Vers la fin de 1933 un maître-assistant en philosophie à l'Université de New York, Sidney Hook, venait de rédiger le programme politique d'un nouveau parti communiste révolutionnaire, le American Workers Party, fondé quelques mois auparavant. Au mois d'avril 1934 il écrivait dans la revue marxiste Modern Monthly : « Je crois que seul le communisme peut sauver le monde de ses maux sociaux ; je crois également que ni le Parti communiste officiel ni aucune de ses organisations collatérales ne peut désormais être considéré comme étant un parti marxiste, critique ou révolutionnaire. La conclusion est claire : il est temps de construire un nouveau parti communiste et une nouvelle Internationale communiste ». Dix mois plus tard, le professeur Hook était victime d'une violente campagne orchestrée par le grand éditeur de journaux William Randolph Hearst qui demandait dans l'un de ses organes, le New York American, qu'il soit évincé de son poste universitaire. Une organisation sous l'influence des trotskystes, la NonPartisan Labour Defense, à laquelle Hook s'était adressé, organisa une manifestation de 2500 personnes contre la chasse aux sorcières lancée par Hearst.
Vingt ans plus tard, en 1953, le même Sidney Hook, devenu professeur titulaire et président du département de philosophie de l'Université de New York, expliquait dans son livre Heresy, yes, conspirancy, no que « le communisme était la plus grande menace contre la liberté humaine dans le monde actuel » et prônait « une politique d'exclusion des membres du Parti communiste et d'autres groupes similaires » de l'enseignement dans les écoles et les universités. Il se considérait à l'époque un démocrate libéral et il avait soutenu Adlai Stevenson dans la campagne présidentielle de 1952. Vingt ans plus tard il devait faire campagne pour Richard Nixon. Finalement, en 1980, il n'hésitait pas à appuyer Ronald Reagan qui en 1982 lui avait envoyé un salut chaleureux à l'occasion de son 80ème anniversaire.
Cette évolution politique exige au moins deux commentaires. Tout d'abord, le déplacement de Hook vers la droite ne saurait étonner ceux qui ont étudié la « déradicalisation » de toute une couche d'intellectuels américains du XX* siècle qui avaient débuté comme communistes, trotskystes, sociauxdémocrates de gauche ou anarchistes. Mais le phénomène a des implications qui vont au delà du problème des intellectuels.
Certes, du point de vue de classe, les intellectuels continuent d'être une couche sociale des classes moyennes, liés de plus en plus à leurs professions, malgré les changements très importants du point de vue sociologiques intervenus entre 1930 et la phase actuelle. Toutefois, ce même processus de « déradicalisation » après les années 1930 se produit dans un segment social hétérogène de toute une génération incluant des employés, des petits businessmen radicalisés et des prolétaires industriels.
QUELLE EST LA CAUSE DE LA
MARCHE EN ARRIERE DES
INTELLECTUELS ?
Ce qui est spécifique aux intellectuels ce n'est pas le sens elobal de leur évolution, mais le caractère subit de leurs revirements, le fait qu'ils arrivent à des conclusions extrêmes et qu'à chaque étape ils expriment sans complexe des opinions tout à fait contradictoires à celles qu'ils avaient exprimées avant. C'est pourquoi si on peut comprendre comment des gens comme Hook sont passés de la révolution à la réaction, au delà de leurs intentions et de leur compréhension de ce qui leur arrivait, on peut mieux apprendre aussi à quelles conditions ils sont capables de continuer à militer dans un mouvement socialiste pendant une longue période.
En deuxième lieu, l'évolution de Hook se différencie de celle d'autres représentants de l'intelligentsia de gauche puisque il avait été déçu par l'Union soviétique en tant que « patrie du socialisme » bien avant sa prise de position publique en faveur du marxisme révolutionnaire. Ensuite, au début et au milieu des années 1930, surtout avant les procès de Moscou, son activité politique contribua au développement d'une gauche communiste opposée au communisme officiel stalinien.
Toutefois l'attitude de Hook - apparemment non orthodoxe par rapport au courant fondamental des intellectuels radicalisés des années 1930 - s'avère typique du groupe connu, dans les années 1930 et 1940, comme « la gauche antistalinienne » et nommé aujourd'hui « les intellectuels de New York » du fait qu'ils écrivaient dans les revues newyorkaises Partisan Review, Commentary et Dissent. Des membres de ce groupe devinrent non pas seulement anti-staliniens, mais aussi des marxistes révolutionnaires appartenant à tel ou tel autre courant. Sur le plan culturel, la plupart d'entre eux prirent position en faveur de l'avant-garde moderniste (Joyce et Elliot en litérature et les expressionnistes abstraits en peinture), même s'ils n'y participèrent pas euxmêmes ou s'ils restèrent liés à d'autres traditions.
Aujourd'hui, certains d'entre eux - parmi lesquels non seulement Hook mais aussi des anciens trotskystes ou sympathisants trotskystes comme le critique de théâtre Lionel Abel, le prix Nobel Saul Bellow, le collaborateur du Wall Street Journal Irving Kristol, le directeur de Encounter Melvin J. Lasky et le sociologue Seymour Martin Lipset, participent au « Committee for a Free World » qui est dirigé par le directeur de Commentary, Norman Podhoretz qui n'a pas hésité à applaudir la politique de Reagan au Salvador. D'autres ne sont pas allés si loin, mais quand même ils ne se sont pas considérés comme étant à la gauche du Parti démocrate.
Nous avons rappelé la déradicalisation des intellectuels de New York pour deux raisons. En premier lieu, parce que l'histoire de ce groupe particulier comporte quelques leçons pour tous ceux qui veulent combiner une activité culturelle, artistique, ou universitaire et une activité politique socialiste. Il est vrai, incontestablement, que de nombreux intellectuels, inspirés par le marxisme, ont renoncé à leur activité culturelle et sont devenus des permanents de parti ou même se sont prolétarisés pour pouvoir organiser des ouvriers. Il s'agit, dans les deux cas, d'options respectables. En outre, il y a le phénomène intéressant des « intellectuels prolétariens », qui se donnent une formation politique et deviennent parfois des figures politiques significatives. Mais nous pensons qu'il existe de nombreux intellectuels et travailleurs de la culture qui voudraient être des militants socialistes engagés sans renoncer pour autant à leurs activités scientifiques et artistiques.
En deuxième lieu, le groupe de New York est particulièrement important dans la mesure où ses membres, quelles que soient leurs faiblesses, sont partis, sous certains aspects, d'un niveau de compréhension politique et culturelle assez proche de celui que la plupart d'entre nous nous avons pu atteindre aujourd'hui. Plus particulièrement, en tant que marxistes antistaliniens, ils ont commencé par refuser toute subordina- tion d'une forme ou d'un contenu artistique à une ligne politique ou tout contrôle sur le travail intellectuel par un corps de superviseurs politiques. En outre, déjà à l'époque où ils se réclamaient encore du léninisme, ils n'avaient aucune illusion sur la nature de l'URSS sous Staline. Ainsi, le rappel de leur expérience nous amène immédiatement au delà de la problématique des anciens communistes déçus, symbolisés par God that failed (Le dieu qui a failli) (1).
Nous utilisons le terme « intellectuels » - faut-il le rappeler - dans un sens assez spécifique. Nous faisons référence non à un attribut personnel, mais à une fonction sociale, à savoir à la fonction de ceux qui ont comme tâche professionnelle la production et la diffusion des idées. Le plus souvent, il s'agit d'enseignants, de journalistes et de directeurs de revues intellectuelles.
Le point qu'il faut souligner sous l'angle théorique en ce qui concerne les intellectuels, c'est leur rôle social. Tous se servent de leur cerveau et expriment des idées, donc, tous sont, à des degrés différents, des intellectuels. Il n'en découle pas que tous ceux qui sont des intellectuels, ont la fonction sociale d'un intellectuel. Antonio Gramsci a établi une analogie utile en faisant remarquer que dans notre vie quotidienne nous cuisinons tous sous une forme ou sous une autre, mais cela ne veut pas dire que nous avons une fonction sociale en tant que cuisiniers.
Comme l'indique Hal Draper dans le chapitre « Class Elements » de son livre Karl Marx's Theory of Revolution, les intellectuels ont joué un rôle important dans le mouvement socialiste scientifique dès le début. Les intellectuels étaient considérés par Marx et Engels comme des innovateurs idéologiques du mouvement lui-même et comme des gens qui pouvaient lui rendre des services idéologiques. D'autre part, les intellectuels étrangers à la cause du socialisme sont les instruments par lesquels les idées de la classe dominante deviennent l'idéologie dominante à chaque époque donnée. Toutefois, selon Marx et Engels, la plupart des intellectuels non socialistes n'accompplissent pas leur tâche idéologique d'une façon cynique ou hypocrite mais ils ont l'illusion de servir au mieux les intérêts de l'humanité. En effet la sincérité et la rectitude aident beaucoup à se convaincre soi-même. C'est pourquoi - comme l'écrit correctement Draper - « les intellectuels ont un besoin professionnel de rejeter la conception de Marx sur le rôle social de leur dépendance de classe ».
A notre sens, la trajectoire politique des intellectuels de New York semble confirmer au moins dans ses grandes lignes, la thèse de Marx sur la dépendance de classe des travailleurs intellectuels. Lorsque ils étaient des jeunes outsiders radicalisés, ces intellectuels considéraient que leur tâche était de fournir les ressources culturelles nécessaires pour la transformation du prolétariat en une classe révolutionnaire consciente. Mais, comme l'a souligné Serge Guilbat dans son livre récent sur l'expressionisme abstrait et la guerre froide, graduellement, pas à pas, par des compromis et des réajustements successifs, leurs conceptions ont évolué jusqu'à s'harmoniser avec l'idéologie dominante de l'intelligentsia libérale des années de la guerre froide, cette idéologie qu'exprime notamment le livre de Arthur Schlesinger Jr. The Vital Center (1949).
Les qualités qu'ils avaient acquises dans leur passé de gauche comme polémistes faisant autorité en matière de communisme et ayant une connaissance de l'intérieur leur permirent d'occuper des places de pouvoir dans le monde culturel des années '50 et, dans certains cas, d'accéder directement au pouvoir national dans les décennies suivantes. Deux exemples : Irving Kristol fut conseiller intellectuel de l'administration Nixon et Nathan Glazer fut membre de l'équipe de transition de Reagan.
En ce qui concerne la politique étrangère, ces anciens intellectuels de gauche ont pu jouer un rôle si misérable à l'époque de MacCarthy surtout parce qu'ils avaient éliminé la distinction qu'ils faisaient eux-mêmes auparavant entre une opposition marxiste au stalinisme, visant à créer une direction révolutionnaire alternative, et une opposition réactionnaire au stalinisme qui débouchait sur un soutien critique à ce qu'ils appelaient par euphémisme « l'occident », mais qui était en réalité l'impérialisme des Etats-Unis.
C'est ainsi que beaucoup d'entre eux ont pu de plus en plus facilement renoncer à tout soutien à une politique progressiste aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur et engendrer finalement ce néo-conservatisme qui nous afflige aujourd'hui.
Dans les années 1960 il était fréquent dans la nouvelle gauche de dénoncer les anciens intellectuels de gauche comme des vendus, des opportunistes et des falsificateurs. Un grand nombre d'individus appartenant à cette génération méritent sans doute de tels épithètes. Mais les attaques personnelles sont un substitut mesquin, non marxiste, à une analyse des facteurs sociaux et historiques qui ont stimulé cette transformation malheureuse - pourtant non prédestinée - d'intellectuels révolutionnaires en des animaux politiques tout à fait différents. Pour notre part, nous estimons qu'il faut résumer ces facteurs comme suit.
En premier lieu, ces intellectuels révolutionnaires ont pu assumer une perspective politique révolutionnaire au début et à la moitié des années 1930, malgré leur hostilité - justifiée - au stalinisme, en partie au moins grâce à des événements qui leur inspiraient confiance dans la classe ouvrière comme force capable de réaliser un changement radical. Nous faisons référence, entre autres, aux grèves héroïques de cette période (des dockers de San Francisco, des camionneurs de Minneapolis, des ouvriers de l'automobile du Michigan) et à la montée de la CIO. Le courage exemplaire et l'idéalisme de la base du mouvement ouvrier semblaient présager un nouvel ordre socialiste alors que le capitalisme apparaissait impuissant et décadent face à la grande dépression.
Deuxièmement, les événements internationaux constituaient un stimulant supplémentaire. Il y avait notamment la guerre civile espagnole avec l'activité du POUM et des anarchistes et la lutte des trotskystes contre le franquisme et le stalinisme. La construction en Europe d'une alternative révolutionnaire aussi bien à la bureaucratie de l'URSS, qu'au capitalisme semblait possible. Trotsky était encore vivant : c'était une voix révolutionnaire vivante qui expliquait que communisme et démocratie n'étaient pas incompatibles et dénonçait le stalinisme d'un point de vue bolchévique.
Troisièmement, ces intellectuels radicalisés ont débuté comme des outsiders dans l'« establishment » capitaliste américain. Un petit nombre d'entre eux - James Burnham, Sidney Hook, Meyer Schapiro et Lionel Trilling - avaient des places universitaires. Le plus souvent ces hommes vivaient grâce à leurs femmes ;parfois ils avaient des travaux temporaires dans le cadre de l'aide gouvernementale (WPA). Ceux qui étaient encore étudiants, provenaient de familles pauvres et vivaient chez leurs parents. Ils n'envisageaient aucune possibilité de succès dans le système social existant.
A la fin de la deuxième guerre mondiale tout avait changé. Les facteurs qui avaient déterminé la transformation de ces intellectuels en révolutionnaires dans les années 1930, n'existaient plus. Les liens avec les groupes socialistes et la pratique marxiste qui auraient pu continuer à nourrir dans une certaine mesure leurs idéaux, étaient brisés. Ainsi, au moment où, dans les années 1960, une relance des luttes sociales et politiques eut lieu, beaucoup de ces intellectuels étaient devenus des chantres endurcis de l'impérialisme américain et ne pouvaient plus être touchés.
Pourtant, d'autres, peu nombreux - comme Dwight MacDonald, Mary McCarthy, F.W. Dupee et Philip Rahv - rompirent avec leur conservatisme ou leur passivité politique, évoluant inopinément vers la gauche. Cela démontre que la « déradicalisation » n'était pas inévitable. Elle fut le résultat combiné de facteurs objectifs et subjectifs. Par exemple, si la montée ouvrière de l'après guerre s'était maintenue jusqu'à la fin des années 1940 et pendant les années 1950, certains au moins de ces intellectuels auraient suivi une trajectoire de gauche. LES INTELLECTUELS, PEUVENT-
ILS ETRE NON-ALIGNES ?
Les leçons que même les commentateurs les plus avisés tirent de l'expérience de ces intellectuels sont des variantes de la thèse avancée par Julien Benda dans son livre classique, La trahison des clercs. Selon Benda les intellectuels modernes, quelles que soient leurs idées, sacrifient la pensée spéculative à leur passion politique alors qu'ils pourraient et devraient ne pas s'aligner sur des mouvements sociaux puissants.
Cela peut apparaître séduisant à beaucoup d'intellectuels. Pourtant, l'évolution des intellectuels de New York devrait au moins attirer notre attention sur le caractère spécieux de la thèse de Benda et de toutes ses variations modernes. En effet, c'est justement l'idéologie de la « pensée critique indépendante », de l'émancipation de toute emprise idéologique, qui fut utilisée comme mot d'ordre unificateur par des intellectuels de New York pour masquer leur déplacement politique.
C'est un axiome du marxisme, de même que de toute autre philosophie matérialiste, que l'autonomie totale face aux institutions sociales qui modèlent notre vie et notre conscience n'est qu'une illusion, un mythe dont la fonction idéologique est de croire qu'on exerce « librement » sa propre volonté alors qu'en fait on soutient les institutions dominantes, les rapports sociaux, et les idées de la société bourgeoise.
Raymond Williams a insisté avec force sur ce point dans le chapitre « Alignement and Commitment » de son livre récent Marxism and Literature. Il explique que dans une société stimulée par des forces sociales opposées les écrivains et les intellectuels s'alignent toujours sur une force ou sur une autre, indépendamment du fait qu'ils s'en rendent compte ou non, qu'ils l'admettent ou non. Il est, donc, préférable pour un écrivain ou un intellectuel d'être engagé de faire des choix conscients, plutôt que de s'aligner inconsciemment, de jouer dans les conflits sociaux un rôle qu'il n'a pas choisi, ou de se laisser transformer progressivement par ces mêmes institutions sociales qu'à l'origine il aurait voulu renverser. Cela correspond, plus ou moins, à l'idée d'Engels : « La liberté est la reconnaissance de la nécessité ».
Pour un intellectuel ou une intellectuelle qui reconnaît n'être que semiautonome, c'est une nécessité vitale de comprendre que pour éviter d'être intégré(e) à l'idéologie dominante par le truchement des institutions sociales dans lesquelles il(elle) vit et travaille, il(elle) doit établir des liens avec des contre-institutions qui agissent, en dernière analyse, dans l'intérêt des classes dominées et opprimées. Ces contre-institutions sont représentées par des groupes politiques socialistes, des syndicats, des organisations de communautés réelles, des organisations de femmes avec une empreinte ouvrière ou de gauche, et des organisations de noirs, de chicanos, de portoricains et d'indiens américains œuvrant pour la libération sociale.
La nécessité d'établir de tels liens se base sur l'étude de l'expérience historique. Par exemple, Irving Home, écrivain d'une valeur incontestable, a commis des erreurs terribles dans sa carrière politique, dont la plus importante a été le refus dans la première phase de la guerre au Vietnam de se battre pour le retrait immédiat des troupes des Etats-Unis (on pourrait rappeler également ses caricatures désobligeantes de la nouvelle gauche et du mouvement des femmes). Mais le social-démocrate Irving Home n'est pas comparable au propagandiste du Wall Street Journal Irving Kristol, même si les deux ont débuté ensemble comme étudiants trotskystes au City College de
New York vers la fin des années 1930.
Certains pourraient penser que le premier Irving, Irving Howe, est supérieur grâce à des qualités morales innées. Nous estimons, par contre, que ce sont son engagement plus prolongé dans les organisations socialistes, ses liens avec le mouvement ouvrier, sa participation à l'entreprise collective de Dissent - qui a représenté une force d'opposition à l'époque de McCarthy, d'o mosinio cà l'ée que de Merne hes problèmes intérieurs - qui ont, dans une certaine mesure, freiné les forces qui ont déterminé la transformation extrême de l'autre Irving, Irving Kristol.
D'autre part les formules simplistes sur « il faut choisir son camp » ou les abstractions sur la nécessité d'être « pro-classe ouvrière » ou « prosyndicats » ou « pro-mouvement de libération des femmes » ne sont pas plus convaincantes que l'appel naif à l'« indépendance » et au « non engagement ». Après tout, si nous savons que les intellectuels en cours de déradicalisation peuvent falsifier leur passé et leur présent - Sidney Hook peut prétendre qu'il n'a jamais été un rénégat du marxisme, mais qu'il n'est qu'un socialiste démocratique authentique qui est allé « au delà du marxisme » - nous savons également que les buts proclamés par certains partis, groupes, syndicats et autres organisations peuvent être reniés dans la pratique.
C'est tragique, mais cela correspond à la vérité : un intellectuel engagé qui lie son destin à une organisation marxiste particulière pendant des décennies, peut devenir prisonnier de ce parti si celui-ci change de cap à cause d'une mauvaise direction ou par l'ironie de l'histoire, ce qui est arrivé souvent. La même considération vaut pour des intellectuels liés à des regroupements syndicaux lorsque ces regroupements subissent une dégénérescence bureaucratique. Par exemple, si on prenait en considération la variante particulière de socialdémocratie représentée par Irving Howe, on pourrait dire que les contreinstitutions avec lesquelles celui-ci avait établi des liens, étaient insuffisamment « contre » et donc elles ont davantage déformé que conservé sa conscience socialiste.
Il faut en tirer la conclusion que les intellectuels qui s'engagent politiquement de façon consciente, ne peuvent pas se baser sur des formules abstraites (être « pro-syndicats » ou « prosocialiste »). Ces choix conscients doivent être marqués par un minimum d'intelligence politique, basée sur une expérience réelle, et la forme précise d'engagement doit être soumise à un contrôle, à un mécanisme de contrôle qu'on pourrait appeler « conscience critique » et qui représente cet élément d'autonomie qui opère encore dans le cadre des limitations de notre existence socialement déterminée.
Ce dont nous avons besoin, c'est de définir quelle est l'attitude correcte pour des intellectuels marxistes en nous basant sur notre connaissance du passé. Nous voudrions suggérer une attitude dialectique, qui combine en même temps l'engagement réel pour une cause, une classe, un mouvement, et la conscience critique. Sans doute, la formule « indépendance dans le cadre d'une attitude engagée » exprime la tension qui existe souvent dans le mariage entre la conscience et l'engagement.
INTELLECTUELS ET AVANT-
GARDE REVOLUTIONNAIRE
Notre point de départ est que les intellectuels doivent établir des liens avec des contre-institutions - il ne s'agit pas d'une adhésion purement formelle à une organisation, mais d'un engagement actif - avec une prise de conscience critique du programme, de la pratique et de la composition sociale de ces contre-institutions. Or, s'il est nécessaire d'avoir une telle approche vis-à-vis des organisations de classe en général, il est encore plus nécessaire de l'avoir lorsqu'il est question du rapport entre intellectuels et organisations d'avant-garde.
Il serait, toutefois, absurde de déduire de la nécessité de l'organisation de la classe ouvrière l'impératif catégorique selon lequel si les intellectuels veulent sauver leurs âmes, ils doivent adhérer à des organisations d'avantgarde ! La réalité n'est jamais si catégorique. En effet, nous avons, d'un côté, l'exemple d'intellectuels admirables qui n'ont jamais été membres d'une organisation socialiste, de l'autre nous pourrions dresser toute une liste de véritables voyous fanatiquement liés à leur secte ou à leur groupe bureaucratisé.
Toujours est-il que les intellectuels marxistes ne peuvent pas ignorer la nécessité de construire de telles organisations et d'établir des liens avec elles, consciemment ou non. Un tel rapport est particulièrement important, à notre avis, pour des intellectuels qui adoptent un point de vue révolutionnaire et veulent agir en marxistes révolutionnaires. Voilà une autre leçon qu'il faut tirer du passé : on ne peut pas renoncer à une perspective de transformation structurelle d'ensemble. Surtout dans le cas d'intellectuels qui œuvrent dans des institutions qui produisent essentiellement de l'idéologie bourgeoise pour légitimer la société bourgeoise, comme les universités - il est particulièrement important d'avoir un pied dans le futur, en d'autres termes, un pied dans l'utopie et l'autre bien dans la réalité.
Un autre aspect sur lequel nous attirons l'attention, est la nécessité pour les intellectuels de contribuer à mettre à jour l'application des principes léninistes. Trotsky a parlé de la nécessité d'« américaniser le marxisme »; il n'est donc pas si hérétique de parler de la nécessité « d'américaniser le léninisme ». Par ailleurs, il faut développer notre réflexion critique sur la question de la démocratie : non seulement dans les organisations socialistes, mais aussi dans les sociétés qui se trouvent dans un processus révolutionnaire. Voilà ce que disait à ce sujet dans l'une de ses conférences Ernest Mandel : « Nous devons démontrer dans la pratique qu'à l'échelle mondiale et partout nous sommes toujours du côté des exploités et des opprimés et que nous n'acceptons aucune justification, aucune apologie de quelle forme d'exploitation et d'oppression que ce soit. Nous gagnerons ainsi un capital moral énorme, plus puissant que cinquante divisions de blindés, ce qui rendra la cause du socialisme invincible à l'échelle mondiale ».
Finalement, les intellectuels doivent aider à trouver une réponse au problème de savoir comment des intellectuels marxistes doivent agir dans des organisations ouvrières.
Il est surprenant qu'une telle question ait été si peu discutée. par exemple, dans les années 1960, il y a eu des débats sur le rapport entre les intellectuels et la gauche, notamment parmi des historiens comme Eugène Genovese et James Weinstein. Mais, à notre connaissance, on n'a jamais affronté systématiquement le problème organisationnel d'un point de vue pratique et on a encore moins élaboré quelque chose sur le rôle des intellectuels dans les organisations d'avant-garde. On a simplement discuté sur la question de savoir si une activité de recherche marxiste représente une forme d'intervention polique ou si elle est plutôt une forme d'évasion.
Il faut dire avant tout que la carence d'élaboration en ce domaine est la conséquence de l'héritage d'expériences négatives. La faiblesse de cet héritage est soulignée correctement par Stanley Aronowitz dans le numéro de mai-juin 1983 de Socialist Review. Aronowitz explique que la gauche organisée a eu traditionnellement une approche « instrumentaliste » du problème des intellectuels. « Les écrivains, les artistes, les chercheurs et les théoriciens en sciences sociales et politiques - écrit-il - sont utilisés comme des notables susceptibles d'être bien accueillis dans des circonscriptions électorales petites bourgeoises et donc utiles dans une perspective de front populaire. Dans d'autres, ils sont relégués à un rôle d'intelligentsia « technique » dans le cadre des mouvements progressistes ».
L'auteur estime, en réalité, qu'aussi bien les dirigeants syndicaux que les responsables politiques se méfient d'un « pouvoir critique » éventuellement attribué aux intellectuels. Ils ont peur que ce pouvoir ne soit utilisé contre leur propre politique et ils préfèrent, donc, se servir des intellectuels comme journalistes ou responsables de bureaux d'étude. Ensuite, Aronowitz dénonce la tendance commune des organisations de gauche à dénoncer les intellectuels comme enclins à prendre des attitudes élitistes. Cela cache, au fond, des attitudes anti-intellectuelles et des tendances populistes. Finalement, il conclut : « Aux Etats-Unis la faillite de la gauche socialiste a été si spectaculaire que les intellectuels les plus politisés pour lesquels l'activité théorique main- tient toute sa portée pratique, ne développement pas leur travail dans le cadre des groupes existants, même si ils peuvent être personnellement membres d'un de ces groupes ».
Si une telle dénonciation des organisations de gauche est correcte et si les difficultés indiquées ne sont pas surmontables, on peut comprendre pourquoi si peu d'intellectuels sont liés à des organisations d'avant-garde. Mais la critique d'Aronowitz apparaît quand même trop unilatérale à la lumière des traditions et de la pratique du mouvement marxiste.
Tout d'abord, Marx et Engels, euxmêmes très engagés dans la construction d'organisations d'avant-garde, avaient une attitude différente de celle que décrit Aronowitz. Ils étaient naturellement sceptiques à l'égard des intellectuels qui adhéraient au mouvement parce qu'ils voulaient avoir du travail. Ils critiquaient surtout les « intellectuels ratés » de la bourgeoisie qui recherchaient un milieu moins concurrentiel pour valoriser leurs talents. Toutefois, c'est justement la formation des intellectuels que Marx et Engels appréciaient. Ils préféraient notamment les spécialistes et les experts qui faisaient des recherches originales, par rapport à ceux qui n'avaient que des capacités journalistiques et s'en servaient uniquement pour remâcher la ligne du parti. Par ailleurs, Marx et Engels dénonçaient ceux qu'ils appelaient les « prolétaires professionnels », à savoir ceux qui exibaient leurs mains rugueuses comme preuve de leur supériorité morale. L'élitisme des intellectuels était un sujet de préoccupation pour eux. Ils s'apercevaient de la tendance des intellectuels à se considérer comme des « officiers » de l'armée du prolétariat, alors qu'ils auraient dû apprendre beau- coup des ouvriers comme les ouvriers apprenaient d'eux. Une telle approche reste valable aujourd'hui même si les intellectuels ne proviennent plus des classes supérieures si exclusivement qu'au XIX* siècle.
Le problème est que quelques intellectuels estiment avoir une sorte de supériorité naturelle alors que leur connaissance est fondamentalement le résultat de l'éducation qu'ils ont pu recevoir. D'autres semblent croire que leurs connaissances dans un domaine particulier sont supérieures aux connaissances collectives d'une équipe organisée, qui constitue la base de fonctionnement des organisations ouvrières et des groupes d'avant-garde. Une approche individualiste peut même amener des personnes qui sont des génies dans leur propre domaine, par exemple, dans la chimie ou l'histoire de l'art, à croire qu'ils sont également compétents dans d'autres domaines, par exemple la défense des piquets de grève contre les attaques des briseurs de grève et des policiers.
Nous pouvons noter, en outre, que souvent les intellectuels ont des réactions plus rapides que les ouvriers, ce qui peut déboucher sur l'instabilité et l'impatience. Ils peuvent maintenir des liens de famille ou d'amitié avec leur milieu privilégié d'origine, qui exerce des pressions sur eux. Leur entraînement à douter et à critiquer, qu'on ne saurait rejeter en principe, peut parfois provoquer leur paralysie et celle de leur organisation à cause de cette tendance à l'abstraction et à l'individualisme qui découle de leurs conditions de travail.
D'où le devoir pour les intellectuels de réfléchir sur leur milieu social d'origine et l'ambiance où ils travaillent et de se rendre compte que tout cela peut influencer leur façon d'aborder les choses et leurs rapports avec le ouvriers. Cela n'implique pas nécessairement qu'ils doivent changer de travail ou de relations sociales. Après tout, Engels était propriétaire d'usine et allait à la chasse au renard avec des aristocrates. Personne ne prétend pour autant que ses écrits ou ses conceptions ont été déformés par son travail ou par ses amitiés.
En fait, le changement au niveau de la conscience est plus important que les conditions de travail. Raymond Williams a écrit récemment qu'il est nécessaire de « défier l'hégémonie à l'intérieur de soi-même » ou, dans des termes plus simples, il est nécessaire de voir les choses en partant du point de vue des opprimés, ce qui n'est pas souvent en harmonie avec la position sociale de l'intellectuel. Pour un intellectuel cela peut mieux se réaliser à l'intérieur du mouvement ouvrier, sinon par l'intégration au travail, au moins par des liens organisationnels avec un groupe doté d'un programme et d'une composition sociale adéquate.
Nous devons reconnaître, par ailleurs, que les organisations d'avantgarde elles-mêmes n'ont pas toujours un palmarès plus brillant. La critique d'Aronowitz à l'approche instrumentaliste du problème des intellectuels, à la tendance à considérer ceux-ci simplement comme des techniciens, n'est pas dépourvue de fondement.
Trop souvent les dirigeants politiques agissent d'une façon tout à fait pragmatique et utilisent les intellectuels beaucoup plus en fonction des besoins immédiats du mouvement que selon leurs qualifications et leurs besoins. Nous ne parlons pas ici des intellectuels qui deviennent des dirigeants d'organisations d'avant-garde ; dans ce cas le test du temps, l'expérience et la fermeté sont plus importants que les qualifications particulières. Nous posons le problème du rôle propre des intellectuels, un rôle qui valorise leurs connaissances et leur permette de continuer leur travail théorique, scientifique et culturel.
Certes, si quelqu'un adhère à une organisation d'avant-garde, cela signifie qu'il considère comme prioritaire d'agir pour construire et préserver son organisation. Cette activité devient, donc, le centre de sa vie intellectuelle et morale. Mais il n'en découle pas que les intellectuels doivent renoncer à leur propre travail. Il s'agit en réalité d'établir un rapport donné entre activité intellectuelle et activité de construction de l'organisation.
L'histoire devra résoudre le problème des intellectuels marxistes et des organisations d'avant-garde. Si l'analyse marxiste s'avère correcte et si la classe ouvrière s'engage à nouveau dans de grandes luttes, l'attitude des intellectuels plus jeunes changera rapidement par rapport à ce qu'elle est maintenant. L'intégration dans des organisations, au lieu d'apparaître comme un fardeau ou un frein, sera ressentie comme un besoin naturel et plus l'organisation sera « rouge », mieux cela vaudra.
Mais nous ne sommes pas fatalistes et nous ne pouvons pas attendre que l'histoire fasse son travail. Nous devons affronter les questions difficiles maintenant et par la théorie et la pratique déblayer le terrain de façon que, lorsque s'ouvrira une phase de croissance organisationnelle, les choses marchent mieux qu'auparavant. Déjà aujourd'hui une réflexion est en cours dans des secteurs de la gauche des Etats-Unis et donc il est temps de traiter ce problème, même si ce n'est pas le seul problème important pour le mouvement ouvrier.
Un vieux militant marxiste nous a expliqué un jour que d'après lui il est plus difficile de militer dans la gauche aujourd'hui que ça ne l'était à l'époque de la grande dépression parce que la gauche a connu tant de déceptions et d'expériences négatives. Nous estimons qu'une telle remarque doit être contrebalancée par le fait qu'aujourd'hui nous connaissons beaucoup plus que nos prédécesseurs les problèmes et les potentialités de changements révolutionnaires. Nous avons l'avantage non. seulement de connaître les écrits du jeune Marx, les études des marxistes occidentaux, les analyses des « hérétiques » du communisme officiel tels que Trotsky et Boukharine, les biographies et les autobiographies de totue une série de personnages de la gauche américaine (ouvriers, femmes, afroaméricains, intellectuels), mais aussi de pouvoir remonter en arrière et revoir la période qui a suivi la révolution russe et juger sur cette base la portée des débats qui ont lieu et la justesse de certaines conceptions, orientations et attitudes.
La combinaison d'une telle prise de conscience théorique en ce qui concerne la stratégie politique et d'une recherche empirique scrupuleuse sur les expériences de la génération de marxistes qui nous a précédés, est le prochain pas à faire pour avancer vers la reconquête de l'héritage de notre mouvement ouvrier, afin de surmonter l'amnésie politique dont notre génération a souffert et de relancer la perspective que les œuvres de Marx et Engels avaient donnée pour la première fois aux intellectuels révolutionnaires.
Alan Wald
Note :
(1) C'est le titre d'un livre publié en 1950 par des anciens communistes assez connus, déçus par le « modèle » socialiste de l'Union soviétique.