Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 16

Encore sur gouvernement ouvrier et paysan et état ouvrier : en guise d'autocritique

Livio Maitan · Quatrième Internationale, 3e série n° 16 · mars 1985 · p. 39-58 · 10 400 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

L'article du camarade Salah Jaber sur « Révolution prolétarienne et dictature du prolétariat », paru dans le dernier numéro de notre revue, pose une série de problèmes majeurs. D'autres publications marxistes révolutionnaires ont abordé au cours des derniers mois des sujets analogues (1). Nous voudrions intervenir dans ce débat sur trois terrains : 1) vérifier les points d'accord avec Jaber et apporter quelques précisions sur des questions soulevées par lui ; 2) revenir sur des erreurs d'analyse et de méthode que la IVe Internationale a commises en essayant d'en saisir l'origine ; 3) esquisser quelques réflexions sur la problématique du gouvernement ouvrier et paysan de l'Etat ouvrier. Quelques rappels synthétiques

Quelqu'un pourrait prétendre qu'après tout Jaber ne fait que rappeler des concepts de base et nous renvoyer à des passages classiques que tout le monde devrait connaître. Malheureusement, certains concepts avaient été soit oubliés soit appliqués d'une manière fausse ou dévoyée. C'est le mérite de Jaber de les avoir rétablis et appliqués d'une façon fondamentalement correcte dans son analyse des expériences révolutionnaires des quarante dernières années.

Soulignons les trois points qui suivent: a) la théorie marxiste et léniniste de l'Etat doit être d'autant plus rappelée et réaffirmée qu'elle est rejetée ou entièrement falsifiée par l'écrasante majorité des partis ou courants se réclamant du mouvement ouvrier. L'Etat est un appareil politico-militaire dont le but est d'assurer le maintien des rapports de production et de propriété existants et la domination des classes sociales qui en profitent. L'appareil militaire constitue la garantie ultime que l'Etat au sens large puisse remplir sa fonction et ne soit pas remis en question par les classes exploitées. S'il en est ainsi, il est juste de conclure que le moment crucial d'une rupture révolutionnaire, le saut qualitatif, se place sur le terrain politique, à savoir qu'il se produit lorsque l'appareil d'Etat bourgeois est brisé et le nouveau pouvoir - prolétarien - est instauré (cela indépendamment des formes institutionnelles spécifiques qu'il se donnera).

A juste titre, Jaber estime qu'un passage bien connu de La révolution trahie sur la nature sociale de l'URSS et de sa direction n'est pas pertinent sous cet angle. En effet dans le passage en question (2), Trotsky ne vise pas à déterminer par quel critère on peut affirmer qu'un Etat ouvrier est né ; il décrit les éléments constitutifs d'un Etat ouvrier déjà consolidé. Du point de vue de la caractérisation d'une couche dirigeante, par ailleurs, le critère décisif est justement son attitude à l'égard de rapports de production ; est-ce qu'elle agit dans le sens de les préserver ou non ?

De cela il n'en découle pas - Trotsky lui-même l'a expliqué - que le saut qualitatif à l'envers n'aura lieu que lorsque les acquis socio-économiques de la révolution seront supprimés. Il aura lieu lorsque la nature de classe du pouvoir politique aura changé.

b) la notion de dualité de pouvoirs - telle qu'elle a été avancée par Lénine et Trotsky - est une notion précise, éminemment politique. Elle ne doit pas être diluée par l'application à des situations où le prolétariat détient le pouvoir politique et des couches bourgeoises disposent encore d'un pouvoir économique. De telles situation doivent être analysées et caractérisées sous l'angle de la problématique de la société de transition et non sous l'angle du processus révolutionnaire avant le saut qualitatif. L'une des erreurs de la résolution sur le Nicaragua adopté par le XIe congrès mondial de la IVe

Internationale, a été commise justement sur ce terrain : on a opposé pouvoir politique à pouvoir économique en tirant la conclusion qu'il existait encore une dualité de pouvoirs et que le changement qualitatif dans la nature de l'Etat n'avait pas encore eu lieu (3).

c) il faut rejeter toute interprétation du gouvernement ouvrier et paysan qui puisse impliquer l'existence d'une phase séparée, autonome, du processus révolutionnaire, où le pouvoir gouvernemental aurait changé de mains sans que la dictature du prolétariat soit instaurée pour autant. Nous reviendrons plus loin sur cette question. Mais si on retient l'hypothèse sus-mentionnée, il en découle soit qu'il est possible de concevoir un gouvernement ouvrier et paysan œuvrant pendant toute une période par des mesures révolutionnaires anticapitalistes dans le cadre d'un Etat qui reste bourgeois (c'est la thèse paradoxale que défendent la direction du SWP des Etats-Unis et d'autres courants de la IVe Internationale), soit - comme l'indique à juste titre Jaber - qu'on débouche sur l'idée - une vieille idée rejetée avec force par notre mouvement - d'un Etat ouvrier et paysan ou, en d'autres termes, d'une « dictature du prolétariat et de la paysannerie ».

Lorsque Jaber écrivait son article il ne savait pas que quelques mois plus tard le dirigeant du SWP Jack Barnes arriverait à la conclusion que le gouvernement ouvrier et paysan représente une phase nécessaire du processus révolutionnaire dans tous les pays, distincte de la dictature du prolétariat, et qu'on devait parler non pas d'un, mais de deux « sauts qualitatifs », à savoir de la dualité de pouvoirs au gouvernement ouvrier et paysan, et du gouvernement ouvrier et paysan à l'Etat ouvrier. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ceux qui se placent dans une telle optique ne prennent pas trop au sérieux la théorie de la révolution permanente !

Un bilan qui s'impose

Dans la partie historique de son exposé le camarade Jaber rappelle les prises de position successives de la IVe Internationale sur les révolutions qui ont suivi la deuxième guerre mondiale. Les erreurs qu'il dénonce ont été effectivement commises. C'est pourquoi nous ne pouvons pas faire l'économie d'une autocritique explicite, mais nous devons nous poser en même temps la question de savoir pourquoi nous nous sommes trompés - parfois si lourdement ! - tout en partant des prémisses théoriques correctes du marxisme et du léninisme que nous avons défendues, le plus souvent à contrecourant, pendant des décennies. Nous allons reprendre les points soulevés par Jaber avec nos propres précisions et commentaires. D'entrée, nous attirons l'attention sur ce qui suit : Nos erreurs apparaissent le plus souvent sous la forme d'une application erronée du concept de gouvernement ouvrier et paysan. En réalité, il s'agit de retards, hésitations, erreurs dans l'appréhension de processus révolutionnaires dans leur ensemble. LA REVOLUTION YOUGOSLAVE

La question de savoir si le pouvoir bourgeois avait été détruit et un Etat ouvrier instauré en Yougoslavie n'a été soulevée dans nos rangs qu'après la rupture de la direction yougoslave avec la bureaucratie soviétique et le Kominform en juin 1948 (4). Ce fait est par lui-même significatif. Dans la résolution sur la révolution yougoslave adoptée par le III° congrès mondial (1951) nous avons appliqué - pour la première fois dans notre histoire - le concept de gouvernement ouvrier et paysan en nous référant à la période allant de novembre 1943 à octobre 1945. Nous disions notamment : « Le PCY, ayant en fait conquis le pouvoir dans les territoires libérés, cette partie de la Yougoslavie cessa d'être un Etat bourgeois; sous un gouvernement ouvrier et paysan, elle avança vers l'accomplissement final de la révolution prolétarienne » (5). En ayant un recul de quelques années par rapport aux événements, le texte n'exprime aucune incertitude sur la dynamique du processus ni sur la nature prolétarienne - bien que bureaucratique - de la direction. En fait pour reprendre les termes du Programme de transition elle ne conçoit le gouvernement ouvrier et paysan que comme une « court épisode » sur le chemin de la dictature du prolétariat. Ajoutons que le critère évoqué pour indiquer la « première étape décisive » de la révolution est celui du remplacement du vieil appareil d'Etat bourgeois - dont il ne restait que des débris - par un « nouvel appareil d'Etat centralisé, basé sur les comités populaires ». La bourgeoisie en tant que classe - précise le texte - avait perdu le pouvoir et le départ des deux ministres bourgeois après l'interlude du gouvernement de coalition n'était que « l'expression finale » de ce fait. Il explique, par ailleurs, qu'en 1945-46 « les conquêtes de la révolution prolétarienne furent généralisées et consolidées légalement ». Mais s'il en est ainsi, pourquoi dater la naissance de l'Etat ouvrier avec le départ de deux ministres bourgeois, incapables d'empêcher que « tous les débris du pouvoir politique de la bourgeoisie ne soient éliminés » justement pendant leur présence au gouver- nement, et non pas à la fin de 1943 ?

En fait, notre compréhension de la révolution yougoslave a été entravée par deux prémisses, qui ont pesé lourd, même si elles n'étaient pas explicitement formulées : la PC yougoslave était un parti stalinien comme les autres et un tel parti était incapable de diriger une révolution victorieuse. Nous avons commencé à rectifier notre démarche à partir du moment où les spécificités du PCY sont apparues au grand jour en nous poussant a réexaminer d'un esprit critique nos analyses et appréciations précédentes. Mais nous gardions une idée un peu simpliste des gouvernements de coalition et de leur rôle, qui nous interdisait d'admettr? qu'il puisse y avoir en même temps gouvernement de coalition et Etat ouvrier.

GOUVERNEMENT OUVRIER ET

PAYSAN EN CHINE ?

Nous ne pouvons pas aborder ici le problème du bilan global de notre mouvement sur la Chine les orientatons de Trotsky a la fin des années 1920 comprises. C'est incontestable que des erreurs très graves ont été faites à plusieurs reprises et que cela a eu des conséquences négatives à long terme sur la construction de la IVe Internationale en Chine et dans toute une série de pays asiatiques. Pour notre part, nous avons indiqué en d'autres occasions que Trotsky, les marxistes révolutionnaires chinois et notre mouvement dans son ensemble avaient fait une analyse fausse de la situation chinoise qui les avait amenés à expliquer dans le congrès de fondation en 1938 que « les staliniens chinois ont formellement liquidé la Chine soviétique, remis aux mains de

Tchiang-Kai-Chek les restes des Armées rouges paysannes, renoncé ouvertement à la lutte agraire, abandonné explicitement les intérêts de classe des travailleurs (...) ils se sont proclamés les gendarmes de la propriété privée... les ennemis de la révolution ».

Mais nous ne partageons pas nécessairement les remarques faites par Jaber selon lequel l'erreur de Trotsky réside dans le fait de ne pas avoir compris qu'aucune insurrection urbaine

One pouvait triompher en Chine même pas en 1925-27 sans l'existence préalable d'une armée rouge fondamentalement paysanne. Cela est sans aucun doute vrai pour les années 1930 après la défaite historique de 1927, la destruction des organisations ouvrières et, plus tard, la désarticulation de l'appareil industriel à la suite de l'occupation japonaise et la réduction drastique du poids social du prolétariat. Par contre, en 1927, des potentialités réelles existaient et la défaite n'était pas inéluctable : elle a été fondamentalement le produit de la politique menée par la direction du PCC sous la pression du Kremlin. Personne ne saurait prétendre qu'une orientation révolutionnaire telle que Trotsky la préconisait aurait garanti la victoire de la révolution; toujours est-il que tous les éléments de la situation auraient pu évoluer différemment. Mais revenons au sujet de notre article. Les prémisses unilatérales ou incorrectes qui ont déterminé notre retard dans l'appréhension de la révolution yougoslave ont eu un effet analogue en ce qui concerne la révolution chinoise, y compris dans sa phase finale. Les résolutions du Ille congrès mondial qui se tient, rappelons-le, presque deux ans après le renversement du régime du Kuomintang, expliquent que la Chine nouvelle ne fait plus partie du marché mondial capitaliste, l'incluent, de même que l'URSS et les « démocraties populaires » parmi les pays contre lesquels l'impérialisme se prépare à déclencher une guerre, prennent position sans équivoque pour sa défense. Malgré cela, elles restent assez vagues dans la définition du nouveau régime, en parlant de « régime de Mao-TséToung » et de consolidation des conquêtes de la révolution. Le manifeste du congrès fait appel aux travailleurs chinois « à poursuivre leur lutte jusqu'à la destruction complète du pouvoir bourgeois et à l'établissement d'une véritable dictature du prolétariat s'appuyant sur les comités démocratiquement élus des ouvriers et des paysans pauvres » (6). Ce n'est qu'au Plénum du Comité Exécutif International de mai 1952 que le problème de la caractérisation de la Chine nouvelle est explicitement abordé. De même que pour la Yougoslavie, la résolution du Plénum utilise le concept de gouvernement ouvrier et paysan dans l'interprétation du Programme de transition (« ce gouvernement ouvrier et paysan ne sera qu'une courte phase dans la voie vers la dictature du prolétariat »). En même temps elle introduit la notion d'une dualité de pouvoir « particulière », d'une « symbiose entre le pouvoir politique central contrôlé à l'échelle nationale par le PC et son armée et le pouvoir économique de manière prédominante encore entre les mains de la bourgeoisie ». Or, l'équivalence qu'on établit entre « dualité » et « symbiose » - deux concepts qui sont loin d'être interchangeables ! - est en elle-même révélatrice de l'ambiguïté qu'on entretient. Le rapport approuvé à une large majorité est encore plus explicite. Il projette dans le futur l'éclatement des contradictions de classes dans la société chinoise de même que « les tournants » les plus importants dans la politique du PCC. C'est justement pourquoi - explique le rapporteur - « nous nous abstenons de caractériser l'Etat chinois comme dictature du prolétariat ». Quant à l'utilisation de la formule « gouvernement ouvrier et paysan », elle est justifiée essentiellement par deux arguments: 1) l'appareil d'Etat n'a pas encore connu des transformations substantielles ; « seulement (souligné par nous) l'armée a été complètement reconstruite et représente un pouvoir armé avec un caractère de classe différent ». C'est à cause des « conditions spécifiques d'un tel Etat que la propriété bourgeoise qui survit acquiert une signifcation exceptionnelle » ; 2) si nous caractérisons la Chine comme dictature du prolétariat déjà maintenant, « comment allons-nous caractériser la phase décisive qui est devant nous, lorsqu'il n'y aura plus de véritables représentants de la bourgeoisie dans le gouvernement central et le vieil appareil d'Etat sera détruit dans le sud et, qui plus est, pour la première fois le prolétariat imposera en tant que classe son rôle dirigeant dans la révolution ? »

Comme l'on voit, il y a une sousestimation de ce que la révolution avait déjà réalisé. En fait, le pouvoir politique avait déjà changé de nature de classe - par la médiation d'une direction qui était prolétarienne malgré toutes ses déformations bureaucratiques -, la bourgeoisie en tant que classe avait été déjà frappée à mort et les leviers économiques essentiels étaient déjà dans les mains du nouveau pouvoir. Cette sousestimation va de pair avec une surestimation du tournant que le PCC aurait dû encore opérer pour assurer la transition du gouvernement ouvrier et paysan à l'Etat ouvrier. La résolution du

Plénum lie explicitement ce tournant à la perspective de la guerre (7). Conclusion : dans le cas de la Chine, les erreurs et les ambiguïtés dans l'analyse et le dérapage méthodologique ont été encore plus graves que dans le cas de la Yougoslavie. Le fait que nous n'avons pas tiré un bilan autocritique explicite à temps a eu comme conséquence de faciliter d'autres dérapages plus tard. L'adoption du concept d'une dualité de pouvoirs particulière à propos de la révolution nicaraguayenne en est l'exemple le plus clair (8).

LA REVOLUTION CUBAINE ET

LES CARACTERISATIONS DE

JOE HANSEN

Tout d'abord, il faut rappeler que, contrairement au SWP, la direction de la IVe Internationale n'a jamais utilisé le concept de gouvernement ouvrier et paysan à l'égard de Cuba. Ce n'est pas nécessairement un mérite dans la mesure où jusqu'à d'octobre 1960 le Secrétariat International n'a pris aucune position pour caractériser le nouveau régime. Certes, nous avions compris qu'une dynamique de révolution permanente était en train de se développer (9). Mais l'origine sociale et politique du mouvement du 26 juillet et de sa direction, l'idéologie que celle-ci avait exprimé avant et après janvier 1959 et la composition du premier gouvernement révolutionnaire nous poussaient à la prudence, en fait à éviter toute caractérisation précise. Ce n'est qu'après les mesures radicales d'octobre 1960 que le S.I. rédige le texte adopté par la suite au VIº congrès mondial en définissant Cuba comme Etat ouvrier. Ce texte décrit trois phases de la révolution aussi bien sur le terrain socio-économique que sur le terrain politique, la transcroissance en révolution socialiste se produisant dans la troisième phase (après la rupture avec les représentants de la bourgeoisie). Il souligne que la révolution a « essentiellement détruit » l'appareil d'Etat bourgeois, mais que Cuba n'est devenu un Etat ouvrier que par l'application des mesures d'expropriation d'octobre 1960.

C'est incontestablement Joe Hansen qui s'est efforcé le plus d'analyser et de caractériser les différentes phases de la révolution cubaine. Sur la formation de l'Etat ouvrier il a la même position que le Secrétariat International : Cuba devient un Etat ouvrier à partir des mesures d'août-octobre 1960. Mais pour définir la période qui précède, depuis le départ de Urrutia et le remplacement de Felipe Pazos à la direction de la Banque nationale, il utilise la caractérisation de gouvernement ouvrier et paysan. Il vaut la peine d'insister sur ce point y compris, en reprenant des citations faites par Jaber, dans la mesure où nous avons affaire à la tentative la plus systématique de préciser le concept de gouvernement ouvrier et paysan et les critères de son application.

Dans un écrit de juillet 1960, après avoir rappelé les acquis de la révolution et souligné la dynamique de la direction castriste, Hansen conclut que « le nouveau gouvernement cubain est un gouvernement ouvrier et paysan du type indiqué par le Programme de Transition comme un gouvernement indépendant de la bourgeoisie ». Mais pourquoi ne pas parler tout simplement d'Etat ouvrier ?

Deux arguments sont avancés pour l'expliquer : 1) le régime qui a été instauré, reste « hautement contradictoire et instable », « susceptible de subir des pressions et des impulsions qui peuvent le pousser en avant ou en arrière », « en tant que formation petite bourgeoise il peut reculer ». Toutes les mesures nécessaires pour renverser les rapports économiques et sociaux bourgeoises n'ont pas encore été prises. 2) « le régime ne dispose pas de la conscience socialiste (le programme) nécessaire pour accomplir ces tâches. Mais même s'il réalisait des expropriations extensives, celles-ci, précisément à cause du manque de conscience socialiste, ne seraient pas sûres au point d'être considérées comme un fondement permanent de l'Etat » (10).

Plus loin, Hansen précise que l'élément décisif n'est pas représenté par la portée des mesures d'expropriations à une étape donnée, mais par la dynamique d'ensemble. Celle-ci, en dernière analyse, n'est garantie que par la conscience socialiste de la direction, qui est, donc, le critère décisif (11).

Cette approche est confirmée par les arguments que Hansen avance pour refuter la thèse d'un camarade selon qui l'Etat ouvrier avait surgi à Cuba en octobre 1959 à la suite de la formation des milices. Si l'on adopte le critère de la nature des forces armées comme décisif - écrit-il - pourquoi ne pas dater la formation de l'Etat ouvrier au premier janvier 1959, d'autant plus qu'à cette date l'instrument de répression de la bourgeoisie avait été effectivement détruit ? La réponse est nette : ce qui a empêché le camarade en question de tirer cette conclusion c'est qu'« à l'époque la conscience socialiste faisait défaut » (12).

Deuxième question : est-ce que le gouvernement ouvrier et paysan constitue un « lien nécessaire dans le processus révolutionnaire » ?

Hansen souligne à juste titre dans une lettre de décembre 1969 que dans notre tradition théorique la réponse serait négative (13). Quelques mois plus tôt il avait déjà expliqué à propos de la Chine que le gouvernement ouvrier et paysan avait été effectivement le « lien » qui avait rendu possible le « saut qualitatif dans le processus révolutionnaire », à savoir sa transcroissance socialiste (14). Dans la lettre il n'hésite pas à affirmer qu'un gouvernement ouvrier et paysan avait existé en Russie après Octobre « avant qu'un Etat ouvrier ne soit effectivement établi ». N'en déplaise aux camarades qui font référence à Hansen contre le cours actuel du SWP : par de telles analyses Hansen a ouvert la porte aux théorisations de Jack Barnes et de Marie-Alice Waters, même si cela va de soi, l'approche générale et surtout les conclusions ne sont pas les mêmes. En 1978, par ailleurs, Hansen s'est posé la question suivante : « Quelle est la première forme de gouvernement qu'on puisse s'attendre à voir apparaître à la suite d'une révolution anticapitaliste victorieuse et quel est le lien entre elle et la lutte antérieure pour la conquête du pouvoir? » Il est clair que pour lui cette « première forme de gouvernement » - après et pas avant la victoire de la révolution - est le gouvernement ouvrier et paysan. Il en découle qu'il faut projeter deux phases bien distinctes de la révolution. Le passage à la deuxième phase, à savoir l'instauration de l'Etat ouvrier, serait marqué essentiellement par des mesures socio-économiques. Finalement, il y a une troisième question qui, tout en ayant une portée plus générale, peut être soulevée pertinemment ici. Est-il correct de caractériser comme petites bourgeoises des directions ou des formations politiques qui sont à la tête de gouvernements ouvriers et paysans ? On serait tenté de répondre que justement dans la mesure où on estime que des directions ou des formations politiques sont petites bourgeoises on a recours à la formule plus prudente de « gouvernement ouvrier et paysan » plutôt que la formule « Etat ouvrier ». Mais il n'en est pas ainsi. En effet, il y a des marxistes révolutionnaires selon lesquels une direction petite bourgeoise peut en arriver même jusqu'à l'instauration d'un Etat ouvrier. Hansen l'affirme explicitement en se référant à la révolution chinoise et, sous une forme plus nuancée, également en ce qui concerne la révolution cubaine (15).

L'utilisation de la caractérisation de certaines directions et formations comme petites bourgeoises a, dans notre mouvement, une double origine. Tout d'abord, dans une série de textes, dont le Programme de transition, ce sont les partis communistes stalinisés qui sont définis comme « petits bourgeois ». Pour notre part, nous estimons qu'il s'agit d'une définition incorrecte ou tout au moins déroutante. Il est mieux de l'éviter et d'utiliser pour ces partis - de même que pour les partis sociaux-démocrates - la caractérisation de partis ouvriers, évidemment partis ouvriers opportunistes, bureaucratisés, etc. (16).

En deuxième lieu cette caractérisation a été utilisée dans le cas de la direction cubaine. Effectivement celle-ci a une origine, une composition prédominante, une idéologie petites bourgeoises. Mais dans la mesure où elle comprend dès 1953 quelles sont les forces motrices fondamentales de la révolution, se lie de plus en plus étroitement aux masses exploitées et lutte d'une façon conséquente pour la défense de leurs intérêts et de leurs aspirations, elle connaît une transformation, voire une « transcroissance » et, indépendamment du niveau de conscience atteint à tel ou tel autre moment, el'• opère fondamentalement comme direction révolutionnaire prolétarienne : voilà l'essentiel (17). Contrairement à ce qu'ont pensé et pensent certains marxistes révolutionnaires, l'histoire n'a pas produit de direction petite bourgeoise qui ait dirigé une révolution prolétarienne (18). A PROPOS DE LA REVOLUTION

EN INDOCHINE

Pour toute une période les prises de positions sur la révolution en Indochine ont été beaucoup plus générales que sur la révolution yougoslave ou chinoise. Par exemple, la résolution sur la révolution coloniale du Ve congrès mondial (1957) se limite à affirmer que, de même qu'en Corée du Nord et en Chine, la révolution a gagné au Vietnam en tant que « révolution prolétarienne » et sous la direction d'un parti « ouvrier d'origine stalinienne ». Sauf oubli, il n'y a aucun autre texte de l'époque qui avance une analyse plus précise. Quinze ans plus tard une résolution du Comité Exécutif International s'occupe de la nouvelle phase de la révolution qui s'étend au Sud-Vietnam en dépit de l'intervention de l'impérialisme américain. La problématique que nous abordons dans notre article n'est pas traitée dans cette résolution non plus. Mais il est utile de la rappeler quand même parce qu'elle contient une mise à point importante et toujours valable sur les gouvernements de coalition avec des représentants de la bourgeoisie. « Notre opposition de principe à tout gouvernement de coalition avec la bourgeoisie ne nous autorise pas pour autant à définir chacun de ces gouvernements comme équivalent automatiquement à un gouvernement de front populaire qui stabilise et défend le pouvoir économique et l'Etat des classes possédantes. L'histoire nous enseigne que s'il en a été ainsi en France et en Espagne en 1936, en France, en Italie, en Grève, en Indonésie et ailleurs après la deuxième guerre mondiale, il n'en a pas été de même en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie et en Chine, où la présence de ministres bourgeois au sein du gouvernement central n'a pas empêché la transcroissance socialiste de la révolution de s'opérer. Ce qui a été déterminant, c'est la nature du pouvoir d'Etat, c'est-à-dire la nature de classe de ceux qui conservent la force armée. S'il y a désarmement de fait de la bourgeoisie, les ministres bourgeois sont otages du pouvoir prolétarien (bureaucratiquement déformé ou non). S'il y a désarmement de fait du prolétariat et des paysans pauvres, il y a défaite de la révolution. S'il y a armement parallèle du prolétariat et de la bourgeoisie, le « gouvernement » ou l'organe de « coalition nationale » ne fait qu'entériner la dualité de pouvoir, c'est-à-dire ne marque qu'un armistice momentané dans une guerre civile qui se poursuit et qui ne peut se terminer que par la victoire de l'une ou de l'autre des classes antagonistes en présence » (19). C'est dommage que ces critères si clairement énoncés soient oubliés quelques années plus tard lors de la victoire de la révolution au Nicaragua !

Tout juste avant la chute de Saigon une résolution du Secrétariat Unifié salue les grandes victoires remportées par les peuples d'Indochine, en précisant en même temps : « La victoire militaire des forces du GRP sur les fantoches de Saigon ne garantirait certes pas en elle-même la transcroissance socialiste de la révolution au Sud-Vietnam qui dépendra pour être consolidée dans les villes, d'une série de mesures sociales.

politiques et économiques » (20). A propos du Cambodge - Phnom Penh est déjà tombé - la résolution explique : « C'est l'actualité de la révolution socialiste qui s'affirme aujourd'hui au Cambodge ! La nature de la révolution cambodgienne n'est cependant pas encore définitivement tranchée. La consolidation d'un nouvel Etat ouvrier en Asie réclamera en effet une série de profondes mesures économiques, sociales et politiques ». Ici, il semble que le critère « de la nature de classe de ceux qui conservent la force armée » ne soit plus considéré en lui-même déterminant : la nature de la révolution ne serait pas « tranchée » et il n'existerait pas encore d'Etat ouvrier ni au Vietnam ni au Cambodge (21). C'est à l'occasion d'une discussion sur l'intervention du Vietnam au Cambodge en 1979 que des positions opposées allaient être précisées. Ernest Mandel, exprimant le point de vue de la majorité du Secrétariat Unifié, expliquait que des Etats ouvriers avaient surgi au Vietnam et au Cambodge au lendemain de la défaite finale des régimes pro-impérialistes de Saïgon et de Phnom Penh. Contrairement à la démarche qu'elle avait adoptée à propos de la révolution yougoslave et de la révolution chinoise, la majorité de l'Internationale n'aura donc jamais utilisé la formule de gouvernement ouvrier et paysan à propos de la révolution en Indochine. Par contre, les camarades représentant le point de vue SWP américain non seulement ont eu recours encore une fois à cette formule, mais ils ont même introduit, avant la phase du gouvernement ouvrier et paysan (à partir d'août 1975) et de celle l'Etat ouvrier (depuis mars 1978), une troisième phase entre le renversement du régime pro-impérialiste et l'instau- ration du gouvernement ouvrier et paysan. Quant au Cambodge, il serait resté tout simplement un Etat capitaliste (22). Nous n'avons pas besoin de revenir sur les arguments que Mandel et Jaber ont déjà avancés contre de telles fantaisies (23). NICARAGUA : UNE RETOMBEE

DANS LES VIEILLES ORNIERES

Le débat sur l'Indochine semblait autoriser la conclusion que la majorité de la direction de la IVe Internationale avait évolué d'une manière positive dans l'appréhension et la caractérisation des phases d'un processus révolutonnaire, malgré les quelques incertitudes qui subsistaient. Elle avait notamment réaffirmé que « la nature du pouvoir d'Etat, c'est-à-dire la nature de classe de ceux qui conservent la force armée » constitue le facteur déterminant et elle ne s'était pas accrochée à la formule « gouvernement ouvrier et paysan » pour surmonter les difficultés d'interprétation d'une première phase de la révolution.

Malheureusement, par une sorte de dédoublement méthodologique d'autant plus étrange qu'il se produit en l'espace de quelques mois, ce qui avait été apparemment assimilé à propos de l'Indochine, est oublié dans l'analyse de la révolution nicaraguayenne.

Les camarades du SWP n'ont pas eu beaucoup de problèmes. Après quelques hésitations, ils appliquent les critères qu'ils avaient mis au point dans la polémique indochinoise et expliquent que depuis le 19 juillet il existe au Nicaragua un gouvernement ouvrier et paysan. De leur point de vue c'est logique. C'est également logique qu'ils utilisent encore aujourd'hui cette formule en refusant la définition d'Etat ouvrier - car les vieilles classes dominantes n'ont été expropriées que partiellement - et en prétendant que l'Etat nicaraguayen reste bourgeois.

La majorité rejette la formule « gouvernement ouvrier et paysan » non pas parce qu'elle estime que le renversement de Somoza a marqué la naissance d'un Etat ouvrier, mais parce que selon elle il est même injustifié de parler de gouvernement ouvrier et paysan. « Bien que fortement désarticulé - dit sa résolution au congrès de 1979 - un Etat bourgeois persiste dont les lois fondamentales protègent la propriété privée des moyens de production (propriété foncière, industrie), donc l'accumulation capitaliste ». Qui plus est, elle fait renaître de ses cendres le concept de dualité de pouvoirs particulière utilisé - nous l'avons vu - à propos de la révolution chinoise, à savoir d'une dualité de pouvoir qui réside fondamentalement dans le fait que l'insurrection a changé le rapport de force politique alors que la bourgeoisie détient encore l'essentiel de la force économique.

Nous ne savons pas si quelqu'un a avancé ou approuvé une telle analyse en ayant en tête le précédent de 1952 : il est significatif, en tout cas, que presque trente ans plus tard on ait recours à la même clé d'interprétation.

Dix mois après le XI° congrès mondial la majorité adopte à son tour la formule de gouvernement ouvrier et paysan (24). Pour se mettre à l'abri derrière l'orthodoxie du Programme de Transition, elle prend la précaution de préciser qu'il s'agit d'« un bret épisode vers l'instauration de la dictature du prolétariat ». Mais cette précision est relativisée dans une large mesure du fait que la révolution du Secrétariat Unifié explique immédiatement après : « En effet, l'épreuve de force décisive entre les classes n'a pas encore eu lieu. Le dénouement de la situation particulière de dualité de pouvoir - qui alors impliquera un changement de la nature de classe du pouvoir d'Etat, la socialisation des principaux moyens de production, la centralisation par le plan de l'accumulation - est encore devant nous ». Ici, des choses différentes sont mêlées avec une tendance à commettre l'erreur qu'on avait reprochée - à juste titre - au SWP lors du débat sur l'Indochine. En tout cas, aujourd'hui, il n'y a pas beaucoup de gens dans la Quatrième Internationale pour penser que le changement de la nature de classe du pouvoir d'Etat n'avait pas encore eu lieu en septembre 1980 et que dans ce sens « l'épreuve décisive entre les classes » était devant nous.

Ce nouveau dérapage est déterminé, a notre avis, aussi bien par une appreciation erronée sur la véritable nature du gouvernement qui s'installe à Managua le 19 juillet que par l'incompréhension du fait capital que le FSLN était une direction révolutionnaire prolétarienne. En effet, nous avons souffert d'une triple défaillance de mémoire. Nous avons oublié que c'est le changement au niveau de pouvoir politique (politicomilitaire) qui est décisif. Nous avons oublié ce que nous avions expliqué nous-mêmes sur la nature d'un gouvernement de coalition dans un contexte tel que celui du processus révolutionnaire nicaraguayen. Nous avons oublié ce que nous savions à la fin des années 1960, début 1970, sur la nature révolutionnaire du FSLN.

Voilà une constatation qui doit nous stimuler davantage à réfléchir sur l'origine de certaines erreurs et l'utilisation de certains concepts et formules.

QUELQUES MOTS SUR LE

« CONTRE-EXEMPLE » ALGERIEN

A propos de l'Algérie rappelons d'abord qu'en plus de la résolution du Secrétariat Unifié de février 1964 - qui est la référence courante - il existe une résolution adoptée par le même organisme après les décrets de mars 1963 et avalisé par le congrès mondial de la même année. Cette résolution ne tire pas explicitement la conclusion qu'en Algérie il existait un gouvernement ouvrier et paysan, mais elle développe la même analyse que la résolution de 1964 (25).

Celle-ci mérite d'être rappelée parce que - sauf défaut de mémoire - il s'agit du seul texte de l'Internationale où soient énoncés explicitement les critères pour la caractérisation d'un gouvernement ouvrier et paysan, à savoir : 1) l'élimination du gouvernement des représentants caractérisés de la bourgeoisie ; 2) le changement dans la nature de l'armée ; 3) l'adoption de mesures qui commencent à mettre en question le cadre socio-économique capitaliste. En d'autres termes, le texte s'appuie exactement sur les critères indiqués par le IV° congrès de l'Internationale communiste (1922).

L'erreur fondamentale que nous avons commis à l'époque est indiquée - mais sans qu'en soient tirées toutes les conséquences - dans une résolution d'autocritique votée par le Comité Exécutif International en décembre 1969. Contrairement à ce que nous avions pensé, l'Armée de Libération Nationale, dirigée par Boumedienne, n'était absolument pas une armée populaire révolutionnaire. A ce sujet il existe désormais toute une littérature qui ne laisse pas le moindre doute sur la question (26). En dernière instance, c'est l'analogie avec la révolution cubaine qui nous a fourvoyés. Encore une fois, il faut tirer la leçon primordiale que chaque processus révolutionnaire doit être étudié en lui-même, dans ses spécificités propres. Les analogies ne constituènt qu'un instrument d'analyse secondaire, à utiliser avec extrême sobriété.

Esquisse de conclusions

Nous voudrions, finalement, esquisser quelques conclusions sur les problèmes que nous avons abordés et que notre mouvement doit continuer à discuter.

DEVONS-NOUS RENONCER AU CONCEPT DE GOUVERNEMENT

OUVRIER ET PAYSAN ?

Rappelons, tout d'abord, que pendant les premières années du pouvoir soviétique et de l'Internationale communiste cette formule n'a été utilisée que pour indiquer le gouvernement issu de la révolution d'Octobre et, plus généralement, comme synonyme de dictature du prolétariat. Ce n'est pas difficile de comprendre pourquoi. Il ne pouvait pas y avoir le moindre doute qu'en octobre 1917 l'appareil d'Etat bourgeois avait été renversé et remplacé par un pouvoir nouveau, basé sur les soviets. Le processus révolutionnaire s'était déroulé sous la direction d'un parti ouvrier révolutionnaire qui avait gagné l'hégémonie dans le mouvement de masses par sa lutte conséquente pour les revendications immédiates et les objectifs historiques du prolétariat qu'il affirmait explicitement.

Les premiers congrès de l'Internationale communiste - inspirés par l'idée de la portée universelle des leçons d'Octobre - partent de la crise du système capitaliste mondial et de l'éclatement de crises révolutionnaires dans toute une série de pays pour expliquer que la conquête du pouvoir par le prolétariat est à l'ordre du jour et que les partis communistes déjà formés ou en formation seront à la tête des luttes révolutionnaires et en garantiront l'issue victorieuse. Mais lorsqu'en novembre 1922 se réunit le IVe congrès, la direction de l'Internationale a compris que la bourgeoisie dispose encore de marges de manœuvres plus importantes qu'on ne le pensait auparavant, que la prise du pouvoir n'est pas nécessairement une perspective à court terme et, surtout, que les partis communistes ne sont pas à la veille de devenir majoritaires dans la plupart des pays. C'est dans ce contexte qu'elle a esquissé déjà avant le IVe congrès la politique de front unique.

Le texte du IVe Congrès, si souvent cité dans notre mouvement, rappelle - il est vrai - qu'« un véritable gouvernement ouvrier prolétarien dans sa forme pure pouvait être créé seulement par un parti communiste ». Mais en même temps, en appliquant la problématique du front unique au niveau gouvernemental, il avance l'hypothèse de gouvernements ouvriers qui ne soient pas encore la dictature du prolétariat ni constituent « une forme de transition nécessaire » vers cette dictature, mais tout simplement « peuvent constituer un point de départ pour la conquête de celle-ci ». Il s'agit, donc, d'une « possibilité ». Le texte est clair par luimême, mais le débat qui a lieu lors de son adoption le clarifie davantage. Il s'agit, selon l'expression d'un délégué, reprise par Radek, « non d'une nécessité historique, mais d'une possibilité historique », ou, pour citer le rappor- teur Zinoviev, d'« une possibilité exceptionnelle » (27).

Les rédacteurs du texte n'ont pas, par ailleurs, la prétension de donner à priori un contenu très précis à la formule qu'il propose. Cela est indiqué, entre autres, par le fait que selon eux les tâches essentielles qu'accomplirait un gouvernement ouvrier - avant que la dictature du prolétariat ne soit instaurée - ne diffèrent pas énormement de ce que ferait une dictature du prolétariat (« armer le prolétariat, désarmer les organisations bourgeoises contrerévolutionnaires, imposer un contrôle sur la production, déplacer le poids des impôts sur les classes possédantes et briser la résistance de la bourgeoisie contre-révolutionnaire »).

Par ailleurs, une montée révolutionnaire susceptible de déboucher sur la formation d'un gouvernement agissant dans une telle optique, se heurterait inévitablement à une résistance farouche des classes dominantes qui utiliseraient tous les moyens pour la contrecarrer. En fait, la question du pouvoir d'Etat se poserait dès le début (28). En tout cas une constatation s'impose : l'Internationale communiste n'a jamais appliqué à une réalité donnée la formule « gouvernement ouvrier » ou «gouvernement ouvrier et paysan ». Elle l'a relancée à l'époque de sa bureaucratisation en ressuscitant en même temps la vieille formule de Lénine « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie ». Mais une telle évocation n'avait rien à voir avec la résolution du IVe congrès : ce n'était qu'une couverture de la conception néomenchévique de la révolution par étapes formulée à propos de la deuxième révolution chinoise (29). Comme nous l'avons vu dans la deuxième partie de notre article, la IVe

Internationale a pour sa part utilisé à plusieurs reprises la formule « gouvernement ouvrier et paysan » en analysant des processus révolutionnaires à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et dans les décennies suivantes. Mais une deuxième constatation s'impose, disons-le sans détour : cette utilisation a été toujours erronée. A propos aussi bien de la révolution chinoise et yougoslave qu'à propos de la révolution cubaine et nicaraguayenne nous avons parlé de gouvernement ouvrier et paysan alors qu'il aurait fallu parler d'Etat ouvrier. Dans le cas algérien le gouvernement ouvrier et paysan n'a pas effectivement existé.

Nous avons commis des erreurs sur le plan analytique par méconnaissance ou connaissance insuffisante des faits (Yougoslavie et Chine, par exemple) ou par « oubli » (par exemple, Nicaragua). Mais nous avons commis aussi des erreurs théoriques ou de méthode, et notamment : - nous avons eu trop souvent tendance à analyser de nouveaux processus révolutionnaires en partant du « modèle » de la révolution d'Octobre et de présenter ceux qui s'en éloignaient comme « exceptionnels », en faisant des acrobaties conceptuelles et/ou terminologiques pour les interpréter (30). - nous avons péché par schématisme dans l'analyse du contenu réel de gouvernements de coalition, même après des rectifications importantes et des mises à point méthodologiques claires. Notamment, toute une partie de notre mouvement a été obsédée par le fameux passage de Trotsky sur les effets néfastes de la présence de l'« ombre » de la bourgeoisie dans le gouvernement de front populaire en Espagne. Elle n'a pas compris que Trotsky ne prétendait pas donner une clé d'interprétation universelle ; il décrivait un processus concret dans ses mécanismes. Dans certains cas, effectivement, l'ombre de la bourgeoisie peut exercer un rôle décisif alors que dans d'autres, même des bourgeois représentant des forces réelles peuvent n'être que des otages (voir Nicaragua). Tout dépend du rapport de forces global et encore plus de la politique que mènent les directions ouvrières pour exploiter ce rapport à l'avantage du prolétariat (après tout, même le passage sus-mentionné ne dit pas autre chose : I'« ombre » a pu peser à cause de la politique des partis ouvriers espagnols et de l'Internationale communiste bureaucratisée). - nous avons eu pendant toute une période des idées schématiques et simplistes sur les partis communistes staliniens ou d'origine stalinienne que nous estimions en tout cas de figure incapable de diriger un processus révolutionnaire jusqu'à sa victoire et nous avons pris du retard à comprendre le rôle effectif et la dynamique de formations révolutionnaires comme le mouvement du 26 juillet et le FSLN.

Répétons-le encore plus explicitement : à plusieurs reprises nous avons utilisé la formule « gouvernement ouvrier et paysan » non parce que cela correspondait à une situation ou à une dynamique réelle, mais parce que nous n'avions pas compris - ou compris à temps - ce qui s'était passé ou était en train de se passer. La formule gouvernement ouvrier et paysan apparaissait plus prudente et préjugeait moins l'avenir que la formule Etat ouvrier !

De tout ce que nous venons de dire faut-il tirer la conclusion que la catégorie de gouvernement ouvrier et paysan n'a aucune valeur théorique ni aucune utilité pratique (sauf comme synonyme de dictature du prolétariat ou comme formule de propagande et d'agitation) et qu'il est mieux d'y renoncer tout simplement ? Si nous ne nous trompons pas, c'est la conclusion, du moins implicite, de l'article du camarade Jaber.

Pour notre part, pourvu qu'il soit clair qu'il s'agit d'une « possibilité exceptionnelle », nous ne sommes pas si péremptoires.

Un écrit de Trotsky de 1923 peut nous aider à formuler notre point de vue. Trotsky se pose la question de savoir si on pourrait envisager en France un gouvernement ouvrier qui ne soit pas une « dictature communiste ». Sa réponse est positive. Dans le cadre d'une « crise politique violente » et d'une puissante mobilisation des masses interdisant à d'autres formations du mouvement ouvrier de faire bloc avec la bourgeoisie contre les communistes, « il serait possible de former un gouvernement ouvrier de coalition » (27). L'émergence d'un tel gouvernement ne présupposerait pas le renversement du pouvoir politique de la bourgeoisie, donc ce gouvernement ouvrier ne serait pas une dictature du prolétariat, mais il représenterait « une transition nécessaire » vers celle-ci.

Si on tient compte de la composition actuelle du mouvement ouvrier dans beaucoup de pays, l'hypothèse que dans une crise révolutionnaire des conditions telles que Trotsky les décrit puissent se produire et que le parti révolutionnaire participe à un gouvernement où il n'aurait pas l'hégémonie ou, du moins, il devrait collaborer avec d'autres, en préparant par ce chemin la « transition » l'Etat ouvrier, ne saurait être écartée.

QUELS CRITERES POUR UN

ETAT OUVRIER ?

Les critères de définition du gouver- nement ouvrier et paysan sont, en dernière analyse, liés aux critères de définition de l'Etat ouvrier. Nous avons vu qu'au moins dans certains cas nous sommes arrivés à la conclusion qu'il fallait parler de gouvernement ouvrier et paysan non parce que nous avions des critères bien arrêtés sur les éléments constitutifs de celui-ci, mais parce que les critères valables pour l'Etat ouvrier ne nous paraissaient pas applicables. Surtout à la suite des débats sur le Nicaragua nous nous sommes convaincus que c'est une double clarification qui est nécessaire. Pour les camarades minoritaires dont nous avons déjà rappelé les conceptions, il n'y a pas trop de difficultés : tout processus révolutionnaire a été et sera caractérisé par des phases bien distinctes et par deux sauts qualitatifs.

Selon nous, la formation éventuelle d'un gouvernement ouvrier et paysan dans les cas de figure - soulignons-le encore une fois - exceptionnels qu'on peut projeter en se réliant aux hypothèses de l'Internationale communiste, ne marquerait pas un saut qualitatif puisque l'appareil d'Etat bourgeois ne serait pas renversé. La définition des éléments constitutifs d'un Etat ouvrier ne soulève pas non plus de difficultés majeures. Ces éléments se placent sur un triple terrain : a) l'instauration d'un pouvoir politique nouveau après la destruction du pouvoir politique bourgeois ; b) des changements qualitatifs au niveau des rapports de production (quels que soient les rythmes et les formes spécifiques) ; c) le démantèlement de la bourgeoisie en tant que classe sociale dominante. Il devrait y avoir un large consensus là-dessus (31). Par contre, la définition du saut qualitatif - à partir de quel moment il existe un Etat ouvrier -c'est une question plus épineuse.

A posteriori et à plus forte raison avec le recul de l'historien, cette tâche peut être relativement facile. On connaît tout l'enchaînement du processus révolutionnaire et il est donc possible de saisir comment le saut qualitatif détermine les phases suivantes. Mais au départ et au cours du processus, la difficulté réside dans le fait que des potentialités différentes subsistent et l'issue n'est pas nécessairement donnée d'avance. Les critères qui sont avancés comportent tous des difficultés, voire des contradictions. La thèse des minoritaires débouche sur une variante de la révolution par étapes et implique la conclusion absurde que dans toutes les révolutions prolétariennes l'appareil d'Etat serait resté bourgeois après le renversement politique des classes dominantes (jusqu'à l'expropriation de la plupart des propriétés capitalistes). Les critiques de Jaber sont à ce sujet tout à fait pertinentes.

La thèse qui privilégie le critère du pouvoir politique peut poser des questions dans des cas spécifiques, en l'occurrence celui du Nicaragua. C'est un cas spécifique, nouveau par rapport à d'autres processus révolutionnaire, dans la mesure où cinq ans après la victoire du 19 juillet la bourgeoisie en tant que classe sociale maintient une force considérable et détient non des secteurs marginaux ou, en tout cas, minoritaires, mais des secteurs vitaux pour l'économie du pays dans son ensemble (il est vrai dans le cadre de pouvoirs très étendus de l'Etat en matière d'investissements, de choix de priorités, de commerce extérieur etc.). Or, des dirigeants nicaraguayens ont expliqué à plusieurs reprises que, selon eux, cette situation pourrait bien se poursuivre encore pendant une longue période (on a parlé même de quinze ou vingt ans). S'il en était ainsi, on aurait un Etat ouvrier qui pendant deux décennies maintiendrait des rapports de production prédominants capitalistes. Cela ne poserait, à notre sens, des problèmes de caractérisation.

Certes, on peut penser que cette hypothèse ne se réalisera pas. C'est justement notre avis. La survivance d'un secteur capitaliste d'une telle ampleur engendre à chaque moment des conflits et des contradictions et, en dernière analyse, empêche toute planification tant soit peu réelle. D'où la possibilité des tensions sociales et politiques entre le pouvoir sandiniste et des secteurs populaires qui l'ont toujours soutenu. Par ailleurs, la bourgeoisie n'a pas le sentiment que son avenir est assuré, elle voudrait des « garanties », elle s'efforce de traduire son poids économique en termes politiques. Cela l'amène inévitablement à défier le pouvoir politique central, donc à se fixer une perspective de contrerévolution. Au delà des différenciations tactiques, c'est justement dans ce but qu'elle opère déjà dans sa majorité. Encore plus clairement, c'est dans cette perspective qu'opère l'impérialisme. Les contradictions de la société de transition vont éclater beaucoup rapidement que les sandinistes ne le souhaiteraient et ceux-ci n'auront d'autre choix que d'utiliser leur pouvoir politique pour les surmonter.

C'est pourquoi, tout en étant conscient des difficultés, nous estimons que le critère du pouvoir est déterminant dans ce cas aussi et le Nicaragua est un Etat ouvrier, même s'il n'est pas encore consolidé dans tous les éléments constitutifs de l'Etat ouvrier.

UNE DISCUSSION NECESSAIRE

Notre discussion sur les problèmes du pouvoir et de la phase de transition du capitalisme au socialisme doit continuer. S'agit-il d'une discussion byzantine qui n'a aucune utilité pratique ?

Seuls des pragmatiques bornés pourraient le croire. Après tout, si nous avions mieux abordé toutes ces questions dans le passé, nous aurions évité pas mal d'erreurs.

A propos de ces erreurs, précisons qu'il n'y a rien de surprenant que la théorie soit parachevée voire innovée après des événements qu'en principe elle aurait dû nous aider à comprendre. La théorie marxiste de l'Etat n'a été parachevée qu'après la Commune de Paris, Lénine a écrit L'Etat et la révolution pendant la révolution de 1917 et Trotsky a donné son apport sur la société de transition après la victoire de Staline. Ce n'est pas trop grave non plus que nous n'avons pas saisi à temps des sauts qualitatifs révolutionnaires. Mais nous ne pouvons pas pour autant glisser sur le fait que souvent nous nous sommes trompés à posteriori aussi et, qui plus est, que nous avons été incapables de comprendre des processus révolutionnaires réels. Cela ne pouvait pas ne pas avoir des implications pratiques majeures.

Notre discussion doit nous permettre et nous permettra non seulement de faire l'inventaire de nos erreurs, mais aussi et surtout d'en comprendre les raisons, de saisir les mécanismes qui ont embrouillé nos analyses et déformé nos conclusions. Cela nous permettra dans l'avenir d'apercevoir plus lucidement, à temps, les processus révolutionnaires, d'être en condition de mieux y participer et de mieux contribuer à la défense et à l'épanouissement des révolutions qui ont déjà gagné.

Livio Maitan 5 janvier 1985

Notes ; (1) Voir notamment l'article de Marie-Alice Waters dans le n° 3 de la revue New

International. (2) Voilà la citation exacte de Trotsky : « La nationalisation du sol, des moyens de production, des transports et des échanges et aussi le monopole du commerce extérieur forment les bases de la société soviétique. Et cet acquis de la révolution prolétarienne définit à nos yeux l'URSS comme un Etat prolétarien ». (3) Nous sommes d'accord avec ce qu'écrit Jaber sur une « phase inférieure de dualité de pouvoirs » et sur la « variante extrême » dont parle Ernest Mandel. Celui-ci, par ailleurs, décrit trois types « de situations de double pouvoir » (voir Inprecor, numéro spécial, été 1980, p. 48). Malheureusement, la IV° Internationale et Mandel lui-même ont théorisé un quatrième type, qui est justement celui que nous venons de mentionner et qu'il faut rejeter. Nous reviendrons plus loin sur ce problème. (4) Dans la résolution du II* congrès mondial (avril 1948) sur les pays d'Europe orientale

- qu'on appelait à l'époque « le glacis soviétique » - on explique que l'Etat reste bourgeois parce que « sa structure reste bourgeoise : nulle part la vieille machine bureaucratique de l'Etat bourgeois n'a été détruite » et parce que « sa fonction reste bourgeoise (...). Il défend une propriété qui, malgré ses formes diverses et hybrides, reste fondamentalement de nature bourgeoise ». (5) Voir Quatrième Internationale, août-octobre 1951, p. 45. Dans une discussion de 1949

Michel Pablo avait défendu le point de vue selon lequel la Yougoslavie était un Etat ouvrier sans préciser pour autant le moment du saut qualitatif et sans parler de gouvernement ouvrier et paysan. Ernest Mandel, pour sa part, avait écrit : « La définition que nous pourrions donner de la Yougoslavie entre 1944 et 1948 est celle d'un pays où une révolution prolétarienne arrêtée n'a pas abouti à la construction d'un appareil d'Etat de type nouveau, mais où la faiblesse extraordinaire de la bourgeoisie n'a pas non plus permis la reconstruction du pouvoir étatique bourgeois. En d'autres termes, nous avons un exemple typique de ce gouvernement ouvrier et paysan dont notre Programme de Transition admettait théoriquement l'existence possible, mais qu'il définissait comme devant être une transition brève vers la dictature du prolétariat ». Dans la polémique sur l'Indochine que nous allons mentionner plus loin, le même camarade s'en tient, fondamentalement, à l'analyse du congrès mondial de 1951 en précisant que le gouvernement ouvrier et paysan n'avait duré que six mois, en 1945. (6) Voir Quatrième Internationale, ibidem, pp. 25, 26, 32 et 40. (7) « L'éclatement de la guerre mondiale sera vraisemblablement le début d'un tournant fondamental du PC à l'égard du capitalisme, aboutissant à la liquidation de la dualité de pouvoir à tous les échelons de l'appareil d'Etat ». (v. Quatrième Internationale, janvier 1953, p. 56). (8) Je suis d'accord avec Jaber qu'il faut reconnaître, du moins à posteriori, qu'au

Plénum de 1952 c'est Favre-Bleibtreu qui eut raison sur la nature de l'Etat chinois.

Tout ce que Bleibtreu a pu dire et faire depuis lors ne supprime pas ce fait incontestable. Mandel a exprimé son opinion en la matière dans la polémique sur l'Indochine (voir Inprecor, numéro spécial, été 1980, pp. 57-58) où il maintient qu'un gouvernement ouvrier et paysan a existé en Chine (pendant une période « de six mois à un an, en 1949-1950 »). (9) Un chapitre sur Cuba avait été introduit dans un projet de texte sur la révolution coloniale rédigé à la moitié de 1959 (publié par erreur dans le numéro de Quatrième

Internationale de janvier 1961 alors qu'il aurait dû être supprimé du fait qu'il existait désormais un texte spécifique sur Cuba). Ce texte reflète assez bien les appréciations que nous avions au moment où il a été écrit et la prudence de nos conclusions. Du point de vue des critères il est utile de rappeler le passage suivant : « Ce qui importe à l'étape actuelle n'est pas tellement le parachèvement des mesures économiques et sociales qui scelleront le renversement du régime féodo-capitaliste, mais l'organisation d'un pouvoir politique prolétarien, par l'extension des milices, des tribunaux populaires et l'organisation des communes et des comités en tant qu'organes du pouvoir local ».

En d'autres termes, on affirme la priorité du critère politique par rapport au critere socio-economique. (10) Voir Dynamics of the Cuben Revolution, Pathfinder Press, 1978, p. 67. (11) Dans une lettre à Bob Chester Guillet 1970) Hansen écrit : « S'il existe un parti marxiste-révolutionnaire et celui-ci prend le pouvoir sous l'impulsion d'une révolution, la question de la dynamique ultérieure ne se pose pas. Par son programme, les cadres éduqués à ce programme et l'expérience acquise dans la lutte de classe vivante qui l'a amené au pouvoir, le parti garantit cette dynamique ». Voilà ce qui est plus concret que la conscience en elle-même ! (12) V. Ibidem, p. 126. Il faut ajouter, toutefois, que même dans cet écrit Hansen projette alternativement deux arguments : « Une fois que nous sommes forcés, par la réalité à rejeter le premier janvier 1959 comme point du saut qualitatif - explique-t-il - nous sommes obligés à attendre soit l'apparition de la conscience socialiste soit l'apparition d'institutions économiques qui soient par elles-mêmes socialistes en principe » (p. 127).

Cela confirme, en tout cas, que le concept de gouvernement ouvrier et paysan est utilisé la place de celui d'Etat ouvrier lorsqu'il n'existe pas de direction socialiste consciente

(ou nou n'avons pas encore d'éléments suffisants pour affirmer qu'elle existe). Cela relativise de toute évidence la valeur du concept de gouvernement ouvrier et paysan. (13) V. l'une des lettres à Bob Chester. De cette lettre en particulier il apparaît que Hansen était bien conscient de la difficulté qu'on rencontre dans la définition du concept de gouvernement ouvrier et paysan et ses applications. (14) V. un rapport qu'il a fait en août 1969 sur le IX* congrès mondial. (15) V. son rapport déjà cité d'août 1969. (16) Chez Lénine et Trotsky on peut trouver des caractérisations disparates des partis ouvriers opportunistes : ouvriers, petits-bourgeois, bourgeois ou ouvriers bourgeois selon le contexte et les nécessités de la polémique. Mais fondamentalement ils établissent une différence qualitative entre ces partis et les partis bourgeois ou petits bourgeois au sens strict (pour notre part nous avons touché ce problème dans Dinamica delle classi sociali in Italia, Roma 1976). Ajoutons que la caractérisation de la bureaucratie soviétique comme petite bourgeoise est également erronée. Nous sommes d'accord avec ce qu'explique Mandel à ce propos (voir Inprecor, numéro spécial, été 1980, pp. 66-67), avec la précision qu'à notre sens il faut dire plus explicitement que c'est une caractérisation à ne pas utiliser. En effet, elle estompe le caractère historiquement original de la caste bureaucratique - formation sociale propre de la phase de transition du capitalisme au socialisme - et elle a créé pas mal de confusion dans nos rangs. (17) Cette interprétation est déjà avancée dans le texte du VI° congrès mondial sur Cuba

(point 7). (18) Jaber nous reproche d'avoir utilisé comme argument les nationalisations en Europe orientale pour en « déduire par analogie la possibilité que l'Egypte fut devenue

« à froid » un Etat ouvrier ». En fait, en esquissant une hypothèse théorique nouvelle, nous avancions d'autres arguments plus pertinents et le rappel à l'Europe orientale n'était évoqué que pour répondre à des camarades selon qui « l'histoire n'avait montré aucun exemple d'un pays qui soit devenu un Etat ouvrier sans une révolution populaire profonde ». Sans doute, avons-nous perdu à l'époque une belle occasion de nous taire. Mais dans le débat entre révolutionnaires il faut parfois prendre des risques si on ne veut pas se contenter de soupes rechauffées... (19) Voir Quatrième Internationale, n° 6 numéro spécial, mars-avril 1973, pp. 5-6. (20) Voir Inprecor, n° 24, 24 avril 1975, pp. 5 et 8.

(21) Il est vrai que le texte parle de « consolidation » et non d'instauration d'Etats ouvriers par des mesures économiques, politiques et sociales. Mais d'un côté, il ne dit pas que des

Etats ouvriers ont effectivement surgi et, de l'autre, il explique que la transcroissance de la révolution n'est pas garantie. Pour sa part, Pierre Rousset écrit après la chute de

Saigon qu'« il n'y aura ni Etat bourgeois, ni nouvelle révolution entre la libération de

Saigon et la réunification d'un Vietnam uni et socialiste », ce qui est évidemment plus correct (v. Inprecor, n° 26, 22 mai 1975). (22) Voir pour cette discussion Inprecor n° 47 et 48/49 et numéro spécial, été 1980.

Voir aussi les résolutions présentées lors du XI° congrès mondial. (23) Dans leur résolution pour le XI° congrès mondial les camarades minoritaires ont repris les arguments avancés dans la polémique susmentionnée. Le texte majoritaire explique que « la victoire d'avril 1975 ouvre la voie à l'instauration d'un Etat ouvrier au Sud-Vietnam » (p. 276) et utilise la même expression en ce qui concerne le

Cambodge (p. 278). Mandel avait écrit pour sa part que le Sud-Vietnam est devenu un

Etat ouvrier « au moins au moment de la réunification formelle entre le Nord et le Sud, sinon dès la prise de Saigon par les forces armées révolutionnaires » (Inprecor, n° 48-49, p. 38). Comme on peut le constater, un flou subsiste au sujet du moment du saut qualitatif. (24) Voir Inprecor, n°s 87-88, 30 octobre 1980. Des membres du SU dont l'auteur de cet article, avaient proposé d'adopter la formule « gouvernement ouvrier et paysan » en juillet 1980 en expliquant que c'est le départ des ministres représentatifs de la bourgeoisie qui avait marqué un tournant. Bien qu'ils n'utilisaient pas dans leur analyse des formules telles que « l'épreuve de forces décisive entre les classes n'a pas encore eu lieu », leur position était aussi erronée. (25) Voir Quatrième Internationale, III• trimestre 1963 et février 1964. La résolution de

1963 dit, entre autres : « A la suite des dernières mesures adoptées et en cours d'application l'Algérie est entrée dans une phase éminemment transitoire du point de vue des structures économiques et sociales, phase dont l'aboutissement sera l'instauration d'un Etat ouvrier ». (26) La contribution la plus importante - comme le souligne aussi Jaber - est celle de

Mohammed Habri. Comme circonstance atténuante pour nous, rappelons que rien de pareil n'existait en 1963-1964. Même ceux qui ont contribué à clarifier les choses par la suite n'avaient pas exactement le même jugement à l'époque. (27) Alors que nous écrivons nous disposons seulement de la version anglaise des documents cités qui sont, donc, traduits en français par nous. (23) paris one (28) Un plénum du Comité Exécutif de juin 1923 revient sur la problématique du gouvernement ouvrier et paysan. Mais ce débat vise essentiellement à attirer l'attention des partis communistes sur l'importance de la question paysanne. (29) Voir à ce sujet le Programme de Transition et la polémique de Trotsky contre Radek dans La révolution permanente. (30) Notre refus d'une clé d'interprétation des processus révolutionnaires basés sur le

« modèle » russe - de même que notre rejet de la notion de « détour » pour expliquer le cours réel de la révolution mondiale - ne nous amène pas à accepter l'argumentation un peu courte de Jaber à ce sujet (voir pp. 71 et 72). Il est incontestable que nous avons connu des révolutions prolétariennes victorieuses sans « rôle central des soviets et sans bolchévisme pur ». Nous sommes convaincus, par ailleurs, que fort probablement aucune révolution ne parcourra le même itinéraire de la révolution russe du point de vue de la formation des soviets, de l'essor du mouvement paysan, de la crise dans l'armée, de la conquête de l'hégémonie du mouvement de masses par les bolchéviks, des formes de dualité de pouvoirs etc. Cela n'empêche que c'est l'expérience d'Octobre qui a fait la clarté sur la nécessité du renversement révolutionnaire du pouvoir bourgeois, le rôle irremplaçable d'une direction révolutionnaire, la fonction de la démocratie révolutionnaire, la portée concrète de l'internationalisme. On ne saurait dire la même chose d'aucune des expériences révolutionnaires qui se sont produites depuis. Dans ce sens, elle conserve sa valeur universelle. (31) Ernest Mandel a écrit, par exemple, dans l'un de ses articles sur l'Indochine : « Un Etat ouvrier existe quand et si l'appareil d'Etat bourgeois existant auparavant a été détruit, quand la classe bourgeoise existante a perdu son pouvoir politique et économique, et quand l'économie, basée sur de nouveaux rapports de production et de propriété, d'une nature non-capitaliste, évolue selon des lois qui ne sont pas celle que Marx a découvertes dans Le Capital comme étant des lois de développement du mode de production capitaliste ». (Inprecor, n°s 48-49, p. 32).

Une erreur sur cette page ?