Le 10 avril 1984, anniversaire de l'assassinat du dirigeant paysan Emiliano Zapata, s'est emmenée à Mexico une masse nationale de paysans provenants de différentes régions du pays. Le rassemblement final sur la place centrale de la capitale, avec la participation des organisations de l'Assemblée Nationale Ouvrière Paysanne et Populaire, réunissait 80.000 personnes. L'initiative de la marche avait été prise par la CNPA (Coordinadora Nacional Plan de Ayala) où des dirigeants, des cadres et des militants du PRT, section mexicaine de la IVe Internationale, joue un rôle important. Par ailleurs, l'influence paysanne du PRT s'est réflétée aussi dans son congrès national du mois de novembre dernier, auquel ont participé de nombreuses délégations paysannes. Nous publions un éditorial paru dans le numéro 7 de la « Bataille », revue du PRT, sur le lien ouvrier et paysan et un article du camarade Margarito Montes Parra sur la construction de la CNPA.
L'alliance ouvrière et paysanne est l'un des problèmes fondamentaux de la stratégie révolutionnaire socialiste au Mexique. Il est clair pour les révolutionnaires que les conditions dans lesquelles cette alliance se réalisera, détermineront dans une large mesure le futur de la dictature du prolétariat et le processus de transition au socialisme. A une échéance plus rapprochée, l'alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie est une condition nécessaire pour la victoire de la révolution.
L'alliance ouvrière et paysanne est un problème stratégique qui doit être posé d'une façon historiquement concrète. Ses données ne sont pas les mêmes dans tous les pays. Il s'agit d'une formule algébrique dont les composantes historiques, la classe ouvrière et la paysannerie, sont très différentes du point de vue de la composition sociale, du poids spécifique, des traditions politiques et organisationnelles de même que du point de vue de leur potentiel révolutionnaire.
Au Mexique, le rapport entre classe ouvrière et paysannerie reste à l'étape actuelle décisif et il en sera ainsi pour longtemps. Toutefois, la forme de ce rapport est tout à fait différente de celle de l'époque de la révolution dans la deuxième décennie de ce siècle et même de celle des années 1930 et de la période de Cardenas. La société mexicaine a connu de profondes transformations politiques et sociales sous le fouet de la lutte de classes et par l'industrialisation : cette dernière et la réforme agraire ont transformé radicalement le pays. L'industrialisation a créé cinq millions de travailleurs et sous son impulsion le nombre des salariés urbains - industriels et dans les services - a atteint les dix millions.
L'urbanisation - allant de pair avec l'industrialisation post-cardeniste - a créé, en outre une masse croissante de gens qui n'ont plus d'activité dans l'agriculture et se sont définitivement éloignés de la vie paysanne. Le résultat est que le nombre des habitants des centres urbains dépasse désormais le nombre des habitants des campagnes. Mais il ne faut pas se laisser tromper par de tels chiffres. Les centres urbains ne cessent d'être dépendants des campagnes.
La plupart d'entre eux sont des centres administratifs et commerciaux des zones paysannes environnantes et n'ont qu'une activité productive non agricole très limitée. Du point de vue social, l'urbanisation déséquilibrée a créé une masse croissante d'habitants des bidonvilles qui ne sont pas intégrés dans l'industrie, qui sont au chômage ou au chômage partiel et en tout cas mènent une existence sans aucun rapport avec les campagnes.
Par ailleurs, la réforme agraire, imposée par des luttes sans répit de la paysannerie et du prolétariat agricole, a soulevé toute une série de problèmes sociaux et politiques durables qui vont peser beaucoup dans la prochaine révolution.
A l'époque de Porfirio Diaz et au cours des trois premières décennies de ce siècle le capitalisme agraire avait arraché à des millions de paysans la propriété individuelle ou communale de la terre. Les latifundia capitalistes avaient intégré en tant que salariés agricoles ou travailleurs forcés une quantité de plus en plus grande de paysans et de membres de leurs familles. La distribution des terres des grands propriétaires, notamment, sous Cardenas, recompose et renforce la paysannerie, bien que ce soit au prix d'une réduction quantitative du prolétariat agricole. La réforme agraire crée presque cinq millions de nouveaux paysans (ejidatarios, comuneros, colons et minipropriétaires). Ainsi, la réforme agraire, qui a agi comme stimulant puissant de l'industrialisation et de l'urbanisation, est en même temps l'un des mécanismes qui entrave la prolétarisation de la paysannerie et même opère dans le sens d'une reconstitution de celle-ci.
Nous avons parlé de formule algébrique. En effet, cette formule implique comme éléments décisifs la classe ouvrière industrielle, la masse des chômeurs et des chômeurs partiels qui font partie du prolétariat sans pour autant réussir à se prolétariser complètement et une masse paysanne avec un poids social et politique énorme. Celle-ci, par ailleurs, est très différenciée socialement. Il y a la paysannerie nouvelle dont nous avons parlé, un prolétariat agricole très considérable (presque cinq millions d'unités) et une vaste petite bourgeoisie rurale qui est distincte à la fois de la paysannerie et des différentes secteurs de la bourgeoisie agraire. | Du point de vue politique, le problème de l'alliance ouvrière et paysanne n'est pas moins complexe. Pour l'aborder il faut tenir compte de l'histoire longue et tourmentée du pays, qui ne cesse de peser sur le processus révolutionnaire actuel et aura une influence également dans la lutte pour le pouvoir et même dans la construction du socialisme. L'Etat mexicain s'est efforcé au maximum de séparer politiquement la classe ouvrière de la paysannerie pour contrôler l'une et l'autre. Son opération a réussi : cela constitue la base de sa stabilité politique.
Au XIX° siècle et au début du XX° siècle les organisations ouvrières ont voulu s'appuyer en même temps sur la classe ouvrière naissante et sur la paysannerie. Les courants s'inspirant du socialisme utopique (surtout celui de
Rodalcanati), les fouriéristes de différentes tendances et les anarchistes se sont efforcés de réaliser une alliance ouvrière et paysanne et ont eu un écho considérable des deux côtés. Le Parti libéral mexicain (PLM) de Ricardo Flores Magon, qui s'inspirait clairement des idées du prolétariat à l'époque de l'influence prédominante des anarchistes et des anarcho-syndicalistes, a fait un effort conscient pour organiser politiquement la classe ouvrière et la paysannerie et assurer leur participation conjointe au soulèvement que le groupe magoniste préparait. En fait, les magonistes ont organisé des grèves ouvrières (Cananea et Rio Blanco) de même qu'ils ont préparé des soulèvements paysans dans plusieurs régions et notamment au nord de Chihuahua et dans la région de los Tuxtias (Veracruz). Pourtant, l'aile bourgeoise constitutionnaliste réussit à séparer la classe ouvrière naissante, organisé dans la COM (Casa del Obrero Mundial), de la paysannerie qui avait pris les armes. L'aile syndicale réformiste de la COM s'assure le droit d'organiser des syndicats dans les zones contrôlées par les constitutionnalistes mais, en échange, elle organise des bataillons « rouges » pour combattre les paysans dirigés par Villa et Zapata. Alors que depuis 1912 l'aile radicale de la COM est accueillie dans les rangs zapatistes en laissant ainsi le terrain libre aux syndicalistes réformistes, ceux-ci se lient complètement à l'aile bourgeoise de la révolution et en premier lieu au secteur petit bourgeois dirigé par Obregon.
Dans les rapports entre les syndicats et le nouvel Etat il y a néanmoins des conflits. Le président Carranza militarise les chemins de fer et réprime la grève générale de 1916 et, plus généralement, il s'oppose à l'organisation de la classe ouvrière. La nouvelle constitution, par ailleurs, intègre bien que très partiellement, des revendications ouvrières et paysannes (articles 27 et 123).
La création de la CROM (Confederacion Regional de Obreros mexicanos) en 1919 relance pendant une courte période, sous une direction réformiste, l'organisation commune de la classe ouvrière et de la paysannerie. Mais à partir de 1920 le départ de la CROM de Antonio Diaz Soto y Gama et de plusieurs héritiers du magonisme pour fonder le Partido Nacional Agrarista représente un mauvais précédent de manipulation des ouvriers et des paysans par le régime. Le PNA et la CROM jouent un rôle majeur sur le terrain politique au cours des années 1920 ; les deux - faut-il le souligner - sont dépendants d'ailes bourgeoises de l'appareil politique mexicain.
Dans sa première phase, le Parti communiste du Mexique cherche à renouer les fils. Son activité combinée dans la classe ouvrière et dans la paysannerie trouve un terrain propice dans des secteurs ouvriers d'avantgarde (cheminots, travailleurs du pétrole, etc.) et dans la paysannerie de Veracruz et Michoacan. Ursulo Galvan et Primo Tapia en sont les principaux dirigeants. Galvan quitte le mouvement ouvrier et le mouvement des quartiers pour se consacrer à l'organisation de la paysannerie (Liga de Comunidades Agrarias de Veracruz). Tapia avait fait ses premières expériences dans le IWW des Etats Unis et avec les magonistes exilés. L'action du PCM pour contrecarrer la manipulation bourgeoise n'a pas de succès à cause de ses limites théoriques et politiques et de son alliance avec des caudillos régionaux comme Tejeda a Veracruz et Cardenas à Michoacan. Les anarchistes de la CGT ont encore moins de succès dans leur affrontement, avant la défaite de 1932, avec la direction de la CROM et dans leur opposition à l'intégration des paysans dans des partis régionaux bourgeois et dans le PMR (précurseur de l'actuel parti au pouvoir) après 1928.
La montée ouvrière et paysanne qui se produit à partir de 1933, et la réorganisation qui suit débouche en 1936 sur la fondation de la CTM (Confederacion de Trabajadores de Mexico) et offre à nouveau la possibilité d'organiser ensemble classe ouvrière et paysannerie. La CTM est conçue comme une centrale ouvrière et paysanne : à côté de la classe ouvrière elle aurait dû inclure les syndicats agricoles et les groupes de paysans qui avaient reçu la terre ou allaient en recevoir. Mais Cardenas s'y oppose avec force à partir de 1935. Il avait déjà formé un comité d'organisation de CNC (Central Nacional Campesina) dont faisaient partie des fonctionnaires de l'Etat et des dirigeants agraires collaborateurs du gouvernement.
En fait, si Oregon avait concédé à la classe ouvrière la droit de s'organiser en syndicats pour l'opposer à la paysannerie révolutionnaire, Cardenas concède la terre aux paysans pour les séparer de la classe ouvrière. Les directions staliniennes du PCM et du mouvement de Lombardo Toledano s'avèrent incapables de contrecarrer la politique que Cardenas impose aux paysans.
La CNC naît en 1938 comme instrument de contrôle politique du gouvernement sur la paysannerie. Celle-ci, qui a reçu du gouvernement la terre ou espère la recevoir, accepte le cadre politique et organisationnel qu'on lui impose, parce qu'elle considère Cardenas comme son bienfaiteur et ses successeurs comme les héritiers de celui-ci. Mais elle accepte aussi et surtout parce que la classe ouvrière, organisée dans la CTM et devenue depuis 1938 un secteur du parti officiel, est liée idéologiquement à l'appareil gouvernemental.
Dans les années 1940 la domination politique de l'Etat sur les travailleurs et les paysans ainsi que leur division sont parachevées grâce à l'œuvre d'une bureaucratie syndicale corrompue et inconditionnelle.
A l'occasion de nouvelles mobilisations des tentatives sont faites pour rétablir l'alliance ouvrière et paysanne. Mais le gouvernement les écrase dans l'œuf. Vers la fin des années 1940, en particulier, la résistance qu'opposent à la bureaucratie syndicale les syndicats des cheminots, des pétroliers et des mineurs favorise une convergence avec des secteurs paysans luttant contre la politique anti-paysanne des présidents Avila Camacho et Aleman. De cette alliance naît la UGOCM (Union General de Obreros y Campesinos de Mexico). Mais l'influence de Lombardo Toledano sur sa direction et surtout l'attaque systématique du gouvernement empêchent la UGOCM de devenir une véritable centrale ouvrière et paysanne. Dans les années 1950 elle n'est désormais qu'une centrale paysanne. Le mouvement des cheminots attire la sympathie des paysans dans plusieurs régions, où on enregistre des épisodes exemplaires de solidarité prolétarienne. Mais on ne dépasse par le cadre d'un soutien épisodique à une lutte juste et courageuse.
Le contrôle du gouvernement sur l'immense majorité de la population est également facilité par la dispersion de la gauche organisée dans les années 1950 et 1960 et surtout par la collaboration politique et idéologique avec le gouvernement des staliniens du PCM et du mouvement de Lombardo Toledano. Leur collaboration qui s'oppose à toute tentative d'indépendance politique et les illusions qu'ils créent dans le régime de la soi-disant révolution mexicaine, contribuent à briser tout lien organisa. tionnel entre la classe ouvrière et les paysans.
Depuis 1968 les choses commencent à changer. Le capitalisme mexicain entre dans une période de crise qui frappe aussi son régime politique. Au sein de la gauche le stalinisme, avec toutes ses conceptions traditionnelles, de collaboration de classe, entre également en crise. Dans ces conditions nouvelles il devient possible d'envisager la solution du problème historique de l'alliance ouvrière et paysanne.
Les nouvelles luttes contre la bureaucratie syndicale et les plans d'austérité stimulent la recherche de cette alliance. Les organisations paysannes indépendantes qui surgissent à la suite de plus d'une décennie de mobilisations, brisent le cadre étroit du contrôle gouvernemental et se prononcent ouvertement pour l'alliance avec la classe ouvrière. L'idéologie prolétarienne, les idées d'indépendance de classe et, qui plus est, la prise de position en faveur de la révolution socialiste inspirent les programmes de ces organisations et la conscience de larges couches de dirigeants ouvriers et paysans. Le mouvement étudiant auparavant et, ensuite au cours des dernières années, les nouvelles organisations révolationnaires accomplissent la tâche de préparer les conditions de l'alliance ouvrière et paysanne.
La lutte de la Tendance démocratique du syndicat des travailleurs de l'électricité, malgré l'idéologie nationaliste révolutionnaire de ses dirigeants, s'efforce de donner une réponse ouvrière et paysanne aux problèmes du pays. Sa bataille pour la démocratie syndicale, ses mobilisations et surtout son initiative unitaire pour la formation du
FNAP (Frente Nacional de Accion) en mai 1975 ouvrent le chemin à des initiatives ultérieures (celle du FNDSCAC (Federacion Nacional por les Derechos Campesinos) d'abord, celle de l'ASNOC (Asemblea Nacional Obrera Campesina, ensuite). La mobilisation du 18 octobre 1983 (Paro Civico Nacional) est un pas en avant très significatif en ce domaine, bien que la participation des syndicats soit limitée.
Le processus de maturation d'une avant-garde large de militants ouvriers, de paysans, d'enseignants et de colons est désormais une réalité incontestable. Il s'agit de cadres nouveaux qui ne sont pas marqués par les tares du stalinisme et du mouvement de Toledano.
Il faut rejeter toute vision spontanéiste de l'alliance ouvrière et paysanne. Les masses ouvrières et paysannes ne pourront être présentes au rendez-vous historique avec la révolution que si des problèmes multiples sont surmontés et résolus. Les plus importants de ces problèmes peuvent être synthétisés comme suit : - il faut arracher les syndicats au contrôle de la bureaucratie syndicale. La démocratie syndicale apparait de plus en plus comme la condition nécessaire pour assurer les progrès organisationnels et politiques de la classe ouvrière ; - il faut que la classe ouvrière abandonne toute idéologie corporatiste et syndicaliste et adopte un programme prolétarien qui comporte aussi bien les revendications immédiates que les revendications historiques et aussi bien les revendications de la classe ouvrière que celles des paysans et des travailleurs en général. En d'autres termes, la classe ouvrière doit agir comme le guide de la nation ; - pour sa part, la paysannerie doit briser le cadre du contrôle corporatiste exercé par le gouvernement et former des organisations authentiquement paysannes ; - sur le terrain politique, la paysannerie doit rompre avec l'idéologie bourgeoise de la révolution mexicaine et, donc, surmonter toute illusion dans le régime actuel. Cette rupture ne peut se produire que si l'avant-garde paysanne adopte le programme de la révolution socialiste, ce qui signifie qu'elle accepte la conception prolétarienne en ce qui concerne la nécessité de détruire l'appareil d'Etat bourgeois et de réaliser la conquête du pouvoir politique par les ouvriers et leurs alliés, ce qui représente la seule garantie de solution des problèmes agraires et nationaux.
La construction d'un parti révolutionnaire qui regroupe, éduque et organise l'avant-garde ouvrière et paysanne, est une condition historique concrète pour résoudre ce problème vital.