récuperer celles dont ils ont été spoliés. Dans cette lutte il faudra employer toutes les formes qui permettent d'obtenir la terre et de la garder d'une façon organisée en rejetant toute action spontanéiste, aventuriste et surtout isolée. Nous appuyons résolument les occupations de terres ; (13) lutter contre la répression et pour la suppression des instruments de répression paramilitaires et anticonstitutionnels ; . (14) lutter pour une véritable amnistie en faveur de tous les prisonniers politiques, pour la réapparition des disparus et l'arrêt de toute persécution ; (15) lutter pour la formation d'un front national contre la répression et pour la suppression de la torture ;

Cette résolution s'achève par le mot d'ordre que la CNPA maintiendra jusqu'au mois de juillet 1982 : « Luttons aujourd'hui pour la terre et demain pour le pouvoir ». Par la suite, le mot « demain » est remplacé par le mot « aussi » dans le but d'établir un lien plus étroit entre luttes revendicatives immédiates et lutte politique pour la révolution et le pouvoir aux travailleurs.

Jusqu'ici la CNPA a réalisé cinq rencontres nationales. La première - dont nous avons déjà parlé - a comme but la fondation de la CNPA et la définition de son orientation politique. La deuxième - qui a lieu à Santa Fé de la Laguna (Michoacan) - a comme axe l'attitude de la CNPA face à la politique agraire du gouvernement, qui visait à mettre fin à la distribution de terres, et la réaffirmation de l'orientation indépendante de l'organisation. En outre, on commence à cette occasion à unifier les actions en défense des membres des différentes organisations de la CNPA qui sont emprisonnés, et à discuter sur les conditions des femmes paysannes et des journaliers agricoles. La troisième rencontre (novembre 1980) est déjà en état de faire un bilan de la construction de la CNPA et de constater que l'orientation indépendante de celle-ci est définitivement affirmée. Elle constate en même temps que le processus d'unification a marqué des progrès réels et que la réorganisation des forces de la plupart des organisations s'est développée. La troisième rencontre se réalise dans la communauté de La Noria à Vega Chica (Veracruz) au moment où le gouvernement a déjà lancé le projet d'une loi qui prévoit des mécanismes légaux foncièrement anti-paysans. L'unité de la CNPA est ultérieurement renforcée et le projet d'une marche nationale paysanne avec la participation de toutes les organisations est lancé. Cette marche a effectivement lieu le 12 mai 1981 et représente l'action unitaire la plus spectaculaire depuis la fondation de la CNPA. Il faut ajouter qu'elle a été réalisée en alliance avec la Coordinadora Nacional de Trabajadores de la Educacion qui participe elle aussi à cette mobilisation.

Après la troisième rencontre une nouvelle expérience unitaire de portée nationale marque un succès certain. Il s'agit de la grève nationale de la faim réalisée par les paysans de la CNPA emprisonnés dans les prisons de Chiapas, Hidalgo, Michoacan, Veracruz et San Luis Potosi. Le gouvernement s'y oppose violemment en torturant et isolant les grévistes. Il n'a pas de succès et la grève, qui continue dans la plupart des prisons, est soutenue par une mobilisation dans tout le pays du 21 au 26 juillet. Ainsi le gouvernement est obligé d'accepter une série de revendications des prisonniers et d'en libérer la majorité. Si l'on tient compte des amnisties promulguées par différents Etats, de même que de l'amnistie fédérale, 2500 paysans sont libérés.

La quatrième rencontre (août 1981) est organisée dans le quartier Alvaro Obregon de Juchitan au moment ou l'esprit unitaire a été renforcé par les actions nationales réalisées. Malheureusement, les carences organisationnelles n'ont pas permis de tirer tout le bénéfice possible de la pratique unitaire qui s'était imposée.

Toutefois, des progrès importants sont enregistrés dans la lutte contre le sectarisme qui subsistait dans les rapports entre les différentes organisations avant les actions unitaires sus-mentionnées. Dans ce cadre il est possible de surmonter des divergences importantes sur le terrain électoral. Les élections étaient prévues pour l'année suivante et toute la gauche devait fixer son attitude. Le PRT avait déjà lancé la candidature de Rosario Ibarra comme candidature unitaire de la gauche. Une discussion très dure a lieu à la rencontre à ce sujet. Finalement, la décision est prise de laisser à chaque organisation la liberté de décider de sa propre attitude et d'établir ses propres alliances sans que cela se fasse au détriment de l'unité réalisée au niveau de la CNPA. En outre, la rencontre marque des progrès dans la discussion sur la solidarité avec les peuples d'Amérique Centrale de même que sur l'alliance avec la classe ouvrière et d'autres coordinations de masses (celle des enseignants en particulier).

La cinquième rencontre a lieu dans la Communauté Indigène Venustiano Carranza (Chiapas) du 12 au 14 juillet 1982. Les résolutions de cette rencontre sont plus importantes et mieux structurées que celles de la rencontre précédente. Entre autres, les participants abordent le problème capital des principes, du programme et de la structure de la CNPA. En ce qui concerne notamment les principes, voilà les treize points précisés dans la rencontre :

1) la CNPA est une organisation de masse indépendante de l'Etat et de la bourgeoisie, qui regroupe dans un front large la paysannerie pauvre sur la base des principes programmatiques et de la tradition de lutte du zapatisme ;

2) la CNPA est une coordination d'organisations paysannes indépendantes du gouvernement et de la bourgeoisie, au sein de laquelle luttent et travaillent dans l'intérêt de la paysannerie des tendances politiques différentes, qui luttent au Mexique pour un changement social visant à détruire l'exploitation et l'oppression sociale ;

LA CONSTRUCTION DE LA CNPA MEXICAINE

3) la CNPA représente une partie du mouvement paysan indépendant dont la principale forme de lutte réside dans la mobilisation et la participation consciente et démocratique des masses. Pour atteindre ses buts la CNPA combine lutte légale et action de masses en développant une action politique pour la solution des problèmes agraires et en adoptant une position de classe ;

4) la CNPA a comme objectifs fondamentaux d'articuler et de consolider une force autonome de la paysannerie pauvre dans le but de s'opposer à la politique de plus en plus antiagraire et anti-paysanne de l'Etat mexicain et de défendre les droits des paysans

5) dans l'esprit du Plan de Ayala la CNPA lutte pour la récupération de la terre en faveur de la paysannerie pauvre, la liquidation des latifundia, la récupération des ressources naturelles, l'organisation collective et indépendante de la production et de la commercialisation agricole, l'organisation indépendante du prolétariat agricole, l'arrêt de toute répression dans les campagnes, la libération des prisonniers politiques. Elle considère que la lutte pour la terre n'est qu'une étape d'une lutte qui ne pourra se terminer que par la destruction du système d'exploitation ;

6) la CNPA s'efforcera d'organiser des actions concrètes pour des objectifs communs avec d'autres organisations paysannes, régionales ou nationales, dans le cadre d'un processus visant à unifier la paysannerie exploitée dans son ensemble ; 7) la CNPA veut établir et maintenir des rapports d'appui réciproque avec les organisations de la classe ouvrière et d'autres secteurs exploités et opprimés ; 8) un autre objectif de la CNPA est la formation politique et idéologique de la paysannerie par la connaissance et l'analyse des expériences nationales et internationales de la lutte paysanne, ouvrière et populaire ;

9) la CNPA s'efforce de stimuler la solidarité de la paysannerie avec les luttes révolutionnaires menées à l'étape actuelle par les exploités et les opprimés du monde entier et notamment avec les révolutions en cours au Nicaragua, au Salvador et au Guatémala ; 10) la CNPA exprime son soutien le plus résolu aux luttes pour la libération totale des exploités et des opprimés du monde entier ; 11) la vie intérieure de la CNPA se base sur la participation démocratique de ses adhérents, ce qui implique: a) liberté de militer dans des organisations de la CNPA sur la base de l'égalité de droits et de devoirs et le rejet de toute discrimination ; b) la participation des organisations adhérentes à toutes les décisions et à l'élection aux postes représentatifs. Les décisions prises à la majorité seront appliquées dans le respect des droits des minorités ; c) discussion collective dans les assemblées et réunions des problèmes qui ont trait à la politique de la CNPA et à la défense des intérêts des organisations qui la composent ; 12) la CNPA lutte pour la récupération, le maintien, la défense et le développement des manifestations culturelles des différents groupes ethniques du pays et s'oppose à toute oppression raciale ; 13) la CNPA soutient et appuie les luttes de libération de la femme paysanne qui visent à assurer aux femmes une participation aux luttes populaires sur une base d'égalité. La CNPA lutte pour la pleine reconnaissance des droits de la femme à la terre au travail et à l'égalité juridique. Après la cinquième rencontre nationale la CNPA s'est efforcée de réaffir- mer l'unité de ses organisations en réalisant des actions nationales et des réunions organisationnelles. Ces initiatives ont connu des résultats inégaux et, en ligne générale, au cours de la dernière période elles se sont heurtées à des difficultés multiples. Au mois de septembre 1982 la CNPA a voulu lancer des actions simultanées dans tout le pays, mais cette décision n'a été appliquée que par un nombre restreint d'organisations. En avril 1983 elle a relancé la même initiative avec des résultats plus positifs. Le 18 octobre de la même année la majorité des membres des organisations de la CNPA ont participé au paro civico nacional (arrêt du travail et des zutres activités à l'échelle nationale).

En 1983 deux congrès de la CNPA ont été réalisés dans le but d'améliorer les mécanismes de la vie intérieure de même que son programme et de projeter avec plus de possibilité de réussite un plan d'action simultané de toutes les organisations. Ces congrès, qui auraient dû être des instances plus efficaces que les rencontres, n'ont pas donné les résultats espérés. Les raisons de cet échec sont multiples. A notre sens, leur préparation a été trop rapide, sans le fravail préalable nécessaire dans les assemblées mensuelles. Mais, surtout, les échecs des actions sus-mentionnées et des congrès ont été déterminés par le fait que la plupart des actions étaient conçues comme des initiatives internes alors qu'une organisation qui veut surmonter ses problèmes et attirer des secteurs plus larges, doit justement apparaître comme une instance de décision et d'action à de larges secteurs de masses. Finalement, il faut tenir compte du développement régional inégal des différentes organisations et de leurs projets de même que du rapport de forces différent qui existe localement entre les organisations et la bureaucratie agraire.

Malgré ces faiblesses et ces échecs partiels, la CNPA est dépositaire des meilleurs acquis des organisations paysannes, de leurs expériences et de leurs réflexions sur les processus de réorganisation de la paysannerie. La CNPA est pour des milliers de paysans l'aboutissement de leurs expériences de même que des déceptions qu'ils ont eu dans leurs rapports avec le gouvernement. Mais, en tant qu'organisation unitaire, elle permet en même temps de combiner des revendications et des méthodes de lutte qui sont le produit de situations et d'approches très différentes.

Au début, la CNPA, en tant qu'organisation nationale, n'a pas prêté suffisamment attention aux problèmes liés aux négociations avec les autorités du secteur agricole. Même maintenant, les organisations qui intègrent la CNPA, ont des attitudes différenciées sur ce terrain. Les organisations oficialistas (pro-gouvernementales) et réformistes qui ont participé à la fondation de la CNPA, estiment que la présentation des problèmes des paysans aux autorités représente l'instrument privilégié dans leurs rapports avec les paysans. Le fait d'être prises en considération par les fonctionnaires publics dans la gestion légale des problèmes des paysans, leur donne une légitimation, leur assure un contrôle sur les paysans et même, dans certains cas, constitue une source d'avantage matériels pour leurs dirigeants. D'autres organisations ont surgi comme organisations d'aide légale à des groupes paysans et ont même conçu les mobilisations comme un appui aux initiatives sur le terrain juridique. C'est pourquoi elles s'occupent davantage des problèmes légaux de la CNPA et, parfois, elles aident également d'autres

LA COSNTRUCTION DE LA CNPA MEXICAINE organisations à résoudre leurs problèmes sur ce terrain.

Il en résulte que le plus souvent les organisations de la CNPA prennent sur ce terrain des initiatives spécifiques sans trop se soucier du cadre d'ensemble de la Coordinadora. Lots de la marche paysanne du 12 mai 1981 350 dossiers ont été présentés aux autorités, chacun abordant des problèmes spécifiques de différents noyaux paysans. A l'heure actuelle la CNPA s'occupe de 600 dossiers. La SRA a fixé depuis lors une audience mensuelle, analogue à celles qu'elle concède à d'autres organisations paysannes pendant deux ou trois jours par mois. A l'occasion de ces réceptions on devrait, en principe, faire des rapports sur les revendications spécifiques déjà avancées et en avancer d'autres ; les directeurs généraux de la SRA devraient être présents pour faciliter par leur autorité la solution des difficultés. Le bilan global de quatre années d'une telle activité est contradictoire. Après des efforts multiples la CNPA a réussi à stabiliser ses démarches légales sur une série de problèmes qui sont avancés par différentes organisations. L'audience a été transformée en une tribune où on dénonce l'inefficacité et les tromperies de la bureaucratie agraire. Ainsi, la CNPA a imposé son autorité et a été légitimée par le gouvernement qui s'est rendu compte qu'il est difficile de manipuler la CNPA par des artifices légaux. Toutefois, en ce qui concerne les problèmes les plus graves aucune réponse sérieuse n'a été donnée et souvent on a abouti à de rudes affrontements. La SRA (Secretaria Reforma Agraria) n'a respecté ni formellement ni substantiellement la plupart des engagements qu'elle avait pris.

Le bilan n'est pas satisfaisant non plus en ce qui concerne les organisations de la CNPA. Il n'a jamais été possible de former un véritable corps d'experts légaux qui s'occupent de la totalité des problèmes de la Coordinadora. Tous les mécanismes qu'on a mis sur pied, ont fait faillite, fondamentalement parce que les organisations n'ont pas accompli sérieusement cette tâche que, pourtant, tout le monde considère importante. De nombreuses organisations, tout en ayant des problèmes concrets à l'ordre du jour, n'assistent pas aux audiences d'une façon régulière. D'autres ne présentent pas leurs problèmes par la truchement de la CNPA. Cela est dû au fait que certaines organisations sont suffisamment fortes pour traiter elles-mêmes leurs problèmes, alors que d'autres sont trop faibles pour pouvoir assister mensuellement aux réceptions à Mexico. En outre, des organisations, tout en ayant une base paysanne réelle, ne centrent pas leur activité sur les problèmes agraires immédiats, mais elles s'occupent avant tout de problèmes politiques locaux, de questions régionales etc... Finalement, il faut considérer que le processus de construction des organisations reste inégal. Des organisations traversent des phases de renforcement et de succès relatif dans leurs efforts d'élargir leur base sociale, d'autres sont en crise, sont frappées par la répression ou doivent aborder des problèmes de direction et d'orientation, de rectification de leur politique des alliances etc... Dans une période plus récente la force dont la CNPA a fait preuve dans des mobilisations régionales, l'engagement systématique de la part d'une partie de ses membres et l'élargissement des plateformes de revendications ont eu comme conséquence que les démarches de la Coordinadora sont prises beaucoup plus au sérieux par la SRA. Les audiences avec la participation de sous-secrétaires et du secrétaire à la réforme agraire lui-même se sont multipliées et quelques problèmes parmi les plus urgents soulevés par la CNPA ont commencé à être pris en considération.

En tout cas, sur ces questions et sur la responsabilité de chaque organisation une discussion politique sérieuse s'impose. L'audience de la SRA ne peut pas devenir une instance d'organisation des paysans. Par conséquent - comme l'expérience l'a prouvé - elle ne peut pas être assumée comme une tâche commune qui engage toujours toutes les organisations pendant toute l'année. D'autre part il est évident que la participation à des réunions pendant une semaine et à d'autres démarches la semaine suivante, implique une usure grave pour toute organisation. Il est en même temps utopique de croire qu'il soit possible d'assurer la participation d'un paysan chaque fois qu'une démarche légale se réalise, étant donné les frais qu'implique un voyage à Mexico en partant, par exemple, de Chihuahua ou de Sonora.

Toutefois, il est nécessaire de s'occuper des problèmes légaux des paysans. Aucune organisation paysanne ne peut se maintenir au Mexique et obtenir des solutions favorables pour les paysans si elle n'est pas en condition d'œuvrer systématiquement sur ce terrain de même qu'elle doit avoir recours aux mobilisations et aux actions directes. Le fait que la CNPA soit confrontée à des problèmes légaux de plus en plus nombreux confirme cette constatation. En effet, l'organisation est grossie par de nouveaux contingents qui ont des problèmes de crédit, qui exigent des travaux d'infrastructure et se posent, plus généralement, des problèmes liés à la production. Des fronts de négociation nouveaux s'ouvrent (Banque rurale, SARH, etc...). D'autre part à la suite de la répression et de l'existence de prisonniers politiques paysans il est nécessaire de soulever régulièrement ces problèmes au Ministère de l'Intérieur. Il faut exclure un retour à la pratique des négociations séparées des différentes organisations. Cela affaiblirait le mouvement paysan indépendant dans son ensemble.

Il faut, donc, trouver des formes adéquates pour aborder les problèmes légaux et les problèmes de négociation qui se posent à la CNPA. Il faut éviter les gaspillages, combiner démarches légales et pression de masses, assurer la participation réelle et responsable de toutes les organisations et des interventions centralisées. Surtout, il est nécessaire de discuter sur les tactiques à employer pour remporter des succès et satisfaire les revendications concrètes des paysans.

La CNPA a beaucoup de problèmes et de difficultés qui sont celles du mouvement paysan dans son ensemble. Elle connait surtout les limites et les contradictions d'un mouvement qui est dans une phase de développement. La structure organisationnelle de la CNPA est défectueuse et dans une large mesure inefficace pour aborder les problèmes immédiats des paysans. Le poids de chacune des organisations se superpose à celui de l'organisation unitaire. Sur le terrain social le champ d'action de la CNPA est encore très limité. Il est nécessaire de prêter beaucoup plus n'attention aux problemes des ejidos, et des journaliers de même qu'aux problèmes de la production. La synchronisation des actions nationales est limitée et sporadique : elle ne peut pas stimuler résolument la transformation de la CNPA en cet instrument supérieur

LA CONSTRUCTION DE LA CNPA MEXICAINE d'organisation qui serait nécessaire à l'heure actuelle. L'engagement des organisations adhérentes est très inégal.

Malgré toutes les difficultés et les contradictions que nous venons de souligner, le bilan de construction de la CNPA est largement positif. Il s'agit d'une première expérience de construction d'un front unique, d'une organisation unitaire à caractère permanent. Il s'agit également d'une expérience historique de regroupement d'une avant-garde révolutionnaire paysanne qui unit ses expériences, ses ressources, ses capacités dans un effort commun avec de nombreuses forces et de nombreux courants qui interviennent dans les luttes paysannes. La lutte du CNPA n'a pas été inutile sur le plan politique en tant qu'organisation unitaire et école d'organisation nationale pour des milliers de paysans, ni sur le plan de l'unité avec d'autres secteurs en lutte (pour lesquels les paysans de la CNPA ont été des alliés sûrs et responsables dans le respect des accords unitaires et la CNPA a été un exemple, une source d'inspiration pour leurs propres expériences) ni sur le plan des revendications. Le renforcement ultérieur de la CNPA est la condition pour surmonter ces difficultés.

Margarito Montes Parra

Notes :

(1) Ejido est le nom traditionnel des terres communales, unité de base de la réforme agraire.

(2) Au Plan de Ayala Zapata a défini son projet de réforme agraire.

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